Rome (Zola)/Chapitre VIII

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Charpentier et Fasquelle, 1896 (pp. 299-353).
Chapitre VIII

Les matins qu’il restait au palais Boccanera, sans sortir, Pierre avait pris l’habitude de passer des heures dans l’étroit jardin abandonné, que terminait autrefois une sorte de loggia à portique, d’où l’on descendait au Tibre par un double escalier. Aujourd’hui, c était là un coin de solitude délicieuse, qui sentait bon les oranges aigres, des orangers centenaires dont les lignes symétriques indiquaient seules le dessin primitif des allées, disparues sous les herbes folles. Et il y retrouvait aussi l’odeur des buis amers, de grands buis poussés dans l’ancien bassin central, que des éboulis de terre avaient comblé.

Par ces matinées d’octobre, si lumineuses, d’un charme si tendre et si pénétrant, on y goûtait une infinie douceur de vivre. Mais le prêtre y apportait sa rêverie du Nord, le souci de la souffrance son âme de continuelle fraternité apitoyée, qui lui rendait plus douce la caresse du clair soleil, dans cet air de voluptueux amour Il allait s’asseoir contre la muraille de droite, sur un fragment de colonne renversée, à l’ombre d’un laurier énorme, dont l’ombre était noire, d’une fraîcheur balsamique. Et, à côté de lui, dans l’antique sarcophage verdi, où des faunes lascifs violentaient des femmes, le mince filet d’eau qui tombait du masque tragique scellé au mur, mettait la continuelle musique de sa note de cristal Il lisait les journaux, ses lettres, toute une correspondance du bon abbé Rose, qui le tenait au courant de son œuvre, les misérables du Paris sombre, déjà glacé par les brouillards, noyé sous la boue. Ah ! ces misères du pays froid, les mères et les petits qui allaient bientôt grelotter au fond des mansardes mal closes, les hommes que les grandes gelées jetteraient au chômage, toute cette agonie sous la neige du pauvre monde, tombant dans ce chaud soleil, parfumé d’un goût de fruit, dans ce pays de ciel bleu et d’heureuse paresse, où, l’hiver même, il faisait bon dormir dehors, à l’abri du vent, sur les dalles tièdes !

Mais, un matin Pierre trouva Benedetta assise sur le fragment de colonne, qui servait de banc. Elle eut un léger cri de surprise, elle resta un instant gênée, car elle tenait justement à la main le livre du prêtre, cette Rome nouvelle, qu’elle avait lue une première fois, sans bien la comprendre. Et elle se hâta ensuite de le retenir, voulut qu’il prît place à côté d’elle, en lui avouant avec sa belle franchise, son air de tranquille raison, qu’elle était descendue là, pour être seule et s’appliquer à sa lecture, ainsi qu’une écolière ignorante. Ils causèrent en amis, ce fut pour Pierre une heure adorable. Bien qu’elle évitât de parler d’elle, il sentit parfaitement que ses chagrins seuls la rapprochaient de lui, comme si la souffrance lui eût élargi le cœur, jusqu’à la faire se préoccuper de tous ceux qui souffraient en ce monde. Jamais encore elle n’avait songé à ces choses, dans son orgueil patricien qui regardait la hiérarchie ainsi qu’une loi divine, les heureux en haut, les misérables en bas, sans aucun changement possible ; et, devant certaines pages du livre, quels étonnements elle gardait, quelle peine elle éprouvait à s’initier ! Quoi ? s’intéresser au bas peuple, croire qu’il avait la même âme, les mêmes chagrins, vouloir travailler à sa joie comme à celle d’un frère ! Elle s’y efforçait pourtant, sans trop réussir, avec une sourde crainte de commettre un péché, car le mieux est de ne rien changer à l’ordre social établi par Dieu, consacré par l’Église. Certes, elle était charitable, elle donnait les petites aumônes accoutumées ; mais elle ne donnait pas son cœur. elle manquait totalement d’altruisme, de sympathie véritable, née et grandie dans l’atavisme d’une race différente, faite pour avoir, en haut du Ciel, des trônes au-dessus de la plèbe des élus.

Et d’autres matins, ils se retrouvèrent à l’ombre du laurier près de la fontaine chantante ; et Pierre, inoccupé, las d’attendre une solution qui semblait reculer d’heure en heure, se passionna pour animer de sa fraternité libératrice cette jeune femme si belle toute resplendissante d’un jeune amour. Une idée continuait à l’enflammera celle qu’il catéchisait l’Italie elle-même, la reine de beauté assoupie encore dans son ignorance, et qui retrouverait sa grandeur ancienne, si elle s’éveillait aux temps nouveaux, avec une âme élargie, pleine de pitié pour les choses et pour les êtres. Il lui lut les lettres du bon abbé Rose, il la fit frémir de l’effroyable sanglot qui monte des grandes villes. Puisqu’elle avait des yeux si profonds de tendresse, puisque d’elle entière émanait le bonheur d’aimer et d’être aimé, pourquoi donc ne reconnaissait-elle pas avec lui que la loi d’amour était l’unique salut de l’humanité souffrante, tombée par la haine en danger de mort ? Elle le reconnaissait, elle voulait lui faire le plaisir de croire à la démocratie, à la refonte fraternelle de la société, mais chez les autres peuples, pas à Rome ; car un rire doux, involontaire, lui venait dès qu’il évoquait ce qu’il restait du Transtévère fraternisant avec ce qu’il restait des vieux palais princiers. Non, non ! c’était depuis trop longtemps ainsi, il ne fallait rien changer à ces choses. Et, en somme, l’élève ne faisait guère de progrès, elle n’était réellement touchée que par la passion d’aimer qui brûlait si intense chez ce prêtre, et qu’il avait chastement détournée de la créature, pour la reporter sur la création entière. Pendant ces quelques matins d’octobre ensoleillés, un lien d’une exquise douceur se noua entre eux, ils s’aimèrent réellement d’un amour profond et pur, dans le grand amour qui les dévorait tous les deux.

Puis, un jour, Benedetta, le coude appuyé au sarcophage, parla de Dario, dont elle avait évité de prononcer le nom jusque-là. Ah ! le pauvre ami, comme il s’était montré discret et repentant après son coup de brutale démence ! D’abord, pour cacher sa gêne, il s’en était allé passer trois jours à Naples, où l’on disait que la Tonietta, l’aimable fille aux bouquets de roses blanches, tombée follement amoureuse de lui, avait couru le rejoindre. Et, depuis son retour au palais, il évitait de se retrouver seul avec sa cousine, il ne la voyait guère que le lundi soir, l’air soumis, implorant des yeux son pardon.

« Hier, continua-t-elle, je l’ai rencontré dans l’escalier, je lui ai donné la main, et il a compris que je n’étais plus fâchée, il a été bienheureux… Que voulez-vous ? On ne peut pas être longtemps sévère. Et puis, j’ai peur qu’il ne finisse par se compromettre avec cette femme, s’il s’amusait trop, pour s’étourdir. Il faut qu’il sache bien que je l’aime toujours, que je l’attends toujours… Oh ! il est à moi, à moi seule ! Il serait là, dans mes bras, pour jamais, si je pouvais dire un mot. Mais nos affaires vont si mal, si mal ! »

Elle se tut, deux grosses larmes avaient paru dans ses yeux. Le procès en annulation de mariage, en effet, semblait s’arrêter devant des obstacles de toutes sortes, qui, chaque jour, renaissaient.

Et Pierre fut très ému de ces larmes, si rares chez elle. Parfois elle-même avouait, avec son calme sourire, qu’elle ne savait pas pleurer. Mais son cœur se fondait, elle resta un instant comme anéantie, accoudée au sarcophage moussu, à demi rongé par l’eau tandis que le filet clair, tombé de la bouche béante du masqué tragique, continuait sa note perlée de flûte. L’idée brusque de la mort s’était dressée devant le prêtre, à la voir, si jeune, si éclatante de beauté, défaillir au bord de ce marbre, où les faunes qui s’y ruaient parmi des femmes, en une bacchanale frénétiques disaient la toute-puissance de l’amour, dont les Anciens se plaisaient à sculpter le symbole sur les tombes, pour affirmer l’éternité de la vie. Et un petit souille de vent chaud passa dans la solitude ensoleillée et silencieuse du jardin, apportant l’odeur pénétrante des orangers et des buis.

« Quand on aime, on est si fort ! murmura-t-il.

— Oui, oui, vous avez raison, reprit-elle, souriante déjà. Je ne suis qu’une enfant… Mais c’est votre faute, avec votre livre. Je ne le comprends bien que lorsque je souffre… Tout de même, n’est-ce pas ? je fais des progrès. Puisque vous le voulez, que tous les pauvres soient donc mes frères, et qu’elles soient mes sœurs, toutes celles qui ont des peines comme moi ! »

D’ordinaire, Benedetta remontait la première à son appartement, et Pierre s’attardait parfois, restait seul sous le laurier, dans le léger parfum de femme qu’elle laissait. Il rêvait confusément à des choses douces et tristes. Comme l’existence se montrait dure pour les pauvres êtres que brûlait l’unique soif du bonheur ! Autour de lui, le silence s’était élargi encore, tout le vieux palais dormait son lourd sommeil de ruine, avec sa cour voisine, semée d’herbe, entourée de son portique mort, où moisissaient des marbres de fouille, un Apollon sans bras et le torse tronqué d’une Vénus ; et, de loin en loin, ce silence de tombe n’était troublé que par le grondement brusque d’un carrosse de prélat, en visite chez le cardinal, s’engouffrant sous le porche, tournant dans la cour déserte, à grand bruit de roues.

Un lundi, vers dix heures un quart, dans le salon de donna Serafina, il n’y avait plus que les jeunes gens. Monsignore Nani n’avait fait que paraître, le cardinal Sarno venait de partir. Et, près de la cheminée, à sa place habituelle, donna Serafina elle-même se tenait comme à l’écart, les yeux fixés sur la place inoccupée de l’avocat Morano, qui s’entêtait à ne point reparaître. Devant le canapé, où Benedetta et Celia se trouvaient assises, Dario, l’abbé Pierre et Narcisse Habert étaient debout, causant et riant. Depuis quelques minutes, Narcisse s’amusait à plaisanter le jeune prince, qu’il prétendait avoir rencontré en compagnie d’une très belle fille.

« Mais, mon cher, ne vous défendez pas, car elle est vraiment superbe… Elle marchait à côté de vous, et vous vous êtes engagés dans une ruelle déserte, le borgo Angelico je crois, où je ne vous ai pas suivis, par discrétion. »

Dario souriait, l’air très à l’aise, en homme heureux, incapable de renier son goût passionné de la beauté.

« Sans doute, sans doute, c’était bien moi, je ne nie pas… Seulement, l’affaire n’est pas celle que vous pensez. »

Et, se retournant vers Benedetta, qui s’égayait, elle aussi, sans aucune ombre d’inquiétude jalouse, comme ravie au contraire du plaisir des yeux qu’il avait pu prendre un instant :

« Tu sais, il s’agit de cette pauvre fille, que j’ai trouvée en larmes, il y a près de six semaines… Oui, cette ouvrière en perles qui sanglotait à cause du chômage, et qui s’est mise, toute rouge, à galoper devant moi pour me conduire chez ses parents, lorsque j’ai voulu lui donner une pièce blanche… Pierina, tu te rappelles bien ?

— Pierina, parfaitement !

— Alors, imaginez-vous, je l’ai déjà, depuis ce jour, rencontrée quatre ou cinq fois sur mon chemin. Et, c’est vrai, elle est si extraordinairement belle, que je m’arrête et que je cause… L’autre jour, je l’ai conduite ainsi jusque chez un fabricant. Mais elle n’a pas encore trouvé d’ouvrage, elle s’est remise à pleurer ; et, ma foi, pour la consoler un peu, je l’ai embrassée… Ah ! elle en est restée saisie, et heureuse, si heureuse ! »

Tous, maintenant, riaient de l’histoire. Mais Celia, la première, se calma. Elle dit d’une voix très grave : «  Vous savez, Dario, qu’elle vous aime. Il ne faut pas être méchant. »

Sans doute Dario pensait comme elle, car il regarda de nouveau Benedetta, avec un hochement gai de la tête, pour dire que, s’il était aimé, lui n’aimait pas. Une perlière, une fille du bas peuple, ah ! non ! Elle pouvait être une Vénus, elle n’était pas une maîtresse possible. Et il s’amusa beaucoup lui-même de l’aventure romanesque, que Narcisse arrangeait, en un sonnet à la mode ancienne : la belle perlière tombant amoureuse folle du jeune prince qui passe, beau comme le jour, et qui lui a donné un écu, touché de son infortune ; la belle perlière, dès lors, le cœur bouleversé de le trouver aussi charitable que beau, ne rêvant plus que de lui, le suivant partout, attachée à ses pas par un lien de flamme. et la belle perlière, enfin, qui a refusé l’écu, demandant de ses yeux soumis et tendres, obtenant l’aumône que le jeune prince daigne un soir lui faire de son cœur. Benedetta se plut beaucoup à ce jeu. Mais Celia, avec sa face angélique, son air de petite fille qui aurait dû tout ignorer, restait très sérieuse, répétait tristement :

« Dario, Dario, elle vous aime, il ne faut pas la faire souffrir. »

Alors, la contessina finit par s’apitoyer à son tour.

« Et ils ne sont pas heureux, ces pauvres gens !

— Oh ! s’écria le prince, une misère à ne pas croire ! Le jour ou elle m’a mené là-bas, aux Prés-du-Château, j’en suis resté suffoqué. C’est une horreur, une horreur étonnante !

