Pour l’interprétation de Zarathoustra

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Pour l’interprétation de Zarathoustra
Fragments d’Ainsi parlait Zarathoustra
Traduits par Henri Albert dans le Mercure de France, 1909




Les fragments qui suivent sont empruntés aux Œuvres posthumes de Frédéric Nietzsche et peuvent aider à la compréhension d’Ainsi parlait Zarathoustra. Le philosophe lui-même semble avoir eu l’intention d’écrire un jour un glossaire à cet ouvrage, mais il ne parvint jamais à mettre son projet à exécution. Plusieurs notes tracées sur ses carnets, au hasard de l’inspiration, sont de simples résumés ou des aide-mémoire, par quoi il entendait fixer le sens de tel ou tel chapitre. D’autres, au contraire, donnent véritablement des éclaircissements et seront, pour le lecteur attentif, d’un secours précieux. Tels qu’ils se présentent ici et malgré leur caractère inachevé, ces quatre-vingt-deux aphorismes permettront en tous les cas de jeter un coup d’œil dans le laboratoire intellectuel de Nietzsche. — H.A.


I.

Tous les buts sont détruits : les évaluations se tournent les unes contre les autres ;

on appelle bon celui qui suit son cœur, mais aussi celui qui n’obéit qu’à son devoir ;

on appelle bon l’homme doux, conciliant, mais aussi l’homme brave inflexible, sévère ;

on appelle bon celui qui n’exerce aucune contrainte sur lui-même, mais aussi le héros de la domination de soi ;

on appelle bon l’ami absolu de la vérité, mais aussi l’homme rempli de piété qui transfigure les choses ;

on appelle bon celui qui s’obéit à lui-même, mais aussi l’homme pieux ;

on appelle bon l’homme distingué et noble, mais aussi celui qui ne méprise ni ne regarde de haut ;

on appelle bon l’homme charitable qui évite la lutte, mais aussi celui qui est avide de combats et de victoires ;

on appelle bon celui qui veut toujours être le premier, mais aussi celui qui ne veut être avantagé au détriment de personne.


2.

Nous avons en nous une force énorme de sentiments moraux, mais aucun but qui pourrait les satisfaire tous. Ces sentiments se contredisent les uns les autres : ils ont pour origine des tables de valeurs différentes.

Il y a une force morale prodigieuse, mais il n’y a plus de but, où toute la force pourrait être utilisée.


3.

Tous les buts sont détruits. Il faut que les hommes s’en assignent un. C’était une erreur de croire qu’ils en possèdent un : ils se les ont tous donnés. Mais les conditions premières pour tous les buts d’autrefois sont aujourd’hui détruites.

La science montre le cours à suivre, mais non pas le but : elle pose cependant les conditions premières auxquelles le nouveau but devra correspondre.


4.

La profonde stérilité du dix-neuvième siècle.

Je n’ai jamais rencontré d’homme qui eût vraiment apporté un nouvel idéal. C’est le caractère de la musique allemande qui m’a le plus longtemps induit à espérer. Un type plus fort, où nos forces seraient liées synthétiquement — ce fut là ma croyance.

À première vue tout est décadence. Il faut diriger la destruction de telle sorte qu’elle rende possible, aux plus forts, une nouvelle forme de l’existence.


5.

La dissolution de la morale conduit, dans ses conséquences pratiques, à l’individu atomique et aussi à la division de l’individu en multiplicités — fluctuation absolue.

C’est pourquoi, plus que jamais, un but est nécessaire et un amour, un nouvel amour.


6.

« Aussi longtemps que votre morale était suspendue au-dessus de ma tête, je respirais comme quelqu’un qui étouffe. Dès lors, il me fallut étrangler ce serpent. Je voulais vivre, c’est pourquoi je devais mourir. »


7.

Tant que l’on devra encore agir, par conséquent tant que l’on commandera, il n’y aura pas encore de synthèse (la suppression de l’homme moral). Ne pas pouvoir faire autrement. Les instincts et la raison qui commande ne sauraient autrement aller au delà du but. Jouir de soi-même dans l’action.


8.

Tous, ils ne veulent pas porter le fardeau de ce qui n’est pas commandé ; mais ils font ce qu’il y a de plus difficile, lorsque tu le leur commandes.


9.

