Précis du siècle de Louis XV/Chapitre 27

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Chapitre 27

voyage de l’amiral Anson autour du globe.

la France ni l’Espagne ne peuvent être en guerre avec l’Angleterre, que cette secousse donnée à l’Europe, ne se fasse sentir aux extrêmités du monde. Si l’industrie et l’audace de nos nations modernes ont un avantage sur le reste de la terre et sur toute l’antiquité, c’est par nos expéditions maritimes. On n’est pas assez étonné peut-être de voir sortir des ports de quelques petites provinces inconnues autrefois aux anciennes nations civilisées, des flottes dont un seul vaisseau eût détruit tous les navires des anciens grecs et des romains. D’un côté ces flottes vont au delà du Gange se livrer des combats à la vue des plus puissants empires, spectateurs tranquilles d’un art et d’une fureur qui n’ont point encore passé jusqu’à eux. De l’autre elles vont au delà de l’Amérique se disputer des esclaves dans un nouveau monde. Rarement le succès est-il proportionné à ces entreprises, non-seulement parce qu’on ne peut prévoir tous les obstacles, mais parce qu’on n’emploie presque jamais d’assez grands moyens. L’expédition de l’amiral Anson

est une preuve de ce que peut un homme intelligent et ferme, malgré la faiblesse des préparatifs, et la grandeur des dangers. On se souvient que, quand l’Angleterre déclara la guerre à l’Espagne en 1739, le ministere de Londres envoya l’amiral Vernon vers le Mexique, qu’il y détruisit Porto-Bello, et qu’il manqua Carthagene. On destinait dans le même-temps George Anson à faire une irruption dans le Pérou, par la mer du Sud, afin de ruiner, si on pouvait, ou du moins d’affaiblir par les deux extrêmités, le vaste empire que l’Espagne a conquis dans cette partie du monde. On fit Anson commodore, c’est-à-dire, chef d’escadre ; on lui donna cinq vaisseaux, une espece de petite frégate de huit canons, portant environ cent hommes, et deux navires chargés de provisions et de marchandises ; ces deux navires étaient destinés à faire le commerce à la faveur de cette entreprise ; car c’est le propre des anglais de mêler le négoce à la guerre. L’escadre portait quatorze cents hommes d’équipage, parmi lesquels il y avait de vieux invalides, et deux cents jeunes gens de recrue ; c’était trop peu de forces, et on les fit encore partir trop tard. Cet armement ne fut en haute mer qu’à la fin de septembre 1740. Il prend sa route par l’isle de Madere qui appartient au Portugal. Il s’avance aux isles du Cap-Verd, et range les côtes du Brésil. On se reposa dans une petite isle nommée Sainte Catherine, couverte en tout temps de verdure et de fruits, à 27 degrés de latitude australe ; et après avoir ensuite côtoyé le pays froid et inculte des patagons, sur lequel on a débité tant de fables, le commodore entra sur la fin de février 1741 dans le détroit de le maire ; ce qui fait plus de cent degrés de latitude, franchis en moins de cinq mois. La petite chaloupe de huit canons, nommée le tryal, l’épreuve, fut le premier navire de cette espece, qui osa doubler le Cap-Horn. Elle s’empara depuis dans la mer du Sud d’un bâtiment espagnol de six cents tonneaux, dont l’équipage ne pouvait comprendre comment il avait été pris par une barque venue d’Angleterre dans l’océan pacifique. Cependant, en doublant le Cap-Horn, après avoir passé le détroit de le maire, des tempêtes extraordinaires battent les vaisseaux d’ Anson , et les dispersent. Un scorbut d’une nature affreuse fait périr la moitié de l’équipage ; le seul vaisseau du commodore aborde l’isle déserte de Fernandez, dans la mer du Sud, en remontant vers le tropique du Capricorne. Un lecteur raisonnable, qui voit avec quelque horreur ces soins prodigieux que prennent les hommes pour se rendre malheureux, eux et leurs semblables, apprendra peut-être avec satisfaction, que George Anson trouvant