Souvenirs des côtes d’Afrique
(Fragmens inédits communiqués par M. Duvernay.)
[modifier] Premier fragment
[modifier] I - Saint-Mary
Le 25 novembre 1828, après plusieurs jours d’attente à la barre du Sénégal, je partis pour Gorée, bord de la goélette "l’Heléna". Mon dessein était d’aller essayer de m’établir pour commercer sur quelque point de la côte. De Gorée je me rendis à Saint-Mary Bathiurst ; là se trouvait, à mon arrivée, le trois-mâts anglais "l’Hécla" qui revenait de faire un voyage d’exploration au pôle, et qui était chargé de déterminer les sondes sur la côte d’Afrique.
La ville de Saint-Mary Bathurst est bâtie dans une île, à deux lieues de l’embouchure de la Gambie ; quoique la population en soit faible, les maisons sont tellement espacées qu’elle occupe un vaste terrain. Les rues sont très-larges et bordées d’un fossé de trois à quatre pieds de profondeur, pour faciliter l’écoulement des eaux dans la saison pluvieuse ; cette précaution prouve la grande différence qui existe entre le climat de Saint-Louis et celui de Saint-Mary, quoiqu’il n’y ait pas trois degrés de différence dans leur latitude. Les caboteurs français qui viennent de Saint-Louis et de Gorée, se fournissent à Saint-Mary de poudre, de fer, d’ambre, de guinées de l’Inde et de fusils. Ils donnent en échange du vin, du corail, des verroteries (principalement du galet rouge et blanc), et enfin une partie des produits qu’ils traitent sur la côte.
Autrefois, les marchandises françaises étaient prohibées à Saint-Mary, comme les marchandises anglaises le sont à Saint-Louis ; mais les Anglais ont senti que la contrebande devenait extrêmement facile par le poste français d’Albréda, situé à quelques lieues au-dessus. Ils ont, en conséquence, permis l’entrée des produits français, moyennant 6 p. 0/0 sur la vente, et un droit de 6 sheliings par tonneau.
La position de Saint-Mary fait du tort au commerce de cabotage de Saint-Louis et de Gorée. Les caboteurs vendent souvent une partie des produits qu’ils ont traités avec les nègres, d’un côté parce qu’ils trouvent à meilleur marché à Saint-Mary les articles que j’ai cités plus haut ; et d’un autre côté parce que les vents contraires, qui régnent pendant la plus grande partie de l’année, et la difficulté que de petits navires éprouvent à louvoyer avec la lame de bout, les obligent à séjourner en Gambie.
À cinq lieues au-dessus de Saint-Mary se trouve Albréda, poste non fortifié, où les Français ont un résident. La pénurie des capitaux fait qu’on ne peut pas juger des avantages commerciaux que l’on pourrait retirer de ce poste ; cependant il est permis de penser que notre commerce ne saurait jamais en tirer un grand parti, à cause de la concurrence de Saint-Mary, où, comme je l’ai déjà dit, on trouve beaucoup d’articles essentiels au commerce d’Afrique, à bien meilleur marché qu’on ne pourrait se les procurer chez nous.
Le dimanche, tout ouvrage cesse à Saint-Mary ; on ne permet pas aux naturels de venir vendre leurs produits, ni même de fournir le marché de comestibles. Celui qui se livre au travail ou à la joie ce jour-là est puni d’emprisonnement ou d’amende ; le seul passe-temps qui soit lawful est de s’enivrer. Il est immoral de danser ou de chanter le jour du sabbat ; mais un homme peut sans offenser le morale publique noyer sa raison tous les dimanches dans les liqueurs fermentées.
Les Anglais ont à Saint-Mary un prédicateur anglican et un autre méthodiste ; ce dernier est au nombre des missionnaires. Les nègres des environs ne veulent pas entendre parler de missionnaires : ceux-ci sont donc obligés de se contenter de faire des conversions dans la ville. Les missionnaires méthodistes de la Gambie m’ont rappelé une réflexion que j’avais faite en Amérique : ces messieurs accusent les catholiques romains d’intolérance et presque tous d’idolâtrie ; pour faire juger de la bonne foi qu’ils mettent dans ces accusations, je n’ai qu’à représenter ce qui se passe dans nos églises et dans leurs temples, sur la côte d’Afrique. Chez nous, ceux qui assistent à l’office divin n’y vont que de leur plein gré, sans crainte d’être signalés, s’ils ne s’y rendent pas ; le service terminé, ils se retirent tous, sans exception, tranquillement comme ils sont venus, tandis que chez les méthodistes, les temples sont souvent le lieu des scènes les plus scandaleuses ; le prédicateur voit le diable, il l’exorcise ; de malheureux nègres, comprenant à peine les paroles qu’on a prononcées, tombent en convulsions et ne sortent de cette crise que lorsque l’esprit malin les a quittés, grâce à l’exorcisme du prédicateur. Afin que ne m’accuse pas de charger le tableau, je dirai que j’ai entendu parler de ces scènes à Saint-Mary et que je les ai "vues" à Richemont en virginie et à Sierra-Léone sur la côte d’Afrique. Quoique cette matière ne soit pas de ma compétence, je ne suis pas fâché d’ajouter ce petit article au chapitre de l’esprit de tolérance que nous avons la bonté de tant admirer chez les Anglais.
