Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations/Livre 4/2

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Traduction par Germain Garnier, Adolphe Blanqui.
Guillaumin, réédition de 1843 (première édition en 1776) (tome II, pp. 31-63).

En gênant, par de forts droits ou par une prohibition absolue, l’importation de ces sortes de marchandises qui peuvent être produites dans le pays, on assure plus ou moins à l’industrie nationale qui s’emploie à les produire, un monopole dans le mar­ché intérieur.

Ainsi, la prohibition d’importer ou du bétail en vie, ou des viandes salées de l’étranger, assure aux nourrisseurs de bestiaux, en Angleterre, le monopole du marché intérieur pour la viande de boucherie. Les droits élevés mis sur l’importation du blé, lesquels, dans les temps d’une abondance moyenne, équivalent à une prohibition, donnent un pareil avantage aux producteurs de cette denrée. La prohibition d’importer des lainages étrangers est également favorable à nos fabricants de lainages. La fabri­que de soieries, quoiqu’elle travaille sur des matières tirées de l’étranger, vient d’obte­nir dernièrement le même avantage[1]. Les manufactures de toiles ne l’ont pas encore obtenu, mais elles font de grands efforts pour y arriver. Beaucoup d’autres classes de fabricants ont obtenu de la même manière, dans la Grande-Bretagne, un monopole complet, ou à peu près, au détriment de leurs compatriotes. La multitude de mar­chandises diverses dont l’importation en Angleterre est prohibée, d’une manière absolue, ou avec des modifications, est fort au-delà de tout ce que pourraient s’ima­giner ceux qui ne sont pas bien au fait des règlements de douanes.

Il n’y a pas de doute que ce monopole dans le marché intérieur ne donne souvent un grand encouragement à l’espèce particulière d’industrie qui en jouit, et que souvent il ne tourne vers ce genre d’emploi une portion du travail et des capitaux du pays, plus grande que celle qui y aurait été employée sans cela. Mais ce qui n’est peut-être pas tout à fait aussi évident, c’est de savoir s’il tend à augmenter l’industrie générale de la société, ou à lui donner la direction la plus avantageuse.

L’industrie générale de la société ne peut jamais aller au-delà de ce que peut en employer le capital de la société. De même que le nombre d’ouvriers que peut occu­per un particulier doit être dans une proportion quelconque avec son capital, de même le nombre de ceux que peuvent aussi constamment tenir occupés tous les mem­bres qui composent une grande société, doit être dans une proportion quelconque avec la masse totale des capitaux de cette société, et ne peut jamais excéder cette pro­por­tion. Il n’y a pas de règlement de commerce qui soit capable d’augmenter l’indus­trie d’un pays au-delà de ce que le capital de ce pays en peut entretenir ; tout ce qu’il peut faire, c’est de faire prendre à une portion de cette industrie une direction autre que celle qu’elle aurait prise sans cela, et il n’est pas certain que cette direction artificielle promette d’être plus avantageuse à la société que celle que l’industrie aurait suivie de son plein gré.

Chaque individu met sans cesse tous ses efforts à chercher, pour tout le capital dont il peut disposer, l’emploi le plus avantageux ; il est bien vrai que c’est son propre bénéfice qu’il a en vue, et non celui de la société ; mais les soins qu’il se donne pour trouver son avantage personnel le conduisent naturellement, ou plutôt nécessaire­ment, à préférer précisément ce genre d’emploi même qui se trouve être le plus avan­tageux à la société[2].

Premièrement, chaque individu tâche d’employer son capital aussi près de lui qu’il le peut et, par conséquent, autant qu’il le peut, il tâche de faire valoir l’industrie natio­nale, pourvu qu’il puisse gagner par là les profits ordinaires que rendent les capitaux, ou guère moins.

Ainsi, à égalité de profits ou à peu près, tout marchand en gros préférera naturelle­ment le commerce intérieur au commerce étranger de consommation, et le commerce étranger de consommation au commerce de transport. Dans le commerce intérieur, il ne perd jamais aussi longtemps son capital de vue que cela lui arrive fréquemment dans le commerce étranger de consommation ; il est bien plus à portée de connaître le caractère des personnes auxquelles il a à se confier, ainsi que l’état de leurs affaires ; et s’il lui arrive d’avoir mal placé sa confiance, il connaît mieux les lois auxquelles il est obligé de recourir. Dans le commerce de transport, le capital du marchand est, pour ainsi dire, partagé entre deux pays étrangers, et il n’y en a aucune partie qui soit dans la nécessité de revenir dans le sien, ni qui soit immédiatement sous ses yeux et à son commandement. Le capital qu’un négociant d’Amsterdam emploie à transporter du blé de Kœnigsberg à Lisbonne, et des fruits et des vins de Lisbonne à Kœnigs­berg, doit, en général, demeurer moitié à Kœnigsberg et moitié à Lisbonne : il n’y en a aucune partie qui ait jamais besoin de venir à Amsterdam. La résidence naturelle de ce négociant devrait être à Kœnigsberg ou à Lisbonne, et il ne peut y avoir que des circonstances particulières qui lui fassent préférer le séjour d’Amsterdam ; en outre, le désagrément qu’il trouve à se voir toujours si éloigné de son capital le détermine, en général, à faire venir à Amsterdam une partie, tant des marchandises de Kœnigsberg destinées pour le marché de Lisbonne, que de celles de Lisbonne qu’il destine pour le marché de Kœnigsberg ; et quoique cette marche l’assujettisse nécessairement à un double embarras de chargement et de déchargement, ainsi qu’au payement de quel­ques droits et à quelques visites de douanes, cependant c’est une charge extraordinaire à laquelle il se résigne volontiers, pour l’avantage seulement d’avoir toujours quelque partie de son capital sous ses yeux et sous sa main ; et c’est ainsi que tout pays qui a une part considérable au commerce de transport devient toujours l’entrepôt ou le mar­ché général des marchandises de tous les différents pays entre lesquels se fait son com­merce. Pour éviter les frais d’un second chargement et déchargement, le mar­chand cherche toujours à vendre, dans le marché intérieur, le plus qu’il peut de mar­chandises de tous ces différents pays ; et ainsi, autant qu’il le peut, il convertit son commerce de transport en commerce étranger de consommation. De même, un mar­chand qui fait le commerce étranger de consommation, et qui rassemble des mar­chandises qu’il destine aux marchés étrangers, se trouvera toujours bien aise, à égalité de profits ou à peu près, d’avoir occasion de vendre autant de ces marchandises qu’il pourra dans le marché intérieur ; il s’épargne d’autant par là les risques et la peine de l’exportation, et ainsi il convertit, autant qu’il est en lui, son commerce étranger de consommation en commerce intérieur. Le marché intérieur est donc, si je puis m’ex­primer ainsi, le centre autour duquel les capitaux des habitants du pays vont tou­jours circulant, et vers lequel ils tendent sans cesse, quoique des causes particulières puis­sent quelquefois les en écarter et les repousser vers des emplois plus éloignés. Or, comme on l’a déjà fait voir[3], un capital employé dans le commerce intérieur met né­ces­sairement en activité une plus grande quantité d’industrie nationale, et fournit de l’occupation et du revenu à un plus grand nombre d’habitants du pays qu’un pareil capital employé au commerce étranger de consommation, et un capital employé dans ce dernier genre de commerce a les mêmes avantages sur un pareil capital placé dans le commerce de transport. Par conséquent, à égalité ou presque égalité de profits, cha­que individu incline naturellement à employer son capital de la manière qui pro­met de donner le plus d’appui à l’industrie nationale, et de fournir de l’occupation et du revenu à un plus grand nombre d’habitants du pays.

En second lieu, chaque individu qui emploie son capital à faire valoir l’industrie nationale, tâche nécessairement de diriger cette industrie de manière que le produit qu’elle donne ait la plus grande valeur possible.

Le produit de l’industrie est ce qu’elle ajoute au sujet ou à la matière à laquelle elle s’applique. Suivant que la valeur de ce produit sera plus grande ou plus petite, les produits de celui qui met l’industrie en œuvre seront aussi plus grands ou plus petits. Or, ce n’est que dans la vue du profit qu’un homme emploie son capital à faire valoir l’industrie et, par conséquent, il tâchera toujours d’employer son capital à faire valoir le genre d’industrie dont le produit promettra la plus grande valeur, ou dont on pourra espérer le plus d’argent ou d’autres marchandises en échange.

Mais le revenu annuel de toute société est toujours précisément égal à la valeur échangeable de tout le produit annuel de son industrie, ou plutôt c’est précisément la même chose que cette valeur échangeable. Par conséquent, puisque chaque individu tâche, le plus qu’il peut, 1° d’employer son capital à faire valoir l’industrie nationale, et 2° de diriger cette industrie de manière à lui faire produire la plus grande valeur possible, chaque individu travaille nécessairement à rendre aussi grand que possible le revenu annuel de la société. À la vérité, son intention, en général, n’est pas en cela de servir l’intérêt public, et il ne sait même pas jusqu’à quel point il peut être utile à la société. En préférant le succès de l’industrie nationale à celui de l’industrie étrangère, il ne pense qu’à se donner personnellement une plus grande sûreté ; et en dirigeant cette industrie de manière à ce que son produit ait le plus de valeur possible, il ne pense qu’à son propre gain ; en cela, comme dans beaucoup d’autres cas, il est conduit par une main invisible à remplir une fin qui n’entre nullement dans ses intentions ; et ce n’est pas toujours ce qu’il y a de plus mal pour la société, que cette fin n’entre pour rien dans ses intentions. Tout en ne cherchant que son intérêt personnel, il travaille souvent d’une manière bien plus efficace pour l’intérêt de la société, que s’il avait réellement pour but d’y travailler. Je n’ai jamais vu que ceux qui aspiraient, dans leurs entreprises de commerce, à travailler pour le bien général, aient fait beaucoup de bon­nes choses. Il est vrai que cette belle passion n’est pas très-commune parmi les mar­chands, et qu’il ne faudrait pas de longs discours pour les en guérir.