dans cette isle déserte le climat le plus doux, et le terrein le plus fertile, y sema des légumes et des fruits, dont il avait apporté les semences et les noyaux, et qui bientôt couvrirent l’isle entiere. Des espagnols qui y relâcherent quelques années après, ayant été faits depuis prisonniers en Angleterre, jugerent qu’il n’y avait qu’ Anson qui eût pu réparer par cette attention généreuse, le mal que fait la guerre, et ils le remercierent comme leur bienfaicteur. On trouva sur la côte beaucoup de lions de mer, dont les mâles se battent entr’eux pour les femelles ; et on fut étonné d’y voir dans les plaines des chevres qui avaient les oreilles coupées, et qui par-là servirent de preuve aux aventures d’un anglais, nommé Shelkirst , qui, abandonné dans cette isle, y avait vécu seul plusieurs années. Qu’il soit permis d’adoucir par ces petites circonstances la tristesse d’une histoire qui n’est qu’un recit de meurtres et de calamités. Une observation plus intéressante fut celle de la variation de la boussole, qu’on trouva conforme au systême de Halley . L’aiguille aimentée suivait exactement la route que ce grand astronome lui avait tracée. Il donna des loix à la matiere magnétique, comme Newton en donna à toute la nature. Et cette petite escadre, qui n’allait franchir des mers inconnues que dans l’espérance du pillage, servait la philosophie sans le savoir. Anson, qui montait un vaisseau de soixante canons, ayant été rejoint par un autre vaisseau de guerre et par cette chaloupe nommée l’ épreuve , fit, en croisant vers cette isle de Fernandez, plusieurs prises assez considérables. Mais bientôt après s’étant avancé jusques vers la ligne équinoxiale, il osa attaquer la ville de Paita, sur cette même côte de l’Amérique. Il ne se servit ni de ses vaisseaux de guerre ni de tout ce qui lui restait d’hommes pour tenter ce coup hardi. Cinquante soldats dans une chaloupe à rames firent l’expédition ; ils abordent pendant la nuit ; cette surprise subite, la confusion et le désordre que l’obscurité redouble, multiplient et augmentent le danger. Le gouverneur, la garnison, les habitans fuient de tous côtés. Le gouverneur va dans les terres rassembler trois cents hommes de cavalerie et la milice des environs. Les cinquante anglais cependant font transporter paisiblement pendant trois jours les trésors qu’ils trouvent dans la douane et dans les maisons. Des esclaves negres, qui n’avaient pas fui, espece d’animaux appartenant au premier qui s’en saisit, aident à enlever les richesses de leurs anciens maîtres. Les vaisseaux de guerre abordent. Le gouverneur n’eut, ni la hardiesse de redescendre dans la ville, et d’y combattre, ni la prudence de traiter avec les vainqueurs pour le rachat de la ville et des effets qui restaient encore. Anson fit réduire Paita en cendres, et partit, ayant dépouillé aussi aisément les espagnols, que ceux-ci avaient autrefois dépouillé les américains. La perte pour l’Espagne fut de plus de quinze cents mille piastres ; le gain pour les anglais, d’environ cent quatre-vingt mille. Ce qui, joint aux prises précédentes, enrichissait déjà l’escadre. Le grand nombre enlevé par le scorbut, laissait encore une plus grande part aux survivants. Cette petite escadre remonta ensuite vis-à-vis Panama, sur la côte où l’on pêche les perles, et s’avança devant Acapulco, au revers du Mexique. Le gouvernement de Madrid ne savait pas alors le danger qu’il courait de perdre cette grande partie du monde. Si l’amiral Vernon , qui avoit assiégé Carthagene sur la mer opposée, eût réussi, il pouvoit donner la main au commodore Anson . L’isthme de Panama était pris à droite et à gauche par les anglais, et le centre de la domination espagnole perdu. Le ministere de Madrid, averti long-temps auparavant, avait pris des précautions qu’un malheur presque sans exemple rendait inutiles. Il prévint l’escadre d’ Anson