— Mais je me souviens, reprit-elle, nous avions fait le projet d’aller les visiter, ces malheureux, et c’est fort mal d’avoir tardé jusqu’ici… N’est-ce pas ? monsieur l’abbé Froment, vous étiez très désireux, pour vos études, de nous accompagner et de voir ainsi de près la classe pauvre à Rome. »

Elle avait levé les yeux vers Pierre, qui se taisait depuis un instant. Il fut très attendri que cette pensée de charité lui revint car il sentit, au léger tremblement de sa voix, qu’elle voulait se montrer ainsi une élève docile, faisant des progrès dans l’amour des humbles et des misérables. Tout de suite, d’ailleurs, la passion de son apostolat l’avait repris.

« Oh ! dit-il, je ne quitterai Rome qu’après y avoir vu le peuple qui souffre, sans travail et sans pain. La maladie est là, pour toutes les nations, et le salut ne peut venir que par la guérison de la misère. Quand les racines de l’arbre ne mangent pas, l’arbre meurt.

— Eh bien ! reprit-elle, nous allons prendre rendez-vous tout de suite, vous viendrez avec nous aux Prés-du-Château… Dario nous conduira. »

Celui-ci, qui avait écouté le prêtre d’un air stupéfait, sans bien comprendre l’image de l’arbre et de ses racines, se récria, plein de détresse.

« Non, non ! cousine, promène là-bas M. l’abbé, si cela t’amuse… Moi, j’y suis allé, et je n’y retourne pas. Ma parole ! en rentrant, j’ai failli me mettre au lit, la cervelle et l’estomac à l’envers… Non, non ! c’est trop triste, ce n’est pas possible, des abominations pareilles ! »

À ce moment, une voix mécontente s’éleva du coin de la cheminée. Donna Serafina sortait de son long silence.

« Il a raison Dario ! Envoie ton aumône, ma chère, et j’y joindrai volontiers la mienne… Seulement, il y a d’autres endroits plus utiles à voir, où tu peux conduire M. l’abbé… Tu vas, en vérité, lui faire emporter là un beau souvenir de notre ville ! »

L’orgueil romain sonnait seul au fond de sa mauvaise humeur. À quoi bon montrer ses plaies aux étrangers qui viennent amenés peut-être par des curiosités hostiles ? Il fallait être toujours en beauté, ne montrer Rome que dans l’apparat de sa gloire.

Mais Narcisse s’était emparé de Pierre.

« Oh ! mon cher, c’est vrai, j’oubliais de vous recommander cette promenade… Il faut absolument que vous visitiez le nouveau quartier qu’on a bâti aux Prés-du-Château. Il est typique, il résume tous les autres ; et vous n’aurez pas perdu votre temps, je vous en réponds, car rien au monde ne vous en dira plus long sur la Rome actuelle. C’est extraordinaire, extraordinaire ! »

Puis, s’adressant à Benedetta :

« Est-ce entendu ? voulez-vous demain matin ?… Vous nous trouveriez là-bas, l’abbé et moi, parce que je tiens à le mettre d’abord au courant, pour qu’il comprenne… À dix heures, voulez-vous ? »

Avant de répondre, la contessina, qui s’était tournée vers sa tante, lui tint tête, respectueusement.

« Allez, ma tante, M. l’abbé a dû rencontrer assez de mendiants dans nos rues, il peut tout voir. Et, d’ailleurs, d’après ce qu’il raconte dans son livre, il n’en verra pas plus à Rome qu’il n’en a vu à Paris. Partout, comme il le dit quelque part, la faim est la même. »

Puis, elle s’attaqua à Dario, très douce, l’air raisonnable.

« Tu sais, mon Dario, que tu me ferais un bien gros plaisir, en me conduisant là-bas. Sans toi, nous aurions trop l’air de tomber du ciel… Nous prendrons la voiture, nous irons rejoindre ces messieurs, et ça nous fera une très joue promenade… Il y a si longtemps que nous ne sommes sortis ensemble ! »

Certainement, c’était là ce qui la ravissait, d’avoir ce prétexte pour l’emmener, pour se réconcilier tout à fait avec lui. Il sentit cela, il ne put se dérober, et il affecta de plaisanter.

« Ah ! cousine, tu seras cause que j’aurai des cauchemars tout le restant de la semaine. Une partie de plaisir comme ça, vois-tu, c est à gâter pour huit jours le bonheur de vivre ! »

Il frémissait de révolte à l’avance, les rires recommencèrent ; et, malgré la muette désapprobation de donna Serafina, le rendez-vous fut définitivement fixé au lendemain, dix heures. En partant, Celia regretta vivement de ne pouvoir en être. Mais elle, avec sa candeur fermée de lis en bouton, ne s’intéressait qu’à la Pierina. Aussi, dans l’antichambre, se pencha-t-elle à l’oreille de son amie.

« Cette beauté, regarde-la bien, ma chère, pour me dire si elle est belle, très belle, plus belle que toutes. »

Le lendemain, à neuf heures, lorsque Pierre retrouva Narcisse près du château Saint-Ange, il s’étonna de le voir retombé dans son enthousiasme d’art, langoureux et pâmé. D’abord, il ne fut plus du tout question des quartiers nouveaux, ni de l’effroyable catastrophe financière qu’ils avaient provoquée. Le jeune homme raconta qu’il s’était levé avec le soleil, pour aller passer une heure devant la sainte Thérèse du Bernin. Quand il ne l’avait pas vue depuis huit jours, il disait en souffrir, le cœur gros de larmes comme de la privation d’une maîtresse très aimée. Et il avait des heures pour l’aimer ainsi, différemment, à cause de l’éclairage : le matin, de tout un élan mystique de son âme, sous la lumière d’aube qui l’habillait de blancheur ; l’après-midi, de toute la passion rouge du sang des martyrs, dans les rayons obliques du soleil couchant, dont la flamme semblait ruisseler en elle.

« Ah ! mon ami, déclara-t-il de son air las, les yeux noyés de mauve, ah ! mon ami, vous n’avez pas idée de son troublant et délicieux réveil, ce matin… Une vierge ignorante et pure, et qui brisée de volupté, ouvre languissamment les yeux, encore pâmée d’avoir été possédée par Jésus… Ah ! c’est à mourir ! »

Puis, se calmant, au bout de quelques pas, il reprit de sa voix nette de garçon pratique, très d’aplomb dans la vie :

« Dites donc, nous allons nous rendre tout doucement aux Prés-du-Château, dont vous apercevez les constructions là-bas, en face de nous ; et, pendant que nous marcherons, je vous raconterai ce que je sais, oh ! l’histoire la plus extravagante, un de ces coups de folie de la spéculation qui sont beaux comme l’œuvre monstrueuse et belle de quelque génie détraqué… J’ai été mis au courant par des parents à moi, qui ont jouer ; ici, et qui, ma foi ! ont gagné des sommes considérables. »

Alors, avec une clarté et une précision d’homme de finances, employant les termes techniques d’un air d’aisance parfaite, il conta l’extraordinaire aventure. Au lendemain de la conquête de Rome, lorsque l’Italie entière délirait d’enthousiasme, à l’idée de posséder enfin la capitale tant désirée, l’antique et glorieuse ville, l’éternelle qui avait la promesse de l’empire du monde, ce fut d’abord une explosion bien légitime de la joie et de l’espoir d’un peuple jeune, constitué de la veille, ayant hâte d’affirmer sa puissance. Il s’agissait de prendre possession de Rome, d’en faire la capitale moderne, seule digne d’un grand royaume ; et il s’agissait avant tout de l’assainir, de la nettoyer des ordures qui la déshonoraient. On ne peut plus s’imaginer dans quelle saleté immonde baignait la ville des papes, la Roma Sporca regrettée des artistes : pas même de latrines, la voie publique servant à tous les besoins, les ruines augustes transformées en dépotoirs, les abords des vieux palais princiers souillés d’excréments, un lit d’épluchures, de détritus, de matières en décomposition montant de partout, changeant les rues en égouts empoisonnés, d’où soufflaient de continuelles épidémies. La nécessité de vastes travaux d’édilité s’imposait, c’était une véritable mesure de salut, le rajeunissement, la vie assurée et plus large, de même qu’il était juste de songer à bâtir de nouvelles maisons pour les habitants nouveaux qui devaient affluer de toutes parts. Le fait s’était passé à Berlin, après la constitution de l’Empire d’Allemagne, la ville avait vu sa population s’accroître en coup de foudre, par centaines de mille âmes. Rome, certainement, allait elle aussi doubler, tripler, quintupler, attirant à elle les forces vives des provinces, devenant le centre de l’existence nationale. Et l’orgueil s’en mêla, il fallait montrer au gouvernement déchu du Vatican ce dont l’Italie était capable, de quelle splendeur rayonnerait la nouvelle Rome, la troisième Rome, qui dépasserait les deux autres, l’impériale et la papale, par la magnificence de ses voies et le flot débordant de ses foules.

Les premières années, cependant, le mouvement des constructions garda quelque prudence. On fut assez sage pour ne bâtir qu’au fur et à mesure des besoins. D’un bond, la population avait doublé, était montée de deux cent mille à quatre cent mille habitants : tout le petit monde des employés, des fonctionnaires, venus avec les administrations publiques, toute la cohue qui vit de l’État ou espère en vivre, sans compter les oisifs, les jouisseurs, qu’une cour traîne après elle. Ce fut là une première cause de griserie, personne ne douta que cette marche ascensionnelle ne continuât, ne se précipitât même. Dès lors, la cité de la veille ne suffisait plus, il fallait sans attendre faire face aux besoins du lendemain, en élargissant Rome hors de Rome, dans tous les antiques faubourgs déserts. On parlait aussi du Paris du second Empire, si agrandi, changé en une ville de lumière et de santé. Mais, aux bords du Tibre, le malheur fut, à la première heure, qu’il n’y eut pas un plan général, pas plus qu’un homme de regard clair, maître souverain de la situation, s’appuyant sur des sociétés financières puissantes. Et ce que l’orgueil avait commencé. cette ambition de surpasser en éclat la Rome des Césars et des papes, cette volonté de refaire de la Cité Eternelle, prédestinée, le centre et la reine de la terre, la spéculation l’acheva, un de ces extraordinaires souffles de l’agio, une de ces tempêtes qui naissent, font rage, détruisent et emportent tout, sans que rien les annonce ni les arrête. Brusquement, le bruit courut que des terrains, achetés cinq francs le mètre, se revendaient cent francs ; et la fièvre s’alluma, la fièvre de tout un peuple que le jeu passionne. Un vol de spéculateurs, venus de la haute Italie, s’était abattu sur Rome, la plus noble et la plus facile des proies. Pour ces montagnards, pauvres, affamés, la curée des appétits commence, dans ce Midi voluptueux, où la vie est si douce ; de sorte que les délices du climat, elles-mêmes corruptrices, activèrent la décomposition morale. Puis, il n’y avait vraiment qu’à se baisser, les écus d’abord se ramassèrent à la pelle, parmi les décombres des premiers quartiers qu’on éventra. Les gens adroits, qui, flairant le tracé des voies nouvelles, s’étaient rendus acquéreurs des immeubles menacés d’expropriation, décuplèrent leurs fonds en moins de deux ans. Alors la contagion grandit, empoisonna la ville entière, de proche en proche, les habitants à leur tour furent emportés, toutes les classes entrèrent en folie, les princes, les bourgeois, les petits propriétaires, jusqu’aux boutiquiers, les boulangers, les épiciers les cordonniers à ce point qu’on cita plus tard un simple boulanger qui fit une faillite de quarante-cinq millions. Et ce n’était plus que le jeu exaspéré, un jeu formidable dont la fièvre avait remplacé le petit train réglementé du loto papal, un jeu à coups de millions où les terrains et les bâtisses devenaient fictifs, de simples prétextes à des opérations de Bourse. Le vieil orgueil atavique qui avait rêvé de transformer Rome en capitale du monde, s’exalta ainsi jusqu’à la démence, sous cette fièvre chaude de la spéculation, achetant des terrains, bâtissant des maisons pour les revendre, sans mesure, sans arrêt, de même qu’on lance des actions, tant que les presses veulent bien en imprimer.

Certainement, jamais ville en évolution n’a donné pareil spectacle. Aujourd’hui, lorsqu’on tâche de comprendre, on reste confondu. Le chiffre de la population avait dépassé quatre cent mille, et il semblait rester stationnaire ; mais cela n’empêchait pas la végétation des quartiers neufs de sortir du sol, toujours plus drue. Pour quel peuple futur bâtissait-on avec cette sorte de rage ? Par quelle aberration en arrivait-on à ne pas attendre les habitants, à préparer ainsi des milliers de logements aux familles de demain, qui viendraient peut-être ? La seule excuse était de s’être dit, d’avoir posé à l’avance, comme une vérité indiscutable, que la troisième Rome, la capitale triomphante de l’Italie, ne pouvait avoir moins d’un million d’âmes. Elles n’étaient pas venues mais elles allaient venir sûrement : aucun patriote n’en pouvait douter, sans crime de lèse-patrie. Et on bâtissait, on bâtissait, on bâtissait sans relâche, pour les cinq cent mille citoyens en route. On ne s’inquiétait même plus du jour de leur arrivée, il suffisait que l’on comptât sur eux. Encore, dans Rome, les sociétés qui s’étaient formées pour la construction des grandes voies, au travers des vieux quartiers malsains abattus, vendaient ou louaient leurs immeubles, réalisaient de gros bénéfices. Seulement, à mesure que la folie croissait, pour satisfaire à la fringale du lucre, d’autres sociétés se créèrent, dans le but d’élever, hors de Rome, des quartiers encore, des quartiers toujours, de véritables petites villes, dont on n’avait nul besoin. À la porte Saint-Jean, à la porte Saint-Laurent, des faubourgs poussèrent comme par miracle Sur les immenses terrains de la villa Ludovisi, de la porte Salaria à la porte Pia, jusqu’à Sainte-Agnès, une ébauche de ville fut commencée. Enfin, aux Prés-du-Château, ce fut toute une cite qu’on voulut d’un coup faire naître du sol, avec son église, son école. son marché. Et il ne s’agissait pas de petites maisons ouvrières, de logements modestes pour le menu peuple et les employés, il s’agissait de bâtisses colossales, de vrais palais à trois et quatre étages, développant des façades uniformes et démesurées, qui faisaient de ces nouveaux quartiers excentriques des quartiers babyloniens, que des capitales de vie intense et d’industriel comme Paris ou Londres, pourraient seules peupler. Ce sont là les monstrueux produits de l’orgueil et du jeu, et quelle page d’histoire, quelle leçon amère, lorsque Rome aujourd’hui ruinée, se voit déshonorée en outre, par cette laide ceinture de grandes carcasses crayeuses et vides, inachevées pour la plupart, dont les décombres déjà sèment les rues pleines d’herbe !

