Revues étrangères - L’Autobiographie d’un romancier hollandais

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Revues étrangères - L’Autobiographie d’un romancier hollandais
Revue des Deux Mondes, 4e période, tome 141, 1897 (pp. 937-946).
Revues étrangères – L’autobiographie d’un romancier hollandais


Metamorfoze, par M. Louis Couperus (Amsterdam, 1897).


Si même le dernier roman de M. Louis Couperus n’était pas ce qu’il est, un très beau livre, élégant et robuste, plein d’émotion et de vérité, il mériterait encore d’être signalé pour la façon dont il porte la marque de son temps, et pour les renseignemens qu’on en peut tirer sur la situation présente du roman, ou plutôt des romanciers, dans l’Europe entière.

M. Couperus, d’abord, s’y est essayé à un genre nouveau. Après avoir publié tour à tour, en moins de dix ans, des poèmes romantiques, et des romans naturalistes, et des romans psychologiques, et des romans sociaux, et des romans politiques, il a changé de manière, une fois de plus. Ni par le sujet, ni par les détails, ni même par l’esprit général, ses Métamorphoses n’ont aucun rapport avec cette Paix du Monde dont j’ai eu, naguère, l’occasion de parler [1]. C’est à croire qu’il y a, chez le jeune romancier hollandais, une sorte d’instinct fatal qui le pousse à errer sans cesse d’un genre à l’autre, l’empêchant de produire jamais plus de deux ouvrages de nature semblable : un instinct d’autant plus fatal, et d’autant plus spontané, qu’on ne saurait soupçonner aucune considération intéressée d’avoir eu la moindre part à son développement. Dans chacun des genres divers qu’il a successivement abordés, en effet, M. Couperus a obtenu tout le succès qu’il pouvait désirer : à son Eline Vere comme à son Illusion, à son Extase comme à sa Fatalité, ses compatriotes ont fait l’accueille plus chaleureux ; et lorsque, dans Majesté et la Paix du Monde, il leur a présenté deux spécimens d’une forme nouvelle, tenant à la fois du poème philosophique, du roman d’aventures, et de la satire sociale, ils ont été unanimes à juger que de toutes les formes possibles celle-là était la mieux faite pour convenir à son talent, et la plus conforme au génie de sa race. Mais voici que déjà le jeune auteur s’en est fatigué, de même que des autres. Il n’y a plus trace d’aventures, ni de satire, ni presque de philosophie, dans les Métamorphoses ; et c’est un premier point par où ce livre me paraît avoir, en plus de sa très haute valeur littéraire, quelque chose comme l’intérêt d’un signe des temps.