par une flotte plus nombreuse, plus forte d’hommes et d’artillerie, sous le commandement de don Joseph Pizarro . Les mêmes tempêtes qui avaient assailli les anglais, disperserent les espagnols avant qu’ils pussent atteindre le détroit de le maire. Non-seulement le scorbut, qui fit périr la moitié des anglais, attaqua les espagnols avec la même furie ; mais des provisions qu’on attendait de Buenos-Ayres n’étant point venues, la faim se joignit au scorbut. Deux vaisseaux espagnols, qui ne portaient que des mourants, furent fracassés sur les côtes ; deux autres échouérent. Le commandant fut obligé de laisser son vaisseau amiral à Buenos-Ayres ; il n’y avait plus assez de mains pour le gouverner, et ce vaisseau ne put être réparé qu’au bout de trois années ; de sorte que le commandant de cette flotte retourna en Espagne en 1746, avec moins de cent hommes qui restaient de deux mille sept cents dont sa flotte était montée : événement funeste qui sert à faire voir que la guerre sur mer est plus dangereuse que sur terre ; puisque sans combattre on y essuie presque toujours les dangers et les extrêmités les plus horribles. Les malheurs de Pizarro laisserent Anson en pleine liberté dans la mer du Sud ; mais les pertes qu’ Anson avait faites de son côté, le mettaient hors d’état de faire de grandes entreprises sur les terres, et sur-tout depuis qu’il eut appris par les prisonniers le mauvais succès du siege de Carthagene, et que le Mexique était rassuré. Anson réduisit donc ses entreprises et ses grandes espérances à se saisir d’un galion immense que le Mexique envoie tous les ans dans les mers de la Chine à l’isle de Manille, capitale des Philippines, ainsi nommées, parce qu’elles furent découvertes sous le regne de Philippe Second . Ce galion chargé d’argent ne serait point parti, si on avait vu les anglais sur les côtes, et il ne devait mettre à la voile, que long-temps après leur départ. Le commodore va donc traverser l’océan pacifique, et tous les climats opposés à l’Afrique, entre notre tropique et l’équateur. L’avarice, devenue honorable par la fatigue et le danger, lui fait parcourir le globe avec deux vaisseaux de guerre. Le scorbut poursuit encore l’équipage sur ces mers, et l’un des deux vaisseaux faisant eau de tous côtés, on est obligé de l’abandonner, et de le brûler au milieu de la mer, de peur que ses débris ne soient portés dans quelques isles des espagnols, et ne leur deviennent utiles. Ce qui restait de matelots et de soldats sur ce vaisseau, passe dans celui d’ Anson , et le commodore n’a plus de son escadre que son seul vaisseau, nommé le centurion, monté de soixante canons, suivi de deux especes de chaloupes. Le centurion échappé seul à tant de dangers, mais délabré lui-même, et ne portant que des malades, relâche pour son bonheur dans une des isles Marianes, qu’on nomme Tinian, alors presqu’entiérement déserte ; peuplée n’a guere de trente mille ames, mais dont la plupart des habitans avaient péri par une maladie épidémique, et dont le reste avait été transporté dans une autre isle par les espagnols. Le séjour de Tinian sauva l’équipage. Cette isle plus fertile que celle de Fernandez, offrait de tous côtés en bois, en eau pure, en animaux domestiques, en fruits, en légumes, tout ce qui peut servir à la nourriture, aux commodités de la vie, et au radoub d’un vaisseau. Ce qu’on trouva de plus singulier, est un arbre dont le fruit ressemble pour le goût au meilleur pain ; trésor réel, qui, transplanté, s’il se pouvait, dans nos climats, serait bien préférable à ces richesses de convention, qu’on va ravir parmi tant de périls au bout de la terre. De cette isle on rangeait celle de Formose : il cingle vers la Chine à Macao, à l’entrée de la riviere de Canton, pour radouber le seul vaisseau qui lui reste. Macao appartient depuis cent cinquante ans aux portugais. L’empereur de la Chine leur permit de bâtir une ville dans cette petite isle qui n’est qu’un rocher, mais qui leur était nécessaire pour le commerce. Les chinois n’ont jamais violé depuis ce tems les privileges accordés aux portugais. Cette fidélité devait, ce me semble, désarmer l’auteur anglais qui a donné au public l’histoire de l’expédition de l’amiral Anson . Cet historien, d’ailleurs judicieux, instructif et bon citoyen, ne parle des chinois, que comme d’un peuple méprisable, sans foi et sans industrie. Quant à leur industrie, elle n’est en rien de la nature de la nôtre : quant à leurs mœurs, je crois qu’il faut plutôt juger d’une puissante nation par ceux qui sont à la tête, que par la populace des extrêmités d’une province. Il me paraît que la foi des traités, gardée par le gouvernement pendant un siecle et demi, fait plus d’honneur aux chinois, qu’ils ne reçoivent de honte de l’avidité et de la fourberie d’un vil peuple d’une côte de ce vaste empire. Faut-il insulter la nation la plus ancienne et la plus policée de la terre, parce que quelques malheureux ont voulu dérober à des anglais par des larcins et par des gains illicites, la vingt-millieme partie tout au plus de ce que les anglais allaient voler par force aux espagnols dans la mer de la Chine ? Il n’y a pas long-temps