L’effondrement fatal, le désastre fut effroyable. Narcisse en donnait les raisons, en suivait les diverses phases, si nettement que Pierre comprit. De nombreuses sociétés financières avaient naturellement poussé dans ce terreau de la spéculation, l’Immobilière, la Società d’edilizia, la Fondiaria, la Tiberina, l’Esquilino. Presque toutes faisaient construire, bâtissaient des maisons énormes, des rues entières, pour les revendre. Mais elles jouaient également sur les terrains, les cédaient à de gros bénéfices aux petits spéculateurs qui s’improvisaient de toutes parts, rêvant des bénéfices à leur tour, dans la hausse continue et factice que déterminait la fièvre croissante de l’agio. Le pis était que ces bourgeois, ces boutiquiers sans expérience, sans argent, s’affolaient jusqu’à faire construire eux aussi, en empruntant aux banques en se retournant vers les sociétés qui leur avaient vendu les terrains, pour obtenir d’elles l’argent nécessaire à l’achèvement des constructions. Le plus souvent, pour ne pas tout perdre les sociétés se trouvaient un jour forcées de reprendre les terrains et les constructions, même inachevées, ce qui amenait entre leurs mains un engorgement formidable, dont elles devaient périr. Si le million d’habitants était venu occuper les logements qu’on lui préparait, dans un rêve d’espoir si extraordinaire, les gains auraient pu être incalculables, Rome en dix ans s’enrichissait devenait une des plus florissantes capitales du monde. Seulement ces habitants s’entêtaient à ne pas venir, rien ne se louait, les logements restaient vides. Et, alors, la crise éclata en coup de foudre, avec une violence sans pareille, pour deux raisons. D’abord les maisons bâties par les sociétés étaient des morceaux trop gros, d’un achat difficile, devant lesquels reculait la foule des rentiers moyens, désireux de placer leur argent dans le foncier. L’atavisme avait agi, les constructeurs avaient vu trop grand une série de palais magnifiques, destinés à écraser ceux des autres âges, et qui allaient rester mornes et déserts, comme un des témoignages les plus inouïs de l’orgueil impuissant. Il ne se rencontra donc pas de capitaux particuliers qui osassent ou qui pussent se substituer à ceux des sociétés. Ensuite, ailleurs a Paris, à Berlin, les quartiers neufs, les embellissements se sont faits avec des capitaux nationaux, avec l’argent de l’épargne. Au contraire, à Rome, tout s’est bâti avec du crédit, des lettres de change à trois mois, et surtout avec de l’argent étranger. On estime à près d’un milliard l’énorme somme engloutie, dont les quatre cinquièmes étaient de l’argent français. Cela se faisait simplement de banquiers à banquiers, les banquiers français prêtant à trois et demi ou quatre pour cent aux banquiers italiens, qui de leur côté prêtaient aux spéculateurs, aux constructeurs de Rome, à six, sept et même huit pour cent. Aussi s’imagine-t-on le désastre, lorsque la France, que fâchait l’alliance de l’Italie avec l’Allemagne, retira ses huit cents millions en moins de deux ans. Un immense reflux se produisit, vidant les banques italiennes ; et les sociétés foncières, toutes celles qui spéculaient sur les terrains et les constructions, forcées de rembourser à leur tour, durent s’adresser aux sociétés d’émission, celles qui avaient la faculté d’émettre du papier. En même temps, elles intimidèrent l’État, elles le menacèrent d’arrêter les travaux et de mettre sur le pavé de Rome quarante mille ouvriers sans ouvrage, s’il n’obligeait pas les sociétés d’émission, à leur prêter les cinq ou six millions de papier dont elles avaient besoin, ce que l’État finit par faire, épouvanté à l’idée d’une faillite générale. Naturellement, aux échéances, les cinq ou six millions ne purent être rendus, puisque les maisons ne se vendaient ni ne se louaient, de sorte que l’écroulement commença, se précipita, des décombres sur des décombres : les petits spéculateurs tombèrent sur les constructeurs, ceux-ci sur les sociétés foncières, celles-ci sur les sociétés d’émission, qui tombèrent sur le crédit public, ruinant la nation. Voilà comment une crise simplement édilitaire devint un effroyable désastre financier, un danger d’effondrement national, tout un milliard inutilement englouti, Rome enlaidie, encombrée de jeunes ruines honteuses, les logements béants et vides, pour les cinq ou six cent mille habitants rêvés, qu’on attend toujours.

D’ailleurs, dans le vent de gloire qui soufflait, l’État lui-même voyait colossal. Il s’agissait de créer de toutes pièces une Italie triomphante, de lui faire accomplir en vingt-cinq ans la besogne d’unité et de grandeur, que d’autres nations ont mis des siècles à faire solidement. Aussi était-ce une activité fébrile, des dépenses prodigieuses, des canaux, des ports, des routes, des chemins de fer, des travaux publics démesurés dans toutes les villes. On improvisait, on organisait la grande nation, sans compter. Depuis l’alliance avec l’Allemagne, le budget de la guerre et de la marine dévorait les millions inutilement. Et on ne faisait face aux besoins, sans cesse grandissants, qu’à coups d’émissions, les emprunts se succédaient d’année en année. Rien qu’à Rome, la construction du ministère de la Guerre coûtait dix millions, celle du ministère des Finances quinze, et l’on dépensait cent millions pour les quais, qui ne sont pas finis, et l’on engloutissait plus de deux cent cinquante millions dans les travaux de défense, autour de la ville. C’était encore et toujours la flambée d’orgueil fatal, la sève de cette terre qui ne peut s’épanouir qu’en projets trop vastes, la volonté d’éblouir le monde et de le conquérir, dès qu’on a posé le pied au Capitole, même dans la poussière accumulée de tous les pouvoirs humains, qui s’y sont écroulés les uns sur les autres.

« Et, mon cher ami, continua Narcisse, si je descendais dans les histoires qui circulent, qu’on se raconte à l’oreille, si je vous citais certains faits, vous seriez stupéfait, épouvanté, du degré de démence où cette ville entière, si raisonnable au fond, si indolente et si égoïste, a pu monter, sous la terrible fièvre contagieuse de la passion du jeu. Le petit monde, les ignorants et les sots, ne s’y sont pas ruinés seuls, car les grandes familles presque toute la noblesse romaine y a laissé crouler les antiques fortunes, et l’or, et les palais, et les galeries de chefs-d’œuvre qu’elle devait à la munificence des papes. Ces colossales richesses qu’il avait fallu des siècles de népotisme pour entasser entre les mains de quelques-uns, ont fondu comme de la cire, en dix ans à peine, au feu niveleur de l’agio moderne. »

Puis, s’oubliant, ne pensant plus qu’il parlait à un prêtre il conta une de ces histoires équivoques.

« Tenez ! notre bon ami Dario, prince Boccanera, le dernier du nom, qui en est réduit à vivre des miettes de son oncle le cardinal, lequel n’a plus guère que l’argent de sa charge, eh bien ! il roulerait sûrement carrosse, sans l’extraordinaire histoire de la villa Montefiori… On doit vous avoir déjà mis au courant : les vastes terrains de cette villa cédés pour dix millions à une compagnie financière ; puis, le prince Onofrio, le père de Dario mordu par le besoin de spéculer, rachetant fort cher ses propres terrains, jouant dessus, faisant bâtir, puis, la catastrophe finale emportant, avec les dix millions, tout ce qu’il possédait lui-même les débris de la fortune anciennement colossale des Boccanera… Mais ce qu’on ne vous a sans doute pas dit, ce sont les causes cachées, le rôle que le comte Prada, justement l’époux séparé de cette délicieuse contessina que nous attendons, a joué là-dedans. Il était l’amant de la princesse Boccanera, la belle Flavia Montefiori qui avait apporté la villa au prince, oh ! une créature admirable beaucoup plus jeune que son mari, et l’on assure que Prada tenait le mari par la femme, à ce point que celle-ci se refusait le soir, quand le vieux prince hésitait à donner une signature à s’engager davantage dans une aventure dont il avait flairé d’abord le danger. Prada y a gagné les millions qu’il mange aujourd’hui d’une façon fort intelligente. Et quant à la belle Flavia, devenue mûre, vous savez qu’après avoir tiré une petite fortune du désastre, elle a renoncé galamment à son titre de princesse Boccanera, pour s’acheter un bel homme, un second mari beaucoup plus jeune qu’elle, cette fois, dont elle a fait un marquis Montefiori, lequel l’entretient en joie et en beauté opulente, malgré ses cinquante ans passés… Dans tout cela, il n’y a de victime que notre bon ami Dario, totalement ruiné résolu à épouser sa cousine, pas plus riche que lui. Il est vrai qu’elle le veut et qu’il est incapable de ne pas l’aimer autant qu’elle l’aime. Sans cela, il aurait déjà accepté quelque Américaine, une héritière à millions, ainsi que tant d’autres princes ; à moins que le cardinal et donna Serafina ne s’y fussent opposés, car ces deux-là sont aussi des héros dans leur genre, des Romains d’orgueil et d’entêtement, qui entendent garder leur sang pur de toute alliance étrangère… Enfin, espérons que le bon Mario et cette Benedetta exquise seront heureux ensemble. »

Il s’interrompit ; puis, au bout de quelques pas faits en silence, il continua plus bas :

« Moi, j’ai un parent qui a ramassé près de trois millions dans l’affaire de la villa Montefiori. Ah ! comme je regrette de n’être arrivé ici qu’après ces temps héroïques de l’agio ! Comme cela devait être amusant, et quels coups à faire, pour un joueur de sang-froid ! »

Mais, brusquement, en levant la tête, il aperçut devant lui le quartier neuf des Prés-du-Château ; et sa physionomie changea, il redevint l’âme artiste, indignée des abominations modernes dont on avait souillé la Rome papale. Ses yeux pâlirent, sa bouche exprima l’amer dédain du rêveur blessé dans sa passion des siècles disparus.

« Voyez, voyez cela ! O ville d’Auguste, ville de Léon X, ville de l’éternelle puissance et de l’éternelle beauté ! »

Pierre en effet, restait lui-même saisi. À cette place, autrefois, s’étendaient en terrain plat les prairies du château Saint-Ange, coupées de peupliers, tout le long du Tibre, jusqu’aux premières pentes du mont Mario, vastes herbages, aimés des artistes, pour le premier plan de riante verdure qu’ils faisaient au Borgo et au dôme lointain de Saint-Pierre. Et c’était, maintenant, au milieu de cette plaine bouleversée, lépreuse et blanchâtre, une ville entière, une ville de maisons massives, colossales, des cubes de pierres réguliers, tous pareils, avec des rues larges, se coupant à angle droit, un immense damier aux cases symétriques. D’un bout à l’autre, les mêmes façades se reproduisaient, on aurait dit des séries de couvents, de casernes, d’hôpitaux, dont les lignes identiques se continuaient sans fin. Et l’étonnement, l’impression extraordinaire et pénible, venait surtout de la catastrophe, inexplicable d’abord, qui avait immobilisé cette ville en pleine construction, comme si, par quelque matin maudit, un magicien de désastre avait, d’un coup de baguette, arrêté les travaux, vidé les chantiers turbulents, laissé les bâtisses telles qu’elles étaient, à cette minute précise, dans un morne abandon. Tous les états successifs se retrouvaient, depuis les terrassements, les trous profonds creusés pour les fondations, restés béants et que des herbes folles avaient envahis, jusqu’aux maisons entièrement debout, achevées et habitées. Il y avait des maisons dont les murs sortaient à peine du sol ; il y en avait d’autres qui atteignaient le deuxième, le troisième étage, avec leurs planchers de solives de fer à jour, leurs fenêtres ouvertes sur le ciel, il y en avait d’autres, montées complètement, couvertes de leur toit, telles que des carcasses livrées aux batailles des vents, toutes semblables à des cages vides. Puis, c’étaient des maisons terminées, mais dont on n’avait pas eu le temps d’enduire les murs extérieurs ; et d’autres qui étaient demeurées sans boiseries ni aux portes ni aux fenêtres ; et d’autres qui avaient bien leurs portes et leurs persiennes, mais clouées, telles que des couvercles de cercueil, les appartements morts, sans une âme ; et d’autres enfin habitées, quelques-unes en partie, très peu totalement vivantes de la plus inattendue des populations. Rien ne pouvait rendre l’affreuse tristesse de ces choses, la ville de la Belle au bois dormant, frappée d’un sommeil mortel avant même d’avoir vécu, s’anéantissant au lourd soleil, dans l’attente d’un réveil qui paraissait ne devoir jamais venir.