Surmonter le passé en nous-mêmes : combiner à nouveau les instincts et les diriger tous ensembles vers un seul but : — cela est extrêmement difficile ! Il n’y a pas que les mauvais instincts qu’il faut surmonter, — il faut aussi faire table rase de ce que l’on appelle les bons instincts, afin de les sanctifier à nouveau !


10.

Il ne faut pas faire de bonds dans la vertu ! Mais il faut que chacun suive un chemin différent ! Pourtant chacun ne doit pas vouloir parvenir au plus haut ! Par contre, chacun peut servir de pont et d’enseignement pour les autres !


11.

Pour la bonne volonté d’aider, de compatir, de se soumettre, de renoncer aux attaques personnelles, les hommes insignifiants et superficiels deviendront peut-être pour l’œil quelque chose de supportable : il ne faut à aucun prix leur ôter l’idée que cette volonté est « la vertu même ».


12.

L’homme rend précieuse une action : mais comment une action rendrait-elle précieux un homme ?


13.

La morale est affaire de ceux qui ne peuvent se libérer d’elle : c’est pourquoi elle fait partie pour ceux-là des « conditions d’existence ». On ne peut pas réfuter des conditions d’existence : on peut seulement… ne pas les posséder.


14.

S’il était vrai que la vie ne vaut pas d’être affirmée, l’homme moral abuserait de son prochain, précisément par son oubli de soi et par ses vertus secourables — et cela à son bénéfice personnel.


15.

« Aime ton prochain » — cela veut dire avant tout : « ne t’occupe pas de ton prochain ! » — Et c’est précisément ce côté de la vertu qui est le plus difficile.


16.

L’homme mauvais considéré comme un parasite. Dans la vie nous ne devons pas seulement être des jouisseurs : cela manque de noblesse.


17.

C’est le sentiment noble qui nous interdit de n’être que des jouisseurs de la vie. Ce sentiment se révolte contre toute espèce d’hédonisme. Nous devons nous acquitter de quelque chose en retour. — Mais la croyance fondamentale de la masse, c’est qu’il faut vivre pour rien, — c’est là sa vulgarité.


18.

Pour l’homme bas les évaluations contraires sont applicables : il importe de lui implanter les vertus. Il faut l’arracher à la vie par des commandements absolus, par de terribles tyrans.


19.

Revendication : la nouvelle loi doit pouvoir être accomplie — et de son accomplissement doit sortir l’anéantissement et la loi supérieure. Zarathoustra se pose en face de la loi, en supprimant la « loi des lois », la morale.

Les lois considérées comme épines dorsales. Il faut travailler aux lois et en créer, en les exécutant. Jusqu’à présent c’était l’instinct d’esclavage qui faisait obéir aux lois.


20.

La victoire sur soi-même chez Zarathoustra doit servir d’exemple à la victoire sur soi-même dans l’humanité — en faveur du surhumain. C’est en vue de cela que la victoire sur la morale est nécessaire.


21.

Type du législateur, son évolution et ses souffrances. Quel sens cela a-t-il, d’une façon générale, d’édicter des lois ?

Zarathoustra est le héraut qui appelle beaucoup de législateurs.


22.
DIFFÉRENTS INSTRUMENTS

1. Ceux qui commandent, les puissants qui n’aiment pas, si ce n’est les images d’après lesquelles ils créent. Les êtres abondants, multiples, absolus, qui surmontent ce qui existe.

2. Ceux qui sont obéissants, les « libérés » — l’amour et la vénération sont leur bonheur ; ils ont le sens de ce qui est supérieur. (Suppression de ce qu’ils ont d’imparfait par la contemplation !)

3. Les esclaves, l’espèce « serve » — : il faut leur créer du bien-être ; la compassion des uns pour les autres.


23.

Celui qui donne, celui qui crée, celui qui enseigne — voilà les précurseurs de celui qui domine.


24.

Toute vertu, toute victoire sur soi-même n’ont de sens que comme préparation de ce qui domine !


25.

Tout sacrifice que fait le dominateur sera compté au centuple.


26.

Quand le chef d’armée, le prince, celui qui est responsable devant lui-même, fait un sacrifice, il faut le vénérer hautement.


27.

La tâche prodigieuse du dominateur qui s’éduque lui-même ; — l’espèce d’homme et de peuple qu’il veut dominer doit trouver en lui son image : c’est là qu’il doit être devenu le maître !


28.

Le grand éducateur est comme la nature : il doit accumuler des obstacles pour que ces obstacles soient surmontés.


29.

Les nouveaux maîtres sont le premier degré du suprême imagier (ils impriment leur type).


