POESIES D’HUMILIS
DU MÊME AUTOUR A la même Librairie
Valontinea et Autres Vers. Préface d’E~M DzLAHAYz. i volume in-.t2. 0 8ff. SarVeUnpur61(numérotéa) iQt fr.
MËSIES D’HUMÏLIS
iE"r
¡ yfiRS INEDITS
ALBERT MESSEIN, ÉDITEUR ÏQ, QUAt BAÏUT-MÏCHBL, 19
GERMAIN NOUVEAU
D’ERNEST DELAHAYE
Pt~FACH
PARIS
19~
Je ne pourrai jamais enuoyer r Amour par la fenêtre.
RïMBAUD.
IL A TIRÉ DB CB LIVRE
20 exemplaires sur Chine et 480 exemplaires sur Vélin par fil.
Fout numérotés ?
En créard pour ses chants liturgiques dès le commencement du Moyen Age nos principales formes de rime (suivie, alternée, encadrée, redou- blée), aussi les coupes de vers en quatre, cinq, six, sept, huit et dix syllabes, sans compter, dans certaines proses, des procédés de rythme qui semblent d’un art secret dont les règles seraient perdues, l’Eglise chrétienne, incontestablement, a mis au monde la Poésie française. Une enfant terrible Une fille qui souvent injuria et battit sa mère. Hélas 1 Pourtant, c’est sa fille, l’Eglise le sait bien. Parfois, du reste, cette enfant revient se jeter dans les bras de sa maman très vieille et toujours jeune puisque immortelle, et l’Eglise sourit à la fille méchante, car elle l’a faite trop belle pour ne pas l’aimer, l’excuser toujours,.
PRÉFACE
1
PRÉFACE
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Si par exemple elle demande secours et pardon, comme la poésie de Verlaine, ou si elle se pré- sente mélodieuse, et noble et douce et enthou- siaste, comme la poésie de Germain Nouveau.
De huit ans plus jeune que Verlaine, il appar- tenait à la même génération littéraire c’est par lui qu’il fut converti, ce qui aura dû militer devant la Justice divine en faveur de « Pauvre Lélian )). Je me rappelle nos conversations à trois, en 1877, au moment où Nouveau revenait d’Arras avec l’auteur de Sagesse. Il n’était pas encore croyant, mais son ami lui avait fait visiter tant d’églises 1 Il lui devait des sensations si nouvelles et d’une telle force mystérieuse, au moment où il copiait, sur ses indications, le Christ de Saint-Géry et se l’entrait dans le cœur, sans trop savoir, mais si profondément,
Ce vrai Christ catholique éperdu de bonté (1)
Et puis, quand vous l’aviez accompagné à un office, Verlaine, esprit fin et délicat s’il en fut, savait si bien, sans avoir l’air d’y toucher, com- menter. pour vous. ce que l’on venait de voir et d’entendre Nouveau en restait encore à un (~) Verlaine (Amour).
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scepticisme sympathique, cependant il était tra- vaillé, cela se voyait « Après tout, disait-il, les religions ont ce mérite de nous donner la force de l’abnégation voyez les Turcs Verlaine sou- riait. sans discuter, d’un chemin aussi détourné pouvant conduire à Jésus en passant par l’Islam. Ce qui attirait surtout le peintre-poète vers les piétés chrétiennes, c’était la Beauté, jusqu’alors son seul culte. Il l’avouait « Comment ne pas aimer des croyances qui ont produit tant d’art ? Il sentait à peine ce qu’il y avait d’incomplet dans cette conception, un peu matérialiste encore, mais le besoin du Beau était déjà trop ardent pour ne pas tout allumer, bientôt, et faire une flamme unique du sentiment joint à la raison.
Les évolutions d’esprit,chezbeaucoup d’hommes, peuvent être inconscientes, quoique très actives. Nouveau était bien près de se rendre, et il ne s’en doutait pas du tout le Vendredi Saint de 1878, dont je passai l’après-midi avec lui et deux peintres de ses amis, sous les ramures qui bor- daient l’étang de Trivaux car à l’heure du dîner, il déclara dédaigner toute manifestation libre- penseuse, mais. n’avoir aucun motif pour rien changer, ce soir-là, dans ses~ habitudes, et il annonça énergiquement son intention de manger des côtelettes ou un châteaubriand sérieux, fût-il
10
PREFACE
« aux pommes w. I! dut se contenter d’une ome- lette copieuse, parce que nul restaurant de Meudon ne consentit à lui servir de la viande. L’omelette, je dois dire, n’était pas au lard, mais nous avions bon appétit, si bon même que Nouveau, pour conclure, loua cette fidélité des commerçants de la banlieue à une tradition moyenâgeuse. Peu après la logique fit dans son cerveau une entrée foudroyante. Celui qui trouve beau de croire doit aussi le trouver bon et tout prendre de la foi sentiments, piété, vertus. Pourtant ce fut intellectuel plutôt, avant d’être sentimental dès 1879 il m’appelait en son petit appartement de la Cité Malesherbes, pour me lire de sa belle voix, si prenante, le Pape de Joseph de Maistre. Et il n’allait guère tarder à écrire ces belles strophes
0 Monseigneur Jésus, enfance vénérable,
Germain Nouveau était désormais catholique pratiquant. Il voulait davantage, il entendait servir l’Eglise
Prenez mes vers de cuivre ainsi que des oboles.
L’Eglise a une poésie faite par elle et pour elle, qui suffirait aux chrétiens, si « esthètes )) qu’ils
PRÉF~CR
pussent être, et même c’est la poésie dont ils se passeraient le plus difficilement.
Cependant l’Eglise ne refuse aucun hommage, et combien beau celui rendu par ce jeune poète d’un talent si r ~né, d’une bonne volonté si tou- chante Ce n’est pas un souffrant qui se refugie en Dieu, c’est à peine un pécheur, tout au plus un areli~ieux d’hier, qui avait oublié, plutôt que renié, son éducation catholique les premiers vers qu’il publia dès 1872, à vingt ans, le montrent épris de plastique, d’élégante insouciance, de plaisirs légers, et dans sa vie de prime jeunesse, où il ne voulait voir que fleurs à cueillir, aucun drame qui secoue et transforme une conscience. Les poèmes signés a T~um~ » ont jailli tout à coup, d’une allégresse et d’une effusion. Spontané comme ses-frères du mrcH (1), Germain Nouveau vient à l’Eglise et lui apporte sa ferveur faite de joie, son art si français, que perfectionna d’avance un demi-siècle d’innovations poétiques, son art dû à l’adoration d’Hugo, de Musset, de Bau- delaire, de Banville, de Verlaine, et qui ne re- produit aucun d’eux, son art d’une originalité sin- gulière, désespérant pour qui voudrait y chercher une imitation ou une réminiscence, mêlant on ne (1) Né à Pourrières (Var).
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sait quoi d’aristocratique à cette fantaisie, in- connue en dehors de lui, qui n’hésite pas à pro- diguer les grâces les plus étonnamment, les plus hardiment enfantines. Il donne, il répand tout cela en fougue joyeuse et reconnaissante, parce qu’il est un artiste s’abandonnant au plein bonheur, ayant trouvé ce qu’il cherchait de tous ses sens, de toute son âme 1 entière Beauté. II ne l’avait pas dédaignée naissant en ses pré- temples, il le fait valoir, très justement
0 belle Antiquité, toute nouvelle encor.
puisqu’aussitôt après, il peut, de si bon cœur, l’acclamer grandie et cent fois plus irrésistible Ceux-là qui dressèrent la tour
Avec ses quatre rangs d’ouïes
Qui versent la rumeur des cloches éblouies, Ceux qui firent la porte avec les saints autour,
Tellement chère lui fut toujours cette caresse des lignes 1 Tellement doux le chant des cou- leurs
Aimez l’amour qui joue au soleil des peintures.
Qu’il soit permis de le redire, ce poète en même temps est un peintre, il chérit le plaisir de faire
PRÉFACE
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palpiter la vie sur une toile autant que la volupté de tresser des rimes savantes. Alors apparaît à ses yeux énamourés cet immense trésor les dé- votions d’autrefois offrant leurs bijoux, leurs chefs-d’œuvre de mille sortes, et il voudra que ses chants soient comme l’alleluia des foules chré- tiennes aux époques de foi généreuse il regrettera même de n’être pas tous les bons artisans dont il voit revivre les respects attendris, l’ingéniosité patiente, la charmante piété qui voulait tout ~Srir cœur, biens, savoir-faire.
Que n’ai-je, pour le jour où votre fête aura (t) Mis les cloches en joie,
La règle du marchand qui pour vous aunera Le velours et la soie 1
Que n’ai-je les ciseaux sonores du tailleur, Pour couper votre robe,
Et que n’ai-je le four qu’allume l’émailleur J’émaillerais le globe
Où votre pied se pose ainsi qu’un oiseau blanc
Or la passion pour cette Beauté qui plaît aux yeux et à l’imagination n’est en somme qu’initia- trice, elle mène à un autre désir: celui de la
(1) Cantique à la Reine.
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Beauté dont a besoin notre conscience, la Beauté suprême qui nous rapproche de Dieu. L’harmo- nieux chanteur, donnant la main au peintre, aborde l’enseignement de la morale en une série de tableaux, d’une composition parfaite, où passent devant nous la douceur, la majesté, la splendeur des vertus chrétiennes. Je me souviens qu’il me disait, parlant des Chercheuses de poux de Rimbaud « C’est très fort, je voudrais faire mieux», puis s’arrêtant et riant: « Mais oui! Pourquoi pas ?.. 11 fit autrement. Plusieurs juge- ront qu’il fit non moins bien, lorsque, dans un poème consacré à l’Humilité, il osa célébrer la vermine de saint Labre
Qu’importe l’orgueil qui s’effare, Ses pudeurs, ses rebellions
Vous qu’une main superbe égare Dans la crinière des lions,
Comme elle égare aux plis des voiles Où la nuit a tendu ses toiles
Aldébaran et les étoiles
- )’
Un sensible aussi vibrant devait aboutir à de puissants appels aux forces cordiales, proclamer que l’homme dépend d’un ensemble, qu’il ne peut s’en distinguer sans se renier lui-même, qu’il est fait pour aimer, doué pour aimer, que
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céder à 1 impulsion contraire serait pour lui accepter sa propre dissolution, provoquer sa- pourriture.
Quand Léonce de Larmandie (1), à qui doivent tant les épris de Germain Nouveau. fit une pre- mière édition des poésies d’ < Humilis ’), il leur donna ce titre Savoir aimer. Bien qu’ils ne soient pas reproduits dans ses articles de La Bataille (1911) par Camille de Sainte-Croix, autre ami très fidèle, longtemps dépositaire du manuscrit, nous devons penser que Germain Nouveau avait parlé, tout au moins, à Léonce de Larmandie de mettre ces deux mots en tête du volume, s’il était un jour publié en tout cas ils servent de conclu- sion au dernier poème
Savoir aimer suffit, savoir aimer délivre.
Dans la Société ambiante, il voyait trop d’âmes inertes, condamnées au silence parce qu’elles n’étaient plus que des estomacs
Et les gens de nos temps sont repas et moroses. Pas d’autre vie que celle de l’âme, c’est trop évi- dent l’œuvre du poète aura donc pour but de nous susciter à la vie, la seule, la vraie. Cette vie (1) Et sans lui, elles étaient perdues pour tes lettres françaises.
t de l’âme c’est l’amour. Déjà le sombre Rimbaud avait avoué ses aspirations venant de ses tristesses « Nous nous dégoûtons la charité nous est inconnue. » Afin de sauver nos âmes des torpeurs mortelles, c’est vers l’outrance dans la candeur que veut s’élancer Humilis : Aimez donc, s écrie-t-il, aimez encore Appelez à vous, rassemblez autour de vous tous les objets d’amour I Aimez-vous, aimez les choses, aimez tout ce qui existe ! Il a l’air de délirer, parfois, comme délirent les prophètes et les voyants c’est-à-dire qu’il parvient à l’intense poésie, aussi à l’unique sagesse, car cette folie d’amour doit nous faire écouter l’instinct mis en l’homme pour qu’il aime Dieu par dessus tout :
- Mais adorez l’Amour terrible qui demeure
II
Fidèle à sa haute mission d’éditeur littéraire, Albert Messein a voulu que l’on connaisse tout Germain Nouveau. C’est pourquoi au recueil le plus célèbre, Poésies d’ « Humilis a, qui date de novembre 1879 à août 1881, viennent s’ajouter des vers écrits précédemment (à partir de 1872) œuvre d’artiste infiniment délicat, dont l’âme, dirait-on, se cherche encore, parfois s’annonce,
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t’.
fait prévoir ces fluctuations, trop humaines, qui ramèneront un jour le payen séduisant des « Va~n~nM La vie d’un poète a dans le monde ce rôle, troublant et providentiel, de faire voir l’homme entier, l’homme devant Dieu. Nous savons qu’Humilis finit, comme Rimbaud, par reprendre définitivement son intransigeant idéal, non pour l’écrire pour le vivre. Alors il fut l’absolu chrétien en ne voulant plus chercher que l’humilité d’être inconnu, en se mortifiant pour son salut et pour celui des autres, ainsi que font les Carmélites.
« Pénitence presque innocence », disait Ver- taine; « 0 pureté! Pureté! n criait Rimbaud dans un moment où il tombait sous la grâce di- vine Humilis, voulant être pauvre, certes jus- qu’au degré le plus extrême, cessait de chanter les grandes vertus catholiques, mais pour les suggérer par son exemple.
Un dernier poème n’est pas de lui pourtant il avait sa place marquée dans ce volume. Tandis que Germain Nouveau, tout jeune, eut la répu- tation d’un capricieux souvent très gai, sa sœur Laurence était une nature ardente, tendre, mélancolique, profondément éprise de beauté
PREFACE
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et. de grandeur en sorte qu’il: lui disait « C’est toi qui est le poète de la famille ?. On pen- sera qu’il déclinait une part d’honneur qui lui appartenait bien aussi, les lecteurs du Mistral ne s’étonneront pas qu’il se reconnût uné très digne émule dans le groupe sacré des « porteurs de lyre D.
ERNEST DELAHAYE.
Poésies dTIumilis
INVOCATION
0 mon Seigneur Jésus, enfance vénérable,
Je vous aime et vous crains petit et misérable,
Car vous êtes le fils de l’amour adorable.
0 mon Seigneur Jésus, adolescent fêté,
Mon âme vous contemple avec humilité,
Car vous êtes la Grâce en étant la Beauté.
0 mon Seigneur Jésus, chaste et doux travailleur.
Enseignez-moi la paix du travail le meilleur,
Celui du charpentier ou celui du tailleur.
0 mon Seigneur Jésus, semeur de paraboles
Qui contiennent l’or clair et vivant des symboles,
Prenez mes vers de cuivre ainsi que des oboles.
POMtES n’HUMtUS
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0 mon Seigneur Jésus~ ô convive divin,
Qui versez votre sang comme on verse le vin
Que ma faim et ma soif n’appellent pas en vain.
0 mon Seigneur Jésus.vous qu’en brûlant on nomme,
Mortd’amour, dont la mort sans cesse se consomme
Que votre vérité s’allume au cœur de l’homme
Douce Vierge Marie, humble mère de Dieu
Que tout le ciel contemple,
Vous qui fûtes un lys debout dans l’encens bleu
Sur les marches du temple ;
Epouse agenouillée à qui l’ange parla ;
O divine accouchée,
Que virent des bergers, qu’une voix appela
Sous la roche penchée ;
Qui regardiez dormir, l’abreuvant d’un doux lait,
L’adorant la première,
Un enfant frêle et nu, mais qui, la nuit, semblait
Etre fait de lumière ;
O morte, qu’enleva dans les plis des rideaux
A la nuit de la tombe
L’essaim des chérubins, qui portent à leur dos
Des ailes de colombe,
22 POÉSIES D’HUMILIS
Pour vous placer, au bruit de leurs psaltérions
Dont tressaillent les cordes,
Au Ciel où vous régnez, les doigts pleins de rayons
Et de miséricordes
Vous qu’un peuple sur qui votre bleu manteau pend
Doucement importune,
Vous qui foulez avec la tête du serpent
Le croissant de la lune
Vous à qui Dieu donna les grands voiles d’azur,
Le cortège de Vierges,
La cathédrale immense au maître autel obscur
Étoile par les cierges.
La couronne, le sceptre et les souliers bouffants,
Les cantiques en flammes,
Les-baisèrs envoyés pajc la main des enfants,
Et tes larmes des femmes
Vousdont l’ucage.aux jours gros d’orage et d’erreur, J
Luisait sous mes paupières,
Et qtM’m~vez tendu sur les flots en fureur
L’écheHe des prières
Vous qui m’avez cherché, portant votre fanal,
Aux pentes du Parnasse;
Vous qui m’avez pêché dans les.ulets du mai
Et mis dans votre nasse
POESIES D’HUMÏLiS
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Que n’ai-je, pour le jour où votre fête aura
Mis les cloches en joie,
La règle du marchand qui pourvous aunera
Le velours et la aoie 1
Que n’ai-je les ciseaux sonores du tailleur,
Pour couper votre robe 1
Et que n’ai-je le four qu’allume l’émailleur 1
J’émaillerais le globe!
Où votre pied se pose, ainsi qu’un oiseau blanc
Planant sur nos désastres,
Globe d’azur et d’or, frêle univers roulant
Son soleil et ses astres 1
Que ne suis-je de ceux dont les rois font grand cas,
Et qui sont des orièvres 1
Je vous cisèlerais des bijoux délicats,
Moins vermeils que vos lèvres
Mais, puisque je ne suis ni l’émailleur plaisant,
Ni le marchand notable,
Ni l’orfèvre fameux, ni le tailleur croisant
Se~ jambes sur aa table
Que je n’ai nul vaisseau sur les grands océans,
Nul trésor dans mon coffre,
J’ai rimé ce bouquet de vertus que céans
De bon cœur je vous offre.
POÉStES D’HUMÏUS
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Je vous offre humblement ce bouquet que voici’:
La couleur en est franche,
Et le parfum sincère, et ce bouquet choisi,
C’est la chasteté blanche,
C’est l’humilité bleue et douce, et c’est encor,
Fleur du cœur, non du bouge,
La pauvreté si riche et toute jaune d’or,
Et la charité rouge.
Ce n’est pas que je croie habiter les sommets
De la science avare,
Et je n’ai pas le fruit de la sagesse, mais
L’amour de ce fruit rare
Au surplus, je n’ai pas l’améthyste à mon doigt,
Je ne suis pas du temple,
Et je sais qu’un chrétien pur et simple ne doit
A tous que son exemple.
Je ne suis pas un prêtre arrachant~au plaisir
Un peuple qu’il relève
Je ne suis qu’un rêveur et je n’ai qu’un désir
Dire ce que je rêve.
POMŒS D’MUMIUS 25
II
Aimez l’amour vous met au cœur un peu de jour;
Aimez, l’amour allège;
Aimez, car le bonheur est pétri dans l’amour
Comme un lys dans la neige
L’amour n’est pas la fleur facile qu’au printemps
L’on cueille sous son aile,
Ce n’est pas un baiser sur tes lèvres du temps
C’est la fleur éternelle.