À la suite de son compagnon, Pierre s’était engagé dans les larges rues désertes, d’une immobilité et d’un silence de cimetière. Pas une voiture, pas un piéton n’y passait. Certaines n’avaient pas même de trottoir, l’herbe envahissait la chaussée, non pavée encore, telle qu’un champ qui retournait à l’état de nature ; et, pourtant, des becs de gaz provisoires restaient là depuis des années, de simples tuyaux de plomb liés à des perches. Aux deux côtés, les propriétaires avaient clos hermétiquement les baies des rez-de-chaussée et des étages, à l’aide de grosses planches, pour éviter d’avoir à payer l’impôt des portes et fenêtres. D’autres maisons, commencées à peine, étaient barrées de palissades, dans la crainte que les caves ne devinssent le repaire de tous les bandits du pays. Mais, surtout, la désolation était les jeunes ruines, de hautes bâtisses superbes, pas finies, pas crépies même, n’ayant pu vivre encore de leur existence de géants de pierre, et qui se lézardaient déjà de toutes parts, et qu’il avait fallu étayer avec des complications de charpentes, pour qu’elles ne tombassent pas en poudre sur le sol. Le cœur se serrait, comme dans une cité d’où un fléau aurait balayé les habitants, la peste, la guerre, un bombardement, dont ces carcasses béantes semblaient garder les traces. Puis, à l’idée que c’était là une naissance avortée, et non une mort, que la destruction allait faire son œuvre, avant que les habitants rêvés, attendus en vain, eussent apporté la vie à ces maisons mort-nées, la mélancolie s’aggravait, on était débordé d’une infinie désespérance humaine. Et il y avait encore l’ironie affreuse, à chaque angle, de magnifiques plaques de marbre portant les noms des rues, des noms illustres empruntés à l’histoire, les Gracques, les Scipion, Pline, Pompée, Jules César, qui éclataient là, sur ces murs inachevés et croulants, comme une dérision, comme un soufflet du passé donné à l’impuissance d’aujourd’hui.

Alors, Pierre fut une fois de plus frappé de cette vérité que quiconque possède Rome est dévoré de la folie du marbre, du besoin vaniteux de bâtir et de laisser aux peuples futurs son monument de gloire. Après les Césars entassant leurs palais au Palatin, après les papes rebâtissant la Rome du Moyen Âge et la timbrant de leurs armes, voilà que le gouvernement italien n’avait pu devenir le maître de la ville sans vouloir tout de suite la reconstruire, plus resplendissante et plus énorme qu’elle n’avait jamais été. C’était la suggestion même du sol, c’était le sang d’Auguste qui, de nouveau, montait au crâne des derniers venus, les jetait à la démence de faire de la troisième Rome la nouvelle reine de la terre. Et de là les projets gigantesques, les quais cyclopéens, les simples ministères luttant avec le Colisée ; et de là ces quartiers neufs aux maisons géantes, poussées tout autour de l’antique cité comme autant de petites villes. Il se souvenait de cette ceinture crayeuse, entourant les vieilles toitures rousses, qu’il avait vue du dôme de Saint-Pierre, pareille de loin à des carrières abandonnées ; car ce n’était pas aux Prés du Château seulement, c’était aussi à la porte Saint-Jean, à la porte Saint-Laurent, à la villa Ludovisi, sur les hauteurs du Viminal et de l’Esquilin, que des quartiers inachevés et vides croulaient déjà, dans l’herbe des rues désertes. Cette fois, après deux mille ans de fertilité prodigieuse, il semblait que le sol fût enfin épuisé, que la pierre des monuments refusât d’y pousser encore. De même que, dans de très vieux jardins fruitiers, les pruniers et les cerisiers qu’on replante s’étiolent et meurent, les murs neufs sans doute ne trouvaient plus à boire la vie dans cette poussière de Rome, appauvrie par la végétation séculaire d’un si grand nombre de temples, de cirques, d’arcs de triomphe, de basiliques et d’églises. Et les maisons modernes qu’on avait tenté d’y faire fructifier de nouveau, les maisons inutiles et trop vastes, toutes gonflées de l’ambition héréditaire, n’avaient pu arriver à maturité, dressant des moitiés de façade que trouaient les fenêtres béantes, sans force pour monter jusqu’à la toiture, restées là infécondes, telles que les broussailles sèches d’un terrain qui a trop produit. L’affreuse tristesse venait d’une grandeur passée si créatrice aboutissant à un pareil aveu d’actuelle impuissance, Rome qui avait couvert le monde de ses monuments indestructibles et qui n’enfantait plus que des ruines.

« On les finira bien un jour ! » s’écria Pierre.

Narcisse le regarda étonné.

« Pour qui donc ? »

Et c’était le mot terrible. Ces cinq ou six cent mille habitants dont on avait rêvé la venue, qu’on attendait toujours, où vivaient-ils à l’heure présente, dans quelles campagnes voisines, dans quelles villes reculées ? Si un grand enthousiasme patriotique avait pu seul espérer une telle population, aux premiers jours de la conquête, il aurait fallu aujourd’hui un singulier aveuglement pour croire encore qu’elle viendrait jamais. L’expérience semblait faite, Rome restait stationnaire, on ne prévoyait aucune des causes qui en auraient doublé les habitants, ni les plaisirs qu’elle offrait, ni les gains d’un commerce et d’une industrie qu’elle n’avait pas, ni l’intense vie sociale et intellectuelle dont elle ne paraissait plus capable. En tout cas, des années et des années seraient indispensables. Et, alors, comment peupler les maisons finies et vides, qui n’attendaient que des locataires ? Pour qui terminer les maisons restées à l’état de squelette, s’émiettant au soleil et à la pluie ? Elles demeureraient donc indéfiniment là, les unes décharnées, ouvertes à toutes les bises, les autres closes, muettes comme des tombes, dans la laideur lamentable de leur inutilité et de leur abandon ? Quel terrible témoignage sous le ciel splendide ! Les nouveaux maîtres de Rome étaient mal partis, et s’ils savaient maintenant ce qu’il aurait fallu faire, oseraient-ils jamais défaire ce qu’ils avaient fait ? Puisque le milliard qui était là semblait définitivement gâché et compromis, on se mettait à souhaiter un Néron de volonté démesurée et souveraine, prenant la torche et la pioche, et brûlant tout, rasant tout, au nom vengeur de la raison et de la beauté.

« Ah ! reprit Narcisse, voici la contessina et le prince. »

Benedetta avait fait arrêter la voiture à un carrefour des rues désertes ; et, par ces larges voies, si calmes, pleines d’herbes faites pour les amoureux, elle s’avançait au bras de Dario, tous les deux ravis de la promenade, ne songeant plus aux tristesses qu’ils étaient venus voir.

« Oh ! quel joli temps, dit-elle gaiement en abordant les deux amis. Voyez donc ce soleil si doux !… Et c’est si bon de marcher un peu à pied, comme dans la campagne ! »

Dario, le premier, cessa de rire au ciel bleu, à la joie présente de promener sa cousine à son bras.

« Ma chère, il faut pourtant aller visiter ces gens, puisque tu t’entêtes à ce caprice, qui va sûrement nous gâter la belle journée… Voyons, il faut que je me retrouve. Moi, vous savez, je ne suis pas fort pour me reconnaître dans les endroits où je n’aime pas aller… Avec ça, ce quartier est imbécile, avec ces rues mortes, ces maisons mortes, où il n’y a pas une figure dont on se souvienne, pas une boutique qui vous remette dans le bon chemin… Je crois que c’est par ici. Suivez-moi toujours, nous verrons bien. »

Et les quatre promeneurs se dirigèrent vers la partie centrale du quartier, faisant face au Tibre, où un commencement de population s’était formé. Les propriétaires tiraient parti comme ils le pouvaient des quelques maisons terminées, ils en louaient les logements à très bas prix, ne se fâchaient pas lorsque les loyers se faisaient attendre. Des employés nécessiteux, des ménages sans argent s’étaient donc installés là, payant à la longue, arrivant toujours à donner quelques sous. Mais le pis était qu’à la suite de la démolition de l’ancien ghetto et des percées dont on avait aéré le Transtévère, de véritables hordes de loqueteux, sans pain, sans toit, presque sans vêtements, s’étaient abattues sur les maisons inachevées, les avaient envahies de leur souffrance et de leur vermine ; et il avait bien fallu fermer les yeux, tolérer cette brutale prise de possession, sous peine de laisser toute cette épouvantable misère étalée en pleine voie publique. C’était à ces hôtes effrayants que venaient d’échoir les grands palais reves, les colossales bâtisses de quatre et cinq étages, où l’on entrait par des portes monumentales, ornées de hautes statues ou des balcons sculptés, que soutenaient des cariatides, allaient d’un bout à l’autre des façades. Les boiseries des portes et des fenêtres manquaient, chaque famille de misérables avait fait son choix, fermant parfois les fenêtres avec des planches, bouchant les portes à l’aide de simples haillons, occupant tout un étage princier, ou préférant des pièces plus étroites, pour s’y entasser à son goût. Des linges affreux séchaient sur les balcons sculptés pavoisaient de leur immonde détresse ces façades d’avortement souffletées dans leur orgueil. Une usure rapide, des souillures sans nom dégradaient déjà les belles constructions blanches, les rayaient, les éclaboussaient de taches infâmes ; et, par les porches magnifiques ; faits pour la royale sortie des équipages, c’était un ruisseau d’ignominie qui débouchait, des ordures et des fientes dont les mares stagnantes pourrissaient ensuite sur la chaussée sans trottoirs.

À deux reprises, Dario avait fait revenir ses compagnons sur leurs pas. Il s’égarait, il s’assombrissait de plus en plus.

« J’aurais dû prendre à gauche. Mais comment voulez-vous savoir ? Est-ce possible, au milieu d’un monde pareil ? »

Maintenant, des bandes d’enfants pouilleux se traînaient dans la poussière. Ils étaient d’une extraordinaire saleté, presque nus, la chair noire, les cheveux en broussaille, tels que des paquets de crins. Et des femmes circulaient en jupes sordides, en camisoles défaites, montrant des flancs et des seins de juments surmenées. Beaucoup, toutes droites, causaient entre elles, d’une voix glapissante ; d’autres, assises sur de vieilles chaises, les mains allongées sur les genoux, restaient ainsi pendant des heures, sans rien faire. On rencontrait peu d’hommes. Quelques-uns, allongés à l’écart, parmi l’herbe rousse, le nez contre la terre, dormaient lourdement au soleil.

Mais l’odeur surtout devenait nauséabonde, une odeur de misère malpropre, le bétail humain s’abandonnant, vivant dans sa crasse. Et cela s’aggrava des émanations d’un petit marché improvisé qu’il fallut franchir, des fruits gâtés, des légumes cuits et aigres, des fritures de la veille, à la graisse figée et rance, que de pauvres marchandes vendaient par terre, au milieu de la convoitise affamée d’un troupeau d’enfants.

« Enfin, je ne sais plus, ma chère ! s’écria le prince, en s’adressant à sa cousine. Sois raisonnable, nous en avons assez vu, retournons a la voiture. »

Réellement, il souffrait ; et, selon le mot de Benedetta elle-même, il ne savait pas souffrir. Cela lui semblait monstrueux, un crime imbécile, que d’attrister sa vie par une promenade pareille. La vie était faite pour être vécue légère et aimable, sous le ciel clair. Il fallait l’égayer uniquement par des spectacles gracieux, des chants, des danses. Et, dans son égoïsme naïf, il avait une véritable horreur du laid, du pauvre, du souffrant, à ce point que la vue seule lui en causait un malaise, une sorte de courbature physique et morale.

Mais Benedetta, qui frémissait comme lui, voulait être brave devant Pierre. Elle le regarda, elle le vit si intéressé, si passionnément pitoyable, qu’elle ne céda pas dans son effort à sympathiser avec les humbles et les malheureux.

« Non, non, il faut rester, mon Dario… Ces messieurs veulent tout voir, n’est-ce pas ?

— Oh ! dit Pierre, la Rome actuelle est ici, cela en dit plus long que toutes les promenades classiques à travers les ruines et les monuments.

— Mon cher, vous exagérez, déclara Narcisse à son tour. Seulement, j’accorde que cela est intéressant, très intéressant… Les vieilles femmes surtout, ah ! extraordinaires d’expression, les vieilles femmes ! »

À ce moment, Benedetta ne put retenir un cri d’admiration heureuse, en apercevant devant elle une jeune fille d’une beauté superbe.

« O che bellezza ! »

Et Dario, l’ayant reconnue, s’écria du même air ravi :

« Eh ! c’est la Pierina… Elle va nous conduire. »

Depuis un instant, l’enfant suivait le groupe, sans se permettre d’approcher. Ses regards s’étaient ardemment fixés sur le prince, luisant d’une joie d’esclave amoureuse ; puis, ils avaient vivement dévisagé la contessina, mais sans colère, avec une sorte de soumission tendre, de bonheur résigné, à la trouver très belle, elle aussi. Et elle était en vérité telle que le prince l’avait dépeinte, grande, solide, avec une gorge de déesse, une vraie antique, une Junon à vingt ans, le menton un peu fort, la bouche et le nez d’une correction parfaite, de larges yeux de génisse, et la face éclatante, comme dorée d’un coup de soleil, sous le casque de lourds cheveux noirs.

« Alors, tu vas nous conduire ? demanda Benedetta, familière, souriante, déjà consolée des laideurs voisines, à l’idée qu’il pouvait exister des créatures pareilles.

— Oh ! oui, madame, oui ! tout de suite. »

Elle courut devant eux, chaussée de souliers sans trous, vêtue d’une vieille robe de laine marron, qu’elle avait dû laver et raccommoder récemment. On sentait sur elle certains soins de coquetterie, un désir de propreté, que n’avaient pas les autres ; à moins que ce ne fût simplement sa grande beauté qui rayonnât de ses pauvres vêtements et fît d’elle une déesse.

« Che bellezza ! Che bellezza ! ne se lassait pas de répéter la contessina, tout en la suivant. C’est un régal, mon Dario, que cette fille à regarder.

— Je savais bien qu’elle te plairait », répondit-il simplement, flatté de sa trouvaille, ne parlant plus de s’en aller, puisqu’il pouvait enfin reposer les yeux sur quelque chose d’agréable à voir. Derrière eux venait Pierre, émerveillé également, à qui Narcisse disait les scrupules de son goût, qui était pour le rare et le subtil.