30.

Les institutions sont les effets des grands individus et servent de moyen pour incruster et enraciner les grands individus — jusqu’à ce qu’ils portent enfin des fruits.


31.

De fait, les hommes essayent toujours de pouvoir se passer des grands individus, par des corporations, etc… Mais ils dépendent d’une façon absolue de ces modèles.


32.

L’idéal eudémonique et social ramène les hommes en arrière — il crée peut-être une espèce ouvrière très utile — il invente l’esclave idéal de l’avenir, la caste inférieure qui est indispensable !


33.

Droits égaux pour tous — c’est la plus merveilleuse injustice ; car ce sont les hommes supérieurs qui pâtissent de ce régime.


34.

Il ne s’agit pas du tout d’un droit du plus fort, car les plus forts et les plus faibles sont tous égaux en ceci : ils étendent leur puissance autant qu’ils le peuvent.


35.

Nouvelle taxation de l’homme : en première ligne les questions :

combien de puissance y a-t-il en lui ?
combien de multiplicité d’instincts ?
combien de facultés communicantes et réceptives ?

Le dominateur comme type supérieur.


36.

Zarathoustra est heureux que la lutte des castes soit enfin terminée, et que le temps vienne maintenant enfin de la hiérarchie des individus. La haine du système de nivellement démocratique est seulement au premier plan : en somme, il faut se féliciter que l’on en soit enfin arrivé là. Maintenant il peut résoudre sa tâche.

Ses enseignements n’ont été adressés jusqu’à présent qu’à la caste dominante de l’avenir. Ces maîtres de la terre doivent maintenant remplacer Dieu et se créer la confiance profonde et absolue de ceux qui sont dominés. En premier lieu : leur nouvelle sainteté, leur renoncement au bonheur et aux aises. Ils offrent aux inférieurs l’expectative du bonheur et, non pas à eux-mêmes. Ils sauvent ceux qui sont mal venus par la doctrine de la « mort rapide » ; ils offrent des religions et des systèmes selon la place dans la hiérarchie.


37.

Le conflit du dominateur c’est l’amour du plus lointain dans son amour pour le prochain.

Être créateur et être bon, ce ne sont pas là des antinomies, mais c’est une seule et même chose, mais avec des perspectives lointaines ou prochaines.


38.

Le sentiment de la puissance. Rivalité de tous les « moi » pour trouver l’idée qui demeure au-dessus de l’humanité, comme son étoile. Le moi est un primum mobile.


39.

Lutte pour l’utilisation de la puissance qui est représentée dans l’humanité ! Zarathoustra appelle à cette lutte.


40.

Mener à bien notre idéal : — lutter pour la puissance à la façon dont cette lutte découle de l’idéal.


41.

La doctrine du Retour est le point solsticial de l’histoire.


42.

Soudain s’ouvre le domaine épouvantable de la vérité. Il y a une sauvegarde inconsciente, une précaution, une dissimulation, une garantie contre la Connaissance la plus difficile : c’est ainsi que j’ai vécu jusqu’à présent. Je me suis caché quelque chose. Mais l’effort continuel pour enlever des pierres a donné la toute-puissance à mon instinct. Maintenant j’enlève la dernière pierre. La terrible vérité se dresse devant moi.

Conjuration de la vérité du fond de la tombe : — nous avons créé la vérité, nous l’avons éveillée : suprême manifestation du courage et du sentiment de la puissance. Dédain de tout le pessimisme, tel qu’il a existé jusqu’à présent !

Nous luttons avec la vérité, — nous découvrons que le seul moyen de la supporter, c’est précisément de créer un être qui la supporte ; à moins que nous ne préférions de nouveau nous éblouir volontairement et nous rendre aveugle devant elle. Mais, cela, nous ne le pouvons plus !

Nous avons créé la pensée la plus difficile — créons maintenant l’être qui la trouve légère et qu’elle rende bienheureux !

Pour pouvoir créer il faut que nous nous donnions à nous-mêmes une plus grande liberté, une liberté plus grande que celle qui fut jamais accordée ; en vue de cela, délivrance de la morale et allègement par des fêtes. (Pressentiments de l’avenir ! Célébrer l’avenir et non pas le passé ! Écrire poétiquement le mythe de l’avenir ! Vivre dans l’espérance !) Moments bienheureux ! Et ensuite, laisser de nouveau tomber le rideau et diriger les pensées vers des buts prochains et déterminés !