Car cette instabilité, ce perpétuel besoin de changement dont il témoigne, chez un écrivain depuis longtemps célèbre, — le plus célèbre, et fort justement, des romanciers hollandais, — ils se retrouvent à des degrés différens, d’un bout à l’autre de l’Europe, chez la plupart des jeunes écrivains. Ils se retrouvent par exemple en Allemagne, où M. Sudermann imite à tour de rôle Scandinaves, Russes, Français et Anglais ; où M. Hauptmann déconcerte ses admirateurs eux-mêmes par la rapidité et l’imprévu de ses évolutions, et où l’on voit jusqu’à des vieillards, comme M. Spielhagen et M. Heyse, renoncer brusquement à leur ancienne manière. Ils se retrouvent encore en Pologne, et en Russie, et en Italie, et dans les pays Scandinaves, où chaque année voit surgir une école nouvelle. De nouvelles écoles, combien en avons-nous vu surgir et disparaître, en France, depuis dix ou douze ans ? A combien de genres divers se sont essayés tour à tour nos poètes et nos romanciers, depuis le sonnet parnassien jusqu’à l’ode renouvelée de Ronsard, depuis le tableau naturaliste jusqu’au récit « néo-grec » ? C’est une succession ininterrompue de formules artistiques, dont on pourrait dire que leur unique principe est d’être à l’opposé les unes des autres. Et non seulement tout débutant se croit tenu de différer tout à fait de ses prédécesseurs, mais il s’ingénie ensuite à différer de lui-même, et à changer de manière pour chacun de ses livres. C’est comme si, à force de vouloir être « personnels », nos auteurs avaient perdu toute personnalité, et que toutes les formes, toutes les façons de sentir et de comprendre, leur fussent devenues également accessibles, pour ne pas dire également étrangères : encore que, en y regardant de plus près, on découvre que ce n’est point la personnalité qui leur manque le plus, mais la force de croire et celle de vouloir, la confiance dans la valeur des genres qui leur plaisent, et l’énergie d’y rester fidèles en dépit de la nouveauté, ou de la facilité, ou de l’éclat d’autres genres. Mais, quelles que soient les causes de cette espèce de maladie littéraire, on ne saurait nier son existence, ni sa gravité et l’étendue des dommages qu’elle est en train de causer. N’est-ce pas elle, en effet, qui, contraignant les jeunes écrivains à changer sans cesse de manière, empêche les diverses manières de se développer, de se fixer, et de produire pleinement la somme de beauté dont elles sont capables ? Et les écrivains eux-mêmes, ne les empêche-t-elle pas de réaliser pleinement leur somme de talent, dans cette course fiévreuse où elle les condamne ? Il n’y a pas jusqu’à la connaissance du « métier » dont elle ne les prive, puisqu’à chacun de leurs nouveaux livres les malheureux sont forcés de se créer de toutes pièces un style, une méthode, des procédés absolument nouveaux. Et de fait, le métier s’en va, d’année en année, aussi bien en littérature que dans les autres arts. Jamais peut-être on n’a travaillé davantage, jamais en tout cas on n’a autant « cherché » ; mais, quoi qu’il en soit de la valeur de ce qu’on a trouvé, il est trop certain que la plupart de nos jeunes romanciers ne savent ni composer un roman, ni l’écrire, ni mettre en valeur le sujet ou les épisodes avec la même adresse qu’on le faisait autrefois. On n’a plus le temps d’apprendre, ni de réfléchir, d’acquérir de l’expérience par soi-même ni de profiter de l’expérience acquise par les devanciers. Et que c’est bien là une maladie, et non pas le résultat d’une préoccupation effrénée de la mode, ou de la recherche du succès à tout prix, c’est ce que prouve assez clairement l’exemple de M. Couperus : car on ne saurait imaginer un artiste plus consciencieux, plus désintéressé, plus dédaigneux de la mode, ni qui ait moins besoin de changer de manière pour garder son succès. Et cependant il change de manière sans cesse, il vient d’en changer encore, entraîné par un instinct dont il n’est point maître.

Ce point, au surplus, n’est pas le seul par où son dernier livre ait de quoi nous instruire. Le choix du genre nouveau où il s’est essayé mérite, lui aussi, d’attirer l’attention ; lui aussi a, en quelque sorte, tout l’intérêt d’un signe des temps. Les Métamorphoses sont en effet, plutôt qu’un roman, une autobiographie. L’auteur nous y raconte l’histoire d’un jeune romancier hollandais qui a passé exactement par les mêmes phases que nous savons qu’il a lui-même traversées. Et ce romancier a beau s’appeler Hugo Aylva ; ses livres ont beau avoir pour titres Mathilde, le Jeu d’échecs, Nirwana et Anarchisme, nous devinons aussitôt que sous Hugo Aylva se cache M. Louis Couperus, que Mathilde est là pour désigner Eline Vere, le Jeu d’échecs pour désigner Fatalité, que le véritable titre de Nirwana est Extase, et que les deux parties d’Anarchisme s’appellent en réalité Majesté et la Paix du monde.

Mêmes sujets, mêmes tendances, même suite : l’identité est complète entre les livres du héros et ceux de l’auteur. Après tant de vies fictives de bourgeois et d’empereurs, de jeunes filles sentimentales et de jeunes femmes mal mariées, c’est sa propre vie que M. Couperus a entrepris de nous faire connaître ; et en cela encore il a suivi, sans doute à son insu, un instinct qui lui est commun avec un très grand nombre d’autres romanciers. Je pourrais citer au moins six romans en cours de publication qui sont, de même que le sien, des autobiographies à peine déguisées : l’une paraît en Russie, une autre en Angleterre, une troisième en Danemark, trois paraissent en France, sans compter celles qui ont paru les mois passés ou que nous allons voir paraître dès le mois prochain. C’est comme si, en même temps que leur besoin de changement les dépouillait de leur personnalité, les jeunes auteurs eussent perdu aussi toute force d’invention : incapables désormais de rien imaginer, et trop heureux d’avoir quelques souvenirs qu’ils puissent étaler devant nous. Il y en a bien parmi eux qui, très noblement, s’efforcent de donner à leur récit une portée générale, et de tirer une leçon des menus faits qu’ils racontent. Mais ces faits n’en sont pas moins les faits de leur propre vie, clairement, ouvertement présentés comme tels. Et l’on n’en est pas moins tenté de croire à une sorte de faillite de l’imagination créatrice, devant cet accord des romanciers à se prendre eux-mêmes pour héros de leurs livres.

