Souvenirs de Sherlock Holmes/Texte entier

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Traduction par F.O.
Renaissance du livre, 1918 (pp. 1-259).


Souvenirs

de

Sherlock Holmes

DU MÊME AUTEUR

Nouvelles aventures de Sherlock Holmes.

Aventures de Sherlock Holmes.

Sherlock Holmes triomphe.

Nouveaux exploits de Sherlock Holmes.

Résurrection de Sherlock Holmes.

Mémoires d’un Médecin.

Le Drapeau vert.

Les Exploits du Colonel Gérard.

Le Crime du Brigadier.

La Compagnie blanche. \left\{ \begin{matrix}\ \\ \ \end{matrix} \right. I. Les Moines guerriers.
II. Les Épées glorieuses.

Les Réfugiés.

Le Mystère de Cloomber.

Notre-Dame de la Mort.

L’Oncle Bernac.


CONAN DOYLE


Souvenirs
DE
Sherlock Holmes


Traduit de l’anglais par F. O.


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PARIS
LA RENAISSANCE DU LIVRE
78, Boulevard Saint-Michel, 78



















SILVER BLAZE

Un matin, au moment où nous allions commencer à déjeuner :

— Mon cher Watson, me dit Sherlock Holmes, j’ai peur d’être obligé de m’absenter.

— Et où comptez-vous aller ?

— Dans le Dartmoor, à King’s Pyland.

Cette réponse ne me surprit pas ; ce qui m’étonnait bien davantage, c’était qu’Holmes ne se fût pas encore trouvé mêlé à cette affaire si étrange qui, d’un bout à l’autre de l’Angleterre, était devenue le sujet de toutes les conversations. Je l’avais bien vu pendant une journée entière arpenter le salon, le menton incliné sur la poitrine, les sourcils froncés, fumant pipe sur pipe du tabac le plus noir et le plus fort qu’il eût pu trouver et restant absolument sourd à tout ce que je pouvais lui dire. Ce jour-là, nous avions reçu les derniers numéros parus de chaque journal de Londres ; mais mon compagnon y avait à peine jeté les yeux et les avait successivement lancés dans un coin. Cependant, malgré son silence, je savais parfaitement à quoi m’en tenir sur le sujet de ses méditations. Il n’y avait à ce moment qu’un seul problème qui pût l’amener à concentrer ainsi toutes ses facultés d’analyse : c’était la mystérieuse disparition de Silver Blaze, — le cheval célèbre, le grand favori du Wessex Cup — et le meurtre tragique de son entraîneur. Aussi quand il m’annonça brusquement son intention de se rendre sur le théâtre du drame, il ne fit que répondre à mon attente et à mes secrètes espérances.

— Si je ne vous gêne pas, lui dis-je, je serais très heureux de vous accompagner.

— Mais au contraire, mon cher Watson, vous me feriez le plus grand plaisir. Et je crois que vous ne perdrez pas votre temps ; car il y a dans cette affaire certaines particularités qui promettent d’en faire un cas absolument unique. Voyons, je crois que nous avons juste le temps d’arriver à la gare de Paddington pour prendre le train ; pendant le voyage, je vous mettrai au courant de tout ce que je sais là-dessus. Ah ! je vous serais très reconnaissant d’emporter votre excellente lorgnette.

Aussi, une heure plus tard, installé dans un compartiment de première classe, je roulais à toute vapeur dans la direction d’Exeter, ayant en face de moi Sherlock Holmes, dont la figure fine et perçante apparaissait encadrée dans une casquette de voyage à larges oreillères. Mon compagnon avait acheté à la gare tout un paquet de journaux et s’était immédiatement plongé dans leur lecture. Ce ne fut que longtemps après avoir dépassé Reading qu’il jeta la dernière feuille sous la banquette ; tirant alors son porte-cigares, il me le tendit :

— Nous marchons bien, dit-il en regardant sa montre, après avoir jeté un coup d’œil par la portière ; notre vitesse actuelle est de quatre-vingt-treize kilomètres à l’heure.

— Je n’ai pas fait attention aux bornes, répliquai-je.

— Ni moi non plus ; mais, sur cette ligne, les poteaux télégraphiques sont plantés à cinquante-cinq mètres les uns des autres ; vous voyez que le calcul est bien facile à faire. Je suppose, ajouta-t-il, que vous avez déjà étudié toute cette affaire, l’assassinat de John Straker et la disparition de Silver Blaze ?

— Je ne sais que ce que le Daily Telegraph et le Daily Chronicle en ont dit.

— Nous sommes en présence d’un de ces cas dans lesquels le mérite du chercheur est d’approfondir tous les détails, de les passer, pour ainsi dire, au crible, plutôt que de se mettre en quête de nouveaux indices. En voyant combien ce drame est étrange — car il n’y manque vraiment rien, — et quelle importance capitale il prend pour un grand nombre de gens, ce qui nous gêne le plus, c’est la pléthore de soupçons, de conjectures ou d’hypothèses en présence desquels nous nous trouvons. La difficulté est donc de dégager le fait lui-même, — le fait brutal, indéniable, — de tout ce qui l’encadre, c’est-à-dire des embellissements dus aux reporters et aux théoriciens. Puis, partant de cette base fixe, nous devons en tirer toutes les déductions possibles et examiner les points principaux sur lesquels semble reposer tout le mystère. Mardi soir, j’ai reçu deux télégrammes, l’un du colonel Ross, le propriétaire du cheval, et l’autre de l’inspecteur Gregory, l’agent chargé de cette affaire, qui me demandent tous les deux de venir à leur aide.

— Mardi soir, dites-vous, et nous sommes à jeudi matin ! Pourquoi n’êtes-vous pas parti hier ?

— Tout simplement parce que j’ai fait une gaffe, mon cher Watson, ce qui m’arrive, je le crains, plus souvent qu’on ne pourrait le croire d’après les récits où vous m’avez fait connaître au public. Le fait est qu’il m’était impossible d’admettre que le cheval le plus remarquable d’Angleterre puisse rester longtemps caché, surtout dans un endroit où la population est aussi clairsemée que dans le nord du Dartmoor. Hier, d’heure en heure, je m’attendais à apprendre qu’on l’avait retrouvé et que son détenteur était le meurtrier de John Straker. Cependant, quand je vis, après toute une journée écoulée, que, à part l’arrestation du jeune Fitzory Simpson, rien n’avait été fait, je compris qu’il était temps pour moi de me mettre en campagne. Je dois reconnaître, néanmoins, que je n’ai pas perdu tout à fait cette journée d’hier.

— Vous avez donc posé des jalons sérieux sur cette affaire ?

— J’ai tout au moins formé un faisceau de tous les faits principaux. Je vais vous les énumérer, car rien ne contribue à rendre une affaire claire comme de la dérouler aux yeux d’une autre personne ; d’ailleurs, je ne pourrais guère compter sur votre concours, si je ne vous communiquais pas toutes les données du problème.

À ces mots, je me renversai sur ma banquette tout en continuant à fumer mon cigare, tandis qu’Holmes, le corps penché en avant, se mettait à me détailler les événements qui occasionnaient notre voyage ; tout en parlant, il promenait son index long et mince sur la paume de sa main gauche, comme s’il avait voulu y dessiner, au fur et à mesure, tout ce qu’il me racontait.

— Silver Blaze, dit-il, est du sang d’Isonomy et a parcouru une carrière aussi brillante que son illustre père. Il a maintenant cinq ans et a fait gagner successivement tous les prix du turf au colonel Ross, son heureux propriétaire. Au moment de la catastrophe, il tenait encore la tête de la cote à 3/1 dans le Wessex Cup. Du reste, le public des courses l’installait toujours grand favori, et comme il n’avait jamais trompé cette confiance, on avait engagé sur lui — dans le cas présent et malgré sa cote peu avantageuse — des sommes énormes. Il est donc clair que beaucoup de gens avaient le plus grand intérêt à empêcher Silver Blaze de se présenter au poteau mardi prochain.

« On s’en rendait bien compte à King’s Pyland — c’est le nom de l’écurie d’entraînement du colonel. Toutes les précautions étaient prises pour monter la garde autour du favori. L’entraîneur, John Straker, était un ancien jockey qui avait monté pour le colonel Ross avant d’être devenu trop lourd. Il a été au service du colonel pendant cinq ans comme jockey, pendant sept ans comme entraîneur, et s’est toujours montré honnête et dévoué. Il n’avait que trois lads sous ses ordres, car l’établissement est peu considérable, puisqu’il ne contenait que quatre chevaux. L’un des lads, à tour de rôle, veillait chaque nuit dans l’écurie, tandis que les deux autres couchaient dans le grenier. On ne donne que de bons renseignements sur tous les trois. John Straker, qui était marié, habitait un petit chalet, à deux cents mètres environ de l’écurie. N’ayant pas d’enfants, il n’avait chez lui qu’une servante et passait pour être à son aise. Le pays environnant est très désert, mais à un kilomètre vers le nord, on aperçoit un petit groupe de villas construites par un entrepreneur de Tavistock et destinées à être louées aux malades ou aux autres personnes qui sont attirées par l’air si pur qu’on respire dans le Dartmoor. La petite ville de Tavistock est située à trois kilomètres à l’ouest tandis que de l’autre côté de la lande, et également à trois kilomètres, se trouve Capleton. C’est une écurie d’entraînement importante, qui appartient à lord Backwater et qui est dirigée par Silas Brown. De tous les autres côtés, la lande offre l’aspect d’un vrai désert et n’est habitée que d’une façon intermittente par quelques bohémiens nomades. Maintenant que vous savez à quoi vous en tenir sur la topographie du pays, revenons à la catastrophe de lundi dernier.

« Dans la soirée de ce jour, les chevaux avaient eu leur exercice et avaient été pansés comme d’habitude. L’écurie avait été fermée à clef à neuf heures. Deux des lads se rendirent alors à la maison de l’entraîneur pour y souper dans la cuisine, tandis que le troisième, Ned Hunter, restait de garde. Quelques minutes après neuf heures, la servante, Edith Baxter, sortit pour porter à Hunter son repas, qui consistait dans un plat de mouton au carry ; elle ne lui portait rien à boire ; il y avait, en effet, un robinet d’eau dans l’écurie, et il était de règle que le lad de service ne devait pas avoir d’autre boisson. La servante avait à la main une lanterne, car il faisait très noir, et le sentier traverse la bruyère inculte.

« Edith Baxter se trouvait à environ trente mètres de l’écurie, lorsqu’un homme, l’interpellant dans l’obscurité, la pria de s’arrêter. Quand cet homme fut entré dans le cercle de lumière projeté par la lanterne, elle vit qu’il était revêtu d’un complet gris et d’une casquette de drap ; il portait des guêtres et tenait à la main une canne très lourde, surmontée d’une boule ; enfin, il lui parut avoir dépassé la trentaine et présenter toutes les apparences d’un monsieur comme il faut.

« — Pouvez-vous me dire où je me trouve ? demanda-t-il. J’étais presque résigné à passer la nuit dans la lande, lorsque j’ai aperçu la lueur de votre lanterne.

« — Vous êtes, répondit la servante, tout près de l’écurie d’entraînement de King’s Pyland.

« — Eh bien, j’ai de la chance ! s’écria-t-il. Je me suis laissé dire qu’un seul lad couche chaque nuit dans l’écurie ; c’est même sans doute son souper que vous portez là. Voyons, entre nous, je suis sûr que vous ne feriez pas trop la fière si on vous offrait de quoi vous acheter une jolie robe neuve ? Qu’en dites-vous ? » Puis, tirant de la poche de son gilet un morceau de papier blanc replié : « — Faites en sorte, ajouta-t-il, que le lad ait cela ce soir, et je vous promets la plus belle robe que vous ayez pu rêver. »

« La femme fut effrayée du ton sur lequel il lui parlait ; aussi se mit-elle à courir vers la fenêtre par laquelle elle avait l’habitude de tendre leur repas aux garçons d’écurie. Cette fenêtre était déjà ouverte, et Hunter était assis à l’intérieur devant une petite table. Edith Baxter avait commencé à lui raconter son aventure, lorsque l’étranger se rapprocha de nouveau.

« — Bonsoir, dit-il en regardant Hunter par la fenêtre ; je voudrais vous dire un mot.

« La femme a affirmé que, pendant qu’il parlait, elle avait remarqué le coin du papier blanc dépassant ses doigts.

« — Que venez-vous faire ici ? demanda le lad.

« — Je viens peut-être vous mettre quelque argent dans la poche, répondit l’autre. Écoutez, vous avez deux chevaux engagés dans le Wessex Cup, Silver Blaze et Bayard. Ne me marchandez pas les renseignements, et vous ne vous en trouverez pas plus mal. Est-il vrai qu’avec le poids qu’il porte, Bayard puisse, sur mille mètres, battre son camarade de vingt longueurs, et que l’écurie ait mis beaucoup d’argent sur lui ?

« — Alors, vous êtes un de ces maudits touts ! cria le lad ; je vais vous montrer comment nous les recevons à King’s Pyland ! Et d’un bond, il s’élança au bout de l’écurie pour détacher le chien.

« La servante s’enfuit du côté de la maison, mais, tout en courant, elle regarda derrière elle et vit que l’étranger se penchait sur la fenêtre. Cependant, lorsque, une minute après, Hunter apparut avec le chien, il ne vit plus personne, et il eut beau faire le tour du bâtiment, il ne trouva plus trace de l’individu.

— Un instant ! m’écriai-je. Est-ce que le lad, en sortant avec le chien, avait laissé la porte de l’écurie ouverte ?

— Bravo, Watson, bravo ! murmura mon compagnon. L’importance de ce détail m’a paru telle que j’ai télégraphié hier à Dartmoor à seule fin d’éclaircir le fait. Le lad a bien fermé la porte derrière lui, et je puis ajouter que la fenêtre était trop étroite pour donner passage à un homme.

« Hunter attendit le retour de ses camarades, puis en envoya un raconter à l’entraîneur tout ce qui s’était passé. Ce récit parut agiter quelque peu Straker, quoique, selon toute apparence, il ne se soit pas bien rendu compte de l’importance de la chose. Néanmoins, il demeura vaguement inquiet ; à une heure du matin, sa femme, s’étant réveillée, l’aperçut qui s’habillait. Aux questions qu’elle lui fit, il répondit qu’il était trop préoccupé des chevaux pour pouvoir dormir, et qu’il allait aller jusqu’aux écuries s’assurer que tout était en ordre. Elle le supplia de rester, lui faisant remarquer qu’on entendait la pluie battre les vitres au dehors ; mais, quoi qu’elle pût dire, il s’enveloppa dans son imperméable et sortit.

« Mrs. Straker se rendormit et, en se réveillant de nouveau à sept heures du matin, elle constata que son mari n’était pas encore rentré. Elle s’habilla à la hâte, appela la servante et se dirigea vers les écuries. La porte en était ouverte ; à l’intérieur, Hunter, affaissé sur une chaise, était plongé dans un état d’insensibilité complète, le box du favori était vide ; on ne voyait aucune trace de l’entraîneur.

« Les deux lads qui couchaient dans le grenier à foin au-dessus de la sellerie furent immédiatement réveillés. Ils affirmèrent bien n’avoir rien entendu pendant la nuit, mais ils ont tous les deux le sommeil très dur. Quant à Hunter, il se trouvait, à n’en pas douter, sous l’influence d’un narcotique puissant ; comme il était impossible de le faire revenir à lui, on le laissa là, tandis que les deux lads et les deux femmes se précipitèrent à la recherche de l’homme et du cheval disparus. Ils espéraient encore que l’entraîneur avait, pour une raison quelconque, sorti le crack dans l’intention de lui donner son travail de bonne heure ; mais, en montant sur une butte qui se trouve près de la maison et d’où on domine toute la bruyère alentour, ils aperçurent, au lieu du cheval qu’ils cherchaient, un indice qui leur fit pressentir un malheur.

« À cinq cents mètres de l’écurie, on pouvait voir, accroché à une touffe d’ajoncs, le manteau de John Straker… Derrière cette touffe, une dépression de terrain forme une sorte de cuvette, et ce fut là qu’on retrouva le corps inanimé du malheureux entraîneur. Il avait la tête fracassée ; on voyait qu’on avait dû lui porter des coups terribles au moyen d’une arme très lourde ; mais le crâne était dans un tel état que rien ne pouvait indiquer de quelle nature était cette arme ; de plus, il avait à la cuisse une blessure présentant le caractère d’une coupure longue et nette produite par un instrument très affilé. Il était clair que Straker avait dû se défendre vigoureusement contre ses assaillants ; car dans sa main droite, il tenait un petit couteau taché de sang jusqu’au manche, tandis que dans la gauche il serrait une cravate de soie rouge et noire, que la servante reconnut au premier coup d’œil pour être celle que portait, la veille au soir, l’étranger signalé auprès de l’écurie.

« Hunter, lorsqu’il reprit ses sens, déclara également de la façon la plus formelle que c’était bien la cravate de cet homme. Il affirmait de plus que l’individu en question avait dû profiter de sa station près de la fenêtre pour droguer le plat de mouton au carry dans le dessein de priver l’écurie de son gardien.

« Quant au cheval qui manquait, on voyait aux nombreuses traces qu’il avait laissées dans la boue au fond de cette fatale cuvette, qu’il avait bien été là au moment de l’attentat ; mais il avait disparu, et depuis ce jour, malgré toutes les récompenses promises, malgré toutes les recherches opérées par les bohémiens du Dartmoor, qui se sont immédiatement mis en quête, on n’en a pas eu la moindre nouvelle.

« Enfin, en analysant ce qui restait du souper du lad, on y a constaté la présence d’une quantité considérable d’opium en poudre, bien que les gens de la maison, qui, ce soir-là, avaient mangé du même plat, n’en eussent ressenti aucun effet fâcheux.

« Tels sont les faits, dans toute leur simplicité, et abstraction faite des conjectures auxquelles on peut se livrer. Je vais maintenant résumer le rôle joué jusqu’ici par la police.

« L’inspecteur Gregory, auquel cette affaire a été confiée, est un agent d’une réelle valeur. S’il était seulement un peu mieux doué sous le rapport de l’imagination, il serait appelé à un brillant avenir dans sa profession. Dès son arrivée, il découvrit l’homme sur lequel pesaient naturellement tous les soupçons, et l’arrêta ; il n’eut guère de mérite à cela, car cet individu était parfaitement connu dans les environs. Il s’appelle, paraît-il, Fitzroy Simpson, appartient à une famille honorable, a reçu une bonne éducation, mais a dissipé toute sa fortune sur les champs de courses ; aussi est-il devenu maintenant une sorte de bookmaker élégant et vit-il en exerçant tranquillement ce métier dans les clubs de Londres où l’on s’occupe de ce sport. Un examen de son livre de paris a démontré qu’il était engagé pour plus de cent mille francs contre le favori du Wessex Cup.

« Au moment de son arrestation, il avoua de lui-même être venu dans le Dartmoor avec l’espoir de se procurer quelques renseignements sur les chevaux de King’s Pyland et aussi sur Desborough, le second favori dans la course, qui est sous la direction de Silas Brown à l’établissement de Capleton. Il n’essaya pas de nier qu’il avait agi, le soir précédent, comme les témoins le déclaraient, et se contenta d’affirmer qu’il n’avait jamais eu aucun dessein criminel et que son seul but avait été de se procurer, à la source même, des renseignements certains. Mais lorsqu’on lui représenta sa cravate, il devint très pâle et ne put arriver à expliquer comment elle se trouvait entre les mains de la victime. Ses vêtements étaient encore mouillés et prouvaient qu’il s’était trouvé dehors la nuit précédente pendant l’orage ; enfin sa canne, un gros gourdin en bois des Indes, plombé à son extrémité, semblait être précisément l’arme avec laquelle on avait pu, au moyen de coups répétés, occasionner les terribles blessures auxquelles avait succombé l’entraîneur.

« D’un autre côté, le sang dont était couvert le couteau de Straker montrait qu’au moins un de ses agresseurs devait porter les marques de la lutte qui avait eu lieu ; or, on n’a pas découvert sur la personne de Simpson la moindre trace de blessure…

« Vous voyez, Watson, que vous tenez maintenant dans le creux de votre main tous les faits révélés par l’enquête ; si vous vous trouviez en mesure de me donner quelques éclaircissements, vous me rendriez vraiment service. »

J’avais écouté avec la plus grande attention l’exposé qu’Holmes venait de me faire avec cette clarté si caractéristique chez lui. Quoique la plupart des faits me fussent déjà connus, je n’avais pas jusque-là suffisamment apprécié l’importance relative qu’ils pouvaient avoir entre eux et les liens qui les rattachaient l’un à l’autre.

— Ne serait-il pas possible d’admettre, suggérai-je, que la blessure constatée sur le cadavre de Straker a été produite par son propre couteau, au milieu des convulsions dans lesquelles se débattent toujours les individus dont le cerveau a été atteint ?

— C’est plus que possible, c’est même probable, répondit Holmes. Dans ce cas, l’un des arguments qui plaident le plus en faveur de l’inculpé vient à disparaître.

— Et cependant, dis-je, même maintenant, je ne vois pas bien quelle peut être la version adoptée par la police.

— Je crains bien que toutes les versions possibles ne prêtent à de sérieuses objections, reprit mon compagnon. Voici, d’après moi, ce que doit croire la police. Fitzroy Simpson s’était procuré d’une manière quelconque une double clef de l’écurie ; après avoir donné au lad un narcotique, il a ouvert la porte et, sans prendre la peine de la refermer, a emmené le cheval avec l’intention évidente de le faire disparaître ; il a dû mettre à Silver Blaze sa bride, car on ne l’a pas retrouvée. — Pendant qu’il traversait la lande avec le cheval, l’entraîneur l’a ou rencontré, ou surpris. Naturellement, il y a eu dispute, et Simpson, avec son gros gourdin, a assommé son malheureux adversaire sans avoir reçu aucune blessure du petit couteau qu’avait tiré Straker pour se défendre ; ensuite, de deux choses l’une : ou le voleur a conduit le cheval dans une cachette, dans laquelle celui-ci est resté caché depuis lors, ou il l’a laissé échapper pendant la lutte, et l’animal se promène maintenant à travers la lande. Voilà comment la police doit envisager l’affaire, et, malgré les nombreuses improbabilités que renferme cette version, toute autre en présente bien plus encore. Enfin quand je serai sur les lieux, je saurai bien vite à quoi m’en tenir ; mais jusque-là je ne vois pas comment nous pourrions parvenir à y voir plus clair.

La journée touchait à sa fin lorsque nous arrivâmes à la petite ville de Tavistock, qui se trouve plantée au centre du Dartmoor comme une bosse au milieu d’un bouclier. Deux personnes nous attendaient à la gare : l’une était un grand homme blond aux yeux bleu clair d’une pénétration singulière, mais avec des cheveux et une barbe qui le faisaient ressembler à un lion ; l’autre, petit, vif, très fringant dans sa mise soignée vêtu d’une redingote et d’une culotte se terminant par des guêtres, portait des petits favoris parfaitement peignés et avait un monocle dans l’œil. Ce dernier était le colonel Ross, le sportsman bien connu ; l’autre, l’inspecteur Gregory, un homme en train de faire rapidement son chemin dans la police anglaise.

— Je suis enchanté de vous voir, monsieur Holmes, dit le colonel. M. l’inspecteur a fait tout ce qu’il était humainement possible de faire ; mais je compte ne reculer devant rien pour venger ce pauvre Straker et pour retrouver mon cheval.

— Avez-vous découvert quelque chose de nouveau ? demanda Holmes à Gregory.

— Hélas ! je dois avouer que nous avons fait bien peu de progrès, répondit l’inspecteur. Mais nous avons là une voiture découverte, et comme je pense que vous désirez examiner les lieux avant qu’il fasse nuit, nous pourrions, si vous le voulez bien, causer de tout cela en route.

Un instant après nous étions tous assis dans un confortable landau et nous roulions dans les rues de cette petite ville du Devonshire, si vieille et si pittoresque. L’inspecteur Gregory était plein de son sujet, et il se mit à défiler tout un chapelet de remarques, tandis qu’Holmes l’interrompait de temps à autre, soit par une question, soit par une exclamation. Le colonel Ross se tenait renversé en arrière, les bras croisés et son chapeau rabattu sur les yeux; quant à moi, j’écoutais de toutes mes oreilles les paroles qui s’échangeaient entre les deux policiers. Gregory était en train de formuler ses théories, et elles se trouvaient être presque mot pour mot ce que Holmes avait prévu en chemin de fer.

— Toutes les mailles du filet se resserrent sur Fitzroy Simpson, dit-il, et pour mon compte, je crois que nous tenons bien le vrai coupable. Néanmoins, je reconnais que nous ne nous basons que sur des probabilités, et que de nouvelles découvertes peuvent tout modifier.

— Quel est votre avis au sujet du coup de couteau dont Straker porte la trace ?

— Nous sommes absolument convaincus qu’il a dû se blesser lui-même en tombant.

— Mon ami, le docteur Watson, a eu la même idée et m’en a fait part pendant le voyage. S’il en était ainsi, cela serait une charge de plus contre ce Simpson.

— Sans aucun doute. Il n’a pas de couteau lui-même, et on n’a retrouvé sur lui aucune blessure. Voyez, du reste, toutes les apparences l’accusent. Il avait un très grand intérêt à ce que le cheval disparût, il semble bien probable qu’il a endormi le garçon d’écurie, il était encore dehors, nous en sommes certains, au moment de l’orage, il était armé d’une canne plombée, enfin sa cravate a été trouvée dans la main de la victime. Je crois vraiment qu’en voilà assez pour le faire comparaître devant le jury.

Holmes secoua la tête :

— Un avocat habile réduirait tout cela à néant. Pourquoi aurait-il fait sortir le cheval de l’écurie ? S’il voulait lui faire du mal, ne le pouvait-il pas sans cela ? A-t-on trouvé sur lui une double clef ? Quel est le pharmacien qui lui a vendu l’opium en poudre ? Et surtout dans quel endroit, lui qui est étranger au pays, aurait-il réussi à cacher le cheval, et un cheval pareil encore ?… Mais quelle est l’explication qu’il donne au sujet de ce papier qu’il avait demandé à la servante de remettre au lad ?

— Il prétend que c’était un billet de dix livres sterling, et le fait est qu’on en a trouvé un dans son porte-monnaie Mais vos objections ne sont pas aussi sérieuses qu’elles en ont l’air. Simpson n’est pas étranger au pays, car il a passé deux étés à Tavistock. Pour l’opium, il l’a probablement apporté de Londres. La clef, il a pu s’en débarrasser après s’en être servi. Enfin le cheval peut avoir été précipité au fond d’un de ces anciens puits de mine qui existent encore dans la lande.

— Et que dit-il à propos de la cravate ?

— Il reconnaît que c’est bien la sienne et prétend l’avoir perdue. Mais nous avons relevé un nouveau fait qui peut très bien se rapporter à la façon dont il aurait fait disparaître Silver Blaze.

Holmes dressa l’oreille.

— Nous avons trouvé des traces prouvant qu’un campement de bohémiens était établi lundi soir à deux kilomètres de l’endroit où le crime a été commis. Mardi, ils avaient disparu. Maintenant, si nous supposons qu’il y avait entente entre Simpson et ces bohémiens, n’était-il pas en train de leur amener le cheval au moment où il a été surpris, et ces gens-là ne le détiennent-ils pas à l’heure qu’il est ?

— C’est évidemment très possible.

— On bat toute la lande pour retrouver cette bande. De mon côté, j’ai visité toutes les écuries, tous les bâtiments, dans un rayon de quinze kilomètres.

— Il y a bien un autre établissement d’entraînement dans le voisinage, n’est-ce pas ?

— Oui, et c’est un facteur qui n’est certainement pas à négliger. Leur cheval, Desborough, occupait la seconde place à la cote dans le Wessex Cup ; ils avaient donc grand intérêt à voir disparaître le premier favori. On sait, de plus, que Silas Brown, l’entraîneur, a fait de gros paris sur la course, et il était loin d’être en bons termes avec le pauvre Straker. Nous avons, cependant, exploré l’écurie, et nous n’avons relevé aucun indice intéressant.

— Et rien non plus qui puisse faire croire que ce Simpson avait des relations d’intérêts avec l’écurie de Capleton ?

— Non, absolument rien.

Holmes se renversa dans la voiture, et la conversation cessa. Quelques minutes plus tard, nous nous arrêtions devant une jolie petite villa construite en briques rouges, aux toits débordants, à l’aspect propret, et qui était située au bord de la route. Un peu plus loin, au milieu d’un paddock, se trouvait un long bâtiment couvert en tuiles grises. De tous les autres côtés, la lande s’étendait, légèrement ondulée, empruntant aux fougères mortes une teinte bronzée, et n’offrant aux regards rien qui vînt couper cet horizon monotone, si ce n’est, d’un côté, les clochers de Tavistock et, à l’ouest, le petit groupe de constructions qui constituaient l’établissement de Capleton. Nous mîmes tous pied à terre, à l’exception d’Holmes, qui, absorbé par ses pensées, restait étendu dans la voiture, les yeux immobiles et fixés sur le ciel. Ce fut seulement lorsque je lui eus touché le bras qu’il se leva en sursaut et descendit à son tour.

— Excusez-moi, dit-il en se tournant vers le colonel Ross, qui le regardait avec surprise. Je rêvais tout éveillé.

Une flamme brillait dans ses yeux, et, habitué comme je l’étais à ses manières, je reconnaissais chez lui une excitation comprimée qui prouvait qu’il touchait du doigt la clef de l’énigme, bien que, pour mon compte, je fusse incapable de deviner ce qui était venu l’éclairer tout d’un coup.

— Peut-être, monsieur Holmes, désirez-vous vous rendre tout d’abord sur le théâtre du crime ? dit Gregory.

— Je crois qu’il vaut mieux que je commence par m’arrêter ici et par y étudier un ou deux petits détails. Le corps de Straker a bien été rapporté dans la maison, n’est-ce pas ?

— Oui, il est déposé en haut ; l’autopsie aura lieu demain.

— N’était-il pas depuis plusieurs années à votre service, colonel Ross ?

— Parfaitement, et je n’ai jamais eu qu’à me louer de lui.

— Je pense, monsieur l’inspecteur, que vous avez fait un inventaire de ce qu’il avait dans ses poches au moment de sa mort ?

— J’ai mis tout cela dans le salon, et si vous avez envie de le voir…

— Oui, j’en serais bien aise…

Nous entrâmes dans la première pièce et nous nous assîmes autour de la table du milieu. L’inspecteur prit alors une petite boîte de fer-blanc fermée à clef et en sortit quelques objets qu’il étala devant nous. Il y avait une boîte d’allumettes de cire, un bout de bougie, une pipe en racine de bruyère, une blague en loutre contenant une once de tabac Cavendish, une montre d’argent munie d’une chaîne en or, cinq pièces d’or, un porte-crayon en aluminium, divers papiers, enfin un couteau à manche d’ivoire dont la lame, très fine, et sans charnière, portait la marque Weiss and Co., London.

— Voici un couteau bien bizarre, dit Holmes en le prenant et en l’examinant attentivement. Je suppose, en voyant ces taches de sang, que c’est celui que le malheureux avait encore dans la main quand on a retrouvé son cadavre. Watson, regardez-le donc ; car il rentre bien certainement dans votre spécialité.

— Oui, dis-je, c’est ce que nous appelons un couteau à cataracte.

— Je m’en doutais. C’est une lame très mince destinée à des opérations éminemment délicates. Étrange objet à emporter lorsqu’on se lance dans une expédition hasardeuse, d’autant plus que, ce couteau ne se refermant pas, il n’est pas commode à porter dans la poche.

— La pointe en était protégée par un bouchon que nous avons retrouvé à côté du cadavre, interrompit l’inspecteur. Mrs. Straker nous a dit que cette lame traînait depuis plusieurs jours sur la table de toilette, et que son mari l’avait prise au moment de sortir. C’était une pauvre arme assurément, mais c’était peut-être encore la meilleure qu’il eût sous la main.

— C’est bien possible. Et qu’est-ce que c’est que tous ces papiers ?

— Trois d’entre eux sont des factures acquittées de marchands de fourrage, un autre est une lettre dans laquelle le colonel Ross envoie ses instructions ; enfin ce dernier est une note d’une Mme Lesurier, couturière, Bond Street, au nom de M. William Darbyshire, et se montant à la somme de 1 943 fr. 75. Mrs. Straker nous a dit que ce Darbyshire était un ami de son mari qui se faisait quelquefois adresser ses lettres ici.

Mme Darbyshire a des goûts plutôt dispendieux, remarqua Holmes en jetant un coup d’œil sur la facture ; 1.000 francs pour un seul costume, c’est raide ! Quoi qu’il en soit, il me semble qu’il ne nous reste plus rien à apprendre ici, et nous pouvons nous rendre à l’endroit où le crime a été commis.

Au moment où nous sortions du salon, une femme qui nous guettait au passage fit un pas en avant et mit la main sur le bras de l’inspecteur ; sa figure pâle et amaigrie, ses yeux hagards, tout prouvait qu’elle était sous le coup d’une terreur récente.

— Les avez-vous découverts ? Les tenez-vous ? demanda-t-elle haletante.

— Non, mistress Straker ; mais M. Holmes, que voici, est venu de Londres pour nous aider, et nous ferons certainement tout ce qui sera en notre pouvoir.

— Mais… mistress Straker, ne vous ai-je pas rencontrée il y a quelque temps à une garden-party à Plymouth ? dit Holmes.

— Non, monsieur, vous devez vous tromper.

— Ah ! vraiment ? Pourtant je l’aurais bien juré. Voyons, ne portiez-vous pas ce jour-là une robe de soie gorge de pigeon avec une garniture en plumes d’autruche ?

— Je n’ai jamais eu pareille robe, monsieur.

— Ah ! alors, il n’y a plus de doute, je me suis trompé.

Et, après avoir fait agréer ses excuses, il sortit derrière l’inspecteur.

Nous n’eûmes qu’un court trajet à faire à travers la lande pour arriver à la dépression de terrain où on avait retrouvé le cadavre. Sur le bord, nous vîmes la touffe d’ajoncs à laquelle s’était accroché le manteau de l’entraîneur.

— Il n’y avait pas de vent cette nuit-là, n’est-ce pas ? demanda Holmes.

— Non, mais il pleuvait très fort.

— Dans ce cas le pardessus n’a pas été emporté par le vent sur ce buisson, mais il a dû y être déposé.

— Oui, il était étendu au-dessus.

— C’est d’un intérêt capital. Je vois là que le sol a été très fortement piétiné ; sans doute il y a eu bien des traces faites depuis lundi soir ?

— J’ai fait placer à côté cette natte que vous voyez et nous sommes toujours restés dessus.

— Parfait.

— Voici un sac dans lequel j’ai une des bottines que portait Straker, un des souliers de Fitzroy Simpson et un vieux fer de Silver Blaze.

— Mon cher inspecteur, vous vous surpassez !

Holmes prit le sac, et, descendant dans le creux, poussa la natte de façon à la placer plus au centre. Puis, se couchant à plat ventre, il appuya son menton sur ses deux mains et se mit à étudier de la façon la plus minutieuse la boue piétinée qu’il avait sous les yeux.

— Oh, oh ! dit-il tout à coup, qu’est-ce que c’est que cela ? — Et il nous montra une allumette de cire à moitié consumée, mais tellement recouverte de boue qu’elle semblait à première vue n’être qu’une brindille de bois.

— Je ne sais pas comment cela a pu m’échapper, dit l’inspecteur d’un air un peu vexé.

— Il était impossible de l’apercevoir, enfoncée comme elle était dans la boue ; je ne l’ai vue que parce que je la cherchais.

— Quoi ! vous vous attendiez à la trouver là ?

— Cela me semblait au moins probable.

Holmes retira alors les chaussures du sac et compara les empreintes de chacune d’elles avec les traces imprimées sur le sol. Puis il grimpa sur le rebord de la cuvette et se mit à ramper à travers les fougères et les buissons.

— Je crains que vous ne releviez pas d’autres indices, dit l’inspecteur. J’ai moi-même examiné le sol avec le plus grand soin dans un rayon de deux cents mètres à la ronde.

— Vraiment ! dit Holmes en se relevant. Dans ce cas, je ne serai pas assez présomptueux pour recommencer ce que vous avez déjà fait. Seulement, avant qu’il fasse nuit, je voudrais me promener un peu dans la lande, de façon à bien reconnaître mon terrain pour demain, et je vais mettre ce fer à cheval dans ma poche pour me porter bonheur.

Le colonel Ross, qui avait montré quelques signes d’impatience en voyant la façon calme et systématique dont travaillait mon compagnon, jeta un coup d’œil sur sa montre.

— Je serais bien aise que vous reveniez avec moi, monsieur l’inspecteur, dit-il. Il y a plusieurs choses sur lesquelles je voudrais vous consulter, et particulièrement sur un point : je me demande si mon devoir vis-à-vis du public ne me commande pas de retirer dès maintenant Silver Blaze du Wessex Cup.

— Jamais de la vie ! s’écria Holmes sur un ton de protestation énergique ; il faut laisser subsister l’engagement.

Le colonel s’inclina :

— Je suis très heureux, monsieur, que vous ayez bien voulu me donner votre opinion. — Lorsque vous aurez terminé votre promenade, vous nous trouverez dans la maison de ce pauvre Straker et la voiture pourra nous ramener à Tavistock.

Il s’éloigna avec l’inspecteur, tandis qu’Holmes et moi nous nous mettions à marcher lentement à travers la lande. Le soleil commençait à disparaître derrière les bâtiments de Capleton, et devant nous la longue plaine s’inclinait en pente douce, teintée, ici d’or vif, là d’un brun chaud et coloré, selon que les rayons du soleil couchant tombaient sur les fougères mortes ou sur les buissons de ronces. Mais les beautés du paysage restaient perdues pour mon compagnon qui semblait plongé dans une profonde méditation.

— Voici ce que nous avons à faire, Watson, dit-il enfin. Laissons de côté pour l’instant la question de savoir quel est l’assassin de John Straker, et bornons-nous à rechercher ce qu’est devenu Silver Blaze. Eh bien ! en supposant qu’il se soit échappé pendant la lutte, ou bien plus tard, où peut-il être allé ? Le cheval est un animal éminemment sociable ; si celui-ci avait été livré à lui-même, son instinct l’aurait poussé soit à revenir à King’s Pyland, soit à se diriger vers Capleton. Comment croire qu’il soit resté à errer dans la lande ? On l’aurait certainement déjà aperçu. Comment admettre que les bohémiens l’aient emmené ? Ces gens-là disparaissent toujours dès qu’ils apprennent qu’il s’est passé quelque mauvaise affaire, car ils n’ont aucune envie d’avoir maille à partir avec la police ; mais qu’est-ce que cela prouve ? Ils ne pouvaient espérer vendre un cheval comme celui-là ; en le prenant, ils étaient donc sûrs de courir de très grands risques sans avoir le moindre avantage en perspective. N’est-ce pas clair ?

— Alors, où peut-il être, cet animal ?

— Je viens de vous dire qu’il avait dû se diriger soit vers King’s Pyland, soit vers Capleton. Puisqu’il n’est pas à King’s Pyland, il doit être à Capleton. Prenons cette hypothèse comme point de départ, et voyons où elle nous mène. Cette partie de lande, ainsi que l’a fait observer l’inspecteur, est très sèche et très dure. Mais, vers Capleton, le terrain s’incline, et vous pouvez voir d’ici qu’il existe là-bas une longue dépression dont le sol a dû être détrempé lundi soir. Si notre supposition est exacte, le cheval l’a traversé et c’est là que nous devons rechercher ses traces.

Nous nous mîmes à marcher plus vite, et en quelques minutes nous arrivions au bord de la dépression que nous avions remarquée. Holmes me demanda de longer la pente de droite, tandis que lui-même inspecterait celle de gauche ; je n’avais pas fait cinquante pas que je l’entendis pousser une exclamation et que je le vis me faire signe avec la main. À l’endroit où il se trouvait, le sol était mou, et l’on distinguait très nettement les pas d’un cheval. Holmes prit dans sa poche le fer de Silver Blaze, et nous pûmes constater qu’il correspondait parfaitement aux empreintes que nous avions devant nous.