43.

L’humanité doit situer son but au delà d’elle-même, non pas dans un monde-Erreur, mais dans la propre continuation d’elle-même.


44.

Le milieu, c’est chaque fois que naît la volonté de l’avenir : alors le grand événement est à prévoir !


45.

Notre nature, c’est de créer un être plus haut que nous sommes nous-mêmes. Créer au-dessus de nous ! C’est là l’instinct de l’action et de l’œuvre. — De même que toute volonté suppose un but, de même l’homme suppose un être, qui n’est pas présent, mais qui présente le but de son existence. C’est là la liberté de toute volonté ! Dans le but réside l’amour, la vénération, la vision de ce qui est parfait, le désir.


46.

Ma revendication : créer des êtres qui sont élevés au-dessus de toute l’espèce « homme » : il faut sacrifier à ce but soi-même et le « prochain ».

La morale qui a dominé jusqu’à présent avait ses limites dans l’espèce : toutes les morales ont été utiles en ce sens qu’elles ont donné d’abord à l’espèce une stabilité absolue : dès que cette stabilité est atteinte, le but peut être placé plus haut.

L’un des mouvements est inconditionné : le nivellement de l’humanité, les grandes fourmilières humaines, etc.

L’autre mouvement, mon mouvement, est, au contraire, l’accentuation de tous les contrastes et de tous les abîmes, la suppression de l’égalité, la création d’êtres tout-puissants.

Celui-là engendre le dernier homme, mon mouvement engendre le Surhumain. Ce n’est nullement le but de considérer la dernière espèce comme si elle devait être la maîtresse de la première. Tout au contraire les deux espèces doivent coexister, — d’une manière aussi séparée que possible ; l’une ne se préoccupant pas de l’autre, à l’exemple des dieux épicuriens.


47.

L’antipode du Surhumain, c’est le dernier homme : je les ai créés en même temps.


48.

Plus l’individu est libre et déterminé, plus son amour a d’exigences : enfin il finit par aspirer au Surhumain, parce que tout le reste ne satisfait pas son amour.


49.

Au milieu de la voie naît le Surhumain.


50.

J’étais inquiet au milieu des hommes ; j’avais le désir de vivre parmi les hommes et rien ne pouvait me satisfaire. Alors je me suis rendu dans la solitude et j’ai créé le Surhumain. Et lorsque je l’eus créé, j’ai drapé autour de lui le grand voile de devenir et j’ai laissé luire sur lui la clarté de Midi.


51.

« Nous voulons créer un être », nous voulons tous y prendre part, nous voulons l’aimer, nous voulons tous le couvert — et, à cause de lui, nous honorer et nous estimer.

Il faut que nous ayons un but à cause duquel nous nous aimions tous les uns les autres ! Tous les autres buts sont dignes d’être détruits !


52.

Les plus forts de corps et d’âme sont les meilleurs — principe pour Zarathoustra. Déduire d’eux la morale supérieure, celle des créateurs — Zarathoustra veut refaire l’homme à son image — ceci est sa loyauté.


53.

Zarathoustra apparaît au génie comme l’incarnation de sa pensée.


54.

La solitude est nécessaire pour un temps afin que l’être s’amplifie et s’imprègne — qu’il guérisse et qu’il devienne dur.

Nouvelle forme de la communauté : s’affirmant d’une façon guerrière. Autrement l’esprit s’affaiblit. Non point seulement des « jardins » et la « fuite devant les masses ». La guerre (mais sans poudre !) entre des idées différentes ! et les maîtres de ces idées !

Nouvelle noblesse par la sélection. Les cérémonies pour la fondation de familles.

Diviser autrement la journée ; l’exercice physique pour tous les âges de la vie. La lutte considérée comme un principe.

L’amour sexuel considéré comme la lutte pour le principe qui est dans le devenir, dans ce qui vient. — « Dominer » est enseigné et exercé, la dureté aussi bien que la douceur. Dès que l’on a atteint la maîtrise dans une condition, il faut aspirer à une condition nouvelle.

Se laisser instruire par les méchants et leur donner, à eux aussi, l’occasion de la lutte. Les dégénérés sont à utiliser. — Le droit à la punition doit consister en ceci que le malfaiteur peut être utilisé comme sujet d’expérience (pour un nouveau mode de nutrition) : ceci sanctifie la punition que l’on peut user de quelqu’un pour le plus grand bien de ce qui doit venir.