A y réfléchir, cependant, ce phénomène littéraire ne vient pas uniquement, peut-être, d’une subite décroissance de l’imagination. La vraie cause en est plutôt d’ordre moral ; c’est l’habitude qu’on a acquise de penser à soi, de croire qu’on pouvait se connaître mieux que les autres, ou même qu’on ne pouvait connaître que soi. M. Couperus en particulier, pour nous en tenir à lui, ne manque certainement pas du pouvoir d’inventer ; il excelle au contraire, — chacun de ses romans précédens nous en est la preuve, — non seulement à imaginer des personnages vivans, mais à substituer leur vie à la sienne, à ressentir leurs émotions et à penser leurs pensées. Mais avec tout cela il s’est accoutumé à admettre que son âme était la seule où il pût pénétrer ; et à force de vouloir y pénétrer il a fini par se complaire en elle, si bien qu’il lui a semblé, un beau jour, que nulle âme n’était plus digne d’être offerte en exemple à nos méditations. Son cas présent n’est en vérité que la conséquence nécessaire de l’évolution qu’il a subie, que nous avons tous subie avec lui depuis dix ans environ. Le « roman psychologique » ayant été reconnu naguère comme un genre spécial, l’avènement du roman autobiographique ne pouvait manquer d’en résulter, tôt ou tard.

C’est du moins ce qui ressort de la façon même dont M. Couperus nous explique la série de ses « métamorphoses ». Nous y voyons les lents progrès que fait, dans l’âme du héros, l’habitude, — on pourrait dire la manie — de l’analyse psychologique, et comment elle le porte sans cesse davantage à s’analyser soi-même, jusqu’au jour où, découvrant l’impossibilité de jamais connaître d’autres âmes, le jeune romancier se décide à prendre la sienne pour sujet de ses livres. C’était là un travail intérieur que n’eussent point soupçonné les lecteurs d’Eline Vere, ni de la Paix du Monde ; il se poursuivait cependant d’année en année, et maintenant en voici toutes les phases exposées sous nos yeux.

Mais pour ne pouvoir plus, en ce moment, s’intéresser à d’autres aventures qu’aux siennes, M. Louis Couperus n’en est pas moins resté un artiste, passionnément épris de beauté et de perfection ; et si son nouveau livre diffère, par son genre, de tous les précédens, il y a mis en revanche, fort heureusement, les mêmes précieuses qualités de noble, élégante, et tendre poésie. Et il s’est encore efforcé de donnera son autobiographie toutes les apparences d’un roman, entremêlant à l’analyse de ses « métamorphoses » une foule d’épisodes familiers ou tragiques, et variant leur décor avec une maîtrise admirable. Paysages d’Italie, de Belgique, de France, souvenirs d’années d’enfance passées aux Indes hollandaises, dans l’enchantement d’une féerie vivante, mais surtout puissantes et délicates peintures du port de Scheveningue et du Bois de La Haye, ce sont peut-être les pages les plus charmantes du livre, celles où s’aperçoit le mieux l’âme profondément poétique de ce soi-disant psychologue. Combien je regrette de ne pouvoir pas les traduire, comme aussi de ne pouvoir pas m’arrêter à loisir devant le récit des deux amours de Hugo Aylva !