« Oui, oui, sans doute, elle est belle… Seulement, leur type romain, mon cher, au fond, rien n’est plus lourd, sans âme, sans au-delà… Il n’y a que du sang sous leur peau, il n’y a pas de ciel. »

Mais la Pierina s’était arrêtée, et, d’un geste, elle montra sa mère, assise sur une caisse défoncée à demi, devant la haute porte d’un palais inachevé. Elle avait dû être aussi fort belle, ruinée à quarante ans, les yeux éteints de misère, la bouche déformée, aux dents noires, la face coupée de grandes rides molles, la gorge énorme et tombante ; et elle était d’une saleté affreuse, ses cheveux grisonnants dépeignés, envolés en mèches folles, sa jupe et sa camisole souillées, fendues, laissant voir la crasse des membres. Des deux mains, elle tenait sur ses genoux un nourrisson, son dernier-né, qui s’était endormi. Elle le regardait, comme foudroyée et sans courage, de l’air de la bête de somme résignée à son sort, en mère qui avait fait des enfants et les avait nourris sans savoir pourquoi.

« Ah ! bon, bon ! dit-elle en relevant la tête, c’est le monsieur qui est venu me donner un écu, parce qu’il t’avait rencontrée en train de pleurer. Et il revient nous voir avec des amis. Bon, bon ! il y a tout de même de braves cœurs. » Alors, elle dit leur histoire, mais mollement, sans chercher même à les apitoyer. Elle s’appelait Giacinta, elle avait épousé un maçon, Tommaso Gozzo, dont elle avait eu sept enfants, la Pierina, et puis Tito, un grand garçon de dix-huit ans, et quatre autres filles encore, de deux années en deux années, et puis celui-ci enfin, un garçon de nouveau, qu’elle tenait sur les genoux. Très longtemps, ils avaient habité le même logement au Transtévère, dans une vieille maison qu’on venait d’abattre. Et il semblait qu’on eût, en même temps, abattu leur existence ; car, depuis qu’ils s’étaient réfugiés aux Prés-du-Château, tous les malheurs les frappaient, la crise terrible sur les constructions qui avait réduit au chômage Tommaso et son fils Tito, la fermeture récente de l’atelier de perles de cire où la Pierina gagnait jusqu’à vingt sous, de quoi ne pas mourir de faim. Maintenant, personne ne travaillait plus, la famille vivait de hasard.

« Si vous préférez monter, madame et messieurs ? Vous trouverez là-haut Tommaso, avec son frère Ambrogio, que nous avons pris chez nous ; et ils sauront mieux vous parler, ils vous diront les choses qu’il faut dire… Que voulez-vous ? Tommaso se repose ; et c’est comme Tito, il dort, puisqu’il n’a rien de mieux à faire. »

De la main, elle montrait, allongé dans l’herbe sèche, un grand gaillard, le nez fort, la bouche dure, qui avait les admirables yeux de la Pierina. Il s’était contenté de lever la tête, inquiet de ces gens. Un pli farouche creusa son front, lorsqu’il remarqua de quel regard ravi sa sœur contemplait le prince. Et il laissa retomber sa tête, mais il ne referma pas les paupières, il les guetta.

« Pierina, conduis donc madame et ces messieurs, puisqu’ils veulent voir. »

D’autres femmes s’étaient approchées, traînant leurs pieds nus dans des savates ; des bandes d’enfants grouillaient, des fillettes à demi vêtues, parmi lesquelles sans doute les quatre de Giacinta, toutes si semblables avec leurs yeux noirs sous leurs tignasses emmêlées, que les mères seules pouvaient les reconnaître ; et c’était en plein soleil comme un pullulement, un campement de misère, au milieu de cette rue de majestueux désastre, bordée de palais inachevés et déjà en ruine.

Doucement, Benedetta dit à son cousin, avec une tendresse souriante :

« Non ne monte pas, toi… Je ne veux pas ta mort, mon Dario… Tu as été bien aimable de venir jusqu’ici, attends-moi sous ce beau soleil, puisque M. l’abbé et M. Habert m’accompagnent. »

Il se mit à rire, lui aussi, et il accepta très volontiers, il alluma une cigarette, puis se promena à petits pas, satisfait de la douceur de l’air.

La Pierina était entrée vivement sous le vaste porche, à la haute voûte, ornée de caissons à rosaces ; mais un véritable lit de fumier, dans le vestibule, couvrait les dalles de marbre dont on avait commencé la pose. Ensuite, c’était le monumental escalier de pierre, à la rampe ajourée et sculptée ; et les marches se trouvaient déjà rompues, souillées d’une telle épaisseur d’immondices, qu’elles en paraissaient noires. Partout, les mains avaient laissé des traces graisseuses. Toute une ignominie sortait des murs, restés à l’état brut, dans l’attente des peintures et des dorures qui devaient les décorer.

Au premier étage, sur le vaste palier, la Pierina s’arrêta ; et elle se contenta de crier, par la baie d’une grande porte béante, sans huisserie ni vantaux :

« Père, c’est une dame et deux messieurs qui vont te voir. »

Puis, se tournant vers la contessina :

« Tout au fond, dans la troisième salle. »

Et elle se sauva, elle redescendit l’escalier plus vite qu’elle ne l’avait monté, courant à sa passion.

Benedetta et ses compagnons traversèrent deux salons immenses, au sol bossué de plâtre, aux fenêtres ouvertes sur le vide. Et ils tombèrent enfin dans un salon plus petit, où toute la famille Gozzo s’était installée avec les débris qui lui servaient de meubles. Par terre, sur les solives de fer laissées à nu, traînaient cinq ou six paillasses lépreuses, mangées de sueur. Une longue table, solide encore, tenait le milieu, et il y avait aussi de vieilles chaises dépaillées, raccommodées à l’aide de cordes. Mais le gros travail avait consisté à boucher deux fenêtres sur trois avec des planches, tandis que la troisième et la porte étaient fermées par d’anciennes toiles à matelas, criblées de taches et de trous.

Tommaso, le maçon, parut surpris, et il fut évident qu’il n’était guère habitué à de pareilles visites de charité. Il était assis devant la table, les deux coudes sur le bois, le menton entre les mains, en train de se reposer, comme l’avait dit sa femme Giacinta. C’était un fort gaillard de quarante-cinq ans, barbu et chevelu, la face grande et longue, d’une sérénité de sénateur romain, dans sa misère et dans son oisiveté. La vue des deux étrangers, qu’il flaira tout de suite, l’avait fait se lever, d’un brusque mouvement de défiance. Mais il sourit, dès qu’il reconnut Benedetta, et, comme elle lui parlait de Dario resté en bas, en lui expliquant leur but charitable :

« Oh ! je sais, je sais, contessina… Oui, je sais bien qui vous êtes, car j’ai muré une fenêtre, au palais Boccanera, du temps de mon père. »

Alors, complaisamment, il se laissa questionner, il répondit à Pierre surpris qu’on n’était pas très heureux, mais qu’enfin on aurait vécu tout de même, si l’on avait pu travailler deux jours seulement par semaine. Et, au fond, on le sentait assez content de se serrer le ventre, du moment qu’il vivait à sa guise, sans fatigue. C’était toujours l’histoire de ce serrurier, qui, appelé par un voyageur pour ouvrir la serrure d’une malle, dont la clé était perdue, refusait absolument de se déranger, à l’heure de la sieste. On ne payait plus son logement, puisqu’il y avait des palais vides, ouverts au pauvre monde, et quelques sous auraient suffi pour la nourriture, tellement on était sobre et peu difficile.

« Oh ! monsieur l’abbé, tout allait beaucoup mieux sous le pape… Mon père, qui était maçon comme moi, a travaillé sa vie entière au Vatican ; et moi-même, aujourd’hui encore, quand j’ai quelques journées d’ouvrage, c’est toujours là que je les trouve… Voyez-vous, nous avons été gâtés par ces dix années de gros travaux, où l’on ne quittait pas les échelles, où l’on gagnait ce qu’on voulait. Naturellement, on mangeait mieux, on s’habillait, on ne se refusait aucun plaisir ; et c’est plus dur aujourd’hui de se priver… Mais, sous le pape, monsieur l’abbé, si vous étiez venu nous voir ! Pas d’impôts, tout se donnait pour rien, on n’avait vraiment qu’à se laisser vivre. »

À ce moment, un grondement s’éleva d’une des paillasses, dans l’ombre des fenêtres bouchées, et le maçon reprit de son air lent et paisible :

« C’est mon frère Ambrogio qui n’est pas de mon avis… Lui a été avec les républicains, en 49, à l’âge de quatorze ans… Ça ne fait rien, nous l’avons pris avec nous, quand nous avons su qu’il se mourait dans une cave, de faim et de maladie. » Les visiteurs, alors, eurent un frémissement de pitié. Ambrogio était l’aîné de quinze ans, et, âgé de soixante ans à peine, il n’était plus qu’une ruine, dévoré par la fièvre, traînant des jambes si diminuées, qu’il passait les jours sur sa paillasse, sans sortir. Plus petit que son frère, plus maigre et turbulent, il avait exercé l’état de menuisier. Mais, dans sa déchéance physique, il gardait une tête extraordinaire, une face d’apôtre et de martyr, d’une expression noble et tragique, encadrée dans un hérissement de barbe et de chevelure blanches.

« Le pape, le pape, gronda-t-il, je n’ai jamais mal parlé du pape. C’est sa faute pourtant, si la tyrannie continue. Lui seul, en 49, aurait pu nous donner la république, et nous n’en serions pas où nous en sommes. »

Il avait connu Mazzini, il en conservait la religiosité vague, le rêve d’un pape républicain, faisant enfin régner la liberté et la fraternité sur la terre. Mais, plus tard, sa passion pour Garibaldi, en troublant cette conception, lui avait fait juger la papauté indigne désormais, incapable de travailler à la libération humaine.

De sorte qu’il ne savait plus trop au juste, partagé entre la chimère de sa jeunesse et la rude expérience de sa vie. D’ailleurs, il n’avait jamais agi que sous le coup d’une émotion violente, et il en restait à de belles paroles, à des souhaits vastes et indéterminés.

« Ambrogio, mon frère, reprit tranquillement Tommaso, le pape est le pape, et la sagesse est de se mettre avec lui, parce qu’il sera toujours le pape, c’est-à-dire le plus fort. Moi, demain, si l’on votait, je voterais pour lui. »

Le vieil ouvrier ne se hâta pas de répondre. Toute la prudence avisée de la race l’avait calmé.

« Moi, Tommaso, mon frère, je voterais contre, toujours contre… Et tu sais bien que nous aurions la majorité. C’est fini, le pape roi. Le Borgo lui-même se révolterait… Mais ça ne veut pas dire qu’on ne doive pas s’entendre avec lui, pour que la religion de tout le monde soit respectée. »

Intéressé vivement, Pierre écoutait. Il se risqua à poser une question.

« Et y a-t-il beaucoup de socialistes, à Rome, parmi le peuple ? »

Cette fois, la réponse se fit attendre davantage encore.

« Des socialistes, monsieur l’abbé, oui, sans doute, quelques-uns, mais bien moins nombreux que dans d’autres villes… Ce sont des nouveautés, où vont les impatients, sans y entendre grand-chose peut-être… Nous, les vieux, nous étions pour la liberté, nous ne sommes pas pour l’incendie ni pour le massacre. »

Et il craignit d’en dire trop, devant cette dame et ces messieurs, il se mit à geindre en s’allongeant sur sa paillasse, pendant que la contessina prenait congé, un peu incommodée par l’odeur, après avoir averti le prêtre qu’il était préférable de remettre leur aumône à la femme, en bas.

Déjà, Tommaso avait repris sa place devant la table, le menton entre les mains, tout en saluant ses hôtes, sans plus s’émotionner à leur sortie qu’à leur entrée.

« Bien au revoir, et très heureux d’avoir pu vous être agréable. »

Mais, sur le seuil, l’enthousiasme de Narcisse éclata. Il se retourna, pour admirer encore la tête du vieil Ambrogio.

« Oh ! mon cher abbé, quel chef-d’œuvre ! La voilà la merveille, la voilà la beauté ! Combien cela est moins banal que le visage de cette fille !… Ici, je suis certain que le piège du sexe ne m’induit pas en une tentation malpropre. Je ne m’émeus pas pour des raisons basses… Et puis, franchement, quel infini dans ces rides, quel inconnu au fond des yeux noyés, quel mystère parmi le hérissement de la barbe et des cheveux ! On rêve un prophète, un Dieu le Père ! »

En bas, Giacinta était encore assise sur la caisse à demi défoncée, avec son nourrisson en travers des genoux, et, à quelques pas, la Pierina, debout devant Dario, le regardait finir sa cigarette, d’un air d’enchantement ; tandis que Tito, rasé dans l’herbe, comme une bête à l’affût, ne les quittait toujours pas des yeux.

« Ah ! madame, reprit la mère de sa voix résignée et dolente, vous avez vu, ce n’est guère habitable. La seule bonne chose, c’est qu’on a vraiment de la place. Autrement, il y a des courants d’air, à prendre la mort matin et soir. Et puis, j’ai continuellement peur pour les enfants, à cause des trous. »

Elle conta l’histoire de la femme, qui, se trompant un soir, croyant sortir sur le palier, avait pris une fenêtre pour la porte, et s’était tuée net, en culbutant dans la rue. Une petite fille, aussi, s’était cassé les deux bras, en tombant du haut d’un escalier qui n’avait pas de rampe. D’ailleurs, on serait resté mort là-dedans, sans que personne le sût et s’avisât d’aller vous ramasser. La veille, on avait trouvé, au fond d’une pièce perdue, couché sur le plâtre, le corps d’un vieil homme, que la faim devait y avoir étranglé depuis près d’une semaine ; et il y serait resté sûrement, si l’odeur infecte n’avait averti les voisins de sa présence.