Quant à la question de savoir quelle est l’espèce d’industrie nationale que son capi­tal peut mettre en œuvre, et de laquelle le produit promet de valoir davantage, il est évident que chaque individu, dans sa position particulière, est beaucoup mieux à mê­me d’en juger qu’aucun homme d’État ou législateur ne pourra le faire pour lui. L’hom­me d’État qui chercherait à diriger les particuliers dans la route qu’ils ont à tenir pour l’emploi de leurs capitaux, non-seulement s’embarrasserait du soin le plus inutile, mais encore il s’arrogerait une autorité qu’il ne serait pas sage de confier, je ne dis pas à un individu, mais à un conseil ou à un sénat, quel qu’il pût être ; autorité qui ne pourrait jamais être plus dangereusement placée que dans les mains de l’homme assez insensé et assez présomptueux pour se croire capable de l’exercer.

Accorder aux produits de l’industrie nationale, dans un art ou dans un genre de manufacture particulier, le monopole du marché intérieur, c’est en quelque sorte diriger les particuliers dans la route qu’ils ont à tenir pour l’emploi de leurs capitaux et, en pareil cas, prescrire une règle de conduite est presque toujours inutile ou nuisi­ble. Si le produit de l’industrie nationale peut être mis au marché à aussi bon compte que celui de l’industrie étrangère, le précepte est inutile ; s’il ne peut pas y être mis à aussi bon compte, le précepte sera, en général, nuisible, La maxime de tout chef de famille prudent est de ne jamais essayer de faire chez soi la chose qui lui coûtera moins à acheter qu’à faire. Le tailleur ne cherche pas à faire ses souliers, mais il les achète du cordonnier ; le cordonnier ne tâche pas de faire ses habits, mais il a recours au tailleur ; le fermier ne s’essaye à faire ai les uns ni les autres, mais il s’adresse à ces deux artisans et les fait travailler. Il n’y en a pas un d’eux tous qui ne voie qu’il y va de son intérêt d’employer son industrie tout entière dans le genre de travail dans lequel il a quelque avantage sur ses voisins, et d’acheter toutes les autres choses dont il peut avoir besoin, avec une partie du produit de cette industrie, ou, ce qui est la même chose, avec le prix d’une partie de ce produit.

Ce qui est prudence dans la conduite de chaque famille en particulier, ne peut guère être folie dans celle d’un grand empire. Si un pays étranger peut nous fournir une marchandise à meilleur marché que nous ne sommes en état de l’établir nous-mê­mes, il vaut bien mieux que nous la lui achetions avec quelque partie du produit de notre propre industrie, employée dans le genre dans lequel nous avons quelque avan­tage. L’industrie générale du pays étant toujours en proportion du capital qui la met en œuvre, elle ne sera pas diminuée pour cela, pas plus que ne l’est celle des artisans dont nous venons de parler ; seulement, ce sera à elle a chercher la manière dont elle peut être employée à son plus grand avantage. Certainement, elle n’est pas employée à son plus grand avantage quand elle est dirigée ainsi vers un objet qu’elle pourrait acheter à meilleur compte qu’elle ne pourra le fabriquer. Certainement, la valeur de son produit annuel est plus ou moins diminuée quand on la détourne de produire des marchandises qui auraient plus de valeur que celle qu’on lui prescrit de produire. D’après la supposition qu’on vient de faire, cette marchandise pourrait s’acheter de l’étranger à meilleur marché qu’on ne pourrait la fabriquer dans le pays ; par consé­quent, on aurait pu l’acheter avec une partie seulement des marchandises, ou ce qui revient au même, avec une partie seulement du prix des marchandises qu’aurait pro­duites l’industrie nationale, à l’aide du même capital, si on l’eût laissée suivre sa pente naturelle. Par conséquent, l’industrie nationale est détournée d’un emploi plus avanta­geux, pour en suivre un qui l’est moins, et la valeur échangeable de son produit an­nuel, au lieu d’être augmentée, suivant l’intention du législateur, doit nécessaire­ment souffrir quelque diminution à chaque règlement de cette espèce.

À la vérité, il peut se faire qu’à l’aide de ces sortes de règlements, un pays acquiè­re un genre particulier de manufacture plutôt qu’il ne l’aurait acquis sans cela, et qu’au bout d’un certain temps ce genre de manufacture se fasse dans le pays à aussi bon marché ou à meilleur marché que chez l’étranger. Mais quoiqu’il puisse ainsi arriver que l’on porte avec succès l’industrie nationale dans un canal particulier, plutôt qu’elle ne s’y serait portée d’elle-même, il ne s’ensuit nullement que la somme totale de l’in­dustrie ou des revenus de la société puisse jamais recevoir aucune augmentation de ces sortes de règlements. L’industrie de la société ne peut augmenter qu’autant que son capital augmente, et ce capital ne peut augmenter qu’à proportion de ce qui peut être épargné peu à peu sur les revenus de la société et, à coup sûr, ce qui diminue son revenu n’augmentera pas son capital plus vite qu’il ne se serait augmenté de lui-même, si l’on eût laissé le capital et l’industrie chercher l’un et l’autre leurs emplois naturels.

Encore que la société ne pût, faute de quelque règlement de cette espèce, acquérir jamais le genre de manufacture en question, il ne s’ensuivrait pas pour cela qu’elle en dût être un seul moment plus pauvre, dans tout le cours de sa carrière ; il pourrait toujours se faire que, dans tous les instants de sa durée, la totalité de son capital et de son industrie eût été employée (quoiqu’à d’autres objets) de la manière qui était, pour le moment, la plus avantageuse. Ses revenus, dans tous ces instants, pourraient avoir été les plus grands que son capital eût été en état de rapporter, et il se pourrait faire que son capital et son revenu eussent toujours été l’un et l’autre en augmentant avec la plus grande rapidité possible.

Les avantages naturels qu’un pays a sur un autre pour la production de certaines marchandises sont quelquefois si grands, que du sentiment unanime de tout le monde, il y aurait de la folie à vouloir lutter contre eux. Au moyen de serres chaudes, de couches, de châssis de verre, on peut faire croître en Écosse de fort bons raisins, dont on peut faire aussi de fort bon vin avec trente fois peut-être autant de dépense qu’il en coûterait pour s’en procurer de tout aussi bon de l’étranger. Or, trouverait-on bien raisonnable un règlement qui prohiberait l’importation de tous les vins étrangers[4], uniquement pour encourager à faire du vin de Bordeaux et du vin de Bourgogne en Écosse ? Mais s’il y a absurdité évidente à vouloir tourner vers un emploi trente fois plus du capital et de l’industrie du pays, qu’il ne faudrait en mettre pour acheter à l’étranger la même quantité de la marchandise qu’on veut avoir, nécessairement la même absurdité existe (et quoique pas tout à fait aussi choquante, néanmoins exac­tement la même) à vouloir tourner vers un emploi de la même sorte un trentième, ou, si l’on veut, un trois-centième de l’un et de l’autre de plus qu’il n’en faut. Il n’importe nullement, à cet égard, que les avantages qu’un pays a sur l’autre soient naturels ou acquis. Tant que l’un des pays aura ces avantages et qu’ils manqueront à l’autre, il sera toujours plus avantageux pour celui-ci d’acheter du premier, que de fabriquer lui-même. L’avantage qu’a un artisan sur son voisin qui exerce un autre métier, n’est qu’un avantage acquis, et cependant tous les deux trouvent plus de bénéfice à acheter l’un de l’autre, que de faire eux-mêmes ce qui ne concerne pas leur aptitude parti­culière.

Les gens qui tirent le plus grand avantage de ce monopole du marché intérieur, ce sont les marchands et les manufacturiers. La prohibition d’importer du bétail étranger ou des viandes salées, ainsi que les gros droits mis sur le blé étranger, lesquels, dans les temps d’abondance moyenne, équivalent à une prohibition, ne sont pas, à beau­coup près, aussi avantageux aux nourrisseurs de bestiaux et aux fermiers de la Grande-Bretagne, que le sont les autres règlements de la même sorte aux marchands et aux manufacturiers. Les ouvrages de manufactures, et principalement ceux du gen­re le plus fini, se transportent bien plus aisément d’un pays à un autre que le bétail ou le blé. Aussi, c’est à porter et à rapporter des articles de manufactures que le com­mer­ce étranger s’emploie principalement. En fait de manufactures, il ne faut qu’un très-petit bénéfice pour mettre les étrangers à même de vendre au-dessous de nos propres ouvriers, même chez nous. Il en faudrait un très-considérable pour les mettre dans le cas d’en faire autant à l’égard du produit brut du sol. Si l’on venait à permettre la libre impor­tation des ouvrages des fabriques étrangères, plusieurs des manufactures de l’inté­rieur en souffriraient vraisemblablement ; peut-être quelques-unes d’elles en se­raient totalement ruinées, et une partie considérable des capitaux et de l’industrie employés aujourd’hui dans nos fabriques serait forcée de chercher un autre emploi. Mais on permettrait la plus libre importation du produit brut du sol que l’agriculture du pays ne ressentirait aucun effet semblable[5].