De ces deux amours, au reste, l’un risquerait de nous paraître un peu invraisemblable : celui qu’éprouve le jeune romancier pour une de ses compatriotes rencontrée à Paris, une femme qui a eu jadis un mari détestable, et qui a perdu depuis lors tout pouvoir d’aimer. En vain Hugo Aylva lui lit ses livres, en vain il l’intéresse à ses projets artistiques, en vain il lui fait voir qu’il mourra de tristesse si elle ne consent pas à se donner à lui. L’impitoyable femme s’obstine à ne se point donner, répétant toujours que son « cœur est mort », et pleurant et se désolant sur ce cadavre, qu’il ne tiendrait qu’à elle de ressusciter. Oui, décidément, elle est invraisemblable, et Aylva aussi, qui prend si au sérieux ses coquetteries ! Mais comme, au contraire, l’autre histoire d’amour est naturelle et touchante, et quelle délicieuse figure que cette petite Emilie qui, dès les premiers chapitres et tout au long du livre, éclaire de son doux sourire la vie du jeune homme ! Longtemps celui-ci, tout occupé à s’analyser, dédaigne l’hommage discret qu’elle lui fait des roses de son cœur ; et quand enfin il s’en aperçoit, après des années, peut-être jugera-t-on qu’il n’en éprouve pas autant d’orgueil et de joie qu’on aurait voulu. Mais d’autant plus on aime cette exquise jeune fille. On se plaît à la voir à la fois si naïve et si sage, si tendre et si réservée ; on songe aux adorables jeunes filles des romans de Dickens, ses sœurs, simples, gracieuses, aimantes comme elle ; et il y a des momens où l’on est heureux d’oublier les « métamorphoses » de Hugo Aylva pour s’attarder auprès de cette enfant, qui reste la même malgré les années.

Cette histoire d’amour aurait de quoi, à elle seule, justifier le succès du nouveau roman de M. Couperus. Mais elle n’est, dans le roman, qu’un épisode, et sans aucun rapport avec le sujet principal. Que la petite Emilie aime ou non Hugo Aylva, qu’elle l’épouse à la fin du livre ou qu’elle se marie avec un autre homme, cela ne touche en rien à la suite des « métamorphoses » du jeune psychologue : car ces métamorphoses sont tout intellectuelles, ce sont les courses qu’il fait d’un idéal à l’autre, dans sa recherche passionnée de la perfection esthétique. Il y a ainsi à travers tout le livre deux récits qui vont côte à côte sans se confondre jamais : le récit de l’évolution d’une pensée et celui d’une aventure d’amour. Et je ne puis m’empêcher de croire que la faute en est au genre même que s’est choisi M. Couperus. C’est parce qu’il a essayé de raconter sa propre vie, ou tout au moins la vie de son esprit, qu’il n’a pas trouvé un moyen d’unir plus intimement ces deux récits parallèles. Il y aurait fallu un artifice d’invention, mais plutôt encore il y aurait fallu une pleine liberté dans la conception et la composition du roman. M. Couperus s’en est tenu, pour une partie du livre, à ses souvenirs personnels ; il a voulu être exact, noter l’enchaînement de ses idées tel qu’il se le rappelait ; et de là vient, sans doute, que les épisodes qu’il y a ajoutés ne font jamais corps avec lui, restant, pour ainsi dire, en marge du récit principal.

Mais il est temps d’en venir à ce récit lui-même, et d’indiquer les métamorphoses successives qui forment, dans leur ensemble, la carrière littéraire de Hugo Aylva. Elles sont, d’après M. Couperus, au nombre de cinq, dont chacune fait l’objet d’un chapitre spécial, portant comme titre le titre d’un des livres du jeune héros. Il y a ainsi le chapitre de Torquato Tasso, celui de Mathilde, celui de Nirwana, celui d’Anarchisme et enfin celui des Métamorphoses ; car le dernier roman de Hugo Aylva a le même nom que le dernier roman de M. Couperus, et le caractère autobiographique de l’ouvrage se trouve, par-là, affirmé une fois de plus. Mais la vérité est que, de ces cinq métamorphoses, deux seulement ont une importance essentielle, la première et la dernière, celle qui transforme un jeune poète en un romancier réaliste, et celle qui le conduit à se prendre soi-même pour sujet d’un roman. Les autres ne sont, en fin de compte, que les phases progressives d’une lente évolution : ces deux-là sont vraiment des révolutions, des changemens brusques, complets, troublant de fond en comble toute la vie d’une âme.