« Encore si l’on avait à manger ! continua Giacinta. Et quand on nourrit et qu’on ne mange pas, on n’a pas de lait. Ce petit-là, ce qu’il me suce le sang ! Il se fâche, il en veut, et moi, n’est-ce pas ? je me mets à pleurer, car ce n’est pas ma faute s’il n’y a rien. »

Des larmes, en effet, étaient montées à ses pauvres yeux pâlis. Mais elle fut prise d’une brusque colère, en remarquant que Tito n’avait pas bougé de son herbe, vautré comme une bête au soleil, ce qu’elle jugeait mal poli pour ce beau monde, qui allait sûrement lui laisser une aumône.

« Eh ! Tito, fainéant ! est-ce que tu ne pourrais pas te mettre debout, quand on vient te voir ? »

Il fit d’abord la sourde oreille, il finit pourtant par se relever, d’un air de grande mauvaise humeur ; et Pierre, qu’il intéressait, tâcha de le faire parler, de même qu’il avait questionné le père et l’oncle, là-haut. Il n’en tira que des réponses brèves, pleines de défiance et d’ennui. Puisqu’on ne trouvait pas de travail, il n’y avait qu’à dormir. Ce n’était pas en se fâchant qu’on changerait les choses. Le mieux était donc de vivre comme on pouvait, sans augmenter sa peine. Quant à des socialistes, oui ! peut-être, il y en avait quelques-uns ; mais lui n’en connaissait pas. Et, de son attitude lasse, indifférente, il ressortait clairement que, si le père était pour le pape et l’oncle pour la république, lui, le fils, n’était certainement pour rien. Pierre sentit là une fin de peuple, ou plutôt le sommeil d’un peuple, dans lequel une démocratie ne s’était pas éveillée encore.

Mais, comme le prêtre continuait, voulant savoir son âge, à quelle école il était allé, dans quel quartier il était né, Tito, brusquement, coupa court, en disant d’une voix grave, un doigt en l’air, tourné vers sa poitrine :

« Io son Romano di Roma ! »

En effet, cela ne répondait-il pas à tout ? « Moi, je suis Romain de Rome. » Pierre eut un sourire triste, et se tut. Jamais il n’avait mieux senti l’orgueil de la race, le lointain héritage de gloire, si lourd aux épaules. Chez ce garçon dégénéré, qui savait à peine lire et écrire, revivait la vanité souveraine des Césars. Ce meurt-de-faim connaissait sa ville, en aurait pu dire d’instinct l’histoire, aux belles pages. Les noms des grands empereurs et des grands papes lui étaient familiers. Et pourquoi travailler alors, après avoir été les maîtres de la terre ? Pourquoi ne pas vivre de noblesse et de paresse, dans la plus belle des villes, sous le plus beau des ciels ?

« Io son Romano di Roma. »

Benedetta avait glissé son aumône dans la main de la mère ; et Pierre ainsi que Narcisse, voulant s’associer à sa bonne œuvre faisaient de même, lorsque Dario, qui lui aussi s’était joint à sa cousine, eut une idée gentille, désireux de ne pas oublier la Pierina, à qui il n’osait offrir de l’argent. Il posa légèrement les doigts sur ses lèvres, il dit avec un léger rire :

« Pour la beauté. »

Et cela fut vraiment doux et joli, ce baiser envoyé, ce rire qui s’en moquait un peu, ce prince familier, que touchait l’adoration muette de la belle perlière, comme dans une histoire d’amour du temps jadis.

La Pierina devint toute rouge de contentement et elle perdit la tête, elle se jeta sur la main de Dario, y colla ses lèvres chaudes dans un mouvement irraisonné, où il entrait autant de divine reconnaissance que de tendresse amoureuse. Mais les yeux de Tito avaient flambé de colère, il saisit brutalement sa sœur par sa jupe, l’écarta du poing, en grondant sourdement.

« Toi, tu sais, je te tuerai, et lui aussi. »

Il était grand temps de partir, car d’autres femmes, ayant flairé l’argent, s’approchaient, tendaient la main, lançaient des enfants en larmes. Un émoi agitait le misérable quartier des grandes bâtisses abandonnées, un cri de détresse montait des rues mortes, aux plaques de marbre retentissantes. Et que faire ? On ne pouvait donner à tous. Il n’y avait que la fuite, le cœur débordé de tristesse, devant cette conclusion de la charité impuissante.

Lorsque Benedetta et Dario furent revenus à leur voiture, ils se hâtèrent d’y monter, ils se serrèrent l’un contre l’autre, ravis d’échapper à un tel cauchemar. Elle était heureuse pourtant de s’être montrée brave devant Pierre ; et elle lui serra la main en élève attendrie, lorsque Narcisse eut déclaré qu’il gardait le prêtre, pour l’emmener déjeuner au petit restaurant de la place Saint-Pierre, d’où l’on avait une vue si intéressante sur le Vatican.

« Buvez du petit vin blanc de Genzano, leur cria Dario redevenu très gai. Il n’y a rien de tel pour chasser les idées noires. »

Mais Pierre se montrait insatiable de détails. En chemin, il questionna encore Narcisse sur le peuple de Rome, sa vie, ses habitudes, ses mœurs. L’instruction était presque nulle. Aucune industrie d’ailleurs, aucun commerce pour le dehors. Les hommes exerçaient les quelques métiers courants, toute la consommation ayant lieu sur place. Parmi les femmes, il y avait des perlières, des brodeuses, et l’article religieux, les médailles, les chapelets, avait de tout temps occupé un certain nombre d’ouvriers, de même que la fabrication des bijoux locaux. Mais, dès que la femme était mariée, mère de ces nuées d’enfants qui poussaient à miracle, elle ne travaillait guère. En somme, c’était une population se laissant vivre, travaillant juste assez pour manger, se contentant de légumes, de pâtes, de basse viande de mouton, sans révolte, sans ambition d’avenir, n’ayant que le souci de cette vie précaire, au jour le jour. Les deux seuls vices étaient le jeu et les vins rouges et blancs des Châteaux romains, des vins de querelle et de meurtre, qui, les soirs de fête, au sortir des cabarets, semaient les rues d’hommes râlants, la peau trouée à coups de couteau. Les filles se débauchaient peu, on comptait celles qui se donnaient avant le mariage. Cela venait de ce que la famille était restée très unie, soumise étroitement à l’autorité absolue du père. Et les frères eux-mêmes veillaient sur l’honnêteté des sœurs, comme ce Tito si dur à la Pierina, la gardant avec un soin farouche, non par une pensée de jalousie inavouable, mais pour le bon renom, pour l’honneur de la famille. Et cela sans religion réelle, au milieu de la plus enfantine idolâtrie, tous les cœurs allant à la Madone et aux saints, qui seuls existaient, que seuls on implorait, en dehors de Dieu, à qui personne ne s’avisait de songer.

Dès lors, la stagnation de ce bas peuple s’expliquait aisément. Il y avait, derrière, des siècles de paresse encouragée, de vanité flattée, de molle existence acceptée. Quand ils n’étaient ni maçons, ni menuisiers, ni boulangers, ils étaient domestiques, ils servaient les prêtres, à la solde plus ou moins directe de la papauté. De là, les deux partis tranchés : les anciens carbonari, devenus des mazziniens et des garibaldiens, les plus nombreux sûrement, l’élite du Transtévère ; puis, les clients du Vatican, tous ceux qui vivaient de l’Église, de près ou de loin, et qui regrettaient le pape roi. Mais, de part et d’autre, cela restait à l’état d’opinion dont on causait, sans que jamais l’idée s’éveillât d’un effort à faire, d’une chance à courir. Il aurait fallu une brusque passion balayant la solide raison de la race, la jetant à quelque courte démence. À quoi bon ? La misère venait de tant de siècles, le ciel était si bleu, la sieste valait mieux que tout, aux heures chaudes ! Et un seul fait semblait acquis, le fond de patriotisme, la majorité certaine pour Rome capitale, cette gloire reconquise, à ce point qu’une révolte avait failli éclater dans la cité Léonine, lorsque le bruit avait couru d’un accord entre l’Italie et le pape, ayant pour base le rétablissement du pouvoir temporel sur cette cité. Si la misère pourtant semblait avoir grandi, si l’ouvrier romain se plaignait davantage, c’était qu’il n’avait vraiment rien gagné aux travaux énormes qui s’étaient, pendant quinze ans, exécutés chez lui. D’abord, plus de quarante mille ouvriers avaient envahi sa ville, des ouvriers venus du Nord pour la plupart, qui travaillaient à bas prix, plus courageux et plus résistants. Puis, lorsque lui-même avait eu sa part dans la besogne, il avait mieux vécu, sans faire d’économies ; de sorte que, lorsque la crise s’était produite et qu’on avait dû rapatrier les quarante mille ouvriers des provinces, lui s’était retrouvé comme devant, dans une ville morte, où les ateliers chômaient, sans espoir de se faire embaucher de longtemps. Et il retombait ainsi à son antique indolence, satisfait au fond que trop de travail ne le bousculât plus, faisant de nouveau le meilleur ménage possible avec sa vieille maîtresse la misère, sans un sou et grand seigneur.

Pierre, surtout, était frappé des caractères différents de la misère, à Paris et à Rome. Certes, ici, le dénuement était plus absolu, la nourriture plus immonde, la saleté plus repoussante Pourquoi donc ces effroyables pauvres gardaient-ils plus d’aisance et de gaieté réelle ? Lorsqu’il évoquait un hiver de Paris, les bouges qu’il avait tant visités, où la neige entrait, où grelottaient des familles sans feu et sans pain, il se sentait le cœur éperdu d’une compassion, qu’il ne venait pas d’éprouver si vive, aux Prés-du-Château. Et il comprit enfin : la misère, à Rome, était une misère qui n’avait pas froid. Ah ! oui, quelle douce et éternelle consolation, un soleil toujours clair, un ciel bienfaisant qui restait bleu sans cesse, par bonté pour les misérables ! Qu’importait l’abomination du logis, si l’on pouvait dormir dehors, dans la caresse du vent tiède ! Qu’importait même la faim, si la famille attendait l’aubaine du hasard, par les rues ensoleillées, au travers des herbes sèches ! Le climat rendait sobre, aucun besoin d’alcool ni de viandes rouges pour affronter les brouillards. La divine fainéantise riait aux soirées d’or, la pauvreté devenait une jouissance libre, dans cet air délicieux, où semblait suffire à la créature le bonheur de vivre. À Naples, comme le racontait Narcisse, dans ces quartiers du port et de Sainte-Lucie, aux rues étroites, nauséabondes, pavoisées de linges en train de sécher, la vie entière du peuple se passait dehors. Les femmes et les enfants qui n’étaient pas en bas, dans la rue, vivaient sur les légers balcons de bois, suspendus à toutes les fenêtres. On y cousait, on y chantait, on s’y débarbouillait. Mais la rue, surtout, était la salle commune, des hommes qui achevaient de passer leur culotte, des femmes demi-nues qui pouillaient leurs enfants et qui s’y peignaient elles-mêmes, une population d’affamés dont le couvert s’y trouvait toujours mis. C’était sur de petites tables, dans des voitures, un continuel marché de mangeailles à bas prix, des grenades et des pastèques trop mûres, des pâtes cuites, des légumes bouillis, des poissons frits, des coquillages, toute une cuisine faite, constamment prête parmi la cohue, qui permettait de manger là, au plein air, sans jamais allumer de feu. Et quelle cohue grouillante, les mères sans cesse à gesticuler, les pères assis à la file le long des trottoirs, les enfants lâchés en galops sans fin, cela au milieu d’une frénésie de vacarmes des cris, des chansons, de la musique, la plus extraordinaire des insouciances ! Des voix rauques éclataient en grands rires, des faces brunes, pas belles, avaient des yeux admirables qui flambaient de la joie d’être, sous les cheveux d’encre ébouriffés. Ah ! pauvre peuple gai, si enfant, si ignorant, dont l’unique désir se bornait aux quelques sous nécessaires pour manger à sa faim, dans cette foire perpétuelles ! Certainement, jamais démocratie n’avait eu moins conscience d’elle-même. Puisque, disait-on, ils regrettaient l’ancienne monarchie, sous laquelle leurs droits à cette vie de pauvreté insoucieuse semblaient mieux assurés, on se demandait s’il fallait se fâcher pour eux, leur conquérir malgré eux plus de science et de conscience, plus de bien-être et de dignité. Une infinie tristesse, pourtant, montait au cœur de Pierre de cette saleté des meurt-de-faim, dans la griserie et la duperie du soleil. C’était bien le beau ciel qui faisait l’enfance prolongée de ce peuple, qui expliquait pourquoi cette démocratie ne s’éveillait pas plus vite. Sans doute, à Naples, à Rome, ils souffraient de manquer de tout ; mais ils ne gardaient pas en eux la rancune des atroces jours d’hiver, la rancune noire d’avoir tremblé de froid, pendant que les riches se chauffaient devant de grands feux ; ils ignoraient les furieuses rêveries, dans les taudis battus par la neige, devant la maigre chandelle qui va s’éteindre, le besoin alors de faire justice, le devoir de la révolte, pour sauver la femme et les enfants de la phtisie, pour qu’ils aient eux aussi un nid chaud, où l’existence soit possible. Ah ! la misère qui a froid, c’est l’excès de l’injustice sociale, la plus terrible école ou le pauvre apprend à connaître sa souffrance, s’en indigne et jure de la faire cesser, quitte à faire crouler le vieux monde !