— Voyez un peu à quoi sert l’imagination, dit Holmes. C’est la seule qualité qui manque à Gregory. Mais nous, nous sommes partis d’une simple hypothèse pour imaginer ce qui avait pu arriver, et nous trouvons nos conjectures pleinement justifiées. Continuons.

Nous traversâmes un fond marécageux, et ensuite, pendant cinq cents mètres environ, nous cheminâmes sur un terrain sec et durci. Là, nouvelle dépression de terrain et de nouveau aussi nous rencontrâmes les traces du cheval. Puis elles disparurent pendant sept ou huit cents mètres, mais pour apparaître encore une fois tout près de Capleton. Ce fut Holmes qui les retrouva le premier, et il s’arrêta en me les montrant avec un regard de triomphe ; à côté des pas du cheval, ceux d’un homme étaient parfaitement visibles.

— Le cheval était seul jusqu’ici, m’écriai-je.

— Précisément ; dans le principe, il était seul. Hé ! mais, qu’est-ce que je vois là ?

La double piste tournait brusquement en faisant un angle aigu et semblait reprendre le chemin de King’s Pyland. Nous nous mîmes à la suivre ; Holmes ne la quittait pas des yeux et sifflotait entre ses dents ; mais il m’arriva par hasard de regarder un peu de côté, et, à ma grande surprise, j’aperçus les mêmes empreintes qui revenaient dans la direction opposée.

— Un bon point, Watson, dit Holmes lorsque je les lui montrai ; vous nous avez épargné une longue promenade qui nous eût ramenés sur nos pas. Reprenons la voie dans ce sens.

Nous n’eûmes pas à aller bien loin. Les traces s’arrêtaient à la bordure d’asphalte qui s’étendait devant la grille des écuries de Capleton. Comme nous nous en approchions, un groom se précipita au-devant de nous.

— Nous ne voulons pas de curieux par ici ! cria-t-il.

— Un mot seulement, répondit Holmes en plongeant ses doigts dans la poche de son gilet. Si je venais ici demain à cinq heures du matin, serait-ce de trop bonne heure pour parler à votre maître, M. Silas Brown ?

— Grand Dieu, non, monsieur. Si quelqu’un est debout à cette heure-là, c’est bien lui ; car il est toujours le premier levé. Mais le voici, et il pourra vous répondre lui-même… Non, monsieur, non, merci ; si on me voyait accepter votre argent, je ne ferais pas long feu ici ; plus tard, si vous voulez bien.

Comme Sherlock Holmes remettait dans son gousset la pièce d’or qu’il en avait tirée, un homme d’un certain âge, à l’aspect brutal, franchit la grille en balançant son fouet de chasse d’un air menaçant.

— Qu’est-ce que c’est, Dawson ! cria-t-il. Pas de bavardage, et au travail ! Quant à vous autres, qu’est-ce que le diable vous amène faire ici ?

— Causer dix minutes avec vous, mon cher monsieur, répondit Holmes de sa voix la plus douce.

— Je n’ai pas le temps de parler ainsi au premier venu. Nous ne voulons pas d’étranger chez nous. Filez, ou je vous lâche mon chien dans les jambes.

Holmes se pencha à l’oreille de l’entraîneur et lui murmura quelques mots. L’homme tressaillit fortement et devint rouge jusqu’aux oreilles.

— C’est un mensonge, s’écria-t-il, un infâme mensonge !

— Comme vous voudrez. Désirez-vous donc que nous éclaircissions la chose en public ou bien préférez-vous que nous en parlions tranquillement dans votre bureau ?

— Oh ! après tout, entrez si vous voulez.

Holmes sourit :

— Je ne vous ferai pas attendre plus de quelques minutes, Watson, me dit-il ; maintenant, monsieur Brown, me voici tout à vous.

Les teintes rougeâtres du ciel s’étaient déjà changées en un gris sombre, et vingt bonnes minutes s’étaient écoulées avant qu’Holmes et l’entraîneur reparussent. Jamais je n’ai vu en si peu de temps un changement semblable à celui qui s’était produit chez Silas Brown. Il était pâle comme la mort, de grosses gouttes de sueur perlaient sur son front, et ses mains tremblaient tellement que son fouet de chasse était aussi agité qu’une branche secouée par le vent ; son attitude insolente et brutale avait disparu, pour faire place à celle d’un chien battu qui suit son maître.

— Vos ordres seront exécutés, monsieur ; ce sera fait, je vous le promets, disait-il.

— Pas de malentendu, n’est-ce pas ? reprit Holmes, en jetant un regard autour de lui.

L’autre tressaillit en lisant une menace dans les yeux de mon ami.

— Oh ! certainement non, il n’y aura pas de malentendu : il sera là. Faudra-t-il que je le nettoie avant ?

Holmes réfléchit un instant et puis se mit à rire :

— Non, n’y changez rien, dit-il. D’ailleurs, je vous écrirai à ce sujet, mais ne cherchez pas à me jouer un vilain tour, ou sans cela…

— Oh ! soyez tranquille, monsieur, soyez bien tranquille…

— Vous aurez à le surveiller tout le temps, comme s’il vous appartenait.

— Allez, vous pouvez compter sur moi.

— J’y compte, en effet. — Eh bien ! vous aurez de mes nouvelles demain. — Là-dessus, il pivota sur ses talons sans faire semblant de voir la main tremblante que l’autre lui tendait, et nous reprîmes le chemin de King’s Pyland.

— J’ai rarement rencontré un assemblage plus complet d’arrogance, de lâcheté et de bassesse que chez maître Silas Brown, remarqua Holmes.

— Il a le cheval, alors ?

— Il a commencé par vouloir le prendre de très haut avec moi, mais je lui ai détaillé d’une façon si complète tout ce qu’il avait fait ce matin qu’il a été convaincu que je l’avais épié. Vous avez naturellement remarqué que les empreintes relevées par nous étaient celles de chaussures à bouts très carrés exactement semblables aux bottines qu’il porte. D’ailleurs, aucun sous-ordre n’aurait eu le toupet de faire un coup pareil. Je lui ai raconté comment, s’étant levé le premier selon son habitude, il avait aperçu un cheval errant dans la lande, comment il s’était dirigé vers lui et quel avait été son étonnement en reconnaissant, à l’étoile blanche qu’il a au front, — et d’où lui est venu son nom, — le célèbre Silver Blaze. Le hasard lui livrait ainsi le seul cheval capable de battre celui qui portait son argent ; alors son premier mouvement a bien été de ramener le crack à King’s Pyland, mais, le diable s’en mêlant, il a réfléchi qu’il lui était facile de cacher le cheval jusqu’à ce que la course ait été courue, et, au lieu de le rendre, il l’a gardé à Capleton. Lorsque je lui eus donné tous ces détails, il s’est bien vu forcé d’avouer et n’a plus songé qu’à s’en tirer au meilleur compte possible.

— Mais ses écuries avaient été visitées ?

— Oh ! un vieux maquignon comme lui a plus d’un tour dans son sac.

— Ne craignez-vous donc rien en laissant encore le cheval chez lui, puisqu’il a tout intérêt à lui faire arriver un accident ?

— Mon cher ami, il le surveillera comme la prunelle de ses propres yeux ; il sait trop bien que la seule chance qui reste pour qu’on lui pardonne est d’amener le cheval en parfait état.

— Le colonel Ross ne m’a pas fait l’effet d’un homme à pardonner facilement en aucun cas.

— Cela ne regarde pas le colonel Ross. J’agis à ma guise et ne raconterai que ce que je veux. Voilà l’avantage de n’être pas un agent officiel. Je ne sais, Watson, si vous avez remarqué que le colonel m’avait traité d’une façon plutôt cavalière ; aussi j’ai bien envie maintenant de m’égayer un peu à ses dépens. Ne lui dites donc rien au sujet du cheval.

— Parfaitement, je ne parlerai pas sans votre consentement.

— Mais tout cela est évidemment bien peu de chose à côté du meurtre de John Straker et de la découverte de son assassin.

— Et c’est maintenant à quoi vous allez vous consacrer ?

— Au contraire, nous allons reprendre tous deux ce soir le même train pour Londres.

À ces mots, je restai confondu. Comment, nous n’avions passé que quelques heures dans le Devonshire, nos recherches avaient débuté de la façon la plus brillante, et nous allions maintenant tout planter là ? C’était pour moi incompréhensible.

Il me fut impossible d’arracher une parole de plus à mon compagnon jusqu’à notre retour à la maison de l’entraîneur. Le colonel et l’inspecteur nous attendaient dans le salon.

— Mon ami et moi, nous rentrons à Londres par le train de minuit, dit Holmes. Nous venons de faire une charmante petite promenade, et cet air pur de Dartmoor est vraiment délicieux à respirer.

L’inspecteur ouvrit de grands yeux, et le colonel esquissa un sourire ironique.

— Ainsi donc vous désespérez d’arrêter l’assassin du pauvre Straker ? demanda-t-il.

Holmes haussa les épaules :

— Nous nous heurtons certainement à des difficultés sérieuses, dit-il. J’ai cependant bon espoir de voir votre cheval partir mardi, et je vous demande de tenir votre jockey tout prêt… Pourrais-je avoir une photographie de John Straker ?

L’inspecteur prit une enveloppe dans sa poche et la tendit à Holmes.

— Mon cher Gregory, vous prévenez tous mes désirs. Voulez-vous être assez aimable pour m’attendre un instant ? J’aurais une question à poser à la servante.

— Je dois avouer que votre amateur de Londres ne répond guère à mon attente, dit le colonel Ross d’un air de mauvaise humeur, dès qu’Holmes fut sorti, et je ne vois pas que nous soyons beaucoup plus avancés qu’avant.

— Dans tous les cas, fis-je, vous avez l’assurance que votre cheval partira.

— Oui, j’ai son assurance, repartit le colonel en haussant les épaules ; je préférerais avoir le cheval.

J’allais prendre la défense de mon ami, lorsque celui-ci rentra.

— Eh bien ! messieurs, dit-il, me voilà prêt à partir pour Tavistock.

Un des garçons d’écurie tenait la portière de la voiture ouverte. Au moment d’y monter, Holmes sembla frappé d’une idée subite, et prenant le lad par le bras :

— Vous avez là, dans le paddock, quelques moutons, lui dit-il ; qui est-ce qui en prend soin ?

— C’est moi, monsieur.

— N’avez-vous pas remarqué parmi eux quelque chose d’extraordinaire, ces jours-ci ?

— Mon Dieu, monsieur, pas grand’chose, si ce n’est qu’il y en a trois qui sont tombés boiteux.

Je vis que Sherlock Holmes était parfaitement satisfait de cette réponse, car il se mit à rire en dedans et en se frottant les mains.

— Bien visé, Watson, en plein dans le noir, dit-il en me pinçant le bras. Gregory, permettez-moi d’appeler votre attention sur cette épidémie bizarre sur les moutons… Allez, cocher !

Le colonel témoignait clairement par l’expression de son visage de la pauvre opinion que les talents de mon compagnon continuaient à lui produire ; mais je vis, à la figure de l’inspecteur, que cette dernière observation l’avait sérieusement intrigué.

— Vous considérez cela comme une chose importante ? demanda-t-il.

— Très importante.

— Y a-t-il quelque autre point sur lequel vous désireriez attirer mon attention ?

— Sur la manière étrange dont le chien s’est comporté la nuit du meurtre.

— Mais le chien n’a rien fait.

— C’est précisément là ce qui est étrange, répondit Holmes.

. . . . . . . . . . . . . . . . . .

Quatre jours plus tard, Sherlock Holmes et moi, nous prenions encore le train, pour aller cette fois à Winchester, assister à la grande course du Wessex Cup. Le colonel Ross nous attendait devant la gare, ainsi que cela avait été convenu, et il nous fit monter dans sa voiture pour nous mener au champ de courses, situé en dehors de la ville. Sa figure était sérieuse et ses manières plus que froides.

— Je n’ai pas aperçu trace de mon cheval, dit-il.

— Je pense que vous l’auriez reconnu si vous l’aviez vu ? demanda Holmes.

Le colonel s’emporta :

— Voilà vingt ans que je m’occupe de courses, et c’est la première fois qu’on ose m’adresser une pareille question ! Un enfant reconnaîtrait Silver Blaze à l’étoile blanche qu’il porte au front et à sa balzane antérieure !

— Comment est la cote ?

— Eh bien, c’est là ce qui est étrange ! Vous auriez pu avoir mon cheval hier à quinze contre un ; mais la cote baisse de plus en plus, et maintenant c’est à peine si on le donne à trois.

— Hum ! murmura Holmes. Il y a quelqu’un qui sait à quoi s’en tenir, c’est clair.

Au moment où la voiture entrait dans l’enceinte et se rangeait en face des tribunes, je jetai un coup d’œil sur le programme.

Le voici :

WESSEX PLATE : poule de 1 250 francs (moitié forfait) ajoutée à un prix de 25 000 francs, pour chevaux de quatre et cinq ans. — 7 500 francs au second ; — 5 000 francs au troisième. — Nouvelle piste, 2 400 mètres.


Nos NOMS
des
Propriétaires.
NOMS
des
Chevaux.
COULEURS
1. M. Heath Newton. The Negro . Casaque giroflée, toque rouge.
2. Colonel Wardlaw . Pugilist . . . . Casaque bleue et blanche, toque rose.
3. Lord Backwater . Desborough. Casaque blanche, manche et toque jaunes.
4. Colonel Ross . . . . Silver Blaze. Casaque rouge, toque noire.
5. Duc de Balmoral . Iris. . . . Casaque rayée jaune et noir, toque idem.
6. Lord Singleford . Rasper . . . Casaque blanche, manches noires, toque amarante.


— J’ai retiré mon second cheval, me fiant entièrement à votre promesse, dit le colonel… Mais qu’est-ce que je vois ? Silver Blaze favori !

— Quatre contre cinq Silver Blaze ! hurlait-on dans le ring ; quatre contre cinq Silver Blaze ! trois contre un Desborough ! cinq contre un le champ !

— Les numéros sont déjà affichés ! m’écriai-je. Les six chevaux partent !

— Tous les six ! Mais mon cheval part aussi ! dit le colonel au paroxysme de l’agitation. Cependant je ne le vois pas, mes couleurs ne sont pas là !

— Il n’y a que cinq chevaux qui soient sortis du pesage, ce doit être lui qui arrive maintenant !

Comme je disais ces mots, un splendide cheval bai entrait sur la piste et prenait son galop d’essai : il portait les couleurs bien connues du colonel Ross.

— Mais ce n’est pas mon cheval ! s’écria avec désespoir le propriétaire ; celui-ci n’a pas un seul poil blanc sur le corps ! Qu’est-ce que vous avez fait là, monsieur Holmes !

— Allons, allons, voyons seulement comment il se comportera, répondit mon ami avec le plus grand sang-froid, — Pendant quelques minutes, il regarda à travers ma lorgnette : — Parfait, départ excellent ! cria-t-il tout à coup… puis un peu après : — Les voilà ! ils arrivent au tournant !

De la voiture nous étions merveilleusement placés pour surveiller la ligne droite. Les six chevaux galopaient alors sous un mouchoir, mais, à la distance, la casaque blanche et jaune de l’écurie Capleton se montrait en tête ; cependant, avant d’arriver à notre hauteur, Desborough, qui avait déjà fait son effort, était battu, et le cheval du colonel, traversant le peloton comme une balle, passait le poteau à six bonnes longueurs devant lui, Iris, au duc de Balmoral, mauvais troisième.

— Quoi qu’il en soit, j’ai gagné la course, articula péniblement le colonel Ross, en passant la main sur son front, mais j’avoue que je n’y comprends absolument rien. Voyons, monsieur Holmes, ne trouvez-vous pas que le mystère ait duré assez longtemps ?

— Certainement, colonel, et je suis prêt à tout vous expliquer ; mais traversons d’abord la piste et allons examiner le cheval. Le voici, continua-t-il, tandis que nous nous frayons un passage pour pénétrer dans l’enceinte réservée aux propriétaires et à leurs amis. Vous n’avez qu’à laver sa tête et son membre antérieur avec de l’esprit-de-vin, et vous retrouverez votre vieux Silver Blaze tel que vous l’avez toujours connu.

— Et dire que je n’avais pas songé à cela ! C’est renversant !

— Je l’ai retrouvé entre les mains d’un maquignon, et j’ai pris la liberté de le laisser courir dans l’état où il était.

— Mon cher monsieur, tout ce que vous avez fait est merveilleux ! L’animal paraît être dans une condition splendide ; il n’a jamais mieux couru de sa vie. Je vous dois un million d’excuses pour avoir douté de votre talent. Quel service vous m’avez rendu en retrouvant mon cheval ! Maintenant, vous m’en rendriez un bien plus grand encore si vous pouviez mettre la main sur l’assassin de John Straker.

— C’est déjà fait, prononça Holmes avec calme.

Le colonel et moi, nous le regardâmes tous les deux avec la même stupéfaction :

— Vous le tenez ? Où est-il, alors ?

— Il est ici.

— Ici ? où ?

— Près de moi en ce moment.

Le colonel devint tout rouge de colère :

— Je reconnais parfaitement que je vous dois beaucoup, monsieur Holmes, dit-il ; mais faut-il considérer ce que vous venez de dire comme une détestable plaisanterie, ou comme une insulte personnelle ?

Sherlock Holmes éclata de rire : — Je vous prie de croire, colonel, que je n’ai pas songé un instant à vous considérer comme ayant participé au crime ; le véritable assassin est là, juste derrière vous.

Il recula d’un pas et passa la main sur l’encolure luisante du pur-sang.

— Quoi ! le cheval ? nous écriâmes-nous ensemble, le colonel et moi.

— Oui, le cheval ; seulement je dois alléguer, comme circonstance atténuante en sa faveur, qu’il se trouvait dans le cas de légitime défense, et que John Straker était un misérable, absolument indigne de votre confiance. — Mais j’entends la cloche, et, comme j’ai un peu d’argent engagé dans la course qui vient, permettez-moi d’attendre un moment plus propice pour vous donner des explications détaillées.


. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .


Nous eûmes le soir, pour revenir à Londres, un compartiment réservé, et, grâce à Sherlock Holmes, le voyage dut paraître aussi court au colonel Ross qu’il le parut à moi-même ; nous étions suspendus à ses lèvres pendant qu’il nous racontait les événements dont le Dartmoor avait été le théâtre, ce lundi soir, et qu’il nous expliquait comment il avait réussi à les éclaircir.

— Je dois avouer, nous dit-il, que toutes les hypothèses que j’avais pu formuler d’après les journaux étaient absolument erronées. Et, cependant, j’aurais pu trouver là des indications très précises, si les points importants n’avaient pas été noyés dans une foule de détails superflus. Je partis donc pour le Devonshire avec la conviction que Fitzroy Simpson était le vrai coupable, tout en me rendant bien compte que les charges qui pesaient sur lui n’étaient, en aucune façon, décisives.

C’est en voiture, au moment d’arriver à la maison de l’entraîneur, que cette particularité du carry, avec lequel on avait assaisonné le mouton, me frappa tout d’un coup comme étant d’une importance capitale. Vous vous rappelez, peut-être, que j’étais absorbé au point d’être resté dans la voiture, après que vous en étiez tous descendus ; c’est que je me demandais à moi-même comment j’avais bien pu négliger une indication aussi importante.

— J’avoue, dit le colonel, que, même à présent, je ne vois pas bien en quoi cela pouvait vous servir.

— Ç’a été le premier anneau qui m’a permis de reconstituer ensuite toute la chaîne des faits. L’opium en poudre a une saveur bien prononcée ; l’arôme n’en est pas désagréable, mais est néanmoins parfaitement perceptible. Si on en mettait dans un ragoût ordinaire, celui qui en mangerait s’en apercevrait et, sans aucun doute, laisserait là le plat. Le carry se trouve justement être le condiment qui permet de déguiser le goût de l’opium. Or, il était impossible d’admettre qu’un étranger, comme Fitzroy Simpson, ait trouvé le moyen de faire servir du carry à la table de l’entraîneur précisément ce soir-là ; comment, d’un autre côté, supposer qu’il y ait eu simplement coïncidence, et que Simpson ait eu la bonne fortune d’arriver avec son opium le jour même où ce narcotique devait passer inaperçu, grâce à la nature du plat servi? C’était inadmissible. Simpson se trouvait, par là même, hors de cause, et mon attention devait se reporter tout entière sur Straker et sur sa femme, les deux seules personnes qui aient été à même de faire entrer dans le menu de leur dîner ce carry de mouton. L’opium avait été versé après que le repas du garçon d’écurie avait été mis à part, puisque tous ceux qui ont mangé du même plat n’en ont éprouvé aucun effet fâcheux. Qui donc avait pu faire le coup sans que la servante s’en soit aperçue ?

Avant d’élucider cette question, j’avais été mis en éveil par le silence du chien ; car une déduction qui se confirme en amène forcément une autre. L’incident Simpson m’avait appris qu’il y avait un chien de garde dans l’écurie, et cependant plus tard, quoique quelqu’un y fût entré et eût emmené le cheval, ce chien n’avait pas aboyé assez fort pour éveiller les deux lads qui couchaient dans le grenier. Évidemment, le visiteur nocturne était quelqu’un que l’animal connaissait très bien.

Ma conviction était donc déjà faite aux trois quarts ; c’était John Straker qui était allé à l’écurie au milieu de la nuit et qui en avait fait sortir Silver Blaze. Quel avait pu être son mobile ? Un mobile malhonnête sans aucun doute, puisqu’il avait cru nécessaire d’endormir son garçon d’écurie. Et cependant je me perdais en conjectures sur l’acte même qu’il avait voulu commettre. Nous savons que bien souvent des entraîneurs ont empoché des sommes considérables en pariant par l’intermédiaire d’hommes de paille contre leurs propres chevaux et en employant ensuite une ruse quelconque pour empêcher ceux-ci de gagner ; tantôt c’était un jockey qui tirait le cheval, tantôt on se servait de procédés plus sûrs et plus subtils. Lequel avait été choisi dans le cas présent ? Je me pris à espérer que le contenu des poches de l’entraîneur me mettrait sur la voie.

C’est ce qui est arrivé. Vous n’avez certainement pas oublié le singulier couteau que le cadavre tenait encore dans la main quand on l’a retrouvé, un couteau qu’aucun homme dans son bon sens n’aurait eu l’idée de prendre comme arme. Ainsi que nous l’a dit le docteur Watson, cette lame est d’une espèce toute particulière, et on l’emploie pour une des opérations chirurgicales les plus délicates. C’était, en effet, à une bien délicate opération qu’elle devait servir cette nuit-là. Vous savez évidemment, colonel, avec votre grande expérience de tout ce qui concerne les chevaux, qu’il est possible d’atteindre sous la peau du jarret le tendon qui s’y trouve et d’y faire une légère incision sans laisser la moindre trace de la chose ; après cela le cheval manifestera une légère boiterie, mais on la mettra sur le compte d’un effort qu’il se sera donné à l’exercice, ou bien d’une atteinte de rhumatisme sans jamais songer un instant qu’elle puisse être le résultat d’un acte criminel.

— Quelle infecte canaille ! s’exclama le colonel.

— Voilà ce que comptait faire John Straker quand il a emmené le cheval dans la lande. Il était en effet absolument nécessaire de pratiquer l’opération hors de l’écurie ; car un animal aussi plein de sang que Silver Blaze eût certainement fait un tapage effroyable en sentant pénétrer la pointe du couteau, et il aurait ainsi réveillé le dormeur le plus endurci.

— Aveugle que j’ai été ! s’écria le colonel. C’est évidemment pour cela qu’il avait emporté un bout de bougie et qu’il s’est servi de l’allumette que vous avez retrouvée ?

— Sans aucun doute. Mais, outre les procédés employés pour commettre ce crime, j’ai été assez heureux, — en examinant les papiers contenus dans les poches, — pour découvrir les motifs mêmes qui l’ont déterminé. Vous savez comme tout le monde, colonel, qu’on n’a pas l’habitude de porter sur soi les factures d’un autre ; nous avons en général bien assez de mal à payer celles qui nous concernent. J’ai donc pensé immédiatement que Straker avait une vie organisée en partie double, et qu’il se trouvait à la tête d’un second ménage. La nature de cette facture prouvait qu’il y avait une femme sous roche, et même une femme très portée à la dépense. Quelque généreux que vous puissiez être vis-à-vis des gens qui sont à votre service, il est peu probable qu’ils gagnent assez d’argent pour être en mesure de payer à leurs femmes des robes de mille francs. Sans en avoir l’air, j’ai interrogé Mrs. Straker sur la robe en question, et une fois certain qu’elle ne l’avait jamais eue en sa possession, je pris note de l’adresse de la couturière, convaincu qu’en lui montrant la photographie de Straker, je serais aussitôt renseigné sur la véritable personnalité du mystérieux Darbyshire.

Dès lors, tout était expliqué. Straker avait conduit le cheval dans un creux où la lumière de sa bougie ne pouvait être aperçue des environs. Il lui arriva par hasard de trouver la cravate que Simpson avait laissée tomber dans sa fuite, et il la ramassa, comptant peut-être s’en servir pour entraver la jambe de Silver Blaze. Arrivé à l’endroit qu’il avait choisi, il avait enflammé son allumette tout en passant derrière le cheval ; celui-ci, effrayé de cette clarté subite, — sentant de plus, grâce à cet instinct étrange que possèdent les animaux, qu’on nourrissait contre lui quelque mauvais dessein, — bondit, et d’une ruade fracassa la tête de Straker. En tombant, l’entraîneur se fit avec le couteau qu’il tenait à la main une estafilade à la cuisse ; car, en dépit de la pluie, il s’était déjà débarrassé de son manteau afin d’être plus libre pour mener à bien son petit travail. Tout cela ne vous paraît-il pas clair ?

— C’est merveilleux, s’écria le colonel, merveilleux ! On jurerait que vous y étiez !

— Mon coup final fut, je l’avoue, un coup de maître. Il me vint à l’idée qu’un homme aussi malin que Straker n’avait pas dû risquer cette délicate opération au tendon sans s’être fait la main auparavant. Mais sur quoi ? J’aperçus tout à coup les moutons, et c’est alors que je posai au lad une question à laquelle il me répondit de façon à confirmer toutes mes suppositions. J’avoue que j’en restai moi-même fort ébahi.

— Vous avez tout admirablement éclairci, monsieur Holmes.

— À mon retour à Londres, je passai chez la couturière, qui reconnut immédiatement la photographie que je lui présentais comme étant celle d’un de ses meilleurs clients, nommé Darbyshire dont la femme, très élégante, témoignait des goûts les plus dispendieux. C’est certainement cette femme qui a plongé Straker jusqu’au cou dans les dettes et l’a ainsi amené à entreprendre sa criminelle tentative.

— Vous nous avez tout bien expliqué, moins une chose, remarqua le colonel. Qu’était devenu le cheval ?

— Ah ! le cheval ?… Eh bien ! il s’était échappé et un de vos voisins en a pris soin. Prononçons, si vous le voulez bien, une amnistie pleine et entière en sa faveur ; cela vaudra mieux, je crois. — Mais nous voici, il me semble, à Clapham Junction et dans moins de dix minutes nous serons arrivés à Victoria. Si vous voulez nous faire le plaisir de venir fumer un cigare chez nous, colonel, je me mets à votre entière disposition pour vous donner tous les détails qui pourraient encore vous intéresser.

LE DOCUMENT VOLÉ


Le mois de juillet qui suivit mon mariage fut marqué pour moi par trois affaires graves dans lesquelles j’eus le privilège de collaborer avec Sherlock Holmes et de pouvoir étudier ses méthodes. La première de ces affaires devra être encore pendant des années tenue secrète, tant à cause de son importance qu’à cause des grandes familles qui y ont été mêlées. Et, cependant, jamais Holmes n’avait aussi clairement fait ressortir la valeur de ses procédés d’analyse, ni aussi profondément impressionné les personnes qui lui furent associées. J’ai encore le compte rendu presque complet de l’entretien dans lequel il démontra l’évidence des faits à MM. Dubuque, de la police parisienne, et Fritz von Waldbaum, le spécialiste bien connu de Dantzig, lesquels avaient tous deux épuisé leur énergie en des démarches parfaitement inutiles. Mais le xxe siècle sera à son déclin avant que l’histoire puisse être publiée sans inconvénient.

En attendant, je passe à l’affaire qui se trouve avoir le numéro deux dans mes notes. Elle semblait, au début, se rattacher aux intérêts généraux du pays, et elle s’est compliquée d’incidents qui lui donnent un caractère absolument unique.

Au cours de mes études, j’avais été intimement lié avec un jeune homme, du nom de Percy Phelps, qui était à peu près de mon âge, bien qu’il eût sur moi l’avance de deux classes. C’était un très brillant élève ; il remportait tous les prix, et finalement il obtint une bourse qui lui permit d’aller poursuivre à Cambridge sa carrière triomphale. Il était, je me le rappelle, extrêmement bien apparenté et, quoique nous ne fussions que des enfants, nous savions tous que sa mère était la sœur de lord Holdhurst, le grand politicien conservateur. Cette alliance ne lui avait guère servi à la pension ; car, entre camarades, il semblait au contraire qu’il y eût quelque chose de piquant à le taquiner, en récréation, et à lui lancer la balle dans les jambes quand on jouait au cricket. Ce fut bien différent lorsqu’il entra dans le monde. J’appris que son mérite, joint à l’influence dont il disposait, lui avait valu au Foreign Office une bonne situation ; mais je l’oubliai bientôt jusqu’au jour où la lettre suivante me rappela son existence :
« Briarbrae, Woking.
« Mon cher Watson,

« Je ne doute pas que vous vous souveniez de « Têtard » Phelps, qui était en troisième quand vous étiez, vous, en cinquième. Il est possible aussi que vous ayez su comment, grâce au crédit de mon oncle, j’obtins un poste aux Affaires étrangères, poste de confiance et d’honneur, s’il en fût, jusqu’à l’épouvantable catastrophe qui est venue tout à coup briser ma carrière.

« Inutile d’écrire ici les détails de ce terrible événement ; mais, au cas où vous accéderiez à ma requête, je vous les conterai moi-même. Je sors à peine d’une période de neuf semaines de fièvre cérébrale, je suis extrêmement faible. Croyez-vous possible d’amener votre ami, M. Holmes, à venir me voir ? Je serais très désireux d’avoir son avis sur l’affaire qui me concerne, quoique les autorités m’affirment qu’il n’y a plus rien à tenter. Tâchez donc de me l’amener, et le plus tôt possible. Cette incertitude me tue ; les minutes sont pour moi des heures de cruel supplice.

« Dites à Holmes que, si je ne l’ai point consulté plus tôt, ce n’est pas faute d’apprécier ses talents, mais bien parce que je n’ai pas eu la tête à moi depuis que le coup m’a frappé. J’y vois clair maintenant, quoique je n’ose pas trop y penser, de peur d’une rechute. Je suis si faible encore, que, vous le voyez, j’ai dû dicter cette lettre. Encore une fois, tâchez de l’amener.

« Votre ancien camarade,
« Percy Phelps. »


Cette lettre, ces supplications touchant Holmes m’émurent à tel point que j’aurais fait l’impossible pour satisfaire mon ancien camarade ; mais, en somme, je savais que Holmes aimait trop son métier pour ne pas donner volontiers son concours à un client dans la peine ; ma femme fut, comme moi, d’avis qu’il n’y avait pas un instant à perdre et, environ une heure avant le déjeuner, je me retrouvais une fois de plus dans la maison bien connue de Baker Street.

Holmes, enveloppé dans une robe de chambre, était assis à sa table d’expériences et surveillait attentivement une analyse chimique. Une cornue bouillait à grand bruit dans la flamme bleue d’une lampe de Bunsen et les résultats de la distillation se condensaient dans un récipient de la valeur de deux litres. À peine mon ami me regarda-t-il quand j’entrai ; moi, comprenant que l’expérience devait être importante, je m’assis dans un fauteuil et j’attendis. Il trempa sa pipette de verre dans plusieurs fioles, puisant quelques gouttes de chacune, et, finalement, posa sur la table une éprouvette contenant une certaine solution. Il tenait dans sa main droite une bande de papier-tournesol.

— Vous arrivez au moment décisif, Watson, dit-il. Si ce papier reste bleu, tout va bien. S’il devient rouge, il y va de la vie d’un homme.

Il plongea son papier dans l’éprouvette, et le papier devint immédiatement d’un rouge terne et sale.

— Hum ! je le pensais bien, fit-il. Je suis à vous dans un instant, Watson. Vous trouverez du tabac dans la pantoufle persane.

Revenu à son pupitre, il griffonna plusieurs télégrammes, qu’il remit à un domestique. Puis il se laissa tomber sur un siège en face de moi, et, relevant ses genoux maigres et osseux, il les enlaça de ses mains.

— Un petit crime bien banal, fit-il. Vous m’apportez quelque chose de mieux, j’imagine. De quoi s’agit-il ?

Je lui tendis la lettre ; il la lut avec la plus vive attention.

— Elle ne nous dit pas grand’chose, hein ? remarqua-t-il en me la rendant.

— Assurément, non.

— Et, pourtant, l’écriture est intéressante.

— Mais ce n’est point la propre écriture de Phelps.

— Précisément, c’est une écriture de femme.

— Non, d’homme, m’écriai-je.

— Non, de femme ; et d’une femme d’une énergie rare. Voyez-vous, au début d’une enquête, il n’est pas indifférent de savoir que votre client est en relations étroites avec une personne qui, en bien ou en mal, a une nature exceptionnelle. Ma curiosité est déjà éveillée. Si vous êtes prêt, nous allons partir tout de suite pour Woking afin de voir et le diplomate dans l’embarras et la dame à laquelle il dicte ses lettres.

Nous fûmes assez heureux pour trouver un train en partance à la gare de Waterloo ; moins d’une heure après, nous arrivions au milieu des bois de sapins et de bruyères de Woking et, quelques instants plus tard, à Briarbrae même : c’était une grande maison isolée, se dressant au milieu de vastes propriétés, à quelques minutes de marche de la station. Ayant fait passer nos cartes, nous fûmes introduits dans un salon meublé avec élégance, où nous rejoignit bientôt un homme assez fort, qui nous accueillit avec beaucoup d’affabilité. Il paraissait avoir plutôt quarante ans que trente ; mais ses joues étaient si rouges et son regard si gai qu’il donnait encore l’impression d’un grand garçon bien nourri et fort malicieux.

— Comme je suis content que vous soyez venus ! dit-il en nous serrant les mains avec effusion. Percy nous a demandés toute la matinée. Ah ! le pauvre ami, il se cramponne au moindre fil. Son père et sa mère m’ont prié de vous recevoir, messieurs, car le seul récit des événements est trop pénible pour eux.

— Nous n’avons eu encore aucun détail, observa Holmes. Je m’aperçois que vous n’êtes pas vous-même de la famille…

Notre interlocuteur parut surpris et, baissant les yeux, il se prit à rire.

— Je vous ai cru sorcier un moment, dit-il ; mais je m’aperçois que vous avez simplement vu les initiales J. H. sur mon médaillon. Joseph Harrisson est mon nom ; et, comme Percy va épouser ma sœur Annie, je lui serai au moins allié. Vous trouverez ma sœur dans la chambre de Percy, car elle le soigne comme un enfant depuis deux mois. Peut-être vaut-il mieux que nous entrions tout de suite, car je sais combien il est impatient.

La chambre dans laquelle nous fûmes introduits, de plain-pied avec le salon, était meublée partie comme un boudoir, partie comme une chambre à coucher, avec des fleurs gracieusement arrangées dans tous les coins. Un jeune homme, très pâle, très usé, était étendu sur un sofa, près de la fenêtre ouverte par laquelle entraient des parfums exquis du jardin et l’air embaumé de l’été. Une femme se tenait assise auprès de lui ; toute rose, à notre entrée, elle demanda :

— Je me retire, Percy ?

Il lui serra la main pour la retenir et :

— Comment allez-vous, Watson, me dit-il avec cordialité. Je ne vous aurais jamais reconnu sous cette moustache ; vous ne m’auriez pas reconnu davantage, je suppose. Monsieur, je pense, est votre célèbre ami, M. Sherlock Holmes ?

Je présentai Holmes en quelques mots et nous nous assîmes tous deux. Notre introducteur nous avait quittés ; mais sa sœur était restée, la main dans celle du malade. C’était une femme qui ne pouvait pas passer inaperçue, un peu trop petite et trop épaisse peut-être, mais avec un joli teint olivâtre, des yeux à l’italienne, grands et sombres, une chevelure opulente d’un beau noir. Ses couleurs fraîches, par contraste, faisaient paraître la figure pâle de son ami d’autant plus morne et fatiguée.

— Je voudrais ne pas vous faire perdre votre temps, dit Percy Phelps, en se soulevant sur le sofa. J’entrerai donc en matière sans autre préambule.

J’étais, monsieur Holmes, un homme heureux, un homme qui réussit et, à la veille de me marier, lorsqu’un malheur soudain et terrible vint ruiner mon avenir.

J’étais, comme Watson a dû vous le dire, aux Affaires étrangères ; grâce à l’influence de mon oncle lord Holdhurst, je m’élevai rapidement à une situation exceptionnelle. Quand mon oncle devint ministre, il me donna plusieurs missions importantes ; et, comme je les conduisis toujours à bonne fin, il en vint à avoir toute confiance dans mon talent et dans mon tact.

Il y a environ dix semaines, — pour être plus précis, c’était le 23 mai, — il m’appela dans son cabinet, et après m’avoir félicité de mes succès, il m’annonça qu’il avait à me charger d’une nouvelle et grave mission. « Ceci, me dit-il, en tirant de son bureau un rouleau de papier, est l’original de ce traité secret entre l’Angleterre et l’Italie dont, j’ai regret à le dire, quelque bruit a déjà circulé dans la presse. Il est d’une importance extrême qu’il n’en puisse plus rien transpirer. Les ambassades de France et de Russie donneraient une somme considérable pour connaître le contenu de ces papiers. Ceux-ci ne quitteraient point mon tiroir, certes, n’était qu’il me faut absolument les faire copier. Vous avez un meuble qui ferme à clef dans votre bureau ?

« — Oui, monsieur.

« — Alors, prenez le traité, et mettez-le sous clef. Je vais donner des ordres pour que vous puissiez rester quand les autres seront partis, de manière à ce que vous fassiez cette copie à votre aise, sans crainte d’être surveillé. Lorsque vous aurez fini, enfermez ensemble l’original et l’expédition : vous me les remettrez à moi-même, demain matin. »

Je pris les papiers, et…

— Un instant, je vous prie, dit Holmes. Étiez-vous seuls, pendant cette conversation ?

— Absolument seuls.

— Dans une pièce très vaste ?

— Environ dix mètres de côté.

— Vous vous teniez au milieu ?

— Oui, à peu près.

— Et parlant bas ?

— Oh ! la voix de mon oncle est toujours extrêmement basse ; et, moi, je n’eus presque rien à dire.

— Je vous remercie, fit Holmes, en fermant les yeux. Veuillez poursuivre.

— Je fis exactement ce qui m’avait été indiqué. J’attendis que les autres attachés fussent partis. L’un d’eux, mon voisin, Charles Gorot, avait à terminer quelques travaux en retard ; je le laissai et sortis pour dîner ; à mon retour, il n’était plus là. Or, j’avais le souci de faire rapidement mon ouvrage, d’autant que, Joseph — M. Harrisson, que vous avez vu tout à l’heure — étant en ville et devant retourner à Woking par le train de onze heures, je désirais, si possible, repartir avec lui.