Nous ménageons notre nouvelle communauté, parce qu’elle est le pont vers notre nouvel idéal de l’avenir. C’est pour elle que nous travaillons et que nous faisons travailler les autres.


55.

Trouver la mesure et le moyen pour aspirer au-delà de l’humanité : il convient de trouver l’espèce d’homme la plus haute et la plus vigoureuse ! Représenter sans cesse la tendance supérieure dans les petites choses ; la perfection, la maturité, la santé florissante, le doux rayonnement de la force. Travailler comme un artiste à l’œuvre quotidienne, mener chaque tâche jusqu’à la perfection. S’avouer la probité dans le motif comme il convient au puissant.


56.

Pas d’impatience ! Le Surhumain est votre prochain degré ! Pour cela, pour cette limitation, il faut de la modération et de la virilité.

Hausser l’homme au-dessus de lui-même, comme ont fait les Grecs — pas de phantasmes incorporels. Il convient de supprimer l’esprit supérieur lié à un caractère faible et nerveux. But : développement supérieur de tout le corps, et non pas seulement du cerveau.


57.

« L’homme est quelque chose qui doit être surmonté » : — il convient de regarder à l’allure : les Grecs sont admirables, sans hâte. — Mes précurseurs : Héraclite, Empédocle, Spinosa, Gœthe.


58.

1. Mécontentement avec nous-mêmes. Antidote contre le repentir. La transformation des tempéraments p.ex. par les anorganiques). La bonne volonté dans ce mécontentement. Attendre sa soif et la laisser devenir complète, avant de vouloir découvrir sa source.

2. Transformer la mort pour en faire un moyen de victoire et de triomphe.

3. La maladie ; comment il faut se comporter à son égard. La liberté de la mort.

4. L’amour sexuel comme moyen pour atteindre l’idéal (l’aspiration à périr dans son contraire). L’amour de la divinité qui souffre.

5. La reproduction comme l’acte le plus sacré. Grossesse ; création de l’homme et de la femme qui, dans l’enfant, veulent jouir de leur unité et élever un monument à leur communion.

6. La pitié comme un danger. Créer les occasions pour que chacun puisse s’aider lui-même et qu’il soit libre d’accepter d’être aidé.

7. L’éducation vers le mal, pour susciter son propre « démon ».

8. La guerre intérieure, comme « évolution ».

9. La « conservation de l’espèce » et l’idée de l’éternel Retour.


59.

Doctrine principale : parvenir, à chaque degré, à le perfection et au sentiment du bien-être. Ne pas faire de bonds.

D’abord la législation. Après la promesse du Surhumain, la doctrine de l’éternel Retour est épouvantable. Maintenant elle est supportable !


60.

La vie elle-même a créé cette pensée, la plus difficile pour la vie, elle veut dépasser son suprême obstacle.

Il faut vouloir s’anéantir pour pouvoir redevenir, — d’un jour à l’autre. Transformation à travers mille âmes — que ce soit là ta vie, que ce soit là ta destinée ! Et, en fin de compte, vouloir, encore une fois, toute cette série !


61.

Que nous puissions supporter notre immortalité — ce serait là la chose suprême.


62.

Le moment où j’ai conçu l’éternel Retour est immortel. Et, à cause de ce moment, je supporte l’éternel Retour.


63.

La doctrine de l’éternel Retour est écrasante, à première vue, pour les plus nobles ; elle est, en apparence, le moyen de les exterminer, — car il reste les natures plus médiocres et moins nuisibles ! « Il faut étouffer cette doctrine et tuer Zarathoustra. »


64.

Hésitation des disciples. « Nous arriverons déjà à nous accommoder de cette doctrine, mais elle nous servira à détruire le grand nombre ! »

Zarathoustra se met à rire : « Vous devez être le marteau, je vous ai donné le marteau en main. »


65.

Je ne vous parle pas, comme je parlerais au peuple. Pour ceux-là la première chose est de se mépriser et de se détruire, la seconde de se mépriser et de se détruire les uns les autres !


66.

« Ma volonté de faire le bien me force à me taire tout à fait. Mais ma volonté du Surhumain m’ordonne de parler et de sacrifier même les amis. »

« Je veux façonner et transformer, vous et moi, autrement comment le supporterai-je ? »


67.

