Roland furieux/Chant VIII

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Canto 8

../Canto 7 ../Canto 9 IncludiIntestazione 20 dicembre 2008 75% Poemi

Chant VII Roland furieux Chant IX




ARGUMENT. — Après avoir surmonté divers obstacles, Roger s’enfuit de l’île d’Alcine. Mélisse rend sa forme première à Astolphe, lui fait retrouver ses armes et tous deux se rendent chez Logistilla où Roger arrive aussi peu après. — Renaud passe d’Écosse en Angleterre et obtient des secours pour Charles assiégé dans Paris. — Angélique est transportée dans l’île d’Ébude pour y être dévorée par un monstre marin. — Roland, trompé par un songe, sort déguisé de Paris, et va à la recherche d’Angélique.


Oh ! combien d’enchanteresses, combien d’enchanteurs sont parmi nous, que nous ne connaissons pas, et qui, par leur adresse à changer de visage, se sont fait aimer des hommes et des femmes ! Ce n’est pas en évoquant les esprits, ni en observant les étoiles, qu’ils font de tels enchantements ; c’est par la dissimulation, le mensonge et les ruses, qu’ils lient les cœurs d’indissolubles nœuds.

Celui qui posséderait le talisman d’Angélique, ou plutôt celui de la raison, pourrait voir le visage de chacun dépouillé de tout artifice et de toute fiction. Tel nous paraît beau et bon, qui, le masque tombé, nous semblerait peut-être laid et méchant. Ce fut un grand bonheur pour Roger d’avoir l’anneau qui lui découvrit la vérité.

Roger, comme je disais, armé et monté sur Rabican, était arrivé en dissimulant jusqu’à la porte. Il prit les gardes au dépourvu et quand il fut arrivé au milieu d’eux, il ne garda pas son épée au flanc. Laissant les uns morts, les autres fort maltraités, il franchit le pont, rompit la herse et prit le chemin de la forêt ; mais il ne courut pas longtemps sans rencontrer un des serviteurs de la fée.

Ce serviteur avait au poing un gerfaut qu’il s’amusait à faire voler chaque jour, tantôt dans la plaine, tantôt sur un étang voisin, où il trouvait toujours une proie facile. Il avait pour compagnon son chien fidèle, et chevauchait un roussin assez mal équipé. Il pensa bien que Roger s’enfuyait, quand il le vit venir en si grande hâte :

II se porta à sa rencontre, et, d’un ton hautain, lui demanda pourquoi il s’en allait si précipitamment. Le bon Roger ne voulut pas lui répondre. C’est pourquoi, de plus en plus certain qu’il s’enfuyait, le chasseur résolut de l’arrêter. Étendant le bras gauche, il dit : « Que dirais-tu, si je t’arrêtais subitement, et si contre cet oiseau tu ne pouvais te défendre ? »

II lance son oiseau, et celui-ci bat si rapidement des ailes, que Rabican ne peut le devancer. Le chasseur saute à bas de son palefroi, en lui enlevant du même coup le mors, et le cheval part comme la flèche chassée dé l’arc, mordant et lançant des ruades formidables. Le serviteur se met à courir après lui, aussi rapide que s’il était porté par le vent et la foudre.

Le chien ne veut pas paraître en retard ; il suit Rabican avec l’impétuosité du léopard qui poursuit un lièvre. Roger a honte de ne pas les attendre ; il se retourne vers celui qui arrive d’un pied si hardi, et, ne lui voyant d’autre arme qu’une baguette avec laquelle il dresse son chien à obéir, il dédaigne de tirer son épée.

Le chasseur s’approche et le frappe vigoureusement ; en même temps le chien le mord au pied gauche. Le destrier débridé secoue trois ou quatre fois sa croupe, et rue sur son flanc droit. L’oiseau tourbillonne, décrit mille cercles et le déchire souvent avec ses ongles, de telle sorte que Rabican s’effraye de tout ce vacarme et n’obéit plus à la main ni à l’éperon.

Roger est enfin forcé de tirer le fer, et, pour se débarrasser de cette désagréable agression, il menace tantôt les bêtes, tantôt le vilain, de la pointe de son épée. Cette engeance importune ne l’en presse que davantage, et de çà de là se multiplie sur toute la route. Roger voit déshonneur et danger pour lui à ce qu’ils l’arrêtent plus longtemps.

Il sait que, s’il reste un peu plus en cette place, il aura sur les épaules Alcine et toute sa populace. Déjà une grande rumeur de trompettes, de tambours et de cloches se fait entendre par toute la vallée. Ppurtant, contre un serviteur sans armes et contre un chien, il lui semble inuti!e de se servir de son épée. Le meilleur et le plus prompt est donc de découvrir l’écu, œuvre d’Atlante.

Il lève le drap rouge dont l’écu était resté pendant plusieurs jours couvert, et la lumière, dès qu’elle frappe les yeux, produit l’effet mille fois expérimenté. Le chasseur reste privé de ses sens ; le chien et le roussin tombent, et les ailes de l’oiseau ne peuvent plus le soutenir en l’air. Roger, joyeux, les laisse en proie au sommeil.

Alcine, qui pendant tout cela avait été prévenue que Roger avait forcé la porte et occis bon nombre des gardes, vaincue de douleur, resta comme morte. Elle déchire ses vêtements, se frappe le visage, et s’accuse de stupidité et de maladresse. Elle fait appeler sur-le-champ aux armes et rassemble autour d’elle tous ses gens.

Puis elle les divise en deux troupes : elle envoie l’une sur la route que suit Roger ; elle conduit l’autre en toute hâte au port, l’embarque et lui fait prendre la mer. Sous les voiles ouvertes, les flots s’assombrissent. Avec cette troupe s’en va la désespérée Alcine, et le désir de retrouver Roger la ronge tellement, qu’elle laisse sa ville sans garde aucune.

Elle ne laisse personne à la garde du palais. Cela donne à Mélisse, qui se tenait prête, une grande commodité, une grande facilité pour arracher de ce royaume funeste les malheureux qui y étaient retenus. Elle va, cherchant à son aise de tous côtés, brûlant les images, rompant les charmes, détruisant les nœuds, les caractères magiques et tous les artifices.

Puis, accélérant ses pas à travers la campagne, elle fait revenir à leur forme première les anciens amants d’Alcine qui étaient, en foule nombreuse, changés en fontaines, en bêtes, en arbres, en rochers. Ceux-ci, dès qu’ils furent délivrés, suivirent tous les traces du bon Roger et se réfugièrent chez Logistilla. De là, ils retournèrent chez les Scythes, les Perses, les Grecs et les Indiens.

Mélisse les renvoya dans leur pays, après leur avoir fait promettre d’être désormais moins imprudents. Le duc des Anglais fut le premier qu’elle fit revenir à la forme humaine. Sa parenté avec Bradamante et les prières courtoises dé Roger lui furent très utiles en cette occasion. Outre les prières que Roger avait adressées à Mélisse à ce sujet, il lui avait donné l’anneau pour qu’elle pût mieux lui venir en aide.

C’est donc grâce aux prières de Roger que le paladin fut remis en sa forme première. Mélisse ne crut son œuvre achevée que lorsqu’elle lui eut fait retrouver ses armes, et cette lance d’or qui, du premier coup, jette hors de selle tous ceux qu’elle touche. D’abord à l’Argail, elle appartint ensuite à Astolphe, et l’un et l’autre s’étaient acquis beaucoup d’honneur en France avec elle.

Mélisse retrouva cette lance d’or qu’Alcine avait remisée dans le palais, ainsi que toutes les autres armes qui avaient été enlevées au duc dans cette maison maudite. Puis elle monta le destrier du nécromancien maure et prit en croupe Astolphe. De là, elle se dirigea vers la demeure de Logistilla, où elle arriva une heure avant Roger.

Entre temps, Roger s’achemine vers la sage Fée, à travers les durs rochers, les ronces touffues, de précipice en précipice, et par des chemins âpres, solitaires, inhospitaliers et sauvages. Enfin il arrive, à l’heure ardente de midi, sur une plage exposée au sud entre la montagne et la mer, aride, nue, stérile et déserte.

Le soleil ardent frappe la colline voisine, et sous la chaleur produite par ia réflexion, l’air et le sable bouillent. Il n’en faudrait pas tant pour rendre le verre liquide. Tous les oiseaux se taisent sous l’ombre molle ; seule, la cigale, cachée dans les herbes touffues, assourdit de son chant monotone les montagnes et les vallées, la mer et le ciel.

La chaleur, la soif et la fatigue qu’il éprouvait à parcourir cette route de sable faisaient à Roger grave et ennuyeuse compagnie sur la plage déserte et exposée au soleil. Mais, comme je ne puis ni ne veux m’occuper toujours du même sujet, je laisserai Roger dans cette fournaise, et j’irai en Ecosse retrouver Renaud.