En examinant le traité, je reconnus tout de suite que mon oncle n’avait en rien exagéré son importance ; sans entrer dans les détails, je puis bien dire qu’il définissait le rôle de la Grande-Bretagne envers la Triple Alliance et qu’il esquissait la politique que ce pays aurait à suivre dans le cas où la flotte française viendrait à prendre une supériorité notoire sur la flotte italienne dans la Méditerranée. Les questions visées étaient d’ordre purement naval. Au bas, figuraient les paraphes des hauts fonctionnaires chargés de signer la convention.

Après un rapide coup d’œil, sans tarder, je me mis à ma tâche d’expéditionnaire.

C’était un document étendu, écrit en français, et comprenant vingt-six articles distincts. J’allais aussi vite que je pouvais ; mais à neuf heures je n’avais encore fait que huit articles et il me parut bien évident que je manquerais mon train. J’avais envie de dormir ; je me sentais la tête lourde : l’effet du dîner sans doute, et aussi la suite d’une longue journée de travail. Une tasse de café m’eût éclairer les idées. Sachez qu’un gardien de bureau reste toute la nuit dans une petite loge, au pied de l’escalier, et qu’il a l’habitude de faire du café sur sa lampe à esprit-de-vin pour les fonctionnaires qui peuvent avoir des travaux extraordinaires. Je sonnai donc.

« Ce fut, à mon grand étonnement, une femme qui répondit à mon appel, une femme grosse, commune, déjà âgée, avec un tablier. Elle expliqua qu’elle était la femme du gardien, que c’était elle qui faisait le ménage ; je lui donnai l’ordre de m’apporter du café.

« Je transcrivis encore deux articles ; puis, me sentant de plus en plus assoupi, je me levai et fis quelques pas dans la pièce pour me dégourdir les jambes. Mon café ne venait point. Voulant savoir quelle pouvait être la cause du retard, j’ouvris la porte et j’allai jusqu’au bout du couloir étroit et faiblement éclairé, qui était, en effet, la seule issue de la pièce dans laquelle j’avais travaillé. Il se terminait par un escalier tournant qui menait en bas, à la loge du garçon donnant dans un vestibule. À mi-hauteur de cet escalier est un petit palier, avec un autre corridor venant y tomber à angle droit. Celui-ci mène, par un second petit escalier, à une porte de service ; elle sert aux domestiques, et quelquefois, comme raccourci, à des attachés qui viennent de Charles Street.

« Il y a grand intérêt à vous faire observer ceci : c’est que je descendis l’escalier et que, dans le vestibule, je trouvai le garçon endormi sur son siège, pendant que sur la lampe à esprit-de-vin l’eau bouillait à soulever le couvercle du récipient. J’avais allongé le bras et j’allais secouer mon homme, qui dormait encore profondément quand une sonnette, au-dessus de sa tête, retentit bruyamment, et il s’éveilla en sursaut.

« — Monsieur Phelps ! dit-il en me regardant avec ahurissement.

« — Oui, je suis descendu voir si mon café était prêt.

« — J’étais, monsieur, en train de faire bouillir l’eau, quand je me suis endormi. »

Il me regarda ; puis, fixant la sonnette qui vibrait encore, ses yeux prirent une expression d’étonnement croissant.

« — Mais, si vous étiez ici, monsieur, qui donc a sonné ? demanda-t-il.

« — La sonnette ! Quelle sonnette est-ce ?

« — C’est la sonnette du cabinet dans lequel vous travailliez. »

Je restai figé sur place. Quelqu’un, alors, se trouvait donc dans cette pièce, sur la table de laquelle s’étalait mon précieux traité ! Comme un fou j’escaladai les marches, je franchis le corridor : personne dans le corridor, monsieur Holmes, personne dans la pièce ! Tout était exactement comme je l’avais laissé, si ce n’est que les papiers confiés à mes soins avaient été enlevés du pupitre sur lequel ils se trouvaient. La copie était là, l’original avait disparu.

Holmes se redressa dans son fauteuil et se frotta les mains. Je vis que le problème était de son goût.

— Et, alors, qu’avez-vous fait ? murmura-t-il.

— Je compris en une seconde que le voleur devait être venu par l’escalier communiquant avec la porte de service. S’il était entré par l’autre côté, je n’aurais pas manqué de le rencontrer.

— Êtes-vous bien sûr qu’il n’aurait pas pu rester caché un certain temps dans la pièce, ou dans ce corridor que vous avez précisément dit être assez obscur ?

— C’est tout à fait impossible. Une souris ne pourrait se dissimuler ni dans la pièce, ni dans le corridor ; il n’y a pas le moindre abri.

— Je vous remercie. Veuillez continuer.

— Le garçon de bureau, voyant, à ma pâleur soudaine, qu’il s’agissait d’une chose grave, m’avait suivi en haut. En un clin d’œil, nous nous précipitâmes dans le corridor et nous descendîmes en courant les marches qui conduisaient à Charles Street. Au bas, la porte était close, mais non fermée à clef ; nous l’ouvrîmes vivement et nous nous élançâmes dehors. Je me rappelle très nettement qu’à ce moment-là trois coups sonnèrent à l’horloge d’une église voisine : il était dix heures moins un quart.

— Ceci a une très grande importance, fit Holmes en prenant une note sur sa manchette.

— La nuit était très noire, il tombait une pluie fine et chaude. Il n’y avait personne dans Charles Street ; mais au bout dans Whitehall, la circulation était très active, comme à l’ordinaire. Nous courûmes le long du trottoir, tête nue, comme nous étions, et au coin opposé nous trouvâmes un policeman en faction.

« — Un vol vient d’être commis, m’écriai-je, haletant. Un document d’un prix immense a été dérobé au ministère des Affaires étrangères. Quelqu’un a-t-il passé par ici ?

« — Je suis là depuis un quart d’heure, monsieur ; une seule personne a passé pendant ce temps, une femme, grande, d’un certain âge, avec un châle de cachemire.

« — Oh ! ce n’est que ma femme, s’écria mon garçon de bureau. N’est-il passé aucune autre personne ?

« — Non.

« — Il faut alors que le voleur ait suivi l’autre direction. Et il me tirait par la manche.

Mais je n’étais pas convaincu, et les efforts qu’il faisait pour m’emmener accroissaient mes soupçons.

« — Quelle route cette femme a-t-elle suivie ? demandai-je.

« — Je n’en sais rien, monsieur. Je l’ai vue passer ; mais je n’avais pas de raison particulière de la surveiller. Elle semblait être pressée.

« — Combien y a-t-il de temps ?

« — Oh ! quelques minutes seulement.

« — Moins de cinq minutes.

« — Non ; mais il ne doit pas y avoir plus de cinq minutes.

« — Vous ne faites que perdre votre temps, monsieur, répéta le garçon, et chaque minute pour nous est précieuse. Croyez-en ma parole : ma vieille femme n’a rien à voir là-dedans. Descendons à l’autre bout de la rue. Si vous n’y allez point, j’y vais, moi. »

Et il s’éloigna en courant dans l’autre sens. Mais je fus sur ses talons en un instant, et, le prenant à mon tour par la manche :

« — Où demeurez-vous ?

« — N°16, Ivy Lane, Brixton, répondit-il. Mais ne vous laissez pas égarer sur une fausse piste, monsieur Phelps. Venez à l’autre bout de la rue, nous trouverons peut-être là quelque renseignement. »

En somme, il n’y avait rien à perdre à suivre cet avis. Avec le policeman, nous courûmes ; mais ce fut pour trouver la rue pleine d’animation, beaucoup de monde allant et venant, chacun très pressé de se mettre à l’abri de la pluie. Il n’y avait pas un seul flâneur, capable de nous dire qui avait passé.

Alors nous retournâmes au bureau, non sans visiter avec soin l’escalier et le couloir, mais inutilement. Le sol du corridor conduisant à ma pièce était recouvert d’une espèce de linoléum de ton clair, où l’on eût vu facilement une empreinte ; nous l’examinâmes avec attention ; pas la moindre trace de pas.

— Avait-il plu toute la soirée ?

— Oui, depuis sept heures.

— Comment se fait-il alors que la femme qui vint dans votre cabinet vers neuf heures n’ait pas laissé la trace de ses chaussures mouillées ?

— Je suis heureux que vous souleviez cette question qui me vint, en effet, à l’esprit au moment même ; mais sachez que les femmes de ménage ont l’habitude d’ôter leurs souliers dans la loge du gardien et de mettre des chaussons de lisière.

— C’est vrai. Aussi, bien que la soirée eût été pluvieuse, il n’y avait pas de traces. L’enchaînement de toutes ces circonstances est assurément d’un intérêt extraordinaire. Que fîtes-vous alors ?

— Nous examinâmes aussi la pièce. Il ne pouvait pas y avoir de porte secrète. Quant aux fenêtres, elles sont à dix mètres au-dessus du sol, et toutes deux étaient fermées en dedans. Le tapis qui recouvre le plancher rend tout soupçon de trappe impossible ; et le plafond, comme toujours, est blanchi à la chaux. Quel que puisse être l’individu qui a volé mes papiers, je parierais sur ma tête qu’il n’a pu entrer par la porte.

— Et quant à la cheminée ?…

— On ne s’en sert point ; il y a un poêle. Le cordon de sonnette pend juste à droite de mon pupitre ; celui qui l’a tiré a dû venir là tout droit. Mais pourquoi ce singulier voleur a-t-il tiré la sonnette ? Mystère !

— Oui, la chose est extraordinaire. Quelles furent vos premières démarches ? Vous avez, j’imagine, inspecté la pièce pour voir si l’intrus n’y aurait pas laissé quelque chose, un bout de cigare, un gant oublié, une épingle à cheveux, un objet quelconque ?

— Rien de semblable.

— Pas d’odeur ?

— Ah ! nous n’avons pas pensé à cela.

— Eh ! une odeur de tabac aurait eu pour nous une grosse importance, dans une enquête de ce genre.

— Je ne fume pas moi-même, et je pense que, s’il y avait eu une odeur de tabac, je l’aurais remarquée. Il n’y avait absolument aucun indice qui pût nous mettre sur la voie. Le seul fait incontestable était que la femme du gardien, Mme Tangey, avait quitté précipitamment la place. Le mari, ne pouvant donner aucune explication à ce sujet, se bornait à dire que c’était à peu près l’heure à laquelle sa femme rentre toujours chez elle. Le policeman et moi, nous fûmes d’avis que le mieux serait de s’emparer de cette femme avant qu’elle pût se défaire de ses papiers, à supposer qu’elle les eût.

L’alarme avait été donnée à Scotland Yard. M. Forbes, le détective, arriva tout de suite et prit l’affaire en mains, avec une grande énergie. Nous prîmes un hansom et, une demi-heure après, nous étions à l’adresse qui nous avait été indiquée. Une jeune femme ouvrit la porte, c’était la fille aînée de Mme Tangey. Sa mère n’était pas encore rentrée ; nous fûmes introduits, pour l’attendre, dans la chambre principale.

Environ dix minutes plus tard, on frappa un coup à la porte. Là, nous fîmes la seule faute sérieuse que j’aie à me reprocher. Au lieu d’ouvrir nous-mêmes, nous laissâmes faire la jeune fille ; mais le son de sa voix nous parvint distinctement :

« Mère, dit-elle, il y a là deux messieurs qui vous attendent. » Aussitôt nous entendîmes le bruit de pas précipités dans le couloir. Forbes ouvrit brusquement notre porte et tous les deux nous courûmes dans la pièce de derrière, qui était la cuisine. Mais la femme nous y avait devancés. Elle nous regarda en face, d’un air de défi ; puis, me reconnaissant tout à coup, elle prit une expression de profond étonnement.

— Mais n’est-ce point M. Phelps, du ministère ?

— Allons, allons, qui pensiez-vous que nous étions lorsque vous fuyiez devant nous en courant ? demanda mon compagnon.

— Je vous avais pris pour des huissiers. Nous avons eu quelques difficultés avec un fournisseur.

— Ce n’est pas suffisant, répliqua Forbes ; nous avons des raisons de croire que vous avez pris un papier important au ministère des Affaires étrangères et que vous êtes rentrée en courant pour en disposer. Vous allez venir avec nous à Scotland Yard pour que l’on vous fouille.

Ce fut en vain qu’elle protesta, qu’elle se défendit. Une voiture fut amenée, et nous partîmes tous les trois. Nous avions préalablement passé l’inspection de la cuisine pour voir si cette femme ne s’était pas défait des papiers pendant le moment où elle avait été seule ; mais il n’y avait ni cendres ni fragments de papier nulle part.

À notre arrivée à Scotland Yard, Mme Tangey fut aussitôt remise à une femme chargée de la visite. Je me sentais dans une inquiétude mortelle quand l’inspectrice revint avec son rapport : elle n’avait pas trouvé trace de nos papiers.

Alors, pour la première fois, je ressentis dans toute sa force l’horreur de ma situation. Jusque-là, j’avais eu à agir, et l’action avait engourdi ma pensée. J’étais si sûr de retrouver tout de suite le traité, que je n’avais pas osé m’arrêter aux conséquences d’un insuccès possible. Mais maintenant il n’y avait plus rien à tenter ; je pouvais rentrer en moi-même et me rendre compte de ma position. Elle était épouvantable. Watson peut vous dire à quel point jadis au collège j’étais déjà un garçon nerveux, susceptible, sensible à l’excès : question de tempérament. Je songeais à mon oncle, à ses collègues du Cabinet, à la honte que j’avais jetée sur lui, comme sur moi, comme sur tous ceux avec qui j’étais apparenté. Comment alléguer que j’étais victime d’un accident extraordinaire ? Il n’y a point d’excuse pour les accidents, lorsque des intérêts diplomatiques sont en jeu. J’étais perdu, honteusement perdu, sans espoir.

Je ne sais ce que je fis : je dois avoir eu un accès de fureur ; j’ai seulement le souvenir confus d’un groupe de fonctionnaires qui se pressaient autour de moi, s’efforçant de me calmer. L’un d’eux m’accompagna jusqu’à la station de Waterloo et me mit dans le train de Woking. Il eût peut-être fait toute la route avec moi si le docteur Perrier, mon voisin, ne se fût justement trouvé là pour prendre le même train. Le docteur, avec beaucoup de bonté, se chargea de moi ; et ce fut très heureux, car dans la gare de Woking, j’eus une attaque et, avant d’arriver à la maison, j’étais bel et bien fou furieux.

Vous pouvez imaginer ce qui se passa ici lorsque tous furent réveillés en sursaut par les appels du médecin et qu’ils me trouvèrent dans cet état. Cette pauvre Annie et ma mère eurent le cœur brisé. Le docteur Ferrier en avait appris assez du détective, à la station, pour pouvoir donner une idée de ce qui était arrivé ; son récit n’avait rien de consolant. Il était évident pour tout le monde que j’en avais pour longtemps d’être malade. Aussi Joseph fut-il expulsé de cette jolie chambre, qui fut transformée pour moi en infirmerie. C’est ici, monsieur Holmes, que je suis resté étendu pendant plus de neuf semaines, sans connaissance, délirant, le cerveau en fièvre. Sans miss Harrisson que voici, sans les soins du docteur, je ne vous parlerais pas en ce moment. C’est elle qui m’a soigné le jour ; une garde, après elle, me surveillait pendant la nuit ; car, dans mes accès de folie, j’étais capable de tout.

Lentement ma raison s’est éclaircie ; mais ce n’est que ces trois derniers jours que la mémoire m’est tout à fait revenue. Par moment, d’ailleurs, je suis fâché qu’elle me revienne.

Mon premier soin a été de télégraphier à M. Forbes, qui avait dirigé l’enquête. Il est venu et m’a affirmé que, malgré tous ses efforts, on n’avait pu découvrir aucune piste. Le garçon de bureau et sa femme ont été questionnés de toutes les façons sans que la lumière ait pu être faite. Les soupçons de la police se sont portés alors sur le jeune Gorot qui, vous vous le rappelez, sans doute, était ce soir-là demeuré après l’heure dans le bureau. Mais il n’y avait en réalité que deux choses contre lui : son nom français et le fait d’être resté en arrière. Or, je n’avais point commencé mon travail avant son départ ; et, d’un autre côté, les siens, pour être d’origine huguenote, n’en sont pas moins aussi Anglais de cœur et de caractère que vous et moi. On n’a rien trouvé qui permît de l’inculper en aucune mesure et l’affaire a été classée.

J’ai recours à vous, monsieur Holmes. Vous êtes ma dernière espérance. Si vous m’abandonnez, mon honneur, aussi bien que ma position, sont à jamais perdus…

Le malade se laissa retomber sur ses coussins, épuisé par ce long récit, tandis que sa garde lui versait un verre de quelque drogue réconfortante.

Holmes s’assit en silence, la tête rejetée en arrière et les yeux fermés. Son attitude pouvait paraître nonchalante à un étranger ; mais, pour moi, elle dénotait un effort intense de réflexion.

— Votre compte rendu a été si complet, dit-il enfin, que vous m’avez laissé peu de questions à vous poser. Il en est une, cependant, qui a la plus grande importance. Avez-vous dit à qui que ce soit que vous aviez cette tâche à remplir ?

— À personne.

— Pas même à miss Harrisson, par exemple ?

— Non. Je n’étais d’ailleurs pas revenu à Woking entre l’ordre donné et l’exécution de cet ordre.

— Et aucun des vôtres n’était par hasard allé vous voir ?

— Aucun.

— Quelques-uns d’entre eux connaissaient-ils le chemin qui conduit à votre cabinet ?

— Oh ! oui, tous ont eu l’occasion d’y venir.

— Pourtant, voyons, si vous n’avez rien dit à personne au sujet de ce traité, l’enquête manque de base !

— Je n’ai rien dit.

— Savez-vous quelque chose de votre homme de garde ?

— Rien, sinon que c’est un ancien soldat.

— Quel régiment ?

— Oh ! on me l’a dit… Les Cold stream Guards.

— Merci. Je ne doute pas d’obtenir de Forbes des détails. Les autorités officielles, pour ne pas savoir tirer parti des faits, n’en sont pas moins excellentes pour les réunir… Que la rose est donc une fleur ravissante !

Il passa de l’autre côté du canapé et s’avançant vers la fenêtre ouverte, il redressa la tige penchée d’une rose mousseuse, en s’extasiant sur le délicieux contraste du rouge et du vert. Il y avait là, pour moi, une particularité toute nouvelle de son caractère ; car, jamais auparavant, je ne l’avais vu témoigner d’un intérêt véritable pour les choses de la nature.

— Les fleurs me semblent être la raison de notre croyance intime en la bonté de la Providence, dit-il, le dos appuyé contre le volet. Nos facultés, nos désirs, notre nourriture, tout cela est réellement nécessaire à notre existence, tandis que la rose, c’est le superflu. Son parfum, sa couleur est le charme et non la condition de la vie. Il n’y a que la bonté qui donne le superflu et c’est pourquoi je répète que les fleurs prouvent la magnificence du Créateur.

Percy Phelps et son amie regardaient Holmes pendant ce discours ; la surprise et la désillusion se lisaient sur leurs figures. Lui restait plongé dans sa rêverie, la rose mousseuse entre les doigts.

Quelques minutes se passèrent ainsi ; puis la jeune fille rompit le silence :

— Voyez-vous, monsieur Holmes, un moyen quelconque de percer le mystère ? demanda-t-elle avec une nuance d’âpreté dans la voix.

— Oh ! le mystère !… reprit-il, comme s’il revenait brusquement aux réalités de la vie. Il serait absurde de nier que l’affaire est très obscure et très compliquée ; mais, je vous promets que je vais l’étudier et je vous ferai connaître les points qui m’auront frappé.

— Distinguez-vous une piste ?

— Vous m’en avez fourni sept ; mais il faut évidemment que je les contrôle avant de me prononcer sur leur valeur.

— Soupçonnez-vous quelqu’un ?

— Je me soupçonne moi-même…

— Comment ?

— Oui, d’arriver trop vite à des conclusions.

— Alors, allez vite à Londres les vérifier.

— Votre conseil est excellent, mademoiselle, dit Holmes en se levant. Je crois, en effet, Watson, que nous n’avons rien de mieux à faire. Mais monsieur Phelps, ne vous laissez pas aller à des espérances trompeuses. L’affaire est très embrouillée.

— J’aurai la fièvre jusqu’à ce que je vous aie revu, s’écria le jeune diplomate.

— Je reviendrai demain par le même train, mais il est plus que probable que mon rapport sera négatif.

— Que Dieu vous bénisse pour cette promesse de revenir. Je me sens revivre à la pensée que l’on agit. À propos, j’ai reçu une lettre de lord Holdhurst.

— Ah ! que disait-il ?

— Il a été froid, mais non pas dur. Je crois que cela tient à ma grave maladie… Il répète que l’affaire est de la plus haute importance, et il ajoute qu’aucune décision ne sera prise au sujet de mon avenir (c’est-à-dire, je pense, de ma démission), jusqu’à ce que ma santé soit rétablie, et que j’aie la possibilité de me réhabiliter.

— Bien, cela est raisonnable et prudent, dit Holmes. Venez, Watson ; nous avons devant nous, en ville, une bonne journée de travail.

M. Joseph Harrisson nous ramena à la gare et bientôt après, nous roulions dans le train de Portsmouth. Holmes, absorbé dans ses pensées, ouvrit à peine la bouche jusqu’à ce que nous eûmes dépassé l’embranchement de Clapham. Puis : « C’est une chose très curieuse que d’entrer dans Londres par l’une de ces lignes surélevées qui vous permettent, comme celle-ci, de voir au-dessous de soi les maisons. »

Je croyais à une plaisanterie ; car le spectacle était assez sordide. Mais il ne tarda pas à s’expliquer.

— Regardez ces gros pâtés de constructions isolées, se dressant au-dessus des autres toits, comme des îles de briques dans une mer couleur de plomb.

— Ce sont les écoles publiques.

— Des phares, mon garçon ; les phares de l’avenir ! Autant de capsules, contenant des centaines de petites graines brillantes, desquelles naîtra l’Angleterre plus sage et meilleure de demain… Je suppose que ce Phelps ne boit pas ?

— Je ne le crois pas.

— Ni moi ; mais nous sommes obligés de tenir compte de tout ce qui est seulement possible. Le pauvre diable est assurément engagé dans un bourbier profond et c’est une grosse question de savoir si nous pourrons jamais l’en tirer. Que pensez-vous de miss Harrisson ?

— C’est une jeune fille d’un caractère bien trempé.

— Oui ; mais une brave fille, ou je me trompe fort. Elle et son frère sont les deux seuls enfants d’un maître de forges, établi quelque part sur la route de Northumberland. Phelps lui fut fiancé lors d’un voyage, l’hiver dernier ; et elle est venue, escortée de son frère, pour être présentée à la famille. Alors s’est produite la catastrophe, et la jeune fille est restée pour soigner son amoureux, tandis que le frère, se trouvant très bien, ici, restait également. J’ai fait, vous le voyez, ma petite instruction. Aujourd’hui doit être un jour d’enquête sérieuse.

Je commençais :

— Mon métier…

— Oh ! si vous trouvez vos propres affaires plus intéressantes que les miennes… dit Holmes, avec quelque rudesse.

— J’allais dire, au contraire, que ma clientèle pourrait bien se passer de moi pendant un jour ou deux, attendu que c’est le plus mauvais moment de l’année.

— Parfait, dit-il, recouvrant sa bonne humeur. Nous allons donc suivre l’affaire ensemble. Il me semble que nous devrions commencer par voir Forbes. Il pourra probablement nous donner tous les détails dont nous avons besoin pour savoir par quel bout prendre les choses.

— Vous disiez que vous aviez une piste ?

— Oui, nous en avons plusieurs ; mais nous ne pouvons en apprécier la valeur qu’après un examen plus approfondi. Le crime le plus difficile à suivre, c’est celui qui n’a pas de but. Or, ce n’est pas le cas du nôtre. Qui est appelé à en bénéficier ? Il y a l’ambassadeur de France, il y a l’ambassadeur de Russie, il y a quiconque pourrait vendre un document à l’un ou à l’autre, et il y a lord Holdhurst.

— Lord Holdhurst !

— Sans doute. Il est des circonstances où un homme d’État peut ne pas regretter de voir un document détruit par accident.

— Mais pas un homme d’État d’une réputation aussi intacte que lord Holdhurst.

— La chose est possible, cependant, et cela suffit pour qu’elle ne soit pas à négliger. Nous irons aujourd’hui chez le noble lord et nous verrons ce qu’il a à nous dire. En attendant, j’ai déjà commencé mon enquête.

— Déjà ?

— Oui ; j’ai envoyé des dépêches, de la station de Woking, à chacun des journaux du soir de Londres. Cet avis paraîtra dans tous.

Et il me tendait une feuille, arrachée de son carnet, sur laquelle on lisait ceci, écrit au crayon :

« Dix livres sterling de récompense. — On demande le numéro du fiacre qui déposa un voyageur à la porte ou non loin de la porte du ministère des Affaires étrangères, dans Charles Street, à dix heures moins un quart le soir du 23 mai. Répondre : 221, B. Barker Street. »

— Vous êtes sûr que le voleur est venu en voiture ?

— Si non, le mal n’est pas grand. Mais si M. Phelps a raison lorsqu’il déclare qu’il n’existe aucun endroit où se cacher ni dans sa pièce ni dans les corridors, il faut bien que le voleur soit venu de l’extérieur. Si, étant venu du dehors par une nuit si pluvieuse, néanmoins, il n’a pas laissé de traces d’humidité sur le linoléum qui a été examiné quelques minutes après son passage, il est très vraisemblable qu’il est venu en voiture. Oui, je crois que nous pouvons avec assurance conclure à une voiture.

— En effet, cela paraît plausible.

— C’est l’une des pistes dont j’ai parlé. Elle peut nous conduire à quelque chose. Ensuite, il y a le coup de sonnette : c’est le côté le plus caractéristique de l’affaire. Pourquoi aurait-on tiré la sonnette ? Est-ce le voleur qui aurait agi ainsi par bravade ? Ou y avait-il avec le voleur quelqu’un qui aurait sonné pour empêcher le crime ? Ou cela ne fut-il pas un accident ? Ou fut-ce…

Holmes retomba dans les réflexions intenses et silencieuses d’où il venait de sortir ; mais il me sembla à moi, accoutumé comme je l’étais à toutes ses habitudes, que quelque nouvelle supposition venait tout à coup de surgir dans son esprit.

Il était trois heures vingt minutes lorsque nous arrivâmes à la gare. Après un lunch rapide au buffet, nous allâmes tout de suite à Scotland Yard. Holmes avait déjà télégraphié à Forbes ; nous le trouvâmes nous attendant ; c’était un petit homme à l’air rusé, au regard pénétrant, mais pas aimable du tout. Il fut positivement froid dans ses rapports avec nous, surtout quand il eut appris l’objet de notre visite.

— Ce n’est pas la première fois, monsieur Holmes, que j’entends parler de vos méthodes d’investigation, dit-il d’un ton revêche. Vous êtes assez habile pour tirer parti de tous les renseignements que la police peut mettre à votre disposition ; et puis, vous essayez de terminer les affaires vous-même et de jeter le discrédit sur les autres.

— Au contraire, répondit Holmes. Sur cinquante-trois causes que j’ai eu à instruire dernièrement, il n’en est que quatre où mon nom ait paru, et la police a eu l’honneur des quarante-neuf autres. Je ne vous reproche pas de l’ignorer, car vous êtes jeune et inexpérimenté ; mais, si vous désirez réussir dans vos nouvelles fonctions vous travaillerez avec moi, et non contre moi.

— Je vous serais très reconnaissant d’un conseil ou deux, reprit le détective changeant de ton. Je n’ai recueilli jusqu’ici aucun témoignage sur votre affaire.

— Quelles mesures avez-vous prises ?

— Tangey, le garçon de bureau, a été filé. Il a quitté la Garde avec de bonnes notes, et nous n’avons rien relevé contre lui. Toutefois, sa femme est peu recommandable. J’imagine qu’elle en sait là-dessus plus long qu’on ne croit.

— L’avez-vous filée ?

— Nous avons attaché à ses trousses, comme mouton, une de nos femmes. Mme Tangey boit et notre espionne s’est trouvée avec elle deux fois lorsqu’elle était lancée ; mais on n’a rien pu en tirer.

— Je sais qu’ils ont eu des huissiers dans la maison.

— Oui, mais ceux-ci ont été payés.

— D’où venait l’argent ?

— D’aucune source suspecte : la pension de Tangey lui était due. Il est d’ailleurs bien certain que ces gens-là ne sont pas en fonds.

— Comment a-t-elle expliqué que ce fût elle qui ait répondu quand M. Phelps a sonné pour demander son café ?

— Elle a dit que son mari était très fatigué et qu’elle avait voulu lui épargner la peine.

— Soit : cela concorderait en effet avec cette constatation qu’on l’a trouvé, peu après, endormi sur sa chaise. Il n’y a donc rien contre eux, sinon la mauvaise réputation de la femme. Lui avez-vous demandé pourquoi elle s’en allait si vite, ce soir-là ? Sa précipitation a été remarquée de l’agent de police.

— Elle était plus en retard qu’à l’ordinaire et elle était pressée de rentrer chez elle.

— Lui avez-vous fait observer que, vous et M. Phelps, partis au moins vingt minutes après elle, vous étiez à son domicile avant elle ?

— Elle explique cela par la différence de rapidité entre son omnibus et notre voiture.

— A-t-elle trouvé une excuse pour la précipitation avec laquelle elle s’est jetée dans sa cuisine en rentrant chez elle ?

— Elle affirme qu’elle y avait mis l’argent destiné à payer les huissiers.

— Elle a au moins réponse à tout. Lui avez-vous demandé si, en sortant, elle a rencontré quelqu’un, ou vu quelqu’un flâner du côté de Charles Street ?

— Elle n’a vu que le policeman.

— Bien. Vous semblez l’avoir interrogée à peu près à fond. Qu’avez-vous fait encore ?

— L’attaché, Gorot, a été filé ces neuf dernières semaines ; mais sans résultat. Nous ne pouvons rien trouver contre lui.

— Et quoi encore ?

— Nous n’avons pas autre chose qui puisse nous guider ; aucun indice d’aucun genre.

— Vous êtes-vous fait une opinion sur le coup de sonnette ?

— Ah ! je dois avouer que cela me surpasse. Il a fallu une main bien calme, quelle qu’elle fût, pour aller ainsi donner l’alarme.

— Oui, c’était une idée singulière. Je vous remercie infiniment de tout ce que vous m’avez dit. Si je puis mettre le coupable entre vos mains, vous aurez de mes nouvelles. Allons, vous venez, Watson ?

— Où allons-nous, maintenant ? demandai-je au sortir du bureau de police.

— Nous allons interroger lord Holdhurst, le ministre, et le futur Premier de l’Angleterre.

Nous fûmes assez heureux pour trouver encore lord Holdhurst dans son bureau de Downing Street. Holmes ayant fait passer sa carte, nous fûmes aussitôt introduits.

L’homme d’État nous reçut avec cette courtoisie d’ancien style qui lui est particulière et nous fit asseoir sur les sièges somptueux placés à droite et à gauche du foyer ; et là, debout entre nous deux, devant la cheminée, il représentait bien, avec son corps long et mince, sa physionomie vive et réfléchie, sa chevelure frisée déjà grisonnante, ce type peu ordinaire d’un gentilhomme véritablement plein de noblesse.

— Votre nom m’est très connu, monsieur Holmes, dit-il en souriant. Et, naturellement, je ne peux pas prétendre ignorer l’objet de votre visite. Il n’y a eu dans ces bureaux qu’un seul fait qui ait pu attirer votre attention. Pour qui agissez-vous, puis-je vous le demander ?

— Pour M. Percy Phelps, répondit Holmes.

— Ah ! mon infortuné neveu ! Vous devez comprendre que notre parenté augmente pour moi l’impossibilité de le couvrir en aucune façon. Je crains bien que l’incident n’ait un contrecoup très fâcheux sur sa carrière…

— Mais si l’on retrouve le document ?

— Ah ! évidemment, ce serait autre chose.

— Il y a une ou deux questions que je désirerais vous soumettre, lord Holdhurst.

— Je serai heureux de vous fournir tous les renseignements dont je peux disposer.

— Est-ce dans cette pièce que vous avez donné les instructions relatives à la copie du document ?

— Oui.

— Alors, il était impossible que l’on vous entendît ?

— Cela est hors de doute.

— Aviez-vous communiqué à quelqu’un votre intention de donner ce traité à copier ?

— Non.

— Vous en êtes sûr ?

— Absolument.

— Puisque vous n’en aviez jamais parlé, puisque M. Phelps n’en avait jamais parlé, puisque personne ne savait rien de l’affaire, alors la présence du voleur dans la pièce fut purement fortuite. Ce document représentait pour lui la fortune : il s’en empara.

L’homme d’État sourit.

— Ceci ne rentre pas dans mon domaine.

Holmes réfléchit un moment.

— Il est un autre point très important que je voudrais vous soumettre, ajouta-t-il. Vous redoutiez, j’imagine, que la divulgation des clauses du traité n’entraînât de graves conséquences ?

Une ombre passa sur la physionomie de l’homme d’État.

— De très graves conséquences, en effet.

— Et se sont-elles produites ?

— Pas encore.

— Si le traité était parvenu, supposons, au ministère des Affaires étrangères de France ou de Russie, vous vous attendriez à en entendre parler ?

— Oui, dit lord Holdhurst, avec une grimace, je m’y attendrais.

— Puisque neuf semaines environ se sont écoulées depuis lors et que rien n’a encore transpiré, il n’est pas interdit de supposer que, pour une raison quelconque, le traité n’y est point parvenu.

Lord Holdhurst haussa les épaules.

— Il est difficile de croire, monsieur Holmes, que le voleur n’a pris ce traité que pour le faire encadrer et l’accrocher au mur !

— Peut-être espère-t-il en avoir un prix plus élevé.

— S’il attend encore, il n’aura plus rien du tout : la convention doit, dans très peu de mois, cesser d’être secrète.

— Cela est extrêmement important, dit Holmes. Évidemment, on peut supposer que le voleur est tombé malade subitement.

— D’une fièvre cérébrale, par exemple ?… demanda l’homme d’État en regardant mon ami du coin de l’œil.

— Je ne dis pas cela, répliqua Holmes sans se troubler. Et, maintenant, lord Holdhurst, nous avons déjà trop abusé de votre temps si précieux ; nous allons vous dire adieu.

— Je souhaite, moi, plein succès à votre enquête, quel que doive être le criminel, répondit le gentilhomme, tandis qu’il nous reconduisait jusqu’à la porte, où il nous salua.

— C’est un caractère que cet homme-là, me dit Holmes lorsque nous nous retrouvâmes dans Whitehall. Mais il a de la peine à soutenir sa position. Il est loin d’être riche, il a des charges. Vous avez remarqué, n’est-ce pas ? que ses chaussures avaient été ressemelées. À présent, Watson, je ne veux pas vous détourner plus longtemps de vos occupations régulières. Je ne ferai rien de plus aujourd’hui, à moins qu’il ne m’arrive une réponse à la question du fiacre. Mais je vous serais obligé si vous veniez avec moi demain à Woking, par le train que nous avons pris tantôt.

Je le retrouvai volontiers le lendemain matin et nous allâmes ensemble à Woking. Il n’avait pas eu de réponse à sa note, rien de nouveau n’avait jeté la lumière sur notre affaire. Holmes avait, quand il le voulait, l’impassibilité extérieure du Peau-Rouge, et rien dans son attitude ne me disait s’il était content ou non de la tournure que prenait l’enquête. Sa conversation, je me le rappelle, roula sur le système anthropométrique de Bertillon, et il me dit son admiration enthousiaste pour le savant français.

Nous trouvâmes encore notre client aux soins de sa garde dévouée, mais ayant bien meilleure mine que la veille. Il se leva de sa chaise, lorsque nous entrâmes, et vint au-devant de nous sans difficulté.

— Des nouvelles ? demanda-t-il vivement.

— Mon rapport, comme je l’avais prévu, est négatif, dit Holmes. J’ai vu Forbes, j’ai vu votre oncle, et je me suis engagé dans une ou deux voies d’investigation qui peuvent conduire à quelque chose.

— Alors, vous n’avez pas perdu courage ?

— En aucune façon.

— Que je vous remercie de dire cela ! s’écria miss Harrisson. Avec du courage et de la patience, il est impossible que la vérité ne triomphe pas.

— Eh bien ! nous en avons plus à raconter que vous, dit Phelps en se remettant sur son lit de repos.

— J’espérais, en effet, que vous auriez du nouveau à nous communiquer.

— Oui, nous avons eu une aventure cette nuit, une aventure qui pourrait bien être très grave.

Sa figure devint très sérieuse comme sa voix, et son regard prit une certaine expression qui tenait de la frayeur.

— Savez-vous, reprit-il, que je commence à croire que je suis, sans m’en douter, le centre de quelque monstrueuse conspiration et que ma vie est visée aussi bien que mon honneur ?

— Oh ! fit Holmes.

— Cela paraît invraisemblable ; car je n’ai point, autant que je puisse m’en souvenir, un seul ennemi au monde. Cependant, après l’événement de la nuit dernière, il m’est impossible de douter que je n’en aie au moins un.

— Racontez-moi cela.

— Sachez donc que cette nuit était la première où je fusse sans garde dans ma chambre. Je m’étais trouvé assez bien pour m’en passer. Cependant, j’avais une veilleuse allumée. Or, vers deux heures du matin, je dormais d’un sommeil léger lorsque je fus tout à coup réveillé par un faible bruit. C’était comme le grignotement d’une souris rongeant du bois ; j’écoutai un moment avec l’idée que ce ne pouvait être, en effet, que cela. Mais le bruit se fit plus fort, et tout à coup j’entendis contre la fenêtre un bruit métallique. Je me dressai, ébahi. Il ne pouvait plus y avoir de doute sur la nature du bruit. Le premier, plus faible, avait été causé par un outil introduit dans la fente, entre les châssis et l’autre par le crochet qu’on repoussait.

Il y eut alors une pause d’environ deux minutes, comme si l’on eût attendu pour voir si le bruit m’avait réveillé. Puis j’entendis un tout petit craquement pendant que l’on ouvrait très lentement la fenêtre. Je ne pus pas me contenir plus longtemps, mes nerfs étant plus faibles qu’autrefois. Je sautai à bas du lit et je poussai brusquement les volets : un homme était embusqué auprès de la fenêtre. Je ne pus le voir que très mal, car il avait filé comme un trait. Il était enveloppé dans une espèce de manteau qui le couvrait jusqu’au menton. Je suis sûr d’une seule chose, c’est qu’il avait une arme à la main ; cela me parut être un grand couteau ; j’en vis distinctement briller la lame au moment où il se retourna pour fuir.

— Ceci est tout à fait intéressant, dit Holmes. Et qu’avez-vous fait ?

— Je l’aurais poursuivi en passant par la fenêtre ouverte, si j’avais été plus fort. Dans l’état où je me trouvais, je sonnai, je mis sur pied toute la maison. Cela prit un peu de temps, car la sonnette correspond à la cuisine, et tous les domestiques habitent en haut. Je jetai des cris, cependant, et cela fit descendre Joseph, qui réveilla les autres. Joseph et le palefrenier relevèrent des traces sur la plate-bande, en dehors de la fenêtre, mais le temps a été si sec ces jours derniers qu’ils perdirent l’espoir de suivre la piste à travers le gazon. Il y a pourtant un endroit, sur la barrière de bois qui borde la route, où l’on voit, m’a-t-on dit, des traces comme si quelqu’un, en passant par-dessus, avait entamé l’arête du barreau. Je n’ai encore rien dit à la police locale, parce que je croyais préférable d’avoir d’abord votre opinion.

Ce récit de notre client parut produire un effet extraordinaire sur Sherlock Holmes. Il se leva et se mit à arpenter la chambre, en proie à une irrésistible agitation.

— Les malheurs ne viennent jamais seuls, dit Phelps en souriant, bien qu’il fût manifeste que son aventure l’avait un peu bouleversé.

— Vous avez certainement eu votre part d’infortune, répliqua Holmes. Croyez-vous que vous puissiez faire avec moi le tour de la maison ?