Nous faisons pour aimer d’inutiles efforts,
Pauvres cœurs que nous sommes 1
Et nous cherchons l’amour dans4’étreinte des corps,
Et l’amour fuit les hommes
Et c’est pourquoi l’on voit la haine dans nos yeux
Et dans notre mémoire,
Et ce vautour ouvrir sur nos front soucieux
Son affreuse aile noire
26 POÉSIES D’HUMIUS
Et c’est pourquoi l’on voit jaillir de leur étui
Tant de poignards avides
Et c’est pourquoi l’on voit que les cœurs d’aujourd’hui
Sont des sépulcres vides.
Voici l’éternel cri que je sème au vent noir,
Sur la foule futile
Tel est le. grain d’encens qui fume en l’encensoir
De ma vie inutile.
POÉSÏES D’HUMtLIS 27
III
Cependant bien que j’eusse encor peu combattu
Pour sa sainte querelle,
Mes yeux, l’ayant fixée, ont vu que la vertu
Est étrangement belle
Que son corpss’enveloppeende puissantscontours,
Et que sa joue est pleine;
Qu’elle est comme une ville, assise avec ses tours,
Au milieu de la plaine
Que ses yeux sont sereins, ignorant l’éclair vil,
Ainsi que les pleurs lâches
Que son sourire est gai comme une aube en avril,
Que, pour de nobles tâches,
Les muscles de ses bras entrent en mouvement,
Comme un arc qui s’~mime,
Pendant que son cou porte impérialement
Sa tête magnanime
28 POESIES D’HDMILIS
Qu’un astre sur son front luit plus haut que le sort,
Et que sa lèvre est grasse,
Et qu’elle est dans le calme, enveloppant l’effort,
L’autre nom de la grâce
Qu’elle est comme le chêne en qui la sève bout
Jusqu’à rompre l’écorce
Et qu’elle est, dans l’orage, indomptable et debout,
L’autre nom de la force
Que sa mamelle est vaste et pleine d’un bon lait,
Et que le mal recule
Comme une feuille au vent de son geste, et qu’elle est
La compagne d’Hercule.
Et je vous dis 0 vous qui comme elle régnez,
0 vierge catholique 1
Les saints joyeux sont morts, nos temps sont condam
Au mal mélancolique
La joie et la vertu se sont voilé le front,
Ces sœurs sont exilées
Et je ne vois pas ceux qui les rappelleront
Avec des voix ailées
0 Vierge! Hâtez-vous! Déjà l’ange s’enfuit
Sous le ciel noir qui gronde,
Et le monde déjà s’enfonce dans la nuit,
Comme un noyé dans l’onde
POESIES D’HUMiLIS 29
Tout ce qui fleurissait et parfumait l’été
De la vie et de l’âme,
L’amour loyal de l’homme et la fidélité
Pieuse de la femme,
Ces choses ne sont plus, l’haleine des autans
A balayé ces roses,
Et l’homme a changé l’homme, et les gens de nos temps
Sont repus et moroses
Oui, c’est la nuit qui vient, la nuit qui filtre au fond
De l’âme qui décline,
Et grelotte déjà dans cet hiver profond,
Comme une ombre orpheline.
Aussi je crie 0 Vous, n’aurez-vous pas pitié
De notre temps qui souffre,
Naufragé qui s’aveugle et qui chante, à moitié
Dévoré par le gouffre?
0 vite, envoyez-nous, le cœur plein de pardons
Et les yeux pleins de flammes,
Celui qui doit venir, puisque nous l’attendons
Lui seul prendra les âmes
Sa main se lèvera seulement sur les fronts
Noirs de gloire usurpée,
Et les divins conseils de Dieu lui donneront
La parole et l’épée;
POESIES D’BDMILIS
30
Il sera le pasteur, il sera le nocher;
Il fera pour l’Eglise
Jaillir le sentiment, comme l’ean du rocher
Sous la main de Moïse.
Car rien ne sert d’avoir, pour fonder sur le cœur
Incertain de la foule,
Un monument qui monte et qui sorte vainqueur
Du siècle qui s’écroule,
Une lyre géante, et des lauriers autour
D’un front lourd de conquêtes,
Et les rimes du vers, dramatique tambour
Que frappent deux baguettes;
De mouvoir une lèvre allumée au soleil,
D’éloquente frottée,
D’où s’échappe un {torrent de paroles, pareil
A la lave irritée,
Ni même de tenir à son poing souverain
Le glaive à lame amère
Qu’Achille ramassa sur l’enclume d’airain
Du forgeron Homère,
Qu’Alexandre saisit, qui le passe aux Césars
Dont la gloire est jalouse,
Et que Napoléon cueille dans les hasards,
Aux pieds de Charles douze
Tandis qu’il suffira, sous le regard de feu
De l’amour qui féconde,
D’un seul Juste, sur qui souffle l’esprit de Dieu,
Pour transformer le monde.
Voyez le ciel, la terre et toute la nature
C’est le livre de Dieu. c’est sa grande écriture
L’homme le lit sans cesse et ne l’achève point.
Splendeur de la virgule, immensité du point
Comètes et soleils, lettres du feu sans nombre!
Pages que la nuit pure éclaire avec son ombre!
Le jour est moins charmant que les yeux de la nuit.
C’est un astre en rumeur que tout astre qui luit.
Musique d’or des cieux faite avec leur silence;
Et tout astre immobile est l’astre qui s’élance.
Ah que Dieu, qui vous fit, magnifiques rayons,
Cils lointains qui battez lorsque nous sommeillons.
Longtemps, jusqu’a nos yeux buvant votre énergie,
Prolonge votre flamme et sa frêle magie
La terre est notre mère au sein puissant et beau
Comme on ouvre son cœur, elle ouvre le tombeau,
Faisant ce que lui dit le Père qui regarde.
Dieu nous rend à la Mère, et la Mère nous garde
Mais comme le sillon garde le grain de blé,
Pour le crible, sur l’aire où tout sera criblé
Récolte dont le Fils a préparé les granges,
Et dont les moissonneurs vermeils seront les anges.
IMMENSITÉ
POÉStM D’HUMH.IS 33
3
La nature nous aime. elle cause avec nous
Les sages l’écoutaient, les mains sur leurs genoux,
Parler avec la voix des eaux, le bruit des arbres.
Son cœur candide éclate au sein sacré des marbres
Elle est la jeune aïeule elle est l’antique enfant 1
Elle sait, elle dit tout ce que Dieu défend
A l’homme, enfant qui rit comme un taureau qui beugle;
Et le regard de Dieu s’ouvre dans cette aveugle.
Quiconque a ,1e malheur de violer sa loi
A par enchantement soi-même contre soi.
N’opposant que le calme à notre turbulence,
Elle rend, au besoin, rigueur pour violence,
Terrible à l’insensé, docile à l’homme humain
Qui soumette le mur se fait mal à la main.
La nature nous aime et donne ses merveilles.
Ouvrons notre âme, ouvrons nos yeux et nos oreilles
Voyez la terre avec chaque printemps léger,
Ses verts juillets en flamme ainsi que l’oranger,
Ses automnes voilés de mousselines grises,
Ses neiges de Noël tombant sur les églises,
Et la paix de sa joie et le chant de ses pleurs.
Dans la saveur des fruits et la grâce des fleurs,
La vie aussi nous aime, elle a ses heures douces,
Des baisers dans la brise et des lits dans les mousses.
Jardin connu trop tard, sentier vite effacé
Où s’égarait Virgile, où Jésus a passé.
Tout nous aime et sourit, jusqu’aux veines des pierres
La forme de nos cœurs tremble aux feuilles des lierres
L’arbre, où le couteau grave un chiffre amer et blanc.
34 POESIES D’HUMUS
Fait des lèvres d’amour de sa blessure au flanc
L’aile de l’hirondelle annonce le nuage
Et le chemin nous aime avec nous il voyage
La trace de nos pas sur le sable, elle aussi.
Nous suit; elle nous aime, et l’air dit a me voici 10
Rendons-leur cet amour, soyons plus doux aux cho
Coupons moinn le pain blanc et cueillons moins les ro
Nous parlons du caillou comme s’il était sourd,
Mais il vit quand il chante, une étincelle court.
Ne touchons rien, pas même à la plus vile argile,
Sans l’amour que l’on a pour le cristal fragile.
La nature très sage est dure au maladroit,
Elle dit le devoir est la borne du droit
Elle sait le secret des choses que vous faites;
Elle bat notre orgueil en nous montrant les bêtes,
Humiliant les bons qui savent leur bonté,
Comme aussi les méchants qui voient leur cruauté.
Grâce à la bonté, l’homme à sa place se range,
Moins terre que la bête, il est moins ciel que l’ange
Dont l’aile se devine à l’aile de l’air bleu.
Partout où l’homme écrit « Nature », lisez « Dieu ».
Dieu. c’est la beauté, Dieu, beauté même, a parlé
Dans le buisson de flamme à son peuple assemblé,
Aux lèvres de Moïse, aux lèvres des prophètes,
Et ses discours profonds sont clairs comme des fêtes.
Son livre est un chœur vaste où David a chanté,
Et c’est un fleuve, il coule avec l’immensité
De ses vagues, noyant dans leur écume ardente
Ton navire, ô Milton, et ta galère, ô Dante 1
Et Jésus a parlé, rouge et bleu sous le ciel,
Et des mots qu’il a dits la terre a fait son miel.
Les lys ont confondu sa robe avec l’aurore,
Sa voix, sur la montagne, elle s’élève encore
Car Il est aussi beau qu’Il est vrai sa beauté
Est mère de la fleur, de l’aube et de l’été.
Le Beau n’est qu’un mot creux, l’idéal qu’un mot vide,
Mais la beauté, c’est Dieu dont notre âme est avide;
La beauté, mais, poète, elle est au cœur de Dieu
Le lotus de lumière et la rose de feu
De plus haut que les Tyrs et les Sions sublimes,
Elle descend sur l’ange, el!e est vouée aux cimes,
Soleil des paradis, étoile des matins,
Et nos regards sont faits de ses rayons éteints.
DIED
36 POÉSIES D’HUMtHS
Beauté, face de Dieu, gouffre des purs délices
Formidable aux élus, devant vous les milices
Célestes dont les seins sont cuirassés d’ardeur,
Guerriers gantés de grâce et chaussés de candeur,
Dont les ailes de feu battent le dos par douze,
Capitaines d’amour dont l’aurore est jalouse,
Et dont l’épée au poing n’est qu’un rayon’vermeil,
Tremblent comme la brume au lever du soleil 1
Alleluia vers vous, beauté du Père, et gloire 1
Gloire à vous sur la terre et sur les luths d’ivoire
Des riants chérubins, votre escabeau vivant
Gloire à vous sur la lyre et les harpes au vent
Des séraphins chantant dans les apothéoses 1
Doigts des anges, courez sur les violons roses 1
Formez-vous, doux nuage, autour des encensoirs 1
Brûlez, soleils levants fumez, parfums des soirs
Montez vers la colombe, ô blanches innocences.
Montez 1 et vous, Vertus, Principautés, Puissances,
Menez, parmi les lys, le cortège des dieux,
Sur les pas de Jésus miséricordieux 1
L’HOMME
Homme dont la tristesse est écrite d’un bout
Du monde à l’autre, et même aux murs de la campagne,
Forçat de l’hôpital et malade du bagne
Dormeur maussade, à qui chaque aube dit « Debout M »
Voyageur douloureux qu’attend la Mort, auberge
Où l’on vend le lit dur et les pleurs blancs du cierge,
Tu gémis, étonné de te sentir si las
Puis un jour tu te dis « L’âme est un vain bagage,
Et mon’cœurest bien lourd pour un pareil voyage!»
Et, sans songer que Dieu te donne ses lilas,
Tu veux jeter ton cœur, tu veux jeter ton âme,
Pour alléger ta marche et mieux porter la Femme;
Par ta route et ses ponts fiers de leur parapet,
Compagnon de l’orgueil, fils des froides études,
Tu vas vers le malheur et vers les solitudes.
Tout plein des arguments dont l’esprit se repaît,
Tu fais, pour savourer ta gloire monotone,
Taire ta conscience à l’heure où le ciel tonne.
POÉSIES D’HUMtLÏS
38
Si pourtant à ce prix tu manges à ta faim,
Si tu dors calme, au creux de l’oreiller facile,
Ecoute ta science et reste-lui docile
Si ta libre raison, la plus forte à la fin,
Respire au coup mortel porté par elle au doute,
Pareil au Juif errant, homme, poursuis ta route.
Sois contentsalls tonâme, et joyeux sans ton cœur,
Sois ton corps tyrannique et sois ta bête fauve,
Fais tes traits durs et froids, fais ton iront vaste et cha
Mais si ton fruit superbeengraisse un ver vainqueur’
Si tu bâilles, les soirs larmoyants, sous ta lampe,
Tâche de réfléchir, pose un doigt sur ta tempe.
Si tu n’as toujours pas trouvé sur ton chemin,
Qu’assourdit la rumeur des sabres et des chaînes
Repos pour tes amours et cesse pour tes haines
Si ton bâton usé tâtonne dans ta main,
Pauvre aveugle tremblant qui portes une sourde,
La Femme. chaque jour plus énorme et plus lourde;
Si renfant ancien sommeille encore en toi,
Gardant le souvenir de la faute première,
Dis « J’ai le dos tourné peut-être à la Lumière
POÉSIES D’HDMILIS
39
Dis a J’étais un esclave et croyais être un Roi »
Pour t’en aller gaîment, frère des hirondelles,
Reprends ton cœur, reprends ton âme, ces deux ailes
Et grâce à ce fardeau redevenu légpr,
Emporte alors l’enfant, mère, sœur ou compagne,
Comme l’ange en ses bras emporte la montagne;
Enivre-toi du long plaisir de voyager
Que ta faim soit paisible et que ta soif soit pure,
Bois à tout cœur ouvert, mange à toute âme mûre
AUX FEMMES]
Et vous, l’ancienne esclave à la caresse amère,
Vous le bétail des temps antiques et charnels,
Vous, femmes, dont Jésus fit la Vierge et la Mère,
D’après Celle qui porte en ses yeux maternels
Le reflet le plus grand des rayons éternels,
Aimez ces grands enfants pendus à votre robe,
Les hommes, dont la lèvre est ivre encore du lait
De vos mamelles d’or qu’un linge blanc dérobe
Aimez l’homme, il est bon aimez-le, s’il est laid.
S’il est déshérité, c’est ainsi qu’il vous plaît.
Les hommes sont vos fruits partagez-leur votre âm
Votre âme est comme un lait qui ne doit pas tarir,
0 femmes, pour ces fils douloureux de la femme
Que vous faites pour vivre, hélas et pour souffrir;
Que seul, le Fils de l’homme empêche de mourir r
L’enfant c’est le mystère avec lequel tu joues,
C’est l’inconnu sacré que tu portes neuf mois,
Pendant que la douleur te baise sur les joues,
Mère qui fais des gueux et toi qui fais des rois,
Vous qui tremblez toujours et mourez quelquefois.
POESIES D’HUMIUS 41
Comme autrefois les flancs d’Eve en pleurs sous les branches,
Au jardin favorable où depuis l’amour dort,
Ton labeur est maudit Ceux sur qui tu te penches,
Vois, mère, le plus doux, le plus beau, le plus fort,
Il apprend l’amertume et connaîtra la mort.
C’est toi la source, ô femme, écoute, ô mère folle
D’Esope qui boitait, de Caïn qui griffait,
Vois le fruit noir tombé de ton baiser frivole,
Savoure-le pourtant, comme un divin effet,
En noyant dans l’amour l’horreur de l’avoir fait.
Pour l’amour, tout s’enchante en sa clarté divine.
Aimez comme vos fils les hommes ténébreux
Leur cœur, si vous voulez, votre cœur le devine
Le plus graves au fond sont des enfants peureux
Le plus digne d amour, c’est le plus malheureux.
Eclairez ces savants, ô vous les clairvoyantes,
Ne les avez-vous pas bercés sur vos genoux,
Tout petits ? Vous savez leurs âmes défaillantes
Quand ils tombent, venez ils sont francs, ils sont doux
S’ils deviennent méchants, c’est à cause de vous.
C’est à cause de vous que la discorde allume
Leurs yeux,et cest pour vous,pour vous plaire un moment
Qu’ils font couler une encre impure sous leur plume.
Cet homme si loyal, ce héros si charmant,
S’il vous adore, il tue, et sur un signe il ment.
42
POEMES D’HUMILIS
L’heure sonne, écoutez, c’est l’heure de la femme
Car les temps sont venus, où, tout vêtu de noir,
L’homme, funèbre, a l’air d’être en deuil de son âm)
Ah! rendez-lui son âme, et, comme en un miroir~
Qu’il regarde en la vôtre et qu’il aime à s’y voir.
Au lieu de le tenter, comme un démon vous tente,
Au lieu de garrotter ses membres las, au lieu
De tondre sur son front sa toison éclatante.
Vous, qui foulez son cœur, et vous faites un jeu
De piétiner sa mère, et d’en dissiper Dieu,
Otez-lui le vin rouge où son orgueil se grise
Retirez-lui l’épée où se crispe sa main
Montrez-lui les sentiers qui mènent à l’église,
Parmi l’œiliet, le lys, la rose et le jasmin
Faites-lui voir le vice un banal grand chemin.
Dites à ces enfants qu’il n’est pas raisonnable
De poursuivre le ciel ailleurs que dans les cieux,
De rêver d’un amour qui cesse d’être aimable,
De se rire du Maître en s’appelant des dieux.
Et de nier l’enter quand ils l’ont dans les yeux.
Cependant l’homme est roi s’il courbe son échine
Sur le sillon amer qu’il creuse avec ennui,
S’il traîne ses pieds lourds, le sceau de l’origine
Céleste à son front reste, où l’amour même a lui
Et comme il sort de Dieu, femme, tu sors de lui.
POESIES B’HCKÏLÏS 43
Cette paternité brille dans sa faiblesse
Autant que dans sa force il a l’autorité.
N’en faites pas un maître irrité qui vous blesse
Dans la sombre forêt de l’âpre humanité
L’homme est le chêne, et Dieu lui-même l’a planté.
Respectez ses rameaux, redoutez sa colère,
Car Dieu mit votre sort aux mains de ce proscrit.
Voyez d’abord ce blanc porteur de scapulaire,
Ce moine, votre père auprès de Jésus-Cbrist
Il montre dans ses yeux le feu du Saint-Esprit.
En faisant de l’amour leur éternelle étude
Les moines sont heureux à l’ombre de la Croix
Ils peuplent avec Dieu leur claire solitude
L’étang bleu qui se mêle à la paix des grands bois,
Voilà leur cœur limpide où s’éveillent des voix.
Les apôtres menteurs et les faux capitaines
Qui soumettent les cœurs, mais que Satan soumet,
Vous les reconnaîtrez à des tares certaines
La luxure a Luther l’orgueil tient Mahomet
Saint Jean, lui, marchait pur, aussi Jésus l’aimait.
Plus haut que les guerriers, plus haut que les poètes,
Peuple sur lequel soutHe un vent mystérieux,
Dominant jusqu’au trône ébloui par les fêtes
Des empereurs blanchis aux regards soucieux,
Et par-dessus la mer des peuples furieux,
44 POÉSIES D’HUMILIS
A l’ombre de sa belle et haute basilique,
Dans Rome, où vous vivez, cendres du souvenir,
Gouvernant avec fruit sa douce République,
Qu’il mène vers le seul, vers l’unique avenir,
Jaloux de ne lever la main que pour bénir,
Le prêtre luit, vêtu de blanc, comme les marbres,
Dédoublement sans fin du Christ mystérieux,
Berger, comme Abraham qui campe sous les arbres;
Toute la vérité vieille au fond de ses yeux.