La garnison de Saint-Mary est composée de nègres, à l’exception des officiers ; on prétend qu’il déserte peu de soldats.
Les Anglais m’ont assure que, sans l’intercession du gouverneur de Saint-Mary, le roi de Barre eût renvoyé l’agent établi à notre comptoir d’Albréda : d’un autre côté, je sais que ce même roi a menacé les Anglais de les chasser eux-mêmes. Peut-être ne le craignent-ils pas ; ils m’ont cependant paru prendre quelques précautions.
[modifier] II – La Cazamanse
Je commençai ma tournée d’essai par la Cazamanse. Cette rivière est occupée par les Portugais. Le pays environnant est habité par les Diolas, gens doux et affables. Les Français y ont eu des agens ; mais je vois deux obstacles principaux à ce qu’on puisse organiser avantageusement des comptoirs chez ces peuples. Le premier est la longue possession des Portugais, qui regardent toujours tout établissement étranger, en ce lieu, comme une violation de leurs droits, et comme un abus de la force contre la faiblesse. Pour commercer dans le pays, il faudrait se servir des Portugais, ou moins des gens qu’ils emploient ; et le caractère de cette race d’Européens dégénéré n’offre aucune garantie : il faudrait ou les extirper entièrement, ce qui serait difficile, ou laisser les Français exposés à être empoisonnés ; car ces gens ne font pas de scrupule d’user de ce moyen pour payer leurs dettes ; à plus forte raison s’en serviraient-ils contre des individus qu’ils considéreraient comme des usurpateurs. Ce que j’ai vu du caractère des Portugais sur la côte d’Afrique m’a partout paru hideux, et j’avoue que je n’oserais m’établir à côté d’eux qu’en état de guerre ouverte, de guerre d’extermination : je pense que l’état de paix serait infiniment plus dangereux.
Le second obstacle vient de la nature même du pays, où les transports par terre sont très-dispendieux, lorsqu’ils ne sont pas impossibles : il faut donc habiter le bord de la rivière. La "Cazamanse" laisse à découvert su ses deux rives, à la marée basse, de vastes plaines de vase, couvertes d’herbes ; ce terrain mou rendrait les chargemens et déchargemens pénibles ; les miasmes qui s’en exhalent doivent être mortels pour tout étranger qui s’y établit, à moins que sa santé n’ait été éprouvée par un long séjour sur la côte.
Les personnes venant du Sénégal et visitant la Cazamanse doivent trouver le pays superbe sous le rapport de la fertilité ; mais si l’on voulait y établir une colonie, ma seconde objection existerait toujours, et l’on ne pourrait lever la première qu’en déployant des forces considérables, vu la mortalité.
[modifier] III – Bissao
Le commerce français peut trouver à Bissao quelque débouchés ; mais les droits exorbitans qu’exigent les Portugais sont un grand obstacle aux affaires : le droit d’ancrage sur les bâtimens monte à trois cents francs, et l’on prélève un droit de 24 pour cent sur toutes les marchandises.
Cependant la dépense pourrait se réduire à un cadeau de la valeur d’une cinquantaine de francs, en suivant la marche que je vais indiquer. Le capitaine étranger qui arrive doit avoir soin de faire jeter l’ancre à Banding, qui est la dernière pointe à doubler pour arriver au fort portugais. A peine mouillé, il enverra son canot à terre, le roi des Papels qu’il est son ami, qu’il a entendu parler de lui, et qu’il désire commencer avec ses sujets, sans aller chez les Portugais. Le roi aussitôt lui permet de rester et fait avertir le gouvernement portugais qu’un de ses amis est arrivé pour commercer avec lui, et qu’il ait à rester tranquille : le roi Papel est aussi puissant pour faire respecter par les Portugais le navire qu’il protége. En maintenant l’équipage dans la discipline et la prudence, On n’aura pas à craindre que le roi Papel se laisse gagner par les présents du gouverneur portugais, qui ne manquera pas de lui en offrir pour qu’on lui livre le navire. Les Papels, tout simples qu’ils sont, comprennent très- bien qu’il est avantageux pour eux de traiter directement avec les négocians européens, sans l’intermédiaire des Portugais : d’un côté, c’est le monopole, de l’autre c’est le commerce libre.
Le capitaine mouillé à Banding fera des affaires bien plus avantageuses ; il traitera avec des gens d’un naturel doux point querelleurs, je pourrais presque ajouter "point voleurs", si je ne savais combien cette assertion est délicate en parlant d’Africains.
