Sérénade (Verlaine)

La bibliothèque libre.

 


Paul Verlaine Poèmes saturniens (1866)

Sérénade



[ 49 ]
SÉRÉNADE




Comme la voix d’un mort qui chanterait
            Du fond de sa fosse,
Maîtresse, entends monter vers ton retrait
            Ma voix aigre et fausse.

Ouvre ton âme et ton oreille au son
            De ma mandoline :
Pour toi j’ai fait, pour toi, cette chanson
            Cruelle et câline.

Je chanterai tes yeux d’or et d’onyx
            Purs de toutes ombres,
Puis le Léthé de ton sein, puis le Styx
            De tes cheveux sombres.

Comme la voix d’un mort qui chanterait
            Du fond de sa fosse,
Maîtresse, entends monter vers ton retrait
            Ma voix aigre et fausse.

[ 50 ]


Puis je louerai beaucoup, comme il convient,
            Cette chair bénie
Dont le parfum opulent me revient
            Les nuits d’insomnie.

Et pour finir, je dirai le baiser
            De ta lèvre rouge,
Et ta douceur à me martyriser,
            — Mon Ange ! — ma Gouge !

Ouvre ton âme et ton oreille au son
            De ma mandoline :
Pour toi j’ai fait, pour toi, cette chanson
            Cruelle et câline.