Et maintenant, paissez, long t-oupeau, sous les cieui
LES MAINS
Aimez vos mains afin qu’un jour vos mains soient belles,
II n’est pas de parfum trop précieux pour elles,
Soignez-les. Taillez bien.les ongles douloureux,
II n’est pas d’instruments trop délicats pour eux.
C’est Dieu qui fit les mains fécondes en merveilles
Elles ont pris leur neige au lys des Séraphins,
Au jardin de la chair ce sont deux fleurs pareilles,
Et le sang de la rose est sous leurs ongles fins.
Il circule un printemps mystique dans les veines
Où court la violette, où le bluet sourit
Aux lignes de la paume ont dormi les verveines
Les mains disent aux yeux les secrets de l’esprit.
Les peintres les plus grands furent amoureux d’elles,
Et les peintres des mains sont les peintres modèles.
Comme deux cygnes blancs l’unvers l’autre nageant,
Deux voiles sur la mer fondantleur pâleurs mates,
Livrez vos mains à l’eau dans les bassins d’argent.
Préparez-leur le linge avec les aromates.
POÉSIES D’HUMÏUS
Lesmains sont l’homme,ainsi que les ailes l’oiseau
Les mains chez les méchants sont des terres arides
Celle de l’humble vieille, où tourne un blond fuseau,
Font lire une sagesse écrite dans leur rides.
Les mains des laboureurs, les mains des matelots
Montrent le haie d’or des Cieux sous leur peau brune.
L’aile,des goélands garde l’odeur des flots,
Et les mains de la Vierge un baiser de la lune.
Les plus belles parfois font le plus noir métier,
Les plus saintes étaient les mains d’un charpentier.
Les mains sont vos enfants et sont deux sœurs jumeUt
Les dix doigts sont leurs fils également bénis;
Veillez bien surleurs jeux, sur leurs moindres querell
Sur toute leur conduite aux détails infinis.
Les doigts font les filets et d’eux sortent les villes
Les doigts ont révélé la lyre aux temps anciens
Ils travaillent, pliés aux tâches les plus viles,
Ce sont des ouvriers et des musiciens.
Lâchés dans la forêt des orgues le dimanche,
Les doigts sont des oiseaux, et c’est au bout des doi
Que, rappelant le vol des geais de branche en branche,
Rit l’essaim familier des Signes de la Croix.
I
POESIES D’BUNTUS
47
Le pouce dur, avec sa taille courte et grasse,
A la force il a l’air d’Hercule triompha nt
Le plus faible de tous, le plus doux a la grâce,
Et c’est le petit doigt qui sut rester enfant.
Servez vos mains, ce sont vos servantes fidèles
Donnez à leur repos un lit tout en dentelles.
Ce sont~vos mains qui font la caresse ici-bas
Croyez qu’elles sont sœurs des lys et sœurs des ailes
Ne les méprisez pas, ne les négligez pas,
Et laissez-les fleurir comme des asphodèles.
Portez à Dieu le doux trésor de vos parfums,
Le soir, à la prière éclose sur les lèvres,
0 mains, et joignez-vous pour les pauvres défunts,
Pourvue Dieu dans les mains rafraîchisse nos fièvres,
Pour que le mois des fruits vous charge de ses dons;
Mais ouvrez-vous toujours sur un nid de pardons.
Et vous, dites, ô vous, qui, détestant les armes,
Mirez votre~tristesse au fleuve de nos larmes,
Vieillard, dont les cheveux vont tout blancs vers le jour,
Jeune homme, am yeux divins où se lève l’amour,
Douce femme mêlant ta rêverie aux anges,
Le cœur gonflé parfois au fond des soirs étranges,
Sans songer qu’en vos mains fleurit la volonté,
Tous, vous dites : « Où donc est-il, en vérité,
Le remède, ô Seigneur, car nos maux sont extrêmes ? »
— Mais il est dans vos mains, mais il est vos mains mêmes.
LE CORPS ET L’AME
~Dieu fit votre corps noble et votre âme charmante.
Le corps sort de la terre et l’âme aspire aux cieux
L’un est un amoureux et l’autre est.une amante.
Dans la paix d’un jardin vaste et délicieux,
Dien souma dans un peu de boue un peu de flamme,
Et le corps s’en alla sur ses pieds gracieux.
Et ce soume enchantait le corps, et c’était l’âme
Qui. mêlée~à l’amour’des bêtes et des bois,
Chez l’homme adorait Dieu que contemplait la femme.
<
L’âme rit dans les yeux et vole avec la voix,
Et l’âme ne meurt pas, mais le corps ressuscite,
Sortant du limon noir une seconde fois.
Une flèche est légère et les éclairs vont vite,
Mais le mystérieux élan de l’âme est tel
Que l’ange, qui veut bien lutter contre elle, hésite.
4
POESIES D’HUMIUS
50
Dieu fit suave et beau votre corps immortel r
Les jambes sont les deux colonnes de ce temple,
Les genoux sont la chaise et le buste est l’autel.
Et la ligne du torse, à son sommet plus ample,
Comme aux flancs purs de vase antique, rêve et c 0
Dans l’ordre harmonieux dont la lyre est l’exemple.
Pendant qu’un hymne à Dieu, dans un battement co u
Comme au cœur de la lyre une étemet phrase,
Chante aux cordes du cœur mélodieux et sourd.
Des épaules~ planant comme les bords dn vase,
La tête émerge, et c’est une adorable fleur
Noyée en une longue et lumineuse extase.
Si l’âme est un oiseau, le corps est l’oiseleur.
Le regard brûle au fond des yeux qui sont des lam
Où chaque larme douce est l’huile de douleur.
La mesure du temps tinte auxcioisoMdes tempes;
Et les bras longs aux mains montant au firmament
Ont charitablement la sûreté des rampes.
Le cœur s’embrase et fond dans leur embrassement,
Comme sous les pressoirs fond le fruit de la vigne,
Et sur les bras croisés vit le recueillement.
POEMES B’HUIMLM 5~
Ni les béliers frisés ni les plumes de cygne,
Ni la crinière en feu des crieurs de la faim
N’effacent ta splendeur, ô chevelure insigne,
Faite avec l’azur noir de la nuit, ou l’or fin
De l’aurore, et sur qui nage un parfum farouche,
Où la femme endort l’homme en une mer sans fin.
Rossignol vif et clair, grave et sonore mouche,
Frémis ou chante au bord des lèvres, douce voix 1
Douce gloire du rire, épanouis la bouche 1
Chaque chose du corps est soumise à tes lois,
Dieu grand, qtd fais tourner la terre sous ton geste,
Dans la succession régulière des mois.
Tes lois sont la santé de ce compagnon leste
De l’âme, ainsi qu’un rythmeesti’amour deses pas,
Mais l’âme solitaire est joyeuse où Dieu reste.
La souffrance du corps s’éteint dans le trépas,
Mais la douleur de l’âme est l’océan sans borne;
Et ce sont deux présents que l’on n’estime pas.
Oh 1 ne négligez pas votre âme’ L’âme est morne
Que l’on néglige, et va s’enaçant, comme au jour
Qui monte, le croissant voit s’effacer sa corne.
52 POÉSIES D’HUMtLIS
Et le corps, pour lequel l’âme n’a pas d’amour,
Dans la laideur, que Dieu condamne, s’étiole,
Comme.un fou relégué dans le fond d’une cour.
La grâce de~votre âme éclôt dans la parole,
Et l’autre dans le geste, aimant les frais essors,
Au vêtement léger comme une âme qui vole.
Sachez aimer votre âme en aimant votre corps,
Cherchez l’eau musicale aux bains de marbre pâle,
Et l’onde du génie au cœur des hommes forts.
Mêlez.vos membres;lourds de fatigue, où le hâle
De la vie imprima !son baiser furieux,
Au gémissement frais que la Naïade exhale
Afin qu’au jour prochain votre corps glorieux,
Plus léger que celui des Mercures fidèles,
Montera travers l’azur du ciel victorieux.
Dans l’onde du génie, aux sources sûres d’elles,
Plongez votre âme à nu, comme les bons nageurs,
Pour qu’elle en sorte avec la foi donneuse d’ailes
Dans la nuit, vers une aube aux divines rougeurs,
Marchez par le sentier de la bonne habitude,
Soyez de patients et graves voyageurs.
POEStES D’NUMIUS
53
Que cette jeune sœur charmante de l’étude
Et du travail tranquille et gai, la Chasteté,
Parfume vos discours et votre solitude.
La pâture de l’âme est toute vérité
Le corps, content de peu, cueille une nourriture
Dans le baiser mystique où règne la beauté.
Puisque Dieu répandit l’homme dans la nature,
Sachez l’aimer en vous, et d’abord soyez doux
A vous-mêmes, et doux à toute créature.
Si vous ne vous aimez en Dieu, vous aimez-vous ?
Plaisir, bourreau des cœurs, vendeur juré dosâmes,
Ah trop longtemps tn pris le masque de l’amour
Au vestiaire impur des romans et des drames 1
Voyageant sous son nom et suivi par ta cour
De Lovelaces fous et de Phèdres navrées,
Plaisir, tyran cruel, voici venir ton tour I
Ah trop longtemps tu fis, dans tes mornes Caprées.
Des corps humains liés à tes rouges poteaux
De blancs Saint-Sébastiens pleins de flèches dorées;
Et depuis trop longtemps, roulé dans tes manteaux,
Tu te glisses le soir dans les tavernes saoules,
Où tu mets les hoquets et les coups de couteaux.
Renard caché qui mord le ventre obscur des foules,
N’es-tu pas las d’errer épié dans tes nuits
Par le crime dans l’ombre horrible où tu te coules ?
VOLUPTÉ
POÉSIES D’HUMUS 55
Père des sommeils lourds et des mornes ennuis,
N’es-tu pas las de boire au fond des yeux la vie,
Comme un soleil brutal boit l’ombre dans un puits ?
Tout ce qui vient de Dieu, tout ce qui fait envie
La grâce des fronts purs, la force des lutteurs,
L’intelligence, lampe à Dieu même ravie,
Jusqu’à la voix qui vibre au gosier des chanteurs,
Jusqu’au trésor de pleurs qui tremble au cœur des femmes,
Tu fais passer sur tout tes souffles destructeurs.
Tu donnes jusqu’au goût des souffrances infâmes,
Et tes petits enfants, qui baissent leurs cils noira~
Pâlissent au passage effrayant de tes flammes.
Tu glanes des savants aux plis de tes peignoirs,
Et tu domptes le cœur des rudes capitaines,
Rien qu’avec le parfum que jettent tes mouchoirs.
Tu traites les vertus d’atroces puritaines,
Mais leur cœur réfléchit, comme un lac de cristal,
La force et la douceur des étoiles hautaines.
Cependant, dur geôlier dont le poignard brutal
Ne se laisse fléchir par les cris de personne,
Tu peuples la prison autant que l’hôpital.
POÉSIES D’MUMIUS
56
Tu te dis bon vivant, tu. t’assieds sur la tonne,
Ton verre dans la main, tu chantes, et pourtant
Aux hideurs que tu fais la science s’étonne.
Tu couves tous les fruits d’un air inquiétant
Ton appétit funèbre engloutirait le monde,
Pourvoyeur de la mort, qui n’est jamais content.
Que t’importe 1 Tu ris sous ta perruque blonde,
Ou bien tu vas prêcher la modération,
Rhéteur païen, leurré par ta propre faconde.
Fils lugubre de l’homme, et sa punition,
Ennemi de l’amour, tu rêves la conquête
De sa gloire, et maudis sa noble passion.
Mais l’amour triomphant met le pied sur ta tête 1
HYMNE
Amour qui voles dans les nues,
Baisers blancs, fuyant sur l’azur,
Et qui palpites dans les mues,
Au nid sourd des forêts émues
Qui cours aux fentes des vieux murs,
Dans la mer qui de joie écume,
Au flanc des navires, et sur
Les grandes voiles de lin pur
Amour sommeillant sur la plume
Des aigles et des traversins,
Que clame la sibylle à Cume,
Amour qui chantes sur l’enclume
Amour qui rêves sur les seins
De Lucrèce et de Messaline,
Noir dans les yeux des assassins,
Rouge aux lèvres des spadassins
58 POÉSIES D’HUMIUS
Amour riant à la babine
Des dogues noirs et des taureaux,
Au bout de la patte féline
Et de la rime féminine
Amour qu’on noie au fond des brocs
Ou qu’on reporte sur la lune,
Cher aux galons des caporaux,
Doux aux guenilles des marauds;
Aveugle qui suit la fortune,
Menteur naïf/dont les leçons
Enflamment, dans l’ombre opportune,
L’oreille rose de la brune
Amour bn par les nourrissons
Aux boutons sombres des Normandes
Amour des ducs et des maçons,
Vieil amour des jeunes chansons
Amour quipteares sur tes brandes
Avec F~ngeius du matin,
Sur les steppes et sur les landes
Et sur les polders des Hollandes
Amour qui voles du hautain
Et froid sourire des poètes
Aux yeux des filles dont le teint
Semble de fleur et de satin
POÉSIES D’HUMILIS
59
Qui vas, sous le ciel des prophètes,
Du chêne biblique au palmier,
De la reine aux anachorètes,
Du cœur de Fhomme au cœur des bêtes
De la tourterelle au ramier,
Du valet à la demoiselle,
Des doigts du chimiste à l’herbier,
De la prière au bénitier
Du prêtre à l’hérétique belle,
D’Abel à Gain réprouvé.;
Amour, tu mêles sous ton aile
Toute la vie universelle
Mais, ô vous qui m’avez trouvé,
Moi, pauvre pécheur {que Dieu pousse,
Diseur de Pater et d*Ave,
Sans oreiller que le pavé,
Votre présence me soit douce.
LES MUSÉES
Entrez dans les palais grands ouverts à la foule
Un jour limpide y luit, l’heure paisible y coule,
Le pied rit au miroir des parquets précieux,
Et loin, dans le plafonds aussUiauts que les cieux,
Bleu séjour de la muse et du Dieu sous les voiles,
L’oeil voittrembler des chare, desluths et des étoiles.
Sous la voûte, sur les paliers,
Parles rampes en fleurs et les grands escaliers,
Un courant d’air vaste circule,
Et douce est la fraîcheur où vous marchez,
Parmi le peuple blanc des marbres recherchés
Saluez, c’est Vénus admirez, c’est Hercule
Comme vous reposez les yeux,
0 blancheur sombre des musées 1
La fièvre de nos sens expire dans ces lieux,
Et nos âmes y sont largement amusées.
0 génie, ô lent créateur,
Comme Dieu fait courir la sève dans les arbres,
POESIES D’HUMtUS
61
Tu fais courir la vie aux lignes des beaux marbres;
Et sur la pierre, à la hauteur
Des bras de la statue ou du col de l’amphore,
L’œil croit voir voltiger encore
Les mains illustres du sculpteur
Alors notre cœur se rappelle
Le temps d’Auguste, l’âge où florissait Apelle
Tout ceux dont un laurierpressait le front puissant,
Le pnyx sonore où rit la troupe des esclaves,
Les toges du forum, les plis des laticlaves,
César spirituel 1 Sophocle éblouissant! 1
Rome. Athène 0 palais que la colline élève!
Vous, Romains, vous sculptez à la pointe dn glaive
Et vous qui soupez chez les dieux,
Vous possédez la grâce et vous la versez toute,
Athéniens, et c’est chez vous que l’âme écoute
Le grand hymne muet qui chante pour les yeux,
Le long des lignes, sous la voûte
De vos temples mélodieux.
Des anciens, endormis au bruit frais des fontaines,
Les âmes en rêvant se promènent ici,
Caressant tous les’fronts d’un regret adouci,
Et font, sur les lèvres hautaines
Des Romains et des Grecs et de Tibère aussi,
Chuchoter un long flot de paroles lointaines.
POESIES D’HUMUJS
62
0 belle antiquité, toute nouvelle encor 1
Berce-nous de tes bons murmures,
Comme une abeille d’or,
Que l’été de Paris prendrait aux roses mûres
Pour la jeter en Prairial,
Grisée
Et bourdonnante, autour de la salle apaisée.
Où, visiteur royal,
Par la vitre embrasée au feu de ses prouesses,
Le baiser du soleil vient dorer les déesses.
LES CATHÉDRALES
Mais gloire aux cathédrales 1
Pleines d’ombre et de feux, de silence et de râles,
Avec leur forêt d’énormes piliers
Et leur peuple de saints, moines et chevaliers,
Ce sont des cités au-dessus des villes,
Que gardent seulement les sons irréguliers
De l’aumône, au fond des sébiles,
Sous leurs porches hospitaliers.
Humblement agenouillées,
Comme leurs sœurs des champs dans les herbes mouillées,
Sous le clocher d’ardoise ou le dôme d’étain,
Où les angelus clairs tintent dans le matin,
Les églises et les chapelles
Des couvents )
Tout au loin vers elles
Mêlent un rire allègre au rire amer des vents,
En joyeuses vassales
Mais elles, dans les cieux traversés des vautours,
POESIES D’HUMILIS
64
Comme au cœur d’une ruche, aux cages de leurs tour
C’est un bourdonnement de guêpes colossales.
Voyez dans le nuage blanc
Qui traverse là-haut des solitudes bleues,
Par-dessus les balcons d’où l’on voit les banlieues,
Voyez monter la flèche au coq étincelant,
Qui, toute frémissante et toujours plus fluette,
Défiant parfois les regards trop lents,
Va droit au ciel se perdre, ainsi que l’alouette.
Ceux-là qui dressèrent la tour
Avec ses quatre rangs d’ouïes
Qui versent la rumeur des cloches éblouies,
Ceux qui firent la porte avec les saints autour,
Ceux qui bâtirent la muraille,
Ceux qui surent ployer les bras des arcs-boutants,
Dont la solidité se raille
Des gifles de l’éclair et des griffes du temps
Tous ceux dont les doigts ciselèrent
Les grands portaildutemple,etceuxqai révélèrent
Ces traits mystérieux du Christ et des Elus,
Que le siècle va voir et qu’il ne comprend plus
Ceux qui semèrent de fleurs vives
Le vitrail tout en flamme au cadre des ogives
Ces royaux ouvriers et ces divins sculpteurs
Qui suspendaient au ciel l’abside solennelle,
Dont les ciseaux pieux criaient dans les hauteurs,
N’ont point gravé leur nom sur la pierre éternelle~
Vous les avez couverts, poudre des parchemins 1
Vous seules les savez, vierges aux longues mains!
POÉSIES D’mJMtUS 65
5
Vous, dont les Jésus rient dans leurs barcelonnettes,
Artistes d’autrefois, où vous reposez-vous ?
Sous quelle tombe où l’on prie à genoux?
Et vous, doigts qui semiez
De saintes le portail où nichent les ramiers.
Et qui, dans les rayons dont le soleil l’arrose,
Chaque jour encor faites s’éveiller
La rosace, immortelle rose
Que nul vent ne peut effeuiller!
0 cathédrales d’or, demeures des miracles
Et des soleils de gloire échevelés autour
Des tabernacles
De l’amour!
Vous qui retentissez toujours de ses oracles,
Vaisseaux délicieux qui voguez vers le jour
Vous qui sacrez les rois, grandes et nobles dames,
Qui réchauSez les cœurs et recueillez les âmes
Sous votre vêtement fait en forme de croix
Vous qui voyez, ô souveraines,
La ville à vos genoux courber ses toits
-V~s-d~t4e~!ochessont, fières de leurs marraines,
Comme un bijou sonore à l’oreille des reines r
Vous dont les beaux pieds sont de marbre pur!