Si au contraire le capitaine mouille vis-à-vis du fort portugais, il lui faudra déposer ses papiers ; c’est alors qu’on le tient : le gouvernement de Bissao est une "ferme" de trois ans ; il faut que celui qui commande fasse sa fortune dans cet espace de temps, et tous moyens lui sont bons. Aussitôt qu’il tient les papiers d’un navire, il s’informe de la nature de la cargaison, achète tout ce qu’il sait manquer dans le pays, remet une partie des droits moyennant des Cadeaux onéreux. Le capitaine qui refuserait de lui vendre à son prix ou de lui faire crédit, serait sûr de voir mille difficultés s’élever pour le laisser partir. Lorsque le gouverneur a fait son marché, ses officiers se présentent, achètent à leur tour, et enfin, ces messieurs une fois satisfaits, les affaires commencent avec les marchands. D’après cette manière d’agir de l’autorité, on voit combien les articles doivent être vendus cher aux indigènes ; le gouverneur et ses officiers, ayant le premier choix, prennent en totalité les choses les plus demandées et les revendent comme ils veulent.
Pour donner une idée de la force de la végétation de ce pays, je citerai quatre fromagers qui ont poussé sur des terres de rapport, près des bastions du fort de Bissao : ces arbres ont à peu près dix brasses de circonférence à hauteur d’homme ; on sait que le tronc du fromager s’élève à une grande hauteur en diminuant insensiblement de grosseur. Curieux de connaître à peu près l’âge de ces arbres, poussés évidemment après.la construction du fort, j’appris qu’il n’y avait que quatre-vingts ans que celui-ci avait été élevé.
Le fort de Bissao est bâti en pierre, entouré d’un long fossé que j’ai vu à sec, mais qui pourrait conserver les eaux pluviales pendant toute l’année, vu la nature du terrain ; il existe même dans le haut de la ville une source qui, je crois, pourrait l’alimenter. C’est le plus beau fort que j’aie vu sur la côte.
La garnison, tant officiers que soldats, se compose de nègres, de mulâtres et de blancs. On déporte généralement du Portugal aux îles du cap Vert, et des îles du cap Vert. Bissao, à Cachéo ; cela peut faire apprécier d’avance la proportion d’honnêteté qu’on doit espérer de rencontrer ici.
Les soldats sont sales, nourris seulement les jours de service : leur paie consiste en une livre de tabac et une bouteille d’eau-de-vie par mois ; quelquefois l’eau-de-vie est remplacée par une livre de poudre Les officiers sont en proportion aussi peu payés que les soldats ; ils obtiennent de l’avancement par un cadeau de cire ou de cuirs fut au gouverneur des îles du cap Vert. Les officiers et les soldats, n’étant pas assez payés pour se procurer les choses indispensables à la vie, sont obligés de faire le commerce.
Le pays m’a paru pauvre, sous le rapport commercial ; les importations surpassent de beaucoup les exportations ; cependant l’odieux trafic ou traite des nègres les soutient un peu. Je crois néanmoins que si Bissao était occupé par une nation européenne industrieuse et jouissant d’un commerce libre, un comptoir pourrait y offrir des avantages. On y achète de la cire, de l’ivoire, de l’écaille de tortue, des cuirs, du riz. Les habitans des îles Bisagos y viennent en pirogues vendre quelques produits.
L’aspect du pays est agréable ; il annonce un peuple laborieux. Les terrains bas sont entourés de digues de trois à quatre pieds de haut ; ils sont cultivés par sillons profonds, pour que l’eau y séjourne ; la communication de l’eau se fait au travers des digues, au moyen de troncs de palmiers creusés. Lorsque le propriétaire croit son champ suffisamment arrosé, il débouche le conduit de communication qui aboutit dans le champ voisin, et alors il travaille à retourner dans la terre toute la paille de riz qui est restée sur pied de la récolte précédente. Le propriétaire d’un champ situé sur le bord de la rivière a soin de n’ouvrir sa communication qu’à la marée basse.
C’est le riz que cultivent principalement les Papels. A voir les nègres travailler à leurs rizières, dans la boue jusqu’au dessus du jarret, il est facile de s’apercevoir que si le terrain est fertile, les propriétaires de leur côté sont laborieux.
Les coteaux font aussi cultivés en sillons ; on y sème du mil. Par les tiges qui restaient sur le terrain à mon arrivée, j’ai pu voir que cette plante y réussit beaucoup mieux que dans le Wallo ; ces tiges étaient bien plus grosses et plus rapprochées.
Je n’ai pas vu de villages proprement dits ; chaque maison est isolée comme nos fermes en France ; elle est entourée d’une étable, d’un jardin, de champs de mil, et d’un verger. Le jardin est cultivé en manioc, en ignames, et, si je ne me trompe, en choux caraïbes (j’ai mangé la plante, mais je ne suis pas sûr du nom). Le verger contient, et en quantité, des bananiers, des papayers, des orangers et des citronniers.