Renaud était très bien vu du roi, de sa fille et de tout le pays. Le paladin exposa à loisir et clairement le motif de sa venue qui était de réclamer, au nom de son roi, l’appui des royaumes d’Écosse et d’Angleterre, et il crut devoir appuyer la demande de Charles des raisons les plus justes. Le roi lui répondit sans retard qu’autant que ses forces le lui permettaient, il était disposé à agir pour le service et pour l’honneur de Charles et de l’empire. Dans peu de jours il aurait levé le plus de cavaliers qu’il pourrait, et s’il n’était pas aujourd’hui si vieux, il aurait pris lui-même le commandement de ses troupes.

Une semblable raison ne lui paraîtrait pas toutefois suffisante pour le faire rester chez lui, s’il n’avait son fils, à qui il donnerait le commandement, comme au plus digne pour la vigueur et l’habileté. Bien qu’il ne se trouvât pas alors dans le royaume, il espérait qu’il serait revenu avant que les troupes fussent réunies. Dans tous les cas, une fois l’armée prête, il saurait bien trouver son fils.

Puis il envoya dans tous ses États ses trésoriers pour lever des cavaliers et des gens de guerre, et fit approvisionner ses vaisseaux de munitions, de vivres, et d’argent. Pendant ce temps, Renaud passa en Angleterre, et le roi l’accompagna courtoisement à son départ jusqu’à Berwick, et on 1e vit pleurer quand il le quitta.

Ayant le vent favorable en poupe, Renaud s’embarqua après avoir dit adieu à tous. Le pilote démarra les câbles pour le voyage, et l’on fit voile jusqu’à ce qu’on fût arrivé à l’endroit où le beau fleuve de la Tamise voit ses eaux devenir amères au contact des flots salés. Poussés par le grand flux de la mer, les navigateurs s’avancèrent par un chemin sûr, à la voile et à la rame, jusqu’à Londres.

Renaud avait reçu de Charles et du roi Othon, assiégé avec Charles dans Paris, des lettres authentiques, contresignées du sceau de l’État, pour être remises au. prince de Galles. Ces lettres portaient que tout ce qu’on pourrait lever dans le pays de fantassins et de cavaliers devait être dirigé sur Calais, pour porter secours à la France et à Charles.

Le prince dont je parle, et qui occupait, en l’absence d’Othon, le siège royal, rendit à Renaud fils d’Aymon de tels honneurs, qu’il n’en aurait pas fait autant pour son roi. Pour satisfaire à sa demande, il ordonna à tous les gens de guerre de la Bretagne et des îles voisines de se trouver sur le rivage à jour fixe.

Seigneur, il convient que je fasse comme le virtuose habile qui, sur son instrument flexible, change souvent de corde et varie de ton, prenant tantôt le grave, tantôt l’aigu. Pendant que je suis occupé à parler de Renaud, je me suis souvenu de la gentille Angélique que j’ai laissée fuyant loin de lui, et qui venait de rencontrer un ermite.

Je vais poursuivre un.instant son histoire. J’ai dit qu’elle avait demandé avec une vive anxiété comment elle pourrait rejoindre le rivage, car elle avait une telle peur de Renaud, qu’elle se croyait en danger de mort si elle ne mettait pas la mer entre elle et lui, et qu’elle ne pensait pas être en sûreté tant qu’elle serait en Europe. Mais l’ermite cherchait à l’amuser, parce qu’il avait du plaisir à rester avec elle.

Cette rare beauté lui a allumé le cœur et réchauffé les moelles engourdies. Mais, quand il voit que cela ne lui réussit pas, et qu’elle ne veut pas rester plus longtemps avec lui, il accable son âne de cent coups pour activer son pas tardif. Le plus souvent au pas, quelquefois au trot, il va sans permettre à sa bête de s’arrêter.

Et comme Angélique s’était tellement éloignée que, d’un peu plus, il aurait perdu sa trace, le moine retourne à sa grotte obscure et évoque une troupe de démons. Il en choisit un dans toute la bande, et, tout d’abord, l’informe de ce qu’il aura à faire ; puis il le fait entrer dans le corps du coursier qui emporte loin de lui sa dame et son cœur.

Souvent un chien bien dressé et habitué à chasser sur la montagne les renards et les lièvres, voyant la bête aller d’un côté, prend par un autre, et semble dédaigner de suivre la trace. Mais à peine le voit-on arrivé au passage, qu’il l’a dans la gueule, lui ouvre le flanc et la dévore. Ainsi l’ermite, par une voie détournée, rejoindra la dame où qu’elle aille.

Ce que peut être son dessein, je le comprends fort bien, et je vous le dirai aussi, mais dans un autre moment. Angélique ne soupçonnant en rien. ce danger, cheminait, faisant chaque jour une plus ou moins longue étape. Et déjà, le démon est caché dans son cheval. Ainsi, parfois, le feu couve, puis devient un si grave incendie, qu’on ne peut l’éteindre et qu’on y échappe avec peine.

Quand la dame fut arrivée près de la grande mer qui baigne les rivages gascons, elle fit marcher son destrier tout près de la vague, là où l’humidité rendait la voie plus ferme. Celui-ci fut soudain entraîné dans les flots par le démon féroce, au point d’être obligé de nager. La timide donzelle ne sait que faire, si ce n’est se tenir ferme sur la selle.

Elle a beau tirer la bride, elle ne peut le faire tourner, et de plus en plus il s’avance vers la haute mer. Elle tenait sa robe relevée pour ne pas la mouiller, et levait les pieds. Sur ses épaules, sa chevelure flottait toute défaite, caressée par la brise lascive. Les grands vents se taisaient, ainsi que la mer, comme pour contempler sans doute tant de beauté.

Elle tournait en vain vers la terre ses beaux yeux qui baignaient de pleurs son visage et sa poitrine. Et elle voyait le rivage s’enfuir toujours plus loin, décroître peu à peu et disparaître. Le destrier qui nageait-sur la droite, après un grand détour, la porta sur un écueil parsemé de roches noires et de grottes effroyables. Et déjà la nuit commençait à obscurcir le ciel.

Quand elle se vit seule dans ce lieu désert, dont la seule vue lui faisait peur, à l’heure où Phébus couché dans la mer laissait l’air et la terre dans une obscurité profonde, elle resta immobile, dans une attitude qui aurait fait douter quiconque aurait vu sa figure, si elle était une femme véritable et douée de vie, ou bien un rocher ayant cette forme.

Stupide et les yeux fixés sur le sable mouvant, les cheveux dénoués et en désordre, les mains jointes et les lèvres immobiles, elle tenait ses regards languissants levés vers le ciel, comme si elle accusait le grand Moteur d’avoir déchaîné tous les destins à sa perte. Elle resta un moment immobile et comme atterrée ; puis elle dénoua sa langue à la plainte, et ses yeux aux pleurs.

Elle disait : « Fortune, que te reste-t-il encore à faire pour avoir rassasié sur moi tes fureurs et assouvi ta soif de vengeance ? Que puis-je te donner de plus désormais, si ce n’est cette misérable vie ? Mais tu n’en veux pas. N’as-tu pas été prompte tout à l’heure à m’arracher à la mer, quand je pouvais y trouver la fin de mes tristes jours ! Pourquoi sembles-tu désirer me voir encore livrée à de nouveaux tourments, avant que je meure ?.

» Mais je ne vois pas que tu puisses me nuire plus que tu ne m’as nui jusqu’ici. Par toi j’ai été chassée du royal séjour où je n’espère plus jamais retourner. J’ai perdu l’honneur, ce qui est pis ; car si je n’ai pas en réalité commis de faute, j’ai pourtant donné lieu, par mes courses vagabondes, à ce que chacun dise que je suis une impudique.

» Quel bien peut-il rester au monde à une femme qui a perdu sa réputation de chasteté ? Hélas ! mon malheur est d’être jeune et de passer pour belle, que ce soit vrai ou faux. Je ne saurais rendre grâce au ciel de ce don funeste, d’où provient aujourd’hui toute ma perte. C’est lui qui a causé la mort de mon frère Argail, auquel ses armes enchantées servirent peu.

» C’est à cause de lui que le roi de Tartarie Agrican a défait mon père Galafron qui, dans l’Inde, était grand khan du Cathay ; et depuis j’en suis réduite à changer d’asile soir et matin. Puisque tu m’as ravi fortune, honneur, famille, et puisque tu m’as fait tout le mal que tu peux me faire, à quelles douleurs nouvelles veux-tu me réserver encore?