Si jamais, par exemple, on laissait une pareille liberté à l’importation du bétail étran­ger, il y en aurait si peu d’importé, que le commerce de nourrisseur de bestiaux dans ce pays s’en ressentirait bien peu. Le bétail en vie est peut-être la seule mar­chan­dise dont le transport soit plus coûteux par mer que par terre. Par terre, il se transporte lui-même au marché. Par mer, non-seulement le transport des bestiaux, mais encore celui de la nourriture et de l’eau qu’il faut embarquer avec eux, ne laissent pas que d’en­traîner des frais et beaucoup d’embarras. À la vérité, le trajet si court entre l’Irlan­de et la Grande-Bretagne rend plus facile l’importation du bétail d’Irlande. Mais quand même la libre importation de ce bétail, qui vient d’être permise pour un temps limité seulement, serait rendue perpétuelle, elle ne causerait pas un grand dommage aux nourrisseurs de bestiaux de la Grande-Bretagne. Ces parties de la Grande-Bretagne qui bordent la mer d’Irlande sont toutes des pays d’herbages. Ce ne serait jamais pour leur usage que le bétail d’Irlande pourrait être importé, mais il faudrait le conduire à travers ces pays qui sont fort étendus, avec beaucoup de frais et beaucoup d’embarras, avant qu’il pût arriver à un marché qui lui fût propre. Des bestiaux gras ne pourraient pas faire une aussi longue route ; on ne pourrait donc importer que des bes­tiaux maigres. Or, une pareille importation ne pourrait pas préjudicier à l’intérêt des pays qui nourrissent et engraissent du bétail, et leur serait même plutôt avantageuse, en réduisant le prix du bétail maigre, mais elle toucherait seulement aux intérêts des pays qui font des élèves[6]. Le petit nombre de bestiaux irlandais importés depuis la permission, joint au bon prix auquel le bétail maigre continue encore à se vendre, semblent des preuves convaincantes que la libre importation du bétail d’Irlande n’aurait vraisemblablement jamais aucun effet bien sensible sur le commerce même des pays de la Grande-Bretagne qui font des élèves. À la vérité, on dit qu’en Irlande les gens du peuple se sont quelquefois opposés par la violence à la sortie des bestiaux de leur pays ; mais si les exportateurs avaient trouvé de grands profits à continuer ce commerce, ayant déjà la loi pour eux, ils auraient bien su faire cesser cette opposition populaire.

D’ailleurs, les pays qui font commerce sur l’engrais des bestiaux doivent avoir déjà reçu un très-haut degré d’amélioration, tandis que ceux dont le commerce consiste à faire des élèves sont en général des pays incultes. Le haut prix du bétail maigre, en augmentant la valeur des terres incultes, est comme une sorte de grati­fication contre la culture. Un pays qui serait partout richement cultivé aurait plus d’avantage à importer son bétail maigre de l’étranger, que d’en élever chez soi. Aussi dit-on que c’est la maxime suivie aujourd’hui dans la province de Hollande. Il est vrai que les montagnes d’Écosse, celles du pays de Galles et du Northumberland sont des pays peu susceptibles d’amélioration, et que la nature semble avoir destinés à faire des élèves de bestiaux pour la Grande-Bretagne. La plus grande liberté donnée à l’im­portation du bétail étranger aurait pour tout effet d’empêcher que ces pays qui font des élèves ne prissent avantage de l’accroissement de population du reste du royaume et des progrès de son amélioration, qu’ils ne fissent monter leurs prix à un point exorbitant, et ne levassent ainsi un véritable impôt sur toutes les parties du pays plus améliorées et mieux cultivées.

De même, la plus grande liberté dans l’importation des viandes salées aurait tout aussi peu d’effet sur le commerce des nourrisseurs de bestiaux de la Grande-Bretagne, que celle du bétail en vie. Non-seulement les viandes salées sont une marchandise d’un gros volume, mais, comparées aux viandes fraîches, c’est une marchandise de bien moindre qualité et à la fois plus chère, puisqu’elle coûte plus de travail et de dépense. Elles ne pourraient donc jamais venir en concurrence avec les viandes fraî­ches du pays, mais tout au plus avec ses viandes salées. On pourrait s’en servir à ravitailler des vaisseaux pour des voyages de long cours et pour d’autres usages sem­blables, mais elles ne pourraient jamais faire une partie considérable de la nour­riture du peuple. Ce qui prouve bien par expérience que nos nourrisseurs n’en ont rien à craindre, c’est la petite quantité de viandes salées importées d’Irlande, depuis qu’on en a rendu l’exportation libre. Il ne paraît pas que le prix de la viande de boucherie s’en soit jamais ressenti d’une manière notable.

La liberté même de l’importation du blé étranger ne toucherait que très-peu à l’intérêt des fermiers de la Grande-Bretagne. Le blé est une marchandise d’un bien plus grand encombrement que la viande de boucherie. Une livre de blé est aussi chère à un denier, qu’une livre de viande à quatre. La petite quantité de blé étranger im­porté, même dans les temps de la plus grande cherté, peut bien rassurer nos fermiers contre les suites d’une liberté illimitée d’importation. La quantité moyenne importée, une année dans l’autre, ne monte, suivant l’auteur très-instruit du Traité sur le com­merce des blés, qu’à 23728 quarters de grains de toute espèce, et ne va pas au-delà d’un 571e de la consommation annuelle[7]. Mais, comme la prime sur le blé occa­sionne une plus grande exportation dans les années d’abondance, elle doit par suite occasionner, dans les années de cherté, une importation plus forte que celle qui aurait lieu sans cela. Elle est cause que l’abondance d’une année ne sert plus à balancer la disette d’une autre ; et comme elle augmente nécessairement la quantité moyenne des exportations, il faut bien pareillement qu’elle augmente d’autant la quantité moyenne des importations, l’état étant supposé le même. S’il n’y avait pas de prime, comme on exporterait moins de blé, il est vraisemblable qu’il y en aurait aussi moins d’importé, année commune, qu’il n’y en a à présent. Les marchands de blé, ceux qui font le commerce d’en porter et d’en rapporter entre la Grande-Bretagne et l’étranger, auraient moins d’occupation et pourraient en souffrir beaucoup ; mais les propriétaires de la campagne et les fermiers en souffriraient très-peu. Aussi, c’est chez les mar­chands de blé et non chez les propriétaires ni les fermiers que j’ai remarqué les plus grandes inquiétudes sur le renouvellement et la continuation de la prime.

Les propriétaires de biens de campagne et les fermiers peuvent se glorifier d’être, de toutes les classes, la moins infectée du misérable esprit de monopole[8]. Vous voyez quelquefois un entrepreneur d’une grande fabrique s’alarmer si une autre fabrique du même genre vient s’établir à vingt milles de la sienne. Le Hollandais[9] entrepreneur de la manufacture de draps d’Abbeville stipula qu’aucune manufacture du même genre ne pourrait s’établir à trente lieues à la ronde de cette ville. Les propriétaires et fer­miers, au contraire, sont, en général, plutôt disposés à favoriser qu’à gêner la culture et l’amélioration des domaines et des fermes de leurs voisins. Ils n’ont pas leurs secrets, comme la plupart des manufacturiers ont les leurs ; mais, en général, s’ils connaissent quelque pratique nouvelle qu’ils aient trouvée avantageuse, ils sont plutôt curieux de la communiquer à leurs voisins et de la propager le plus qu’ils peuvent. Pius quœstus, dit Caton l’ancien, stabilissimusque, minimèque invidiosus ; minimèque malè cogitantes sunt, qui in eo studio occupati sunt. Les propriétaires de campagne et les fermiers, dispersés en différents endroits du pays, ne peuvent se concerter entre eux aussi aisément que les marchands et les manufacturiers, qui, étant réunis dans des villes et accoutumés à cet esprit exclusif de corporation qui règne parmi eux, cherchent naturellement à obtenir contre leurs compatriotes ces mêmes privilèges exclusifs qu’ils ont déjà, en général, contre les habitants de leurs villes respectives ; aussi semblent-ils avoir été les premiers inventeurs de ces entraves à l’importation des marchandises étrangères, qui leur assurent le monopole du marché intérieur. Ce fut vraisemblablement pour les imiter et pour se mettre au niveau de gens qu’ils voyaient toujours disposés à les opprimer, que nos propriétaires de campagne et nos fermiers se sont écartés de la générosité naturelle à leur profession, jusqu’à demander le privi­lège exclusif de fournir de la viande et du blé à leurs compatriotes. Ils ne se donnèrent peut-être pas le temps d’examiner combien ils étaient moins intéressés à gêner la liberté du commerce que ne l’étaient ceux dont ils suivaient l’exemple.