Le roi des Papels a cédé aux Portugais le terrain où le fort est bâti, mais il n’a pas cédé pour cela son autorité sur le pays. Le roi s’occupe de culture comme le dernier de ses sujets, il travaille comme eux dans la boue jusqu’au jarret ; on ne peut le distinguer que les jours de palabres, au manteau rouge que le gouverneur portugais lui fournit, et à un anneau de fer qu’il passe autour de son pouce ; il tient à la main une plaque de même métal qu’il frappe de son anneau lorsqu’il veut parler ou rétablir le silence.
Tout esclave qui se réfugie chez les Papels est libre. Ces gens m’ont paru trop occupés de leurs cultures pour être importuns à des étrangers. Les volailles sont abondantes et à vil prix ; les porcs sont aussi abondans et peu chers ; le vin de palme est commun ; leurs troupeaux de bœuf, quoique de petite race, sont nombreux et en très-bon état, même dans la saison sèche.
L’étranger qui voudrait chasser dans le pays des Papels doit surtout s’abstenir de tuer des oiseaux sur les arbres consacrés ; malheur à lui s’il commettait cette impiété ! Ne pouvant distinguer les arbres sacrés, j’ai évité toute erreur en ne tirant jamais sur ceux que je voyais entourés de broussailles à leur pied, auxquels je remarquais qu’on n’avait coupé aucune branche, auprès desquels enfin l’herbe n’était pas foulée. Avec des gens grossiers on ne saurait trop se garder de mettre le fanatisme en jeu.
Les femmes de ce pays sont plus animées que celles de Saint-Louis ; elles sont aussi plus aimables. On trouve chez elles des manières qui surprennent dans des filles presque sauvages ; elles nous reprochaient d’être moins caressans, moins voluptueux que les Portugais, ce qui montre de quel côté la civilisation à fait des progrès chez elles.
Les Papels, comme tous les peuples du voisinage, depuis l’île de Jatte jusqu’à Boulam, ont souvent à souffrir de la piraterie des habitans des Bisagos.
Le 26 décembre 1828, on tira le canon toute la journée à Bissao ; m’étant promené du côté du for, j’entendis les cris de vive dont Miguel, roi absolu de Portugal ! On reconnaissait le nouveau roi ce jour-là.
Un seul trait suffira pour peindre la dignité du gouvernement portugais Bissao Dans la salle de réception, qui sert aussi de bureau et de salle à manger, on voit une balance dans laquelle le gouverneur pèse le riz qu’il achète pour son commerce ; elle est formée de deux calebasses suspendues par des ficelles, et le support de cette balance n’est autre que la toise à mesurer les soldats.
[modifier] IV – Boulam
Par occasion, je visitai Boulam, île inhabitée située à l’entrée du Rio-Grande. Elle est arrosée par des sources abondantes, et couverte de bois magnifiques. Sa position à l’embouchure du Rio-Grande la rendrait très-propre à fournir l’emplacement d’un établissement commercial. En la voyant si belle, si fertile, et pourtant déserte, j’ai dû naturellement en chercher le motif, et j’ai vu que ce empêchait les nègres de la grande terre d’y habiter empêcherai également les Européens de s’y établir
Boulam se trouve à la suite des îles Jatte, Bussis et Bissao, et, comme elles, très-rapprochée de la grande terre. La population de ces îles appartient à la même nation que celle du continent, qui est vis-à-vis. Les Papels sont un peuple puissant, brave et essentiellement cultivateur. La force de cette nation et son plus grand éloignement des Bisagos ont dû nécessairement empêcher l’envahissement total de Jatte, Bussis et Bissao, qui cependant sont encore sujettes à des pillages et à des enlèvemens d’esclaves ; mais Boulam, située au sud, séparé par une grande baie, et plus rapprochée de Bisagos, ne se trouve pas sous la protection aussi immédiate du continent. Les peuples de la côte commencent déjà, vers Boulam, à être sous l’influence des mahométans de l’intérieur, seigneurs suzerains des rois de la côte, jusqu’à Sierra-Léone, et qui même, dans plusieurs endroits, envoient des gouverneurs pour administrer la justice. Les rois des peuples qui habitent vers Boulam, ayant assez à faire pour se préserver des invasions de l’intérieur, ne sauraient porter des secours efficaces aux habitans de cette île ; et comme elle est plus rapprochée de l’archipel des Bisagos, c’est à ce peuple-ci que l’on doit attribuer la dépopulation de Boulam [1].
Les Bisagos, habitans des îles du même nom, sont des hommes turbulens, sauvages, habitués à des expéditions sur mer. Braves et féroces, on les a vus quelquefois attaquer et enlever des navires européens, qui, faute de bons pilotes, échouent souvent dans le canal des Bisagos, lorsque l’armée vient à se retirer. Les nègres Bisagos rassemblent pour leurs expéditions un grand nombre de pirogues montées par quinze à trente hommes ; ils calculent l’heure de la marée de manière à arriver de nuit avec la fin du flot ; ils font une descente à terre, enlèvent hommes, femme et enfans, et repartent dès qu’ils ont assez de butin.