Au début du livre, Aylva s’occupe à finir un grand poème, Torquato Tasso, dont des fragmens ont paru déjà dans une revue d’Amsterdam. Il n’a en tête que de beaux rythmes et de belles images, trop heureux de pouvoir oublier, tandis qu’il écrit, la mesquine et banale réalité qui l’entoure. Mais voici qu’un de ses amis de collège, Hermann Scheffer, lui apporte les anciens romans de M. Zola. Aylva ne connaissait encore que l’Assommoir et Nana : il lit la Fortune des Rougon, la Curée, la Faute de l’abbé Mouret, et à son imagination d’enfant ces œuvres font l’effet de vastes poèmes, auprès desquels son Tasse lui semble tout au plus un honnête devoir sagement composé. Il n’a point de cesse pourtant qu’il l’ait achevé, et à tout moment son enthousiasme d’autrefois lui revient au cœur, il se sent né pour le rêve, non pour l’observation ; le peu qu’il a entrevu de la vie n’a fait que le remplir de mélancolie : et des romans mêmes de M. Zola il ne tarde pas à se fatiguer. Pourquoi donc les derniers chants de son poème n’ont-ils plus ni la fraîcheur, ni la liberté des premiers ? Pourquoi, ce poème fini, met-il si peu d’entrain à en finir d’autres ? C’est un peu parce que son ami Scheffer le raille sur ses goûts « vieux-jeu » : un peu aussi parce que son Tasse lui vaut d’amères critiques parmi des éloges ; un peu parce qu’il a l’impression que désormais le monde n’a plus besoin de poèmes. Mais surtout il a perdu sa foi artistique. Le contact d’un autre idéal l’a, par degrés insensibles, détaché du sien. Puisque Scheffer place au-dessus de tout l’observation et le réalisme, puisque le Nieuwe Gids lui reproche de se complaire dans un genre démodé, puisque son Torquato Tasso n’intéresse personne, c’est donc que l’art tel qu’il le conçoit n’est point l’art véritable. Et, faute de pouvoir en concevoir un autre, le jeune homme se décourage. Il passe une année entière à lire, à se promener, à fréquenter les salons de La Haye, s’efforçant par tous les moyens de combler le grand vide qui s’est fait en lui.

Bientôt rien ne survit plus, en apparence du moins, du rêveur ingénu qui mettait en tercets les amours du Tasse. Aylva est devenu un élégant mondain, assez instruit pour pouvoir parler de tout avec un air compétent, assez indifférent pour pouvoir, au besoin, s’essayer dans tous les genres sans trop de gaucherie. C’est alors qu’il s’aperçoit, un beau jour, que la vie est au demeurant une chose des plus simples, et que l’expérience qu’il en a vaut bien celle d’un autre. La mode est aux romans d’observation. Pourquoi ne suivrait-il pas la mode sur ce point, lui qui la suit sur tant de points ? Et l’expérience qu’il a’ acquise, pourquoi n’en ferait-il pas un roman ? Telle est sa première métamorphose : au poète de Torquato Tasso se substitue un romancier réaliste, l’auteur de Mathilde et du Jeu d’échecs. Mais je n’ai indiqué là que le mécanisme extérieur de la transformation : car tout le roman de M. Couperus est, pour ainsi dire, écrit en partie double, et sous la série des raisonnemens consciens de Hugo Aylva, des prétextes qu’il se donne et des illusions qu’il subit, on découvre toujours un travail plus profond, un sourd travail de l’instinct, guidant le jeune poète tout au long de la vie. Dans ces romans qu’il croit n’écrire que pour le public, et où il se flatte de ne rien laisser de lui-même, c’est toute son âme au contraire qu’involontairement il y met. Il s’en rend compte d’ailleurs quelques années après, lorsque, de roman en roman, son instinct l’a conduit à écrire le Nirwana. Il reconnaît alors que ce livre fait partie de son être, que chacune de ses pages est vivante en lui, et que la littérature, qu’il prenait pour un amusement ou une distraction, est au fond la seule chose qui lui tienne au cœur. C’est pour elle qu’il se résigne à vivre, après son aventure d’amour avec l’impassible Hélène de Vicq ; c’est pour elle qu’il parcourt le monde, toujours en quête d’impressions nouvelles, tandis qu’Emilie lui offre vainement sa tendresse, tandis que son ami Den Bergh lutte et souffre en silence, tandis que sa vieille mère agonise loin de lui. Il s’occupe, pendant ce temps, à raconter l’histoire d’un empereur rêvant la paix du monde, et dans cette œuvre d’une haute portée philosophique, destinée à recueillir tout le fruit de son expérience et de sa réflexion, le seul véritable objet qu’il poursuive est le même qu’il poursuivait jadis dans ses vers de jeunesse : il n’a toujours en tête que de beaux rythmes et de belles images.