Prohiber, par une disposition perpétuelle, l’importation du blé et du bétail de l’étran­­ger, c’est, à la lettre, statuer que la population et l’industrie du pays n’iront, dans aucun temps, au-delà de ce que peut en faire subsister le produit du sol.

Il paraîtrait cependant qu’il y a deux cas dans lesquels il serait, en général, avan­tageux d’établir quelque charge sur l’industrie étrangère pour encourager l’industrie nationale.

Le premier, c’est quand une espèce particulière d’industrie est nécessaire à la défense du pays. Par exemple, la défense de la Grande-Bretagne dépend beaucoup du nombre de ses vaisseaux et de ses matelots. C’est donc avec raison que l’Acte de navi­gation cherche à donner aux vaisseaux et aux matelots de la Grande-Bretagne le monopole de la navigation de leur pays, par des prohibitions absolues en certains cas, et par de fortes charges, dans d’autres, sur la navigation étrangère. Telles sont les principales dispositions de cet acte :

1° Il est défendu à tous bâtiments dont les propriétaires, les maîtres et les trois quarts de l’équipage ne sont pas sujets de la Grande-Bretagne, de commercer dans les établissements et colonies de la Grande-Bretagne, ou de faire le cabotage sur les côtes de la Grande-Bretagne, sous peine de confiscation du bâtiment et de la cargaison.

2° Une grande quantité de divers articles d’importation du plus grand encom­brement ne peuvent être amenés dans les ports de la Grande-Bretagne que dans des bâtiments tels que ceux permis par l’article ci-dessus, ou dans des bâtiments du pays où sont produites les marchandises importées, et desquels les propriétaires, les maîtres et les trois quarts de l’équipage seraient de ce même pays ; et encore quand c’est dans des bâtiments de cette dernière sorte qu’elles sont importées, elles sont sujettes au double du droit dû par les marchandises étrangères. Si elles sont importées dans des bâtiments de tout autre pays, la peine est de la confiscation du vaisseau et de sa cargaison.

Lorsque cet Acte fut dressé, les Hollandais étaient, comme ils le sont encore aujourd’hui, les grands voituriers de l’Europe ; cette disposition empêcha qu’ils ne fus­sent aussi ceux de la Grande-Bretagne, ou du moins qu’ils n’importassent chez nous les marchandises d’aucun autre pays de l’Europe.

3° Une grande quantité de divers articles d’importation du plus grand encom­brement ne peut être importée, même dans les bâtiments de la Grande-Bretagne, de tout autre pays que de celui qui les produit, et cela sous peine de confiscation du bâtiment et de la cargaison.

Cette clause fut aussi vraisemblablement dirigée contre les Hollandais. La Hollan­de était alors, comme aujourd’hui, le grand entrepôt de toutes les marchandises de l’Europe, et par cette disposition on empêcha que les bâtiments de la Grande-Bretagne n’allassent charger en Hollande les marchandises des autres pays de l’Europe[10].

4° Le poisson salé de toute espèce, les fanons, huiles et graisse de baleine, quand la pêche et la préparation n’en ont pas été faites à bord de bâtiments de la Grande-Bretagne, ne peuvent être importés sans payer un double droit de douane étrangère.

Les Hollandais, qui sont encore les principaux pêcheurs de l’Europe, étaient alors les seuls qui entreprissent de fournir de poisson les pays étrangers. Ce règlement mit une très-forte charge sur l’approvisionnement que la Grande-Bretagne aurait pu tirer d’eux en ce genre.

Lorsque l’Acte de navigation fut passé, quoique l’Angleterre et la Hollande ne fus­sent pas en guerre pour le moment, néanmoins il existait entre les deux nations l’animosité la plus violente. Cette animosité avait commencé sous le gouvernement du long Parlement qui rédigea le premier l’Acte de navigation, et bientôt après elle éclata par les guerres qui eurent lieu avec la Hollande, pendant le protectorat et sous le règne de Charles II. Il n’est donc pas impossible que quelques-unes des dispositions de cet Acte célèbre aient été le fruit de l’animosité nationale. Elles sont néanmoins aussi sages que si elles eussent toutes été dictées par la plus mûre délibération et les intentions les plus raisonnables[11]. La haine nationale avait alors en vue précisément le même but que celui qu’eût pu se proposer la sagesse la plus réfléchie, c’est-à-dire l’affaiblissement de la marine de la Hollande, la seule puissance navale qui fût dans le cas de menacer la sûreté de l’Angleterre.

L’Acte de navigation n’est pas favorable au commerce étranger ou à l’accrois­sement de cette opulence dont ce commerce est la source. L’intérêt d’une nation, dans ses relations commerciales avec les nations étrangères, est le même que celui d’un marchand, relativement aux diverses personnes avec lesquelles il fait des affaires, c’est-à-dire d’acheter au meilleur marché et de vendre le plus cher possible. Mais elle sera bien plus dans le cas d’acheter à bon marché quand, par la liberté de commerce la plus absolue, elle encouragera toutes les nations à lui apporter les marchandises qu’elle peut désirer acheter, et par la même raison elle sera bien plus dans le cas de vendre cher quand ces marchés seront par là remplis du plus grand nombre d’ache­teurs. L’Acte de navigation ne met, à la vérité, aucune charge sur les bâtiments étran­gers qui viennent exporter les produits de l’industrie de la Grande-Bretagne. Même l’ancien droit d’Alien[12], qui avait coutume de se payer sur toutes les mar­chan­dises expor­tées comme sur celles importées, a été, par plusieurs actes subséquents, sup­primé sur la plupart des articles d’exportation. Mais si des prohibitions ou de gros droits empêchent les étrangers de venir vendre, ceux-ci ne sauraient consentir à se présenter toujours pour acheter, parce que, obligés de venir sans cargaison, ils per­draient le fret depuis leur pays jusqu’aux ports de la Grande-Bretagne. Ainsi, en diminuant le nombre des vendeurs, nous diminuons nécessairement celui des ache­teurs, et par là nous sommes d’autant plus exposés, non-seulement à acheter plus cher les marchandises étrangères, mais encore à vendre les nôtres meilleur marché que s’il y avait une parfaite liberté de commerce. Néanmoins, comme la sûreté de l’État est d’une plus grande importance que sa richesse, l’Acte de navigation est peut-être le plus sage de tous les règlements de commerce de l’Angleterre.

Le second cas dans lequel il sera avantageux, en général, de mettre quelque char­ge sur l’industrie étrangère pour encourager l’industrie nationale, c’est quand le produit de celle-ci est chargé lui-même de quelque impôt dans l’intérieur. Dans ce cas, il paraît raisonnable d’établir un pareil impôt sur le produit du même genre, venu de fabrique étrangère. Ceci n’aura pas l’effet de donner à l’industrie nationale le monopole du marché intérieur, ni de porter vers un emploi particulier plus de capital et de travail du pays qu’il ne s’en serait porté naturellement. Tout l’effet qui en résultera, ce sera d’empêcher qu’une partie de ce qui s’y serait porté naturellement n’en soit détourné par l’impôt, pour prendre une direction moins naturelle, et de laisser la concurrence entre l’industrie étrangère et l’industrie nationale, aussi près que possible des conditions où elle se trouvait auparavant. En Angleterre, quand une taxe de ce genre est établie sur quelque produit de l’industrie nationale, il est d’usage en même temps, pour apaiser les clameurs et les doléances des marchands et des manu­facturiers, qui crient qu’ils ne pourront plus soutenir la concurrence dans l’intérieur, d’établir un droit beaucoup plus fort sur l’importation de toutes les marchandises étrangères de même espèce.

Suivant quelques personnes, cette seconde limitation de la liberté du commerce devrait, en certains cas, être étendue beaucoup plus loin qu’aux marchandises étran­gères, précisément de nature à venir en concurrence avec celles qui ont été imposées dans l’intérieur. Quand les choses nécessaires à la vie ont été, dans un pays, assu­jetties à un impôt, il devient à propos, selon ces personnes, d’imposer non-seulement les mêmes choses qui seraient importées des autres pays, mais toute espèce de marchandise étrangère quelconque qui pourrait être dans le cas de faire concurrence à tout autre produit de l’industrie nationale. Ces impôts, dit-on, font renchérir néces­sairement les subsistances, et le prix du travail doit toujours renchérir avec le prix de la subsistance de l’ouvrier. Par conséquent, toute marchandise produite par l’industrie nationale, quoique n’étant pas directement imposée, devient néanmoins plus chère à raison de ces impôts, parce qu’ils élèvent le prix du travail qui la produit. Ces impôts sont donc, ajoute-t-on, réellement équivalents à un impôt sur chaque marchandise produite dans l’intérieur. On en conclut que, pour mettre l’industrie nationale sur le même pied que l’industrie étrangère, il devient indispensable d’établir sur toute marchandise étrangère quelque droit égal au renchérissement qu’éprouvent celles de l’intérieur, avec lesquelles elles pourraient se trouver en concurrence.