La traversée pour arriver à Jatte, Bussis et Bissao, est plus longue. Ces îles sont plus grandes ; la population en étant plus forte, plus courageuse, les pillages ont dû y être moins fréquens et plus dangereux, tandis que lorsque les pirates rassemblent leurs forces à Cagnabac, ils n’ont qu’une traversée de quelques lieues pour se rendre à Boulam ; sûrs de n’y trouver qu’une faible population rendue timide par le danger même, les pillages, sur ce point, ont dû se réitérer et déterminer enfin l’émigration totale du reste d’une population hors d’état de se défendre.
Le caractère féroce des Bisagos, leur esprit héréditaire de piraterie, leur peu de civilisation, en feraient des voisins fort dangereux pour des européens. Pour s’établir à Boulam, il faudrait s’y fortifier, ce qui exigerait de grands sacrifices d’argent ; on serait obligé d’y apporter jusqu’aux manœuvres. Les peuplades des Bisagos étant très en arrière de la civilisation des autres nègres, il serait difficile de faire des traités avantageux avec eux. Chaque île de cet archipel reconnaît un roi particulier, qui prétend avoir des droits sur Boulam ; les frais de coutumes, et autres présens d’usage deviendraient très-multipliés. Il serait même très-difficile de les contenter tous : chaque roi demanderait des présens proportionnés à sa puissance ; et ceux qui recevraient moins, se sentant assez forts pour faire le mal, préféreraient suivre leurs habitudes que de tenir des traités qui ne les avantageraient pas autant que les autres. Il faudrait donc, pour s’établir à Boulam, des forces assez considérables, tout le poids de la guerre devant tomber sur les colons, qui n’auraient dans le voisinage aucune nation pour prendre leur parti par intérêt ; il faudrait surtout une marine toujours en activité : cette marine, à la vérité, ne devrait être composée que de petits navires ; mais le service en deviendrait très-dur dans la saison pluvieuse, qui est fort longue dans ces parages.
Deux établissements [2], déjà essayés à Boulam, ont été abandonnés après la mort de tous ceux qui les formaient. Un européen armé doit peu craindre les nègres ; mais dans un établissement commercial, il faut que le traitant puisse s’occuper tranquillement de ses affaires, qu’il ne soit pas sans cesse exposé aux invasions subites de peuples qui, n’ayant rien à perdre, n’offrent aucun avantage à les vaincre. Si l’on faisait sa fortune en les combattant assez d’aventuriers seraient disposés à courir toutes les chances de la guerre dans l’espoir de gagner de l’or ; mais il n’en est point ainsi : si l’on demeure vainqueur, tout le butin se borne à quelques mauvaises armes, et l’on se trouve sans dédommagement pour les pertes que l’on a essuyées.
Je pense que l’on ne doit tenter d’établissement commercial que dans un pays où, au pis aller, on en soit quitte pour des sacrifices d’argent, pour des cadeaux faits à quelques chefs : or, à Boulam, je ne vois aucune nation indigène qui pût nous protéger pour de l’argent. Je vois, au contraire, des peuples puissans, ne vivant que de rapines, et qui sont la terreur de toute la côte. Sans doute les européens surmonteraient ces difficultés ; mais pourquoi se jeter dans des dépenses considérables sans l’espoir fondé de recueillir des avantages certains ? Une expédition anglaise s’est rendue, en 1829, dans le Rio-Grande, pour y établir un comptoir, et d’après le rapport que me firent les gens du pays, lorsque je passai dans les environs, au mois de juillet, un seul individu avait survécu.