» Si tu ’n’as pas jugé assez cruel de me faire périr dans la mer, je consens, pour te rassasier, à ce que tu m’envoies quelque bête qui me dévore, mais sans m’outrager davantage. Quel que soit le martyre que tu me destines, pourvu que j’en meure, je ne pourrai trop t’en rendre grâces. » Ainsi disait la dame, au milieu d’abondantes larmes, quand elle aperçut l’ermite à côté d’elle.

De la cime d’une roche élevée, l’ermite avait vu Angélique, au comble de l’affliction et de l’épouvante, aborder à l’extrémité de l’écueil. Il était lui-même arrivé six jours auparavant, car un démon l’y avait porté par un chemin peu fréquenté. Il vint à elle, avec un air plus dévot que n’eurent jamais Paul ou Hilarion.

A peine la dame l’a-t-elle aperçu, que, ne le reconnaissant pas, elle reprend courage ; peu à peu sa crainte s’apaise, bien qu’elle ait encore la pâleur au visage. Dès qu’il est près d’elle, elle dit : « Ayez pitié de moi, mon père, car je suis arrivée dans un mauvais port. » Et d’une voix interrompue par les sanglots, elle lui raconte ce qu’il savait parfaitement.

L’ermite commence par la rassurer par de belles et dévotes paroles, et, pendant qu’il parle, il promène des mains audacieuses tantôt sur son sein, tantôt sur ses joues humides. Puis, devenu plus hardi, il va pour l’embrasser. Mais elle, tout indignée, lui porte vivement la main à la poitrine et le repousse, et son visage se couvre tout entier d’une honnête rougeur.

Il avait à son côté une poche; il l’ouvre et il en tire une fiole pleine de liqueur. Sur ces yeux puissants, où Amour a allumé sa plus brûlante flamme, il en jette légèrement une goutte qui suffit à endormir Angélique. La voilà gisant, renversée sur le sable, livrée à tous les désirs du lubrique vieillard.

Il l’embrasse et la palpe à plaisir ; et elle dort et ne peut faire résistance. Il lui baise tantôt le sein, tantôt la bouche ; personne ne peut le voir en ce lieu âpre et désert. Mais, dans cette rencontre, son destrier trébuche, et le corps débile ne répond point au désir. Il avait peu de vigueur, ayant trop d’années, et il peut d’autant moins qu’il s’essouffle davantage.

11 tente toutes les voies, tous les moyens. Mais son roussin paresseux se refuse à sauter ; en vain il lui secoue le frein, en vain il le tourmente ; il ne peut lui faire tenir la tête haute. Enfin il s’endort près de la dame qu’un nouveau danger menace encore. La Fortune ne s’arrête pas pour si peu, quand elle a pris un mortel pour jouet.

Il faut d’abord que je vous parle d’une chose qui va me détourner un peu de mon droit chemin. Dans la mer du Nord, du côté de l’Occident et par delà l’Islande, s’étend une île nommée Ébude, dont la population a considérablement diminué, depuis qu’elle est détruite par une orque sauvage et d’autres monstres marins que Protée y a conduits pour se venger.

Les anciennes chroniques, vraies ou fausses, racontent que jadis un roi puissant régna sur cette île. Il eut une fille dont la grâce et la beauté, dès qu’elle se montra sur le rivage, enflammèrent Protée jusqu’au milieu des ondes. Celui-ci, un jour qu’il la trouva seule, lui fit violence et la laissa enceinte de lui.

Cet événement causa au père beaucoup de douleur et de souci, car il était plus que tout autre impitoyable et sévère. Ni les excuses, ni la pitié ne purent lui faire pardonner, tant son courroux était grand. La grossesse de sa fille ne l’arrêta même pas dans l’accomplissement de son cruel dessein, et, dès qu’il fut né, il fit, avant elle, mourir son petit-fils, qui cependant n’avait point péché.

Le dieu marin Protée, pasteur des monstrueux troupeaux de Neptune roi des ondes, ressentit un grand chagrin de la mort de sa dame, et, dans sa grande colère, il rompit l’ordre et les lois de la nature. Il s’empressa d’envoyer sur l’île les orques et les phoques, et tout son troupeau marin, qui détruisirent non seulement les brebis et les bœufs, mais les villes et les bourgs avec leurs habitants.

Ils vinrent également assiéger la capitale qui était fortifiée ; les habitants furent obligés de se tenir nuit et jour sous les armes et dans des alarmes perpétuelles. Tous avaient abandonné les campagnes. Enfin, pour trouver remède à leurs maux, ils allèrent consulter l’oracle. Celui-ci répondit :

Qu’il leur fallait trouver une jeune fille qui n’eût pas sa pareille en beauté, et qu’ils devaient l’offrir sur le rivage à Protée, en échange de celle qu’on avait fait mourir. Si elle lui semblait suffisamment belle, il s’en contenterait et ne reviendrait plus les troubler ; mais, s’il ne s’en contentait pas, il faudrait lui en présenter tour à tour une nouvelle, jusqu’à ce qu’il fût satisfait.

C’est ainsi que commença une dure condition pour celles qui étaient les plus jolies, car chaque jour une d’elles était offerte à Protée, jusqu’à ce qu’il en eût trouvé une qui lui plût. La première et toutes les autres reçurent la mort, dévorées par une orque qui resta à demeure fixe sur le rivage, après que tout le reste du farouche troupeau se fut retiré.

Que l’histoire de Protée fût vraie ou fausse, je ne sais qui pourrait me l’affirmer ; toujours est-il que cette ancienne loi, si barbare envers les femmes, se perpétua sur cette île dans toute sa rigueur. Chaque jour, une orque monstrueuse vient sur le rivage et se nourrit de leur chair. Si naître femme est, dans tout pays, un malheur, c’en était là un bien plus grand.

Malheureuses les jeunes filles, que leur mauvaise fortune poussait sur ce rivage funeste ! Les habitants se tenaient sur le bord de la mer, prêts à faire des étrangères un impitoyable holocauste ; car, plus on mettait d’étrangères à mort, moins le nombre de leurs jeunes filles diminuait. Mais, comme le vent ne leur amenait pas chaque jour une proie, ils allaient en chercher sur tous les rivages.

Ils parcouraient la mer sur des fustes, des brigantins et autres légers navires, cherchant au loin et dans leur voisinage un soulagement à leur martyre. Ils avaient pris de nombreuses femmes par force, par rapine, quelques-unes par ruse, d’autres à prix d’or, toutes provenant de régions diverses. Et ils en avaient rempli leurs tours et leurs prisons.

Une de leurs fustes étant venue à passer devant le rivage solitaire où, parmi les ronces et les herbes, dormait l’infortunée Angélique, quelques-uns des rameurs descendirent à terre pour en rapporter du bois et de l’eau, et ils trouvèrent cette fleur de grâce et de beauté endormie dans les bras du saint ermite.

Ô trop chère et trop précieuse proie pour des gens si barbares et si grossiers ! ô Fortune cruelle, qui pourra croire que ta puissance sur les choses humaines aille jusqu’à te permettre de livrer en pâture à un monstre la grande beauté qui, dans l’Inde, fit accourir le roi Agrican des confins du Caucase jusqu’au milieu de la Scythie, où il trouva la mort !

La grande beauté pour laquelle Sacripant exposa son honneur et son beau royaume ; la. grande beauté qui ternit l’éclatante renommée et la haute intelligence du puissant seigneur d’Anglante ; la grande beauté qui bouleversa tout le Levant et l’apaisa d’un signe, est maintenant si délaissée, qu’elle n’a personne qui puisse l’aider même d’une parole.

La belle dame, plongée dans un profond sommeil, fut enchaînée avant qu’elle se fût réveillée. On la porta, ainsi que l’ermite enchanteur, dans la fuste remplie d’une troupe affligée et chagrine. La voile, déployée au haut du mât, ramena le navire à l’île funeste où l’on enferma la dame dans une dure prison, jusqu’au jour où le sort l’aurait désignée.

Mais elle était si belle, qu’elle émut de pitié ce peuple cruel. Pendant plusieurs jours ils différèrent sa mort, la réservant pour un plus pressant besoin ; et tant qu’ils purent trouver au dehors quelque autre jeune fille, ils épargnèrent cette angélique beauté. Enfin elle fut conduite au monstre, toute la population pleurant derrière elle.

Qui racontera ses angoisses, ses pleurs, ses cris et les reproches qu’elle envoie jusqu’au ciel? Je m’étonne que le rivage ne se soit pas entr’ouvert quand elle fut placée sur la froide pierre, où, couverte de chaînes, privée de tout secours, elle attendait une mort affreuse, horrible. Je n’entreprendrai pas de le dire, car la douleur m’émeut tellement, qu’elle me force à tourner mes rimes ailleurs,

Et à trouver des vers moins lugubres, jusqu’à ce que mon esprit se soit reposé. Les pâles couleuvres, le tigre aveuglé par la rage qui le consume, et tous les reptiles venimeux qui courent sur le sable brûlant des rivages de l’Atlas, n’auraient pu voir, ni s’imaginer, sans en avoir le cœur attendri, Angélique liée à l’écueil nu.