Et Pierre trouvait encore, dans cette douceur du ciel, l’explication de saint François, le divin mendiant d’amour, battant les chemins, célébrant le charme délicieux de la pauvreté. Il était sans doute un inconscient révolutionnaire, il protestait à sa façon contre le luxe débordant de la cour de Rome, par ce retour à l’amour des humbles, à la simplicité de la primitive Église. Mais jamais un tel réveil de l’innocence et de la sobriété ne se serait produit dans une contrée du Nord, que glacent les froids de décembre. Il y fallait l’enchantement de la nature, la frugalité d’un peuple nourri de soleil, la mendicité bénie par les routes toujours tièdes. C’était ainsi qu’il avait dû en venir au total oubli de soi-même. La question paraissait d’abord embarrassante : comment un saint François avait-il pu naître jadis, l’âme si brûlante de fraternité, communiant avec les créatures, les bêtes les choses, sur cette terre aujourd’hui si peu charitable, dure aux petits, méprisant son bas peuple, ne faisant pas même l’aumône à son pape ? Était-ce donc que l’antique orgueil avait desséché les cœurs, ou bien était-ce que l’expérience des très vieux peuples menait à un égoïsme final, pour que l’Italie semblât s’être ainsi engourdi l’âme dans son catholicisme dogmatique et pompeux, tandis que le retour à l’idéal évangélique, la passion des humbles et des souffrants se réveillait de nos jours aux plaines douloureuses du septentrion, parmi les peuples privés de soleil ? C’était tout cela, et cela fit surtout que saint François, lorsqu’il avait épousé si gaiement sa dame la Pauvreté, avait pu ensuite la promener, pieds nus, vêtue à peine, par des printemps splendides au travers de populations que brûlait alors un ardent besoin de compassion et d’amour.

Tout en causant, Pierre et Narcisse étaient arrivés sur la place Saint-Pierre, et ils s’assirent à la porte du restaurant où ils avaient déjà déjeuné, devant une des petites tables, au linge douteux, qui se trouvaient rangées là le long du pavé. Mais la vue était vraiment superbe, la basilique en face, le Vatican à droite, au-dessus du développement majestueux de la colonnade. Tout de suite, Pierre avait levé les yeux, s’était remis à regarder ce Vatican qui le hantait, ce deuxième étage aux fenêtres toujours closes, où vivait le pape, où jamais rien de vivant n’apparaissait. Et, comme le garçon commentait son service en apportant des hors-d’œuvre, des finocchi et des anchois, le prêtre eut un léger cri, pour attirer l’attention de Narcisse.

« Oh ! voyez donc, mon ami… Là, à cette fenêtre, que l’on m’a donnée comme étant celle du Saint-Père… Vous ne distinguez pas une figure pâle, tout debout, immobile ? »

Le jeune homme se mit à rire.

« Eh bien ! mais, ce doit être le Saint-Père en personne. Vous désirez tant le voir, que votre désir l’évoque.

— Je vous assure, répéta Pierre, qu’il y a là, derrière les vitres, une figure toute blanche qui regarde. »

Narcisse, ayant grand-faim, mangeait en continuant de plaisanter. Puis, brusquement :

« Alors, mon cher, puisque le pape nous regarde, c’est le moment de nous occuper encore de lui… Je vous ai promis de vous raconter comment il avait englouti les millions du patrimoine de Saint-Pierre dans l’effroyable crise financière dont vous venez de voir les ruines, et une visite au quartier neuf des Prés-du-Château ne serait pas complète, si cette histoire, en quelque sorte, ne lui servait de conclusion. »

Sans perdre une bouchée, il parla longuement. À la mort de Pie IX, le patrimoine de Saint-Pierre dépassait vingt millions.

Longtemps, le cardinal Antonelli, qui spéculait et faisait généralement de bonnes affaires, avait laissé cet argent en partie chez Rothschild, en partie entre les mains des différents nonces, qu’il chargeait ainsi de le faire fructifier à l’étranger. Mais après la mort du cardinal Antonelli, son remplaçant, le cardinal Simeoni, redemanda l’argent aux nonces pour le placer à Rome. Ce fut alors que, dès son avènement, Léon XIII composa, dans le but de gérer le patrimoine, une commission de cardinaux, dont monsignore Folchi fut nommé secrétaire. Ce prélat, qui joua pendant douze années un rôle considérable, était le fils d’un employé de la Daterie, lequel laissa un million d’héritage, gagné dans d’adroites opérations. Très habile lui-même, tenant de son père, il se révéla comme un financier de premier ordre, de sorte que la commission, peu à peu, lui abandonna tous ses pouvoirs, le laissa agir complètement à son gré, en se contentant d’approuver le rapport qu’il présentait à chaque séance. Le patrimoine ne produisait guère qu’un million de rente, et comme le budget des dépenses était de sept millions, il fallait en trouver six autres. Sur le denier de saint Pierre, le pape donna donc annuellement trois millions à monsignore Folchi, qui, pendant les douze années de sa gestion, accomplit le prodige de les doubler, par la science de ses spéculations et de ses placements, de façon à faire face au budget, sans jamais entamer le patrimoine. Ainsi, dans les premiers temps, il réalisa des gains considérables, en jouant à Rome sur les terrains. Il prenait des actions de toutes les entreprises nouvelles, il jouait sur les moulins, sur les omnibus, sur les conduites d’eau, sans compter tout un agio mené de concert avec une banque catholique, la Banque de Rome. Emerveillé de tant d’adresse, le pape qui, jusque-là, avait spéculé de son côté, par l’intermédiaire d’un homme de confiance, nommé Sterbini, le congédia et chargea monsignore Folchi de faire travailler son argent, puisqu’il faisait travailler si rudement celui du Saint-Siège. Ce fut l’époque de la grande faveur du prélat, l’apogée de sa toute-puissance. Les mauvais jours commentaient, le sol craquait déjà, l’écroulement allait se produire en coups de foudre. Malheureusement, une des opérations de Léon XIII était de prêter de fortes sommes aux princes romains, qui, mordus par la folie du jeu, engagés dans des affaires de terrains et de bâtisses manquaient d’argent ; et ceux-ci lui donnaient en garantie des actions ; si bien que, lorsque vint la débâcle, le pape n’eut plus entre les mains, que des chiffons de papier. D’autre part, il y avait toute une histoire désastreuse, la tentative de créer une maison de crédit à Paris, afin d’écouler, parmi la clientèle religieuse et aristocratique, des obligations qu’on ne pouvait placer en Italie ; et, pour amorcer, on disait que le pape était dans l’affaire ; et le pis, en effet, était qu’il devait y compromettre trois millions. En somme la situation devenait d’autant plus critique, que peu à peu, il avait mis les millions dont il disposait dans la terrible partie d’agio qui se jouait à Rome, sous les fenêtres de son Vatican, brûlé sûrement de la passion du jeu, animé peut-être aussi du sourd espoir de reconquérir par l’argent cette ville qu’on lui avait arrachée par la force. Sa responsabilité allait rester entière, car jamais monsignore Folchi ne risquait une affaire importante sans le consulter ; et il se trouvait être ainsi le véritable artisan du désastre, dans son âpreté au gain, dans son désir plus haut de donner à l’Église la toute-puissance moderne des gros capitaux. Mais, comme il arrive toujours, le prélat paya seul les fautes communes. Il était de caractère impérieux et difficile, les cardinaux de la commission ne l’aimaient guère, jugeant les séances parfaitement inutiles, puisqu’il agissait en maître absolu et qu’on se réunissait uniquement pour approuver ce qu’il voulait bien faire connaître de ses opérations. Quand la catastrophe éclata, un complot fut ourdi, les cardinaux terrifièrent le pape par les mauvais bruits qui couraient, puis forcèrent monsignore Folchi à rendre ses comptes devant la commission. La situation était très mauvaise, des pertes énormes ne pouvaient plus être évitées. Et il fut disgracié, et depuis ce temps il a vainement imploré une audience de Léon XIII, qui, durement, a toujours refusé de le recevoir comme pour le punir de leur aberration à tous deux, cette folie du lucre qui les avait aveuglés ; mais il ne s’est jamais plaint, très pieux, très soumis, gardant ses secrets, et s’inclinant. Personne ne saurait dire au juste le chiffre de millions que le patrimoine de Saint-Pierre a laissés dans cette bagarre de Rome, changée en tripot, et si les uns n’en avouent que dix, les autres vont jusqu’à trente. Il est croyable que la perte a été d’une quinzaine de millions.

Après des côtelettes aux tomates, le garçon apportait un poulet frit. Et Narcisse conclut en disant :

« Oh ! le trou est bouché maintenant, je vous ai dit les sommes considérables fournies par le denier de saint Pierre, dont le pape seul connaît le chiffre et règle l’emploi… D’ailleurs, il n’est pas corrigé, je sais de bonne source qu’il joue toujours, avec plus de prudence, voilà tout. Son homme de confiance est encore aujourd’hui un prélat, monsignore Marzolini, je crois, qui fait ses affaires d’argent… Et, dame ! mon cher, il a bien raison, on est de son temps, que diable ! »

Pierre avait écouté avec une surprise croissante, où s’était mêlée une sorte de terreur et de tristesse. Ces choses étaient bien naturelles, légitimes même ; mais jamais il n’avait songé qu’elles dussent exister dans son rêve d’un pasteur des âmes, très loin, très haut, dégagé de tous les soucis temporels. Eh quoi ! ce pape, ce père spirituel des petits et des souffrants, avait spéculé sur des terrains, sur des valeurs de Bourse ! Il avait joué, placé des fonds chez des banquiers juifs, pratiqué l’usure, fait suer à l’argent des intérêts, ce successeur de l’Apôtre, ce pontife du Christ du Jésus de l’Évangile, l’ami divin des pauvres ! Puis, quel douloureux contraste : tant de millions là-haut, dans ces chambres du Vatican, au fond de quelque meuble discret ! tant de millions qui travaillaient, qui fructifiaient, sans cesse places et déplacés pour qu’ils produisissent davantage, tels que des œufs d’or couvés avec une tendresse passionnée d’avare ! et tout près, en bas, dans ces abominables bâtisses inachevées du quartier neuf, tant de misère ! tant de pauvres gens qui mouraient de faim au milieu de leur ordure, les mères sans lait pour leur nourrisson, les hommes réduits à la fainéantise par le chômage, les vieux agonisant comme des bêtes de somme qu’on abat lorsqu’elles ne sont plus bonnes à rien ! Ah ! Dieu de charité, Dieu d’amour, était-ce possible ? Sans doute, l’Église avait des besoins matériels, elle ne pouvait vivre sans argent, c’était une pensée de prudence et de haute politique que de lui gagner un trésor pour lui permettre de combattre victorieusement ses adversaires. Mais comme cela était blessant, salissant, et comme elle descendait de sa royauté divine pour n’être plus qu’un parti, une vaste association internationale, organisée dans le but de conquérir et de posséder le monde !

Et Pierre s’étonnait davantage encore devant l’extraordinaire aventure. Avait-on jamais imaginé drame plus inattendu, plus saisissant ? Ce pape qui s’enfermait étroitement dans son palais, une prison certes, mais une prison dont les cent fenêtres ouvraient sur l’immensité, Rome, la Campagne, les collines lointaines, ce pape qui, de sa fenêtre, à toutes les heures du jour et de la nuit par toutes les saisons, embrassait d’un coup d’œil, voyait sans cesse se dérouler à ses pieds sa ville, la ville qu’on lui avait volée dont il exigeait la restitution d’un cri de plainte ininterrompu, ce pape qui, dès les premiers travaux, avait assisté ainsi, de jour en jour, aux transformations que sa ville subissait, les percées nouvelles, les vieux quartiers abattus, les terrains vendus, les bâtisses neuves s’élevant peu à peu de toutes parts, finissant par faire une ceinture blanche aux antiques toitures rousses ; et ce pape alors, devant ce spectacle quotidien, cette furie de construction qu’il pouvait suivre de son lever à son coucher gagné lui-même par la passion du jeu qui montait de la cité entière, telle qu’une fumée d’ivresse ; et ce pape, du fond de sa chambre stoïquement close, se mettant à jouer sur les embellissements de son ancienne ville, tâchant de s’enrichir avec le mouvement d’affaires déterminé par ce gouvernement italien qu’il traitait de spoliateur, puis perdant brusquement des millions dans une colossale catastrophe qu’il aurait dû souhaiter, mais qu’il n’avait pas prévue ! Non, jamais, un roi détrôné n’avait cédé à une suggestion plus singulière, pour se compromettre dans une aventure plus tragique, qui le frappait comme un châtiment. Et ce n’était pas un roi, c’était le délégué de Dieu ; c’était Dieu lui-même, infaillible, aux yeux de la chrétienté idolâtre !

Le dessert venait d’être servi, un fromage de chèvre, des fruits, et Narcisse achevait une grappe de raisin, lorsque, levant les yeux, il s’écria :

« Mais vous avez raison, mon cher, je vois très bien cette ombre pâle, là-haut, derrière les vitres, dans la chambre du Saint-Père. »

Pierre, qui ne quittait pas des yeux la fenêtre, dit lentement :

« Oui, oui, elle avait disparu, elle vient de reparaître, et elle est toujours là, immobile, toute blanche.