Vous dont les voiles
Sont d’azur!
Vous dont la couronne est d’étoiles `
Sous vos habits de fête ou vos robes de deuil,
Vous êtes belles sans orgueil 1
POÉSIES D’HUMILIS
66
Vous montez sans orgueil vos marches en spirales
Qui conduisent au bord du ciel,
0 magnifiques cathédrales,
Chaumières de Jésus, Bethléem éternel
Si longues, qu’unbrouillard léger toujours les voile;
Si douces, que la lampe y ressemble à l’étoile,
Les nefs aux silences amis,
Dans l’air sombre des soirs, dans les bancs endormis
Comptent les longs soupirs dont tremble un écho ci i
Et voient les larmes d’or où l’âme se répand,
Sous l’œil d’un Christ qui semble, en son calvaire vai
L’n grand oiseau blessé dont l’aile lasse pend.
Ah bienheureux le cœur qui, dans les sanctuaires,
Près des cierges fleuris qu’allument les prières,
Souvent, dans l’encens bleu, vers le Seigneur monta,
Et qui, dans les parfums mystiques, écouta
Ce que disent les croix, les clous et les suaires,
Et ce que dit la paix du confessionnal,
Oreille de l’amour que l’homme connaît mal
Avec sa grille étroite et son ombre sévère,
0 sages, qui parliez autour du Parthénon,
Le confessionnal, c’est la maison de verre
A qui Socrate rêve et qui manque à Zénon
Grandes ombres duStyx, me répondrez-vous non
POESIES D’HUMÏLIS
67
Ce que disent les cathédrales,
Soit qu’un baptême y jase au bord des eaux lustrales,
Soit qu’au peuple, autour d’un cercueil,
Un orgue aux ondes sépulcrales
Y verse un vin funèbre et l’ivresse du deuil,
Soit que la foule autour des tables
S’y presse aux repas délectables,
Soit qu’un prêtre vêtu de blanc
Y rayonne au fond de sa chaise,
Soit que la chaire y tonne ou soit qu’elle se taise.
Heureux le cœur qui l’écoute en tremblant
Heureux celui qui vous écoute,
Vagues frémissements des ailes sous la voûte! 1
Comme une clé qui luit dans un trousseau vermeil,
Quand un rayon plus rouge aux doigts d’or du soleil
A clos la porte obscure au seuil de chaque église,
Quand le vitrail palpite au vol de l’heure grise,
Quand le parvis plein d’ombre éteint toutes ses voix,
0 cathédrales, je vous vois
Semblables au navire émergeant de l’eau brune,
Et vos clochetons fins sont des màts sous la lune
D’invisibles ris sont largués,
Une vigie ’est sur la hune,
Car immobiles, vous voguez,
Car c’est en vous que je vois l’arche
Qui, sur l’ordre de Dieu, vers Dieu s’est mise en marche
La race de Noé gronde encore dans vos flancs
Vous êtes le vaisseau des immortels élans,
POÉSIES D’HUMÎLIS
68
Et vous bravez tous les désastres.
Car le maître est Celui qui gouverne les astres,
Le pilote, Celui qui marchait sur les eaux.
Laissez, autour de vous, pousser aux noirs oiseaux
Leur croassement de sinistre augure;
Allez, vous êtes la figure
Vivante de l’humanité
Et la voile du Christ à l’immense envergure
Mène au port de l’éternité.
MORS ET VITA
Souvenez-vous des humbles cimetières
Que voile aux villages voisins
Le pli d’un coteau pâle où pendent les raisins
Qu’éveille, au point du jour, l’air du casseur de pierres.
Seuls, les vieux fossoyeurs ontd’eux quelque souci.
Et c’est à peine si
Comme des brebis étonnées,
Loin du troupeau fumant des douces cheminées,
Loin du clocher, ce pâtre amoureux d’horizons
Quelques maisons
Abandonnées,
Toutes fanées
Par les saisons,
Du vide de leurs yeux dans leur face hagarde,
Contemplent par-dessus l’enclos au portail veuf
Parfois de l’auvent qui le garde
La chapelle en ruine à la grande lézarde,
Les tertres anciens et les croix de bois neuf.
Mais l’été que l’ange envoie aux vallées,
Pour les églogues étoilées,
POÉSIES D’HUMILIS
70
Aux grands blés roux buvant ses haleines de leu,
Et vers les rivières vermeilles,
L’été, sur un signe de Dieu,
Fait, avec ses rayons, de sauvages corbeilles
De ces asiles tout en fleurs où les abeilles,
Dans l’herbe haute et drue ainsi que des remords,
D’un long bourdonnement ensommeillent les morts.
A midi, le soleil silencieux qui tombe,
Grave, comme un chat d’or s’allonge sur la tombe
Dont la blancheur brûle, éclatant
Parmi l’argile rose ou les avoines folles,
Pendant que le lézard entend
Passer, dans les bruits vains et les vagues paroles,
La robe, ayant l’odeur de nos amours défunts,
De la Mort, mère et reine des parfums.
Tramée avec les fils du rêve,
Voici s’assombrir l’heure où la lune se lève,
Et le lourd laboureur qui rentre réfléchit
Sur la route où l’air pur fraîchit,
Le longdes murs sacrés, et son cœur croit entendre
Une voix étouffée ou tendre,
Dans la nuit bleue et noire ainsi que le corbeau.
La nuit donne la vie aux choses du tombeau.
Cependant, là-bas, dans les nécropoles,
Sur qui la nue ardente ébauche des coupoles,
POESIES D’HUMIUS
71
Et qu’endorment les cris confus,et les oiseaux
Des villes, dont le vaste oubli pèse à leurs os,
Une immobile multitude
Poursuit le même rêve en la même attitude
Et depuis tant d’hivers que les soleils lassés
Ne comptent plus les noms par les vents effacés,
Malgré leur solitude qui s’ennuie
Au cantique filtré sur leur front par la pluie,
Elles peuvent goûter encor des jours bénis,
Ces pauvres âmes désolées,
Vers la douce époque des nids,
Sous les funéraires feuillées,
Quand Mai. de sa mainfine,auxgrillesdes caveaux
Attache des bouquets et des regrets nouveaux,
Ou quand leur commune patronne,
Leur fête, fait éclore une triste couronne
Ce jour-là, plus d’un deuil charmant qui vient errer
Dans les sombres jardins, tressaille à rencontrer,
Sous les branches d’automne à peine encore vertes,
L’impériale odeur des tombes entr’ouvertes.
Et tous, ceux du village et ceux de la cité,
Ceux qui sourient d’avoir été
De gais bouviers dans la campagne,
Et ceux dont la statue en marbre est la compagne,
Ces morts que Dieu sema comme on sème le blé,
Tous dorment d’un sommeil si peu troublé,
Qu’il semble que la vie,
A ces mornes reclus
Lugubrement ravip,
PORS:ES D’HUMIUS
72
Ne doive jamais plus
Monter ni redescendre
Des yeux pleins de nuit noire au cœur tombant en ce
Auc orchestre en tloraison
Sous les bosquets royaux dans la chaude saison,
Aucune orfèvrerie amoncelant ses bagues,
Aucun océan soucieux
Des perlesqu’ilcharrieaux plis lourds de ses vagues,
Aucun Messidor sous les cieux
Qui couvrent la splendeur des terres éventrées,
Ni le soleil de ces contrées
Où son regard luit si hautain,
Sur les monts que couronne une âpre odeur de ibyt
Qu’il semble à la stupeur physique
Que le rayon tait la musique
Ni lune en fleur d’aucun été,
Ni comètes semant de diamants leur voie,
Ne roulent plus d’ivresse en versant plus de joie,
Que la solennelle clarté
Qui, tenant de la rose et de la primevère,
Jaillira par la fente en rumeur des cercueils,
Comme un vin parfumé des blessures du verre,
Quand, sonnant la fuite des deuils,
L’ange du Jugement, sur le tombeau du Juste,
Soulèvera la pierre avec un geste auguste
FRATERNITÉ
Frère, ô doux mendiant qui chantes en plein vent,
Aime-toi, comme l’air du ciel aime le vent.
Frère, poussant les bœuts dans les mottes de terre,
Aime-toi, comme aux champs la glèbe aime la terre.
Frère, qui fais le vin du sang des raisins d’or,
Aime-toi, comme un cep aime ses grappes d’or.
Frère, qui fais le pain, croûte dorée et mie.
Aime-toi, comme au four la croûte aime la mie.
Frère, qui fais l’habit, joyeux tisseur de drap,
Aime-toi, comme en lui la laine aime le drap.
Frère, dont le bateau tend l’azur vert des vagues,
Aime-toi, comme en mer les flots aiment les vagues.
Frère, joueur de luth, gai marieur de sons,
Aime-toi, comme on sent la corde aimer les sons.
Mais en Dieu, Frère, sache aimer comme toi-même
Ton irère. et, quel qu’il soit, qu’il soit comme toi-même.
CHARITÉ
Nourrissez votre cœur du feu des charités,
Filles du Fils de l’homme,aux yeux pleins de clartés.
Aimez celle qu’un peuple appelle politesse.
Avant Nôtre-Seigneur, savoir vivre, qu’était-ce?
Quelque chose au dehors, mais au fond. presque rien.
Etre civilisé, c’est bien poli, très bien
La politesse, fleur de l’homme charitable,
Règle notre attitude et rit à notre table,
El donne un sens exquis aux choses du repas.
Science qui s’apprend, et qui ne s’apprend pas
Code intime et profond, né dans la quiétude
Du cloître, et dont le monde, après, fit son étude.
L’âme où passa Jésus toujours en garde un pli,
Et c’est encor rester chretien qu’être poli.
La politesse est reine et fait son doux royaume
Des cœurs purs. c’est un lis royal qui les embaume
Non celle qui se montre en chapeaux élégants,
Bienqu’un homme se lise aux cou! jurs de ses gants,
Ni celle qui fatigue, ou bien qui complimente,
Obligée à se taire à moins qu’elle ne mente
Mais celle-là qui règne avec simplicité,
Qui sait servir le miel Dur de la vérité;
POESIES D’HDMILIS
75
Qui veut laisser chacun ou chacune à sa place,
Qui calme les transports, comme elle rompt la glace.
Parmi les charités, si légères au sol
Qu’elles foulent si peu, que l’on dirait un vol
Timide, à fleur de terre, ou d’ange ou d’hirondelle;
Au nom des tout petits qui soupent sans chandelle
Sous les arbres, les yeux dans leurs cheveux trop longs,
Et viennent d’Italie avec leurs violons
Du vieux joueur de nùte, aux mèches toutes g~ses,
Et du pauvre, à genoux sur le seuil des églises,
Qui marmotte une antienne ou qui froisse les grains
Du rosaire, à la fête ou vont les pèlerins;
Parmi les charités, porteuses d’escarcelles,
D’un vers reconnaissant je veux célébrer celle
Qui passe en écoutant les plaintes des roseaux,
Et qui donne aux petits comme on don..e aux oiseaux
Fais ton miel admirable, ô reine des abeilles,
Charité, donne encor tes jours, ton cœur, tes veilles
Jésus multiplia les poissons et les pains.
Voyez, dans Le palais, dont les pl~nds se ntpeints,
Où les lustres ont plus de branches que les arbres,
Où le peupledessphinxtaillésaucœurdes marbres
Garde la cour sonore et les vastes paliers,
Chàteau plein de frontons, d’urnes et de piliers,
Cette royale entant toute belle, qui foule,
Comme un jardin fleuri, l’éloge de la foule
Eh bien, la charité qui lui parle à mi-voix
Saura lui retirer les bagues de ses doigts.
La perle éclos~ au coil. de son oreille en namme,
POESIES D’HUMILIS
Sa chevelure où rit la gloire de la femme,
Sa chambre où le soleil allonge dans la paix
Sa large griffe d’or sur les tapis épais,
Ses miroirs éclatants, les servantes accortes,
Ce vestibule altier"plein de dessus de portes
Où des gens, dont le vent chiffonne le manteau,
Sont poudrés par Boucher et fardés par Watteau,
Et l’œil de ces bergers diseurs de douces choses,
Les grands vases de fleurs, où Sèvre a peint les roses
Ses pieds si délicats chaussés de gros souliers,
Sa taille consacrée à d’humbles tabliers,
Sous sa coiffe de tulle et d’épingles légères,
L’entant ira, parmi les âmes étrangères.
Fermer les yeux des morts, coudre le drap fatal,
Ou, sous les crucifix des murs de l’hôpital,
Au chevet d’un mourant dontla bouche blasphème,
Pour lui dire « Je suis votre sœur qui vous aime!
Cette charité-là se nomme amour divin,
Elle enivre les cœurs, plus forte que le vin.
Père des charités, dont le Père pardonne.
Jésus, ô doux Jésus, pour qu’enfin l’on se donne
A vous, dont on tient l’âme et le cœur que l’on a.
Vous qui changiez en vin l’eau claire de Cana
Qui chantait en entrant sonore au col des vases,
Changez la boue en or dans nos cœurs lourds de vases.
Vous qui rendiez la vue à ceux dont les bâtons
Tâtent le pied des murs, nous marchons à tâtons,
Et nous sommes des sourds, et la pierre est pareille
A nous. Maître, mettez le doigt sur notre oreille 1
Vous, dont l’ordre, au soleil qui sur le peuple luit,
Tirait Lazare blanc des brumes de la nuit,
Seigneur, ressuscitez aussi nos cœurs de roche,
S’il est vrai, ô Seigneur, que votre règne approche !
PAUVRETÉ
Qui donc fera fleurir toute la pauvreté ?
Quand Jésus a quitté le ciel, il l’a quitté
Pour une étable il est charpentier, il travaille;
Né sur l’or, mais sur l’or mystique de la paille,
Entre l’àne et bœuf, l’ignorance et l’erreur,
Lui qui pouvait choisir un berceau d’empereur,
Qu’aurait ému le pied rieur des chambrières,
Préfère une humble crèche où l’ange est en prières! 1
Certes l’argent est bon, l’or est délicieux,
Mais l’un ouvre l’enfer, l’autre ferme les cieux
L’un sait glacer le cœur, l’autre étouffer les âmes
L’or met sa clarté louche où l’amour met ses flammes,
L’or est un soleil froid le soleil chauffe et luit,
Car il est fils du ciel l’or est fils de la nuit
A pleins bords pour le crime, et rare pour l’aumône
II coule, et la famille, où sonne son flot jaune,
S’écroule au bruitjoyeux des pièces de vingt francs
Et plus ils sontdorés, moins les baisers sont francs.
L’or est un mal où l’homme, hélas! cherche un remède.
Sitôt qu’il crie et souffre, il l’appelle à son aide,
Pour vêtir sa misère et combler avec lui
Son cœur vide, et le gounre amer de son ennui.
POÉSIES D’UUMILIS
79
Grâce à l’argent, le mal trône et rit sur la terre.
A son contact banal, quelle âme ne s altère?
Jésus était-il riche, et Pierre l’était-il?
Une humble barque, ouvrant sa voile de coutil,
C’est peu même en comptant le souffle de la brise,
Cette voile a grandi; voyez-là, c’est l’Eglise! 1
Travaillez, c’est la règle, enrichissez-vous, mais
Restez pauvres d’esprit. Laissant les tiers sommets,
Les lys, pour s’élancer, ont mieux aime les plaines,
Et quant aux dons du ciel «Aux pauvres les mains pleines. »
Dieu ne visite pas le riche orgueilleux, non
Pauvre, Jésus le tut, ne voulant d’autre nom.
Mais Jésus l’est toujours, mais ~son cri monte encore.
Tout pauvre que la lièvre et que la soit dévore,
C’est Jésus. Tout petit qui va pieds nus, c’est Lui.
Notre ennemi sans pain, est-ce encor Jésus? Oui.
Etre pauvre, avant tout, c’est aimer la sagesse,
Et l’on peut l’être même aux bras de la richesse
Etre riche, avant tout, c’est n’aimer que l’argent,
Et l’on peut l’être, même en étant indigent
Etre riche d’esprit, désirer, c’est la gène,
C’est river à son pied une bien lourde chaîne
Etre pauvre d’esprit, c’est être libre. Eh bien
Aimez l’a liberté, n’appartenez à rien,
Pas même au lit qui s’ouvre à votre échine lasse,
Pas même à votre habit il est au temps qui passe.
Toute la pauvreté, disais-je en commençant,
80 POÉSIES D’HUMILYS
La mauvaise richesse, elle est dans notre sang j
Elle est dans nos pourpoints, elle est dans notre co
Et fait l’opinion, comme elle fait la mode. j
0 pauvreté, la France entende votre voix
France riche d’esprit, beaucoup trop riche en lois 1
L’esprit de pauvreté, voilà l’esprit pratique
Qui doit ensoleiller la sombre politique
Le roi. ton noble époux, César, un sombre amant,
Sont loin de ta pensée, ô France, en ce moment
Le front coiffé des plis d’une ;laine écarlate,
La liberté te rit, la liberté te flatte
C’est un ange éclatant qui semble un lutteur noir,
Radieux comme l’aube et beau comme le soir,
Car il porte, pareil aux séraphins de l’ombre,
Un masque étincelant sur son visage sombre.
Tu n’as pas peur? C’est bien. Tu veux le suivre? a!!c
Mais ne va pas saisir les ciseaux des félons,
Et du fier inconnu dont tu fus curieuse
Sinistrement rogner l’aile mystérieuse.
Ne lui mets pas de loi perfide autour du cou.
S’il n’est pas une brute, arrière le licou!
Qu’il puisseau grand soleil marcher nudansl’arène,
Et tordre toute chose en sa main souveraine,
Et retremper toute âme en sa cuve qui bout.
Alors nous pourrons voir qui restera debout,
La sagesse divine ou la sagesse humaine,
Si c’est le nom obscur que cet ange ramène,
Ou le nom lumineux danscha~ue’ét~Ht écut,
Et si c’est Robespierre ou si c’est Jésus-Christ
6
HUMILITÉ
1
L’esprit des sages te contemple,
Mystérieuse Humilité,
Porte étroite et basse du temple
Auguste de la vérité
Vertu que Dieu place à la tête
Des vertus que l’ange au ciel fête
Car elle est la perle parfaite
Dans l’abîme du siècle amer
Car elle rit sous l’eau profonde,
Loin du plongeur et de la sonde.
Préférant aux écrins du monde
Le cœur farouche de la mer.
C’est vers l’humanité fidèle
Que mes oiseaux s’envoleront
Vers les fils, vers les filles d’elle,
Pour sourire autour de leur front
Vers Jeanne d’Arc et Geneviève
Dont l’étoile au ciel noir se lève,
Dont le paisible troupeau rêve,
Oublieux du loup qui s’enfuit
Douces porteuses de bannière,
r
POESIES D’HDMYUS
82
Qui refoulaient, à-leur manière,
L’impur Suffolk vers sa tanière,
L’aveugle Attila dans sa nuit.
Sur la lyre à la corde amère
Où le chant d’un dieu s’est voilé,
Ils iront saluer Homère
Sous son haillon tout étoile.
Celui pour qui jadis les Iles
Et la Grèce étaient sans asiles,
Habite aujourd’hui dans nos villes
La colonne et le piédestal
Une fontaine à leur flanc jase,
Où l’enfant puise avec son vase,
Et la rêverie en extase,
Avec son urne de cristal.