[modifier] V – Cagnabac
De Bonlam je me rendis à Canabac c’est la dernière île habitée au sud, dans l’archipel des Bisagos. Damion, roi actuel, ayant dans sa jeunesse été élevé chez les Portugais, est un peu plus civilisé que ses compatriotes. Le propriétaire de la goëlette L’Héléna, à bord de laquelle j’étais passager, le connaissait, personnellement ; c’est à cette circonstance que je dois probablement de n’avoir pas été insulté ; car à peine le navire fut-il à l’ancre, qu’avec mon insouciance habituelle je me fis mettre. à terre par le canot, et je parcourus l’île, seul avec mon fusil et des munitions, sans connaître un mot de la langue. Je rencontrai quelques nègres travaillant à leurs champs de riz ; ils vinrent à moi, et me firent signe de leur montrer mon fusil. Pour toute réponse, je glissai une balle dans chaque canon : je connaissais trop bien l’Afrique pour leur livrer mon arme, et par-là les exposer à la tentation de s’en emparer en se défaisant du propriétaire. Je prononçai le nom du roi ; ils me montrèrent un sentier que je suivis, et qui me conduisit au village qu’il habitait. Je le vis assis devant sa porte, sous un grand dais de feuillage, qui s’étendait à une vingtaine de pieds de chaque côté, où il se trouvait à l’abri du soleil. On m’apporta un siège de bois de la forme d’un champignon ; après que je me fus assis, mon fusil entre les jambes de peur d’accident, il commença à me parler en bisago et en mauvais créole portugais ; ne le comprenant pas, je ne pus lui répondre. Il me fit apporter du vin de palme pour me rafraîchir ; cette liqueur ne me parût pas agréable parce qu’elle était fermentée. Ne pouvant converser avec le roi, j’examinai sa case, et une de ses femmes y étant entrée, je la suivis. Cette case était extrêmement propre, soigneusement balayée, ayant plusieurs portes formées d’une seule planche grossièrement taillée à la hache. La chambre du milieu était circulaire ; dans le centre se trouvait le foyer ; autour on avait élevé avec de la terre plusieurs petites estrades couvertes de nattes, qui servaient de lits. Ces estrades étaient accompagnées de pilastres, comme nos cheminés de campagne ; les colonnes du lit de la femme étaient moins hautes que celles du lit du roi. Les murs, construits en terre, étaient peints en losanges rouges, jaunes et noirs ; des armes proprement suspendues servaient d’ornement. A huit pieds de distance, en dehors de la muraille qui entoure la chambre, se trouvait un autre mur circulaire, formant galerie dans les trois quarts de sa longueur. C’est là que couchent les enfans et les domestiques ; l’autre quart était partagé en deux petits cabinets, où il y avait des provisions renfermées dans des paniers de jonc. Un passage entre les deux cabinets donnait ; sortie sur une cour fermée, destinée à divers usages particuliers. Apres avoir tout examine, comme j’allais sortir de la case, la femme que j’avais suivie posa une natte par terre dans la galerie, et mit dessus un plat en bois, rempli de riz assaisonné d’huile de palme fraîche, et d’une espèce de coquillage que l’on fait cuire après avoir cassé la coquille et l’avoir séparée ; une bagane pleine d’eau pour me laver, et une petite calebasse d’eau à boire complétaient le service. Après avoir fait honneur au repas, j’allai rejoindre le roi ; alors ses filles et ses parentes se placèrent en face de moi pour m’examiner ; elles riaient et jouaient entre elles ; elles me montrèrent des verroteries et m’en demandèrent ; je leur fis signe que j’en avais à bord, et par un geste que tous les nègres comprennent, je leur fis entendre le paiement que j’exigerais.
Le roi remarquant que j’avais tiré du gibier appela un petit nègre, et me fit signe de le suivre, me donnant à entendre que.j’aurais occasion de décharger mon fusil ; je suivis effectivement mon nouveau guide, bien aise d’être débarrassé de la pantomime que je jouais depuis une demi-heure. Le négrillon me conduisit à travers une forêt épaisse, vers un endroit fort touffu : arrivés là, nous nous mêmes à ramper sous des buissons, et nous parvînmes sans bruit auprès d’un arbre couvert de fruits jaunes ; beaucoup de pigeons verts s’y étaient abattus pour manger les fruits ; j’eux d’abord de la peine à les distinguer du feuillage, à cause de leur couleur ; à la fin pourtant je les mis en joue, et j’en abattis deux d’un coup ; mon petit nègre sauta de joie lorsqu’il les vit par terre. Pour le récompenser de sa peine, je lui donnai la moitié du tabac contenu dans ma tabatière.
Après cette promenade, je pris un chemin qui me conduisit à un autre village, où le roi a aussi des cases et des femmes. Au milieu du village, sur une place, se trouve la maison du fétiche : cette maison est petite, proprement tenue, entourée d’un treillage ; entre le treillage et la maison, il y a des bananiers, des papayers et des orangers ; devant on voit un siége en bois, des instrumens aratoires, et un hangar couvert de feuilles vertes ; les environs de la maison étaient balayés avec le plus grand soin. Le fétiche était sous le hangar ; on avait posé devant lui du riz, du lait, du vin de palmier et de l’huile de palme ; il était placé sur une natte. Ce fétiche consiste en un bloc de bois haut d’un pied, cylindrique, recouvert de pagnes, surmonté d’une imitation grossière de tête d’homme tic trois ou quatre pouces de diamètre, et couverte d’un vieux chapeau rond. Les attributs du fétiche sont deux pattes de crocodile en bois, avec des ongles de six pouces de long, figurés par des cornes de gazelle. Il est probable qu’on rentre le soir le fétiche dans sa maison, que chaque matin on lui apporte à manger des provisions fraîches, et qu’on le met prendre l’air devant sa porte.
L’habillement des femmes de Cagnabac se compose d’une collerette et d’une ceinture ; ces deux pièces d’ajustement se ressemblent : ce sont quelques milliers de petites ficelles d’écorce de baobab, de six pouces de long, attachées à la file par l’un des bouts, l’autre restant flottant ; elles mettent ces deux rangées de ficelles, l’une autour du cou, l’autre autour des reins ; la ceinture n’atteint pas le but qu’une européenne se propose en portant un jupon ; car un vêtement de six pouces de longueur, attaché sur les hanches, ne peut être considéré que comme un ornement.