Que les impôts sur les choses nécessaires à la vie, tels que, dans la Grande-Bre­tagne, les taxes sur la drêche, la bière, le savon, le sel, le cuir, la chandelle, etc., élè­vent nécessairement le prix du travail et, par conséquent, celui de toute autre mar­chan­dise, c’est ce que j’examinerai dans la suite, quand je viendrai à parler des im­pôts[13]. En supposant toutefois, pour le moment, qu’ils aient cet effet (et ils l’ont indubi­tablement), cependant ce renchérissement général de toutes les marchandises et, par suite, celui du travail, n’est pas la même chose que le renchérissement d’une marchan­dise particulière causé par un droit imposé directement sur elle, et il en diffère sous les deux rapports suivants -

Premièrement, il est toujours aisé de connaître avec la plus grande exactitude de combien une marchandise se trouve renchérie par un droit directement et spéciale­ment imposé sur elle ; mais il serait impossible de déterminer avec quelque précision de combien le renchérissement général du travail pourrait influer sur le prix de chaque différente marchandise produite par le travail. Il y aurait donc impossibilité de proportionner, avec quelque exactitude, l’impôt sur chaque marchandise étrangère au renchérissement de chaque marchandise nationale.

Secondement, les impôts sur les choses nécessaires à la vie ont, sur le sort du Peuple, à peu près le même effet qu’un sol ingrat ou un mauvais climat. Ces impôts renchérissent les denrées de la même manière que si elles coûtaient plus de travail et de dépense qu’à l’ordinaire pour être produites. Comme dans la cherté naturelle qui procède de la pauvreté du sol ou de la dureté du climat, il serait absurde de prétendre diriger les gens sur la route qu’ils ont à prendre pour l’emploi de leurs capitaux et de leur industrie, il ne le serait pas moins de le vouloir faire dans cette cherté artificielle causée par les impôts. Leur laisser assortir, du mieux qu’ils l’entendront, leur industrie à leur situation, et les laisser chercher eux-mêmes les emplois dans lesquels, malgré les circonstances défavorables où ils se trouvent, ils pourront avoir quelque avantage, soit sur le marché intérieur, soit sur le marché étranger, c’est évidemment le parti qui peut, dans l’un comme dans l’autre de ces deux cas, être le plus avantageux pour eux. Mais établir sur eux un nouvel impôt parce qu’ils sont déjà surchargés d’impôts, et par la raison qu’ils payent déjà trop cher les choses nécessaires à la vie, vouloir leur faire payer également plus cher la plupart de tous les autres objets de leur consommation, c’est à coup sûr le moyen le plus étrange qu’on puisse imaginer pour adoucir leur situation.

Ces sortes d’impôts, quand ils sont montés à un certain point, sont une calamité aussi fâcheuse que la stérilité du sol ou l’inclémence des saisons ; et cependant, c’est dans les pays les plus riches et les plus industrieux qu’en général on les trouve établis. Aucun autre pays ne serait en état de supporter une aussi forte maladie. De même qu’il n’y a que les corps les plus vigoureux qui puissent se maintenir en vie et même en santé avec le régime le plus malsain, de même il n’y a que les nations qui sont les plus favorisées dans toute espèce d’industrie par des avantages naturels ou acquis, qui puissent subsister et même prospérer sous le poids de ces sortes d’impôts. La Hollande est le pays de l’Europe où ils se sont le plus multipliés, et qui, par les circonstances particulières où il se trouve, continue toujours à prospérer, non pas à cause de ces impôts, comme on a eu l’extrême absurdité de le supposer, mais en dépit de ces impôts.

S’il y a deux cas dans lesquels il sera, en général, avantageux d’imposer quelque charge sur l’industrie étrangère pour encourager l’industrie nationale, il y en a aussi deux autres dans lesquels il peut y avoir quelquefois lieu à délibérer : dans l’un, jusqu’à quel point il est à propos de laisser libre l’importation de certaines marchan­dises étrangères ; et dans l’autre, jusqu’à quel point et de quelle manière il peut être à propos de rendre la liberté à cette importation, après que cette liberté a été pendant quelque temps interrompue.

Le cas dans lequel il peut y avoir quelquefois lieu à délibérer jusqu’à quel point il serait à propos de laisser subsister la liberté de l’importation de certaines mar­chan­dises étrangères, c’est lorsqu’une nation étrangère gêne, par de forts droits ou par des prohibitions, l’importation de quelqu’un de nos produits manufacturés dans son pays. Dans ce cas, on est naturellement porté à user de représailles, et à imposer les mêmes droits et prohibitions à l’importation de quelques-unes ou de toutes leurs mar­chan­dises chez nous ; aussi est-il rare que les nations manquent de rendre la pa­reille dans ce cas-là. Les Français, en particulier, ont été les premiers à donner l’exem­ple de favoriser leurs propres manufactures, en gênant l’importation des marchandises étran­gères qui auraient pu leur faire concurrence. Ce fut en grande partie ce qui constitua la politique de M. de Colbert, qui, malgré ses grands talents, paraît en cela s’être laissé persuader par les raisonnements sophistiqués des marchands et des manu­factu­riers, toujours ardents à solliciter des monopoles contre leurs compatriotes. Aujour­d’hui, en France, l’opinion des personnes les plus éclairées est que ses opérations en ce genre n’ont pas tourné à l’avantage de sa patrie. Par le tarif de 1667, ce ministre imposa de très-forts droits sur un grand nombre d’articles de manufacture étrangère. Sur son refus de les modérer en faveur de la Hollande, celle-ci, en 1671, prohiba l’importation des vins, des eaux-de-vie et des produits des manufactures de France. Cette querelle de commerce paraît avoir occasionné en partie la guerre de 1672. La paix de Nimègue, en 1678, mit fin à cette guerre, en modérant quelques-uns de ces droits en faveur de la Hollande, laquelle, en conséquence, leva sa prohibition.

Ce fut à peu près vers ce temps que la France et l’Angleterre commencèrent à oppri­mer réciproquement l’industrie l’une de l’autre par de semblables droits et prohi­bitions, dont toutefois la France paraît avoir la première donné l’exemple. L’esprit d’hostilité qui a toujours subsisté depuis entre les deux nations a empêché jusqu’ici que ces entraves n’aient pu être adoucies d’un côté ni de l’autre[14]. En 1697, l’Angleterre prohiba l’importation des dentelles de Flandre. En revanche, le gouvernement de ce Pays, alors sous la domination de l’Espagne, prohiba l’importation des laineries anglaises. En 1700, l’Angleterre leva la prohibition sur l’importation de la dentelle de Flandre, à condition que l’importation de nos laineries en Flandre serait remise sur le même pied qu’auparavant.

Des représailles de ce genre peuvent être d’une bonne politique quand il y a probabilité qu’elles amèneront la révocation des gros droits ou des prohibitions dont on a à se plaindre. L’avantage de recouvrer un grand marché étranger fera, en général, plus que compenser l’inconvénient passager de payer plus cher, pendant un court espace de temps, quelques espèces de marchandises. Quant à juger s’il y a lieu de s’attendre que de telles représailles produiront ce bon effet, c’est une question qui appartient moins peut-être aux connaissances du législateur, dont les décisions doivent être déterminées par des principes généraux et immuables, qu’à l’habileté de cet être insidieux et rusé qu’on appelle vulgairement homme d’État ou politique[15], dont les avis se dirigent sur la marche versatile et momentanée des affaires. Quand il n’y a pas de probabilité que nous puissions parvenir à faire révoquer ces empêchements, c’est, à ce qu’il semble, une mauvaise méthode pour compenser le dommage fait à quelques classes particulières du peuple, que de faire nous-mêmes un autre dommage, tant à ces mêmes classes qu’à presque toutes les autres. Quand nos voisins prohibent quelqu’un de nos objets de manufacture, en général nous prohibons chez nous, non-seulement leurs ouvrages du même genre, ce qui seul ne pourrait pas produire grand effet chez eux, mais quelques autres articles du produit de leur industrie. Cette mesu­re, sans doute, peut donner de l’encouragement à quelques classes particulières d’ou­vriers chez nous, et en frappant d’exclusion quelques-uns de leurs rivaux, elle peut mettre ces ouvriers à même d’élever leurs prix dans le marché intérieur. Mais, toutefois, la classe d’ouvriers qui souffre de la prohibition faite par nos voisins ne tirera pas d’avantages de celles que nous faisons. Au contraire ces ouvriers et presque toutes les autres classes de citoyens se trouveront par là obligés de payer certaines marchandises plus cher qu’auparavant. Ainsi, toute loi de cette espèce impose une véritable taxe sur la totalité du pays, non pas en faveur de cette classe particulière d’ouvriers à qui la prohibition faite par nos voisins a porté dommage, mais en faveur de quelque autre classe.