Loin des palais sous les beaux arbres
Où les paons, compagnons des dieux,
Traînent dans la blancheur des marbres
Leurs manteaux d’azur, couverts d’yeux
Où, des bassins que son chant noie
L’onde s’échevèle et poudroie
Laissant ce faste et cette joie,
Mes strophes abattron t leur vol,
Pour entendre éclater, superbe,
La voix la plus proche du Verbe,
Dans la paix des grands bois pleins d’herbe
–~eTrse-csche~e-?essi§ROl.
r
POÉSIES D’HUMILIS
83
Lorsqu’au fond de la forêt brune
Pas une feuille ne bruit,
Et qu’en présence de la lune
Le silence s’épanouit,
Sous l’azur chaste qui s’allume,
Dans l’ombre où l’encens des fleurs fume,
Le rossignol qui se consume
Dans l’extatique oubli du jour,
Verse un immense épithalame
De son petit gosier de flamme,
Où s’embrasent l’accent et l’âme
De la nature et de l’amour
84 POÉSIES D’HUMIUS
II
C’est Dieu qui conduisait à Rome,
Mettant un bourdon dans sa main,
Ce saint qui ne fut qu’un pauvre homme,
Hirondelle de grand chemin,
Qui laissa tout son coin de terre,
Sa cellule de solitaire.
Et la soupe du monastère,
Et son banc qui chauffe au soleil,
Sourd à son siècle, à ses oracles,
Accueilli des seuls tabernacles,
Mais vêtu du don des miracles
Et coiffé du nimbe vermeil.
Le vrai pauvre qui se délabre,
Lustre à lustre, été par été,
C’était ce règne, et non saint Labre,
Qui lui taisait la charité
De ses vertus spirituelles,
De ses bontés habituelles,
Léger guérisseur d’écrouelles,
Front penché sur chaque indigent,
Fière statue enchanteresse
De l’austérité, que Dieu dresse,
Au bout du siècle de l’ivresse,
Au seuil du siècle de l’argent.
POEStES D’HUMtUS 85
Je sais que notre temps dédaigne
Les coquilles de son chapeau,
Et qu’un lâche étonnement règne
Devant les ombres de sa peau
L’âme en est-elle atténuée ?
Et qu’importe au ciel sa nuée,
Qu’importe au’miroir sa buée,
Si Dieu splendide aime à s’y voir 1
La gangue au diamant s’allie
Toi, tu peins ta lèvre pâlie,
Luxure, et toi, vertu salie,
C’est là ton tard~ystique et noir.
Qu’importe l’orgueil qui s’effare,
Ses pudeu ’s, ses rebellions
Vous, qu’une main superbe égare
Dans la crinière des lions,
Comme elle égare aux plis des voiles,
Où la nuit a tendu ses toiles,
Aldébaran et les étoiles,
Frères des astres, vous, les poux
Qu’il laissait paître sur sa tête,
Bon pour vous et dur pour sa bête,
Dites, par la voix du poète,
A quel point ce pauvre était doux 1
POESIES D’HUMIUS
86
Ah’ quand le Juste est mort, tout change
Rome au saint mur pend son haillon,
Et Dieu veut, par des mains d’Archange,
Vêtir son corps d’un grand rayon
Le soleil le prend sous son aile,
La lune rit dans sa prunelle,
La grâce comme une eau ruisselle
Sur son buste et ses bras nerveux
Et le saint, dans l’apothéose
Du ciel ouvert comme une rose,
Plane, et montre à l’enfer morose
Des étoiles dans ses cheveux 1
Beau paysan, ange d’Amette,
Ayant aujourd’hui pour trépieds
La lune au ciel, et la comète,
Et tous les soleils sous vos pieds
Couvert d’odeurs délicieuses,
Vous, qui dormiez sous les yeuses,
Vous, que l’Eglise aux mains pieuses
Peint sur l’autel et le guidon,
Priez pour nos âmes, ces gouges,
Et pour que nos cœurs, las des bouges,
Lavent leurs péchés noirs et rouges
Dans les piscines du pardon 1
POEStBS D’HUMÏLtS ~7
ni
Aimez l’humilité C’est elle
Que les mages de l’Orient,
Coiffés d’un turban de dentelle,
Et dont le Noir montre en riant
Un blanc croissant qui l’illumine,
Offrant sur les coussins d’hermine
Et l’or pur et la myrrhe fine,
Venaient, dans l’encens triomphant,
Grâce à l’étoile dans la nue,
Adorer, sur la paille nue,
Au fond d’une étable inconnue,
Dans la personne d’un enfant.
Ses mains, qui sont des fleurs écloses,
Aux doux parfums spirituels,
Portent de délicates roses,
A la place des clous cruels.
Ecarlates comme les baies
Dont le printemps rougit les haies,
Les cinq blessures de ses plaies,
Dont l’ardeur ne peut s’apaiser,
Semblent ouvrir au vent des fièvres,
Sur sa chair pàle aux blancheurs mièvres,
La multitude de leurs lèvres
Pour l’infini de son baiser.
88 POESIES D’HUMIUS
Au pied de la cro~ découpée
Sur le sombre azur de Sion,
Une figure enveloppée
De silence et de passion,
Immobile et de pleurs vêtue,
Va grandir comme une statue
Que la foi des temps perpétue,
Haute assez pour jeter sur nous,
Nos deuils, nos larmes et nos râles,
Son ombre aux ailes magistrales,
Comme l’ombre des cathédrales
Sur les collines à genoux.
Près de la blanche Madeleine,
.Dont l’époux reste parfumé
Des odeurs de son urne pleine,
Près de Jean le disciple aimé,
C’est ainsi qu’entre deux infâmes,
Honni des hommes et des femmes,
Pour le ravissement des âmes,
Voulut éclore et se flétrir
Celui qui, d’un cri charitable,
Appelant,le pauvre à sa table,
Etait bien le Dieu véritable
Puisque l’homme l’a fait mourir t
Maintenant que Tibère écoute
Rire le flot, chanter le nid 1
POESIES D’HUMILIS 89
Olympe, un cri monte à ta voûte,
Et c’est Lamma Sabacthani
Les dieux voient s’écrouler leur nombre.
Le vieux monde plonge dans l’ombre,
Usé comme un vêtement sombre
Qui se détache par lambeaux.
Un empire inconnu se fonde,
Et Rorne voit éclore un monde
Qui sort de la douleur profonde
Comme une rose du tombeau
Des bords du Rhône aux bords du Tigre
Que Néron fasse armer ses lois,
Qu’il sente les ongles du tigre
Pousser à chacun de ses doigts
Qu’il contemple, dans sa paresse,
Au son des flûtes de la Grèce,
Les chevilles de la négresse
Tourner sur un rythme énervant
Déjà, dans sa tête en délire,
S’allume la flamme où l’Empire
De Rome et des Césars expire
Dans la fumée et dans le vent 1
90 POÉSIES n’HUMiUS
IV
<
Humilié loi naturelle,
Parfum du tort, fleur du petit! 1
Antée a mis sa force en elle,
C’est sur elle que l’on bâtit.
Seule, elle rit dans les alarmes.
Celui qui ne prend pas ses armes,
Celui qui ne voit pas ses charmes
A la clarté de Jésus-Christ,
Celui là, sur le fleuve avide
Des ans profonds que Dieu dévide,
Aura fui comme un feuillet vide
Où le destin n’a rien écrit
CHASTETÉ
Louez la chasteté, la plus grande douceur,
Qui fait les yeux divins et la lèvre fleurie,
Et de l’humanité tout entière une sœur.
C’est par elle que l’âme à l’âme se marie
Par elle que le cœur du cœur est écouté
C’est le lys de Joseph, le parfum de Marie.
Elle est arbre de force, elle est fleur de beauté
Elle sait détacher le cœur de toutes choses,
Et sans elle il n’est pas d’entière charité.
La volupté viole et déchire les roses,
Sa fleur c’est le dégoût, son truite’est la laideur.
Son sourire est cruel dans ses apothéoses.
Elle est la rose impure, et sa lugubre odeur
Attire un désir noir comme une horrible mouche
Elle est l’eau d’amertume et le pain de fadeur.
De Vesper qui se lève à Vénus qui se couche,
Aimez la chasteté, la plus belle vertu,
Née aux lèvres du Christ adorable et farouche.
92 POESIES D’HUMUJS
Ce fauve, le plaisir, à vos seuls pieds s’est-tu,
Maître, qui revêtez de blanc la Madeleine
Pourle plus saintcombatque l’homme aitcombattu.
Couronnement divin de la sagesse humaine,
La chasteté sourit à l’homme et le conduit
L’homme avec elle est roi, sans elle tout le mène.
La sagesse! Sans elle un baiser la détruit! 1
Nul n’a contre un baiser de volonté suprême
Nul n’est sage le jour, s’il n’est chaste la nuit.
Nul n’est sage-vraiment qui ne l’épouse et l’aime
Dans l’esprit de beauté, dans l’esprit de bonté,
Et nul chaste sans vous, Seigneur, chasteté même
L’esprit gouverne en elle avec lucidité,
Trop viril pour gémir, assez puissant pour croire
Et sans elle, il n’est pas d’entière liberté
Aimez la chasteté, la plus douce victoire
Que César voit briller, qu’il ne remporte pas
Dont les rayons, Hercule, effaceront ta gloire.
Le monde est une cage où le mal au front bas
Est la ménagerie, et la dompteuse forte
Est cette chasteté portant partout ses pas.
POÉStES D’HUMtUS
93
Elle entre dans la cage; elle en ferme- la porte,
Elle tient sous ses yeux tous les vices hurlants
Si jamais elle meurt. l’âme du monde est morte.
Mais elle est Daniel sous ses longs voiles blancs
Daniel ne meurt pas, car Dieu met des épées
Dans ses deux yeux qui sont des yeux étinceiants: -.0
Dans les fleurs, aux plis blancsdesa robe échappées.
Suivez sa chevelure au vent, comme le chien.
Suit la flûte du pâtre au temps des épopées.
Elle va dissipant deux maux qui ne sont rien
Qu’un peu d’aveuglement et qu’un peu de fumée
Le mépris du bonheur et la honte du bien.
Elle apporte sa lampe à notre nuit charmée
Dans notre lourd silence, elle éveille ses chants,
Et sa lèvre adorable est toute parfumée.
Ses yeux ont la gaîté de l’aube sur les champs
Elle allie en son cœur, dévoué même aux brutes.
A la haine du mal l’amour pour les méchants.
Elle force le seuil des plus viles cahutes
Et des plus noirs palais les mieux clos au soleil.
Sa corde ceint les reins des braves dans les luttes.
94 PO~ES D’HUMILIS
Elle cueille humblement, dans la joie en éveil,
Les lauriers les plus verts des plus nobles conquêtes,
Sans vain fracas d’acier, ni dur clairon vermeil.
Elle rit aux dangers comme on rit dans les fêtes,
Devant ployer un jour tout sous sa volonté,
Phis grande, ô conquérants, que le bruit que vous fait
Et sans elle, il n’est pas d’entière majesté!
Dieu sait bien que la femme est maîtresse de l’homme,
Mais l’époux généreux, chez l’épouse économe,
S’ils sont deux bons chrétiens en un cœur bien fondus,
Libre, vit dans la paix, loin des jougs détendus.
Simp!e, comme un enfant qui partage une orange,
II fait toujours deux parts de tout fruit mûr qu’il mange.
Il choisit les meilleurs qui sont les fruits permis
C’est un sage content du monde où Dieu l’a mis.
Pauvre, il a les trésors profonds de l’Evangile,
Riche, il tient ses greniers grands ouverts sur la ville.
Quand le soir vient, l’étoile à sa lampe sourit.
Couple qui s’épousa sous les yeux de l’Esprit,
Rébecca dont le cœur battit à grands coups d’aile.
En voyant Isaac sortir au-devant d’elle,
Isaac dont le cœur en fête remarqua
L’anneau d’or fin qui luit au nez de Rébecca,
Etaient moins saintement amoureux l’un de l’autre,
Que ces époux, courbés au souffle de l’apôtre,
Quand leur âme aspira, près du cierge éclairé,
Le parfum frais qui sort du vieux texte sacré.
Comme il est bon et droit, que Jésus est son maitre,
S’il parle, elle a des yeux ravis de se soumettre;
IDYLLE
96 POÉSIES D’HUMiUS
Quelle parle, il écoute, heureux de se plier
Aux désirs purs d’un cœur que Jésus sut lier.
Tous deux savent le prix des torts que l’on pardon
Au milieu des enfants que le Seigneur leur donne,
Ils laissent se mêler aux fils d’or éclatants
Les fils sombres qui sont au dévidoir du temps.
L’époux travaille il est ouvrier ou poète
Il explique aux siens Dieu dont le ciel est la fête.
Un enfant vous écoute avec tant d’appétit
C’est innocent, c’est bon, c’est grave, c’est petit!
Elle, quand elle file. un bras hors de la manche,
Elle a l’air de filer son âme en laine blanche,
Et son cœur doux s’écoule aux ondes de son lait,
Flot parfumé, pareil au flot pur qui coulait
Du sein sacré sur qui Dieu, tout petit, ne bouge
Que sa lèvre d’enfant, humble fleurette rouge.
Dans la neige du linge et les tulles au vent,
Voilà la mère, avec son sourire vivant
Dont la chambre s’échauffe et dont l’ombre s’éclaire.
Femme aux seins mûrs, miracle, ôreine~populaire! 1
Majesté des grands cils abaissés sur l’enfant
Il s’abandonne, il dort. Un baiser le défend.
Le père le contemple, un rire sur la bouche.
Il est tel que, devant une rose farouche,
Un bon peintre amoureux de la gloire des fleurs.
Tous vivent dans le calme et les claires couleurs.
0 chaleur maternelle ô prière qui vole
0 bouches ébauchant la première parole I
PORS~ n’nuMtus 97
Chère tribu, petit peuple qui grandissez,
Mère qui d’une main délicate emplissez
De feuilles et de fruits les faïences fleuries,
Père au sourire plein de chaudes causeries,
Servante qui tournez au bruit clair des sabots
Si vous êtes sereins, même avec des tombeaux,
Si vous gardez entier l’amour de la famille,
Dont la laine encor moins ,que l’honneur vous habille,
Si vous restez amis, quoi n’est-ce pas un peu
Parce qu’à tous vos soins vous savez mêler Dieu,
Qu’il vous tient sous son aile et qu’il vous a plu d’être
Unis par Jésus-Christ et bénis par son prêtre
`
COUPLES PRÉDESTINES
Peut-être un jour l’époux selon Famour, l’épouse
Selon rameur, selon l’ordre d’Emmanuel.
Sans que lui soit jaloux, sans quelle soit jalouse,
Leurs doigts libres pliés au travail manuel,
Fervents comme le jour où leurs cœurs s épousèrent.
Nourriront dans leur âme un feu venu du ciel;
Le feu du dieu charmant que les bourreaux brisèrent.
Le feu délicieux du véritable amour,
Dont les âmes des Saints lucides s’embrasèrent
Tourterelle et ramier, au sommet:de leur tour
Mystique, ils placeront leur nid sur lequel règne
La chasteté, couleur de l’aurore et du jour,
L’entière chasteté, celle où l’âme se baigne,
Qui prend l’encens de l’âme et les roses du corps,
Que symbolise un lis et que l’enfant enseigne
Celle qui fait les saints, celle qui fait les forts,
Mystérieuse loi que notre âme devine
En voyant les yeux clos et les doigts joints des moi
POÉSIES D’HUMILIS 99
Rêvant de Nazareth, sous cette loi divine,
Ils fondront leurs regards et marieront leurs voix
Dans fidéal baiser que l’âme s’imagine.
Qu’ils dorment sur la planche ou sur le lit des rois,
Le monde les ignore, et leur secret.sommeille
Mieux qu’un trésor caché sous l’herbe au fond des bois.
La nuit seule le conte à l’étoile vermeille
Pour eux, laissant la route aux cavaliers tougueux
Dans le discret sentier où l’àme les surveille,
Ils ne sont j jamais deux, le nombre belliqueux,
Jamais deux, car l’amoursans fin les accompagne~
Toujours Trois, car Jésus est sans cesse avec eux.
Paisibles pèlerins à travers la campagne
Et la ville où leurs pieds fleurent l’odeur du thym;
Et l’époux reste amant, et la Vierge e compagne.
De l’aurore de soie au couchant de satin,
Leur doux travail embaume., et leur pur sommeil prie,
De l’étoile du soir et celle du matin.
Ce sont des enfants blancs de la Vierge Marie,
Rose de l’univers par la simplicité,
Et mère glorieuse autant qu’endolorie.
100 POÉSIES n’HUMtLIS
C’est Elle qui leur ouvre, étonnant la clarté,
Sur ses genoux un livre, où leur cœur voit le rêve,
Sous son manteau céleste et bleu comme l’été.
Pudique autant que Jeanne, autant que Geneviève,
L’épouse nie et songe au lys du charpentier 1
L’époux travaille et songe à l’innocence d’Eve.
Avec sa main trempée au flot du bénitier,
Chaque jour dans l’Eglise où son âme s’abreuve,
Les doigts fiers de tourner les pages du psautier,
Pour les pauvres amours qui marchent dans l’épreuve
Les membres de Jésus dont le faubourg est plein,
Pour ~e lit du vieillard et l’hahit de la veuve,
Elle file le chanvre, elle file le lin,
Comme elle file aussi le sommeil du malade,
Et le rire innocent du petit orphelin.
Musique d’or du cœur qui vibre et persuade,
ba parole fait croire et se mettre à genoux
Le plus méchant, qu’elle aime ainsi qu’un camarade.
Elle est plus sérieuse et meilleure que nous
Il n’a que les beaux traits de notre ressemblance
Couple prédestiné, délicieux époux 1
POÉSIES n’HUMtLIS
101
Ils ont la joie. ils ont l’amour par excellence! 1
Leurs cœurs extasiés de grâce sont vêtus
Car ils ont dépouillé toute la violence.
Sortis forts des combats vaillamment combattus,
Ils font vaguer leur corps et se mouvoir leur âme
Dans le jardin vivant de toutes les vertus.
Pour plaire à la beauté pure qui les réclame,
Elle veut demeurer intacte, ainsi qu’un fruit,
Dans la virginité naturelle à la femme.
Docile au rayon d’or qui traverse sa nuit,
Ecoutant vaguement le monde qui va naître,
Comme des grandes eaux dont on entend le bruit,
Pour lui, content d’aimer Jésus et de connaître
Le sens prodigieux de ses simples discours,
Il met en Dieu son cœur, ses sens et tout son être,
Respirant l’humble fleur de ses chastes amours,
Ne prenant que l’odeur de la race éternelle,
Ne cueillant pas le fruit qui réjouit toujours.
Car cette part amère à la race charnelle.
C’est la part du mystère et la part du lion,
Et c’est votre avenir, Seigneur, qui couve en elle.
’tM POÉSIES D’HUMÏLIS
Car nous sommes les fils de la rébellion
Nos fronts sont irrités et nos cœurs taciturnes,
Et la mort est pour nous la loi du talion.
Fils du désir d’Adam sous des ailes nocturnes,
Engendrés hors la loi des chastes paradis,
Nous errons sur la terre, etpuisons dans nos umes~
Avec des vins impurs l’oubli des jours maudits
Partageant nos trésors tout pteins de. convoitise.