Deux catastrophes survenant coup sur coup, le suicide de son ami Den Bergh et la mort de sa mère, le tirent brusquement de son extase poétique. C’est alors aussi que, de retour en Hollande, il découvre enfin l’amour d’Emilie, si longtemps, si aveuglément dédaigné. Et la dernière métamorphose se produit en lui Le soi-disant observateur s’aperçoit qu’il n’a jamais rien su, qu’il a passé comme en un songe à travers la vie, et que non seulement il n’a compris ni sa mère, ni son ami, ni la chère jeune fille, mais qu’il n’a même jamais tenté de les comprendre. Ainsi il en vient à réfléchir sur l’histoire de son âme. Une longue suite de transformations, inconscientes et fatales, une série de métamorphoses, c’est là ce qu’il a été, du plus loin qu’il se revoit. Et un désir le prend de raconter ces métamorphoses, puisque, aussi bien, il ne connaît que lui seul, et que toute son observation ne peut porter que sur lui.

Mais je crains que cette analyse ne donne une idée par trop insuffisante de l’intérêt du roman de M. Couperus. C’est un roman tout en nuances, subtil, un peu fuyant, quelque chose comme un roman impressionniste, où les faits les plus importans ne sont encore qu’à peine esquissés. Mais il a du charme, il est naïf et tendre, et personne ne le lira sans en être touché. Et si peut-être il manque trop de réalité, s’il n’a point la couleur ni le relief de la vie, la faute en est sans doute à ce qu’il est trop vrai, l’auteur n’ayant voulu le faire qu’avec ses souvenirs.

Fort heureusement, d’ailleurs, cet excès de vérité n’a rien de gênant. Car il y a une chose dont ni Hugo Aylva ni M. Couperus ne semblent point se douter, mais qui n’en apparaît pas moins clairement aux lecteurs de leurs livres : sous la série de leurs métamorphoses, ils restent tous deux des poètes, et les plus graves sujets leur sont surtout l’occasion de beaux rythmes et de belles images. C’est même, en fin de compte, la seule conclusion définitive qu’on puisse tirer de ces Métamorphoses, touchant l’histoire intellectuelle de leur jeune auteur. On y voit comment les circonstances, et cet instinct de changement qu’il portait en lui, l’ont ballotté sans arrêt d’un idéal à l’autre, mais que dans tous les genres il est resté ce qu’il était déjà au début de sa carrière, un rêveur épris seulement d’émotion et de beauté, l’amant de Léonore d’Esté et le confident de Pétrarque.

L’œuvre qu’il nous donne pour une autobiographie est surtout un poème, elle aussi. En vain il s’est efforcé d’y être exact et précis, infatigable à vouloir se montrer à nous tel qu’il s’apparaissait à lui-même. La même aventure lui est arrivée pour ses propres sentimens que pour ceux des héros de ses livres précédens, d’Éline Vere ou du jeune empereur des îles Lipari : à peine a-t-il tenté de les saisir, qu’ils se sont transfigurés, prenant sous ses yeux une teinte lyrique. La forme même dont il les a revêtus est celle d’un poème plus que d’un récit, imagée et chantante, avec des retours de mots, des alternances de longues périodes et de phrases rapides, un rythme toujours expressif et savamment varié. Et c’est par là, en vérité, que ses compatriotes peuvent le mieux se rassurer sur la suite prochaine de ses « métamorphoses ». — « Mon art, nous dit-il au dernier chapitre du livre, s’est d’abord présenté devant moi comme un enfant, candide avec de grands yeux pleins de lumière ; puis j’ai vu en lui une jeune fille élégante et mélancolique, puis il a pris la forme d’une femme que j’ai aimée. Plus tard, quand j’ai écrit Anarchisme, il s’est montré à moi plus vieux, plus grave, imprégné d’une beauté plus sereine : c’est aujourd’hui une de ces figures étranges où se plaît la fantaisie des peintres symbolistes. Demain, peut-être, il aura changé d’aspect, une fois de plus… » Mais, quel que soit l’aspect sous lequel son art se montrera demain à M. Couperus, quelle que soit la « métamorphose » qui succédera à celle qu’il a, cette fois, essayé de décrire, on pourra être certain désormais qu’à travers tous les genres, quelque chose en lui ne variera point : son naïf et profond instinct de la beauté poétique.


T. DE WYZEWA.


  1. Voyez la Revue du 1er avril 1896.