Histoire de l’homme supérieur. Le dressage de l’homme meilleur est infiniment plus douloureux. Démontrer l’idéal des sacrifices nécessaires chez Zarathoustra. L’abandon du pays natal, de la famille, de la patrie. Vivre sous le mépris de la moralité dominante. Supplice des expériences et des méprises. Abandon de toutes les jouissances qu’offrait l’ancien idéal (on leur trouve, sur la langue, soit une saveur hostile, soit une saveur étrangère).


68.

Qu’est-ce qui prêtait aux choses un sens, une valeur, une signification ? Le cœur créateur qui désirait et qui, dans son désir, s’est mis à créer. Il créa le plaisir et la peine. Il voulut aussi se rassasier de la peine. Il faut que nous prenions sur nous toute souffrance qui a jamais été soufferte, par les hommes et par les animaux, il faut que nous donnions à cette souffrance un caractère affirmateur et que nous ayons un but qui lui prête de la raison.


69.

Doctrine principale : Nous avons le pouvoir d’interpréter la souffrance comme une bénédiction, le poison comme une nourriture. La volonté de souffrir.


70.

La grandeur héroïque, seule condition de celui qui prépare. (Aspiration à une distinction absolue comme moyen de se supporter.)

Nous ne devons pas vouloir une condition unique, mais nous devons vouloir devenir des êtres périodiques — pareils à l’existence.

Indifférence absolue vis-à-vis de l’opinion des autres (parce que nous connaissons leurs mesures et leurs poids), mais si on la considère comme une opinion au sujet de soi-même, elle est un objet de pitié.


71.

Les disciples doivent réunir trois qualités : être véridiques, vouloir et pouvoir se communiquer, posséder la même connaissance.


72.

Toutes les espèces d’hommes supérieurs, leur détresse et leur dépérissement (différents exemples, citer Dühring, détérioré par l’isolement). Dans l’ensemble, la destinée des hommes supérieurs à notre époque, la façon dont ils paraissent condamnés à l’extinction : comme un grand cri de détresse vient à l’oreille de Zarathoustra. Toutes les formes de la folle dégénérescence des natures supérieures (par exemple le nihilisme) s’approchent de lui.


73.


HOMMES SUPÉRIEURS QUI, DANS LEUR DÉTRESSE, VIENNENT À ZARATHOUSTRA.

Tentation de retraite, avant qu’il en soit temps, — par l’invitation à la pitié.

1. L’inquiet, le vagabond, le voyageur, qui a désappris d’aimer son peuple, parce qu’il aime beaucoup de peuples, — le bon Européen.

2. Le sombre et ambitieux fils du peuple, farouche, solitaire, prêt à tout, qui choisit la solitude pour ne pas être destructeur, — il s’offre comme instrument.

3. Le plus laid des hommes, qui est obligé de se parer (sens historique) et qui cherche sans cesse un nouveau vêtement : il veut rendre son aspect supportable et finit par aller dans la solitude pour ne pas être vu, — il a honte.

4. L’adorateur des faits (« le cerveau de la sang-sue » ), la conscience intellectuelle la plus subtile, affligé d’une mauvaise conscience par excès, — il veut être débarrassé de lui-même.

5. Le poète, aspirant au fond à une sauvage liberté ; choisit la solitude et la sévérité de la Connaissance.

6. L’inventeur de nouveaux remèdes enivrants, le musicien, l’enchanteur qui finit par se jeter aux pieds d’un cœur aimant pour s’écrier : « Ne venez pas à moi, c’est à celui-là que je veux vous conduire. »

Les hommes trop sobres qui ont un désir de l’ivresse qu’ils ne peuvent satisfaire. Ceux qui ont dépassé l’excès de sobriété.

7. Le génie (considéré comme accès de folie), glacé faute d’amour. « Je ne suis ni un génie ni un dieu. » Grande tendresse : « Il faut l’aimer davantage ! »

8. Le riche qui a tout donné et qui demande à chacun : «  Y a-t-il chez toi de l’abondance ? Donne-moi ma part ! » — le riche mendiant.

9. Les rois renonçant à régner ! « Nous cherchons celui qui est plus digne de régner ! » — Contre « l’égalité » : le grand homme fait défaut et par conséquent la vénération.

10. Le comédien du bonheur.

11. Le devin pessimiste, qui sent partout la fatigue.

12. Le fou de la grande ville.

13. Le jeune homme de la montagne.

14. La femme (qui cherche l’homme).

15. L’ouvrier et l’arriviste, envieux et amaigri.

16. Les bons.

17. Les pieux.

18. Les saints qui s’honorent eux-mêmes.

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et leur folie : « pour Dieu » c’est-à-dire : « pour moi »



74.