Tel autour d’une table un groupe de bandits.
Mais peut-être qu’unjour. sousles yeux de l’Eglise,
Verra luire l’époux comme un diamant pur,
Et l’épouse fleurir comme une perle exquise.
Et ce eou-pte idéal brûlera d’un feu sur.
DANS LES TEMPS QUE JE VOIS
Alors si l’homme est juste et si le monde est sage,
Oftrant tout à Jésus, sa joie et ses douleurs,
Cenx-tà. dont le poète apporte un doux message.
Viendront comme un bel arbre épanouit ses fleurs.
Alors si l’Homme est sage et si la Vierge est forte,
Tous les entants divins du royaume charmant
Dont l’esprit du poète entre-bâille la porte,
Tous, les prédestinés dès le commencement,
Ceux que le monde attend dans l’ombre et dans le rêve,
Ceux qu’implorent les jours, ceux que nomment les nuits,
Eloignés par Adam et refusés par Eve,
Viendront, comme sur l’arbre on détache les fruits.
Qu’ils sont beaux, les enfants que le Seigneur envoie 1
Leur face est éclatante et leur esprit vainqueur
Conçus dans la justice, enfantés dans la joie.’
Comme ils comblent nos yeux, ils comblent notre cœur t
~04 POÉSIES D’HUMtUS
Ils grandissent autour de leur mère fleurie,
Près du lait vLginal, sous les chastes tissus,
Et ce sont des Jésus et des Sainte-Marie
A qui sourit Marie, à qui sourit Jésus
Que leurs rêves sont purs! que leur pensée est belle!
Comme ils tiennent le ciel dans leurs pefitesmainsl
S’ils songent tout à coup, c’est Dieu qui les appelle
Quand nous nous égarons, ils savent les chemins.
Quand on offre, prenant donnant, quand on demande
Ils grandissent. L’amour fait ces adolescents
Dociles à la voix de l’époux qui commande
Tous ces rois sont soumis, ces dieu-x obéissants 1-
Comme ils sont beaux Jetant sur nos laideurs un voile
Qu’ils portent de jolis vêtements de couleurs
Le soleil est vivant sur leur front, et l’étoile
Rit derrière leurs cils avec leur âme en fleurs.
Avec leur chevelure éparse sur leurs têtes,
Bouclant le long du dos, les bras nus dans le vent.
Ce sont des laboureurs et ce sont des poètes,
Aimant tous les travaux que l’on fait en rêvant.
Ils ont le regard sûr des yeux que rien n’étonne.
Et sur le terrain neuf de nos lucidités,
Comme les semeurs bruns sur les labours d’automne,
Ils vont ouvrir leurs mains pleines de vérités.
POÉSIES D’HUMtUS
105
Ensemençant les cœurs, ensemençant les terres,
Répandant autour d’eux les grains et la leçon,
Ils viennent préparer en leurs doux ministères,
La moisson annuelle et la sainte moisson.
Commeau temps des troupeaux,comme aux temps des églogues
Avec leurs courts sayons aux poils longs et soyeux,
Ce sont de fins bergers et de bons astrologues,
Lisant au fond du ciel comme au fond de nos yeux.
Charmés de se plier à la règle commune,
En cadençant leurs pas, en modulant leurs voix,
Sous leurs vêtements blancs et doux comme la lune,
~.maj’Tt.au soleil dans les temps que je vois.
Ce sont des vignerons et des maîtres de danse.
Buvant, à pleins poumons, l’air joyeux desmatins.
Et des grammairiens parlant avec prudence,
La lèvre façonnée aux vocables latins.
Ce sont des charpentiers et des tailleurs de pierre,
De divins ouvriers dont le ciel est content,
Et dont l’art qui rayonne a fleuri la paupière,
Aimant tous les travaux que l’on fait en chantant.
Ce sontdes peintres doux et des tailleurs tranquilles.
Sachant prêter une âme aux plis d’un vêtement,
Et suspendre des cieux aux plafonds de nos villes,
Aimant tous les travaux que l’on fait en aimant.
106 POESIES D’HPMTLIS
Plus charmants que les Dieux de marbre Pentéliquc,
C’est rOlympe, 6 Seigneur, rangé sous votre loi
C’est ApoMon chrétien, c’est Vénus cathoHque,
Se levant sur le monde enchanté par sa foi.
Par ces ncursdu pardon, par ces fruits de ta preuve,
Au lieu de ces jardins tristement dévastés,
Vous rendez un Eden a l’humanité veuve,
Seigneur, rot des Printemps 1 Seigneur, roi des Etés;
Et les lys les plus purs, les roses souveraines,,
Et les astres des nuits, les longs ciels tout en feu,
Sur les pas de ces rois, sous les yeux de ces reines,
Filles du Fils Unique, enfants du fils de Dieu,
S’inclinent, car ils sont la. gloire du mystère,
La promesse: du ciel paternel et élément,.
Qui va refleurissant les rochers de la terre,
Sous l’azur rajeuni de l’ancien firmament
L'AMOUR DE L’AMOUR
Aimez bien vos amours; aimez l’amour qui rêve,
Une rose à la lèvre et des fleurs dans les yeux
C’est lui que vous cherchez quand votre avril se lève.
Lui dont reste un parfum quand vos ans se font vieux.
Aimez l’amour qui joue au soleil des peintures,
Sous Faznr de la Grèce, autour de ses autels,
Et qui déroule au ciel la tresse et les ceintures,
Ou qui vide un carquois sur des cœurs immortels.
Aimez l’amour qui parle avec la lenteur basse
Des Ave Maria chuchotés sous l’arceau
C’est lui que vous priez. quand votre tête est lasse,
Lui dont la voix vous rend le rythme du berceau.
Aimez l’amour que Dieu soufna sur notre fange,
Aimez l’amour aveugle, allumant son flambeau,
Aimez Famour rêvé qui ressemble à notre ange,
Aimez l’amour promis aux cendres du tombeau
108 POÉSIES D’HUMtLIS
Aimez l’antique amour du règne de Saturne,
Aimez le dieu charmant, aimez le dieu caché,
Qui suspendait, ainsi qu’un papillon nocturne,
Un baiser invisible aux lèvres de Psyché
Car c’est lui dont la terre appelle encore la flamme,
Lui dont la caravane humaine allait rêvant,
Et qui, triste d’errer, cherchant toujours une âme,
Gémissait dans la lyre et pleurait dans le vent.
Il revient le voici son aurore éternelle
A frémi comme un monde au ventre de la nuit,
C’est le commencement des rumeurs de son aile;
II veille sur le sage, et la vierge le suit.
Le songe que le jour dissipe au cœur des femmes.
C’est ce Dieu. Le soupir qui traverse les bois,
C’est ce Dieu. C’est ce Dieu qui tord les oriflammes
Sur les mâts des vaisseaux et les faîtes des toits.
Il palpite toujours sous les tentes de toile,
Au fond de tous les cris et de tous les secrets,
C’est lui que les lions contemplent dans l’étoile
L’oiseau le chante au loup qui le hurle aux forêts.
La source le pleurait, car il sera la mousse,
Et l’arbre le nommait, car il sera le fruit,
Et l’aube t’attendait, lui, l’épouvante douce
Qui fera reculer toute ombre et toute nuit.
POÉSIES D’HUMtLiS 109
Le voici qui retourne à nous, son règne est proche,
Aimez l’amour, riez aimer l’amour, chantez
Et que l’écho des bois s’éveille dans la roche,
Amour dans les déserts, amour dans les cités 1
Amour sur l’Océan, amour sur les collines
Amour dans les grands lys qui montentdes vallons!
Amour dans la parole et les brises câlines
Amour dans la prière et sur les violons
Amour dans tous les cœurs, et sur toutes les lèvres!
Amour dans tous les bras, amour dans tous les doigts
Amour dans tous les seins et dans toutes lesnèvres 1
Amour dans tous les yeux et dans toutes les voix 1
Amour dans chaque ville, ouvrez-vous, citadelles 1
Amour dans les chantiers, travailleurs, à genoux 1
Amour dans les couvents, anges, battez des ailes 1
Amour dans les prisons, murs noirs écroulez-vous 1
II
Mais adorez l’Amour terrible qui demeure
ans l’éblouissement des futures Sions,
tdont la plaie, ouverte encor, saigneà toute heure
Sur la croix, dont les bras s’ouvrent aux nations.
r v .v w i- v
C’est aimer dans son cœur une Naïade blanche.
Le peintre la demande aux rires des couleurs.
Sans la beauté de Dieu, le cœur de l’homme est sombre.
Quelquefois le génie est le mot d’un enfant.
Souvent sous un méchant se cache un malheureux.
Soyez doux ; pardonnez. Vos pardons, Dieu les compte.
Seigneur ! Amour terrible et Bonté redoutable !
Que l’Esprit de Bonté nous rassemble à sa table,
Et qu’il partage à tous le vin et le froment.
Riches, rappelez-vous les paroles divines ;
Couronnés d’or, songez aux couronnes d’épines.
Je n’ai pas tenu sous mes doigts
Une lyre orgueilleuse et rare,
Mais un pauvre instrument barbare
Taillé dans l’arbre de la croix.
Savoir aimer suffit, savoir aimer délivre ;
Ames simples et cœurs souffrants, vivons ce livre.
VERS INÉDITS
(Antérieurs aux Poésies d’Humilis)
LA MAISON
À ma sœur Laurence.
J’ai suivi dans la nuit le rayon d’une étoile
Et mes yeux ont vu luire, humble et jouant la voile,
Aux champs lointains si bleus qu’ils font croire à la mer
La maison comme un point, et, répandu dans l’air
Doré, tout le village aux pieds du clocher mince...
Gai, certes, car j'avais découvert la province !
La province, bien oui, voyageur, qu’en dis-tu ?
T’y voilà ; ton Paris, où tu t’es débattu
Dans la nuit faite avec leur ombre épaisse aux hommes,
Vaut-il, sois franc, le clair paysage où nous sommes ?
Comme tu vas dormir, comme tu vas veiller
Sagement, et qui sait ? peut-être aussi prier :
Car la province est la conseillère et la sainte,
Car elle garde aux champs où ton enfance est peinte
La tombe de ta mère et la voix de ta sœur,
Pour éveiller un peu ton cœur, ton coeur, ton cœur.
La pastorale anime encore des flûtes
Le bois, et le petit clair de lune, aux minutes
Où son fauteuil attend ses bras abandonnés,
Jonche d’histoire ancienne et de rayons fanés
La terrasse aux baisers de la maison mangée
Par la seule longueur de ses cils ombragée.
Qu’il m’est bon chaque nuit blanchissante, où les yeux
Prennent les maisons pour un semis précieux
De pierres, au lointain tel qu’un amas de voiles ;
Et lorsque sa voix semble attirer les étoiles,
Qu’il m’est bon, de trouver après l’essor banal,
Ce coin frais loin des yeux qui me firent du mal.
Et ses yeux mariant l’éclair des mers fleuries
À la teinte des prés, enclos de métairies,
Je vois le vieux décor d’avant hier reculé.
N’entends-je pas en moi mourir une musique ?
Ah ! pour tout ce bonheur paresseux et physique
Je ne veux, bel été, que ta nuit de bluet,
Vers qui, les avrils froids, mon âme refluait.
Je veux taire un jardin de mes bonnes pensées.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Ce matin, nous irons te cueillir des pensées
Veux-tu ?
Promenons-nous.
Vers le passé fiévreux
Revoles-tu ? vois-tu la sainte et ses yeux creux
Couvant l’amour en pleurs et la mort sous leurs franges
Cela se paie, avoir sa mère avec les anges
Ce fut vite une morte entre quatre cyprès,
Misère ! et nous vivons absents d’elle et tout près :
Où qu’on soit, est-on loin jamais de ce qu’on aime ?
Y penser me la rend vivante à ton baptême,
Et je perçois, la nuit, dans des songes de lait,
Distinctement la voix dont elle m’appelait.
Et Marie ? Un matin j’allai, triste, à sa chambre
Son corps semblait vêtu des neiges de Novembre,
Elle tremblait, c’était aux fond du jeune lit
Un soupir enfantin, qui vibre et qui pâlit
(Sept ans, une angélique et très vieille sagesse,
Cœur où les cieux s’étaient versés avec largesse,
Des mains qui palpitaient et des pieds qui battaient
Toute aile, voilà l’ange, et les saints écoutaient)
Ses yeux avaient quitté ses deux mains, hélas ointes
De l’huile de la mort, et qu’elle tenait jointes ;
Elle me dit la mer est sous mon lit ; la nuit
Elle appelait la mort le bateau comme il fuit !
Elle semblait quelqu’un dont la science est faite.
Ses yeux où s’allumait une sévère fête
S’agrandirent, ce fut effrayant de douceur,
Ces éclairs, cette voix de la petite sœur,
Cependant l’été bleu traversait les croisées
D’effluves qui grisaient les vitres irisées ;
Des oiseaux alentour voletaient bruyamment,
Et j’entendais frémir parmi l’appartement,
Murmure d’or berçant son paisible délire,
Les cordes de soleil d’une impalpable lyre.
Elle mourut. Et comme au bon Dieu triomphant
118
POÉSIES D’mJMiUS
Il suffit de la main du plus petit enfant,
Sa main morte tira le père sous les marbres.
Mais toi. pâle du deuil promené sous les arbres,
Belle d’avoir grandi dans un pan du ciel noir,
Tu souris d’être leur délicieux miroir.
J’ai vu mourir l’été d’uhe mort qui parfume,
Déjà voici l’hiver et son aube qui fume,
Beaux jours que le soleil tout de jaune habilla,
Quoi le temps d’un baiser et vous n’êtes plus là 1
Qu’il fait bon sous vos pans, manteaux des cheminé
Que vous les ornez bien, ô Mères, Sœurs aimées,
De vos traits que la flamme illumine en dessous
Que votre chasteté, qui neige autour de vous,
Est un hiver céleste et tiède, ô mes colombes,
Vous qu’on rêve toujours en blanc comme des tombf
Et les berceaux, toujours en blanc du mois de Mai? R
Pour mériter les fleurs de cet hiver charmé,
Ah! nous n’aurons jamais assez de voix pieuses,
Ni de tous vos refrains, Nocturnes et Dormeuses! 1
1
4
Fais la croix sur la cendre, et je vais me coucher,
Tenez, c’est un secret qu’on ne peut vous cacher 1
C’est vrai qu’elle est charmante et qu’elle se marie.
Et ce n’est déjà plus à moi seul, cette main
La brise apporte un bruit d’essieux au grand chenue
C’est qui ? Marthe, v oyez C’est lui Mademoiselle;
VE&6 INÉDtTB
119
Elle regrette alors de n’être pas plus belle,
Emploie un dernier temps à lisser ses cheveux
Au miroir que ses yeux brûlent de leurs aveux,
Et salue en baissant ses longs cils sur sa joue
Il ne faudrait pas croire à sa petite moue,
Dit la moue elle-même. On s’assied, son corset
Se soulève et trahit les choses que l’on sait
Elle risque un regard, et tous deux de sourire,
Heureux de s’écouter longtemps sans rien se dire.
Oui je l’adore ainsi sous le charme moqueur
De l’amour qui se lève, et quoique dans son cœur
Il faudra se pousser et faire de la place,
Je ne redoute pas de baiser qui me glace
La part qu’elle m’en fit vaut son cœur tout entier.
Quand elle trempera ses doigts au bénitier,
Je verrai dans ses yeux rire une foule d’anges.
0 jour telle jadis sa mère en longues franges 1
Dans l’Eglise, au minuit solitaire et charmant,
J’écouterai le prêtre avec recueillement,
Agenouillé, car c’est ainsi qu’il faut qu’on aime,
Et rêvant dans la paix à quelque cher poème
Où mettre ce que j’ai de meilleur et de bon.
Petite Meur, tu fus l’ardent et pur charbon
Jeté dans le fragile encensoir de ma vie
Mais ton odeur au fond de l’église ravie
Est bien délicieuse et longue à respirer 1
C’est vers toi, sur la terre où l’on est las d’errer,
C’est vers ton ciel qu’il faut chercher la bonne étoile
POESIES D’HUMtHS
Elle luit à travers les candeurs de ton voile,
Plus forte,entre le monde et toi,qu’un mur d’airain
Et c’est vrai, quand du fond de ton songe serein,
Ton clair regard, celui de tous que je préfère,
Comme un peu sur un fils s’arrête sur le irère,
C’est presque un goût exquis des mystères des cieux,
C est ma mère qui me regarde avec tes yeux.
SONNET D’ÉTÉ
Nous habiterons un discret boudoir,
Toujours saturé d’une odeur divine,
Ne laissant entrer, comme on le devine,
Qu’un jour faible et doux ressemblant au soir.
Une blonde frêle en mignon peignoir
Tirera des sons d’une mandoline,
Et les blancs rideaux tout en mousseline
Seront réfléchis par un grand miroir.
Quand nous aurons faim, pour toute cuisine
Nous grignoterons des fruits de la Chine,
Et nous ne boirons que dans du vernieil
Pour nous endormir, ainsi que des chattes
Nous nous étendrons sur de fraîches nattes
Nous oublîrons tout, même le soleil
Pièce parue à la Renaissance Littéraire
et A~ïs/zyue, le 30 novembre 1872,
sous la signature P. NÉoUviELLH.
STYLE LOUIS XV
C’est adorable à voir les peintures exquises
Carnavals de Boucher et danses de Watteau,
Silvains musqués, gothonsà talon haut, marquises
Et ducs, sous le loup noir gardant l’incognito
Amants toujours heureux, beautés jamais avares,
Peuplant de frais baisers les salles d’un château,
Ou bien appareillant, en toilettes bizarres,
Pour Cythère, sur un fantastique bateau.
Tout ce monde galant, ennemi de la prose
Et de ce que l’on sait dans la réalité,
S’ingéniait alors à parsemer de rose
Le chemin où se tient au bout la Volupté
Croyant à l’amour seul qu’un art léger décore,
Fuyant des passions les troubles excessifs,
Dans son erreur charmante, il ignorait encore
Werther, ton front pâli, René, tes yeux pensifs
Pièce parue à la Renaissance Littéraire
et Artistique, le 15 mars 1872, sous
la signature P. NÉOUVIELLE.
UN PEU DE MUSIQUE
Une musique amoureuse
Sous les doigts d’un guitariste
S’est éveillée, un peu triste,
Arec la brise peureuse
Et sous la fouillée ombreuse
Où le jour mourant résiste,
Tourne, se lasse, et persiste
Une valse langoureuse.
On sent, dans l’air qui s’effondre,
Son âme en extase tondre
Et parmi la vapeur rose
De la nuit délicieuse
Monte cette blonde chose.
La lune silencieuse.
Pièce parue à la Renaissance,
le 24 niai 1873.
Nous avions fait une lieue,
L’œil en quête d’un sonnet ;
Où le hasard nous menait
Nous errions dans la banlieue.
La matinée était bleue,
Et sur nos têtes sonnait
La rime, oiseau qu’on prenait
D’un grain de sel sous la queue.
Tout à coup, le ciel changea :
Il plut. Retournons — déjà ! —
Et nous aperçûmes, l’âme
Attristée, au loin, Paris,
Et, grises sur le ciel gris,
Les deux tours de Notre-Dame !
Pièce parue à la Renaissance,
le 15 juin 1873.
EN FORÊT
Dans la forêt étrange c’est la nuit
C’est comme un noir silence qni bruit
Dans la forêt, ici blanche et là brune,
En pleurs de lait filtre le clair de lune.