Les hommes et les jeunes gens circoncis n’ont pour tout vêtement que ce qu’on appelle en yoloff un guimpe, espèce de ceinture attachée autour des reins, et passant entre les jambes, vient s’assujettir par derrière, ne cachant qu’exactement ce que l’on ne peut montrer sans indécence ; cette ceinture est en peau de chèvre, avec la queue, qui se trouve placée là où l’animal la portait lui-même. Les garçons non circoncis ont une ceinture formée de la feuille d’un palmier, avec un morceau de bois fixé au milieu de la ceinture ; l’un des bouts de ce bois est pointu et ressort en avant, l’autre bout rentre entre les jambes. Le bois traverse une boule de terre cuite, de sorte qu’il ressemble à un fuseau ; rien n’est singulier comme de voir marcher les jeunes nègres avec ce morceau de bois de quatre pouces de long, formant angle droit sur leur ventre.
Les habitans de Cagnabac, qui sont des Bisagos, me paraissent tenir le milieu entre la race des nègres de Cayor, Wallo et Yoloff, et celle des Foulahs et des Mandingues ; sans avoir les formes proéminentes des Wallos, ils ne sont pas aussi minces que les Foulahs.
Après avoir habité le pays de WalIo, l’île de Cagnabac paraît un paradis terrestre ; la beauté des arbres, la force de la végétation et l’abondance des récoltes y sont remarquables. J’y ai retrouvé tous les fruits que les nègres de Cayor apportent au marché de Saint-Louis du Sénégal, mais beaucoup plus beaux, et infiniment plus savoureux ; il en existe aussi à Cagnabac une quantité d’autres que je n’avais pas vus jusqu’alors.
Les cases sont généra1ement bien bâties et proprement tenues. Une remarque à faire, c’est que, depuis Saint-Louis jusqu’a Sierra-Léone, tous les peuples construisent mieux que les Wallos, ce que j’attribue à ce que les beaux mangliers sont communs chez eux, et à ce que cet arbre,.par sa tige droite et élevée, est merveilleusement propre à faire des toitures : dans le Wallo, au contraire, où les bois sont rabougris, les habitans doivent nécessairement proportionner leurs cases aux moyens qu’ils ont de les couvrir.
Si les autres peuples s’adonnent plus qu’eux à l’agriculture, j’en vois encore la raison dans la nature du sol et dans le climat les Wallos cultivaient du mil jusqu’à ma porte ; je pouvais même, sans sortir de ma chambre, suivre leurs travaux ; j’ai vu des nègres s’adonnant avec ardeur, pendant quatre ou cinq mois, à la culture du gros mil, ne quittant leurs champs ni nuit, ni jour, puisqu’ils les gardent la nuit pour les préserver de l’invasion des singes ; et lorsque la récolte était faite, ils n’avaient souvent pas assez de grain pour se nourrir quatre autres mois. Sur le reste de la côte, au contraire, la terre les paie avec usure de leurs peines ; se trouvant dédommagés de leurs travaux, il est naturel qu’ils s’y livrent avec ardeur. Je sais qu’en attribuant au sol et au climat, et non aux hommes,.le mauvais état de la culture dans le Wallo je me mets en contradiction avec beaucoup de monde ; mais je puis dire aussi : J’y étais et j’ai vu. Voici comment on a basé les calculs qu’on a faits : on a pris un bel épi de mil, on a compté les grains, et l’on s’est dit : Tous ces grains viennent d’une seule graine, donc le terrain produit tant pour un. Mais est-ce ainsi que l’on doit établir des comptes ? Ne pourrait-on pas avec autant de raison, en soutenant l’opinion contraire, dire : Voilà un trou où l’on a jeté cinq grains, un seul pied a levé sans produire de grains : et partant de là, on dirait : graines cinq, produit zéro.
On ne saurait trop prévenir les blancs qui voyagent en Afrique de se tenir en garde contre leurs premières impressions et contre la vivacité de leur caractère ; je citerai ici un exemple qui m’a été raconté par un Diola. Le capitaine d’un navire de guerre vint à terre avec son canot dans le pays des Diolas. Un nègre l’aperçoit et lui dit : « Blanc, viens chez moi, je tuerai une volaille, je te donnerai du lait, du vin de palme et des bananes, tu seras bien reçu ! » Un autre nègre survient, et lui dit à son tour : « Blanc, viens avec moi, soit mon hôte, je puis te donner tout ce que mon camarade t’offre, et je tuerai de plus une chèvre. » Pour le mieux déterminer, les deux interlocuteurs le tiraient chacun par un bras. Le capitaine, fort embarrassé, ne comprenant point ce qu’on lui disait, et voyant beaucoup de nègre se rassembler, ne sut à quoi attribuer l’espèce de violence qu’on exerçait envers lui ; il prit ces politesses, auxquelles il était peu habitué, pour des témoignages qui cachaient des desseins hostiles ; il dégagea ses bras, saisit une paire de pistolets, et brûla la cervelle aux deux pauvres nègres qui n’avaient d’autre intention que de le recevoir chez eux afin de pouvoir se glorifier devant leurs voisins d’avoir donné l’hospitalité à un chef blanc qui avait de l’or sur ses épaules !!!… Peut-être, au fond, espéraient-ils un petit cadeau, mais recevant chez eux, ils l’auraient attendu sans le demander. Le séjour de six ans que j’ai fait en Afrique m’a mis à portée de juger que presque toutes les querelles qui s’élèvent entre les européens et les nègres proviennent de ce que l’on ne se comprend pas, et que ceux-là prennent pour insulte ce qui, d’après les usages du pays, est une chose toute naturelle.