— Parbleu ! que voulez-vous qu’il fasse ? reprit le jeune homme, de son air languissant, sans qu’on sût s’il se moquait. Il est comme tout le monde, il regarde par sa fenêtre, quand il veut se distraire un peu ; d’autant plus qu’il a vraiment de quoi regarder, sans se lasser jamais. »

Et c’était bien ce fait qui, de plus en plus, s’emparait de Pierre, l’envahissait d’une émotion grandissante. On parlait du Vatican fermé, il s’était imaginé un palais sombre, clos de hautes murailles, car personne n’avait dit, personne ne semblait savoir que ce palais dominait Rome et que, de sa fenêtre, le pape voyait le monde. Cette immensité, Pierre la connaissait bien, pour l’avoir vue du sommet du Janicule, pour l’avoir revue des Loges de Raphaël et du dôme de la basilique. Et ce que Léon XIII regardait à cette minute, immobile et blanc derrière les vitres, Pierre l’évoquait, le voyait avec lui. Au centre du vaste désert de la Campagne, que bornaient les monts de la Sabine et les monts Albains, Léon XIII voyait les sept collines illustres, le Janicule que couronnaient les arbres de la villa Pamphili, l’Aventin où il ne restait que les trois églises à demi cachées dans les verdures, le Caelius plus reculé, désert encore, parfumé par les oranges mûres de la villa Mattei, le Palatin que bordait une maigre rangée de cyprès, poussés là comme sur la tombe des Césars, l’Esquilin d’où se dressait le clocher mince de Sainte-Marie-Majeure, le Viminal qui ressemblait à une carrière éventrée, avec son amas confus et blanchâtre de constructions neuves, le Capitole qu’indiquait à peine le campanile carré du palais du Sénateur, le Quirinal où s’allongeait le palais du roi, d’un jaune éclatant parmi les ombrages noirs des jardins. Il voyait, outre Sainte-Marie-Majeure, toutes les basiliques, Saint-Jean-de-Latran, le berceau de la papauté, Saint-Paul-hors-les-Murs, Sainte-Croix-de-Jérusalem, Sainte-Agnès, et les dômes du Gesù, de Saint-André-de-la-Vallée, de Saint-Charles, de Saint-Jean-des-Florentins, et les quatre cents églises de Rome, qui font de la ville un champ sacré planté de croix. Il voyait les monuments fameux, témoignages de l’orgueil de tous les siècles, le fort Saint-Ange, un tombeau d’empereur transformé en une forteresse papale, la ligne blanche des autres tombeaux de la voie Appienne, là-bas, puis les ruines éparses des thermes de Caracalla, de la maison de Septime Sévère, des colonnes, des portiques, des arcs de triomphe, puis les palais et les villas des somptueux cardinaux de la Renaissance, le palais Farnèse, le palais Borghèse, la villa Médicis, et d’autres, et d’autres, dans un pullulement de toitures et de façades. Mais il voyait surtout, sous sa fenêtre même, à gauche, l’abomination du nouveau quartier inachevé des Prés-du-Château. L’après-midi, lorsqu’il se promenait dans ses jardins, que le mur de Léon IV bastionne comme un plateau de citadelle, il avait la vue affreuse du vallon qu’on a ravagé au pied du mont Mario, pour y établir des briqueteries, à l’heure fiévreuse de la folie des constructions. Les pentes vertes sont éventrées, des tranchées jaunâtres les coupent de toutes parts ; tandis que les usines, fermées aujourd’hui, ne sont plus que des ruines lamentables, avec leurs hautes cheminées mortes, d’où la fumée ne monte plus. Et, à toutes les autres heures du jour, il ne pouvait s’approcher de sa fenêtre, sans avoir sous les yeux le spectacle des bâtisses abandonnées, pour lesquelles avaient travaillé tant de briqueteries, ces bâtisses mortes également avant d’avoir vécu, où il n’y avait à cette heure que la misère grouillante de Rome, qui pourrissait là comme la décomposition même des vieilles sociétés.

Mais Pierre surtout s’imaginait que Léon XIII, l’ombre toute blanche là-haut, finissait par oublier le reste de la ville, pour laisser sa rêverie se fixer sur le Palatin, aujourd’hui découronné, ne dressant dans le ciel bleu que ses cyprès noirs. Sans doute il rebâtissait en pensée les palais des Césars, il aimait à y évoquer de grandes ombres glorieuses, vêtues de pourpre, ses ancêtres véritables, empereurs et grands pontifes, qui seuls pouvaient lui dire comment on régnait sur tous les peuples, en maître absolu du monde. Puis, ses regards allaient au Quirinal, et là il s’absorbait durant des heures, dans ce spectacle de la royauté d’en face. Quelle étrange rencontre, ces deux palais qui se regardent, le Quirinal et le Vatican, qui dominent, qui sont dressés l’un devant l’autre, par-dessus la Rome du Moyen Âge et de la Renaissance, dont les toitures, cuites et dorées sous les brûlants soleils s’entassent et se confondent au bord du Tibre. Avec une simple jumelle de théâtre, le pape et le roi, quand ils se mettent à leur fenêtre, peuvent se voir très nettement. Ils ne sont que des points négligeables, perdus dans l’étendue sans bornes ; et quel abîme entre eux, que de siècles d’histoire, que de générations qui ont lutté et souffert, que de grandeur morte et que de semence pour le mystérieux avenir ! Ils se voient, ils en sont encore à l’éternelle lutte, à qui aura le peuple dont le flot s’agite là sous leurs yeux, à qui restera le souverain absolu, du pontife, pasteur des âmes, ou du monarque, maître des corps. Et Pierre, alors, se demanda quelles étaient les réflexions, les rêveries de Léon XIII, derrière ces vitres, où il croyait toujours distinguer sa pâle figure d’apparition. Devant la nouvelle Rome, aux vieux quartiers ravagés, aux nouveaux quartiers battus par un vent de désastre, il devait certainement se réjouir de l’avortement colossal du gouvernement italien. On lui avait volé sa ville, on avait eu l’air de dire qu’on voulait lui montrer comment on créait une grande capitale, et on aboutissait à cette catastrophe, à tant de laides bâtisses inutiles, qu’on ne savait même comment finir. Il ne pouvait qu’être ravi des embarras terribles dans lesquels le régime usurpateur était tombé, la crise politique, la crise financière, tout un malaise national grandissant, où ce régime semblait menacé de sombrer un jour, et, pourtant, n’avait-il pas lui-même l’âme d’un patriote, n’était-il pas un fils aimant de cette Italie, dont le génie et la séculaire ambition circulaient dans le sang de ses veines ? Ah ! non, rien contre l’Italie, tout au contraire pour qu’elle redevînt la maîtresse de la terre ! Une douleur montait sûrement, au milieu de la joie de son espérance, quand il la voyait ainsi ruinée, menacée de la faillite, étalant cette Rome bouleversée et inachevée, qui était l’aveu public de son impuissance. Mais, si la dynastie de Savoie devait être emportée un jour, n’était-il pas là, lui, pour la remplacer et rentrer enfin en possession de sa ville, que, depuis quinze ans, il n’apercevait plus que de sa fenêtre, en proie aux démolisseurs et aux maçons ? Il redevenait le maître, il régnait sur le monde, trônait dans la Cité prédestinée, à laquelle les prophéties avaient assuré l’éternité et l’universelle domination.

Et l’horizon s’élargissait, et Pierre se demanda ce que Léon XIII voyait par-delà Rome, par-delà la Campagne romaine, par-delà les monts de la Sabine et les monts Albains, dans la chrétienté entière. Puisqu’il s’était enfermé dans son Vatican depuis dix-huit années, puisqu’il n’avait sur le monde d’autre ouverture que la fenêtre de sa chambre, que voyait-il de là-haut, quels échos, quelles vérités et quelles certitudes lui arrivaient de nos sociétés modernes ? Parfois, des hauteurs du Viminal où la gare se trouve, les longs sifflements des locomotives devaient lui parvenir, et c’était notre civilisation scientifique, les peuples rapprochés, l’humanité libre allant à l’avenir. Rêvait-il lui-même de liberté lorsque, tournant les regards vers la droite, il devinait la mer, là-bas, au-delà des tombeaux de la voie Appienne ? Avait-il jamais voulu partir, quitter Rome et son passé, pour fonder ailleurs la papauté des nouvelles démocraties ? Puisqu’on le disait d’un esprit si net, si pénétrant, il aurait dû comprendre, il aurait dû trembler, aux bruits lointains qui lui venaient de certains pays de lutte, de cette Amérique par exemple, où des évêques révolutionnaires étaient en train de conquérir le peuple. Était-ce pour lui ou pour eux qu’ils travaillaient ? S’il ne pouvait les suivre, s’il s’entêtait dans son Vatican, lié de tous côtés par le dogme et la tradition, n’était-il pas à craindre qu’une rupture un jour ne s’imposât ? Et la menace d’un vent de schisme, soufflant de loin, lui passait sur la face, l’emplissait d’une angoisse croissante. C’était bien pour cela qu’il s’était fait le diplomate de la conciliation, voulant rassembler dans sa main toutes les forces éparses de l’Église, fermant les yeux sur les audaces de certains évêques autant que la tolérance le permettait, s’efforçant lui-même de conquérir le peuple, en se mettant avec lui contre les monarchies tombées. Mais irait-il jamais plus loin ? Ne se trouvait-il pas muré derrière la porte de bronze, dans la stricte formule catholique, où les siècles l’enchaînaient ? L’obstination y était fatale, il lui serait impossible de ne régner que sur les âmes, par sa force réelle et toute-puissante, ce pouvoir purement spirituel, cette autorité morale de l’Au-delà, qui amenait l’humanité à ses pieds, qui faisait s’agenouiller les pèlerinages et s’évanouir les femmes. Abandonner Rome, renoncer au pouvoir temporel, ce serait changer le centre du monde catholique, ce serait n’être plus lui, chef du catholicisme, mais un autre, chef d’une autre chose. Et quelles pensées inquiètes, à cette fenêtre, si le vent du soir, parfois, lui apportait la vague image de cet autre, la crainte de la religion nouvelle, confuse encore, qui s’élaborait, dans le sourd piétinement des nations en marche, dont les bruits lui arrivaient à la fois de tous les points de l’horizon !

Mais, à ce moment, Pierre sentit que, derrière les vitres closes, l’ombre blanche, l’ombre immobile était tenue debout par l’orgueil, dans la continuelle certitude de vaincre. Si les hommes n’y suffisaient pas, le miracle interviendrait. Il avait l’absolue conviction qu’il rentrerait en possession de Rome. et, si ce n’était pas lui, ce serait son successeur. L’Église, dans son indomptable énergie de vivre, n’avait-elle pas l’éternité devant elle ? D’ailleurs, pourquoi pas lui ? Est-ce que Dieu ne pouvait pas l’impossible ? demain, si Dieu le voulait, malgré tous les raisonnements humains, malgré l’apparence de la logique des faits, sa ville lui serait rendue, à quelque brusque tournant de l’histoire. Ah ! quelle fête à cette fille prodigue, dont il n’avait cessé de suivre les aventures équivoques de ses yeux paternels mouillés de larmes ! Il oublierait vite les débordements auxquels il venait d’assister pendant dix-huit années, à toutes les heures et par toutes les saisons. Peut-être rêvait-il à ce qu’il ferait de ces quartiers nouveaux, dont on l’avait souillée : les abattrait-il, les laisserait-il là comme un témoignage de la démence des usurpateurs ? Elle redeviendrait la ville auguste et morte, dédaigneuse des vains soucis de propreté et d’aisance matérielles, rayonnant sur le monde telle qu’une âme pure, dans la gloire traditionnelle des siècles passés. Et son rêve continuait, imaginait la façon dont les choses allaient se passer, demain sans doute. Tout valait mieux que la maison de Savoie, même une république. Pourquoi pas une république fédérative, qui morcellerait l’Italie selon les anciennes divisions politiques abolies, et qui lui restituerait Rome, et qui le choisirait comme le protecteur naturel de l’État, ainsi reconstitué ? Puis ses regards s’étendaient au-delà de Rome, au-delà de l’Italie son rêve s’élargissait, s’élargissait toujours, englobait la France républicaine, l’Espagne qui pouvait l’être de nouveau, l’Autriche elle-même qui un jour serait gagnée, toutes les nations catholiques devenues les États-Unis d’Europe, pacifiées et fraternisant sous sa haute présidence de souverain pontife. Puis, dans le triomphe suprême, c’étaient enfin toutes les autres Églises qui disparaissaient, tous les peuples dissidents qui venaient à lui comme au pasteur unique, Jésus qui régnait en sa personne sur la démocratie universelle.

Pierre, brusquement, fut interrompu dans ce rêve qu’il prêtait à Léon XIII.

« Oh ! mon cher, dit Narcisse, voyez donc le ton des statues, là, sur la colonnade ! »

Il s’était fait servir une tasse de café, il fumait languissamment un cigare, retombé à ses seules préoccupations d’esthétique raffinée.

« N’est-ce pas ? elles sont roses, et d’un rose qui tire sur le mauve, comme si le sang bleu des anges coulait dans leurs veines de pierre… C’est le soleil de Rome, mon ami, qui leur donne cette vie supraterrestre, car elles vivent, je les ai vues me sourire et me tendre les bras, par certains beaux crépuscules… Ah ! Rome, Rome merveilleuse et délicieuse ! on y vivrait de l’air du temps, aussi pauvre que Job, dans la continuelle joie d’en respirer l’enchantement ! »

Cette fois, Pierre ne put s’empêcher d’être surpris, en se rappelant sa voix si nette, son esprit de financier si clair et si sec. Et sa pensée retourna aux Prés-du-Château, une affreuse tristesse lui noya le cœur, devant cette évocation dernière de tant de misère et de tant de souffrance. Il revoyait de nouveau la saleté immonde où tant de créatures se gâtaient, cette abominable injustice sociale qui condamne le plus grand nombre à une existence de bêtes maudites, sans joie, sans pain. Et, comme ses regards remontaient encore vers les fenêtres du Vatican, il songea, en croyant voir se lever une main pâle, derrière les vitres, à cette bénédiction papale que Léon XIII donnait de si haut, par-dessus Rome, par-dessus la Campagne et les monts, aux fidèles de la chrétienté entière. Et cette bénédiction lui apparut tout d’un coup dérisoire et impuissante, puisque depuis tant de siècles elle n’avait pu supprimer une seule des douleurs de l’humanité, puisqu’elle n’arrivait même pas à faire un peu de justice pour les misérables qui agonisaient là, en bas, sous la fenêtre.