Un vent d’été, qui soume on ne sait d’où,
Erre en rêvant comme une âme de fou
Et, sous des yeux d’étoile épanouie,
La forêt chante avec un bruit de pluie.
Parfois il vient des gémissements doux
Des lointains bleus pleins d’oiseaux et de loups
11 vient aussi des senteurs de repaires
C’est l’heure froide où dorment les vipères,
126
POESIES D~HUMIUiS
L’heure où l’amour s’épeure au fond du nid
Où s’élabore en secret l’aconit
Où l’être qui garde une chère offense,
Se sentant seul et loin des hommes, pense.
Pourtant la lune est bonne dans le ciel
Qui verse, avec un sourire de miel,
Son âme ca lme et ses pâleurs amies
Au troupeau roux des roches endormies.
Pièce parue à la Renaissance,
le 14 septembre 1873.
À JEAN RICHEPIN.
Noirs alchimistes, verts sorciers,
Aux gestes fous,
Quand vous passiez,
Que cherchiez-vous ?
Quand vous passiez indifférents
Dans vos manteaux,
Comme de grands
Incognitos ;
Vous qui d’un œil d’ombre taché
Fixez sans fin
Un point caché ;
Sans soif ni faim.
Par l'été, l’hiver, par les jours
Et par les nuits,
Portant vos lourds
Et fiers ennuis ;
Par nos quais glacés ou fleuris,
Glissant plus doux
Que des esprits,
Que cherchiez-vous ?
Quel rêve vous fait l’âme en deuil
Et l’œil en feu,
Anges d’orgueil
Qui serez Dieu ?
Allez, quelque aurore est au fond,
Vieux faiseurs d’or,
Les cieux ne sont
Fermés encor.
Creusez toujours, peuplez vos fronts
De plis secrets ;
Nous sourirons !
Eh bien ! après ?
Ayez des barbes de trente ans,
Et des carriks
Par tous les temps ;
Ayez des tics ;
Que votre humble dos par les laids
Brouillards roussi,
Le soit par les
Lunes aussi ;
Soyez les frileux nonpareils,
Qui sont gourmands
Des bons soleils ;
Soyez charmants !
Vous de qui les yeux croient tenir
Un astre éclos
Dans l’avenir,
Vieux rigolos !
Pièce parue à la Renaissance,
le 30 novembre 1873.
RÊVE CLAUSTRAL
Je vous connais comme elle, ô murs, travail des non
Préaux fleuris d’amours furtifs, silencieux
Parloirs, où, par la nuit, l’âme des lunes bonnes
Se distille, rosée errante de leurs yeux
Cour grise où tourne le soulier lacé des grandes,
Couvrant sous de longs cils des yeux endoloris,
S’imaginant, le soir des mystiques offrandes,
Causer dans les rideaux avec de purs esprits.
Je vous ai vus, ô lents tours noirs où les plus braves
Rentrent avec l’effroi du parler patelin
Et je vous aime aussi, novices, pour les graves
Désirs tapis aux plis de vos jupes de lin.
Dortoirs religieux, vous me bercez comme elle
Là. le sommeil est le seul des péchés permis,
Et l’on entend monter, bouffonne et solennelle,
Leur jeune haleine aux dents des anges endormis.
VERS INEDITS
131
Je vous adore, froid parfum des sacristies,-
Chœur d’agate où le jour, sous un rideau sanglant,
Voit éclore, parmi la danse des hosties,
Le rêve violet d’un doux évêque blanc
Chapelle de soupirs, grilles, ombre jalouse
D’où la pensionnaire aux essors fabuleux
Reluque, avec le cœur d’une petite épouse.
Un séraphin charmant, pâle au fond des cieuxbleus;
Prises de voile, où la vierge, en des frissons vagues,
Sur l’autel, dont la marche a sacré ses genoux,
Ecoute sa toison, qui va fleurir en bagues,
Choir sous les ciseaux saints, terrifiants et doux.
Celle qu’avec le nard pudique d’un roi mage
J’encense dans mon cœur se meurt là j’ai pu voir
Ses yeux, lampes d’amour où brûle mon image.
Et je m’en suis allé, bien ivre. un certain soir!
0 toi qui vis dans ces solitudes de femme,
Et qui n’as dû garder de ton été premier
Qu’à peine assez de corps pour contenir une àme,
Colombe en route pour l’éternel colombier
Cieux choisis d’où l’on voit pleuvoir encor des mannes
Et descendre sur les fronts des langues de feu,
Ma bouche en vous rêvant faite rux argots profanes,
Bégaie une oraison je me trompe avec Dieu.
132 POESIES D’HOMILIS
Vergers mûrs où la sainte a le respect des mouch es,
Cours grises, encensoirs berceurs, avents jeunés,
Vers vous -comme à vos pieds, chères saintes nitouc
Je m’agenouille avec la larme des damnés.
Pièce parue à la Revue du Monde
Nouveau, le 1~ avril 1874.
AU MUSÉE DES ANTIQUES
Elle veille en sa chaise étroite
Quelque roi d’Egypte a sculpté
Dans l’extase et la gravité
Le corps droit et la tête droite.
Moitié coiffe et moitié bandeau,
Fond pur à des lignes vermeilles,
Un pan tourne autour des oreilles.
Sa robe est la prison du Beau.
Ses yeux, de profonds péristyles
Où ne passe rien de réel,
De toute la largeur d’un ciel
S’ouvrent aux visions stériles
Et le menton rit tel qu’un fruit,
Et la joue est une colline
Quant à l’aile de la narine,
C’est l’ibis envolé sans bruit.
134
POÉSIES D’HUMtUS
De l’épaule menue et grasse
Les bras courent le long des reins
Jusques à ses genoux sereins
Que chacune des mains embrasse.
Et le plat des cuisses est tel
Qu’il vous trouble et qu’il vous apaise
Par des attirances de chaise
Et des solennités d’autel
La fraîcheur du visage’antique
Laisse au vague appétit des yeux
Deviner les seins précieux
Dans un pli trop énigmatique,
Et sous l’impur raffinement
D’un profil qu’on rêve à des chèvres,
C’est pour des dieux que vont les lèvres
Souriant indéfiniment.
Pièce parue à la République
des Lettres, le 13 août 1876.
DIZAINS RÉALISTES [1]
PAR DIVERS AUTEURS
(Nina de Villard — Charles Cros — Jean-Richepin — Antoine Cros — Maurice Rollinat — Germain Nouveau — Auguste de Chatillon — Hector L’Estraz — Charles Frémine.)
Muses, souvenez-vous du guerrier, — de l’ancien
qui ne fut général ni polytechnicien,
mais qui charma dix ans les mânes du grand Hômme ! —
Cet invalide était la gaîté de son dôme.
Mon cœur est plein du bruit de sa jambe de bois.
Pauvre vieux ! j’ai rêvé de vous plus d’une fois,
la nuit, quand passe au ciel, avec ses gros yeux vides,
la lune au nez d’argent, astre des invalides,
ou que le vent se meurt, comme un chant du départ…
Et j’ai fait encadrer le mot de faire part.
J’ai du goût pour la flâne, et j’aime, par les rues.
les réclames des murs fardés de couleurs crues :
la Redingote Grise, et Monsieur Gallopau ;
l’Hérissé qui rayonne au-dessous d’un chapeau ;
la femme aux cheveux faits de teintes différentes ;
Je m’amuse bien mieux que si j’avais des rentes
avec l’homme des cinq violons à la fois,
Bornibus, la maison n’est pas au coin du Bois,
le kiosque japonais et la colonne-affiche…
Et je ne conçois pas le désir d’être riche.
J’entrais chez le marchand de meubles, et là, triste,
(Savez-vous la chanson du petit Ebéniste ?)
j’allais, lui choisissant une chose à ses goûts.
C’est vers toi que je vins, Canapé-Lit-Leroux.
J’observai le ressort, me disant que cet homme
fit une chose utile, étant donné le somme.
J’appréciai le tout d’un mot technique et fin ;
si bien que le marchand, ému, me tend sa main
honnête, et dit : « Monsieur fabrique aussi sans doute ? »
Douce parole et qu’en mon cœur je grave toute.
Je courais la Russie… — Oui, Monsieur, me ditelle,
jaune et pâle, avec ça toute argot et dentelle ;
un breva dans ses doigts enfume un diamant.
Elle reprit : Eh bien, foi de femme qui ment,
quoi ! je trouve, un matin que j’étais seule au monde,
un cigare d’un rond, perdu dans ma profonde.
et qui causait avec de vieilles notes, là.
Je l’allumai dans un gai « laï tou la la »,
et j’ai connu, par un exil sans espérance,
le charme d’un petit bordeaux — sentant la France !
VERS INEDITS
v
Cheminant Rue aux Ours. un soir que dans la neige
s’effeuillait ma semelle en galette Oh que n’ai-je,
me dis-je, l’habit bleu barbeau, les boutons d’or,
la culotte nankin, et le gilet encor,
le beau gilet à fleurs où se fane la gloire
d’une famille, et, bien reprisés par Victoire,
les bas de cotonnade, et, chères aux nounous,
les syllabes en cœur du patois de chez nous.
Car un Bureau disait sur une plaque mince
< On demande un jeune homme arrivant de province. »
140 POÉSIES D’HUMIUS
VI I
On m’a mis au collège (oh les parents, c’est lâche !)
en province, dans la vieille ville de H.
J’ai quinze ans. Et l’ennemi du latin pluvieux,
Je vis, fumant d’affreux cigares dans les lieux.
et je réponds, quand on me prive de sortie
« Chouette alors préférant le bloc à la partie
d’écarté, chez le maire, où le soir, au salon,
honteux d’un liseré rouge à mon pantalon,
j’écoute avec stupeur ma tante (une nature I)
causer du dernier bal à la Sous-Préfecture.
VERS ÏKED!TS 141
VII
On s’aimait, comme dans les romans sans nuage,
à BoBiNO, du temps de « Plaisirs au Village ».
Orphée alors chantait des blagues sur son luth
c’était l’époque où Chose inventait le mot « Zut ))
où les lundis étaient tués par Sainte-Beuve.
Les Parnassiens charmés rêvaient la rime neuve
et cousin Pierre était encore au régiment.
Sans prévoir de sa part le moindre embêtement,
l’Empereux, aux Français, s’invitait chez Molière.
Haussmann songeait Faudra raser la Pépinière
142 POÉSIES D’HUHIUS
VIII
C’est à la femme à barbe, hélas qu’il est allé,
le cœur de ce garçon, coiffeur inconsolé.
Pour elle il se ruine en savon de Thridace.
Ce lait d’Hébé (que veut-on donc que ça lui fasse ?)
ce vinaigre qu’un sieur Bully vend, l’eau (pardon ’)
de Botot (exiger le véritable nom),
n’ont pu mordre sur cette idole de la foire.
Et s’il lui donne un jour la pâte épilatoire
que vous savez, l’Enfant murmurera tout bas
Quelle est donc cette pàte ? et ne comprendra pas.
Octobre, vers le vieux château, dont le portail
pleure et rit quelque part dans Ponson du Terrail,
guide cet excellent notaire de campagne
que vous avez connu, décent et noir, la cagne
aux genoux, mais qui, doux disciple de Rousseau,
fait ce voyage à pied, malgré la pluie à seau
lui détraquant un beau pépin rose, qu’il gère
d’une main molle ; il chante : « Il pleut, il pleut, Bergère, »
allègre, et certain d’être, ô le gros polisson !
Le bienvenu du vieux château, cher à Ponson !
POURRIÈRES
Un vieux Clocher coiffé de fer sur la colline.
Des fenêtres sans cris, sous des toits sans oiseaux.
D’un barbaresque Azur la paix du Ciel s’incline.
Soleil dur Mort de l’ombre Et Silence des Eaux.
Marius son fantôme à travers les roseaux,
Par la plaine Un son lent de l’Horloge féline.
Quatre enfants sur la place où l’ormeau perd ses os,
Autour d’un Pauvre, étrange, avec sa mandoline.
Un banc de pierre chaud comme un pain dans le four
Ou trois Vieux, dans ce coin de la Gloire du Jour,
Sentent au rayon vif cuire leur vieillesse.
Babet revient du Bois. tenant sa mule en laisse.
Noir, le Vicaire, au loin. voit, d’une ombre au ton bleu
Le Village au soleil fumer vers le Bon Dieu.
VERS t~HDtTS i~
10
Que triste tombe un soir de novembre
La Bougie rayonne dans la chambre.
Je rêve, et mon cœur n’y est pour rien
Vraiment, ah vraiment, ce n’est pas bien.
Ni joie autour de nous, ni souffrance
Sur le front pas l’aile d’une Espérance 1
Suis-je mort ? je n’entends ni ne vois.
Nul écho de la plus charmante voix.
La flamme s’allonge, et tremblotte.
Dans la chambre un novembre triste flotte.
Qui donc crois-je entendre par instants ?
Dans la mer imaginaire que j’entends,
C’est, voyez-vous, mon âme esseulée
Qui, ce soir,- novembre gronde est ensablée 1
146 POÉSIES D’HCMIUS
Gilles, fils de Watteau,grand frère des Lys blancs,
Debout dans le soleil et tombé de la Lune,
Es-tu sombre, es-tu gai, dans tes habits ballants ?
L’âne brait-il ? ou si le Docteur t’importune ?
Ou si le Mezzetin cherche a t’en conter une ?
Ou si Silvie a pris ses grands airs insolents ?
Un oiseau t’a prédit, dans les massifs galants,
Ou ta bonne aventure ou ta triste fortune?
Si ta joue est émue, on ne voit pas pourquoi.
Tu vas rire ou tu vas pleurer. Tu te tiens coi,
Malicieux Conscrit, tout bête sous les armes.
Est-ce en larmes d’argent ou bien en rires d’or
Qu’il te faut éclater, toi qui ris jusqu’aux larmes,
Et qui ne dois pleurer qu’en riant plus encor?
VERS INÉDITS 147
Brummel ganté, rasé, l’œil sur et point bravache.
Corseté, riant peu. Du nerf et du liant.
Le parfum d’un baiser sans cesse à la moustache.
Eclairs d’épée aux yeux. Salut humiliant.
Profond, souple. Un savoir surtout celui qu’il cache.
Et son amour caresse avec une cravache.
Très craint. Adore presque. Un peuple suppliant
Sur ses pas. Sous sa voix, deux ou trois rois pliant.
Enterrant plus de cœurs qu’il ne lance de modes.
Des billets parfumés à gonfler ses commodes.
Son expansion même est encore à cheval.
Il tient sur terre, à quoi ? peut-être à cette bague.
Pour savoir mépriser l’amour, pas un rival
Dans le monde. Excepté saint Louis de Gonzague.
148 POÉSIES D’HUMH!S
Une Soirée en noir et blanc sous les plafonds
D’or usé des salons de faux marquis de Presles
Dans les fleurs, sur des poufs, et des sophas, de frê
Divinités du jour. Quelques vieillards profonds.
Le Lustre du milieu, bourdonnant. Dans des fonds
Rieurs, l’orchestre sourd tendant les chanterelles,
D’après mamans roulant des yeux de tourterelles.
Prèsd’Alcindors rêveurs, qui supputent les fonds.
Un poète. Un banquier. Une femme sensible.
Des cancans. Un duo chanté du mieux possible.
Valère autour d’Elise et l’air très amoureux.
Et la belle Madame une telle qui danse 1
Tout à coup, sous l’archet, tout ce monde en cadel
S’amuse, et ne sait pas que les Saints sont heure
- n
A
VERS INEDITS 149
Et maintenant auprès de Charles Bovary,
De Léon et d’Emma, mais loin de Saint Antoine,
Dans cet enfer brûlant sur les lèvres du Moine,
Dont Il riait, ainsi que Homais en a ri,
(Homais qui ne voit pas plus loin que l’antimoine)
Le voilà, c’est probable Odieux au mari,
A Rodolphe qui fut vain de son patrimoine,
Appelant Salammbô d’un inutile cri.
Il voit, n’ayant écrit qu’une calembredaine,
A présent, qu’avant tout la Bêtise est mondaine,
Et que bête il le fut, puisqu’il fut vicieux.
Et quel mal il fait 1 car, sous de paisibles cieux,
D’autres Emmas, lisant ses sales aventures,
Rêvent toujours à Toi, Paris plein de voitures 1
150 POESIES D’HUMILIS
L’Eglise où l’orgue dort. La nef silencieuse.
Le chœur fermé, muet. Tous les cierges éteints.
Pas même un faible écho mourant des chants latins.
Dans un coin, sur un banc, seule une âme pieuse.
Une petite vieille, absorbée, oublieuse
De la terre, ravie à des tracas lointains.
Et ridicule, soit aux yeux des libertins,
Mais aux yeux de Jésus, humble et délicieuse.
Elle prie et priera pour vous, pour moi demain,
Si je meurs. Elle égrène à sa paisible main
Les grains du Chapelet. Toute sa vie adore.
Ce que son cœur contient, votre cœur le sait-il
Et quand Elle s’en va sous sa coiffe en coutil,
A pas lents, Elle sait ce que Voltaire ignore.
L’ENFANT PALE
C’est la triste feuille morte
Que le vent d’octobre emporte,
C’est la lune, au front du jour,
Que nulle étoile n’escorte,
Au soleil, c’est mon amour,
L’enfant plus pâle que blanche
Beau fruit mourant sur la branche 1
Mais quand la nuit est levée
Je vois la chère Eprouvée
Qui n’en rayonne que mieux
Dans sa pâleur ravivée.
Et ce m’est délicieux
Comme l’aube de la lune
Aux voyageurs de fortune 1
C’est le plus doux des visages
La lampe des Vierges sages
Brûle avec cette douceur.
Esprit des pélerinages,
Voix de mère et cœur de sœur 1
J ai donné ma vie à celle
dont la pâleur étincelle (
LES COLOMBES
Ni tout noirs, ni tout verts, couleur
D’espérances jamais en fleur,
Les ifs balancent des colombes
Et cela réjouit les tombes.
Elles éclatent, dans les ifs,
ainsi que des fruits excessifs,
Effeuillant leurs plumes perdues
Au vent des vieilles avenues.
Dans l’azur qui va s’éclairant,
En haut de l’arbre le plus grand,
Qui monte, tel qu’une iusée.
Une entre autres est balancée.
Sous ses beaux yeux délicieux
Elle semble, d’un coin des cieux,
Couver l’aurore qui s’est faite
Au fond du cimetière en fête.
VERS Ï?<ÉDÏTS
153
Et chaque arbre, panache noir
Du plus minable désespoir,
Sous les blanches plumes en foule
Est un colombier qui roucoule.
Ces oiseaux, dont les voix sont sœurs,
Ces adorables obsesseurs,
Ce sont évidemment les âmes
Des demoiselles et des dames
Dont la tombe douce reluit
Et dont la lune, chaque mois,
Epèie. à ses lueurs glacées,
Les épitaphes insensées 1
PAYSAGE NÈGRE
11 pleut, que la mer
n’a pas autant d’eau
que ce triste hiver
Et pas un bateau
Sur le lac d’Auber
où–pleurez,roseau
le zéphir amer
emporte un chapeau 1
C’est celui du tri
ste sant alari
que son âme n’a
encor pour mari
cependant qu’a ri
Mossieu Roffina
(4 avril 1876).
(Le~rc a Verlaine).