« Je vous ai donné la pensée la plus lourde : peut-être fera-t-elle périr l’humanité, peut-être celle-ci s’élèvera-t-elle par ce fait que les éléments surmontés, hostiles à la vie, sont éliminés. » — « Ne pas en vouloir à la vie, mais à vous ! » — Détermination de l’homme supérieur en tant que créateur. Organisation des hommes supérieurs, éducation de ceux qui régneront un jour. « Votre prépondérance doit se réjouir d’elle-même en dominant et en façonnant. » — « Non seulement l’homme, mais encore le Surhumain, reviennent éternellement. »


75.

La souffrance typique du réformateur et aussi ses consolations. Les sept solitudes.

Il est comme au-dessus des temps : sa hauteur lui procure des relations avec les solitaires et les méconnus de tous les temps.

Il se défend seulement encore au moyen de sa beauté.

Il pose sa main sur le millénaire qui va venir.

Son amour grandit avec l’impossibilité où il se trouve de faire le bien par le moyen de cet amour.


76.

L’état d’esprit de Zarathoustra n’est pas la folle impatience du Surhumain. Il est tranquille, il peut attendre. Mais toute action a pris un sens, étant le chemin et le moyen pour y aboutir. Cette action doit être bien faite, d’une façon parfaite.

Tranquillité du grand fleuve ! Sanctification de la plus petite chose ! Toutes les inquiétudes, tous les désirs violents, tous les dégoûts doivent être exposés dans la troisième partie et surmontés !

La douceur, la bienveillance, etc., dans la première et seconde partie — comme l’indice de la force qui n’est pas encore sûre d’elle-même !

Avec la guérison de Zarathoustra, César se dresse, implacable, plein de bonté. Entre la faculté d’être créateur, la bonté et la sagesse, l’abîme est détruit.

La clarté, le calme, pas de désir exagéré, le bonheur dans le moment bien employé, éternisé !


77.

Zarathoustra III : « Moi-même, je suis heureux. » — Lorsqu’il a quitté les hommes il retourne à lui-même. C’est comme un nuage qui se dissipe autour de lui. Le type de la vie, telle que le Surhumain doit la mener : un dieu épicurien.

Une divine souffrance, tel est le contenu du troisième Zarathoustra.

La condition humaine du législateur n’est amenée que comme un exemple.

Son amour violent pour ses amis lui apparaît comme une maladie, — il est de nouveau tranquille.

Lorsque les invitations viennent, il se dérobe doucement.


78.

Dans la quatrième partie il est nécessaire de dire exactement pourquoi le temps du grand Midi vient maintenant. Il s’agit donc de faire une description de l’époque, conditionnée par les visites, mais interprétée par Zarathoustra.

Dans la quatrième partie, il est nécessaire de dire exactement pourquoi « le peuple des élus » devait d’abord être créé — ce sont les natures supérieures, bien venues, en opposition avec les natures mal venues (caractérisées par les visites) : à celles-là seulement Zarathoustra peut communiquer les derniers problèmes, à elles seulement il peut faire appel pour une activité en faveur de ses théories (elles sont assez fortes, assez bien portantes et assez dures, avant tout assez nobles !) il peut donner en main le marteau qui régnera sur la terre.


79.

L’harmonie du Créateur, de l’Amant, du Connaisseur dans la puissance.


80.

« L’amour seul doit être juge » — (l’amour qui crée, qui s’oublie lui-même dans son œuvre).


81.

Zarathoustra ne peut rendre heureux qu’une fois que la hiérarchie est établie. Celle-ci est enseignée en premier lieu.

La hiérarchie, appliquée en un système de gouvernement de la terre : les maîtres de la terre, en fin de compte, une nouvelle caste dominante. De cette caste naît, de ci de là, un dieu tout à fait épicuréen, le Surhumain, le transfigurateur de l’existence.

La conception surhumaine du monde. Dionysos. Revenir, avec amour, de ce grand éloignement, vers le plus petit et le plus humble, — Zarathoustra bénissant tous les événements de sa vie et mourant en bénissant.


82.

Nous devons cesser d’être des hommes qui prient, pour devenir des hommes qui bénissent !


FRÉDÉRIC NIETZSCHE
(Traduit par HENRI ALBERT.)