Le cas dans lequel il peut y avoir quelquefois lieu à délibérer jusqu’à quel point et de quelle manière il serait à propos de rétablir la liberté d’importer des marchandises étrangères, après qu’elle a été interrompue pendant quelque temps, c’est lorsqu’au moyen des gros droits ou prohibitions mises sur toutes les marchandises étrangères qui pourraient venir en concurrence avec elles, certaines manufactures particulières se sont étendues au point d’employer un grand nombre de bras. Dans ce cas, l’humanité peut exiger que la liberté du commerce ne soit rétablie que par des gradations un peu lentes, et avec beaucoup de circonspection et de réserve. Si l’on allait supprimer tout d’un coup ces gros droits et ces prohibitions, il pourrait se faire que le marché intérieur fût inondé aussitôt de marchandises étrangères à plus bas prix, tellement que plusieurs milliers de nos concitoyens se trouvassent tous à la fois privés de leur occupation ordinaire et dépourvus de tout moyen de subsistance. Le désordre qu’un tel événement entraînerait pourrait être très-grand[16]. Il y a pourtant de bonnes raisons pour croire qu’il le serait beaucoup moins qu’on ne se le figure communément, et cela par deux causes :

Premièrement, tous les objets de manufacture dont on exporte ordinairement une partie dans les autres pays de l’Europe sans prime ne se ressentiraient que fort peu de la plus libre importation des marchandises étrangères. Ces objets doivent nécessaire­ment être donnés au-dehors à aussi bon compte que toute autre marchandise étrangère de même sorte et de même qualité et, par conséquent, ils doivent nécessairement se vendre à meilleur marché dans l’intérieur. Ils resteraient donc toujours en possession du marché intérieur, et quand même, par engouement pour la mode, quelque homme à fantaisies viendrait par hasard à préférer la marchandise étrangère, uniquement parce qu’elle est étrangère, à des marchandises de même sorte, de meilleure qualité et à meilleur marché, faites dans le pays, un tel caprice, par la nature même des choses, s’étendrait à si peu de personnes, qu’il ne produirait aucun effet sensible sur l’occu­pation générale du peuple. Or, une grande partie de toutes nos différentes branches de lainages[17], de nos cuirs ouvrés et de nos articles de quincaillerie s’exportent annuelle­ment dans les autres pays de l’Europe, sans aucune prime, et ce sont là les manufac­tures qui emploient le plus grand nombre de bras. Les soieries, peut-être, sont le genre de manufactures qui aurait le plus à souffrir de cette liberté de commerce, et après elles les toiles, quoique celles-ci beaucoup moins que les premières.

Secondement, quoique, dans le cas de ce rétablissement de la liberté du com­merce, un grand nombre de gens dussent se trouver par là tous à la fois jetés hors de leur occupation ordinaire et de leur manière habituelle de subsister, il ne s’ensuivrait nullement pour cela qu’ils fussent, par cet événement, privés d’emploi et de subsistance. Lors de la réduction de l’armée et de la marine, à la fin de la dernière guerre, plus de cent mille soldats et gens de mer, nombre égal à ce qu’emploient les espèces de manufactures les plus étendues, furent tous à la fois déplacés de leur emploi ordinaire ; mais quoiqu’ils en aient eu sans doute à souffrir un peu, ils ne se trouvèrent pas pourtant dénués de toute occupation et de moyens de subsistance. La majeure partie des gens de mer entrèrent successivement au service des vaisseaux marchands, à mesure qu’ils purent en trouver l’occasion, et en même temps eux et les soldats se fondirent dans la masse du peuple, s’adonnèrent à une foule de professions diverses. Un si grand changement dans le sort de plus de cent mille hommes, tous accoutumés au maniement des armes, et plusieurs d’entre eux à la rapine et au pillage, n’entraîna non-seulement aucune convulsion dangereuse, mais même de désordre sensible. À peine s’aperçut-on quelque part que le nombre des vagabonds en eût augmenté ; les salaires mêmes du travail n’en souffrirent de réduction dans aucune profession, autant que j’ai pu le savoir, excepté dans celle de matelot au service du commerce. Mais si nous comparons les habitudes d’un soldat et celles d’un ouvrier de manufacture quelconque, nous trouverons que celles du dernier ne tendent pas autant à le rendre impropre à un nouveau métier, que celles de l’autre à le rendre impropre a toute espèce de travail. L’ouvrier a toujours été accoutumé à n’attendre sa subsistance que de son travail ; le soldat, à l’attendre de sa paye. L’industrie et l’assiduité doivent être familières à l’un ; la fainéantise et la dissipation à l’autre. Or, il est certainement beaucoup plus aisé de changer la direction de l’industrie d’une espèce de travail à une autre, que d’amener la dissipation et la fainéantise à une occupation quelconque. D’ailleurs, comme nous l’avons déjà remarqué[18], la plupart des manufactures ont d’autres branches de travail manufacturier collatérales, qui ont avec elles tant de similitude, qu’un ouvrier peut aisément transporter son industrie de l’une à l’autre. Et puis, la plupart de ces ouvriers ainsi réformés trouvent accidentellement de l’emploi dans les travaux de la campagne. Le capital qui les mettait en œuvre auparavant dans une branche particulière de manufactures restera toujours dans le pays pour y employer un pareil nombre de gens de quelque autre manière. Le capital du pays restant le même, la demande du travail sera pareillement toujours la même ou à très-peu de chose près la même, quoique ce travail puisse se trouver transporté dans des lieux et dans des industries différentes. Il est vrai que les soldats et gens de mer réformés du service du roi sont libres d’exercer toute espèce de métier, en quelque ville ou endroit que ce soit de la Grande-Bretagne et de l’Irlande. Que l’on rende à tous les autres sujets de Sa Majesté, comme on l’a fait aux soldats et gens de mer, cette même liberté naturelle d’exercer telle espèce d’industrie qu’ils jugent à propos d’exercer, c’est-à-dire, qu’on détruise les privilèges exclusifs des corporations, et qu’on révoque le statut d’apprentissage, qui sont autant d’usurpations faites sur la liberté naturelle ; qu’on ajoute à ces suppressions celle de la loi du domicile[19], de manière qu’un pauvre ouvrier, quand il se trouve perdre son emploi dans le métier ou dans le lieu où il était placé, puisse en chercher dans un autre métier ou dans un autre lieu, sans avoir à craindre d’être persécuté ou d’être renvoyé, et alors, ni la société ni les individus n’auront pas plus à souffrir d’un événement qui disperserait quelques classes particulières d’ouvriers de manufacture, qu’ils n’ont à souffrir du licenciement des soldats. Nos manufacturiers sont sans doute des gens fort utiles à leur patrie, mais ils ne peuvent pas l’être plus que ceux qui la défendent au prix de leur sang, et ils ne peuvent pas se plaindre s’ils sont traités de la même manière.

À la vérité, s’attendre que la liberté du commerce puisse jamais être entièrement rendue à la Grande-Bretagne, ce serait une aussi grande folie que de s’attendre à y voir jamais réaliser la république d’Utopie ou celle d’Océana[20]. Non-seulement les préjugés du public, mais, ce qui est encore beaucoup plus impossible à vaincre, l’intérêt privé d’un grand nombre d’individus, y opposent une résistance insurmontable. Si les officiers de l’armée s’avisaient d’opposer à toute réduction dans l’état militaire des efforts aussi bien concertés et aussi soutenus que ceux de nos maîtres manufacturiers contre toute loi tendant à leur donner de nou­veaux rivaux sur le marché national ; si les premiers animaient leurs soldats comme ceux-ci excitent leurs ouvriers pour les porter à des outrages et à des violences contre ceux qui proposent de semblables règlements, il serait aussi dangereux de tenter une réforme dans l’armée, qu’il l’est devenu maintenant d’essayer la plus légère attaque contre le monopole que nos manufacturiers exercent sur nous. Ce monopole a telle­ment grossi quelques-unes de leurs tribus particulières, que, semblables à une immen­se milice toujours sur pied, elles sont devenues redoutables au gouvernement, et dans plusieurs circonstances même elles ont effrayé la législature. Un membre du parle­ment qui appuie toutes les propositions tendant à renforcer ce monopole est sûr, non-seulement d’acquérir la réputation d’un homme entendu dans les affaires du com­merce, mais d’obtenir encore beaucoup de popularité et d’influence chez une classe de gens à qui leur nombre et leur richesse donnent une grande importance. Si, au contraire, il combat ces propositions, et surtout s’il a assez de crédit dans la chambre pour les faire rejeter, ni la probité la mieux reconnue, ni le rang le plus éminent, ni les services publics les plus distingués ne le mettront à l’abri des outrages, des insultes personnelles, des dangers même que susciteront contre lui la rage et la cupidité trompée de ces insolents monopoleurs[21].

L’entrepreneur d’une grande manufacture, qui se verrait obligé d’abandonner ses travaux parce que les marchés du pays se trouveraient tout d’un coup ouverts à la libre concurrence des étrangers, souffrirait sans contredit un dommage considérable. Cette partie de son capital qui s’employait habituellement en achats de matières premières et en salaires d’ouvriers trouverait peut-être, sans beaucoup de difficulté, un autre emploi. Mais il ne pourrait pas disposer, sans une perte considérable, de cette autre partie de son capital, qui était fixée dans ses ateliers et dans les divers instruments de son commerce. Une juste considération pour les intérêts de cet entrepreneur exige donc que de tels changements ne soient jamais faits brusquement, mais qu’ils soient amenés à pas lents et successifs, et après avoir été annoncés de loin. S’il était possible que les délibérations de la législature fussent toujours dirigées par de grandes vues d’intérêt général et non par les clameurs importunes de l’intérêt privé, elle devrait, pour cette seule raison peut-être, se garder avec le plus grand soin d’établir jamais aucun nouveau monopole de cette espèce, ni de donner la moindre extension à ceux qui sont déjà établis. Chaque règlement de ce genre introduit dans la constitution de l’État un germe réel de désordre, qu’il est bien difficile de guérir ensuite sans occa­sionner un autre désordre.