— Oh ! oui, et j’aimerais à me réchauffer un peu au soleil. Joseph nous accompagnera.

— Et moi aussi, s’écria miss Harrisson.

— Malheureusement non, fit Holmes, secouant la tête. Je crois devoir vous demander, mademoiselle, de rester assise exactement où vous êtes.

La jeune fille reprit son siège d’un air ennuyé. Son frère nous avait rejoints et nous sortîmes tous les quatre ensemble. Nous fîmes le tour de la pelouse pour arriver au côté extérieur de la fenêtre du jeune diplomate. Il y avait, comme on l’avait dit, des traces de pas sur la plate-bande ; mais, par malheur, elles étaient confuses et vagues. Holmes les examina de près pendant un moment, puis se releva, en haussant les épaules.

— Je ne pense pas, dit-il, que cela puisse nous fournir une piste quelconque. Faisons le tour de la maison et voyons pourquoi cette fenêtre a été choisie plutôt qu’une autre par le voleur. J’aurais cru ces larges fenêtres du salon et de la salle à manger plus capables de le tenter.

— On les voit mieux de la route, fit observer Joseph Harrisson.

— Ah ! oui, c’est vrai. Mais il y a là une porte à laquelle il aurait pu s’attaquer. À quoi sert-elle ?

— C’est une entrée latérale pour les fournisseurs. D’ailleurs, elle est fermée à clef chaque soir.

— Aviez-vous jamais eu auparavant une alerte comme celle-ci ?

— Jamais, dit Phelps.

— Y a-t-il chez vous de la vaisselle plate ou quelque autre chose de nature à attirer les cambrioleurs ?

— Rien de bien grand prix.

Holmes se promena autour de la maison, les mains dans les poches, d’un air indifférent qui ne lui était pas habituel. Puis, s’adressant à Joseph Harrisson :

— Ne disiez-vous pas tout à l’heure avoir trouvé un endroit où le bonhomme semble avoir escaladé la barrière. Voyons donc un peu.

On nous conduisit à un endroit où le dessus de l’une des barres de bois avait été endommagé. Un petit morceau en avait même été détaché et pendait encore. Holmes l’ayant arraché, l’examina très attentivement.

— Croyez-vous que cela ait été fait la nuit dernière ? Cela paraît plus ancien, pourtant.

— Oui, peut-être.

— Il n’y a pas de traces de l’autre côté. Non, j’imagine que nous ne trouverons rien ici qui nous mette sur la voie. Retournons dans la chambre et discutons la chose.

Tandis que Percy Phelps s’avançait d’un pas très lent, s’appuyant sur le bras de son futur beau-frère, Holmes traversa rapidement avec moi la pelouse et nous arrivâmes ainsi les premiers devant la fenêtre ouverte de la chambre.

— Miss Harrisson, dit Holmes, d’un ton grave qui n’admettait pas de réplique, il faut que vous ne bougiez pas d’ici ; vous m’entendez bien ; que rien ne vous fasse manquer à ce devoir : cela est d’une importance capitale.

— Parfaitement, monsieur Holmes, si tel est votre désir, dit la jeune fille très surprise.

— Et lorsque vous irez vous coucher, fermez à clef extérieurement la porte de cette chambre et emportez la clef. Promettez-le-moi.

— Mais Percy ?

— Il va venir à Londres avec nous.

— Et moi je vais rester ici ?

— C’est pour son salut. Vous pouvez lui être utile. Allons, promettez.

Elle fit un signe d’acquiescement juste au moment où les autres arrivaient.

— Pourquoi, Annie, restez-vous donc là, à vous ennuyer ? lui cria son frère. Sortez donc, venez donc au soleil.

— Non, merci, Joseph. J’ai un léger mal de tête, et cette pièce est délicieusement fraîche et agréable.

— Quelles sont maintenant vos intentions, monsieur Holmes ? demanda notre client.

— Eh bien ! pour examiner cette affaire, secondaire, en somme, nous ne devons pas perdre de vue notre enquête principale. Il me serait très utile que vous vinssiez avec nous à Londres.

— Tout de suite ?

— Oui, aussitôt que vous le pourrez. Disons dans une heure.

— Je m’en sens la force, si je puis vraiment servir à quoi que ce soit…

— Oh ! vous serez d’un grand secours.

— Peut-être désirez-vous que j’y passe la nuit ?

— J’allais précisément vous le demander.

— Alors, si mon ami de la nuit dernière vient me rendre visite, il trouvera l’oiseau envolé !… Nous sommes tous entre vos mains, monsieur Holmes, et c’est à vous de commander. Peut-être préférez-vous que Joseph nous accompagne, ne fût-ce que pour me soigner ?

— Oh ! non ; mon ami Watson est médecin, vous savez, et il aura soin de vous. Nous luncherons ici, si vous le permettez ; puis nous partirons tous les trois ensemble pour la ville.

Il fut fait selon ses désirs ; seulement miss Harrisson, fidèle à sa promesse, refusa de quitter la chambre où Holmes l’avait consignée. Quel était le but des manœuvres de mon ami ? Je ne pouvais pas me l’expliquer, à moins qu’il ne voulût tenir la jeune femme éloignée de Phelps ; celui-ci, tout fier d’être revenu à la santé, tout heureux de la perspective d’agir, déjeuna avec nous dans la salle à manger.

Holmes nous réservait une surprise encore plus étonnante ; car, après nous avoir accompagnés à la station et nous avoir mis en wagon, il annonça tranquillement que, pour son compte, il n’avait pas l’intention de quitter Woking.

— Il y a encore un ou deux petits détails que je désirerais approfondir avant de m’en aller. Votre absence, monsieur Phelps, me servira même à certains égards. Watson, quand vous arriverez à Londres, vous m’obligerez en vous faisant conduire tout de suite avec notre ami à mon appartement de Baker Street, et en ne quittant pas votre hôte que je ne vous aie revus. Il est bien heureux que vous soyez de vieux camarades d’école, vous devez avoir beaucoup de choses à vous dire. M. Phelps peut, pour cette nuit, s’installer chez moi dans la chambre d’ami. Je vous rejoindrai demain matin à temps pour déjeuner, il y a un train qui m’amènera à huit heures à Waterloo.

— Mais, et notre enquête à Londres ? demanda Phelps avec inquiétude.

— Nous nous en occuperons demain. J’estime que, pour le moment, je serai plus utile ici.

— Vous pouvez leur dire à Briarbrae que j’espère être de retour demain soir, cria Phelps, comme le train commençait à se mettre en marche.

— Je ne compte guère retourner à Briarbrae, répliqua Holmes.

Et nous l’aperçûmes, au sortir de la gare, nous faisant gaiement signe de la main.

Phelps et moi nous n’eûmes pas d’autre sujet de conversation pendant le voyage ; mais, ni l’un ni l’autre, nous ne pûmes trouver une explication satisfaisante à cette nouvelle phase de l’affaire.

— Je suppose qu’il veut découvrir quelque indice au sujet de la tentative de vol de la nuit dernière, si, toutefois, il s’agit d’un vol. Mais, pour moi, je ne crois point que ce fût un voleur ordinaire.

— Alors, quelle est votre idée ?

— Ma parole (vous mettrez cela, si vous voulez, sur le compte de mes nerfs affaiblis), je crois qu’il y a là-dessous quelque sombre intrigue politique se poursuivant autour de moi, et que, pour une raison qui dépasse mon intellect, mon existence est visée par les conspirateurs. Cela paraît prétentieux et absurde, mais considérez les faits ! Pourquoi un voleur tenterait-il d’entrer de force, par la fenêtre, dans une chambre à coucher où il ne pouvait y avoir aucune espérance de butin ? Et pourquoi viendrait-il avec un grand couteau à la main ?

— Vous êtes sûr que ce n’était pas une pince-monseigneur ?

— Non, non, c’était bien un couteau. J’en ai vu très distinctement scintiller la lame.

— Mais pourquoi, mon Dieu, seriez-vous poursuivi avec tant d’animosité ?

— Ah ! that is the question.

— Si Holmes a la même manière de voir, cela expliquerait sa conduite, ne croyez-vous pas ? Supposons que votre idée soit exacte : s’il peut mettre la main sur l’homme qui vous a menacé la nuit dernière, il aura évidemment fait un grand pas vers la découverte de celui qui a pris le traité. Il est stupide, en effet, de présumer que vous avez deux ennemis, dont l’un vous pille, tandis que l’autre en veut à votre vie.

— M. Holmes a dit cependant qu’il ne retournerait pas à Briarbrae.

— Je le connais depuis assez longtemps déjà, dis-je ; mais je ne l’ai jamais vu faire quoi que ce soit sans raison sérieuse.

Et, là-dessus, nous changeâmes de sujet de conversation. Ce fut pour moi une journée pénible. Phelps était encore sous le coup de sa longue maladie ; en outre, ses malheurs l’avaient rendu nerveux et chagrin. En vain je m’efforçais de l’intéresser à l’Afghanistan, aux Indes, aux questions sociales, à toutes les choses qui pouvaient distraire son esprit : il revenait sans cesse à son traité perdu, s’inquiétant, cherchant à deviner, multipliant les conjectures sur ce que M. Holmes faisait, sur les mesures que lord Holdhurst était en train de prendre, sur les nouvelles que nous aurions le lendemain matin. À la fin de la journée, son agitation devint tout à fait douloureuse,

— Vous avez une confiance aveugle en Holmes ? me demanda-t-il.

— Je lui ai vu faire des tours de force.

— Mais il n’a jamais élucidé une affaire aussi ténébreuse que celle-ci ?

— Oh ! il a résolu des problèmes encore bien plus compliqués.

— Mais où il n’y avait pas d’aussi grands intérêts en jeu ?

— Je l’ignore. Cependant, ce que je puis affirmer, c’est qu’il est intervenu pour le compte de trois des Maisons régnantes de l’Europe dans des affaires de la plus haute importance.

— Vous le connaissez bien, Watson. Il est si impénétrable que je ne sais jamais au juste ce qu’il pense. Croyez-vous qu’il ait de l’espoir ? qu’il s’attende à un succès ?

— Il ne m’a rien dit.

— C’est mauvais signe.

— Au contraire ! J’ai déjà remarqué que, lorsqu’il se sent sur une fausse piste, généralement il en parle. Quand il est sur une bonne, sans avoir encore de certitude absolue, c’est alors qu’il se montre le plus silencieux. Maintenant, mon cher camarade, il ne vous servira de rien de vous énerver ainsi ; croyez-moi, allez vous reposer pour être fort demain, quoi qu’il puisse nous arriver.

Je finis par persuader à mon compagnon de suivre mon conseil, tout en prévoyant bien, d’après son état de surexcitation, qu’il n’avait pas beaucoup de chance de dormir. Il faut croire que ses dispositions étaient contagieuses, car je fus très agité moi-même, la moitié de la nuit, méditant cet étrange problème, inventant mille systèmes dont chacun était plus invraisemblable que l’autre. Pourquoi Holmes était-il demeuré à Woking ? Pourquoi avait-il demandé à miss Harrisson de rester toute la journée dans la chambre du malade ? Pourquoi avait-il mis tant de soin à ne pas dire aux gens de Briarbrae qu’il avait l’intention de rester auprès d’eux ? Je me cassai la tête jusqu’à ce que la fatigue l’emportant, je cessai de chercher le pourquoi de cette étrange aventure.

Il était sept heures lorsque je m’éveillai. Je me précipitai dans la chambre de Phelps, que je trouvai épuisé, anéanti par une nuit sans sommeil. Son premier mot fut pour me demander si Holmes était arrivé.

— Il sera là à l’heure où il a promis d’y être, répondis-je, ni avant ni après.

Et j’avais bien raison ; car il était à peine huit heures qu’un hansom s’arrêtait à la porte, et que notre ami en sortait. De la fenêtre où nous nous tenions, nous vîmes que sa main gauche était bandée et sa figure était très pâle et très sombre. Il pénétra dans la maison ; mais il lui fallut quelques minutes pour monter l’escalier.

— Il a l’air tout déconfit, s’écria Phelps.

Je fus forcé de convenir que c’était vrai.

— Après tout, dis-je, la piste est probablement ici, en ville.

Phelps poussa un gémissement.

— Je ne sais pas pourquoi, reprit-il, j’avais beaucoup espéré de son retour… Mais, certainement, sa main n’était pas bandée comme cela hier. Que peut-il y avoir ?

— Vous n’êtes pas blessé, Holmes ? lui demandai-je dès son entrée.

— Bah ! ce n’est qu’une égratignure due à une maladresse, répondit-il en nous saluant d’un signe de tête. Votre cause, monsieur Phelps, est sûrement l’une des plus ténébreuses que j’aie jamais eues à tirer au clair.

— J’avais bien peur que vous ne la trouviez au-dessus de vos forces.

— Cela a été une bien curieuse affaire.

— Mais votre bandage dénote une aventure. Ne nous direz-vous pas ce qui est arrivé ?

— Après déjeuner, mon cher Watson : n’oubliez pas que j’ai déjà parcouru trente milles ce matin et que l’air du Surrey ouvre l’appétit. Il n’y a pas eu, n’est-ce pas ? de réponse à ma note aux cochers. Bien, au fait, nous ne pouvons pas nous attendre à réussir à tout coup.

La table était toute prête. Précisément comme j’allais sonner, Mme Hudson apparut, avec le thé et le café. Puis elle apporta les plats et nous nous mîmes à table, Holmes mourant de faim, moi curieux, et Phelps dans le plus lamentable état de dépression.

Mme Hudson s’est montrée à ia hauteur des circonstances, fit Holmes en découvrant un carry de volaille. Ses talents sont assez limités ; mais elle sait préparer un déjeuner aussi bien qu’une Écossaise, et ce n’est pas peu dire. Qu’est-ce que vous avez là, Watson ?

— Du jambon et des œufs.

— Parfait ! Qu’allez-vous prendre, monsieur Phelps ? De la volaille ? Des œufs ? Voulez-vous vous servir vous-même ?

— Merci. Je ne mangerai pas.

— Oh ! voyons ! Essayez du plat qui est devant vous.

— Je vous remercie. Vraiment, je préfère m’abstenir.

— C’est bon, dit Holmes avec un malicieux clignement d’œil. Mais vous ne refuserez pas, du moins, de me servir.

Phelps enleva le couvercle. Au moment même il fit entendre un cri perçant ; son regard devint fixe, sa figure aussi blanche que le plat qu’il regardait. Au milieu de ce plat gisait un petit rouleau de papier gris bleu. Il sauta dessus, le dévora des yeux, puis se mit à danser comme un fou au milieu de la chambre, serrant contre son cœur le précieux document, et poussant des cris de joie. Bientôt il retomba dans un fauteuil, si faible, si épuisé par ses propres émotions, que nous dûmes, pour le préserver d’un évanouissement, lui verser du brandy dans le gosier.

— Allons, allons, lui disait Holmes avec douceur, en lui tapotant l’épaule. Le coup était trop rude pour vous ; mais Watson vous dira que je n’ai jamais su résister aux scènes dramatiques.

Phelps lui prit la main et la baisa.

— Que Dieu vous bénisse ! Vous avez sauvé mon honneur !

— Soit, mais mon honneur aussi était en jeu, vous savez, reprit Holmes. Je vous assure qu’il est tout aussi pénible pour moi d’échouer dans une affaire qu’il le serait pour vous de commettre des bévues dans l’accomplissement d’une mission.

Phelps introduisit le précieux document dans la poche la plus sûre de son habit.

— Je n’ai pas le cœur, dit-il, d’interrompre plus longtemps votre déjeuner. Et, pourtant, je meurs d’envie d’apprendre comment vous l’avez découvert et où il se trouvait !

Sherlock Holmes avala une tasse de café et se servit une ration d’œufs. Enfin, rassasié, il se leva, alluma sa pipe et s’installa commodément dans son fauteuil.

— Je vais vous dire ce que j’ai fait d’abord et ensuite pourquoi je l’ai fait.

Après vous avoir quittés, à la station, j’allai faire une délicieuse promenade à travers cet admirable pays du Surrey, jusqu’à un joli petit village qui s’appelle Ripley, où je pris mon thé dans une auberge ; j’eus la précaution de remplir ma gourde et de mettre dans ma poche un paquet de sandwiches. Je restai là jusqu’au soir ; puis je repartis pour Woking. Le soleil venait de se coucher lorsque je me trouvai sur le chemin qui longe Briarbrae.

J’attendis que la route fût déserte (elle ne doit jamais être bien fréquentée) et j’entrai, par-dessus la barrière, dans la propriété.

— La porte était certainement ouverte, s’écria Phelps.

— Oui ; mais j’ai une manière spéciale de procéder. Je choisis l’endroit où se dressent les trois sapins et, grâce à ce rideau, je m’avançai, sans le moindre danger d’être aperçu de la maison ; je me blottis au milieu des buissons et, me traînant de l’un à l’autre, — voyez plutôt l’état fâcheux de mon pantalon, — j’atteignis le massif de rhododendrons, juste en face de la fenêtre de votre chambre à coucher. Là, je m’accroupis et j’attendis les événements.

Le store n’était pas baissé dans cette chambre et je pouvais voir miss Harrisson assise auprès de la table et lisant. Il était dix heures un quart quand elle ferma son livre, tira les volets et se retira. Je l’entendis fermer la porte et j’eus même la certitude qu’elle avait tourné la clef dans la serrure.

— La clef ? interrompit Phelps.

— Oui, j’avais donné pour instructions à miss Harrisson de fermer la porte à clef à l’extérieur et d’emporter cette clef avec elle quand elle irait se coucher. Elle a exécuté chacun de mes ordres à la lettre, et certainement, sans sa collaboration, vous n’auriez point votre papier, là, dans la poche. Elle s’éloigna donc, les lumières s’éteignirent, et je restai blotti dans mon massif de rhododendrons.

La nuit était belle ; mais, néanmoins, ce fut une veillée très fatigante. J’éprouvais cette espèce d’excitation que ressent le chasseur, lorsque, sur le passage des gros animaux, il attend leur approche. Ce fut très long, presque aussi long, Watson, que le jour où, vous et moi, nous fîmes cette pause dans une chambre mortuaire, vous rappelez-vous ? Il y avait à Woking une horloge d’église qui sonnait les quarts ; plus d’une fois, j’ai cru qu’elle était arrêtée. À la fin pourtant, — il était environ deux heures, — j’entendis le bruit léger d’un verrou que l’on tire et le grincement d’une clef. Un moment encore, et la porte de service s’ouvrit : M. Joseph Harrisson apparut en plein clair de lune.

— Joseph ! s’exclama Phelps.

— Il était nu-tête, mais il avait un manteau noir jeté sur l’épaule, de manière à pouvoir se cacher la figure, à la première alerte. Il s’avança sur la pointe des pieds, dans l’ombre de la muraille, et, quand il eut atteint la fenêtre, ayant introduit péniblement dans le châssis un couteau à longue lame, il repoussa le crochet. Alors il souleva vivement le panneau, et, mettant son couteau dans la fente des volets pour enlever le barreau qui les maintenait, il parvint à les ouvrir. De ma cachette, je voyais parfaitement toute la chambre, je suivais chacun de ses mouvements. Il alluma les deux bougies qui sont sur la cheminée ; puis il se mit en devoir de retourner le coin du tapis, dans le voisinage de la porte ; il se baissa et souleva un de ces carrés de plancher que ménagent les plombiers dans le but d’atteindre facilement les branchements des conduites de gaz. Ce morceau de bois recouvrait en réalité le point de jonction du tuyau qui alimente spécialement la cuisine. De ce réduit, il tira ce petit rouleau de papier, remit la planche à sa place, arrangea de nouveau le tapis, souffla les bougies et vint tout droit tomber dans mes bras : je l’attendais en dehors de la fenêtre.

Eh bien ! il a vraiment une nature beaucoup plus vicieuse que je ne l’aurais cru, M. Joseph. Il s’est élancé sur moi avec son couteau : j’ai dû le terrasser deux fois, — ce qui m’a valu une coupure aux doigts, — avant d’en venir à bout. Il avait le regard d’un assassin, à en juger par la haine qui se lisait dans le seul œil dont il eût encore l’usage après notre lutte ; mais il était devenu raisonnable et il me livra ses papiers. Lorsque je les tins, je laissai mon homme s’en aller ; seulement j’ai télégraphié à Forbes ce matin des renseignements complets. S’il est assez prompt pour s’emparer de l’oiseau, ce sera pain bénit. Mais si, comme je le crains fort, il trouve le nid abandonné avant qu’il n’arrive, alors, tant mieux pour le gouvernement ; car j’ai idée que lord Holdhurst, d’une part, et M. Percy Phelps, de l’autre, préféreraient que l’affaire ne fût même pas portée jusqu’au tribunal de simple police.

— Mon Dieu ! s’écria Phelps, haletant. Ainsi, vous dites que, pendant ces dix longues semaines d’agonie, le document volé était dans la même chambre que moi ?

— Parfaitement !

— Et Joseph ! Joseph, un misérable et un voleur ?

— Hum ! j’ai bien peur que le caractère de Joseph ne soit beaucoup plus dissimulé et plus à redouter qu’on ne pourrait le croire d’après les apparences. Il résulte de ce que j’ai appris sur lui, ce matin, qu’il a dû faire de grosses pertes en se mêlant de spéculations et qu’il est prêt à tout risquer pour améliorer sa situation.

Égoïste et personnel comme il l’est, il n’a pas su résister à l’occasion inespérée qui se présentait, même lorsque le bonheur de sa sœur et votre réputation étaient en jeu !

Percy Phelps se renversa sur sa chaise.

— La tête me tourne, dit-il, vos paroles m’ont sidéré.

— La difficulté principale, en l’espèce, poursuivit Holmes avec sa manie habituelle de démonstration, était dans la trop grande clarté. Les éléments essentiels à la cause étaient recouverts et cachés, pour ainsi dire, par les éléments étrangers. De tous les faits qui nous étaient exposés, nous avions à dégager ceux que nous estimions être de toute première importance, puis à les coordonner, afin de reconstituer cette suite très remarquable d’événements.

J’avais déjà soupçonné Joseph, par cela même que vous aviez l’intention de rentrer chez vous avec lui cette nuit-là et qu’il était assez naturel qu’il vînt vous prendre au ministère des Affaires étrangères en passant. Lorsque je sus qu’un mystérieux visiteur avait tenté de s’introduire dans la chambre où personne, sinon Joseph, ne pouvait avoir caché quelque chose, — vous nous aviez dit, dans votre récit, comment vous aviez pris la place de Joseph, à votre arrivée avec le médecin, — tous mes soupçons se changèrent en certitude, d’autant plus que la tentative s’était produite la nuit où, pour la première fois, votre garde était absente ; cela montrait bien que l’intrus était très au courant de ce qui se passait dans la maison.

— Comme j’ai été aveugle !

— Les faits, autant que j’ai pu les démêler, se sont passés ainsi : ce Joseph Harrisson entra dans le ministère par la porte de Charles Street. Connaissant le chemin, il alla tout droit à votre bureau, à l’instant même où vous veniez d’en sortir. Ne trouvant personne, tout de suite il sonna ; et c’est à ce moment que ses yeux rencontrèrent la pièce étalée sur votre table. Il entrevit dans un éclair que le hasard avait mis sur sa route un document d’État d’une valeur considérable. En une seconde, il l’avait enfoui dans sa poche et s’était sauvé. Quelques minutes s’écoulèrent, si vous vous souvenez, avant que le gardien endormi n’appelât votre attention sur le coup de sonnette : ce fut précisément assez pour donner au voleur le temps de s’enfuir.

Il partit pour Woking par le premier train. Ayant examiné son butin, ayant reconnu sa très grande valeur, il le cacha dans ce qu’il pensait être l’endroit le plus sûr, avec l’intention de l’y reprendre dans un jour ou deux et de le porter soit à l’ambassade de France, soit partout ailleurs où il croirait pouvoir en obtenir un prix considérable. Alors se produisit votre retour inopiné. Lui, sans avertissement préalable, fut expulsé de sa chambre, et, depuis lors, il y eut toujours là au moins deux personnes pour l’empêcher de reprendre son trésor ; il y avait vraiment de quoi le rendre fou. Enfin, il crut voir une occasion ; il tenta de s’introduire furtivement ; mais il fut contrarié par votre insomnie. Vous devez vous rappeler que vous n’aviez pas bu votre potion ordinaire ce soir-là ?

— Oui, je me le rappelle.

— Je suppose qu’il avait pris ses précautions pour rendre ce breuvage efficace et qu’il comptait que vous seriez profondément endormi. Je devinai qu’il renouvellerait sa tentative dès qu’il pourrait le faire avec sécurité : votre départ lui procurait l’occasion qu’il cherchait. Je fis rester miss Harrisson toute la journée dans votre chambre, afin qu’il ne pût pas nous devancer ; puis, lui ayant donné tout lieu de croire qu’il n’y avait plus de danger, je me mis en faction comme je vous l’ai dit. Je savais déjà que les papiers étaient probablement dans la chambre ; mais je ne me souciais point d’avoir à enlever moi-même tout le parquet et de passer mon temps à les chercher. Aussi je le laissai les retirer de leur cachette et je m’épargnai de la sorte beaucoup de peine. Y a-t-il encore quelque point à vous expliquer ?

— Pourquoi, demandai-je, a-t-il essayé de pénétrer par la fenêtre, la première fois, quand il lui était facile d’entrer par la porte ?

— Pour atteindre cette porte, il aurait eu à passer devant sept chambres à coucher. D’un autre côté, il pouvait plus aisément sortir par la pelouse. Est-ce bien clair ?

— Vous ne pensez pas, demanda Phelps, qu’il eût l’intention de me tuer ? Le couteau n’était-il qu’un outil entre ses mains ?

— Peut-être, répondit Holmes, en haussant les épaules. Je ne puis affirmer qu’une chose, c’est que Joseph Harrisson est un gentleman à la discrétion duquel je ne voudrais pas du tout me

confier.

LE « GLORIA SCOTT »


Un soir d’hiver, au coin du feu, Sherlock Holmes feuilletait des papiers.

— J’ai là, Watson, me dit-il tout à coup, quelques notes qui vous intéresseront. Ce sont les documents de cette singulière affaire du Gloria Scott et voici la missive qui a occasionné la congestion mortelle du juge de paix Trevor. Et ce disant, il avait tiré d’un étui rouillé une demi-feuille de papier gris sur laquelle étaient tracées au crayon les lignes suivantes : « Fini notre stock de gibier pour rire. Garde-chasse Hudson sans doute a tout reçu dès maintenant et dit par dépêche : « Sauvez poule faisane votre préférée à tête huppée. »

Je regardai Holmes : il souriait ironiquement.

— Vous avez l’air plutôt étonné, me dit-il. Je ne comprends pas que ces lignes aient pu terroriser qui que ce soit. Elles sont grotesques, décousues, voilà tout.

— J’admets ; mais il est toutefois incontestable qu’un vieillard robuste, en les lisant, est tombé raide, comme frappé d’un coup de crosse.

— Vous m’intriguez. Avez-vous des raisons spéciales pour me faire étudier cette affaire ?

— Oui, c’est la première dont je me sois occupé.

Souvent j’avais cherché à me faire raconter par mon compagnon l’origine de sa vocation de détective ; jamais encore, je ne l’avais trouvé en veine de confidences. Cette fois, il se redressa dans son fauteuil, étala les documents sur ses genoux, alluma sa pipe et, tout en fumant, se mit à parcourir ses papiers.

— Vous ne m’avez jamais entendu parler de Victor Trevor, n’est-ce pas ? Ce fut mon seul ami pendant mes deux années de collège. Je n’ai jamais été très sociable, vous le savez, Watson ; je préférais rêver dans ma chambre et expérimenter mes méthodes particulières plutôt que de me mêler aux camarades de mon âge. En dehors de l’escrime et de la boxe, j’avais peu de goût pour les jeux athlétiques, et mes études étaient tout à fait distinctes de celles des autres ; nous n’avions donc aucun point de contact.

« Un matin, comme j’allais à la chapelle, son bull-terrier s’accrocha à un de mes mollets ; c’était un moyen prosaïque de faire connaissance, mais ce procédé réussit. Je tombai malade, et fus alité pendant dix jours au cours desquels Trevor vint sans cesse prendre de mes nouvelles. Ses visites se bornèrent d’abord à quelques phrases banales. Mais bientôt elles se prolongèrent et, avant la fin de l’année scolaire, nous étions les meilleurs amis du monde. Trevor était un garçon plein de cœur, d’entrain et d’énergie, au tempérament sanguin, l’antithèse absolue de mon caractère. Lorsque j’eus découvert qu’il était aussi isolé que moi dans le monde, je m’attachai sincèrement à lui. Il m’invita chez son père à Donnithorpe, dans le Norfolk, et j’acceptai son invitation pour les vacances,

« M. Trevor père, juge de paix et propriétaire foncier, était un homme riche et considéré. Donnithorpe est un petit hameau situé au nord de Langmere, dans le pays des Broads. La maison était une grande et vieille demeure construite en briques, à laquelle on accédait par une belle avenue de tilleuls. Dans les pièces, des plafonds à poutrelles ; autour de la propriété, chasse de marais excellente, belle pêche ; bibliothèque peu considérable, mais bien choisie, cédée, je crois, par le précédent propriétaire. Enfin, une cuisinière passable. Dans ces conditions, il eût fallu être bien difficile pour ne pas passer là un mois fort agréable.

« M. Trevor père, qui était veuf, n’avait qu’un fils, mon ami. J’appris que sa fille avait été enlevée par la diphtérie à Birmingham. Mon hôte m’intéressa tout de suite extrêmement. Doué d’une grande énergie morale et physique, il n’avait que peu de culture intellectuelle, mais ses nombreux voyages lui avaient donné un enseignement pratique dont il avait su tirer parti. Bâti en force, orné d’une chevelure abondante et qui grisonnait fortement, il avait un teint hâlé, et des yeux bleus si perçants qu’ils en étaient presque farouches ; et pourtant Trevor avait dans le pays une réputation de bonté et de charité, ses sentences mêmes étaient empreintes d’une indulgence extrême.

« Un soir, peu de temps après mon arrivée, nous dégustions après le dîner un verre de Porto. Le jeune Trevor se mit à parler de mes manies d’observation et de déduction, manies qui déjà à cette époque étaient profondément ancrées en moi, bien que je ne me fusse pas encore rendu compte du rôle que ces tendances devaient jouer dans ma vie. Le vieillard pensa évidemment que son fils, en citant mes prouesses, exagérait beaucoup.

« — Eh bien ! monsieur Holmes, me dit-il sur un ton de bonhommie, je serais curieux de vous voir lire dans ma vie.

« — Sans me sentir parfaitement sûr de moi-même, je me hasardai pourtant à vous dire que, depuis une année, vous redoutez une agression.

« Il prit soudain un air très grave, et me regarda avec la plus grande stupéfaction.

« — C’est, ma foi, parfaitement vrai ! Vous vous rappelez, Victor, dit-il, en s’adressant à son fils, ces braconniers que nous avons arrêtés ? Ils ont juré de nous assassiner, et sir Edouard Hoby a été en effet attaqué. Depuis lors, je me suis toujours tenu sur mes gardes. Mais comment diable, monsieur Holmes, avez-vous pu le découvrir ?

« — Vous possédez, répondis-je, une fort belle canne. La marque qu’elle porte m’indique qu’elle n’est pas à vous depuis plus d’un an ; de plus, vous avez voulu en faire une arme sérieuse en coulant dans le pommeau du plomb fondu ; j’en ai donc conclu que vous redoutiez une attaque.

« — Quoi encore ? demanda-t-il en souriant.

« — Vous avez beaucoup boxé dans votre jeunesse.

« — C’est exact. Mais comment diable le savez-vous ? Ai-je eu le nez cassé ou écrasé ?

« — Non, je constate seulement que vos oreilles ont cet aplatissement et cet épaississement qui caractérisent le boxeur.

« — Que remarquez-vous encore ?

« — D’après les callosités de vos mains, il est clair que vous avez beaucoup manié la pelle et la pioche.

« — J’ai fait toute ma fortune dans les mines d’or.

« — Vous avez été en Nouvelle-Zélande.

« — Vrai encore.

« — Vous avez visité le Japon.

« — Parfaitement exact.

« — Et vous avez intimement connu quelqu’un dont les initiales étaient J. A., et que vous avez ensuite cherché à oublier le plus possible.

« M. Trevor se leva lentement, fixa ses grands yeux bleus sur moi avec un regard étrange, effaré, puis tomba sans connaissance sur les coquilles de noix qui jonchaient la nappe.

« Vous pensez, Watson, quel coup ce fut pour son fils comme pour moi. L’évanouissement ne fut pas long ; après avoir dégrafé son col, nous aspergeâmes son visage de quelques gouttes d’eau, aussitôt le malade aspira fortement, puis se redressa sur sa chaise.

« — Ah ! mes enfants, dit-il avec un sourire forcé. J’espère ne pas vous avoir trop effrayés. Malgré mon apparence de santé, je dois vous avouer que j’ai un commencement de maladie de cœur, et il me faut bien peu de chose pour me mettre à plat. Tous les détectives qui ont existé, ou qu’on a inventés, ne sont que des enfants auprès de vous, monsieur Holmes ; votre vocation est toute trouvée ; croyez-en ma vieille expérience.

« Il n’est pas douteux que ce conseil, accompagné d’une appréciation assurément très exagérée de mes talents, me donna la première idée d’ériger en profession ce qui n’avait été jusque-là qu’un simple amusement. Pour le moment toutefois, j’étais si préoccupé de l’indisposition de mon hôte que je ne pensai qu’à lui :

« — J’espère n’avoir rien dit qui vous ait fait de la peine ? demandai-je.

« — Dame, vous avez certainement touché un point sensible. Puis-je vous prier de m’expliquer comment vous avez découvert tout cela, et sur quels indices sont basées ces suppositions, exactes pour la plupart ?

« Il avait pris un ton badin, peu en harmonie avec l’expression de ses yeux encore sous l’impression de la terreur.

« — C’est aussi simple que possible, répondis-je. Vous souvenez-vous de notre partie de pêche de l’autre jour ? Eh bien ! en ramenant un poisson dans le bateau, vous avez retroussé votre manche et j’ai vu les lettres J. A. tatouées à la saignée de votre bras. Quoique ces lettres fussent encore visibles, leur peu de netteté, la couleur de la peau tout autour étaient pour moi autant de preuves que vous aviez fait des efforts pour les effacer. J’en ai conclu que le souvenir de ces initiales, d’abord très cher, vous était devenu à tel point indifférent, que vous avez cherché à l’oublier.

« — Quel coup d’œil ! s’écria-t-il avec un soupir de soulagement. Vous avez deviné juste. Mais n’en parlons plus. Le spectre des vieilles passions a quelque chose d’effrayant qu’il vaut mieux ne pas évoquer. Passons au billard, et fumons tranquillement un bon cigare.

« À partir de ce jour, M. Trevor, malgré toute sa cordialité, ne se sentit plus en confiance avec moi. Son fils même en fut frappé.

« — Vous avez joué un vilain tour à mon père, me disait-il ; il ne sait plus au juste sur quel pied danser vis-à-vis de vous.

« Je suis convaincu que le pauvre homme cherchait à paraître naturel devant moi ; mais, malgré ses efforts, un sentiment de méfiance très prononcé perçait dans tous ses mouvements. À la longue, je me sentis de trop dans la maison et je résolus d’abréger ma visite. Or, la veille même de mon départ, il survint un incident dont les suites furent des plus graves.

« Nous étions tous trois assis sur la pelouse, en train de nous chauffer au soleil et d’admirer le paysage des Broads, lorsqu’un domestique vint annoncer qu’un homme demandait à parler à M. Trevor.

« — Comment s’appelle-t-il ? demanda mon hôte.

« — Il a refusé de dire son nom.

« — Que veut-il, alors ?

« — Il prétend que vous le connaissez ; il demande à vous voir et à vous parler.

« — Faites-le venir.

« Un instant après, nous vîmes arriver un homme de petite taille, à la tournure vulgaire dont l’air sournois et la démarche lourde me frappèrent. Il portait une jaquette déboutonnée, tachée de goudron sur une manche, une chemise à carreaux rouges et noirs, un pantalon crotté et de grosses chaussures très usées. Son visage maigre et hâlé manquait de franchise ; sur ses lèvres un sourire stéréotypé qui permettait de voir une rangée irrégulière de dents jaunes ; j’ajouterai que ses mains noueuses étaient à demi fermées, selon l’habitude bien connue des marins.

« Tandis qu’il traversait lourdement la pelouse, j’entendis M. Trevor pousser une espèce de grognement rauque ; puis je le vis se lever d’un bond et courir vers la maison. Il n’y resta qu’un instant ; lorsqu’il revint, il sentait fortement l’eau-de-vie.

« — Eh bien ! mon ami, dit-il, que puis-je faire pour vous ?

« Le matelot le regardait avec des yeux mutins et cet éternel sourire qui errait sur sa bouche entr’ouverte.

» — Vous ne me reconnaissez donc pas ? dit-il.

« — Ma parole, mais c’est Hudson ! s’écria M. Trevor d’un air surpris.

« — Oui, Hudson en personne, monsieur ; et il y a plus de trente ans que je ne vous ai vu. Vous voilà donc installé ici, chez vous, tandis que moi je mange toujours de la viande de conserve.

« — Bah ! vous verrez que je n’ai pas oublié le passé, s’écria Trevor ; et s’approchant du marin il lui parla à voix basse. Puis tout haut : Allez à la cuisine, dit-il, on vous y donnera à manger et à boire. Je vais m’occuper de vous trouver une place.

« — Merci, monsieur, dit l’homme en se tirant une mèche de cheveux. Je viens précisément de terminer un engagement de deux ans sur un caboteur de huit nœuds, à court d’équipage, et j’ai besoin de repos. J’ai pensé en trouver soit chez M. Beddoes, soit chez vous.

« — Ah ! s’écria M. Trevor, vous savez où demeure M. Beddoes ?

« — Bien sûr, monsieur, je sais où sont tous mes anciens amis, répliqua l’homme au sourire étrange, et il suivit lentement la servante qui lui montrait le chemin de la cuisine.

« M. Trevor nous marmotta quelque chose sur les relations qu’il avait eues à bord avec cet homme, alors qu’il se rendait aux mines ; puis il nous laissa sur la pelouse, et rentra dans la maison. Une heure après, nous le trouvâmes ivre-mort, couché sur le sofa de la salle à manger. Toute cette affaire m’avait fait la plus mauvaise impression et je quittai le lendemain Donnithorpe, sans le moindre regret, tant je sentais ma présence gênante pour mon ami.

« Tout ceci s’était passé durant le premier mois des grandes vacances. Je rentrai directement à Londres ou je m’appliquai, pendant sept semaines, à faire des expériences de chimie organique. Au milieu de l’automne et peu de jours avant la reprise des cours, je reçus un télégramme de mon ami me suppliant de revenir à Donnithorpe, sous prétexte qu’il avait le plus grand besoin de mes conseils et de mon aide. Naturellement, je lâchai tout et partis pour le Nord.

« Le jeune Trevor m’attendait à la gare avec un dog-car et je m’aperçus aussitôt qu’il avait dû beaucoup souffrir depuis que je l’avais quitté. Il avait maigri et paraissait accablé ; plus rien chez lui de cet entrain et de cette gaieté un peu bruyante qui faisaient de lui un si charmant compagnon.

« — Mon père est mourant, me dit-il en venant au-devant de moi.

« — Pas possible ! m’écriai-je, qu’a-t-il ?

« — Congestion, ébranlement nerveux. Il peut passer d’une minute à l’autre. Je ne sais si nous le retrouverons encore en vie.

« Vous pensez bien, Watson, que je fus navré de cette nouvelle inattendue.

« — Et qu’est-ce qui a pu provoquer cet état ? demandai-je.

« — Ah ! voilà la question ! Mais montez donc en voiture ; nous causerons en route. Vous vous souvenez de cet homme qui est venu la veille de votre départ ?