LA SOURIEUSE
Il y avait une fois une fille très belle, mais qui était très froide.
Peu à peu toutes ses amies s’étaient éloignées d’elle à cause de sa grande froideur, mais elle avait pas mal d’envieuses à cause de sa beauté, et quand on lui rapportait de méchants propos sur son compte, elle avait l’habitude de répondre fort tranquillement « C’est la jalousie. »
Or, il advint qu’un pauvre garçon, un cornemu- seux du village voisin, se déclara amoureux d’elle. Franchement, il n’était pas indigne de sa main. Il était pauvre, c’est vrai, mais elle n’était pas plus riche que lui d’ailleurs il connaissait assez son métier pour en tirer un bon parti. Au surplus, il était de mine agréable, avec de beaux yeux noirs et de charmants cheveux, un joli vêtement de ve- lours, des jambes bien guêtrées et des rubans de couleur autour de son chapeau. Il lui fit la cour. mais la belle resta froide. 11 fut repoussé dédai- gneusement.
Toutefois, on put la voir un beau matin à l’église, en robe blanche à beaucoup de volants,
POÉSIES D’HUHILIS
I5C,
avec de riches affiquets, un gros bouquet au sein, une couronne d’oranger très délicate au front, et des souliers d’un satin si pâle que celles qui la virent s’avancer ainsi au milieu des bancs jusqu’à l’autel en restèrent émerveillées pour la vie. Mais elle n’épousait qu’un homme laid, un veuf, dont on pouvait compter les cheveux sur le dessus de la tète. Seulement, c’était un des riches de l’en- droit, ayant une boutique où se vendaient, énor- mément, des comestibles de toute sorte, des den- rées coloniales et jusqu’à des drogues pharma- ceutiques.
Les noces faites et les réjouissances terminées, elle s’établit derrière son comptoir et n’en bougea plus. Chose bien naturelle dans une femme aussi privée de sentiment, elle eut tout de suite l’esprit du négoce, la ruse de la petite marchande. Insen- siblement le bout de son nez s’affina et parut se tendre vers l’argent, à qui il dut trouver une odeur particulière, et ses doigts s’allongèrent pour mieux courir sur le comptoir, où ils agrip- paient au vol les sous de la pratique avec une étonnante agilité.
Elle restait belle malgré tout, et cela lui attirait des clients du matin au soir. La boutique ne dé- semplissait pas. Dès qu’ils avaient le pied sur le seuil, tout en les servant, et jusqu’à ce qu’ils fussent parfaitement sortis, elle leur souriait pour mieux les engluer. C’était un sourire calculé, vé-
VERS I~EDtTS
!)7
nal, si faux que ceux qui en voyaient le fond éprouvaient quelque chose de semblable à un vent glacé qui leur aurait passé sur le cœur. Mais elle en avait pris l’habitude au point qu’un jour le cornemuseux lui-même étant venu acheter quelque chose chez elle, elle se mit à lui sourire comme aux autres lui, alors, qui était resté triste, gravement lui demanda
« Pourquoi souriez-vous ? »
II était sorti qu’elle souriait encore il devait être loin qu’elle souriait toujours; et cela. cette fois, bien malgré elle. Elle était seule, personne dans sa boutique, pourquoi continuait-elle à sou- rire ? Elle se troubla. Elle courut se planter devant son miroir et se trouva bête. Mais elle souriait toujours elle finit par se trouver effrayante. Pour la première fois, sa tranquillité la quittait. Alors elle appela son mari, comme on appelle au se- cours, d’une voix lamentable. Celui-ci accourut
mais, voyant que sa femme souriait, il crut qu’elle se moquait de lui, et dut lui signifier « qu’il n’ai- mait pas ces plaisanteries-là. »
Alors une grande honte la prit elle n’osa dé- tromper son mari ni s’ouvrir à lui. D’abord, le moyen d’expliquer une chose aussi invraisem- blable Elle se résigna, ne croyant du reste qu’à moitié à un châtiment aussi extraordinaire, se disant qu’après tout elle pouvait bien être simple- ment le sujet d’une hallucination passagère. Mais
POÉSIES D’HUMfUS
158
non retournée à son comptoir, elle continua à sourire fatalement, immuablement, obstinément, comme si une main invisible lui eût imprimé sur la face cette grimace aimable, comme si ce sourire vide se fût gelé à jamais sur sa bouche. Elle sentit bien, la malheureuse, qu’aucune grande douleur, qu’aucune joie sérieuse, car le bonheur aussi rend grave, ne saurait fondre ce glaçon de son cœur qui lui était comme remonté aux lèvres. Et ce fut dès lors navrant, ce sourire qui se résignait. Au début de cette singulière infirmité, sa répu- tation se releva un peu de l’accusation de troideur qu’elle s’était méritée car elle tàclia de donner à sa physionomie une cause dans l’amabilité de ses paroles, dans la douceur de son caractère. Elle réussit à ramener à elle quelques voisines, qui ne prononcèrent plus son nom sans y ajouter l’épi- thète d’aimable. Mais un jour que l’une d’elles, toute en larmes, lui apprenait la mort de son père et de sa mère, frappés du même coup de foudre
« C’est affreux » s écria-t elle en souriant. La voisine ne la revit de sa vie, et le bruit cou- rut partout que décidément ce n’était qu’un mau- vais cœur.
Et elle n’osait toujours s’ouvrir à personne, et souffrait toute seule en silence. Si au moins elle avait pu pleurer Elle y pensait sans cesse, s’in- géniant à pleurer comme un enfant qui boude
VERS I’
159
mais ces sources-là semblaient taries en elle. Un soir pourtant, au chevet de sa mère, agonisante, deux longues larmes coulèrent bien sincèrement du fond de ses yeux creusés par l’idée fixe, mais elles se perdirent en vain dans les plis railleurs de ce damné sourire. Et deux jours après, malgré sa robe de deuil, les passants la purent voir, à tra- vers les vitres, qui souriait toujours derrière les balances de sa boutique, auxquelles son doigt im- primait une oscillation machinale.
Et la sourieuse (c’est ainsi que les gens du pays la surnommèrent) vécut encore longtemps, sup- portant sans oser se plaindre tout le’poids d’une existence maudite. Volontiers elle restait enfermée chez elle mais s’étant mise à fréquenter l’église, espérant ainsi apaiser les colères du ciel, chaque dimanche toute la rue la voyait passer, pàle en coifle sombre, mais souriant sans trêve, souriant au vent et à la neige, à la pluie et au soleil, aux tableaux gais comme aux spectacles tristes, aux regards amis comme aux visages étrangers à la façon d’un portrait sur la toile, indifféremment. Enfin, Dieu mit t un terme à sa honte elle mourut. Mais quand on transporta son corps à l’église, la bière découverte selon la mode du pays, toutes les bonnes âmes s’effrayèrent de ce sourire, qui ne la quitta pas même avec la vie. Car ce n’était pas le sourire de la béatitude, qu’après leur mort on voit s’attarder sur les lèvres des
160 POÉSIES n’HUMtLIS
saints, des confesseurs et des vierges c’était le terrible sceau de la malédiction éternelle. La sourieuse, sa fin surtout, fit une impression profonde sur les imaginations naïves de la contrée, à preuve cette épitaphe que nous avons lue, à demi effacée, sur une très vieille croix de pierre, dans le cimetière où elle est enterrée Prions Dieu qu’elle n’arde `
D’en/er en ce moment,
Car son souris elle emporte
AH dernier jugement.
Pièce parue à la Revue du Monde Nouveau,
le ler avril 1874.
Un soir du mois dernier, à l’heure du dîner, je rencontrai, sur le boulevard des Italiens, mon ami Raoul : poignée de main, banalités d’usage !
« — Comment va la baronne ? lui dis-je.
— La petite baronne ? Je n’en jsais rien. Ce n’est plus à moi qu’il faut demander de ses nouvelles.
— Comment donc ?
— Je l’ai vue hier pour la dernière fois. Ouf !
— Bah ! est-ce sérieux ?
— Très sérieux.
— Et le motif ?
— Le motif ? parbleu, il est bien simple, elle commençait à m’ennuyer, à m’agacer, à m’exaspérer.
— Fat !
— Fat, tant que tu voudras ! mais qu’est-ce tu veux ? Si tu savais ce que c’est qu’un amour qu’on ne partage plus ; je ne connais pas de pire supplice. Et quel amour que le sien, bon Dieu ! Encore si cette femme se contentait de vous aimer, mais pas du tout : elle vous adore, elle vous idolâtre ; elle vous a des sentiments d’une élévation !… des fureurs inquiétantes, une jalousie toujours en éveil ; enfin tout le bagage de la passion classique. Voilà : elle a tâché que ce fut très beau, ça été seulement très ennuyeux.
— Ingrat !
— Ingrat, c’est possible, mais en amour la reconnaissance, qui est-ce qui pratique ça ? Voyons, franchement, on aime ou on n’aime pas.
— Mais sais-tu bien qu’en te retirant tu vas faire un heureux : celui qui te remplacera auprès d’elle…
— Mon Dieu, oui : c’est peut-être la seule chose qui me tourmente un peu… Je ne sais pourquoi, par exemple !
— Oh ! tu vas devenir jaloux. C’est bien fait.
— Allons donc ! »
Et il se mit à rire aux éclats, pendant que nous entrions chez Peter’s.
Nous nous mimes gaîment à table, et Raoul continua ses confidences d’un ton moitié gai, moitié sérieux. Mais au dessert, il s’assombrit, et il se mit à boire à petits coups fréquents d’un air mélancolique.
« — Qu’as-tu ?
— Moi, rien… ou bien, si ! Je veux être sincère jusqu’au bout. Je l’ai quittée, n’est-ce pas ? rien de mieux. Mais je crains d’avoir agi brutalement. Pauvre petite baronne !
— Tu as la naïveté d’avoir des torts ?
— Il faut que je répare tout ça. Il est trop tard ce soir, mais demain ! Je retournerai chez elle, et… oui, c’est ça. »
Nous nous séparâmes. Il était minuit. En quittant Raoul, le voyant toujours rêveur, je lui dis ; « Mais dépêche-toi donc d’y aller ce soir, il n’est jamais trop tard.
« — Peuh ! » fit-il.
Je passai un grand mois sans le rencontrer.
Hier, au bois, dans un coupé discret, que vois-je ? Raoul et la petite baronne. Deux tourtereaux !
Le lendemain matin, Raoul était chez moi.
« — Nous sommes raccommodés à perpétuité, s’écria-t-il joyeusement. Tu nous as vus ensemble, n’est-ce pas.
— Oh ! raconte-moi tout ça.
— Eh bien, je m’étais trompé, je l’aimais.
— Ah !
— Oui, sans le savoir.
— Et de qui l’as-tu appris ?
— Voici. Le lendemain de notre dîner, je cours chez elle ; une petite fille de chambre effrontée m’arrête au passage : « Monsieur vient pour Madame, sans doute. Madame est partie. »
— Partie ! qu’est-ce à dire ? »
Et croyant à une mystification, je poussai d’autorité la première porte qui se trouvait devant moi et pénétrai jusqu’à la chambre à coucher, au grand ébahissement de deux domestiques qui, en l’absence de la maîtresse, causaient et riaient très haut, en s’étirant dans les fauteuils…
Je mis un louis dans la main de la fille de chambre.
— « Où Madame est-elle allée ?
— Elle a dit : Gare de Lyon ! Je n’en sais pas plus long. »
Je compris qu’il était inutile d’insister : il n’y avait pas de temps à perdre ; après avoir fait quelques préparatifs en grande hâte, je volai vers Lyon.
Je m’étais pris subitement d’une telle fièvre, d’un tel désir de la revoir, que, malgré les loisirs du wagon, je ne pensais pas à analyser ce qui se passait en moi. Etait-ce regret, était-ce dépit, était-ce autre chose ? Je ne le savais pas, je ne voulais pas le savoir. Je voulais la revoir, voilà tout.
A Lyon, je parcourus toute la ville, j’entrai dans tous les hôtels. Pas de baronne !
Je me rappelai qu’elle avait, à Grenoble, des parents dont elle parlait quelquefois ; je pris le train de Grenoble.
A Grenoble, personne encore. Alors je me mis à faire le tour de la France, allant, courant, tournant sous le fouet de ce désir implacable, que je commençai cependant à m’expliquer. J’allai à Bordeaux, qu’elle aimait beaucoup, à Bagnères, où elle avait passé la dernière saison, à Nice, sa ville favorite après Paris. Je déjeunais ici, je dînais là, je ne couchais pas toujours où j’avais dîné. Pendant un mois les hôtels de mainte et mainte cité eurent le spectacle d’un monsieur qui entrait d’un air sombre, faisait des questions mystérieuses, ne mangeait pas du même appétit que les autres voyageurs, et se promenait à grand bruit, dans sa chambre, au lieu de dormir. Car je l’aimais, je le comprenais enfin, éperdument. Il me semblait toujours la voir s’envoler ironiquement devant moi, en retournant la tête d’un air qui disait : « Imbécile ! mérite-moi maintenant ! »
Je revins à Paris sans l’avoir retrouvée, triste, affreusement résigné à attendre son retour. Alors, par hasard, j’appris qu’elle était depuis quelques jours à Nice, je me hâtai d’y retourner. Quand je me présentai chez elle, je devais être fort pâle, car elle sourit. Je lui dis simplement : « M’aimez-vous encore ? »
Elle me regarda avec la joie contenue des triomphateurs. Puis : « Et vous, commencez-vous à m’aimer un peu ? »
— Ne le voyez-vous pas, méchante ? Pourquoi partir ainsi, pourquoi ?…
— Oh ! parce que !… »
Et elle sourit malicieusement. Je baissai les yeux. « Et cela vous apprendra à vous ennuyer avec moi, reprit-elle ; surtout, ne recommencez pas, je ne ferais plus de grâce. »
Embarrassé, plein de remords et d’espérances, je ne savais plus quelle contenance tenir.
Elle se jeta à mon cou.
LE MISTRAL (1)
Soudez, mistral rafraîchissez le monde Des feuilles qui s’en vont en ronde
Activez le départ sur les fronts de quinze ans r~ –< 1 < w a <*w<
Faites danser les boucles folles, Enlevez des jeunes épaules
Les châles noirs, les fichus blancs, Et des vieilles aux doigts tremblants. Rasant les murs pour se défendre,
Einbrouillez l’écheveau, défaites le travail
Que ce soit à n’y rien comprendre. Souillez, que l’on ne puisse entendre Les commères sous le portail. Dans l’église calme et voilée, Contre les vitraux sans couleur. Battez cette marche affolée
De la force et de la terreur Que l’édifice en ses entrailles S’en émeuve et semble trémir, Et comme les coups des batailles. Ebranlez ses vieilles murailles. Puis tout à coup. semblez dormir.
(~) Vent violent en Provence.
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POÉSIES D’HUMtUS
170
Alors le desservant, ouvrant son bréviaire,
Et comme reposé, meilleur en sa prière,
Attentif, lit son oraison
Mais ar rnier verset du psaume,
Le Mis Liai a fini son somme
Et tout furieux lui répond.
Oui, répétez votre fanfare,
Qu’elle éclate dans le saint lieu,
Montez votre gamme barbare,
Organiste puissant et rare
De la chapelle du bon Dieu
N’êtes-vous pas une prière
Et ne semblez-vous pas supplier le Seigneur,
Avec de longs sanglots, de regarder la terre,
Et de se souvenir de notre aSreux malheur?
Vent qui pleurez ainsi, pourquoi votre tristesse ?
La sentez-vous monter du fond de notre cœur,
Pouvez-vous, mieux que nous, crier notre douleur,
Appelez-vous au loin, pour nos bras en détresse,
L’appui d’un bras fort et vengeur?.
Qui vous apprit ainsi le secret de nos peines,
Que vous les formulez avec des voix humaines ?
Vous geignez, gémissez, râlez comme un mourant,
Hurlez dans la tureur d’une rage insensée,
Tremblez comme une aile blessée
Puis soudain mugissez en un souille puissant,
Soutlle prodigieux qui vous fait reconnaître,
Qui courbe tout où vous passez.
Tout l’escadron de l’air dont vous êtes le maître
VERS INEDITS
171
Vous crie à la fois « C’est assez
<« Cavalier dévorant l’espace,
« Te taut-il donc toute la place
« Que reste-t-il où ton pied passe ? c
Mais le mistral soufflait toujours.
Balayant les places publiques,
S’engouffrant sous les vieux portiques,
Découronnant les vieilles tours.
En gémissant, les bras du chêne
S’étiraient sous sa longue haleine.
Et les épis d’or de la plaine
Secouaient leurs grains à paniers,
Et des nuages de poussière
Montaient du fond de chaque ornière.
S’élevaient de tous les sentiers.
’< Assez! disait la voix des brises.
« Laisse-moi parler à mon tour
« Moi je caresse et toi tu brises.
« Je suis le souille de l’amour
Mais le Mistral de sa prière
N’entend pas le timide accent,
Car ses baisers sont pour la pierre;
Il agite au loin sa bannière
Et se redresse en bondissant.
« Je suis l’élan de la pensée,
« Disait-il en refoulant l’air.
<’ Je suis la poitrine oppressée,
« Qui rugit sous un pied de fer
« Je suis l’ardent effort de l’homme,
POÉSIES D’HUMILIS
172
« Vers l’infini qu’il veut savoir
« Je traduis l’âme et je sais comme
« Crie et se tord son désespoir
« Mais ma fougue intense se brise
« Où sa course folle s’enlise
« Au même bord silencieux
« Je ne saurais jamais mieux qu’elle
« Forcer cette porte éternelle
« De ses destins mystérieux! »
Houhouhouhouhouhou, bruit sourd de la tempête,
Hourras retentissants passant sur notre tête,
Oh le monde emporté, Dieu puissant, quelle fête 1
C’est bien ainsi qu’en nous font le mal et le bien,
Quand, nous écartelant, ils se livrent bataille.
Mistral, apprends-nous donc le courage qui raille,
Donne-nous la force qui tient.
Alors le desservant ferma son bréviaire
Il avait terminé l’office et sa prière.
Le Mistral se mourait murmurant, langoureux
Comme un cœur apaisé qui se souvient à peine
Dans l’air plus cristallin, le soleil sur la plaine
Jetait son or plus lumineux.
Laurence Nouveau-Manuel.
Préface d’Ernest Delahaye 7
Poésies d’Humilis 19
Invocation 19
Cantique à la Reine 21
Immensité 32
Dieu 35
L’Homme 37
Aux Femmes 40
Les mains 45
Le Corps et l’Ame 49
Volupté 54
Hymne 57
Les Musées 60
Les Cathédrales 63
Mors et Vita 69
Fraternité 73
Charité 74
Pauvreté 78
Humilité 81
Chasteté 91
Idyle 95
Couples prédestinés 98
Dans les temps que je vois 103
L’Amour de l’Amour 107
Aphorismes 110
Vers inédits 113
La Maison 115
Sonnet d’Eté. 121
Style Louis XV 122
Un peu de musique 123
Retour 124
En forêt 125
Les Chercheurs 127
Rêve claustral 130
Au Musée des Antiques 133
Dizains Réalistes 135
Pourrières 144
L’enfant pâle. 151
Les Colombes 152
Paysage nègre 154
La Sourieuse 155
La Petite Baronne 161
Le Mistral 169
- ↑ Librairie de l’Eau-forte, à Paris, tiré à 150 exemplaires .... Imprimé par Cochet, de Meaux, en mars, avril et mai 1876.