Oh! si son Roland l’avait su, lui qui était allé à Paris pour la retrouver ! S’ils l’avaient su, les deux chevaliers que trompa le rusé vieillard, grâce au messager venu des rives infernales ! A travers mille morts, pour lui porter secours, ils auraient cherché ses traces angéliques. Mais que feraient-ils, même s’ils le savaient, étant si loin !

Cependant Paris, assiégé par le fameux fils du roi Trojan, était arrivé à une extrémité si grande, qu’un jour il faillit tomber aux mains de l’ennemi. Et si le ciel, touché par les prières des assiégés, n’avait pas inondé la plaine d’une pluie épaisse, le saint Empire et le grand nom de France succombaient ce jour-là sous la lance africaine.

Le souverain Créateur abaissa ses regards à la juste plainte du vieux Charles, et, par une pluie soudaine, il éteignit l’incendie qu’aucune force humaine n’aurait pu, ni su conjurer sans doute. Sage est celui qui se tourne toujours vers Dieu, car personne ne peut mieux lui venir en aide. Le pieux roi vit bien qu’il devait son salut à l’assistance divine.

La nuit, Roland confie à sa couche solitaire ses tumultueuses pensées. Il les porte tantôt ici, tantôt là, ou bien il les rassemble sur un seul point, sans pouvoir les fixer jamais. Ainsi la lumière tremblante de l’eaa claire frappée par le soleil ou les rayons de la lune, court le long des toits avec un continuel scintillement, à droite, à gauche, en bas, en haut.

Sa dame qui lui revient à l’esprit — elle n’en était à vrai dire jamais sortie —lui rallume dans le cœur, et rend plus ardente la flamme qui, pendant le jour, semble assoupie. Elle était venue avec lui des confins du Cathay jusqu’en Occident, et là, il l’avait perdue, et il n’avait plus retrouvé trace d’elle, depuis la défaite de Charles à Bordeaux,

De cela, Roland avait grande douleur ; il se rappelait en vain à lui-même sa propre faiblesse : « Ô mon cœur — disait-il — comme je me suis conduit lâchement à ton égard ! Hélas ! combien il m’est cruel de penser que, pouvant t’avoir près de moi nuit et jour, puisque ta bonté ne me refusait pas cette faveur, je t’ai laissé remettre aux mains de Naymes, et que je n’ai pas su m’opposer à une telle injure !

» Combien de raisons n’aurais-je pas eues pour excuser ma hardiesse ! Charles ne m’en aurait peut-être pas blâmé, ou, s’il m’avait blâmé, qui aurait pu me contraindre ? Quel est celui qui aurait voulu t’enlever à moi malgré moi ? Ne pouvais-je pas plutôt recourir aux armes, me laisser plutôt arracher le cœur de la poitrine ? Mais ni Charles, ni toute son armée n’auraient pas été assez puissants pour t’enlever à moi de force.

» Si du moins, je l’avais placée sons bonne garde, à Paris ou dans quelque château fort ! Qu’on l’ait donnée à Naymes, voilà ce qui me désole, car c’est ainsi que je l’ai perdue. Qui mieux que moi l’aurait gardée ? Personne ; car je devais me faire tuer pour elle, et la défendre plus que mon cœur, plus que mes yeux. Je devais et je pouvais le faire, et pourtant je ne l’ai pas fait.

» Où es-tu restée sans moi, 6 ma douce vie, si jeune et si belle ! Telle, quand la lumière du jour a disparu, la brebis égarée reste dans les bois, et, dans l’espoir d’être entendue du berger, s’en va bêlant de côté et d’autre, jusqu’à ce que le loup l’ait entendue de loin ; alors, le malheureux berger pleure en vain sa perte.

» O mon espoir, où es-tu, où es-tu maintenant? Peut-êlre vas-tu encore errante et seule. Peut-être les loups mauvais t’onl-ils trouvée, alors que tu n’avais plus ton fidèle Roland pour te garder. Et cette fleur qui pouvait me faire l’égal des dieux dans le ciel, la fleur que je conservais intacte de peur de troubler ton âme chaste, hélas ! ils l’auront cueillie de force et profanée !

» Infortuné, malheureux ! Quelle autre chose ai-je à désirer que de mourir, s’ils ont cueilli ma belle fleur ! Souverain Dieu, fais-moi souffrir tous les maux avant celui-là. Mais, si ce dernier malheur arrive, de mes propres mains je m’ôte la vie et je damne mon âme désespérée. » Ainsi se parlait, en répandant de grosses larmes et poussant de grands soupirs, le douloureux Roland.

Déjà, de toutes parts, les êtres animés reposaient leurs esprits fatigués, les uns sur la plume, les autres sur les durs rochers, ceux-ci dans les herbes, ceux-là sur les hêtres ou les myrtes. Toi, Roland, à peine as-tu clos tes paupières, que tu es oppressé de pensers aigres et irritants. Tu ne peux pas même trouver le repos dans un court et fugitif sommeil.

Roland se voit transporté sur une verte rive, toute diaprée de fleurs odoriférantes. Il croit admirer le bel ivoire, la pourpre naturelle répandue par la main même de l’Amour, et les deux claires étoiles dans les lacs desquelles Amour retenait son âme captive. Je veux parler des beaux yeux et du beau visage qui lui ont ôté le cœur de la poitrine.

Il éprouve le plus grand plaisir, la plus grande joie que puisse jamais éprouver un amant heureux ; mais voici venir une tempête qui détruit soudain et abat fleurs et plantes. On n’en voit pas de semblable, même quand l’Aquilon, le vent du nord ou du levant luttent ensemble. Il semble à Roland qu’il erre en vain par un désert pour trouver quelque refuge.

Pendant ce temps, le malheureux — il ne sait comment — perd sa dame à travers l’air obscurci. De çà, de là, il fait retentir la campagne et les bois de ce doux nom, disant en vain : « Malheureux que je suis ! qui donc a changé en poison la douceur que je goûtais ? » Et il entend sa.dame qui pleure, lui demande secours et se recommande à lui.

A l’endroit d’où paraît venir le cri, il va rapide, et s’épuise de fatigue à courir dans tous les sens. Oh ! combien sa douleur est amère et cruelle, quand il voit qu’il ne peut retrouver ses doux rayons. Tout à coup, voici que d’un autre endroit, il entend une autre voix lui crier : « N’espère plus en jouir sur la terre !  » A cet horrible cri, il se réveille et se trouve tout baigné de pleurs.

Sans réfléchir que les images vues en songe sont fausses, et que c’est la crainte ou le désir qui produisent les rêves, il est dans une telle inquiétude au sujet de la donzelle, qu’il se persuade que sa vie ou son honneur sont en danger. Plein de fureur, il s’élance hors de son lit, endosse plastron et cotte de mailles, et selle Bride d’or. Il ne veut accepter le service d’aucun écuyer.

Et, pour lui permettre de pénétrer partout sans que sa dignité en soit compromise, il ne veut point prendre le célèbre bouclier aux armes écartelées d’argent et de gueules. Il en choisit un orné de noir, sans doute parce qu’il semble en rapport avec sa douleur. Il l’avait autrefois enlevé à un Amostan qu’il occit de sa main, quelques années auparavant.

Au milieu de la nuit, il part en silence, sans aller saluer ni prévenir son oncle. Il ne dit pas même adieu à son fidèle compagnon Brandimart qu’il aimait tant. Mais, dès que le soleil, avec ses cheveux d’or épars, fut sorti de la riche demeure de Tithon, et eut fait s’enfuir la nuit humide et noire, le roi s’aperçut que le paladin n’était plus au camp.

A son grand déplaisir, Charles s’aperçut que son neveu était parti pendant la nuit, alors qu’il avait le plus besoin de lui et de son aide. Il ne put retenir sa colère. 11 se répandit en plaintes, en reproches et en menaces à son égard, disant que, s’il ne revenait pas, il le ferait repentir d’une conduite si coupable.

Brandimart, qui aimait Roland comme soi-même, ne voulut pas rester après son départ, soit qu’il espérât le faire revenir, soit qu’il lui eût déplu de l’entendre blâmer et menacer. À peine le jour se fut-il obscurci, que dédaignant de rester davantage, il sortit du camp sans rien dire à Fleur-de-Lys, de peur qu’elle ne s’opposât à son dessein.

Celle-ci était une dame qu’il chérissait beaucoup, et dont on aurait difficilement trouvé la pareille ; charmante de manières, de grâce et de visage, elle était douée de prudence et de sagesse. S’il était parti sans son assentiment, c’est parce qu’il espérait revenir près d’elle le jour même. Mais il lui arriva des aventures qui le retardèrent dans ses projets.