J’examinerai dans la suite, quand je traiterai des impôts, jusqu’à quel point il peut être à propos d’imposer des droits sur l’importation des marchandises étrangères, non pas dans la vue d’en empêcher l’introduction dans le pays, mais seulement pour former une branche de revenu au gouvernement. Les droits qui sont imposés dans la vue d’empêcher ou même de diminuer l’importation sont évidemment aussi destructifs du revenu des douanes que de la liberté du commerce.


  1. Chacun sait que les droits sur les soieries ont été abaissés, en Angleterre, à dater de 1826, après une discussion mémorable où le talent de M. Huskisson brilla du plus vif éclat. A. B.
  2. L’expérience a malheureusement démontré que cette assertion d’Adam Smith n’était pas exacte. Nous avons pu nous convaincre, surtout depuis quelques années, que l’intérêt des particuliers n’était pas toujours conforme à celui de l’État. A. B.
  3. Liv. II, chap. v.
  4. C’est sous ce nom que les Anglais désignent les vins de Bordeaux.
  5. Il en résulterait sans doute une baisse dans le prix des céréales et, par conséquent, dans les revenus des propriétés. Les propriétaires de terres en souffriraient, mais la communauté y trouverait de très-grands bénéfices. Toutes les fois qu’il s’agira de soumettre l’importation des céréales à des restrictions, la question sera toujours de savoir si le bien-être général doit être sacrifié aux avantages d’une certaine classe, ou non. Buchanan.
  6. Pays qui commercent sur la multiplication seulement du troupeau, à la différence des pays d’herbages, dont le commerce consiste à engraisser le bétail maigre.
  7. À l’époque où ce calcul fut établi, l’Angleterre exportait beaucoup. L’agriculture rendait beaucoup plus que les populations ne pouvaient consommer, et cet état de choses explique suffisamment pourquoi alors les importations de grains étaient peu considérables. Mais depuis lors les progrès des manufactures, ainsi que l’augmentation du travail ont produit un accroissement de population, à l’entretien de laquelle l’agriculture actuelle, malgré toutes ses améliorations, ne saurait plus suffire ; l’importation des grains a par conséquent augmenté, et se trouve en proportion plus grande relativement à la consommation entière. Pendant les années 1794, 1795 et 1796, la quantité des céréales de tout genre importées s’éleva, d’après les calculs soumis au parlement, à 4,111,325 quarts. On avait en outre, pendant ces trois années, importé 529,122 quintaux de fleur de farine, et de farine ; l’argent payé pour toutes ces fournitures s’éleva, selon l’évaluation établie, à 7,446,012 livres sterling (186,150,300 fr.). Une aussi grande importation devait naturellement produire une baisse dans les prix de tous les moyens de subsistance, et il est de l’intérêt des propriétaires et des fermiers de la prévenir. Mais il serait aussi injuste qu’impolitique d’arrêter l’importation des céréales, et de causer ainsi un préjudice considérable à la communauté, pour favoriser les intérêts des fermiers et des propriétaires. Une tentative de ce genre, faite pendant l’année 1813, fut abandonnée par suite de l’opposition générale et formidable qu’elle avait soulevée. Buchanan.
  8. Les propriétaires de terres et les fermiers veillent à leurs intérêts aussi bien que les autres ; et les efforts faits pendant l’année 1813, dans le parlement, pour faire accepter une loi ayant pour but d’interdire l’importation des céréales, à moins qu’elles ne fussent à un très-haut prix, montre assez qu’ils ne sont hostiles à aucun genre de monopole, quand ils peuvent le faire tourner à leur profit. Buchanan.
  9. Josse Van-Robais, qui obtint en 1665 un privilège exclusif dont sa famille a joui jusqu’à la révolution, malgré les vives réclamations que cette injustice excita à diverses époques, notamment en 1770.
  10. Whale-fins, whale-bones, c’est la baleine qui s’emploie pour corsets, parasols, etc., et qui se vend, ou fendue en lames, ou par fanons entiers. Ceux-ci valent communément le double de la baleine coupée. Il y a des fanons qui pèsent jusqu’à six et sept livres.
  11. Il y a de grands motifs de mettre en doute la sagesse d’une mesure qui porte une atteinte aussi grave à la liberté naturelle du commerce. Le principal but de cet acte est d’assurer le monopole de notre navigation, dans l’intérêt de notre puissance navale. Mais d’autres États ne pourraient-ils pas avoir recours aux mêmes moyens, et étant exclus de la navigation de la Grande-Bretagne, ne pourraient-ils pas à leur tour nous exclure de la navigation sur laquelle leur pouvoir s’étend ? Avec un système de liberté générale, d’autres États prendraient part a la navigation de la Grande-Bretagne, et la Grande-Bretagne participerait à la navigation générale du monde ; et on peut se demander si les chances d’acquérir une grande puissance navale nue seraient pas aussi grandes avec le principe de la liberté de la navigation, qu’avec un système de restriction. D’ailleurs la haine n’est jamais d’accord avec la sagesse. C’est un sentiment à la fois peu digne et contraire à la raison, et les mesures qu’il a fait naître portent le cachet de cet esprit d’aveuglement et de folie dans lequel elles ont été conçues. Buchanan.
  12. Du mot alien, étranger, parce que ce droit était établi sur tout ce qui allait à l’étranger ou en venait.
  13. Liv. V, chap. ii, section ii, art. 4, impôts sur les objets de consommation.
  14. Ces entraves étaient modérées dans le traité de commerce que M. Pitt avait conclu avec la France en 1786. Ce traité fera, par la sagesse et la modération de ses stipulations, l’admiration de la postérité.

    Avec la conclusion de ce traité important commence une ère nouvelle dans l’histoire de la France et de l’Angleterre. Pendant plusieurs siècles ces deux pays avaient été rivaux et ennemis, et l’esprit qui avait provoqué leurs guerres désastreuses présidait à la partie commerciale de leur politique à ce point, que quoique en possession de tout ce qu’il fallait pour le développement de leur commerce, les uns dans le domaine des arts et de l’industrie, les autres par les richesses dues à un climat plus heureux et à un sol plus fertile, ils se trouvaient gênés dans l’échange de leurs produits par un système compliqué d’entraves et de droits élevés. L’objet du traité de commerce conclu par M. Pitt en 1786 fut de lever tous ces obstacles, et de faire oublier aux deux nations leurs anciens griefs en liant leurs intérêts par l’exercice d’un commerce réciproque.

    Tous les droits élevés qui, antérieurement à ce traité, pesaient dans chacun de ces deux pays sur les produits de l’autre, furent réduits d’un accord commun. Les vins français furent admis aux conditions assurées aux vins du Portugal par le traité de Methuen, et obtinrent par conséquent une diminution d’un tiers.

    Les droits sur beaucoup d’autres provenances de France furent considérablement réduits. La bière fut frappée d’un droit de 30 pour 100, et sur plusieurs autres articles le droit fut élevé de 10 à 12 pour 100, conformément à l’article 6 du traité, augmentation qui évidemment ne pouvait pas gêner le commerce des deux pays. Quant aux marchandises qui n’étaient pas expressément mentionnées, il fut convenu qu’elles ne payeraient pas un droit plus élevé que les mêmes marchandises importées par les nations les plus favorisées. Les navires des deux nations furent affranchis des droits de port qu’ils payaient autrefois, et les créanciers eurent la permission de poursuivre leurs débiteurs d’un pays à l’autre. La législation maritime de l’Europe fut modifiée par ce traité en plus d’un point important, de manière que la prohibition n’atteignait que les articles relatifs à une guerre de terre, tandis que la France était libre de fournir les ennemis de la Grande-Bretagne de tout ce qui leur était nécessaire pour une guerre navale. Le droit de recherche fut également abandonné par les deux parties contractantes, et un certificat délivré par les autorités compétentes fut déclaré suffisant pour constater la légalité d’une cargaison.

    Les motifs de cette convention furent exposés par M. Pitt, lorsqu’elle fut présentée au parlement, et les sentiments qu’il exprimait donnent à cette mesure un caractère remarquable de modération et de sagesse. Répondant à un argument tiré de la jalousie constante qu’on prétendait nécessaire envers la France, il s’écria : « En se servant de ce mot jalousie, entend-on recommander au pays cette espèce de jalousie qui ne saurait être que l’effet de la folie ou de l’aveuglement, cette espèce de jalousie qui doit le porter à rejeter follement tous les moyens de sa prospérité ou à s’attacher aveuglément aux causes de sa ruine ? Le besoin d’une animosité perpétuelle contre la France est-il si clairement démontré et si pressant, qu’il y faille sacrifier tout l’avantage commercial que nous avons lieu d’attendre des relations pacifiques avec ce pays ? ou des rapports de bonne intelligence entre les deux royaumes sont-ils si attentatoires à l’honneur, que même l’extension de notre commerce n’en pourrait racheter l’opprobre ? » Vers la fin du même discours, il s’exprima en ces termes : « Les querelles entre la France et la Grande-Bretagne ont pendant un trop long espace de temps, non-seulement fatigué ces deux nations puissantes et respectables, mais plus d’une fois compromis la paix de l’Europe et porté le trouble jusqu’aux extrémités de la terre. À les voir agir, on les eût dites résolues à s’entre-détruire.