que les voyageurs éprouvaient des vexations beaucoup plus grandes dans plus d’un pays de l’Europe. Qu’auroit dit un chinois, si, ayant fait naufrage sur les côtes de l’Angleterre, il avait vu les habitans courir en foule s’emparer avidement à ses yeux de tous ses effets naufragés ? Le commodore ayant mis son vaisseau en très-bon état à Macao, par le secours des chinois ; et ayant reçu sur son bord quelques matelots indiens, et quelques hollandais qui lui parurent des hommes de service, il remet à la voile, feignant d’aller à Batavia, le disant même à son équipage, mais n’ayant en effet d’autre objet que de retourner vers les Philippines, à la poursuite de ce galion qu’il présumait être alors dans ces parages. Dès qu’il est en pleine mer, il fait part de son projet à tout son monde. L’idée d’une si riche prise les remplit de joie et d’espérance, et redoubla leur courage. Enfin le 9 juin 1743, on découvre ce vaisseau tant desiré ; il avançait vers Manille, monté de soixante et quatre canons, dont vingt-huit n’étaient que de quatre livres de balle à cartouche. Cinq cents cinquante hommes de combat composaient l’équipage. Le trésor qu’il portait n’était que d’environ quinze cents mille piastres en argent avec de la cochenille, parce que tout le trésor qui est d’ordinaire le double, ayant été partagé, la moitié avait été portée sur un autre galion. Le commodore n’avait sur son vaisseau le centurion, que deux cents quarante hommes. Le capitaine du galion ayant apperçu l’ennemi, aima mieux hasarder le trésor, que perdre sa gloire, en fuyant devant un anglais, et fit force de voiles hardiment pour le venir combattre. La fureur de ravir des richesses, plus forte que le devoir de les conserver pour son roi ; l’expérience des anglais et les manœuvres savantes du commodore, lui donnerent la victoire. Il n’eut que deux hommes tués dans le combat ; le galion perdit soixante et sept hommes tués sur les ponts, et il eut quatre-vingt-quatre blessés. Il lui restait encore plus de monde qu’au commodore ; cependant il se rendit. Le vainqueur retourna à Canton avec cette riche prise ; il y soutint l’honneur de sa nation en refusant de payer à l’empereur de la Chine les impôts que doivent tous les navires étrangers. Il prétendait qu’un vaisseau de guerre n’en devait pas : sa conduite en imposa. Le gouverneur de Canton lui donna une audience, à laquelle il fut conduit à travers deux haies de soldats au nombre de dix mille ; après quoi il retourna dans sa patrie par les isles de la Sonde et par le cap de Bonne-Espérance. Ayant ainsi fait le tour du monde en victorieux, il aborda en Angleterre le 4 juin 1744, après un voyage de trois ans et demi. Il fit porter à Londres en triomphe sur trente deux chariots, au son des tambours et des trompettes, et des acclamations de la multitude, les richesses qu’il avait conquises. Ses prises se montaient en argent et en or, à dix millions, monnoie de France, qui furent le prix du commodore, de ses officiers, des matelots et des soldats, sans que le roi entrât en partage du fruit de leurs fatigues et de leur valeur. Ces richesses circulant bientôt dans la nation, contribuerent à lui faire supporter les frais immenses de la guerre. De simples corsaires firent des prises encore plus considérables : le capitaine Talbot prit avec son seul vaisseau deux navires français, qu’il crut d’abord venir de la Martinique, et ne porter que des marchandises communes. Mais ces deux bâtiments malouins avaient été fretés par les espagnols, avant que la guerre eût été déclarée entre la France et l’Angleterre ; ils croyaient revenir en sûreté. Un espagnol qui avait été gouverneur du Pérou, était sur l’un de ces vaisseaux, et tous les deux rapportaient des trésors en or, en argent, en diamans et en marchandises précieuses. Cette prise était estimée vingt-six millions de livres. L’équipage du corsaire fut si étonné de ce qu’il voyait, qu’il ne daigna pas prendre les bijoux que chaque passager espagnol portait sur soi. Il n’y en avait presque aucun qui n’eût une épée d’or et un diamant au doigt : on leur laissa tout. Et quand Talbot eut amené ses prises au port de Kingsale en Irlande, il fit présent de vingt guinées à chacun des matelots et des domestiques espagnols. Le butin fut partagé entre deux vaisseaux corsaires ; dont l’un qui était compagnon de Talbot

avait poursuivi en vain un autre vaisseau nommé l’espérance, le plus riche des trois. Chaque matelot de ces deux corsaires, eut huit cents cinquante guinées pour sa part : les deux capitaines eurent chacun trois mille cinq cents guinées. Le reste fut partagé entre les associés, après avoir été porté en triomphe de Bristol à Londres, sur quarante-trois chariots. La plus grande partie de cet argent fut prêté au roi même qui en fit une rente aux propriétaires. Cette seule prise valait au delà d’une année du revenu de la Flandre entiere. On peut juger si de telles aventures encourageaient les anglais à aller en course, et relevaient les espérances d’une partie de la nation qui envisageait dans les calamités publiques, des avantages si prodigieux.

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