Lorsque Fleur-de-Lys eut attendu en vain pendant un mois, et qu’elle ne l’eut pas vu revenir, elle fut tellement saisie du désir de le revoir, qu’elle partit sans escorte et sans guide. Elle le chercha dans beaucoup de pays, comme cette histoire le dira en son lieu. Sur tous les deux, je ne vous en dis pas maintenant davantage, car il m’importe beaucoup plus de m’occuper du chevalier d’Anglante.

Celui-ci, aprè6 qu’il eut changé les glorieux insignes d’Almont contre d’autres armes, alla vers la porte, et dit à l’oreille du capitaine qui commandait le poste de garde : « Je suis le comte. » Et s’étant fait abaisser le pont, par la route qui menait au camp des ennemis, il prit droit son chemin. Ce qui suivit est raconté dans l’autre chant.

Canto 7 Canto 9

 
1 Oh quante sono incantatrici, oh quanti
     incantator tra noi, che non si sanno!
     che con lor arti uomini e donne amanti
     di sé, cangiando i visi lor, fatto hanno.
     Non con spirti costretti tali incanti,
     né con osservazion di stelle fanno;
     ma con simulazion, menzogne e frodi
     legano i cor d’indissolubil nodi.

2 Chi l’annello d’Angelica, o piu tosto
     chi avesse quel de la ragion, potria
     veder a tutti il viso, che nascosto
     da finzione e d’arte non saria.
     Tal ci par bello e buono, che, deposto
     il liscio, brutto e rio forse parria.
     Fu gran ventura quella di Ruggiero,
     ch’ebbe l’annel che gli scoperse il vero.

3 Ruggier (come io dicea) dissimulando,
     su Rabican venne alla porta armato:
     trovò le guardie sprovedute, e quando
     giunse tra lor, non tenne il brando a lato.
     Chi morto e chi a mal termine lasciando,
     esce del ponte, e il rastrello ha spezzato:
     prende al bosco la via; ma poco corre,
     ch’ad un de’ servi de la fata occorre.

4 Il servo in pugno avea un augel grifagno
     che volar con piacer facea ogni giorno,
     ora a campagna, ora a un vicino stagno,
     dove era sempre da far preda intorno:
     avea da lato il can fido compagno:
     cavalcava un ronzin non troppo adorno.
     Ben pensò che Ruggier dovea fuggire,
     quando lo vide in tal fretta venire.

5 Se gli fe’ incontra, e con sembiante altiero
     gli domandò perché in tal fretta gisse.
     Risponder non gli volse il buon Ruggiero:
     perciò colui, più certo che fuggisse,
     di volerlo arrestar fece pensiero;
     e distendendo il braccio manco, disse:
     - Che dirai tu, se subito ti fermo?
     se contra questo augel non avrai schermo? -

6 Spinge l’augello: e quel batte sì l’ale,
     che non l’avanza Rabican di corso.
     Del palafreno il cacciator giù sale,
     e tutto a un tempo gli ha levato il morso.
     Quel par da l’arco uno aventato strale,
     di calci formidabile e di morso;
     e ’l servo dietro sì veloce viene,
     che par ch’il vento, anzi che il fuoco il mene.

7 Non vuol parere il can d’esser più tardo;
     ma segue Rabican con quella fretta
     con che le lepri suol seguire il pardo.
     Vergogna a Ruggier par, se non aspetta.
     Voltasi a quel che vien sì a piè gagliardo;
     né gli vede arme, fuor ch’una bacchetta,
     quella con che ubidire al cane insegna:
     Ruggier di trar la spada si disdegna.

8 Quel se gli appressa, e forte lo percuote:
     lo morde a un tempo il can nel piede manco.
     Lo sfrenato destrier la groppa scuote
     tre volte e più, né falla il destro fianco.
     Gira l’augello e gli fa mille ruote,
     e con l’ugna sovente il ferisce anco:
     sì il destrier collo strido impaurisce,
     ch’alla mano e allo spron poco ubidisce.

9 Ruggiero, al fin costretto, il ferro caccia:
     e perché tal molestia se ne vada,
     or gli animali, or quel villan minaccia
     col taglio e con la punta de la spada.
     Quella importuna turba più l’impaccia:
     presa ha chi qua chi là tutta la strada.
     Vede Ruggiero il disonore e il danno
     che gli avverrà, se più tardar lo fanno.

10 Sa ch’ogni poco più ch’ivi rimane,
     Alcina avrà col populo alle spalle:
     di trombe, di tamburi e di campane
     già s’ode alto rumore in ogni valle.
     Contra un servo senza arme e contra un cane
     gli par ch’a usar la spada troppo falle:
     meglio e più breve è dunque che gli scopra
     lo scudo che d’Atlante era stato opra.

11 Levò il drappo vermiglio in che coperto
     già molti giorni lo scudo si tenne.
     Fece l’effetto mille volte esperto
     il lume, ove a ferir negli occhi venne:
     resta dai sensi il cacciator deserto,
     cade il cane e il ronzin, cadon le penne,
     ch’in aria sostener l’augel non ponno.
     Lieto Ruggier li lascia in preda al sonno.

12 Alcina, ch’avea intanto avuto aviso
     di Ruggier, che sforzato avea la porta,
     e de la guardia buon numero ucciso,
     fu, vinta dal dolor, per restar morta.
     Squarciossi i panni e si percosse il viso,
     e sciocca nominossi e malaccorta;
     e fece dar all’arme immantinente,
     e intorno a sé raccor tutta sua gente.

13 E poi ne fa due parti, e manda l’una
     per quella strada ove Ruggier camina;
     al porto l’altra subito raguna,
     imbarca, ed uscir fa ne la marina:
     sotto le vele aperte il mar s’imbruna.
     Con questi va la disperata Alcina,
     che ’l desiderio di Ruggier sì rode,
     che lascia sua città senza custode.

14 Non lascia alcuno a guardia del palagio:
     il che a Melissa che stava alla posta
     per liberar di quel regno malvagio
     la gente ch’in miseria v’era posta,
     diede commodità, diede grande agio
     di gir cercando ogni cosa a sua posta,
     imagini abbruciar, suggelli torre,
     e nodi e rombi e turbini disciorre.

15 Indi pei campi accelerando i passi,
     gli antiqui amanti, ch’erano in gran torma
     conversi in fonti, in fere, in legni, in sassi,
     fe’ ritornar ne la lor prima forma.
     E quei, poi ch’allargati furo i passi,
     tutti del buon Ruggier seguiron l’orma:
     a Logistilla si salvaro; ed indi
     tornaro a Sciti, a Persi, a Greci, ad Indi.

16 Li rimandò Melissa in lor paesi,
     con obligo di mai non esser sciolto.
     Fu inanzi agli altri il duca degl’Inglesi
     ad esser ritornato in uman volto;
     che ’l parentado in questo e li cortesi
     prieghi del buon Ruggier gli giovar molto:
     oltre i prieghi, Ruggier le diè l’annello,
     acciò meglio potesse aiutar quello.

17 A’ prieghi dunque di Ruggier, rifatto
     fu ’l paladin ne la sua prima faccia.
     Nulla pare a Melissa d’aver fatto,
     quando ricovrar l’arme non gli faccia,
     e quella lancia d’or, ch’al primo tratto
     quanti ne tocca de la sella caccia:
     de l’Argalia, poi fu d’Astolfo lancia,
     e molto onor fe’ all’uno e a l’altro in Francia.

18 Trovò Melissa questa lancia d’oro,
     ch’Alcina avea reposta nel palagio,
     e tutte l’arme che del duca foro,
     e gli fur tolte ne l’ostel malvagio.
     Montò il destrier del negromante moro,
     e fe’ montar Astolfo in groppa ad agio;
     e quindi a Logistilla si condusse
     d’un’ora prima che Ruggier vi fusse.

19 Tra duri sassi e folte spine gìa
     Ruggiero intanto invêr la fata saggia,
     di balzo in balzo, e d’una in altra via
     aspra, solinga, inospita e selvaggia;
     tanto ch’a gran fatica riuscia
     su la fervida nona in una spiaggia
     tra ’l mare e ’l monte, al mezzodì scoperta,
     arsiccia, nuda, sterile e deserta.

20 Percuote il sole ardente il vicin colle;
     e del calor che si riflette a dietro,
     in modo l’aria e l’arena ne bolle,
     che saria troppo a far liquido il vetro.
     Stassi cheto ogni augello all’ombra molle:
     sol la cicala col noioso metro
     fra i densi rami del fronzuto stelo
     le valli e i monti assorda, e il mare e il cielo.