« — Parfaitement.

« — Eh bien ! savez-vous à qui nous avons ouvert la porte ce jour-là ?

« — Je n’en ai aucune idée.

« — Au diable, Holmes, au diable en personne.

« Je le regardai, stupéfait.

« — Oui, au diable. Nous n’avons pas eu une heure de tranquillité depuis, pas une heure, vous m’entendez. Mon père n’a jamais porté la tête haute depuis ce jour-là ; maintenant c’est la vie même qui s’éteint en lui, et il s’en va, le cœur brisé ; tout cela par le fait de ce Hudson maudit.

« — Mais quel pouvoir a-t-il sur lui ?

« — Ah ! je donnerais beaucoup pour le savoir. C’est un si brave homme que mon père ! il est bon, charitable. Comment expliquer qu’il soit tombé entre les griffes d’un pareil gredin ? Je suis bien heureux de vous avoir ici, Holmes ; j’ai la confiance la plus absolue dans votre jugement et votre discrétion, et je sais que vous ne me donnerez que de bons conseils.

« Tandis qu’il me parlait, nous roulions rapidement sur la grande route unie et poussiéreuse ; au loin, la longue ligne des Broads dorée par le soleil couchant. J’apercevais déjà au-dessus d’un petit bois, sur notre gauche, les hautes cheminées et le mât de pavillon qui désignaient la demeure du riche propriétaire.

« — Mon père, continua mon compagnon, prit cet homme à son service en qualité de jardinier ; puis, comme ce travail ne lui convenait pas, il fut promu maître d’hôtel. Bientôt, il fut maître dans la maison, entrant partout et n’en faisant qu’à sa tête. Comme les femmes se plaignaient de son ivrognerie et de son langage grossier, mon pauvre père augmenta leurs gages pour les dédommager. Cet animal s’est approprié en outre le bateau et le meilleur fusil de mon père pour s’offrir des parties de chasse. Et tout cela, avec un air si railleur, des clignements d’yeux si insolents, que je l’aurais assommé vingt fois, n’eût été son âge. Je vous assure, Holmes, que j’ai souvent dû me tenir à quatre pour ne pas lui porter un mauvais coup ; je me demande aujourd’hui si je n’ai pas eu tort de me contenir ainsi.

« Enfin, tout marchait de travers, et cet animal d’Hudson dévenait de plus en plus familier, si bien qu’un jour, à la suite d’une réponse insolente qu’il fit à mon père devant moi, je le pris par les épaules et l’expulsai de la pièce. Il devint livide et me jeta, en s’éloignant, un de ces regards haineux qui en disent plus long qu’aucune parole. J’ignore ce qui se passa ensuite entre mon pauvre père et lui ; ce qu’il y a de sûr, c’est que celui-ci vint me demander le lendemain, si je ne consentirais pas à faire des excuses à Hudson. Je refusai comme bien vous pensez et lui reprochai de permettre à ce misérable de pareilles libertés envers lui et les gens de sa maison.

« — Ah ! mon garçon, me répondit-il, tout cela est facile à dire ! Tu ne te doutes pas dans quelle situation je me trouve. Mais tu le sauras, Victor, tu le sauras, je le jure, advienne que pourra. Ne juge pas trop sévèrement ton pauvre vieux père, n’est-ce pas, mon fils ? Il était très ému, et il alla s’enfermer pour le reste de la journée dans son bureau où je le vis, à travers la fenêtre, écrire fiévreusement.

« Ce soir-là, je crus que l’heure de la délivrance avait sonné, car Hudson nous annonça son intention de nous quitter. Il entra dans la salle à manger au moment où nous venions de nous mettre à table et nous fit part de son projet d’une grosse voix avinée.

« — J’en ai assez du Norfolk, dit-il. Je vais aller voir M. Beddoes dans le Hampshire. Je présume qu’il sera aussi heureux de me voir que vous l’avez été vous-même.

« — J’espère que vous partez au moins sans rancune, Hudson ? lui demanda mon père d’un ton humble qui me mit hors de moi.

« — Je n’ai pas reçu vos excuses, grommela-t-il, en me jetant un coup d’œil furieux.

« — Victor, me dit mon père en se tournant de mon côté, vous reconnaîtrez que vous avez traité ce brave homme un peu rudement.

« — Je trouve, au contraire, que nous avons, vous et moi, fait preuve d’une patience extraordinaire, répondis-je.

« — Ah ! vous trouvez vraiment, ricana Hudson. Très bien, patron. Nous verrons cela.

« Et il sortit de la pièce en se dandinant. Une demi-heure après, il quittait la maison, laissant mon père dans un état de nervosité extrême. Depuis lors, chaque nuit, je l’entendais faire les cent pas dans sa chambre, et, c’est au moment où il commençait à reprendre un peu de calme, que ce terrible coup l’a frappé.

« — Sous quelle forme ? demandai-je avec anxiété.

« — Sous la forme la plus extraordinaire qui se puisse imaginer. Il arriva hier, à l’adresse de mon père, une lettre timbrée de Fodingbridge. Mon père la lut, mit sa tête dans ses mains et commença à courir en rond dans sa chambre, comme s’il avait perdu la raison. Quand je réussis enfin à le faire asseoir sur le sofa, je m’aperçus que sa bouche était contractée, ses yeux grimaçants et qu’il était sous le coup d’une attaque. Le Dr Fordham, appelé en toute hâte, m’aida à le coucher ; mais rien ne put arrêter les progrès de la paralysie ; depuis, il n’a plus donné aucun signe de connaissance ; je crains, hélas ! que nous ne le retrouvions pas vivant.

« — Mais c’est affreux, Trevor, m’écriai-je. Que pouvait donc contenir cette lettre pour produire un effet aussi foudroyant ?

« — Rien. C’est là ce qui est inexplicable. La missive est absurde et n’a aucun sens. Ah ! mon Dieu, voilà ce que je craignais.

« Nous venions d’arriver au tournant de l’avenue et je vis que tous les stores de la maison étaient baissés. Au moment où nous nous précipitions vers la porte, un monsieur en noir vint au-devant de nous.

« — Quand la catastrophe s’est-elle produite, docteur ? demanda mon ami d’une voix brisée.

« — Aussitôt après votre départ.

« — A-t-il repris connaissance ?

« — Oui, un instant avant la fin.

« — A-t-il prononcé quelques paroles à mon adresse ?

« — Il a dit simplement que les papiers se trouvaient dans le tiroir du fond du cabinet japonais.

« Mon ami suivit le docteur dans la chambre mortuaire, et je restai seul en bas à réfléchir à ces singuliers événements. Peu à peu je me sentis envahir par une mélancolie que je n’avais jamais ressentie jusqu’à présent. Quel était donc le passé de ce Trevor, tour à tour boxeur, voyageur, mineur ? Comment était-il tombé au pouvoir de ce marin à la mine suspecte ? Pourquoi la simple allusion aux initiales à demi effacées sur son bras lui avait-elle fait perdre connaissance ? Pourquoi cette lettre de Fordingbridge l’avait-elle terrifié, au point de provoquer sa mort ?

« Je me rappelai à ce moment que Fordingbridge se trouvait dans le Hampshire et que ce Beddoes, que le matelot était allé voir pour probablement le faire endiabler, demeurait dans ce même comté. La lettre était peut-être écrite par ce Hudson, pour annoncer que le secret de ces deux hommes avait été révélé ; ou bien elle émanait de Beddoes et avertissait un complice que cette révélation était imminente. Jusque-là c’était parfaitement clair. Et pourtant le jeune Trevor m’avait dit que la lettre en question était insignifiante et incohérente ? C’est qu’il ne l’avait pas comprise. Il est probable que ce langage étrange cachait une de ces clefs énigmatiques qui donnent au sens des mots un déguisement ingénieux.

« Il faut que je voie cette lettre, pensai-je en moi-même. Je suis persuadé que je déchiffrerais l’énigme. Pendant une heure encore, dans l’obscurité, je cherchai à résoudre ce problème. Enfin, une femme de chambre en pleurs vint m’apporter une lampe et, derrière elle, entra Trevor, pâle mais l’air calme. Il tenait à la main précisément ces papiers que vous voyez étalés sur mes genoux. Il s’assit en face de moi, plaça la lampe au bord de la table et me tendit ces quelques lignes, griffonnées sur une simple feuille de papier gris : « Fini notre stock de gibier pour rire. Garde chasse Hudson, sans doute a tout reçu dès maintenant et dit par dépêche : « Sauvez poule faisane votre préférée, à tête huppée. »

« Je présume que mon visage, en lisant ces lignes, ne refléta pas moins de stupéfaction que le vôtre tout à l’heure. Je les relus avec grand soin et restai convaincu que j’avais deviné juste, en supposant que ces phrases baroques avaient un sens caché. Ces mots : « Sauvez poule faisane, votre préférée, à tête huppée » avaient sans doute, une signification convenue. Mais cette signification ne pouvait être découverte sans la clef. Je croyais bien être sur la voie : la présence du mot « Hudson » indiquait bien quel était l’objet de la missive, cette dernière émanait de Beddoes, et non du matelot. J’essayai de lire à rebours, mais « huppée tête à préférée » ne me donna pas un résultat encourageant. Je cherchai alors à lire en supprimant un mot sur deux : « Fini stock gibier » ou « notre de pour » n’avaient aucun sens. Tout à coup, la clef m’apparut : en prenant un mot sur trois, à partir du premier, je trouvais un sens capable de pousser le vieux Trevor au désespoir. L’avertissement était concis et clair : « Fini de rire. Hudson a tout dit. Sauvez votre tête. »

« Victor Trevor cacha sa figure dans ses mains tremblantes.

« — C’est bien cela, je pense ; c’est pire que la mort, car c’est en même temps le déshonneur. Que signifient ces mots : « garde chasse » et « poule faisane » ?

« — Cela n’a aucun rapport avec la missive ; mais c’est assez suggestif et pourrait bien nous faire découvrir l’auteur de la lettre si nous ne le connaissions déjà. Remarquez qu’il a sûrement commencé par écrire : « Fini… de… rire », etc… Il lui fallait ensuite, pour bâtir cette lettre chiffrée, relier chacun de ces mots par deux autres mots, placés dans l’espace laissé en blanc. Il devait naturellement employer les premiers mots qui lui venaient à l’esprit. Or, il parle de chasse, ce qui prouve que nous avons affaire ou à un fervent disciple de saint Hubert ou à un éleveur.

« — Que savez-vous de ce Beddoes ?

« — Maintenant que vous me remettez sur la voie, je me souviens, en effet, que mon pauvre père était invité par lui, tous les automnes, à aller chasser sur ses terres.

« — Il n’y a pas de doute alors, que Beddoes ne soit l’auteur de ce mot. Il ne vous reste plus maintenant qu’à découvrir le secret qui peut lier deux hommes riches et respectés à ce gredin d’Hudson au point de les mettre à sa merci complète.

« — Hélas ! Holmes, s’écria mon ami, je crains que ce ne soit un mystère, où le crime et la honte se trouvent côte à côte ! Mais je n’ai pas de secret pour vous et je vais vous montrer la confession que mon père écrivit, lorsqu’il s’aperçut qu’Hudson devenait dangereux. J’ai trouvé ce papier dans le meuble japonais, comme l’avait dit le docteur. Prenez-le, et lisez tout haut ; je n’ai ni la force, ni le courage de le faire moi-même.

— Ce sont, mon cher Watson, ces mêmes documents que je vais vous lire, comme je les ai lus cette nuit-là, à Trevor, dans la vieille demeure fatale. Ils portent ce titre : Notes sur le voyage du navire Gloria Scott depuis son départ de Falmouth, le 8 octobre 1855, jusqu’à sa perte, par 15°20 de latitude nord et 25°14 de longitude ouest le 6 novembre ». Ces notes sont écrites sous forme de lettre :

« Mon cher et bien-aimé fils,

« Maintenant que je ne puis échapper au déshonneur qui empoisonne mes dernières années, j’ai le droit de déclarer en toute vérité et sincérité que mon désespoir n’a pour cause ni la crainte de tomber sous le coup de la loi, ni l’appréhension de perdre ma position, et de déchoir aux yeux de ceux qui m’ont connu ; je me sens accablé par la seule conviction que vous aurez à rougir de moi, vous qui m’aimez tendrement, vous à qui je n’ai jamais donné, je l’espère du moins, de motif de me refuser votre respect. Mais, si le coup qui me menace vient à me frapper, je désire que vous n’appreniez que de moi à quel point j’ai été coupable. D’autre part, si la catastrophe ne se produit pas (c’est ce que je demande au Tout-Puissant), si ce papier tombe entre vos mains, sans avoir été détruit, je vous en conjure alors, par ce que vous avez de plus sacré, par la mémoire de votre chère mère et par l’affection qui nous unit, brûlez ce papier avant d’en achever la lecture et n’y pensez jamais plus. Si vos yeux viennent un jour à parcourir les lignes qui suivent, c’est que j’aurai été dénoncé, chassé de ma maison, ou, ce qui est plus probable (car vous savez que j’ai une maladie de cœur), c’est que la mort m’aura pour toujours paralysé la langue. Dans les deux cas, l’heure de la dissimulation est passée. Tout ce que je vais écrire est la pure vérité, je le jure. Que Dieu ait pitié de moi !

« Mon nom, cher enfant, n’est pas Trevor.

« Je m’appelais, dans ma jeunesse, James Armitage. Aussi vous comprendrez l’émotion qui m’envahit lorsque j’entendis votre ami me dire qu’il croyait connaître mon secret. Ce fut donc sous le nom d’Armitage que j’entrai, en qualité de commis, dans une maison de banque de Londres, et, c’est sous ce même nom d’Armitage que je fus convaincu d’avoir transgressé les lois de mon pays ; on me condamna à la déportation. Ne soyez pas trop sévère pour moi, mon cher enfant. J’avais soi-disant une dette d’honneur à payer et j’y avais employé des fonds qui n’étaient pas à moi, certain de pouvoir les remettre, avant qu’on ne s’aperçût de leur disparition. Mais la mauvaise chance me poursuivant, je ne touchai pas à temps la somme sur laquelle je comptais, et un examen inattendu de mes comptes fit découvrir le déficit. On aurait pu me traiter avec indulgence, mais les lois étaient plus rigoureuses, il y a trente ans, qu’aujourd’hui, et, à trente-trois ans je me vis enchaîné comme un filou avec trente-sept autres condamnés dans les entreponts du navire Gloria Scott qui faisait voile pour l’Australie.

« C’était en 1855, au moment où la guerre de Crimée battait son plein. Les bâtiments ordinairement employés au transport des condamnés étaient mobilisés pour la mer Noire. Le gouvernement en était réduit à affréter les navires plus petits et moins bien aménagés pour transporter les prisonniers. Le Gloria Scott avait fait en Chine le commerce du blé, mais c’était un vieux bateau et les nouveaux l’avaient supplanté. Il jaugeait cinq cents tonnes, et, outre ses trente-huit oiseaux de geôle, portait, quand nous mîmes à la voile à Falmouth, vingt-six hommes d’équipage, dix-huit soldats, un capitaine, trois quartiers-maîtres, un médecin, un aumônier et quatre gardes-chiourme ; en tout près de cent personnes.

« Les cloisons qui séparaient nos cellules, au lieu d’être en chêne épais comme dans les navires qui transportent des prisonniers, étaient minces et légères. Mon voisin, du côté de l’arrière, était un de ceux que j’avais remarqués, quand on nous avait amenés sur le quai. C’était un jeune homme imberbe, au teint clair, au nez mince et allongé, aux mâchoires assez fortes. Il portait la tête haute, avait une démarche fière, et était surtout remarquable par sa grande stature d’au moins six pieds et demi. Aucun de nous ne lui serait arrivé à l’épaule. Il était surprenant de voir, au milieu de toutes ces figures tristes et abattues, ce visage plein d’énergie et de résolution. La vue de ce compagnon me parut aussi réconfortante qu’au voyageur perdu dans une tourmente de neige l’apparition soudaine d’un grand feu. Je me sentais donc ravi d’avoir ce voisin ; et je le fus encore bien plus, lorsque, dans le silence de la nuit, j’entendis tout près de moi un murmure ; mon voisin avait trouvé moyen de percer un trou dans la cloison qui nous séparait.

« — Hallo ! camarade, me dit-il, comment vous appelez-vous et pourquoi êtes-vous ici ?

« Je lui répondis franchement et lui demandai à mon tour qui il était.

« — Je m’appelle Jack Bendergast et, par Dieu, vous apprendrez à bénir mon nom, avant que nous ne nous séparions.

« Ce nom m’était familier, car le procès de cet homme s’était plaidé peu de temps avant mon arrestation, et avait fait beaucoup de bruit en Angleterre. Bendergast appartenait à une famille honorable ; il avait une grande valeur personnelle ; mais, profondément corrompu, il avait escroqué de fortes sommes aux plus gros commerçants de Londres, par des moyens aussi ingénieux que perfides.

« — Ha ! ha ! vous vous souvenez de mon affaire, dit-il avec une certaine satisfaction.

« — Oh ! très bien.

« — Vous vous rappelez peut-être à ce sujet une particularité ?

« — Laquelle ?

« — On m’attribuait un coup d’à peu près deux cent cinquante mille livres, n’est-ce pas ?

« — Oui, environ.

« — Mais on n’en a rien retrouvé, n’est-ce pas?

« — Non, en effet.

« — Eh bien ! où pensez-vous qu’a passé cet argent ?

« — Je n’en ai pas la moindre idée.

« — Je le tiens là, entre le pouce et l’index, par Dieu. Mon nom seul vaut plus de livres sterling que vous n’avez de cheveux sur la tête ; et quand on a de l’argent, mon garçon, et qu’on sait en faire usage, on est tout-puissant. Il ne vous est pas venu à l’idée, je pense, qu’un homme ainsi pourvu se résigne à user ses culottes dans la cale infecte d’un caboteur chinois, à demi pourri et infesté de rats et de vermine ? Non, monsieur, un homme comme moi se tire d’affaire et vient en aide aux camarades. N’en doutez pas et fiez-vous à lui. La main sur la Bible, je puis vous jurer que vous sortirez de ce mauvais pas.

« J’avoue que tout d’abord je n’ajoutai pas foi à ce langage. Peu à peu, cependant, mon voisin s’avéra très persuasif ; après m’avoir fait donner ma parole d’honneur la plus solennelle de garder le silence, il me laissa comprendre qu’il existait réellement un complot pour s’emparer du navire. Ce complot avait été ourdi, bien avant l’embarquement, par une douzaine de prisonniers à la tête desquels était, bien entendu, Bendergast ; sa fortune devenait naturellement le levier puissant de l’affaire.

« — J’ai, me dit mon complice, un associé, homme exceptionnellement sûr auquel j’étais lié comme le sont les deux doigts de la main. C’est lui qui a les fonds, mais où pensez-vous qu’il se trouve en ce moment ? Ici même : c’est l’aumônier du bord. Il s’est embarqué, vêtu de sa redingote noire, pourvu de papiers en règle, et avec assez d’argent dans sa valise pour acheter tout le bâtiment de la quille à la pomme du grand mât. L’équipage lui est acquis, corps et âme. Il l’a acheté, en bloc, même avec escompte, puisqu’il payait en espèces sonnantes. Il les a réglés avant même que les hommes aient signé leur engagement. Deux des gardes-chiourme et Mercer, le second quartier-maître, sont ses créatures ; il pourrait acheter jusqu’au capitaine même s’il le jugeait nécessaire.

« — Quel est votre plan ?

« — De rendre plus rouges encore les habits de quelques-uns de ces soldats, qu’en pensez-vous, hein ?

« — Mais ils sont armés.

« — Et nous le serons aussi, mon garçon. Chacun de nous, aussi vrai qu’il a eu une mère, aura une paire de pistolets ; et si, aidés de l’équipage nous ne devenons pas capables de prendre un bateau, c’est que, décidément, nous sommes tout au plus dignes de terminer nos jours dans une école de petites filles. Parlez à votre voisin de gauche cette nuit et voyez si on peut se fier à lui.

« C’est ce que je fis. Ce voisin qui s’appelait Evans se trouvait dans la même situation que moi, il avait fait un faux. Depuis, il a aussi changé de nom et maintenant il est devenu un homme riche et heureux ; il habite le sud de l’Angleterre. Il se montra tout disposé à entrer dans ce complot qui, somme toute, était notre seule planche de salut. Avant de quitter le golfe de Gascogne, il ne restait que deux prisonniers qui n’avaient pas encore été initiés au secret. L’un d’eux était si faible d’esprit, qu’il était impossible de lui rien confier ; l’autre avait la jaunisse, et ne pouvait nous être d’aucune utilité.

« À tout bien considérer, s’emparer du navire devait être chose facile ; l’équipage était une bande de chenapans, choisis tout exprès. Le faux aumônier venait librement dans nos cellules sous prétexte de nous exhorter ; on le laissait entrer avec un sac noir qui contenait soi-disant des opuscules religieux. Ses visites étaient si fréquentes que, le troisième jour, nous avions déjà chacun, caché au pied de notre lit, une lime, une paire de pistolets, cinq cents grammes de poudre et vingt balles. Deux des gardes étaient des agents de Bendergast et le second quartier-maître constituait son bras droit. Le capitaine, les deux maîtres, deux gardes, le lieutenant Martin avec ses dix-huit hommes et le docteur, restaient donc nos seuls adversaires. Bien que sûrs de notre coup, nous résolûmes de ne négliger aucune précaution et de n’attaquer que de nuit. Mais l’événement se produisit plus tôt que nous ne l’avions pensé, et voici comment :

« Un après-midi (environ trois semaines après notre départ), le docteur, étant venu voir un des prisonniers qui se trouvait malade, appuya sa main sur le pied du lit et sentit les contours d’un pistolet. S’il avait eu plus de sang-froid, il faisait rater le coup ; mais, en bon petit homme très nerveux, il poussa un cri et devint si pâle que le malade, se voyant découvert, se jeta sur lui et le bâillonna, avant qu’il pût donner l’alarme ; il l’attacha ensuite sur le lit. Comme le docteur avait laissé derrière lui sa porte ouverte, nous nous ruâmes tous à la fois par cette ouverture sur le pont. Les deux sentinelles furent immédiatement passées au bleu ainsi qu’un caporal, accouru au bruit. Quant aux deux autres soldats qui se trouvaient à la porte de la cabine, leurs fusils ne devaient pas être chargés, car nous les tuâmes au moment où ils cherchaient à mettre la baïonnette au canon. Nous nous précipitâmes chez le capitaine, mais, au moment où nous allions pénétrer dans sa cabine, un coup de feu retentit derrière la porte, et nous trouvâmes notre homme la tête effondrée sur une carte de l’Atlantique, épinglée sur la table. Derrière lui se tenait l’aumônier, un pistolet encore fumant à la main. L’équipage s’était emparé des deux maîtres et l’affaire était dans le sac.

« Nous envahîmes alors le salon qui se trouvait à côté de la cabine et nous nous allongeâmes sur les banquettes, parlant tous à la fois, délirant de nous sentir libres. Tout autour se dressaient des armoires ; Wilson, le faux aumônier, en enfonça une et en tira une douzaine de bouteilles de vin de Xérès dont il cassa les goulots. Nous remplîmes nos verres ; nous étions en train de les vider, quand, tout à coup, sans aucun avertissement, une salve de mousquets retentit à nos oreilles et la pièce se remplit d’une épaisse fumée qui nous empêcha de rien voir. Lorsqu’elle se fut dissipée, le salon n’existait plus ; les cadavres de neuf hommes, dont Wilson, se roulaient l’un sur l’autre par terre ; le souvenir de ce mélange de sang et de Xérès sur les tables me fait encore mal au cœur quand j’y pense. Nous étions littéralement atterrés, et je crois que nous aurions lâché pied, si Bendergast n’avait été là. Mugissant comme un taureau, il se précipita à la porte, suivi de tous ceux qui vivaient encore. Sur la poupe, se tenaient le lieutenant et dix de ses hommes. La claire-voie, au-dessus de la table, était ouverte et c’est par là qu’ils avaient fait feu sur nous. Nous nous jetâmes sur eux, avant qu’ils eussent eu le temps de recharger leurs mousquets, et ils se battirent comme des lions ; mais nous avions le nombre pour nous ; ils succombèrent et, au bout de cinq minutes, tout était fini. Mon Dieu ! quelle boucherie ! Bendergast ressemblait à un démon enragé. Pour lui, un soldat ne pesait pas plus qu’un enfant, en un tournemain il avait tout jeté par-dessus bord, les vivants comme les morts. Un sergent, très blessé, surnagea et se maintint longtemps sur l’eau ; l’un de nous eut pitié de lui et lui fit sauter la cervelle. De nos ennemis, il ne restait plus que les gardes-chiourme, les quartiers-maîtres et le médecin.

« Mais, à leur sujet, s’éleva une violente dispute. Un bon nombre d’entre nous, heureux d’avoir reconquis la liberté, ne voulaient plus commettre d’autres meurtres ; ils trouvaient qu’on peut frapper des soldats munis de leurs fusils pour se défendre ; mais qu’on n’a pas le droit de procéder de sang-froid à l’égorgement d’hommes absolument désarmés. Huit des nôtres, cinq prisonniers et trois matelots, déclarèrent qu’ils ne consentiraient pas à ce forfait. Mais rien ne put ébranler Bendergast et sa bande. Notre seule chance d’impunité, disaient-ils, est d’aller jusqu’au bout ; nous ne devons laisser aucun témoin qui puisse un jour se dresser contre nous ; il s’en est d’ailleurs fallu de peu que nous ne subissions le sort des autres prisonniers. Enfin, de guerre lasse, il nous autorisa à prendre une embarcation et à quitter le navire. Dégoûtés du massacre auquel nous avions assisté, et pour échapper à la triste besogne qui restait encore à faire, nous acceptâmes sa proposition. On nous donna à chacun un vêtement de matelot, un baril d’eau, un peu de rhum, une caisse de biscuits et une boussole. Bendergast nous jeta une carte en nous disant que nous étions des marins naufragés dont le navire avait péri par 15° de latitude nord et 25° dé longitude ouest, puis il coupa notre amarre et nous abandonna à notre sort.

« J’en arrive maintenant à la partie la plus impressionnante de cette histoire, mon cher fils. Les matelots avaient amené la hune de misaine, lorsque la révolte éclata ; mais, au moment où nous quittâmes le bord, on la largua de nouveau et le navire commença à voguer lentement en s’éloignant de nous, tandis que notre canot se sentait soulevé par de grandes lames de fond. Assis auprès des écoutes, nous commençâmes, Evans et moi, les plus instruits de la bande, à étudier notre position et la route à suivre. La question n’était pas facile à résoudre ; nous nous trouvions à cinq cents milles au sud du Cap-Vert, et à sept cents à l’ouest de la côte d’Afrique. Comme le vent tournait au nord, nous pensâmes que le point le plus facile à atteindre était Sierra-Leone ; et nous mîmes donc le cap sur cette direction, laissant le nord à tribord, loin derrière nous. Tout d’un coup, nous en vîmes jaillir un épais nuage de fumée noire qui s’épanouit sur le ciel, comme un arbre gigantesque. Quelques secondes après, un bruit de roulement de tonnerre parvint jusqu’à nous, et, quand la fumée se fut dissipée, nous ne vîmes plus rien du Gloria Scott. Virant aussitôt de bord, nous fîmes force de rames vers l’endroit où une légère vapeur, traînant sur l’eau, restait le seul indice de cette terrible catastrophe !

« Il nous fallut une heure pour atteindre le lieu du naufrage et nous pensions même arriver trop tard pour sauver quelqu’un. Une embarcation brisée, de nombreuses caisses et des morceaux de bois ballottés par la houle indiquaient seuls l’endroit où le navire avait coulé ; mais on n’apercevait rien de vivant ; bref, en désespoir de cause, nous allions nous éloigner, lorsque nous vîmes à quelque distance une épave qui supportait un homme étendu. Nous le hissâmes à bord : c’était un matelot nommé Hudson, si brûlé, et si épuisé qu’il ne put nous raconter la catastrophe que le lendemain matin. Il paraît qu’aussitôt après notre départ, Bendergast et sa bande se mirent en mesure d’exécuter leur tâche en massacrant les cinq prisonniers qui restaient ; les deux gardes-chiourme furent tués à coups de feu et jetés par-dessus bord, ainsi que le troisième maître. Puis Bendergast descendit dans l’entrepont et, de ses propres mains, coupa la gorge de l’infortuné médecin. Il ne restait plus à expédier que le premier maître, un homme vigoureux et résolu. Quand il vit le forçat s’approcher de lui, son couteau tout sanglant à la main, il réussit à briser les liens qu’il avait pu déjà relâcher, et descendit d’un bond dans la cale arrière.

« Une douzaine de forçats, armés de pistolets et lancés à sa recherche le trouvèrent dans la soute aux poudres, assis devant un baril ouvert, une boîte d’allumettes à la main. Il jura de faire sauter le navire, s’il était le moins du monde molesté. Un instant après l’explosion se produisait. Hudson pense qu’elle a été plutôt due à un coup de pistolet maladroit qu’à l’allumette du maître attaqué. Quelle qu’en fût la cause, ainsi périt le Gloria Scott : avec lui sombra le gredin qui s’en était emparé !

« Voilà, en peu de mots, mon cher enfant, l’histoire du terrible événement auquel j’ai été mêlé. Le lendemain, nous étions recueillis par le brick Hotspur, faisant voile pour l’Australie. Le capitaine n’eut pas de peine à croire que nous représentions les survivants d’un paquebot naufragé. L’amirauté déclara que le transport Gloria Scott était perdu corps et biens ; depuis, pas un mot n’a transpiré sur son véritable sort. Après un excellent voyage, le Hotspur nous débarqua à Sydney où, Evans et moi, nous changeâmes de nom pour travailler aux mines ; là, au milieu de cette foule venue de tous les pays, il nous a été facile de dissimuler notre identité première.

« Le reste n’a pas besoin de se raconter. Nous nous sommes enrichis, nous avons voyagé et nous sommes revenus en Angleterre en nous faisant passer pour de riches colons, qui rentraient au bercail pour acheter des terres au pays natal. Pendant plus de vingt ans nous avons mené une vie paisible et relativement agréable ; nous avions tout lieu d’espérer que notre passé était à jamais enfoui dans l’oubli. Imaginez donc quelle fut mon émotion, quand je reconnus dans la personne qui vint un jour me voir en votre présence, un matelot, le naufragé que nous avions recueilli à la mer ! Il nous avait dépistés et venait faire du chantage à nos dépens. Vous comprendrez maintenant les efforts que j’ai faits pour vivre en paix avec lui, et vous compatirez à la terreur que je ressens, depuis qu’il est allé trouver, la bouche pleine de menaces, l’autre survivant du Gloria Scott. »

Au-dessus de ceci, une main tremblante a tracé d’une écriture à peine lisible, ces lignes : « Beddoes écrit en chiffre que H. a tout dit. Seigneur miséricordieux, ayez pitié de nous ! »

Tel est le récit que je lus cette nuit-là au jeune Trevor.

— Je pense, Watson, qu’entouré des circonstances que vous savez, vous le trouvez suffisamment dramatique. Le brave garçon en eut le cœur si brisé qu’il partit pour les plantations de thé du Terai ; j’ai appris depuis qu’il y prospérait.

Quant au matelot et à Beddoes, on n’en a plus entendu parler depuis la lettre d’avertissement. Ils ont tous deux disparu de la manière la plus complète. Aucune déposition n’a été faite à la police ; et Beddoes a sans doute pris les menaces du matelot pour un fait accompli. On a bien vu Hudson rôder dans les environs ; aussi la police en a conclu qu’il s’était éclipsé après avoir tué Beddoes. Pour moi, je suis d’un avis contraire. Je crois plutôt que Beddoes, poussé au désespoir et se croyant trahi, se sera vengé sur Hudson ; il aura quitté le pays avec tous les fonds qu’il avait pu réunir.

« — Voilà tous les détails que je suis à même de vous fournir sur cette affaire ; si vous désirez l’ajouter à votre collection, je les mets à votre entière disposition, mon cher Watson. »

LE VISAGE JAUNE


Spectateur, parfois même acteur des drames étranges que je publie aujourd’hui, et dans lesquels se sont révélées les qualités si particulières de mon compagnon et ami, j’ai tout naturellement cherché à m’étendre sur ses succès plutôt que sur ses échecs ; cela, moins par souci de sa bonne réputation, puisque c’est dans les circonstances difficiles que son énergie et son don d’assimilation sont les plus remarquables, mais surtout parce que là où il a échoué, il est rare qu’un autre ait pu réussir. De temps à autre cependant, il lui est arrivé de se tromper d’une façon incontestable. J’ai des notes sur une demi-douzaine d’affaires de ce genre parmi lesquelles à coup sûr les plus intéressantes sont l’affaire de la Seconde Tache et celle que je vais relater ici.

Il n’était pas dans les habitudes de Sherlock Holmes de faire de l’exercice pour le plaisir d’en faire. Peu d’hommes cependant auraient été capables d’un plus grand effort musculaire et je n’ai jamais connu un meilleur boxeur, à poids égal, s’entend. Mais à son point de vue tout effort corporel, sans but déterminé, était un gaspillage d’énergie et il ne se remuait guère que lorsque sa profession lui en imposait le devoir. Alors il devenait absolument infatigable. Il eût été extraordinaire qu’il pût, dans ces conditions, se maintenir en forme, si son régime n’avait été des plus sévères et ses habitudes simples jusqu’à l’austérité. À part l’emploi accidentel de la cocaïne, il n’avait aucun vice, encore n’avait-il recours à cette drogue que pour protester contre la monotonie de l’existence quand les affaires se faisaient trop rares, et que les journaux ne présentaient plus d’intérêt.

Un jour, au début du printemps, il fit trêve à ses habitudes au point de tenter avec moi une promenade à Hyde Park ; les premiers bourgeons se montraient déjà sur les ormes et ceux des châtaigniers, brillants de gomme, commençaient à se transformer en feuilles dentelées. Pendant deux heures nous errâmes çà et là, parlant peu, comme il convient à deux hommes qui se connaissent intimement, et il était près de cinq heures quand nous rentrâmes à Baker Street.

— Pardon, m’sieur, dit notre jeune domestique en nous ouvrant la porte ; il y a eu un m’sieur qui est venu vous demander.

Holmes me jeta un coup d’œil de reproche.

— Voilà ce que c’est que d’aller se promener dans la journée, dit-il. Ce gentleman est parti alors ?

— Oui, m’sieur.

— Ne l’avez-vous pas prié d’entrer ?

— Si, m’sieur, il est entré.

— Combien de temps a-t-il attendu ?

— Une demi-heure, m’sieur. C’était un m’sieur très agité, qui arpentait la chambre et tapait du pied sans arrêter. J’étais derrière la porte, m’sieur, et j’entendais tout ce qu’il faisait. À la fin il sort dans le corridor et crie : « Cet homme ne va donc jamais revenir ? » Ce sont ses propres paroles, m’sieur. « Vous n’avez qu’à attendre un tout p’tit peu plus, que j’dis. — Alors je vais attendre dehors, parce que j’étouffe, qu’il me répond. Je serai bientôt revenu. » Là-dessus le v’là qui se lève et s’en va et je n’ai jamais pu l’en empêcher.

— Bien, bien, vous avez fait votre possible, lui dit Holmes, en entrant dans notre salon. Mais c’est bien ennuyeux, Watson. J’avais joliment besoin d’une petite affaire, celle-ci semble sérieuse à en juger par l’impatience de cet homme Ho ! ho ! ce n’est pas votre pipe qui est là, sur la table ? Alors c’est la sienne sans doute qu’il a laissée par mégarde ; une bonne vieille pipe de bruyère avec un long bout de ce qu’on est convenu d’appeler de l’ambre. Je me demande combien il y a dans Londres de pipes qui aient un vrai bout en ambre ?

Quelques personnes s’imaginent que la mouche gravée à l’intérieur est une preuve d’authenticité ; or c’est toute une industrie que celle des fausses mouches à graver sur de l’ambre faux. Il faut que notre visiteur ait eu l’esprit bien troublé pour avoir oublié une pipe à laquelle il tient évidemment beaucoup.

— Comment le savez-vous ?

— Dame ! elle doit avoir coûté six shillings et demi et elle a été, vous le voyez, réparée deux fois : une fois au tuyau et l’autre à l’ambre. Chacune de ces réparations, faites au moyen d’un cercle d’argent, doit avoir coûté plus que l’objet lui-même. Cet homme doit tenir beaucoup à sa pipe puisque, à prix égal, il préfère la faire réparer que d’en acheter une neuve.

— Quoi encore ? demandai-je, en voyant Holmes retourner la pipe dans tous les sens pour l’examiner minutieusement. Puis la frappant avec son index osseux et effilé, comme un professeur qui ferait une dissertation sur un os :

« Les pipes, dit-il, sont parfois extraordinairement intéressantes. Rien n’a plus d’individualité, excepté, peut-être, les montres et les lacets de chaussures. Ici les indications ne sont cependant ni très marquées, ni très importantes. Le propriétaire est certainement un homme vigoureux, il est gaucher, possède d’excellentes dents, a des habitudes de négligence et une fortune qui le dispense de faire des économies. »

Mon ami lançait ces phrases d’un air négligent, tout en me regardant du coin de l’œil afin de s’assurer si je suivais bien son raisonnement.

— Vous pensez qu’il faut qu’un homme ait une honnête aisance, pour fumer des pipes de sept shillings ? dis-je.

— Ceci est du mélange Grosvenor à dix-huit sous l’once, répondit-il en faisant tomber du fond de la pipe un peu de tabac dans sa main. Comme il peut se procurer d’excellent tabac pour une somme moitié moindre, il est bien évident qu’il n’est pas dans la nécessité de faire des économies.

— C’est bien ! Et comment expliquez-vous le reste ?

— Il a l’habitude d’allumer sa pipe à une lampe et à un bec de gaz. Regardez : elle est toute brûlée sur un des côtés et ce n’est sûrement pas le fait d’une allumette. À quoi servirait de mettre une allumette contre le côté de la pipe ? Tandis qu’il est certain que vous ne pouvez pas allumer une pipe à une lampe sans brûler le fourneau. C’est le côté droit de la pipe qui est brûlé ; d’où je conclus que son possesseur est gaucher. Approchez votre pipe de la lampe ; comme vous êtes droitier, c’est le côté gauche que vous exposez à la flamme. Une fois par hasard vous pourrez agir à l’inverse, mais ce ne sera qu’un hasard et non une habitude. La pipe en question a toujours été tenue comme je vous l’ai expliqué. Ensuite se trouve sur l’ambre l’empreinte de ses dents ; il faut que notre homme soit énergique, musculeux et doué d’une bonne mâchoire pour être arrivé à ce résultat. Mais si je ne me trompe, je l’entends monter l’escalier, et nous allons avoir autre chose de plus intéressant que sa pipe à étudier.

Un instant après, la porte s’ouvrait et livrait passage à un jeune homme de haute taille. Il était correctement, quoique simplement vêtu d’un costume gris foncé et tenait à la main un chapeau mou de feutre brun. À première vue on lui aurait donné trente ans, en réalité, il avait quelques années de plus.

— Excusez-moi, dit-il d’un air embarrassé, j’aurais dû frapper. Le fait est que j’ai l’esprit à l’envers, en raison de quoi vous devez m’excuser.

Il passa sa main sur son front comme pour rassembler ses pensées, et tomba plutôt qu’il ne s’assit, sur une chaise.

— On voit que vous n’avez pas dormi depuis deux jours, dit Holmes de son air dégagé et souriant. Cela fatigue les nerfs plus que le travail et plus même que les amusements. Dites-moi en quoi je puis vous être utile ?

— Je suis venu vous demander conseil, monsieur. Je ne sais plus où j’en suis ; mon existence est brisée.

— Vous vous adressez alors à moi comme détective consultant ?