    « J’espère que le temps est venu enfin où elles doivent se conformer à l’ordre de l’Univers et se montrer propres à réaliser les bénéfices d’un commerce amical et d’une bienveillance mutuelle. Si j’envisage le traité au point de vue politique, poursuivit-il, je ne saurais hésiter à combattre cette opinion trop souvent émise, que la France est nécessairement une ennemie irréconciliable de l’Angleterre. Mon esprit réprouve cette doctrine comme monstrueuse et impossible. Il est lâche et puéril d’admettre qu’une nation puisse être l’ennemie irréconciliable d’une autre. C’est démentir l’expérience des peuples et l’histoire de l’humanité. C’est faire la satire de toute société politique, et supposer un levain de malice diabolique dans la nature de l’homme. Ce n’est que lorsque la politique des États repose sur des principes libéraux et éclairés, que les nations peuvent espérer une tranquillité durable. » Avant la conclusion de ce mémorable traité, les relations amicales entre la France et la Grande-Bretagne rencontraient mille difficultés. Les hommes d’Étal de ce pays (l’Angleterre) semblaient croire que parce que Louis XIV a troublé la paix de l’Europe, tous ses successeurs devaient être possédés de la même ambition ; et réglant leur conduite par cette présomption, ils provoquaient l’inimitié dont ils se plaignaient. Par le traité de 1786, une nouvelle politique fut inaugurée. Les deux gouvernements, loin d’admettre la nécessité d’une hostilité éternelle entre les deux peuples, résolurent de faire la tentative d’une union sincère et durable. Ainsi considéré comme mesure politique et comme mesure commerciale , ce traité restera un monument de sagesse d’État et d’intelligence des affaires, sera dans les âges futurs l’entretien des hommes qui réfléchissent, et servira de thème aux éloges de l’historien *. Buchanan.

  15. Il n’y a pas de circonstances qui puissent rattacher ces représailles absurdes à un principe de gouvernement sain et véritable, et si les hommes d’État avaient plus de confiance dans les principes inaltérables de la justice et de la raison, que dans les suggestions de leur propre esprit, ordinairement très-borné, ils feraient à coup sûr infiniment plus pour le bien-être des nations et le bonheur du monde. Buchanan.
  16. Il est permis de croire que les pertes et inconvénients qui suivent toujours la transition d’un système de commerce exclusif à un système libéral, ont été singulièrement exagérés. Les hommes employés dans les quelques branches de l’industrie anglaise qui ne pourraient résister a une concurrence illimitée, ne forment qu’une portion peu considérable de notre population ouvrière. C’est cette fraction de la population qui gagne au maintien du système prohibitif, et qui par conséquent souffrirait de son abolition. — La valeur des marchandises produites annuellement en Angleterre a été évaluée dans les derniers relevés statistiques à peu près à la somme de 125,000,000 livres sterling (3,125,000,000 fr.), y compris les matières premières. Or, les toiles et les soieries sont les deux seules industries auxquelles des relations libres avec les autres pays pourraient sérieusement causer des dommages.

    Mais les capitaux engagés dans ces deux industries n’excèdent pas, y compris les matières premières, 17 à 18 millions de livres sterling (425 à 450 millions de fr.). C’est à peu près la septième ou huitième partie de la valeur de toutes nos manufactures. La même proportion existe entre le nombre d’hommes que ces deux industries emploient, et la population de nos manufactures. (Tables statistiques de l’empire britannique, voyez articles toiles et soieries.) D’ailleurs l’importation libre, des toiles et soieries ne ruinerait qu’une très-petite partie de ces manufactures. Aucune branche de l’industrie linière ne souffrirait d’une réduction progressive des droits d’importation sur les toiles. Si les Français excellent dans la fabrication des soieries légères, en revanche nous leur sommes supérieurs, ou au moins égaux dans la fabrication des gants et dans la bonneterie, et les étoffes mêlées, dont la soie forme la base. Nous sommes également leurs rivaux pour l’éclat des couleurs et la durée de la teinture. Il résulte de documents communiqués au comité de la Chambre des communes que citait chose ordinaire que d’assurer à Londres, moyennant une prime de 10 à 15 pour 100, la livraison des soieries françaises. C’est donc moins aux règlements prohibitifs qu’à leur véritable habileté que nos fabricants de soieries doivent le monopole sur le marché dont ils ont joui pendant si longtemps. Mais ce sont précisément des règlements de douanes qui, en les protégeant, les ont rendus indifférents pour toute espèce d’amélioration ; et aujourd’hui même, sous le rapport des machines, nos fabricants se trouvent être inférieurs à ceux de France et d’Allemagne. La sagacité de M. Huskisson s’aperçut bien vite des causes de cette infériorité, et il eut le courage d’entreprendre un changement de système. Ce changement eut lieu en 1826. Les droits sur la soie écrue furent réduits. Ceux sur la soie torse ou organsinée furent diminués d’une manière notable ; en même temps la prohibition contre les soieries étrangères fut abolie et leur entrée accordée moyennant un droit de 30 pour 100 ad valorem. — Le nouveau système fut attaqué avec véhémence. On crut y voir la ruine des manufactures ; mais toutes ces craintes étaient sans fondement. La mesure, au contraire, eut un succès incontestable. Les fabricants, voyant qu’ils ne pouvaient plus compter sur la protection des lois douanières, employèrent toute leur énergie, et appelant à leur aide toutes les ressources de la science et de leur habileté, ils firent faire à cette industrie, pendant les douze années finissant en 1837, plus de progrès qu’elle n’en avait fait dans tout le siècle précédent. Les importations de matières premières et les exportations d’articles fabriqués augmentèrent rapidement ; et maintenant (1838) les capitaux engagés dans cette industrie s’élèvent à la somme énorme de 10,000,000 livres sterling (250,000,000 fr.), et nous exportons des quantités très-considérables de soieries même pour la France. Mac Culloch.

  17. Ce mot de lainages comprend non-seulement tous les articles de draperie et étoffes de laine, comme serges, flanelles, etc., mais encore tous ceux de bonneterie en laine, couvertures, etc.
  18. Tome I, livre I, chap. x.
  19. Voyez sur les privilèges des corporations, sur la loi de l’apprentissage et sur celle du domicile, la seconde section du chap. x du liv. 1.
  20. Une pareille croyance parait aujourd’hui beaucoup moins absurde qu’elle n’a pu l’être en 1775. Depuis 1825 de grands pas ont été faits vers la liberté du commerce, et il n’est pas chimérique d’admettre aujourd’hui qu’un jour elle pourra être entièrement établie. Il faut se rappeler seulement qu’en parlant de liberté du commerce on ne prétend pas dire que les marchandises doivent être exemptes de toute espèce de droits ; mais on désire que le commerce ne soit pas entravé par des prohibitions frappant l’importation ou l’exportation. On ne veut pas que des droits soient établis dans un but de protection pour quelque industrie indigène, ou dans tout autre intérêt que celui des revenus du trésor. Des droits établis dans ce dernier but pourront être onéreux, mais ils ne seront pas une violation du principe de la liberté.
    Mac Culloch.
    Bien que nous ne puissions pas espérer de voir un système de liberté parfaite s’établir jamais en Angleterre, nous pouvons du moins admettre que la propagation des vrais principes contribuerait i saper par la base ces préjugés absurdes qui jusqu’à présent ont favorisé ce système d’entraves appliqué au commerce. Déjà le livre du docteur Smith a produit une véritable révolution dans l’opinion publique sous ce rapport, et dans les derniers temps la politique commerciale de son pays s’est ressentie de reflet de ses doctrines.
    Buchanan.
  21. Les marchands ont maintenant des vues beaucoup plus libérales, plus larges et plus utiles même à leurs véritables intérêts. Comme preuve de ce progrès, il suffira de renvoyer à la pétition signée et présentée à la Chambre des communes, en 1820, par les négociants les plus considérables de Londres. Les avantages d’une concurrence illimitée y sont reconnus de la manière la plus explicite, des vœux y sont émis pour l’abolition des prohibitions et règlements conçus en vue de protéger l’industrie du pays, ainsi que des droits sur l’importation qui auraient d’autres buts que le revenu du Trésor. Une pareille pétition commence une ère nouvelle dans l’histoire du commerce ; elle prouve que les différences de vues, qui séparaient autrefois les théoriciens et les hommes pratiques ont entièrement disparu. Si M. Smith avait pu prévoir que ses principes finiraient par triompher, et que le système mercantile serait condamné par les négociants les plus considérables et les plus éclairés du monde, peut être aurait-il quelque peu tempéré la rigueur de ses observations sur la rapacité mercantile, dans ce paragraphe et dans plusieurs autres *.
    Mac Culloch.
*. Il avait été stipulé par le traité de Methuen, que les vins du Portugal payeraient un tiers moins que ceux de France. La réduction d’un tiers opérée sur les droits qui frappaient les vins de France entraînait nécessairement, conformément à la convention conclue avec le Portugal, la réduction d’an tiers sur les droits payés jusqu’alors par les vins du Portugal, condition qui fut mise en vigueur d’un accord commun avec le gouvernement portugais. Buchanan.