21 Quivi il caldo, la sete, e la fatica
     ch’era di gir per quella via arenosa,
     facean, lungo la spiaggia erma ed aprica,
     a Ruggier compagnia grave e noiosa.
     Ma perché non convien che sempre io dica,
     né ch’io vi occupi sempre in una cosa,
     io lascerò Ruggiero in questo caldo,
     e girò in Scozia a ritrovar Rinaldo.

22 Era Rinaldo molto ben veduto
     dal re, da la figliuola e dal paese.
     Poi la cagion che quivi era venuto,
     più ad agio il paladin fece palese:
     ch’in nome del suo re chiedeva aiuto
     e dal regno di Scozia e da l’Inglese;
     ed ai preghi soggiunse anco di Carlo,
     giustissime cagion di dover farlo.

23 Dal re, senza indugiar, gli fu risposto,
     che di quanto sua forza s’estendea,
     per utile ed onor sempre disposto
     di Carlo e de l’Imperio esser volea;
     e che fra pochi dì gli avrebbe posto
     più cavallieri in punto che potea;
     e se non ch’esso era oggimai pur vecchio,
     capitano verria del suo apparecchio.

24 Né tal rispetto ancor gli parria degno
     di farlo rimaner, se non avesse
     il figlio, che di forza, e più d’ingegno,
     dignissimo era a chi’l governo desse,
     ben che non si trovasse allor nel regno;
     ma che sperava che venir dovesse
     mentre ch’insieme aduneria lo stuolo;
     e ch’adunato il troveria il figliuolo.

25 Così mandò per tutta la sua terra
     suoi tesorieri a far cavalli e gente;
     navi apparecchia e munizion da guerra,
     vettovaglia e danar maturamente.
     Venne intanto Rinaldo in Inghilterra,
     e ’l re nel suo partir cortesemente
     insino a Beroicche accompagnollo;
     e visto pianger fu quando lasciollo.

26 Spirando il vento prospero alla poppa,
     monta Rinaldo, ed a Dio dice a tutti:
     la fune indi al viaggio il nocchier sgroppa;
     tanto che giunge ove nei salsi flutti
     il bel Tamigi amareggiando intoppa.
     Col gran flusso del mar quindi condutti
     i naviganti per camin sicuro
     a vela e remi insino a Londra furo.

27 Rinaldo avea da Carlo e dal re Otone,
     che con Carlo in Parigi era assediato,
     al principe di Vallia commissione
     per contrasegni e lettere portato,
     che ciò che potea far la regione
     di fanti e di cavalli in ogni lato,
     tutto debba a Calesio traghittarlo,
     sì che aiutar si possa Francia e Carlo.

28 Il principe ch’io dico, ch’era, in vece
     d’Oton, rimaso nel seggio reale,
     a Rinaldo d’Amon tanto onor fece,
     che non l’avrebbe al suo re fatto uguale:
     indi alle sue domande satisfece;
     perché a tutta la gente marziale
     e di Bretagna e de l’isole intorno
     di ritrovarsi al mar prefisse il giorno.

29 Signor, far mi convien come fa il buono
     sonator sopra il suo istrumento arguto,
     che spesso muta corda, e varia suono,
     ricercando ora il grave, ora l’acuto.
     Mentre a dir di Rinaldo attento sono,
     d’Angelica gentil m’è sovenuto,
     di che lasciai ch’era da lui fuggita,
     e ch’avea riscontrato uno eremita.

30 Alquanto la sua istoria io vo’ seguire.
     Dissi che domandava con gran cura,
     come potesse alla marina gire;
     che di Rinaldo avea tanta paura,
     che, non passando il mar, credea morire,
     né in tutta Europa si tenea sicura:
     ma l’eremita a bada la tenea,
     perché di star con lei piacere avea.

31 Quella rara bellezza il cor gli accese,
     e gli scaldò le frigide medolle:
     ma poi che vide che poco gli attese,
     e ch’oltra soggiornar seco non volle,
     di cento punte l’asinello offese;
     né di sua tardità però lo tolle:
     e poco va di passo e men di trotto,
     né stender gli si vuol la bestia sotto.

32 E perché molto dilungata s’era,
     e poco più, n’avria perduta l’orma,
     ricorse il frate alla spelonca nera,
     e di demoni uscir fece una torma:
     e ne sceglie uno di tutta la schiera,
     e del bisogno suo prima l’informa;
     poi lo fa entrare adosso al corridore,
     che via gli porta con la donna il core.

33 E qual sagace can, nel monte usato
     a volpi o lepri dar spesso la caccia,
     che se la fera andar vede da un lato,
     ne va da un altro, e par sprezzi la traccia;
     al varco poi lo sentono arrivato,
     che l’ha già in bocca, e l’apre il fianco e straccia:
     tal l’eremita per diversa strada
     aggiugnerà la donna ovunque vada.

34 Che sia il disegno suo, ben io comprendo:
     e dirollo anco a voi, ma in altro loco.
     Angelica di ciò nulla temendo,
     cavalcava a giornate, or molto or poco.
     Nel cavallo il demon si gìa coprendo,
     come si cuopre alcuna volta il fuoco,
     che con sì grave incendio poscia avampa,
     che non si estingue, e a pena se ne scampa.

35 Poi che la donna preso ebbe il sentiero
     dietro il gran mar che li Guasconi lava,
     tenendo appresso all’onde il suo destriero,
     dove l’umor la via più ferma dava;
     quel le fu tratto dal demonio fiero
     ne l’acqua sì, che dentro vi nuotava.
     Non sa che far la timida donzella,
     se non tenersi ferma in su la sella.

36 Per tirar briglia, non gli può dar volta:
     più e più sempre quel si caccia in alto.
     Ella tenea la vesta in su raccolta
     per non bagnarla, e traea i piedi in alto.
     Per le spalle la chioma iva disciolta,
     e l’aura le facea lascivo assalto.
     Stavano cheti tutti i maggior venti,
     forse a tanta beltà, col mare, attenti.

37 Ella volgea i begli occhi a terra invano,
     che bagnavan di pianto il viso e ’l seno,
     e vedea il lito andar sempre lontano
     e decrescer più sempre e venir meno.
     Il destrier, che nuotava a destra mano,
     dopo un gran giro la portò al terreno
     tra scuri sassi e spaventose grotte,
     già cominciando ad oscurar la notte.

38 Quando si vide sola in quel deserto,
     che a riguardarlo sol, mettea paura,
     ne l’ora che nel mar Febo coperto
     l’aria e la terra avea lasciata oscura,
     fermossi in atto ch’avria fatto incerto
     chiunque avesse vista sua figura,
     s’ella era donna sensitiva e vera,
     o sasso colorito in tal maniera.

39 Stupida e fissa ne la incerta sabbia,
     coi capelli disciolti e rabuffati,
     con le man giunte e con l’immote labbia,
     i languidi occhi al ciel tenea levati,
     come accusando il gran Motor che l’abbia
     tutti inclinati nel suo danno i fati.
     Immota e come attonita stè alquanto;
     poi sciolse al duol la lingua, e gli occhi al pianto.

40 Dicea: - Fortuna, che più a far ti resta
     acciò di me ti sazi e ti disfami?
     che dar ti posso omai più, se non questa
     misera vita? ma tu non la brami;
     ch’ora a trarla del mar sei stata presta,
     quando potea finir suoi giorni grami:
     perché ti parve di voler più ancora
     vedermi tormentar prima ch’io muora.

41 Ma che mi possi nuocere non veggio,
     più di quel che sin qui nociuto m’hai.
     Per te cacciata son del real seggio,
     dove più ritornar non spero mai:
     ho perduto l’onor, ch’è stato peggio;
     che, se ben con effetto io non peccai,
     io do però materia ch’ognun dica,
     ch’essendo vagabonda, io sia impudica.

42 Ch’aver può donna al mondo più di buono,
     a cui la castità levata sia?
     Mi nuoce, ahimè! ch’io son giovane, e sono
     tenuta bella, o sia vero o bugia.
     Già non ringrazio il ciel di questo dono;
     che di qui nasce ogni ruina mia:
     morto per questo fu Argalia mio frate,
     che poco gli giovar l’arme incantate:

43 per questo il re di Tartaria Agricane
     disfece il genitor mio Galafrone,
     ch’in India, del Cataio era gran Cane;
     onde io son giunta a tal condizione,
     che muto albergo da sera a dimane.
     Se l’aver, se l’onor, se le persone
     m’hai tolto, e fatto il mal che far mi puoi,
     a che più doglia anco serbar mi vuoi?

44 Se l’affogarmi in mar morte non era
     a tuo senno crudel, pur ch’io ti sazi,
     non recuso che mandi alcuna fera
     che mi divori, e non mi tenga in strazi.
     D’ogni martir che sia, pur ch’io ne pera,
     esser non può ch’assai non ti ringrazi. -
     Così dicea la donna con gran pianto,
     quando le apparve l’eremita accanto.