— Non seulement comme détective, mais comme homme sensé, comme homme du monde. J’ai besoin que vous me traciez une ligne de conduite. Dieu veuille que vous le puissiez !

Il parlait d’une voix saccadée, par phrases hachées et rapides ; il semblait que parler même fût une souffrance, et qu’il lui fallût une grande force de volonté pour dominer ses nerfs.

— Ce que j’ai à vous dire est bien délicat. On n’aime pas d’habitude mêler des étrangers à ses affaires personnelles et il est bien triste d’avoir à discuter la conduite de sa femme avec deux personnes qu’on ne connaît pas. C’est pourtant la pénible nécessité à laquelle je suis réduit, me trouvant au bout de mon rouleau, il me faut à tout prix un conseil.

— Mon cher monsieur Grant Munro…, commença Holmes.

Notre visiteur sauta sur sa chaise.

— Quoi ! s’écria-t-il. Vous savez mon nom ?

— Si vous désirez garder l’incognito, dit Holmes en souriant, je vous conseille de ne plus écrire votre nom à l’intérieur de votre chapeau, ou au moins de ne pas tourner votre couvre-chef du côté de vos interlocuteurs. Ce que je puis vous dire, c’est que mon ami et moi, nous avons entendu d’étranges secrets entre ces quatre murs, et que nous avons eu la bonne fortune de rendre la paix à bien des âmes troublées. Je compte qu’il en sera de même pour vous. Mais le temps presse, peut-être. Veuillez m’exposer sans délai les détails de votre affaire.

Notre visiteur, une fois de plus, passa la main sur son front, comme s’il trouvait cette épreuve bien pénible. Chacun de ses gestes, chaque expression de sa physionomie dénotaient l’homme réservé, maître de lui, une nature tant soit peu orgueilleuse, plus disposée à cacher ses blessures qu’à les étaler. Puis enfin, avec un geste énergique de son poing fermé comme pour mettre toute réserve de côté, il commença le récit suivant :

— Voici les faits, monsieur Holmes. Je suis marié et cela depuis trois ans. Nous n’avons jamais cessé, ma femme et moi, de nous aimer avec tendresse et nous avons été aussi heureux qu’il est possible de l’être. Nous n’avons pas eu un seul dissentiment, soit en pensées, en paroles ou en actions. Et maintenant, depuis lundi dernier, une barrière a tout à coup surgi entre nous ; je sens qu’il y a dans sa vie, au fond de son cœur, un mystère qui m’est aussi inconnu que celui de la femme quelconque que je coudoie dans la rue. Nous sommes devenus étrangers l’un à l’autre, et je veux savoir pourquoi.

« Avant d’aller plus loin, j’insiste sur ce point, monsieur Holmes, qu’Effie m’aime. Il n’y a aucun doute là-dessus. Elle m’aime avec toute son âme et de tout son cœur, et ne m’a jamais plus aimé que maintenant. Je le sais, je le sens, je ne veux pas le discuter. Un homme sait quand une femme l’aime. Mais il y a un secret entre nous et nous ne serons nous-mêmes que lorsqu’il aura été dévoilé.

— Veuillez me dire les faits, monsieur Munro, dit Holmes avec une légère impatience.

— Je vous dirai tout d’abord ce que je sais de l’histoire d’Effie. Quoique toute jeune encore, vingt-cinq ans à peine, elle était veuve quand je l’ai connue. Elle s’appelait alors Mrs. Hebson. Elle était allée en Amérique dans sa jeunesse et avait habité la ville d’Atlanta, où elle avait épousé cet Hebson, un avocat pourvu d’une bonne clientèle. Ils eurent un enfant ; puis survint une terrible épidémie de fièvre jaune et le mari comme l’enfant en moururent. J’ai vu l’acte de décès. À la suite de ce douloureux événement, elle prit l’Amérique en horreur et revint vivre avec une vieille tante à Pinner, dans le comté de Middlesex. Je dois ajouter que son mari lui avait laissé une certaine fortune, représentant environ quatre mille cinq cents livres qui, avantageusement placées, lui rapportaient une moyenne de 7 p. 100. Il n’y avait que six mois qu’elle était à Pinner quand je la connus ; nous ne tardâmes pas à être épris l’un de l’autre et nous nous mariâmes quelques semaines plus tard.

« Je suis négociant en houblon et mon commerce me rapporte de sept à huit cents livres par an. Nous sommes donc dans une bonne situation et nous avons loué à Norbury, moyennant quatre-vingts livres par an, une jolie villa. C’est presque la campagne, quoique à proximité de la ville. Au delà se trouvent une auberge et deux maisons ; de l’autre côté du champ qui nous fait face, un seul cottage. À l’exception de ces maisons on ne rencontre plus une seule habitation jusqu’à environ moitié chemin de la gare. Mes affaires m’appellent en ville à certaines époques, mais en été j’ai plus de loisirs ; et c’est alors que notre vie à deux, à la campagne, s’écoule aussi heureuse que possible. Je vous le répète, il n’y avait pas eu le moindre nuage entre nous jusqu’à cette maudite affaire.

« J’ai encore une chose à ajouter avant de continuer mon récit. Quand nous nous sommes mariés, ma femme me remit entre les mains toute sa fortune, bien malgré moi ; je ne trouvais pas cela prudent, étant donné que mes affaires pouvaient péricliter d’un moment à l’autre. Mais elle insista et ce fut fait. Il y a six semaines environ elle me dit :

« — Jack, en acceptant ma fortune, vous avez stipulé que lorsque j’en aurais besoin, je pourrais vous la réclamer.

« — Certainement, dis-je, elle vous appartient.

« — Eh bien ! il me faut cent livres.

« J’avoue que je fus un peu surpris, m’étant imaginé qu’il s’agissait simplement d’un achat de robe ou d’un objet de toilette quelconque.

« — Et pourquoi faire, mon Dieu ?

« — Oh ! dit-elle d’un ton négligent, vous m’avez promis d’être mon banquier tout simplement et les banquiers, vous le savez, ne font pas de questions.

« — Si vous le désirez sérieusement, lui répondis-je, il est bien entendu que vous aurez cet argent.

« — Certainement, je le désire.

« — Et vous ne voulez pas me dire l’usage que vous comptez en faire ?

« — Si, un jour peut-être, mais pas maintenant, Jack. »

« Je dus, bon gré, mal gré, me contenter de cette réponse, quoique ce fût le premier secret qu’il y eût entre nous. Je lui donnai un chèque, et n’y pensai plus. Il se peut que ce fait n’ait aucun rapport avec ce qui arriva ensuite, mais j’ai cru devoir vous le rapporter.

« Je viens de vous dire qu’il y a un cottage à peu de distance de notre maison. Un champ seul nous en sépare, mais pour y arriver, il faut suivre la route, puis tourner dans un sentier. Un peu au delà se trouve un joli bosquet de pins d’Écosse, où j’allais souvent me promener, car les bois tiennent compagnie. Le cottage, malheureusement, était inhabité depuis huit mois. C’était une fort jolie maison avec ses deux étages et son porche ancien couvert de chèvrefeuille. Je me disais toujours que ce devait être une charmante demeure.

« Donc, lundi dernier, je me promenais de ce côté, quand je vis sortir du sentier un chariot vide et j’aperçus en même temps tout un déménagement de tapis et de mobilier sur le gazon à côté du porche. Je me dis qu’évidemment le cottage avait été loué, et je passai devant la maison comme un flâneur, me demandant quelles gens nous allions avoir comme voisins. Je m’aperçus tout à coup que quelqu’un m’observait d’une des fenêtres du premier étage.

« Je ne sais pas ce que ce visage avait de particulier, monsieur Holmes, mais il me passa un frisson dans le dos. J’étais trop loin pour pouvoir distinguer les traits, je me rendis seulement compte que leur aspect n’était ni humain, ni naturel. Ce fut là ma première impression. Je m’approchai rapidement pour mieux voir la personne qui me guettait. Elle disparut à l’instant même et si brusquement qu’elle sembla se noyer dans l’obscurité. Je restai là cinq minutes, pensant que l’incident était clos et cherchant toutefois à analyser mes impressions. Je ne pourrais dire si c’était un visage d’homme ou de femme. Ce qui m’avait impressionné surtout c’était la couleur ; un jaune livide, un regard terne, d’une fixité effrayante. J’en étais si troublé que je voulus tâcher d’en savoir plus long sur les nouveaux habitants du cottage. Je m’approchai et frappai à la porte. Une femme vint ouvrir, elle était maigre et avait un visage dur peu engageant.

« — Qu’est-ce que vous voulez ? me demandât-elle avec un accent du Nord.

« — Je suis votre voisin de là-bas, fis-je en montrant ma maison. Je vois que vous venez d’emménager et j’ai pensé que si je pouvais vous être utile en…

« — Ben, nous vous le dirons, quand nous aurons besoin de vous, » répondit-elle en me fermant la porte au nez. Assez déçu par cette réception brutale, je rentrai chez moi, et toute la soirée je fus malgré moi hanté par le souvenir de cette apparition à la fenêtre et de cette femme hargneuse. Je me décidai à ne rien dire de ce que j’avais vu à ma femme, car elle s’effraie pour la moindre des choses, et je n’avais nulle envie de lui communiquer ma pénible impression. Je lui dis cependant, au moment de m’endormir, que le cottage était habité, ce à quoi elle ne fit aucune réponse.

« J’ai d’ordinaire le sommeil extrêmement dur ; depuis mon enfance on m’a plaisanté là-dessus en répétant que rien n’était capable de me réveiller au milieu de la nuit. Cependant cette nuit-là, sans doute à la suite de cette petite aventure, je ne pus m’endormir profondément. Dans un demi-sommeil, je me rendais compte qu’il se passait quelque chose dans la chambre et me réveillant peu à peu, je m’aperçus que ma femme s’était levée, habillée et mettait même un manteau et un chapeau. J’entr’ouvrais les lèvres pour lui adresser langoureusement une parole de surprise, ou de remontrance pour ces apprêts intempestifs, quand soudain mes yeux à demi ouverts s’arrêtèrent sur son visage éclairé par la bougie, et je devins muet de stupéfaction. Jamais je n’avais vu chez elle une telle expression ; sa pâleur était mortelle, sa respiration haletante ; et, tout en attachant son manteau, elle regardait furtivement vers le lit pour s’assurer qu’elle ne m’avait pas dérangé. Puis pensant que je dormais toujours, elle se glissa sans faire de bruit hors de la chambre. Un instant après, j’entendis un grincement qui ne pouvait provenir que des gonds de la porte d’entrée. Je m’assis sur mon lit et en frappai le montant pour m’assurer que j’étais bien éveillé. Je tirai ma montre de sous l’oreiller : il était trois heures. Que diable pouvait faire ma femme sur une grand’route, à trois heures du matin ?

« J’y réfléchissais depuis vingt minutes, essayant de trouver une explication valable, mais plus j’y pensais, plus la chose me paraissait extraordinaire et inadmissible. J’étais toujours plongé dans ces idées, quand j’entendis la porte se refermer doucement, et aussitôt je distinguai les pas de ma femme dans l’escalier.

« — Mais, où êtes-vous donc allée, Effie ? lui demandai-je, dès qu’elle entra.

« Elle fit un mouvement brusque et laissa échapper un cri étouffé ; ce cri et ce mouvement m’inquiétèrent plus que tout le reste parce qu’ils indiquaient nettement sa culpabilité. Ma femme était d’une nature ouverte, franche, et j’étais malheureux au dernier point de la voir entrer en tremblant dans sa propre chambre, et de constater que le son de voix de son mari l’agitait à un tel point.

« — Vous êtes éveillé, Jack ? s’écria-t-elle avec un rire nerveux. Voyons, je croyais que rien au monde ne pouvait secouer votre sommeil !

« — Où avez-vous été ? lui demandai-je froidement.

« — Je comprends que vous soyez surpris, dit elle, et ses doigts tremblaient pendant qu’elle détachait son manteau. Je ne me rappelle pas avoir jamais rien fait de semblable. Le fait est que je me suis sentie étouffer, et que j’ai éprouvé un besoin irrésistible de respirer l’air frais. Je suis convaincue que je me serais évanouie, si je n’étais pas sortie. Je suis restée quelques minutes devant la porte et maintenant je suis tout à fait remise.

« Pendant ce récit, elle ne me regarda pas une seule fois en face et sa voix était toute changée. Il était évident qu’elle ne disait pas la vérité. Je ne répondis rien, mais je me tournai contre le mur, désespéré, agité de mille soupçons et de doutes terribles. Que me cachait donc ma femme ? Que signifiait cette étrange expédition ? Je sentais que je n’aurais plus de repos que je n’aie découvert cette énigme, et pourtant je me refusais à questionner de nouveau ma femme, puisqu’elle avait trouvé bon de mentir. Tout le reste de la nuit je fus agité, échafaudant des explications toutes plus invraisemblables les unes que les autres.

« Je devais aller à la Cité, ce jour-là, mais j’avais l’esprit trop troublé pour pouvoir m’occuper d’affaires. Ma femme semblait tout aussi bouleversée que moi ; je voyais bien à ses regards interrogateurs qu’elle sentait que son histoire n’avait pas pris et qu’elle ne savait à quel saint se vouer. Nous n’échangeâmes pour ainsi dire aucune parole pendant le déjeuner, et aussitôt après je sortis, pour respirer l’air frais du matin, et tout en marchant je réfléchissais à mon aise.

« J’allai jusqu’au Cristal Palace, où je passai une heure et j’étais de retour à Norbury à une heure de l’après-midi. Le cottage se trouvait sur mon chemin et je m’y arrêtai un instant pour voir si je n’apercevais pas encore la figure si étrange que j’avais vue la veille. Tandis que j’étais là, imaginez quelle ne fut pas ma surprise, monsieur Holmes, en voyant tout à coup la porte s’ouvrir et ma femme sortir de la maison.

« Je restai muet d’étonnement, mais mon émotion n’était rien à côté de celle que je constatai chez ma femme, lorsque nos yeux se rencontrèrent. Elle sembla un instant avoir envie de rentrer dans la maison, puis voyant combien il aurait été inutile de se cacher, elle s’avança vers moi ; la pâleur de son visage, ses yeux effarés contrastaient étrangement avec le sourire de ses lèvres.

« — Oh Jack ! dit-elle, je viens de voir si je pouvais être de quelque utilité à nos nouveaux voisins. Pourquoi me regardez-vous comme cela ? Vous n’êtes pas fâché contre moi, j’espère !

« — Ainsi ; c’est là que vous êtes allée cette nuit ?

« — Qu’est-ce que vous voulez dire ? s’écria-t-elle.

« — C’est là que vous êtes allée, j’en suis sûr. Qui sont ces gens pour que vous leur rendiez visite à pareille heure ?

« — Je ne suis encore jamais venue ici.

« — Comment pouvez-vous dire un pareil mensonge ? m’écriai-je. Votre voix elle-même en est altérée. Vous ai-je jamais rien caché ? Je vais pénétrer dans cette maison et tirer la chose au clair.

« — Non, mon Jack, pour l’amour de Dieu ! dit-elle d’une voix étouffée par l’émotion.

Et comme je m’approchais de la porte, elle me saisit par la manche et me retint de toutes ses forces.

« — Je vous en supplie, ne faites pas cela, Jack ! Je jure que je vous dirai tout un jour, mais il arrivera sûrement un malheur si vous entrez là. »

J’avais beau chercher à me dégager, elle s’accrochait à moi avec l’énergie du désespoir.

« — Ayez confiance en moi, Jack ? s’écria-t-elle. Ayez confiance pour cette fois. Vous ne le regretterez jamais. Vous savez que je n’aurais jamais de secret pour vous, si ce n’était par égard pour vous. En cet instant nos deux existences sont en jeu. Si vous revenez avec moi chez vous tout ira bien, mais si vous entrez de force dans ce cottage, tout est fini ».

« Il y avait dans sa voix un tel désespoir, une telle supplication que je m’arrêtai irrésolu devant la porte.

« — J’aurai confiance en vous à une condition, à une seule, lui dis-je : c’est que ce mystère cesse à partir de ce moment. Vous avez le droit de garder votre secret, mais j’exige de vous la promesse de ne plus faire de visites nocturnes dans cette maison, de ne plus agir en dehors de moi. Je veux bien oublier ce qui s’est passé, si vous prenez l’engagement de ne plus jamais recommencer.

« — J’étais sûre que vous auriez confiance en moi, s’écria-t-elle. Il en sera fait selon votre volonté. Allons-nous-en, je vous en prie ; rentrons vite. »

« En parlant, elle m’entraînait par la manche. Tout en marchant je me retournai et j’aperçus distinctement à la fenêtre du premier étage ce visage jaune et livide dont les yeux suivaient de loin nos mouvements. Quel lien pouvait-il y avoir entre cette créature et ma femme, et comment connaissait-elle cette servante commune et grotesque que j’avais vue la veille ? C’était une étrange énigme et j’avais pourtant la conviction que je n’aurais pas de repos tant qu’elle ne serait pas éclaircie.

« Les deux jours suivants, je restai à la maison et ma femme sembla observer loyalement nos conventions, car à ma connaissance elle ne bougea pas. Mais le troisième jour, j’acquis la certitude que, malgré sa promesse, elle n’échappait pas à la secrète influence qui l’éloignait de son mari et de son devoir.

« J’étais allé en ville, et j’étais revenu par le train de 2 heures 40 au lieu de celui de 3 heures 36 que j’avais l’habitude de prendre. En entrant dans la maison, je rencontrai dans le vestibule la femme de chambre, qui avait la figure bouleversée.

« — Où est votre maîtresse ? lui demandai-je.

« — Je crois qu’elle est sortie pour faire une promenade ! »

« J’eus aussitôt des soupçons. Je montai au premier m’assurer que ma femme n’était pas dans la maison. J’eus l’idée de regarder par la fenêtre et j’aperçus la servante qui venait de me parler, courant à travers champs vers le cottage. J’étais fixé. Ma femme était allée chez les voisins et avait recommandé qu’on vînt la chercher, si je rentrais. Tremblant de colère, je me précipitai dehors, déterminé à en finir une fois pour toutes. Je vis ma femme et la femme de chambre revenant en toute hâte par le sentier, mais je ne m’arrêtai pas à leur parler. C’est dans le cottage que gisait le secret qui menaçait mon repos et je m’étais juré que, quoi qu’il pût m’arriver, je le découvrirais. Je ne frappai même pas à la porte, je tournai le bouton et j’entrai.

« Tout était calme et tranquille au rez-de-chaussée, dans la cuisine une bouillotte chantait sur le feu, et un gros chat noir dormait roulé dans un panier ; mais il n’y avait aucune trace de la femme que j’avais eue. J’entrai dans la chambre voisine, elle était aussi déserte. Alors je me précipitai en haut et là aussi je trouvai deux pièces vides et désertes. Il n’y avait pas une âme dans toute la maison. Les meubles et les gravures accrochées au mur étaient des plus communs et vulgaires, excepté dans la chambre à la fenêtre de laquelle j’avais vu l’étrange visage. Celle-ci était confortable, élégante même, et tous mes soupçons se transformèrent en rage lorsque j’aperçus sur la cheminée une photographie en pied de ma femme que j’avais fait faire trois mois auparavant.

« Je restai assez longtemps pour m’assurer que la maison était absolument déserte. Enfin je sortis avec un gros poids sur le cœur. Ma femme vint au-devant de moi dans le vestibule quand je rentrai, mais j’étais trop meurtri et trop en colère pour pouvoir parler ; faisant un détour pour l’éviter, j’entrai directement dans mon bureau. Elle m’y suivit, avant que je n’eusse le temps de fermer la porte.

« — Je suis fâchée d’avoir manqué à ma promesse, Jack, dit-elle ; mais si vous saviez tout, je suis sûre que vous me pardonneriez.

« — Dites-moi tout, alors.

« — Je ne peux pas, Jack, je ne peux pas ! s’écria-t-elle.

« — Jusqu’à ce que vous me disiez qui demeure dans ce cottage et à qui vous avez donné cette photographie, il ne peut plus y avoir rien de commun entre nous, » lui dis-je, et je sortis brusquement de la maison. Ceci se passait hier, monsieur Holmes ; je ne l’ai pas revue depuis, et je ne sais rien de plus sur cette étrange aventure. C’est le premier nuage qui ait jamais existé entre nous, et cela m’a bouleversé au point de ne savoir que faire. Tout d’un coup, ce matin, l’idée m’est venue que vous étiez précisément l’homme capable de me conseiller ; je suis accouru chez vous et je me remets entièrement entre vos mains. S’il y a quelques points obscurs, questionnez-moi. Mais surtout dites-moi vite ce que vous me conseillez, car je ne puis supporter plus longtemps cette situation atroce. »

Nous avions écouté, Holmes et moi, avec la plus profonde attention, ce récit extraordinaire débité d’une façon brusque et saccadée, signe d’extrême émotion. Mon compagnon resta quelque temps silencieux, plongé dans ses réflexions, le menton appuyé sur sa main.

— Dites-moi, demanda-t-il enfin, pourriez-vous jurer que c’est le visage d’un homme que vous avez vu à la fenêtre ?

— Chaque fois que je l’ai vu, c’était à une certaine distance, de sorte qu’il m’est impossible de rien affirmer.

— Vous semblez cependant en avoir reçu une impression désagréable.

— Il me paraissait être d’une couleur peu naturelle et ses traits semblaient avoir une étrange fixité. Quand je m’approchai de la fenêtre, il disparut brusquement.

— Combien y a-t-il de temps que votre femme vous a demandé cent livres ?

— Près de deux mois.

— Avez-vous jamais vu la photographie de son premier mari ?

— Non, il y a eu un incendie à Atlanta, peu de temps après sa mort, et tous les papiers ont été détruits.

— Cependant elle avait un acte de décès. Vous avez dit que vous l’aviez vu.

— Oui, elle en a eu un duplicita après l’incendie.

— Avez-vous jamais rencontré quelqu’un qui l’ait connue en Amérique ?

— Non.

— A-t-elle jamais parlé d’y retourner ?

— Non.

— Reçoit-elle des lettres de là-bas ?

— Pas à ma connaissance.

— Merci. J’ai besoin de réfléchir un peu maintenant. Si le cottage est définitivement abandonné, nous aurons de la peine à résoudre le problème, mais si, comme je le crois probable, les habitants, prévenus de votre arrivée, étaient sortis avant votre venue, ils doivent être rentrés chez eux à l’heure qu’il est, et nous trouverons facilement la clef du mystère. Je vous conseille donc de retourner à Norbury et d’examiner les fenêtres du cottage ; si vous constatez qu’il est habité, n’essayez pas d’y pénétrer, mais envoyez-nous un télégramme à mon ami et à moi. Nous serons chez vous en moins d’une heure et nous aurons vite fait de résoudre le problème.

— Et s’il est toujours désert ?

— Dans ce cas, j’irai demain causer avec vous. Au revoir et surtout ne vous désespérez pas jusqu’à ce que vous ayez des raisons sérieuses de le faire.

— Vilaine affaire, Watson, me dit mon compagnon après avoir reconduit M. Grant Munro. Que pensez-vous ?

— Je pense que cela sent mauvais.

— Oui. C’est du chantage, ou je me trompe fort.

— Et qui est le maître chanteur ?

— Oh ! sans doute la créature qui vit dans la seule confortable pièce de la maison et qui a la photographie de la dame sur la cheminée ; ma parole, cette face livide à la fenêtre me fascine et je ne voudrais pas avoir manqué cette affaire, pour tout l’or du monde.

— Vous avez déjà une piste ?

— Oui, provisoirement. Mais je serais bien étonné que ce ne fût pas la vraie. Le premier mari de cette femme est dans le cottage.

— Qu’est-ce qui vous le fait croire ?

— Comment expliquer autrement la terreur qu’elle a de voir le second y entrer ? Les faits, tels qu’ils m’apparaissent, sont les suivants : elle se marie en Amérique ; son mari est un homme vicieux ou contracte peut-être quelque hideuse maladie ; il devient lépreux, idiot, que sais-je ? La femme se sauve un beau jour, revient en Angleterre, change de nom et se refait une existence. Elle était mariée depuis trois ans et se croyait à l’abri, ayant montré à son mari l’acte de décès d’un homme quelconque, dont elle avait pris le nom, quand soudain elle est découverte par son premier mari, ou, peut-être, par quelque femme sans scrupules, qui se sera installée près du malade. Ils lui écrivent, la menacent de venir, de la dénoncer. Elle prend cent livres et tâche d’acheter leur silence. Ils viennent malgré cela et quand le mari annonce par hasard à sa femme que le cottage est habité, elle devine que ce sont eux qui la poursuivent. Elle attend que son mari soit endormi et court chez eux pour tâcher d’obtenir qu’ils la laissent en paix. N’ayant pas réussi, elle y retourne, le lendemain matin, et son mari la voit sortir de la maison. Elle lui promet de ne plus y aller, mais deux jours après, l’espoir de se débarrasser de ces deux redoutables voisins est plus fort qu’elle, et elle fait une nouvelle tentative, leur apportant la photographie qu’on avait probablement exigée d’elle. Au milieu de leur entretien, la femme de chambre accourt annoncer que Monsieur est revenu ; ne doutant pas que son mari n’aille droit au cottage, elle fait sortir les habitants par la porte de derrière et ils se cachent dans ce bosquet de sapins, dont il a été fait mention. Ainsi s’explique qu’il ait trouvé la maison vide. Je serais très surpris toutefois qu’elle fût abandonnée pour de bon. Que pensez-vous de mon raisonnement ?

— Ce n’est qu’une conjecture !

— Mais une conjecture qui explique au moins tous les faits. S’il s’en présente de nouveaux qui ne cadrent plus, il sera temps de la modifier. Pour le moment nous n’avons plus rien à faire qu’à attendre des nouvelles de notre ami de Norbury.

Nous n’eûmes pas à attendre bien longtemps. Elles arrivèrent au moment où nous venions de prendre le thé. « Cottage toujours habité », disait ce télégramme. « Ai encore vu le visage à la fenêtre. Vous attends train de sept heures, ne ferai rien avant votre arrivée. »

En descendant de wagon, nous trouvâmes notre homme sur le quai et, malgré le mauvais éclairage de la gare, nous pûmes constater qu’il était très pâle et très agité.

— Ils sont toujours là, monsieur Holmes, dit-il en lui posant la main sur le bras. En venant, j’ai vu de la lumière dans le cottage. Nous allons régler nos comptes maintenant.

— Quel est votre plan ? lui demanda Holmes tandis que nous suivions la route sombre et bordée d’arbres.

— Je vais entrer de force, et voir moi-même qui vit dans cette maison. Je désire que vous soyez là, tous deux, comme témoins.

— Vous êtes absolument décidé, malgré l’avis de votre femme, qui vous conseille de ne pas approfondir ce mystère ?

— Oui, je suis absolument décidé.

— Non, je crois que vous avez raison. La vérité, quelle qu’elle soit, est préférable au doute. Allons-y donc ! Évidemment, au point de vue légal, nous nous mettons complètement dans notre tort, mais je crois que cela en vaut la peine.

La nuit était très sombre et une pluie fine commençait à tomber lorsque nous quittâmes la grand’route pour l’étroit sentier sillonné de profondes ornières et bordé d’une haie de chaque côté. M. Grant Munro, dont la démarche trahissait une impatience fébrile, montrait le chemin et nous le suivions tant bien que mal.

— Voilà les lumières de ma maison, dit-il tout bas en nous montrant une lueur entre les arbres, et voici le cottage où je vais entrer.

Au dernier tournant, nous nous trouvâmes en face de la maison. Un jet de lumière sur le terrain indiquait que la porte d’entrée n’était pas fermée et une fenêtre du premier étage était brillamment éclairée. Nous vîmes une ombre passer sur le store.

— Voilà cette créature ! s’écria Grant Munro, vous voyez bien qu’il y a quelqu’un là. Maintenant, suivez-moi et nous allons enfin tout savoir.

Nous approchions de la porte, quand soudain une femme sortit et s’arrêta ; un rayon de lumière l’éclairait, je ne pouvais pas voir ses traits, mais je distinguais ses bras étendus dans une attitude de supplication.

— Pour l’amour de Dieu, n’entrez pas, Jack ! cria-t-elle. J’avais le pressentiment que vous viendriez ce soir. Réfléchissez, mon cher ami ! Ayez confiance en moi : vous ne le regretterez jamais.

— J’ai eu trop longtemps confiance en vous, Effie ! s’écria-t-il durement. Lâchez-moi ! je veux passer. Mes amis et moi nous allons éclaircir ce mystère, une bonne fois. Il l’écarta et nous le suivîmes ; quand il ouvrit la porte, une femme âgée accourut au-devant de lui pour l’arrêter ; mais il la repoussa et un instant après nous étions tous dans l’escalier. Grant Munro courut à la chambre qui était éclairée et nous y entrâmes derrière lui.

C’était une chambre gaie et bien meublée : deux bougies brûlaient sur la table et deux autre sur la cheminée. Dans un coin, penché sur un pupitre, était assis quelqu’un qui nous sembla être une petite fille. Elle nous tournait le dos, mais nous pouvions constater qu’elle était vêtue d’une robe rouge et gantée de longs gants blancs. Elle se retourna ; aussitôt je poussai un cri de surprise et d’horreur à la vue de ce visage, d’une couleur livide, et de ces traits absolument dépourvus d’expression ; mais il ne fallut qu’un instant pour dévoiler le mystère. Holmes, pris d’un fou rire, passa la main derrière la tête de l’enfant ; le masque, car c’en était un, tomba et il ne resta plus devant nous qu’une petite négresse couleur de charbon, qui montrait ses dents blanches en souriant de notre étonnement. Le rire me gagna tandis que Grant Munro restait pétrifié, la main crispée sur sa gorge.

— Mon Dieu ! s’écria-t-il, qu’est-ce que cela signifie ?

— Je vais vous le dire, répondit sa femme qui entrait au même moment avec un visage contracté, mais empreint de fierté. Vous m’avez forcée, malgré moi, à vous tout dire et maintenant il n’y a plus qu’à s’exécuter. Mon mari est mort à Atlanta ; mon enfant a survécu.

— Votre enfant !

Elle tira de son corsage un grand médaillon d’argent.

— Vous n’avez jamais vu l’intérieur de ceci.

— Je ne croyais pas que cela s’ouvrît.

Elle pressa un ressort et nous montra le portrait d’un homme, remarquablement beau et intelligent, mais dont les traits indiquaient à n’en pas douter une origine africaine.

— C’est John Hebson, d’Atlanta, dit-elle ; je n’ai jamais connu un être aux sentiments plus élevés. J’ai rompu avec tous les miens pour l’épouser ; et jamais, tant qu’il a vécu, je ne l’ai regretté, un seul instant. Pour notre malheur, notre fille a pris la ressemblance plutôt de son côté que de celui de sa mère, cela se voit souvent dans les mariages mixtes ; ma petite Lucy est encore beaucoup plus noire que n’était son père. Mais, noire ou blanche, c’est ma chère petite enfant et mon trésor.

L’enfant accourut à ces mots et se blottit dans la jupe de sa mère.

— Je ne la laissai en Amérique qu’à cause de sa santé délicate et dans la crainte que le changement de climat ne lui fût nuisible. Elle était confiée aux soins d’une Écossaise dévouée, qui nous avait servis autrefois. Je n’eus jamais la pensée de désavouer cette enfant, mais lorsque la Providence vous mit sur mon chemin et que je vous aimai, Jack, je n’eus pas le courage de vous parler de ma fille, dans la crainte de ne plus être aimée de vous. J’avais à choisir entre vous et elle, et, dans ma faiblesse, j’abandonnai mon enfant. Pendant trois ans, je vous ai caché son existence, mais je la savais en bonne santé, car sa bonne m’écrivait régulièrement. Au bout de ce temps, je fus prise d’un désir irrésistible de revoir ma fille. En vain, je luttai contre ce sentiment et bien que je prévisse le danger auquel je m’exposais, je me décidai à la faire venir, ne fût-ce que pour quelques semaines. J’envoyai cent livres à la bonne, et je lui donnai les ordres nécessaires pour qu’elle habitât dans ce cottage en voisine, sans avoir l’air de me connaître. Je poussai la prudence jusqu’à lui recommander de ne pas laisser sortir l’enfant pendant la journée et de lui couvrir la figure et les mains afin d’éviter les bavardages que n’aurait pas manqué de faire naître la présence d’une petite négresse dans le voisinage. J’aurais peut-être pris moins de précaution, et c’eût été plus habile, si je n’avais pas tremblé à la pensée que vous pourriez apprendre la vérité !

« C’est vous le premier qui m’avez annoncé que le chalet était habité ; je dus attendre, pour y aller, qu’il fît jour, mais l’état d’énervement dans lequel je me trouvais m’empêcha de dormir et alors je me glissai dehors, sans aucune crainte, sachant combien vous avez le sommeil dur. Malheureusement, vous me vîtes partir et ce fut le commencement de mes ennuis. Le lendemain, mon secret était à votre merci ; noblement vous avez refusé de poursuivre l’enquête jusqu’au bout. Trois jours après, cependant, la bonne et l’enfant s’échappèrent par la porte de derrière, juste au moment où vous faisiez irruption dans la maison par le vestibule. Et ce soir, enfin ! vous savez tout. Je vous demande maintenant ce que nous allons devenir, ma fille et moi ? »

Elle croisa ses mains crispées et attendit.

Deux longues minutes s’écoulèrent avant que Grant Munro ne rompît le silence, mais sa réponse fut de celles qu’on n’oublie pas. Il s’empara de la petite créature, l’embrassa et la prit sur son bras ; il tendit l’autre bras à sa femme en se dirigeant vers la porte.

— Nous causerons plus à l’aise chez nous, dit-il. Je ne suis pas un saint, Effie, mais je suis peut-être meilleur que vous ne le croyez !

Nous le suivîmes, Holmes et moi, le long du sentier ; arrivés sur la route, mon ami me tira par la manche :

— Je crois, dit-il, que notre place est plutôt à Londres qu’à Norbury.

Il ne reparla plus de l’aventure, jusqu’au moment où assez tard, ce soir-là, sa bougie à la main il se dirigeait vers sa chambre à coucher.

— Watson, dit-il, si jamais vous vous apercevez que j’ai trop confiance en moi-même ou que je ne donne pas à une affaire tous les soins qu’elle mérite, soyez assez bon pour me glisser à l’oreille « Norbury », je vous en serai infiniment reconnaissant.

LE COMMIS D’AGENT DE CHANGE


Peu de temps après mon mariage, j’avais acheté une succession de médecin dans le quartier de Paddington. Le vieux M. Farquhar, qui me l’avait cédée, avait eu une forte clientèle à un moment donné, mais son âge et une sorte de danse de Saint-Guy dont il était atteint lui avaient fait un tort considérable. Le public, et c’est assez naturel, a pour principe que celui qui veut guérir doit d’abord être sain lui-même, et il se méfie du pouvoir curatif d’un homme sur lequel n’agissent pas ses propres remèdes. Il arriva donc qu’à mesure que mon prédécesseur déclinait, sa clientèle diminuait, et les revenus étaient tombés, au moment où je l’achetai, de douze cents livres à tout au plus trois cents par an. Mais j’avais pleine confiance dans ma jeunesse, mon énergie, et j’étais convaincu qu’il ne me faudrait que quelques années pour rendre mon cabinet aussi florissant que par le passé.

Pendant les trois premiers mois, je fus si occupé que je ne vis pas souvent mon ami Sherlock Holmes ; je n’avais matériellement pas le temps d’aller jusqu’à Baker Street, et lui, n’allait jamais que là où l’appelait sa profession. Je fus donc assez surpris, un beau matin, en ouvrant, après déjeuner, le British Medical Journal, d’entendre le coup de sonnette accompagné des éclats de voix, un peu stridents, et bien connus, de mon vieux camarade.

— Ah ! mon cher Watson, dit-il en faisant irruption chez moi, je suis enchanté de vous voir. J’espère que Mrs. Watson est tout à fait remise des émotions que lui a causées notre aventure de la Marque des Quatre ?

— Merci, nous allons tous deux à merveille, répondis-je, en lui serrant affectueusement la main.

— Et j’espère aussi, continua-t-il, en s’installant sur le fauteuil à bascule, que les soucis de la pratique médicale n’ont pas entièrement détruit chez vous l’intérêt que vous preniez autrefois à nos petits problèmes de déduction.

— Nullement. Hier soir encore, je relisais mes notes et je classais quelques-uns de nos succès passés.

— Vous ne considérez pas, au moins, notre liste comme close.

— Pas le moins du monde. Je ne demande même qu’à me retrouver mêlé à de semblables aventures.

— Voulez-vous que ce soit aujourd’hui même ?

— Oui, aujourd’hui, si vous voulez ?

— Vous iriez même jusqu’à Birmingham ?

— Certainement, si vous le désirez.

— Et la clientèle ?

— Je rends à mon voisin le service de soigner la sienne, lorsqu’il s’absente, et il est toujours prêt à me payer de retour.

— C’est parfait alors, dit Holmes, en s’enfonçant dans son fauteuil, et en me regardant fixement à travers ses paupières mi-closes. Je m’aperçois que vous avez été un peu souffrant dernièrement. Les rhumes d’été sont toujours fatigants.

— J’ai dû garder la maison, la semaine dernière, pendant trois jours, à cause d’un gros refroidissement. Mais je croyais qu’il n’en restait plus trace.

— Il n’en reste aucune. Vous avez l’air de vous porter admirablement.

— Alors, comment le savez-vous ?

— Mon cher ami, vous connaissez ma méthode.

— C’est par déduction, alors ?

— Certainement.

— Et quels ont été vos indices ?

— Vos pantoufles.

Je jetai un regard sur les souliers vernis neufs que je portais.

— Comment diable ?… commençai-je, mais Holmes répondit à ma question avant qu’elle ne fût posée.

— Vos pantoufles sont neuves, dit-il. Vous ne pouvez pas les avoir depuis plus de quelques semaines. Or les semelles que vous tournez vers moi en ce moment sont légèrement racornies. Un instant j’ai cru qu’elles avaient pu être mouillées et brûlées en séchant. Mais près du cou-de-pied, j’aperçois une petite étiquette portant les hiéroglyphes du marchand. L’humidité l’aurait sûrement décollée. Donc vous aviez dû vous chauffer les pieds, chose peu commune, en pleine santé, au mois de juin, même avec l’humidité que nous avons.

Comme toujours, le raisonnement d’Holmes, une fois expliqué, paraissait d’une simplicité enfantine. Il lut cette réflexion sur mes traits, et son sourire eut une nuance d’amertume.

— Je crois que je me déprécie quand j’explique, dit-il. Les résultats, sans les causes, font beaucoup plus d’effet. Alors, vous êtes prêt à me suivre à Birmingham ?

— Certainement. De quoi s’agit-il ?

— On vous le dira dans le train. Mon client m’attend dans un fiacre. Pouvez-vous venir tout de suite ?

— Dans un instant.

Je griffonnai en hâte un mot pour mon voisin, je courus au premier informer ma femme de mon départ, et je rejoignis Holmes à la porte.

— Votre voisin est médecin ? dit-il en regardant la plaque de cuivre.

— Oui. Il a acheté une clientèle, comme moi.

— Une vieille clientèle ?

— Comme la mienne. Les deux cabinets existent depuis la construction de la maison.

— Ah ! alors vous avez la meilleure des deux.

— Je le crois. Mais comment le savez-vous ?

— Par les marches, mon garçon. Les vôtres sont usées de trois pouces de plus que les siennes. Mais ce monsieur qui est dans la voiture est M. Hall Pycroft, mon client. Permettez-moi de vous présenter à lui. Un peu plus vite, cocher, nous avons juste le temps d’attraper notre train.

L’homme en face duquel je me trouvais était un jeune homme bien tourné, au teint frais, à la figure franche et honnête, agrémentée d’une petite moustache blonde frisée. Il portait un chapeau haut de forme aux reflets irréprochables ; ses vêtements, qui sortaient d’une bonne maison, lui donnaient l’apparence d’un jeune employé élégant de la Cité, ce qu’il était en réalité, appartenant à cette classe d’hommes qu’on désigne par le sobriquet de Cockney, mais qui nous fournit nos meilleurs régiments de volontaires, et produit plus d’amateurs d’athlétisme et de sports qu’aucune autre de notre pays. Son visage rond, coloré, indiquait un naturel gai et enjoué, mais, à cet instant, les coins de sa bouche tombaient et indiquaient une détresse tant soit peu comique. Ce n’est toutefois qu’après nous être installés dans un compartiment de première classe, et avoir commencé de rouler vers Birmingham, que j’appris pourquoi il était venu s’adresser à Sherlock Holmes.

— Nous avons un trajet de soixante-dix minutes devant nous, dit Holmes. Je vous demanderai, monsieur Hall Pycroft, d’exposer à mon ami votre intéressante affaire, exactement comme vous me l’avez racontée, et avec encore plus de détails, si c’est possible. Je ne serai pas fâché d’entendre une fois de plus la série des événements qui se sont succédé. C’est une de ces affaires, Watson, qui peut présenter de l’intérêt, comme aussi le contraire, mais qui, au moins, offre certaines particularités de ce genre original qui vous attire autant que moi. Maintenant, monsieur Pycroft, je ne vous interromprai plus.

Notre jeune ami me regarda en clignant de l’œil, et commença :

— Le pire de l’histoire est que j’y joue un rôle idiot. Évidemment, cela peut finir tout à fait bien, je ne vois pas du reste que j’aie pu agir autrement, mais si j’ai lâché la proie pour l’ombre j’aurai évidemment été un grand sot. Je ne suis pas orateur, monsieur Watson, mais voici mon affaire en deux mots.

« J’étais employé chez Coxon et Woodhouse de Draper’s Gardens, mais ils se sont laissé prendre, au printemps dernier, dans l’emprunt du Venezuela, comme vous vous le rappelez sans doute, et ils firent un pouf énorme. J’étais chez eux, depuis cinq ans, et le père Coxon me donna un certificat parfait ; mais n’empêche que les vingt-sept commis de la maison se trouvèrent sur le pavé. Je cherchai à me placer tant bien que mal, mais il y avait tant d’employés dans le même cas que je ne trouvai absolument aucune situation. Je gagnais trois livres par semaine chez Coxon, et j’en avais économisé environ soixante-dix, mais j’en vis bientôt la fin. J’étais au bout de mon rouleau, et commençais à n’avoir plus de quoi acheter même des enveloppes et des timbres-poste pour répondre aux annonces. J’avais usé mes chaussures à monter et à descendre les escaliers des bureaux où je m’étais présenté, et je me trouvais aussi peu avancé qu’au premier jour.

« Enfin, je découvris une demande d’emploi chez Nawson et Williams, les grands agents de change de Lombard Street. Je suppose que le monde de la Bourse n’est pas tout à fait dans ses cordes, mais je puis vous assurer que c’est à peu près la plus grosse maison de Londres. On ne devait répondre à l’annonce que par lettre. J’envoyai mes certificats et ma demande, mais sans grand espoir. Par retour du courrier, on me répondait que si je voulais venir le lundi suivant, je pourrais prendre mon service sur l’heure, pourvu que mon aspect fût satisfaisant. Personne ne sait comment ces choses-là s’arrangent. On prétend que le directeur puise dans le tas et prend la première lettre qui se présente. De toute façon, mon tour était venu cette fois, et je n’ai jamais été plus heureux de ma vie. On m’offrait une livre de plus par semaine que chez Coxon, pour un travail à peu près identique.

« Et maintenant j’arrive à la partie bizarre de l’affaire. J’habitais en garni, du côté de Hampstead, 17 Potter’s Terrace. Je fumais tranquillement, le soir de ce même jour où je venais de trouver une place, quand arrive ma propriétaire avec une carte au nom de M. Arthur Pinner, agent financier.

« Je ne connaissais pas cet individu, et je ne pouvais m’imaginer le but de sa visite ; mais cependant je dis à la femme de faire entrer ce visiteur. C’était un homme de taille moyenne ; cheveux noirs, yeux noirs, barbe noire, le nez légèrement allumé. Il était vif, et parlait rapidement, comme un homme qui connaît la valeur du temps.

« — Monsieur Hall Pycroft, je pense ? dit-il.

« — Oui, monsieur, répondis-je, en lui avançant une chaise.

« — Dernièrement chez Coxon et Woodhouse ?

« — Oui, monsieur.

« — Et maintenant chez Nawson ?

« — Parfaitement.

« — Bien, dit-il. Voici : j’ai entendu dire des choses extraordinaires sur votre capacité financière. Vous vous rappelez Parker, qui était chef de bureau chez Coxon ? Il ne tarissait pas en éloges sur vous. »

« Je fus flatté du compliment. J’avais toujours passé au bureau pour un des meilleurs employés, mais je ne m’imaginais pourtant pas être devenu célèbre dans la Cité.

« — Vous avez une bonne mémoire ? dit-il.

« — Assez bonne, répondis-je, modestement.

« — Êtes-vous resté en contact avec le marché depuis que vous n’avez plus de place ?

« — Oui, je lis les cours de la Bourse tous les matins.

« — Ah ! cela montre une vraie vocation. Voilà comment on arrive. Vous me permettez de vous pousser une colle, voulez-vous ? Voyons ! Que font les Ayrshires ?

« — Cent cinq, à cent cinq un quart.

« — Et les Consolidés de la Nouvelle-Zélande ?

« — Cent quatre.

« — Et les British Broken Hills ?

« — Sept, à sept et demi.

« — Admirable ! s’écria-t-il, en levant les mains. Cela confirme tout ce que j’ai entendu dire. Mon ami, mon ami, vous valez beaucoup trop pour être commis chez Nawson ! »

« Cette sortie m’étonna un peu, comme vous, pouvez le penser.

« — Mais, lui dis-je, tout le monde ne semble pas avoir une bonne opinion de moi, monsieur Pinner. J’ai eu bien de la peine à trouver cette place, et je suis joliment content de l’avoir.

« — Peuh ! mon ami, vous êtes à cent pieds au-dessus de cela. Vous n’êtes pas là dans votre sphère. Écoutez, je vais vous dire mon idée. Ce que j’ai à vous offrir est peu de chose, comparé à votre capacité, mais comparé à ce que vous donne Nawson, c’est le jour et la nuit. Voyons ! Quand devez-vous entrer chez lui ?

« — Lundi.

« — Ha, ha ! je crois que je ferais bien un petit pari que vous n’y entrerez jamais.

« — Ne pas entrer chez Nawson ?

« — Non, monsieur. D’ici là, vous serez le directeur de la Franco Midland, société de quincaillerie, limited, qui a cent trente-quatre succursales dans les villes et les villages de France, sans compter une à Bruxelles, et une à San Remo. »

« Je restai bouche bée.

« — Je n’en ai jamais entendu parler, dis-je.

« — En effet, ce n’est pas probable. On n’a pas fait de réclame, car le capital a été souscrit entre amis, et c’est une trop bonne affaire pour la livrer au public. Mon frère, Harry Pinner, en est le promoteur, et entre au comité, après la répartition, comme directeur général. Il sait que j’ai beaucoup de connaissances dans la Cité, et il m’a demandé de lui trouver dans des conditions raisonnables un homme capable, — un homme jeune, énergique, ayant le feu sacré. Parker m’a parlé de vous, et c’est ce qui m’amène ici. Nous ne pouvons vous offrir que la médiocre somme de cinq cents livres pour commencer…

« — Cinq cents livres par an ! m’écriai-je.

« — Seulement pour commencer ; mais vous aurez une commission générale de 1 p. 100 sur toutes les affaires faites par votre entremise, et, croyez-moi, cela fera plus que votre salaire.

« — Mais je n’entends rien à la quincaillerie.

« — Bon, bon, mon garçon, vous savez compter. »

« La tête me brûlait, je ne pouvais rester en place. Mais tout à coup je fus pris d’un doute qui vint jeter une douche froide sur mon agitation.

« — Je dois être franc avec vous, lui dis-je. Nawson ne me donne que deux cents livres, mais Nawson, c’est sûr. Tandis que, en vérité, je sais si peu de choses sur votre société que….

« — Ah ! très fort, très fort ! s’écria-t-il, extasié. Vous êtes juste l’homme qu’il nous faut. Ne vous laissez pas embobeliner, et vous aurez joliment raison. Tenez, voici un billet de cent livres ; si vous croyez pouvoir faire affaire avec nous, vous pouvez le mettre dans votre poche à titre d’avance sur votre salaire.

« — Parfait, alors quand dois-je entrer ?

« — Soyez à Birmingham demain, à une heure, fit-il. Voici une lettre que vous remettrez à mon frère. Vous le trouverez au n° 126 B, de Corporation Street, où sont les bureaux provisoires de la société. Il faut qu’il confirme votre nomination, mais, de vous à moi, c’est chose faite.

« — Vraiment, je ne sais comment vous exprimer ma reconnaissance, monsieur Pinner.

« — Du tout, du tout, mon garçon. Vous n’avez que ce que vous méritez. Il reste un ou deux détails de pure forme à régler. Vous avez du papier là ? Veuillez écrire : « Je consens à devenir directeur de la Franco Midland, société de quincaillerie, limited, aux appointements minima de £ 500.

« Je fis ce qu’il me demandait, et il mit le papier dans sa poche.

« — Et enfin, pour terminer, dit-il, que comptez-vous faire au sujet de Nawson ? »

« Dans ma joie j’avais complètement oublié Nawson.

« — Je vais envoyer ma démission.

« — C’est justement ce que je désire que vous ne fassiez pas. J’ai eu une dispute à propos de vous avec le directeur de chez Nawson. J’étais allé lui demander des renseignements, et il a été très désagréable, m’a accusé de vous détourner de la maison, etc., etc. À la fin je me suis fâché : « Si vous voulez de bons employés, il faut les payer un bon prix, lui ai-je dit. — Il préférera probablement notre petit salaire à celui, très supérieur cependant, que vous lui offrez, répliqua-t-il. — Je vous parie cinq livres, dis-je, que quand il aura eu mon offre, vous n’entendrez seulement plus parler de lui. — Accepté ! dit-il, nous l’avons tiré du ruisseau, et il ne nous lâchera pas si facilement ! » Ce sont ses propres paroles.

« — L’impudent personnage ! m’écriai-je. Je ne l’ai jamais vu : pourquoi aurais-je des égards pour lui ? Je ne lui écrirai certes pas, puisque tel est votre désir.

« — Bon ! C’est chose promise, dit-il en se levant. Eh bien ! je suis enchanté d’être si bien tombé pour mon frère. Voici votre avance de cent livres, et voici la lettre. Notez l’adresse : 126 B, Corporation Street, et rappelez-vous que votre rendez-vous est à une heure demain. Bonsoir, je vous souhaite toute la chance que vous méritez ».

« Voilà tout ce qui s’est passé entre nous, autant que je puis m’en souvenir. Vous pouvez vous imaginer, docteur, combien j’étais heureux de ce coup de bonne fortune. Je restai la moitié de la nuit éveillé, à me réjouir dans mon for intérieur et le lendemain je partais pour Birmingham par un train qui me permettait d’arriver un peu avant l’heure de mon rendez-vous. Je déposai mes paquets à un hôtel de New Street, et me rendis à l’adresse qui m’avait été donnée.

« J’étais en avance d’un quart d’heure, mais peu importait. Le n° 123 était au fond d’un corridor situé entre deux grandes boutiques et qui aboutissait à un escalier tournant en pierres. Cet escalier donnait accès à de nombreux appartements, loués comme bureaux à des sociétés ou à des particuliers exerçant des professions libérales. Les noms des locataires étaient peints sur le mur au bas de l’escalier, mais je n’y pus découvrir le nom de la Franco Midland, société de quincaillerie, limited. Je restais là perplexe et anxieux, me demandant si je n’avais pas été victime d’une fumisterie, quand survint un homme qui m’adressa la parole. Il ressemblait énormément à celui que j’avais vu la veille au soir ; même tournure, même voix, mais il était complètement rasé et ses cheveux étaient moins foncés.

« — Êtes-vous M. Hall Pycroft ? demanda-t-il.

« — Oui.

« — Ah ! je vous attendais, mais vous êtes un peu en avance. J’ai reçu ce matin un mot de mon frère, qui chante vos louanges.

« — Je cherchais précisément votre bureau.

« — Nous n’avons pas encore fait inscrire notre nom, car nous n’avons loué ces bureaux provisoires que la semaine dernière. Montez avec moi, et nous allons causer ensemble. »

« Je le suivis jusqu’au sommet d’un escalier qui n’en finissait plus, et il m’introduisit enfin dans deux petites pièces mansardées, sans tapis, ni rideaux, et toutes poussiéreuses. Je m’étais imaginé un grand bureau avec des tables bien astiquées et des files d’employés, comme j’en avais vu chez mes patrons, et dame ! je regardais avec un certain étonnement les deux chaises et la misérable table de bois blanc qui, avec un livre de caisse et un panier à papiers, formaient tout l’ameublement de cette chambre.

« — Ne vous effarouchez pas, monsieur Pycroft, me dit mon nouveau patron, en voyant la tête que je faisais. Rome n’a pas été bâtie en un jour ; nous avons un gros capital à notre disposition, mais nous ne cherchons pas à jeter de la poudre aux yeux. Asseyez-vous donc et donnez-moi votre lettre.

« Je la lui tendis, et il la lut avec attention.

« — Vous semblez avoir fait une profonde impression sur mon frère Arthur, dit-il, et je sais qu’il n’est pas mauvais juge. Il ne jure que par Londres, et moi par Birmingham ; mais pour une fois, je suis de son avis. Vous pouvez donc vous considérer comme définitivement engagé.

« — Quelles seront mes fonctions ?

« — Vous dirigerez le grand dépôt de Paris, qui doit alimenter de faïences anglaises les magasins de nos cent trente-quatre agents en France. Les achats seront terminés d’ici à une semaine, et en attendant vous resterez à Birmingham, et vous trouverez moyen de vous occuper.

« — Comment ? »

« Pour toute réponse, il prit un gros livre rouge dans un tiroir.

« — Voici un Bottin de Paris, indiquant les professions à la suite des noms. Emportez-le chez vous et faites-moi une liste de tous les marchands de quincaillerie, avec leur adresse. Cela, nous sera de la plus grande utilité.

« — Mais il doit exister des listes par catégories ?

« — Il n’y en a pas de bien faites. Elles sont établies sur un système différent du nôtre. Attelez-vous à ce travail et donnez-moi ces listes, lundi, à midi. Au revoir, monsieur Pycroft ; si vous continuez à montrer du zèle et de l’intelligence, vous verrez que la société se comportera bien vis-à-vis de vous. »

« Je rentrai à mon hôtel, le gros livre sous le bras, en proie à tout un conflit de sentiments. D’un côté, j’étais définitivement engagé, et j’avais cent livres dans ma poche. Mais de l’autre, l’aspect du bureau, l’absence de nom sur le mur, et d’autres détails qui étaient faits pour étonner un homme habitué aux affaires, me donnaient une fâcheuse impression sur la position de mes chefs. Enfin, quoi qu’il pût arriver, j’avais mon argent ; je me mis donc résolument au travail. J’y consacrai tout mon dimanche, et cependant, le lundi, je n’en étais encore qu’à l’H. Je retournai voir mon chef, et le trouvai dans les mêmes pièces dénudées ; il me dit de continuer jusqu’à mercredi, et de revenir ensuite. Mercredi, je n’avais pas encore fini, et j’en eus jusqu’au vendredi, c’est-à-dire hier. Alors j’apportai mon travail à M. Harry Pinner.

« — Je vous remercie infiniment, dit-il. Je crains de n’avoir pas tout d’abord suffisamment apprécié ce travail. Il me sera extrêmement utile.

« — Il m’a pris beaucoup de temps, dis-je.

« — Cela fait, je vous demande cette fois une liste des maisons d’ameublement, car elles vendent toutes de la faïence.

« — Très bien.

« — Venez demain soir à sept heures, et dites-moi comment cela marche. Ne vous éreintez pas. Une couple d’heures au Day’s Music Hall, dans la soirée, ne vous fera pas de mal, après tout ce travail, » ajouta-t-il en riant et je m’aperçus alors que sa deuxième dent à gauche était assez mal aurifiée. Cela m’impressionna fâcheusement.

Sherlock Holmes se frottait les mains joyeusement, et moi, je regardais notre client avec stupeur.

— Vous pouvez paraître surpris, docteur, dit ce dernier, mais voici la chose. En causant avec l’autre individu à Londres, j’avais remarqué, quand il avait ri parce que je renonçais à entrer chez Nawson, qu’il avait cette même dent aurifiée de la même façon. Le poli de l’or m’avait sauté aux yeux dans les deux cas ; et lorsque je rapprochai cette observation de la similitude de voix et de la tournure, lorsque je m’aperçus que les dissemblances pouvaient être dues à un coup de rasoir et à une perruque, je ne doutai plus d’avoir affaire à la même personne. On peut s’attendre à trouver une grande ressemblance entre deux frères, mais pas au point d’avoir la même dent aurifiée de la même façon. Il me dit au revoir et je me trouvai dans la rue, ne sachant guère si je marchais sur la tête ou sur les pieds. Je rentrai à l’hôtel, me plongeai la tête dans l’eau froide et tâchai de réfléchir. Pourquoi m’avait-il envoyé de Londres à Birmingham ? Pourquoi y était-il arrivé avant moi ? et pourquoi s’était-il écrit une lettre à lui-même ? Tout cela était trop fort pour moi, et je n’y trouvais aucune explication. Tout d’un coup, l’idée me vint que ce qui était si obscur pour moi pouvait être très clair pour M. Sherlock Holmes. J’avais juste le temps de gagner Londres par le train de nuit, de le voir ce matin, et de le ramener avec moi à Birmingham.

Il se fit un silence après cet étrange récit. Puis Sherlock Holmes me regarda du coin de l’œil, en se renversant sur les coussins, avec cet air satisfait et légèrement ironique d’un connaisseur qui déguste son premier verre de vin de la comète.

— Pas mal, hein, Watson ? dit-il. Il y a là des détails qui me plaisent. M’est avis qu’un entretien avec M. Arthur Henry Pinner, dans les bureaux provisoires de la Franco Midland, compagnie de quincaillerie, limited, aurait pour nous deux un certain intérêt.

— Mais comment arranger cela ?

— Oh ! c’est bien facile, répliqua Hall Pycroft. Vous êtes deux de mes amis à la recherche d’une place ; et quoi de plus naturel que de venir avec moi voir le directeur général ?

— Évidemment ! c’est tout à fait juste ! approuva Holmes. J’aimerais voir ce gentleman et découvrir son jeu. Quelles qualités avez-vous donc, mon jeune ami, pour que vos services soient si précieux ? Ou bien serait-il possible que…

Il se mit à se mordre les ongles et à regarder fixement à travers les vitres. Bref, nous ne pûmes plus rien tirer de lui, jusqu’à notre arrivée à New Street.

Sept heures du soir sonnaient quand nous débouchâmes tous les trois dans Corporation Street en route pour les bureaux de la société.

— Cela ne servirait à rien d’arriver avant l’heure, dit notre client. Notre personnage ne vient évidemment là que pour moi, car le bureau est désert jusqu’à l’heure qu’il m’indique.

— C’est suggestif, dit Holmes.

— Parbleu, je vous l’avais bien dit ! s’écria le commis. Le voilà qui marche devant nous.

L’homme qu’il nous désignait, marchant sur le trottoir opposé, était petit, blond, bien vêtu. Tandis que nous l’examinions, il aperçut un gamin qui criait la dernière édition d’un journal du soir, et traversant la rue au milieu des fiacres et des omnibus, il lui acheta un numéro. Puis, il disparut dans une porte.

— Le voilà entré, s’écria Hall Pycroft. C’est là qu’est le bureau de la société. Venez, je vais arranger cela aussi bien que possible.

Nous montâmes cinq étages à sa suite, et il s’arrêta devant une porte entr’ouverte à laquelle il frappa. Une voix nous cria : « Entrez », et, dans une pièce nue, sans meubles, telle qu’elle nous avait été décrite, nous trouvâmes l’homme que nous venions de voir dans la rue. Il était assis devant la table sur laquelle était ouvert le journal, et lorsqu’il leva la tête, je vis sur son visage des traces de contrariété, je dirai même plus que de contrariété, car c’était de la terreur qui était empreinte sur sa physionomie, une terreur telle que je n’en avais jamais vu et telle que peu d’hommes ont l’occasion d’en éprouver. La sueur perlait sur son front, ses joues étaient d’un blanc plombé et ses yeux étaient hagards et fixes. Il regardait son commis, comme s’il ne le connaissait pas, et je voyais à l’étonnement de celui-ci que ce n’était pas là l’aspect habituel de son chef.

— Vous n’avez pas l’air bien, monsieur Pinner ! s’écria-t-il.

— Oui, je ne me sens pas à mon aise, répondit-il, avec des efforts évidents pour se maîtriser, et en humectant ses lèvres desséchées avant de parler. Qui sont ces messieurs que vous avez amenés ?

— L’un est M. Harris, de Bermondsey, et l’autre M. Price de cette ville, répondit sans hésitation notre commis. Ce sont des amis à moi et des gens d’expérience, mais ils sont sans place depuis quelque temps, et ils espéraient que vous leur en trouveriez une dans la société.

— C’est très possible, très possible ! s’écria M. Pinner, avec un sourire contraint. Oui, je pense bien que nous pourrons faire quelque chose pour vous. Quelle est votre spécialité, monsieur Harris ?

— Je suis comptable, répondit Holmes.

— Ah ! oui, nous aurons besoin de comptables. Et vous, monsieur Price ?

— Expéditionnaire.

— J’ai la ferme confiance qu’on vous trouvera un emploi. Je vous le ferai savoir dès que ce sera décidé. Et maintenant, je vous demanderai de vouloir bien vous retirer. Pour l’amour du Ciel laissez-moi seul.

Ces derniers mots lui échappèrent, comme si sa volonté faiblissait tout à coup. Nous nous jetâmes un coup d’œil, Holmes et moi, tandis que Hall Pycroft avançait d’un pas vers la table.

— Vous oubliez, monsieur Pinner, que je suis venu sur votre demande, pour recevoir des ordres de vous.

— Certainement, monsieur Pycroft, certainement, répondit l’autre d’un ton plus calme. Vous pouvez attendre ici un moment, et il n’y a pas de raison pour que vos amis n’attendent pas aussi. Je suis à vous, dans trois minutes, si vous me permettez d’abuser un peu de votre patience.

Il se leva de l’air le plus courtois du monde, et s’inclinant en passant devant nous, il entra dans la pièce voisine par une porte située à l’extrémité du bureau et qu’il referma derrière lui.

— Quoi ? murmura Holmes. Est-ce qu’il nous glisserait entre les doigts ?

— Impossible, répondit Pycroft.

— Pourquoi ?

— Cette porte donne dans une chambre.

— Il n’y a pas de sortie ?

— Aucune.

— Est-elle meublée ?

— Elle était vide hier.

— Alors, qu’est-ce qu’il peut bien y faire ? Il y a un mystère ici. Je n’ai jamais vu un homme plus fou de terreur que M. Pinner. Qu’est-ce qui peut l’avoir fait trembler ainsi ?

— Il soupçonne que nous sommes des détectives, suggérai-je.

— C’est cela, dit Pycroft.

Holmes secoua la tête :

— Il n’est pas devenu pâle ; il était pâle quand nous sommes entrés. Peut-être bien que…

Il fut interrompu par un grattement qui semblait venir de la porte close.

— Que diable a-t-il à frapper à sa propre porte ? s’écria le commis.

De nouveau, et plus fort, recommença le bruit. Nous regardions tous, étonnés, cette porte. Mais Holmes devint tout à coup très sérieux, et se pencha pour mieux écouter. Tout d’un coup nous entendîmes un sourd murmure, et des coups frappés sur le bois. Holmes se jeta violemment contre la porte ; elle était fermée en dedans. Suivant son exemple nous nous élançâmes de tout notre poids pour la faire céder ; une charnière cassa, puis l’autre, et la porte s’effondra sur le sol. Nous étions dans la pièce…

Elle était vide.

Mais nous ne fûmes pas longtemps en peine. Dans un coin, le coin le plus rapproché du bureau que nous venions de quitter, se trouvait une autre porte. Holmes se précipita dessus et l’ouvrit. Par terre, une veste et un gilet… et, à un crochet planté derrière la porte, ses propres bretelles au tour du cou, pendait le directeur général de la Franco Midland, compagnie de quincaillerie. Ses genoux étaient repliés, sa tête faisait un angle affreux avec son corps, et ses coups de talons contre la cloison avaient produit le bruit qui avait interrompu notre conversation. Immédiatement, je le saisis par la taille pour le soulever, tandis que Holmes et Pycroft dénouaient les bandes élastiques qui étaient entrées dans les plis de sa peau devenue livide. Nous le transportâmes dans l’autre pièce, et il était là étendu, devant nous, la face couleur d’ardoise, les lèvres violettes et boursouflées, tremblotant à son propre souffle, la triste ruine enfin de l’homme bien portant qu’il était cinq minutes auparavant.

— Comment le trouvez-vous, Watson ? me demanda Holmes.

Je me penchai sur lui et l’examinai. Son pouls était faible et intermittent, mais sa respiration devenait plus longue, et ses paupières légèrement tremblantes laissaient apercevoir un peu du blanc de l’œil.

— Il a été à un doigt de la mort, répondis-je, mais il est sauvé maintenant. Ouvrez donc la fenêtre, et passez-moi la carafe.

Je défis son col, lui versai de l’eau fraîche sur la figure, et fis manœuvrer ses bras, jusqu’à ce qu’il eut une respiration normale.

— Ce n’est plus qu’une question de temps, dis-je en me relevant.

Holmes, debout près de la table, avait les mains enfoncées dans ses poches, et la tête baissée.

— Nous devrions faire venir les gens de la police, dit-il ; et pourtant j’avoue que je préfère leur présenter à leur arrivée tous les éléments de l’affaire.

— C’est pour moi un mystère, s’écria Pycroft en se grattant la tête. Pourquoi avaient-ils besoin de me faire venir de si loin, et ensuite…

— Peuh ! Tout cela est assez clair, interrompit Holmes avec impatience. C’est ce dénouement subit qui l’est moins.

— Vous comprenez donc le reste ?

— Cela me paraît assez évident. Qu’en dites-vous, Watson ?

— Je dois avouer que je ne suis pas bien fixé, dis-je en haussant les épaules.

— Non, vraiment ? mais si vous reprenez les choses au commencement, il ne peut y avoir qu’une solution.

— Laquelle ?

— Eh bien ! tout roule sur deux points. Le premier est d’avoir fait écrire à Pycroft la déclaration qu’il consentait à entrer dans cette société bizarre. Ne voyez-vous pas combien ceci est suggestif ?

— Non, je ne saisis pas.

— Allons, pourquoi la leur fallait-il, cette déclaration ? Ce n’est pas au point de vue affaires, car les conditions se font plus souvent verbalement, et il n’y avait aucune raison sérieuse pour faire exception à cette règle. Ne voyez-vous pas, mon jeune ami, qu’ils avaient un grand intérêt à obtenir un spécimen de votre écriture, et qu’ils n’avaient pas d’autre moyen de l’avoir ?

— Et pourquoi ?

— Justement. Pourquoi ? Quand nous aurons répondu à cette question, notre problème sera bien près d’être résolu. Pourquoi ? Il ne peut y avoir qu’une raison plausible ; quelqu’un voulait apprendre à imiter votre écriture ; il lui en fallait donc avant tout un spécimen. Et maintenant si nous passons au second point, nous constatons qu’il ne fait que confirmer le premier. Ce point est la requête que vous fit Pinner de ne pas envoyer votre démission, mais de laisser le directeur de cette importante maison dans la certitude qu’un certain Hall Pycroft, qu’il n’avait jamais vu, viendrait à son bureau le lundi matin.

— Mon Dieu ! s’écria notre client, quel imbécile j’ai été !

— Vous comprenez maintenant le pourquoi de l’écriture. Supposez que quelqu’un soit arrivé avec une écriture complètement différente de celle avec laquelle vous aviez fait votre demande ? la mèche aurait été éventée. Mais dans l’intervalle le gredin avait appris à vous imiter, et sa position alors était sûre, car je présume que personne dans le bureau ne vous avait jamais vu ?

— Pas une âme.

— Très bien. Évidemment, il était de la plus extrême importance de vous empêcher de revenir sur votre décision, et aussi de vous éviter tout contact avec qui que ce fût pouvant certifier que votre double était installé chez Nawson. On vous donna donc une jolie avance sur vos appointements, et on vous expédia dans le Midland, et là on vous donna assez de travail pour vous empêcher d’aller à Londres, où vous auriez pu découvrir la supercherie. Tout cela est très simple.

— Mais pourquoi cet homme a-t-il prétendu être son propre frère ?

— Oh ! c’est également très clair. Il est certain qu’ils ne sont que deux là-dedans. L’autre joue votre personnage au bureau. Celui-ci vous engagea et puis trouva qu’il ne pouvait vous donner un patron qu’en mettant une troisième personne dans le complot, ce qui ne pouvait lui convenir. Il changea son apparence du mieux qu’il put, et compta que la ressemblance que vous ne pourriez manquer d’observer serait attribuée à un air de famille. Sans le hasard heureux de la dent aurifiée, vos soupçons n’auraient probablement jamais été éveillés.

Hall Pycroft agita ses poings fermés.

— Seigneur ! s’écria-t-il, pendant qu’on se jouait de moi ainsi, qu’aura fait cet autre Hall Pycroft chez Nawson ? Et maintenant, monsieur Holmes, à quoi nous résoudre ? Que me conseillez-vous ?

— Il faut télégraphier à Nawson.

— Ils ferment à midi le samedi.

— Cela ne fait rien, il peut y avoir un gardien ou un concierge.

— Oh oui ! Ils ont un gardien permanent à cause de l’importance des dépôts qu’ils reçoivent. Je me rappelle l’avoir entendu dire dans la Cité.

— Très bien, nous allons lui télégraphier, et savoir si tout va bien, et s’il y a au bureau un commis de votre nom. Tout cela est parfait, mais ce que je ne m’explique pas, c’est pourquoi, à notre vue, un des gredins s’est pendu derrière la porte ?

— Le journal ! gémit une voix rauque derrière nous. L’homme s’était mis sur son séant, il était pâle et hagard, mais la raison commençait à lui revenir, et ses mains frottaient nerveusement la large bande rouge qui marquait son cou.

— Le journal ! parbleu ! s’écria Holmes au comble de l’agitation. Quel idiot j’ai été ! Je pensais tellement à notre visite que l’idée du journal ne m’est jamais venue. Le secret est sûrement là.

Il l’étendit sur la table, et un cri de triomphe sortit de ses lèvres.

— Regardez, Watson ! C’est un journal de Londres, une des premières éditions de l’Evening Star. Voici ce que nous cherchons. Voyez les manchettes : « Crime dans la Cité. Meurtre chez Nawson et Williams. Gigantesque tentative de vol. Arrestation du coupable. » Tenez, Watson nous sommes tous aussi pressés d’en connaître les détails, veuillez donc en faire la lecture à haute voix.

D’après la place donnée dans le journal à cette nouvelle, il était évident que c’était à Londres l’événement du jour. Voici ce que disait le journal :

« Une audacieuse tentative de vol, accompagnée d’assassinat, et suivie de la capture du criminel, a été commise cet après-midi dans la Cité. Depuis quelque temps, Nawson et Williams, les agents de change bien connus, ont en dépôt des valeurs s’élevant ensemble à beaucoup plus d’un million de livres sterling. En raison de cette lourde responsabilité, dont il sentait tout le poids, le directeur avait fait l’achat de coffres-forts du système le plus perfectionné, et un gardien armé restait nuit et jour dans les bâtiments. Il paraît que la semaine dernière un nouveau commis, appelé Hall Pycroft, avait été engagé. Il n’était autre que Beddington le fameux faussaire et cambrioleur qui, avec son frère, avait tout récemment purgé une condamnation à cinq années de prison.

« Par une manœuvre encore mal définie, il était parvenu à obtenir, sous un faux nom, cette place dans les bureaux, position qui lui a permis de se procurer les empreintes des différentes clefs et de connaître la pièce où se trouvent les coffres-forts avec leur position respective.

« Les commis partent toujours de chez Nawson à midi, le samedi. Le sergent Tuson, de la police de la Cité, fut donc assez surpris de voir un individu, portant un sac de voyage en sortir à une heure vingt. Ses soupçons ainsi éveillés, il suivit l’homme, et aidé de l’agent de police Pollock, réussit, malgré une résistance désespérée, à l’arrêter. On constata aussitôt un vol d’une audace et d’une importance incroyables. Près de cent mille livres en actions de chemins de fer américains, et en valeurs minières et valeurs d’autres compagnies furent trouvées dans le sac.

« L’examen des bureaux amena la découverte du cadavre du malheureux gardien, replié sur lui-même et fourré dans le plus grand des coffres-forts, où on ne l’aurait trouvé que lundi prochain sans l’intelligente initiative du sergent Tuson. La victime avait eu le crâne brisé par un coup de tisonnier, donné par derrière. Il n’est pas douteux que Beddington ne soit rentré sous le prétexte d’avoir oublié quelque chose, et qu’après avoir tué le gardien il ait vidé le coffre-fort, s’enfuyant ensuite avec son butin. Son frère, qui généralement lui sert de complice, ne paraît pas avoir joué de rôle dans l’affaire, autant qu’on en peut juger jusqu’à présent, mais la police le recherche avec activité. »

— Eh bien ! nous pouvons lui épargner cette peine, dit Holmes en regardant la misérable loque étendue près de la fenêtre. La nature humaine est un bizarre mélange, Watson. Vous voyez qu’un scélérat et un assassin peut inspirer à son frère une affection telle, que celui-ci cherche à se suicider, en apprenant que l’autre va être pendu. Enfin, nous n’avons pas deux voies à suivre. Le docteur et moi nous resterons de garde ici, et vous monsieur Pycroft, vous aurez la bonté d’aller prévenir la police.



LE RITUEL DES MUSGRAVES


Sherlock Holmes était le plus méthodique des logiciens ; il affectait dans son extérieur une certaine recherche ; mais, par une étrange anomalie, il avait dans sa maison des habitudes de désordre qui faisaient le désespoir général de tous ses colocataires. Et cependant je ne puis me piquer d’être un rigoriste à cet endroit. La rude existence que j’ai menée en Afghanistan, venant brocher sur mes goûts quelque peu « bohèmes », je suis devenu plus négligent qu’il ne convient peut-être à un médecin. Pourtant chez moi ce laisser-aller a des limites, et je me trouve même une perfection d’ordre, quand je me compare à un original qui met sa provision de cigares dans le seau à charbon, place son tabac au fond d’une pantoufle persane, et qui classe ses lettres à répondre sur la tablette de sa cheminée, en les piquant avec la pointe d’un couteau. Ceci n’est rien encore.

Dans ses jours d’humour, sans bouger de son fauteuil, Sherlock Holmes grave sur le mur, à coups de revolver, un patriotique V. R., renversant ainsi l’idée généralement admise que le tir à la cible est un sport de plein air.

Notre appartement était, de plus, encombré de produits chimiques et de pièces à conviction provenant de crimes, qui s’entassaient dans tous les coins, et qu’on retrouvait tout à coup à l’endroit le plus inattendu ; dans un beurrier par exemple. Mais c’était surtout l’amoncellement des paperasses qui me désespérait ; Sherlock Holmes se refusait à détruire le moindre document, surtout ceux qui avaient trait aux anciennes causes judiciaires. Or, tous les ans ou tous les deux ans, il faisait une fois le grand effort de classer ses papiers et d’y mettre un peu d’ordre. Comme je l’ai déjà dit quelque part dans ces incohérents mémoires, l’énergie et l’activité dévorante qu’il déployait, et qui assuraient chez lui le succès de la cause la plus ardue, faisaient ensuite place à des accès de quasi-léthargie ; nonchalamment étendu sur un divan, il passait son temps entre ses livres et son violon, et semblait avoir tout juste la force de se traîner jusqu’à sa table. C’est ainsi que ses papiers s’accumulaient chaque jour davantage ; ils envahissaient notre appartement. On n’y voyait plus que des piles de manuscrits, qu’il était défendu de brûler, et que seul mon camarade avait le droit de ranger.

Un soir d’hiver, nous étions assis devant le feu ; Sherlock Holmes achevait de coller des découpures dans son dossier ; je lui suggérai timidement l’idée d’employer les deux heures qu’il avait devant lui à donner à notre salon un aspect un peu plus confortable.

Il lui était impossible de ne pas reconnaître le bien-fondé de ma requête ; aussi d’un air demi-vexé, demi-contrit, s’achemina-t-il vers la chambre à coucher ; il en revint bientôt en traînant derrière lui une grande boîte en fer-blanc.

Il la plaça au milieu de la pièce et l’ouvrit en se laissant tomber sur un tabouret. Je constatai qu’elle était au tiers pleine de paquets de paperasses attachés par des ficelles rouges.

— Voilà une collection d’histoires, Watson, me dit-il en me regardant d’un œil malin. Je crois que si vous saviez tout ce que contient cette boîte, vous me demanderiez de vous montrer ces papiers au lieu de faire des rangements

— Seraient-ce les documents qui ont trait à vos débuts ? J’ai souvent désiré les connaître.

— Oui, mon garçon, tout ceci date d’une époque antérieure à vous ; je ne vous avais pas à ce moment-là comme historiographe pour me rendre célèbre.

Et, tout en parlant, il souleva d’un air attendri et précautionneux chaque paquet, l’un après l’autre.

— Il n’y a pas que des succès, Watson, mais, dans le nombre, se trouvent quelques problèmes intéressants. Voici des notes sur les meurtres de Tarleton et l’affaire Vamberry ; vous savez bien celle du marchand de vins ? Cette boîte contient aussi l’aventure de la vieille Russe et la singulière affaire de la béquille d’aluminium, puis les détails les plus complets sur Ricoletti, l’homme au pied bot et sur son horrible femme. Et ici, ah ! mais voilà vraiment qui est original…

Il plongea son bras jusqu’au fond du coffre et en tira une petite boîte en bois, fermée par un couvercle à glissière, comme en ont les enfants pour conserver certains jouets. Il exhuma de l’intérieur un morceau de papier chiffonné, une clé en cuivre démodée, une tête de porte-manteau en bois, à laquelle pendait une pelote de ficelle, et trois vieilles pièces de monnaie en métal rouillé.

— Eh bien ! mon cher, que pensez-vous de ce jeu bizarre d’objets ? me demanda-t-il en souriant de mon expression étonnée.

— C’est une curieuse collection.

— Très curieuse ; et l’histoire qui s’y rattache l’est plus encore.

— Alors, ces reliques ont un historique spécial ?

— Si spécial, qu’elles représentent elles-mêmes une page d’histoire.

— Qu’entendez-vous par là ?

Sherlock Holmes les prit une à une, et les plaça sur le bord de la table. Puis il se rassit et les contempla avec un air de parfaite satisfaction.

— C’est tout ce qui me reste de l’épisode du « Rituel des Musgraves. »

Je l’avais plus d’une fois entendu faire allusion à cette cause, mais je n’en connaissais pas les détails.

— Je meurs d’envie d’entendre ce récit.

— Et vous voulez que je laisse ce fouillis tel qu’il est, s’écria-t-il malicieusement. Avouez qu’il faut peu de chose, Watson, pour vous faire renoncer à votre manie d’ordre. Mais je verrais volontiers figurer cette affaire parmi vos souvenirs, car elle est, en raison de certaines particularités, absolument unique parmi les causes criminelles de ce pays ; elle est d’un type bien à part. Et la série de mes modestes succès serait à mon avis très incomplète si elle ne comprenait pas le souvenir de cette affaire.