45 Avea mirato da l’estrema cima
     d’un rilevato sasso l’eremita
     Angelica, che giunta alla parte ima
     è dello scoglio, afflitta e sbigottita.
     Era sei giorni egli venuto prima;
     ch’un demonio il portò per via non trita:
     e venne a lei fingendo divozione
     quanta avesse mai Paulo o Ilarione.

46 Come la donna il cominciò a vedere,
     prese, non conoscendolo, conforto;
     e cessò a poco a poco il suo temere,
     ben che ella avesse ancora il viso smorto.
     Come fu presso, disse: - Miserere,
     padre, di me, ch’i’ son giunta a mal porto. -
     E con voce interrotta dal singulto
     gli disse quel ch’a lui non era occulto.

47 Comincia l’eremita a confortarla
     con alquante ragion belle e divote;
     e pon l’audaci man, mentre che parla,
     or per lo seno, or per l’umide gote:
     poi più sicuro va per abbracciarla;
     ed ella sdegnosetta lo percuote
     con una man nel petto, e lo rispinge,
     e d’onesto rossor tutta si tinge.

48 Egli, ch’allato avea una tasca, aprilla,
     e trassene una ampolla di liquore;
     e negli occhi possenti, onde sfavilla
     la più cocente face ch’abbia Amore,
     spruzzò di quel leggiermente una stilla,
     che di farla dormire ebbe valore.
     Già resupina ne l’arena giace
     a tutte voglie del vecchio rapace.

49 Egli l’abbraccia ed a piacer la tocca
     ed ella dorme e non può fare ischermo.
     Or le bacia il bel petto, ora la bocca;
     non è chi ’l veggia in quel loco aspro ed ermo.
     Ma ne l’incontro il suo destrier trabocca;
     ch’al disio non risponde il corpo infermo:
     era mal atto, perché avea troppi anni;
     e potrà peggio, quanto più l’affanni.

50 Tutte le vie, tutti li modi tenta,
     ma quel pigro rozzon non però salta.
     Indarno il fren gli scuote, e lo tormenta;
     e non può far che tenga la testa alta.
     Al fin presso alla donna s’addormenta;
     e nuova altra sciagura anco l’assalta:
     non comincia Fortuna mai per poco,
     quando un mortal si piglia a scherno e a gioco.

51 Bisogna, prima ch’io vi narri il caso,
     ch’un poco dal sentier dritto mi torca.
     Nel mar di tramontana invêr l’occaso,
     oltre l’Irlanda una isola si corca,
     Ebuda nominata; ove è rimaso
     il popul raro, poi che la brutta orca
     e l’altro marin gregge la distrusse,
     ch’in sua vendetta Proteo vi condusse.

52 Narran l’antique istorie, o vere o false,
     che tenne già quel luogo un re possente,
     ch’ebbe una figlia, in cui bellezza valse
     e grazia sì, che poté facilmente,
     poi che mostrossi in su l’arene salse,
     Proteo lasciare in mezzo l’acque ardente;
     e quello, un dì che sola ritrovolla,
     compresse, e di sé gravida lasciolla.

53 La cosa fu gravissima e molesta
     al padre, più d’ogn’altro empio e severo:
     né per iscusa o per pietà, la testa
     le perdonò: sì può lo sdegno fiero.
     Né per vederla gravida, si resta
     di subito esequire il crudo impero:
     e ’l nipotin che non avea peccato,
     prima fece morir che fosse nato.

54 Proteo marin, che pasce il fiero armento
     di Nettunno che l’onda tutta regge,
     sente de la sua donna aspro tormento,
     e per grand’ira, rompe ordine e legge;
     sì che a mandare in terra non è lento
     l’orche e le foche, e tutto il marin gregge,
     che distruggon non sol pecore e buoi,
     ma ville e borghi e li cultori suoi:

55 e spesso vanno alle città murate,
     e d’ogn’intorno lor mettono assedio.
     Notte e dì stanno le persone armate,
     con gran timore e dispiacevol tedio:
     tutte hanno le campagne abbandonate;
     e per trovarvi al fin qualche rimedio,
     andarsi a consigliar di queste cose
     all’oracol, che lor così rispose:

56 che trovar bisognava una donzella
     che fosse all’altra di bellezza pare,
     ed a Proteo sdegnato offerir quella,
     in cambio de la morta, in lito al mare.
     S’a sua satisfazion gli parrà bella,
     se la terrà, né li verrà a sturbare:
     se per questo non sta, se gli appresenti
     una ed un’altra, fin che si contenti.

57 E così cominciò la dura sorte
     tra quelle che più grate eran di faccia,
     ch’a Proteo ciascun giorno una si porte,
     fin che trovino donna che gli piaccia.
     La prima e tutte l’altre ebbero morte;
     che tutte giù pel ventre se le caccia
     un’orca, che restò presso alla foce,
     poi che ’l resto partì del gregge atroce.

58 O vera o falsa che fosse la cosa
     di Proteo (ch’io non so che me ne dica),
     servosse in quella terra, con tal chiosa,
     contra le donne un’empia lege antica:
     che di lor carne l’orca mostruosa
     che viene ogni dì al lito, si notrica.
     Ben ch’esser donna sia in tutte le bande
     danno e sciagura, quivi era pur grande.

59 Oh misere donzelle che trasporte
     fortuna ingiuriosa al lito infausto!
     dove le genti stan sul mare accorte
     per far de le straniere empio olocausto;
     che, come più di fuor ne sono morte,
     il numer de le loro è meno esausto:
     ma perché il vento ognor preda non mena,
     ricercando ne van per ogni arena.

60 Van discorrendo tutta la marina
     con fuste e grippi ed altri legni loro,
     e da lontana parte e da vicina
     portan sollevamento al lor martoro.
     Molte donne han per forza e per rapina,
     alcune per lusinghe, altre per oro;
     e sempre da diverse regioni
     n’hanno piene le torri e le prigioni.

61 Passando una lor fusta a terra a terra
     inanzi a quella solitaria riva
     dove fra sterpi in su l’erbosa terra
     la sfortunata Angelica dormiva,
     smontaro alquanti galeotti in terra
     per riportarne e legna ed acqua viva;
     e di quante mai fur belle e leggiadre
     trovaro il fiore in braccio al santo padre.

62 Oh troppo cara, oh troppo eccelsa preda
     per sì barbare genti e sì villane!
     Oh Fortuna crudel, chi fia ch’il creda,
     che tanta forza hai ne le cose umane,
     che per cibo d’un mostro tu conceda
     la gran beltà, ch’in India il re Agricane
     fece venir da le caucasee porte
     con mezza Scizia a guadagnar la morte?

63 La gran beltà, che fu da Sacripante
     posta inanzi al suo onore e al suo bel regno;
     la gran beltà, ch’al gran signor d’Anglante
     macchiò la chiara fama e l’alto ingegno;
     la gran beltà che fe’ tutto Levante
     sottosopra voltarsi e stare al segno,
     ora non ha (così è rimasa sola)
     chi le dia aiuto pur d’una parola.

64 La bella donna, di gran sonno oppressa,
     incatenata fu prima che desta.
     Portaro il frate incantator con essa
     nel legno pien di turba afflitta e mesta.
     La vela, in cima all’arbore rimessa,
     rendé la nave all’isola funesta,
     dove chiuser la donna in rocca forte,
     fin a quel dì ch’a lei toccò la sorte.

65 Ma poté sì, per esser tanto bella,
     la fiera gente muovere a pietade,
     che molti dì le differiron quella
     morte, e serbarla a gran necessitade;
     e fin ch’ebber di fuore altra donzella,
     perdonaro all’angelica beltade.
     Al mostro fu condotta finalmente,
     piangendo dietro a lei tutta la gente.

66 Chi narrerà l’angosce, i pianti, i gridi,
     l’alta querela che nel ciel penetra?
     maraviglia ho che non s’apriro i lidi,
     quando fu posta in su la fredda pietra,
     dove in catena, priva di sussidi,
     morte aspettava abominosa e tetra.
     Io nol dirò; che sì il dolor mi muove,
     che mi sforza voltar le rime altrove,

67 e trovar versi non tanto lugubri,
     fin che ’l mio spirto stanco si riabbia;
     che non potrian li squalidi colubri,
     né l’orba tigre accesa in maggior rabbia,
     né ciò che da l’Atlante ai liti rubri
     venenoso erra per la calda sabbia,
     né veder né pensar senza cordoglio,
     Angelica legata al nudo scoglio.

68 Oh se l’avesse il suo Orlando saputo,
     ch’era per ritrovarla ito a Parigi;
     o li dui ch’ingannò quel vecchio astuto
     col messo che venìa dai luoghi stigi!
     fra mille morti, per donarle aiuto,
     cercato avrian gli angelici vestigi:
     ma che fariano, avendone anco spia,
     poi che distanti son di tanta via?