« Vous vous souvenez que cette histoire du Gloria Scott et ma conversation avec le pauvre homme dont je vous ai raconté la mort, furent le point de départ de la carrière à laquelle je me suis consacré. Vous me connaissez, maintenant que mon nom a acquis une certaine célébrité, et que je suis devenu pour le public, comme pour la police, une sorte de « cour de dernier appel » pour les cas désespérés. Déjà, à l’époque où vous m’avez vu pour la première fois, lors de l’affaire que vous avez relatée dans Une Étude en rouge, je m’étais créé une clientèle considérable, quoique peu lucrative. Vous vous rendez difficilement compte de mes débuts pénibles et du temps qu’il me fallut pour sortir de l’ornière et me faire une réputation.

Quand je vins m’installer à Londres, je louai un appartement dans Hill Street, tout près du British Museum, et j’employai mes loisirs à étudier toutes les sciences particulières qui pouvaient m’être utiles. De temps à autre, quelqu’un de mes camarades, se souvenant de moi et de mon talent naissant, me confiait une cause à étudier. La troisième affaire dont je fus ainsi chargé était précisément le « Rituel des Musgraves ». Je puis attribuer mon premier pas sur l’échelon qui devait me conduire au faîte des grandeurs, à l’intérêt que trouva le public dans cet extraordinaire ensemble de circonstances ; je dois faire aussi la part du résultat très heureux qu’amenèrent mes investigations.

Reginald Musgrave avait été mon camarade d’école, et j’avais eu quelques rapports avec lui. Il n’était pas très aimé des autres étudiants. On lui attribuait une morgue qui n’était, à mon avis, que le déguisement d’une grande timidité. Extérieurement, c’était un homme d’aspect très aristocratique, mince, au nez busqué, aux yeux très grands, avec des manières nonchalantes, bien que parfaitement correctes. C’était, en effet, le rejeton d’une des plus anciennes familles du royaume ; il appartenait à la branche cadette qui, séparée des Musgraves du Nord vers le XVIe siècle, s’était établie dans la partie ouest du Sussex, au manoir d’Hurlstone, peut-être l’une des habitations les plus anciennes du comté. Il semblait avoir conservé quelque empreinte du lieu de sa naissance, et je n’ai jamais pu regarder sa figure pâle et allongée, ni observer son port spécial de tête, sans penser immédiatement à des ogives verdies par la mousse, à des fenêtres carrelées et grillées, en un mot à tous les débris vénérables d’une vieille demeure féodale. De temps à autre, nous avions eu l’occasion de causer ensemble et je me rappelle que mes procédés d’observation et de déduction semblaient l’intéresser vivement.

Depuis quatre ans je ne l’avais pas revu, lorsqu’un matin il vint frapper à ma porte, dans Hill Street. Il n’avait guère changé, portait des vêtements à la dernière mode (il avait toujours aimé l’élégance) et avait conservé ses mêmes manières posées et charmantes qui le caractérisaient autrefois.

« — Qu’êtes-vous devenu, Musgrave ? lui demandai-je après avoir échangé avec lui une cordiale poignée de mains.

« — Vous avez probablement entendu parler de la mort de mon pauvre père, dit-il. Il nous a été enlevé, il y a deux ans environ. Depuis, je suis naturellement entré en possession de la terre d’Hurlstone, et mes fonctions de député de mon district m’ont naturellement imposé une vie très active. Mais j’ai su, Holmes, que vous vous étiez décidé à tirer parti, au point de vue pratique, de ces facultés merveilleuses qui faisaient autrefois notre admiration.

« — Oui, dis-je, et ces facultés me procurent aujourd’hui un gagne-pain très agréable.

« — J’en suis ravi, car votre concours, en ce moment, me serait des plus précieux. Il s’est passé à Hurlstone des faits étranges que la police n’a pas su tirer au clair. C’est vraiment l’affaire la plus extraordinaire et la plus inexplicable que j’aie jamais vue. »

« — Vous vous imaginez, Watson, avec quel intérêt je l’écoutai ; après des mois d’inaction, il m’apportait précisément l’occasion à laquelle j’aspirais. J’étais intimement persuadé que je réussirais là où d’autres avaient échoué, et que l’heure était venue de mettre mes talents à l’épreuve.

« — Racontez donc, je vous en prie et avec le plus de détails possible, m’écriai-je. »

Reginald Musgrave s’assit en face de moi, et alluma la cigarette que je lui avais tendue.

« — Vous savez, dit-il, que tout en étant célibataire j’ai un train de maison assez considérable à Hurlsotone, car j’habite une de ces vieilles demeures incommodes qui nécessitent un nombreux personnel. Une assez belle chasse me permet de recevoir des invités à l’époque des faisans, il me faut donc une maison passablement montée.

« En tout, j’ai à mon service : huit filles de chambre ou de cuisine, un chef, le maître d’hôtel, deux valets de pied et un groom. Le potager et l’écurie nécessitent, bien entendu, un personnel spécial.

« De tous ces serviteurs, le plus ancien, Brunton, le maître d’hôtel, était, lorsque mon père le prit à son service, un jeune instituteur sans place, mais dont le caractère énergique et les réelles qualités nous le rendirent bientôt tout à fait indispensable. C’était un bel homme, bien bâti, au front intelligent, aujourd’hui ; je ne lui donne pas plus de quarante ans, et voilà vingt ans qu’il est à notre service. Bien doué physiquement, et très avantagé au point de vue de l’intelligence, puisqu’il parle plusieurs langues, et joue de presque tous les instruments de musique, il est étonnant qu’il se soit contenté de cette situation ; mais je suppose que, ayant toutes ses aises, il ne se sentait pas le courage de changer. Le maître d’hôtel d’Hurlstone était devenu un personnage pour tous nos hôtes.

« Cette perle a pourtant le défaut d’incarner une nouvelle personnification de « don Juan », vous pensez bien d’ailleurs que ce rôle n’est guère difficile à jouer dans un petit coin de province.

« Tant qu’a vécu sa femme nous n’avons pas eu trop d’ennuis ; mais depuis son veuvage, il nous a créé mille difficultés. Il y a quelques mois nous avions espéré qu’il se remarierait, car il était fiancé à Rachel Howells, l’une des filles de chambre ; puis il rompit avec elle et jeta son dévolu sur Janette Cregelhis, la fille du garde principal. Rachel est une brave fille, mais c’est une Galloise d’un tempérament nerveux impressionnable et cette rupture a déterminé chez elle un accès de fièvre cérébrale. Hier encore, je la voyais circulant dans la maison ; elle n’était plus que l’ombre d’elle-même. Là commence le premier acte du drame d’Hurlstone ; le second le suit de près, plus émouvant que le premier ; leur prélude commun fut la disgrâce et le renvoi du maître d’hôtel Brunton.

« Arrivons aux faits. Je vous ai dit que l’homme était intelligent ; c’est cette même intelligence qui a été la cause de sa ruine, car elle a développé chez lui à l’excès un insatiable besoin de découvrir des choses qui ne le regardaient en rien. Je ne me doutais pas des proportions qu’avait atteintes ce défaut, jusqu’au jour où un incident de peu d’importance vint m’ouvrir les yeux.

« Je vous ai fait remarquer que la maison était incommode, mal distribuée. Une nuit de la semaine dernière, la nuit de jeudi pour être plus précis, il me fut impossible de dormir, car j’avais fait la bêtise de prendre une tasse de café noir très fort, après mon dîner. Ayant vainement cherché le sommeil, j’abandonnai la partie vers deux heures du matin, j’allumai une bougie et je me levai pour lire un roman commencé. M’étant alors aperçu que j’avais oublié ce bouquin dans la salle de billard, je passai à la hâte un vêtement et retournai le chercher.

« Pour arriver au billard, j’avais à descendre l’escalier, et à traverser un corridor qui menait à la bibliothèque et à la salle où se trouvaient les fusils. Vous imaginez-vous ma surprise, en voyant de la lumière dans la bibliothèque ? J’avais moi-même éteint la lampe et fermé la porte avant d’aller me coucher, et je me crus naturellement en présence de cambrioleurs. Les murs des corridors de Hurlstone sont couverts de trophées d’armes anciennes. Je saisis, au hasard, une hache d’armes, et, laissant la bougie derrière moi, je m’acheminai à pas de loup vers la porte entr’ouverte en regardant avec précaution ; devinez qui je vis ? Brunton, le maître d’hôtel, en personne devant moi, tout habillé, et assis sur un fauteuil, une feuille de papier sur les genoux. Cette feuille ressemblait fort à une carte. Il semblait l’étudier très sérieusement, le front penché vers le doigt qui indiquait un point déterminé.

« Je demeurai là, muet d’étonnement, et, grâce à l’obscurité dans laquelle je me trouvais, je pus l’observer tout à loisir. La bougie, placée sur le bord de la table, l’éclairait suffisamment pour me montrer qu’il était en habit. Tout à coup, il se leva et, allant vers le bureau placé dans le coin, il l’ouvrit, puis plongea la main dans un tiroir. Il y prit un papier et retournant s’asseoir, il l’étala près de la bougie et commença à l’examiner minutieusement. Mon indignation à la vue de cet étranger, qui se permettait ainsi de fouiller dans mes papiers de famille, fut telle que sans chercher à lui dissimuler plus longtemps ma présence, je m’avançai sur lui. Brunton leva la tête, m’aperçut sur le seuil de la porte et devint livide ; puis se dressant, il cacha sous sa veste la carte qu’il venait d’étudier.

« — C’est ainsi, lui dis-je, que vous vous rendez digne de ma confiance ? Vous quitterez mon service demain. »

« Il baissa la tête, comme un homme accablé, et passa près de moi sans prononcer une parole.

« Il avait laissé la lumière sur la table et, à sa lueur, je pus voir quel était le papier qu’il était allé chercher dans le bureau. Je constatai à ma grande surprise que ce papier n’avait aucune importance ; ce n’était que la copie des questions et réponses composant la singulière et vieille pratique appelée « le Rituel des Musgraves » ; le rituel réglait la cérémonie, toute spéciale à notre famille, à laquelle, depuis des siècles, doit assister chaque Musgrave le jour de sa majorité ; c’est une chose qui n’a d’intérêt que pour la famille et les archéologues, au même chef que nos blasons et nos armoiries ; au point de vue pratique ce document n’a aucune utilité.

« — Si vous le permettez, dis-je, nous reparlerons de ce document plus tard.

« — Si vous le croyez réellement nécessaire, répondit-il avec quelque hésitation. Je continue donc mon récit : je refermai le bureau, me servant pour cela de la clé que Brunton avait laissée, et je me préparais à m’en aller lorsque, à ma grande surprise, je me trouvai nez à nez avec Brunton, revenu sur ses pas, sans que je m’en fusse aperçu.

« — Monsieur, monsieur Musgrave, s’écria-t-il d’une voix tremblante d’émotion, je ne puis supporter une telle disgrâce. J’ai toujours été fier, plus fier que ne le comporte ma situation, et cette humiliation me tuerait. Mon sang criera vengeance contre vous, oui, contre vous, si vous me réduisez au désespoir ! Si vous ne voulez plus de mes services, après ce qui s’est passé, eh bien ! pour l’amour de Dieu, laissez-moi vous donner congé de moi-même et rester chez vous encore un mois, afin que je sois censé vous quitter de mon plein gré. Dans ces conditions j’accepte, mais je me refuse à être jeté dehors ; je suis trop connu ici.

« — Vous ne méritez guère d’égards, Brunton, lui répondis-je. Votre conduite a été indigne. Cependant, comme vous êtes depuis de longues années dans la maison, je ne veux pas vous infliger une disgrâce publique. Vous accorder un mois, c’est trop. Arrangez-vous pour quitter Hurlstone dans les huit jours et invoquez tel motif de départ qu’il vous plaira.

« — Une semaine seulement, monsieur ? s’écria-t-il sur un ton de désespoir. Donnez-moi quinze jours, je vous en prie, quinze jours au moins.

« — Une semaine, c’est tout, je vous le répète, et vous pouvez vous vanter d’avoir été traité avec beaucoup de ménagements.

« Il sortit lentement, la tête penchée sur la poitrine comme un homme accablé, tandis que j’éteignais la bougie et entrais chez moi.

« Les deux jours qui suivirent cet incident, Brunton fut des plus assidus et attentif dans son service. Je ne fis aucune allusion à ce qui s’était passé, et je me demandais avec curiosité comment il s’arrangerait pour cacher sa disgrâce. Le troisième jour, dans la matinée, il ne vint pas, comme d’habitude après le déjeuner, prendre mes ordres pour la journée. En quittant la salle à manger, je rencontrai Rachel Howells, la fille de chambre. Je vous ai dit qu’elle relevait à peine de maladie, elle était encore très pâle, et je lui fis des reproches de ne pas se soigner.

« — Vous devriez être couchée, lui dis-je. Vous reprendrez votre service, lorsque vous vous sentirez plus forte.

« Elle me regarda avec une impression si étrange que je me demandai si elle avait bien toute sa raison.

« — Je me sens assez forte, monsieur Musgrave, dit-elle.

« — Nous verrons ce que dira le docteur, répondis-je. Pour le moment, faites-moi le plaisir de cesser tout travail, et, lorsque vous descendrez à l’office, dites donc à Brunton que je désire le voir.

« — Le maître d’hôtel est parti, monsieur, dit-elle.

« — Parti, et pour où ?

« — II est parti, personne ne l’a vu. Il n’est pas dans sa chambre ; oh ! oui, il est parti — il est parti !

« Elle s’affaissa contre le mur, secouée par un rire convulsif ; terrifié par cette attaque de nerfs subite, je courus à la sonnette pour appeler du secours. On emporta la jeune fille dans sa chambre, au milieu de ses cris et de ses pleurs, tandis que je m’informais de ce qu’était devenu Brunton. Sans aucun doute, il avait disparu. Son lit n’était pas défait et personne ne l’avait vu depuis qu’il était monté dans sa chambre, la veille au soir, et cependant, il avait quitté la maison, bien que les portes et les fenêtres eussent été trouvées fermées le matin. Ses vêtements, sa montre, et même son argent, on les retrouva dans sa chambre ; seul, l’habit noir qu’il portait habituellement n’y était pas, ses pantoufles non plus. En revanche, ses bottines se trouvaient à leur place habituelle.

« Où donc pouvait être allé Brunton, et qu’était-il devenu ?

« Naturellement, on fouilla la maison et les communs, on ne trouva pas trace du fugitif. Comme je vous l’ai dit, cette demeure est un vrai labyrinthe, surtout cette partie de l’ancien bâtiment qui est maintenant inhabitée ; nous eûmes beau explorer les coins et recoins des greniers, nous ne découvrîmes pas le moindre vestige de l’homme que nous cherchions. Il me paraissait invraisemblable qu’il ait pu partir, en laissant tout ce qu’il possédait ; mais enfin, où était-il ? Je fis venir la police de l’endroit sans aucun succès. Il avait plu la nuit précédente ; nous parcourûmes les prés et les chemins autour de la maison sans trouver aucune trace de pas. Les choses en étaient là, lorsqu’un nouvel incident nous fit oublier momentanément la disparition du maître d’hôtel.

« Pendant deux jours, Rachel avait été si sérieusement atteinte de délire et de crises de nerfs qu’il avait fallu mettre auprès d’elle une garde-malade. La troisième nuit qui suivit la disparition de Brunton, la garde, voyant que sa malade reposait tranquillement avait fait un somme dans son fauteuil ; lorsqu’elle ouvrit les yeux à la pointe du jour, elle trouva le lit vide, la fenêtre ouverte et sa malade disparue. On me réveilla aussitôt : accompagné des deux valets de pied, nous partîmes, séance tenante, à la recherche de la jeune fille. Il ne fut pas difficile de découvrir la direction qu’elle avait prise, car, en dessous de sa fenêtre, nous trouvâmes des pas qui nous mirent sur sa piste à travers la pelouse et jusqu’au bord du lac ; là, ces pas s’égaraient près de l’allée de gravier qui mène au bout du parc. Le lac, à cet endroit, a huit pieds de profondeur, et vous pouvez imaginer notre terreur en voyant que la piste de la pauvre insensée s’arrêtait net au bord de l’eau. Notre première action fut de nous servir de la drague pour essayer de découvrir le corps ; peine perdue, nous n’en trouvâmes pas trace. Par contre, nous avons amené à la surface un objet qu’on ne se serait guère attendu à trouver là. C’était un sac de toile contenant une quantité de débris de métal souillé et terni, et plusieurs fragments de cailloux ou de verre de couleur sombre. Cette singulière trouvaille fut tout ce que nous rendit l’étang ; nous n’étions pas plus avancés qu’après nos recherches et notre enquête de la veille ; depuis, nous n’avons plus entendu parler ni de Rachel Howells, ni de Richard Brunton. La police locale ne sait plus de quel côté diriger ses recherches ; bref, de guerre lasse, je suis venu vous consulter, en dernier ressort. »

— Vous pensez, Watson, avec quel intérêt j’écoutai cet extraordinaire récit ; je tenais avant tout à coordonner ces faits, de manière à en former une trame propice à mon travail d’investigations.

« Le maître d’hôtel avait disparu ; la jeune fille aussi. Celle-ci avait aimé le maître d’hôtel ; son amour s’était ensuite transformé en aversion. À noter, aussi, que la jeune fille était une Galloise violente et passionnée. Elle avait manifesté une agitation bizarre après sa disparition ; elle avait jeté dans le lac un sac contenant des objets étranges.

« Tous ces facteurs avaient bien leur importance, mais cependant aucun ne constituait le fond même de l’affaire. Quel était le point de départ de cette série d’événements ? C’est ce qu’il me fallait trouver.

« — Musgrave, dis-je. Il faut que je voie ce papier, que le maître d’hôtel consultait le soir, en cachette, au risque de perdre sa place.

« — Ce rituel contient un tissu d’insanités, répondit-il, dont la seule excuse réside dans leur caractère d’antiquité. J’ai là une copie des questions et des réponses ; voulez-vous y jeter un coup d’œil ?

« Il me tendit le papier même que vous avez là sous vos yeux, Watson, et voici quel était l’étrange catéchisme auquel devait se soumettre tout Musgrave, à sa majorité. Je vais vous en lire textuellement les demandes et les réponses :


D. — À qui cela appartient-il ?

R. — À celui qui est parti.

D. — À qui cela appartiendra-t-il ?

R. — À celui qui doit venir.

D. — En quel mois était-ce ?

R. — Le sixième après le premier.

D. — Où était le soleil ?

R. — Sur le chêne.

D. — Où était l’ombre ?

R. — Sous l’orme.

D. — Comment la mesurez-vous ?

R. — Dix et dix vers le nord, cinq et cinq vers l’est, deux et deux vers le sud, un et un vers l’ouest et au-dessous.

D. — Que donnerons-nous pour cela ?

R. — Tout ce qui nous appartient.

D. — Et pourquoi ?

R. — Parce que cela nous a été confié.

« L’original ne porte pas de date, mais son orthographe est à peu près celle du milieu du xviie siècle, fit remarquer Musgrave. Je crains toutefois que ceci ne nous aide guère à résoudre le problème.

« — Dans tous les cas, dis-je, cela nous révèle un autre mystère encore plus intéressant que le premier. Il se peut que la solution de l’un soit la solution de l’autre. Vous ne m’en voudrez pas, Musgrave, si je vous dis que votre maître d’hôtel me fait l’effet d’être un homme très habile, et d’avoir montré plus de clairvoyance que dix générations de ses maîtres.

« — Je ne vous comprends pas, dit Musgrave. Ce papier me semble n’avoir aucune utilité pratique.

« — À moi, il semble, au contraire, d’une importance capitale et je pense que Brunton était aussi de cet avis. Il avait probablement eu entre les mains ce papier bien avant la nuit où vous l’avez surpris.

« — C’est très possible. Nous n’avons jamais cherché d’ailleurs à dissimuler ce document.

« — Je suppose que Brunton voulait seulement ce soir-là se rafraîchir la mémoire. J’ai cru comprendre qu’il avait devant lui une sorte de carte qu’il comparait avec le manuscrit et qu’il mit dans sa poche lorsque vous êtes arrivé ?

« — C’est exact. Mais que voulait-il faire avec cette vieille rengaine de famille ? Que signifie d’après vous cette étrange litanie ?

« — Je ne pense pas que ce soit bien difficile à déterminer, dis-je. Avec votre permission nous prendrons le premier train, allant dans la direction du Sussex, et nous examinerons la chose de de plus près lorsque nous serons sur les lieux. »

« Le même jour nous arrivions à Hurlstone. Vous avez dû voir des gravures et lire des descriptions de cette célèbre et ancienne demeure ; je me bornerai donc à vous dire qu’elle est construite en forme d’L ; l’aile la plus allongée est de construction plus récente ; la plus courte forme le noyau qui a donné naissance à l’autre. Au-dessus de l’épais linteau qui soutient la porte basse, placée au centre de ce même bâtiment, est gravée la date de 1607 ; mais les experts s’accordent à dire que la maçonnerie et la charpente sont en réalité beaucoup plus anciennes. La grande épaisseur des murs, l’exiguïté des fenêtres avaient poussé la famille, au siècle dernier, à construire un nouveau bâtiment, et l’ancien sert maintenant de garde-meuble et de pièces de débarras.

« Un superbe parc avec des arbres de toute beauté s’étend autour de la maison ; et le lac dont avait parlé mon client est situé tout près de l’avenue, à deux cents mètres de l’habitation.

« J’étais déjà convaincu, mon cher Watson, qu’il n’y avait pas dans cette affaire trois mystères distincts, mais un seul et unique problème à résoudre, et que, si je savais lire avec profit le rituel des Musgraves, je tiendrais bientôt la clé de l’énigme et serais fixé sur le sort du maître d’hôtel Brunton et de la jeune Howells. C’est donc sur ce point que je concentrai mes facultés. Pourquoi ce serviteur aurait-il été anxieux d’apprendre cette vieille formule ? Évidemment, parce que dans sa perspicacité il y découvrait une chose qui avait échappé à toutes ces générations de braves gentilshommes campagnards et qu’il espérait bien tirer quelque avantage personnel de cette découverte.

« Qu’était-ce donc ? et quelle influence cela avait-il pu avoir sur sa destinée ?

« Je comprenais parfaitement, en lisant le rituel, que ces indications de mesures devaient se rapporter à un point déterminé, auquel le reste du document faisait allusion ; si donc je pouvais trouver ce point, nous avions bien des chances de découvrir le secret que les Musgrave avaient jugé à propos d’envelopper de ces précautions bizarres.

« Nous avions deux points de départ ; un chêne et un orme. Le chêne était bien en évidence, on ne pouvait s’y tromper. Il s’élevait devant la maison, à gauche de l’avenue ; c’était un patriarche au milieu des autres et l’un des plus beaux arbres que j’aie vus de ma vie.

« — Cet arbre existait-il lorsque votre rituel a été composé ? demandai-je au jeune homme en passant auprès.

« — Il existait très probablement à l’époque de la conquête normande, répondit-il. Il a vingt-trois pieds de circonférence. »

« J’étais fixé sur un point capital.

« — Avez-vous de vieux ormes ? demandai-je ?

« — Il y en avait un très vieux là-bas, mais il a été frappé par la foudre, il y a une dizaine d’années, et nous avons fait abattre le tronc.

« — Vous en connaissez l’emplacement ?

« — Oh ! fort bien.

« — Il n’y a pas d’autres ormes ?

« — Pas de vieux, mais beaucoup de hêtres.

« — Je voudrais voir où était l’orme dont vous venez de me parler. »

« Mon ami, aussitôt, sans me laisser entrer dans la maison, dirigea son tilbury vers l’endroit de la pelouse où avait été l’orme. C’était à peu près à moitié chemin entre le chêne et la maison. Mon investigation se poursuivait avec succès.

« — Je suppose qu’il est impossible de savoir la hauteur qu’avait l’orme ? demandai-je.

« — Je puis vous la dire tout de suite : soixante-quatre pieds.

« — Comment savez-vous donc cela ? demandai-je, étonné ?

« — Lorsque mon vieux précepteur me donnait un problème de trigonométrie, c’était toujours sur une même mesure de hauteur ; aussi tout gamin, ai-je calculé la hauteur de tous les arbres et de toutes les constructions du domaine.

« Pour moi, cette révélation valait son pesant d’or ; et j’avais déjà plus de données que je n’aurais osé l’espérer.

« — Dites-moi, votre maître d’hôtel ne vous a-t-il jamais posé cette question ?

« Reginald Musgrave me regarda étonné !

« — Maintenant que vous m’en parlez, je me souviens que Brunton m’a en effet demandé la hauteur de l’arbre, il y a environ trois mois, à la suite d’une discussion qu’il avait eue avec le groom. »

« C’était pour moi, comme bien vous pensez, Watson, un point capital et la preuve absolue que je marchais sur la bonne piste. Je regardai le soleil. Il était bas sur l’horizon, et je calculai que dans moins d’une heure il serait au-dessus de la cime du vieux chêne ; ainsi se trouverait remplie l’une des conditions mentionnées dans le rituel. L’ombre de l’orme, à mon avis, ne pouvait être que l’endroit où la ligne de l’ombre s’arrête, sans quoi on aurait choisi pour point de départ le tronc lui-même. Il me restait donc à trouver où devait s’arrêter l’ombre de l’orme, au moment où le soleil rasait le sommet du chêne ; le point, de prime abord, semblait difficile à déterminer, puisque l’orme n’existait plus.

« Il est certain pourtant que si Brunton avait été capable de le trouver, je pouvais bien escompter autant d’adresse de ma part et, somme toute, le problème n’était guère compliqué. Je suivis Musgrave dans son bureau, et me taillai cette fiche de bois à laquelle j’attachai la longue corde que vous voyez, en faisant un nœud à chaque mètre. Je pris ensuite deux morceaux de canne à pêche, qui, ajustés bout à bout, formaient une longueur exacte de six pieds, puis je retournai avec mon ami, là où avait été planté l’orme.

« Le soleil effleurait précisément la cime du chêne. J’emmanchai la canne à pêche, je pris la direction de l’ombre et la mesurai. Elle avait neuf pieds.

« Dès lors le calcul devenait des plus simples. Si une canne de 6 pieds projetait une ombre de 9 pieds, un arbre de 64 pieds en projetterait une de 96, et la direction des deux ombres serait forcément la même dans les deux cas. Je mesurai ces 96 pieds qui m’amenèrent tout contre le mur de la maison et posai une fiche dans le sol à cet endroit. Vous imaginez ma joie, Watson, lorsqu’à moins de deux pouces de ma fiche j’aperçus dans le sol une dépression conique. Je ne doutai pas un instant que je me trouvais en face de la marque faite par Brunton : infailliblement je devais être sur sa piste.

« De ce point initial, je comptai mes pas, après m’être assuré de la direction au moyen de ma boussole de poche.

« En comptant dix pas, je me déplaçai parallèlement à la maison et marquai de nouveau avec un piquet le point que j’avais atteint. Puis, je marchai attentivement cinq pas à l’est et deux au sud, ce qui me plaça au seuil même de la vieille porte. Les deux pas que je devais alors faire vers l’ouest me conduisaient fatalement dans le passage dallé ; c’était là que j’allais trouver le fameux point énigmatique indiqué par le rituel.

« Jamais, mon cher Watson, je ne me sentis plus désappointé qu’à ce moment. Je crus même à une erreur complète de mes calculs. Le soleil couchant éclairait en plein le dallage et je constatai, hélas ! que les vieilles pierres grises et usées étaient bien solidement cimentées, et qu’elles n’avaient certainement pas été déplacées depuis de longues années. Brunton n’avait certainement rien remué par là. Je frappai le sol ; il rendait partout le même son, sans laisser soupçonner la moindre trace de fente ou de crevasse. Mais heureusement Musgrave, qui avait fini par s’intéresser à mes recherches pendant cet arpentage compliqué, et qui était au fond aussi anxieux que moi, tira son manuscrit de sa poché pour vérifier mes calculs.

« — Et au-dessous ! s’écria-t-il, vous avez omis les mots : « Et au-dessous ».

« J’avais cru que cela indiquait un trou à creuser, mais je me rendais bien compte maintenant de mon erreur.

« Il y a donc une cave en dessous de nous ? m’écriai-je.

« — Oui et aussi ancienne que la maison ; de ce côté, par cette porte.

« Nous descendîmes un escalier tournant en pierre, et mon compagnon nous éclaira à l’aide d’une lanterne qu’il prit, en passant, sur un baril. Nous pûmes aussitôt nous convaincre que nous avions atteint notre but et les traces que nous trouvâmes nous prouvèrent que nous n’étions pas les seuls à avoir exploré ce coin.

« Cette cave servait de magasin à bois, mais les bûches qui gisaient auparavant éparses sur le sol étaient mises en piles sur les côtés, de manière à laisser un espace libre au milieu. Dans cet espace se trouvait une large et lourde dalle avec un anneau rouillé dans lequel était passé un gros cache-nez quadrillé.

« — Ma parole, c’est le cache-nez de Brunton, s’écria mon client. Je le lui ai vu, j’en jurerais. Que diable venait faire ici cet animal ?

« Sur ma demande, deux agents de la police du comté furent appelés comme témoins et je tentai alors, à l’aide du cache-nez, de soulever la dalle. Mais tous mes efforts aboutirent à peine à la remuer imperceptiblement, et je ne pus l’enlever qu’avec l’aide des deux agents de police. Un trou noir s’ouvrait devant nous ; nous y plongeâmes le regard, tandis que Musgrave, agenouillé près de nous, cherchait à éclairer l’orifice de sa lanterne.

« Nous vîmes alors une pièce d’environ 7 pieds de profondeur sur 4 pieds carrés. Sur un des côtés, se trouvait une caisse plate en bois, cerclée de cuivre, dont le couvercle était ouvert ; cette vieille clef ciselée que vous voyez était engagée dans la serrure. La caisse était recouverte d’une épaisse couche de poussière ; la moisissure et les vers avaient si bien rongé le bois qu’une multitude de champignons incolores poussait à l’intérieur. Quelques pièces de métal, probablement de vieille monnaie, comme celle-ci, étaient disséminées au fond ; le coffre ne contenait rien d’autre.

« Une masse noire située à côté de la caisse frappa immédiatement nos regards ; nous venions de distinguer le corps d’un homme, vêtu de noir, accroupi, et le front penché sur le bord de la caisse ; ses bras ouverts entouraient le couvercle. Cette position anormale avait congestionné son visage qui, sous l’effet d’un afflux de sang, était devenu méconnaissable ; mais sa taille, ses vêtements et sa chevelure nous révélèrent immédiatement le cadavre du maître d’hôtel, dès que nous eûmes remonté le corps à la lumière du jour. Il était mort depuis plusieurs jours ; sur son corps aucune trace de blessure ou de contusion pouvant indiquer comment il avait trouvé la mort.

« Son cadavre, une fois retiré de la cave, le problème restait toujours aussi insoluble, et je dois avouer, Watson, que j’éprouvai à ce moment une grosse déception. Je m’imaginais en effet avoir éclairci le mystère en découvrant l’endroit indiqué dans le rituel ; et pourtant je me trouvais tout aussi peu renseigné qu’au début, sur ce que la famille avait bien pu cacher avec tant de précautions. Nous étions fixés, il est vrai, sur le sort de Brunton ; mais il nous restait encore à déterminer comment il avait trouvé la mort, et quel rôle avait joué dans tout ceci la femme qui comme lui, avait disparu. Je m’assis sur un baril dans un coin et m’absorbai dans mes réflexions,

« Vous connaissez ma méthode en pareil cas ; je cherche à me mettre dans la peau de l’individu, de façon à passer par toutes les vicissitudes qu’il a dû traverser ; je me demande alors comment j’aurais agi moi-même si j’avais été placé dans les mêmes circonstances. Dans le cas présent, étant donnée l’intelligence vraiment très remarquable de Brunton, la question devait se résoudre plus facilement à l’aide de ce simple raisonnement : Brunton sait qu’un objet de grande valeur a été enfoui, et il en a découvert la cachette. Mais la pierre qu’il s’agit de soulever est trop lourde pour un homme seul. Que fait-il alors ? Il ne peut chercher aucun secours du dehors, même en s’adressant à quelqu’un de confiance, car il faudrait débarrer les portes et courir le risque presque certain d’être découvert. Il cherche donc un complice dans la maison : lequel ? Cette jeune servante lui a été très attachée. Un homme s’imagine difficilement qu’il n’est plus aimé d’une femme même quand il a eu des torts sérieux vis-à-vis d’elle. Il paraît donc naturel qu’il essaye de faire la paix avec la jeune Howells ; quelques présents, une attention délicate lui permettront de s’assurer son concours. La nuit venue, il descend avec elle dans la cave, et à eux deux ils soulèvent la pierre. Jusque-là je suis leur manœuvre comme si j’y étais.

« Cependant, même à deux, surtout l’un de ces deux, étant une femme, ils pouvaient difficilement enlever la dalle. Un gros gaillard d’agent de police et moi avions toutes les peines du monde à y arriver. Que font-ils alors ? Ce que j’aurais imaginé moi-même à leur place.

« Arrivé à ce point de mes déductions, je me levai et examinai soigneusement les bûches éparses sur le sol ; il ne me fallut qu’un instant pour tomber sur ce que je cherchais. L’une d’elles, d’environ trois pieds de long, avait à un bout une profonde échancrure, tandis que plusieurs autres étaient aplaties sur les côtés comme si elles avaient été déformées sous la pression d’un poids considérable. Évidemment, au fur et à mesure qu’ils soulevaient la pierre, ils avaient intercalé les pièces de bois dans l’ouverture jusqu’à ce qu’enfin l’espace fût assez grand pour leur permettre d’y passer eux-mêmes ; à ce moment-là ils avaient maintenu l’écartement de la dalle au moyen d’une bûche de champ ; l’échancrure remarquée à l’extrémité inférieure de cette bûche provenait du poids de la dalle qui l’avait comprimée contre le rebord de l’ouverture. Jusque-là mon raisonnement marchait très bien.

« Mais maintenant il s’agissait de reconstituer ce drame nocturne. Il est bien certain que Brunton seul avait dû descendre dans le trou ; la jeune fille l’attendait probablement à l’orifice. Brunton vraisemblablement avait ouvert la caisse et passé à sa complice le contenu du coffre, puisque ce dernier était vide. Après cela, qu’arrivat-il ? ? ?

« La vengeance qui couvait au fond de l’âme de cette femme ardente prit le caractère d’une passion irrésistible, lorsque la jeune fille vit en son pouvoir l’homme qui l’avait trompée indignement. (Il nous est permis de supposer qu’il avait gravement abusé d’elle.)

« Est-ce par hasard que la bûche a glissé et que la pierre en retombant a enfermé Brunton dans ce trou obscur, devenu son sépulcre ? Et faut-il seulement reprocher à la jeune fille d’avoir gardé le silence autour de cet accident, sans chercher à délivrer ce malheureux ? Ou bien plutôt a-t-elle de sa propre main retiré le support pour faire retomber la dalle ? On pouvait s’arrêter à ces deux hypothèses, mais je ne sais pourquoi, il me semblait voir cette femme saisir avidement sa riche trouvaille, et s’enfuir dans l’escalier pour échapper aux cris étouffés qu’elle entendait derrière elle, et aux coups désespérés que frappait son perfide amant contre cette dalle qui venait à tout jamais de se refermer sur lui.

« Ce serait là l’explication de ce visage hagard et défait, de cette surexcitation, de ces éclats de rire d’hystérique, remarqués le lendemain matin. Mais que pouvait bien contenir la caisse ? Et qu’avait fait la jeune femme de sa trouvaille ? Elle l’avait bien vite jetée dans l’étang pour faire disparaître toute trace du crime ; de là provenaient sûrement les morceaux de métal et les pièces de monnaie que mon client avait retirés avec la drague.

« J’étais resté vingt minutes immobile, à réfléchir à tout cela, tandis que Musgrave, toujours debout et très pâle, balançait la lanterne au-dessus du trou.

« — Ces pièces sont à l’effigie de Charles Ier, dit-il, en me montrant celles qui avaient été laissées dans la caisse. Vous voyez que nous ne nous étions pas trompés en attribuant cette date au rituel.

« — Nous retrouverons peut-être encore autre chose datant de Charles Ier, m’écriai-je, car le sens des deux premières questions du rituel venait de m’apparaître très clairement. Montrez-moi le contenu du sac que vous avez péché dans l’étang ?

« Nous montâmes dans son bureau et il étala les débris devant moi. Je conçois qu’il les ait regardés comme une quantité négligeable, car le métal était presque noir, et les pierres complètement grises et ternies. J’en frottai une sur ma manche. Aussitôt elle brilla d’un vif éclat. La monture, qui avait affecté la forme d’un cercle double, était actuellement tordue et déformée.

« — N’oubliez pas, dis-je, que le parti royaliste a subsisté en Angleterre même après la mort du roi, et que lorsque les membres de ce parti se décidèrent à la fuite, ils abandonnèrent beaucoup d’objets précieux, avec l’intention de revenir les chercher, lorsque les temps seraient moins troublés.

« — L’un de mes ancêtres, sir Ralph Musgrave, était, me dit mon ami, un Cavalier célèbre et Charles II, dans sa vie errante, se servait de lui comme de son bras droit.

« — Ah ! vraiment, répondis-je. Eh bien ! je crois que nous avons éclairci le dernier point obscur. Et je dois vous féliciter d’être entré en possession (un peu tragiquement peut-être) d’une relique qui a une grande valeur intrinsèque, mais dont l’intérêt, au point de vue historique, est inappréciable.

« — Que représente donc cette relique ? demanda-t-il surpris.

« — Rien moins que l’antique couronne des rois d’Angleterre !

« — La couronne ?…

« — Oui, parfaitement. Reportez-vous au rituel. Que dit-il. « À qui cela appartient-il ? — À celui qui est parti ». Or, ceci se passait après l’exécution de Charles Ier, puis : « À qui cela appartiendra-t-il ? — À celui qui viendra. » Charles II, dont on prévoyait l’avènement, me paraît tout désigné par cette réponse. Je crois qu’il n’est plus douteux que ce diadème, informe et tordu, ait orné autrefois le front royal des Stuarts.

« — Et comment s’est-il retrouvé au fond de l’étang ? demandai-je.

« — Ah ! ceci est une question à laquelle il me faut quelque temps réfléchir.

« Après une pause sérieuse je me mis en devoir d’exposer la longue suite de déductions et de rapprochements qui avaient déterminé ma conviction.

« Mon récit dura jusqu’à la nuit, une nuit splendide, idéalement éclairée par une lune très pure.

« — Comment se fait-il alors, que Charles n’ait pas repris sa couronne à son retour ? demanda Musgrave, en remettant la relique dans son sac de toile.

« — Vous posez là le doigt sur le seul point que nous n’arriverons sans doute jamais à éclaircir. Il est probable que le Musgrave qui détenait ce secret mourut dans l’intervalle et négligea en léguant ce guide à son descendant, de lui en faire connaître la clef. À partir de ce moment, et jusqu’à maintenant, le rituel fut transmis de père en fils, jusqu’à ce qu’il tombât entre les mains d’un homme capable d’en découvrir le secret ; cet homme a d’ailleurs payé de sa vie le prix de sa trouvaille. »

Telle est, Watson, l’histoire du « Rituel des Musgraves. » Ils possèdent la fameuse couronne à Hurlstone ; mais la justice a cru devoir se mêler de l’affaire et pour conserver cette relique les Musgraves ont été obligés de payer une somme très ronde.

Je suis sûr que si vous vous recommandiez de moi, on se ferait un plaisir de vous montrer cette couronne.

Quant à la femme, on n’en a jamais plus entendu parler ; il est très probable qu’elle a réussi à quitter l’Angleterre et à gagner un pays lointain où elle vit tant bien que mal, la conscience oppressée par le poids de ce crime impuni.

TABLE DES MATIÈRES

Silver Blaze 5
Le Document volé 57
Le Gloria Scott 118
Le Visage jaune 153
Le Commis d’agent de change 186
Le Rituel des Musgraves 217

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