69 Parigi intanto avea l’assedio intorno
     dal famoso figliuol del re Troiano;
     e venne a tanta estremitade un giorno,
     che n’andò quasi al suo nimico in mano:
     e se non che li voti il ciel placorno,
     che dilagò di pioggia oscura il piano,
     cadea quel dì per l’africana lancia
     il santo Impero e ’l gran nome di Francia.

70 Il sommo Creator gli occhi rivolse
     al giusto lamentar del vecchio Carlo;
     e con subita pioggia il fuoco tolse:
     né forse uman saper potea smorzarlo.
     Savio chiunque a Dio sempre si volse;
     ch’altri non poté mai meglio aiutarlo.
     Ben dal devoto re fu conosciuto,
     che si salvò per lo divino aiuto.

71 La notte Orlando alle noiose piume
     del veloce pensier fa parte assai.
     Or quinci or quindi il volta, or lo rassume
     tutto in un loco, e non l’afferma mai:
     qual d’acqua chiara il tremolante lume,
     dal sol percossa o da’ notturni rai,
     per gli ampli tetti va con lungo salto
     a destra ed a sinistra, e basso ed alto.

72 La donna sua, che gli ritorna a mente,
     anzi che mai non era indi partita,
     gli raccende nel core e fa più ardente
     la fiamma che nel dì parea sopita.
     Costei venuta seco era in Ponente
     fin dal Cataio; e qui l’avea smarrita,
     né ritrovato poi vestigio d’ella
     che Carlo rotto fu presso a Bordella.

73 Di questo Orlando avea gran doglia, e seco
     indarno a sua sciocchezza ripensava.
     - Cor mio (dicea), come vilmente teco
     mi son portato! ohimè, quanto mi grava
     che potendoti aver notte e dì meco,
     quando la tua bontà non mel negava,
     t’abbia lasciato in man di Namo porre,
     per non sapermi a tanta ingiuria opporre!

74 Non aveva ragione io di scusarme?
     e Carlo non m’avria forse disdetto:
     se pur disdetto, e chi potea sforzarme?
     chi ti mi volea torre al mio dispetto?
     non poteva io venir più tosto all’arme?
     lasciar più tosto trarmi il cor del petto?
     Ma né Carlo né tutta la sua gente
     di tormiti per forza era possente.

75 Almen l’avesse posta in guardia buona
     dentro a Parigi o in qualche rocca forte.
     Che l’abbia data a Namo mi consona,
     sol perché a perder l’abbia a questa sorte.
     Chi la dovea guardar meglio persona
     di me? ch’io dovea farlo fino a morte;
     guardarla più che ’l cor, che gli occhi miei:
     e dovea e potea farlo, e pur nol fei.

76 Deh, dove senza me, dolce mia vita,
     rimasa sei sì giovane e sì bella?
     come, poi che la luce è dipartita,
     riman tra’ boschi la smarrita agnella,
     che dal pastor sperando esser udita,
     si va lagnando in questa parte e in quella;
     tanto che ’l lupo l’ode da lontano,
     e ’l misero pastor ne piagne invano.

77 Dove, speranza mia, dove ora sei?
     vai tu soletta forse ancor errando?
     o pur t’hanno trovata i lupi rei
     senza la guardia del tuo fido Orlando?
     e il fior ch’in ciel potea pormi fra i dei,
     il fior ch’intatto io mi venìa serbando
     per non turbarti, ohimè! l’animo casto,
     ohimè! per forza avranno colto e guasto.

78 Oh infelice! oh misero! che voglio
     se non morir, se ’l mio bel fior colto hanno?
     O sommo Dio, fammi sentir cordoglio
     prima d’ogn’altro, che di questo danno.
     Se questo è ver, con le mie man mi toglio
     la vita, e l’alma disperata danno. -
     Così, piangendo forte e sospirando,
     seco dicea l’addolorato Orlando.

79 Già in ogni parte gli animanti lassi
     davan riposo ai travagliati spirti,
     chi su le piume, e chi sui duri sassi,
     e chi su l’erbe, e chi su faggi o mirti:
     tu le palpebre, Orlando, a pena abbassi,
     punto da’ tuoi pensieri acuti ed irti;
     né quel sì breve e fuggitivo sonno
     godere in pace anco lasciar ti ponno.

80 Parea ad Orlando, s’una verde riva
     d’odoriferi fior tutta dipinta,
     mirare il bello avorio, e la nativa
     purpura ch’avea Amor di sua man tinta,
     e le due chiare stelle onde nutriva
     ne le reti d’Amor l’anima avinta:
     io parlo de’ begli occhi e del bel volto,
     che gli hanno il cor di mezzo il petto tolto.

81 Sentia il maggior piacer, la maggior festa
     che sentir possa alcun felice amante:
     ma ecco intanto uscire una tempesta
     che struggea i fior, ed abbattea le piante:
     non se ne suol veder simile a questa,
     quando giostra aquilone, austro e levante.
     Parea che per trovar qualche coperto,
     andasse errando invan per un deserto.

82 Intanto l’infelice (e non sa come)
     perde la donna sua per l’aer fosco;
     onde di qua e di là del suo bel nome
     fa risonare ogni campagna e bosco.
     E mentre dice indarno: - Misero me!
     chi ha cangiata mia dolcezza in tosco? -
     ode la donna sua che gli domanda,
     piangendo, aiuto, e se gli raccomanda.

83 Onde par ch’esca il grido, va veloce,
     e quinci e quindi s’affatica assai.
     Oh quanto è il suo dolore aspro ed atroce,
     che non può rivedere i dolci rai!
     Ecco ch’altronde ode da un’altra voce:
     - Non sperar più gioirne in terra mai. -
     A questo orribil grido risvegliossi,
     e tutto pien di lacrime trovossi.

84 Senza pensar che sian l’immagin false
     quando per tema o per disio si sogna,
     de la donzella per modo gli calse,
     che stimò giunta a danno od a vergogna,
     che fulminando fuor del letto salse.
     Di piastra e maglia, quanto gli bisogna,
     tutto guarnissi, e Brigliadoro tolse;
     né di scudiero alcun servigio volse.

85 E per poter entrare ogni sentiero,
     che la sua dignità macchia non pigli,
     non l’onorata insegna del quartiero,
     distinta di color bianchi e vermigli,
     ma portar volse un ornamento nero;
     e forse acciò ch’al suo dolor simigli:
     e quello avea già tolto a uno amostante,
     ch’uccise di sua man pochi anni inante.

86 Da mezza notte tacito si parte,
     e non saluta e non fa motto al zio;
     né al fido suo compagno Brandimarte,
     che tanto amar solea, pur dice a Dio.
     Ma poi che ’l Sol con l’auree chiome sparte
     del ricco albergo di Titone uscìo
     e fe’ l’ombra fugire umida e nera,
     s’avide il re che ’l paladin non v’era.

87 Con suo gran dispiacer s’avede Carlo
     che partito la notte è ’l suo nipote,
     quando esser dovea seco e più aiutarlo;
     e ritener la colera non puote,
     ch’a lamentarsi d’esso, ed a gravarlo
     non incominci di biasmevol note:
     e minacciar, se non ritorna, e dire
     che lo faria di tanto error pentire.

88 Brandimarte, ch’Orlando amava a pare
     di sé medesmo, non fece soggiorno;
     o che sperasse farlo ritornare,
     o sdegno avesse udirne biasmo e scorno;
     e volse a pena tanto dimorare,
     ch’uscisse fuor ne l’oscurar del giorno.
     A Fiordiligi sua nulla ne disse,
     perché ’l disegno suo non gl’impedisse.

89 Era questa una donna che fu molto
     da lui diletta, e ne fu raro senza;
     di costumi, di grazia e di bel volto
     dotata e d’accortezza e di prudenza:
     e se licenza or non n’aveva tolto,
     fu che sperò tornarle alla presenza
     il dì medesmo; ma gli accadde poi,
     che lo tardò più dei disegni suoi.

90 E poi ch’ella aspettato quasi un mese
     indarno l’ebbe, e che tornar nol vide,
     di desiderio sì di lui s’accese,
     che si partì senza compagni o guide;
     e cercandone andò molto paese,
     come l’istoria al luogo suo dicide.
     Di questi dua non vi dico or più inante;
     che più m’importa il cavallier d’Anglante.

91 Il qual, poi che mutato ebbe d’Almonte
     le gloriose insegne, andò alla porta,
     e disse ne l’orecchio: - Io sono il conte -
     a un capitan che vi facea la scorta;
     e fattosi abassar subito il ponte,
     per quella strada che più breve porta
     agl’inimici, se n’andò diritto.
     Quel che seguì, ne l’altro canto è scritto.