Aussi, dans la formation d’un établissement commercial sur la côte d’Afrique, je crois que le caractère du résident sera toujours pour beaucoup dans la réussite ; il faudrait un homme ferme, et en même temps assez conciliant pour éviter toute querelle violente avant que l’on pût savoir positivement si les avantages qu’on retirerait compenseraient les frais d’une guerre qu’on pourrait se trouver obligé d’entreprendre. Un fort serait indispensable, ou au moins un lieu de refuge assez sûr pour arrêter des Africains pendant quelque temps : il faut que le résident se trouve en état de protéger efficacement tous les marchands nègres qui viendront se mettre sous sa protection provisoire ; il faut qu’il puisse maintenir en état de paix des hommes appartenant à des nations différentes et souvent en guerre ; il ne pourrait atteindre ce but s’il n’avait pas un asile inviolable à offrir à ceux qu’il regarderait comme les plus faibles. Il doit s’attacher, par sa conduite et par une surveillance active sur les européens, à donner au nouvel établissement une force morale basée sur la justice et sur l’intérêt commun des européens et des nègres. II doit écouter toutes les plaintes ; souvent les nègres lui en porteront de frivoles, mais en leur répondant tranquillement, et surtout en prenant la peine d’entrer dans des explications, il parviendra aisément à leur faire entendre raison, et par cette conduite il acquerra une réputation de justice qui ici rendra sa tâche bien plus facile par la suite.
Qu’il évite surtout de prendre une femme du pays : plus les parens de cette femme seront puissans, plus il se trouverait à la merci des nègres ; les indigènes se croiraient en droit de tout exiger de lui, et s’il refusait de leur complaire, les marabouts ou les jongleurs se serviraient de la superstition pour travailler l’esprit de sa femme, et sa vie ne serait plus en sûreté. S’il croit qu’une femme du pays puisse lui être utile dans ses rapports avec les indigènes, il doit lui donner une case à part, et lui interdire l’entrée de sa cuisine.
Au surplus, Cagnabac, par sa situation un peu éloignée du continent, et par la nature de sa population, ne serait aucunement propre à recevoir un établissement de commerce.
Il n’est pas étonnant que des gens habitués à la rentrée exacte de leurs fonds accusent les nègres de mauvaise foi ; ces derniers ont peine à comprendre nos calculs d’intérêts, et d’intérêts de l’intérêt. Il est très-rare qu’un nègre renie une dette ; quand il a été heureux dans la vente des marchandises prises à crédit, il vient payer de suite ; mais s’il a fait de mauvaises affaires, il ne peut concevoir qu’on le persécute pour obtenir de lui ce qu’il n’a pas ; si la transaction s’est passée entre nègres, il raconte son histoire, demande et obtient du temps, et le créancier ne tourmente son débiteur que longtemps après ; quelquefois il laisse écouler plusieurs années avant de se saisir de quelque chose qui appartienne à ce dernier. Mais l’européen poursuit, et s’empare aussitôt de ce qu’il peut trouver. : cette manière d’agir semble très-dure au nègre, parce qu’elle n’est pas dans ses mœurs ; souvent il se soustrait à ce qu’il regarde comme un acte arbitraire, et de là vient l’accusation de mauvaise foi portée contre lui.
Je crois donc les nègres de bonne foi dans les affaires et dans les traités ; pourtant ils sont voleurs envers les européens. Pour concilier ces deux idées, je dois prendre des exemples chez nous : un fonctionnaire public grossira, sur les fonds du gouvernement, ses dépenses de représentation ; un commis d’administration se fournira au bureau de plumes, d’encre, de papier ; et cependant le fonctionnaire et le commis seraient indignés si on les accusait de vol. Ces honnêtes gens qui se procurent des douceurs ressemblent tout-à-fait aux nègres qui se permettent ce qu’ils regardent comme une peccadille, et n’en sont pas moins de bonne fois dans tout autre cas.
[modifier] 2e fragment
C’est avec quelque répugnance que je m’occupe de ce pays ; d’abord parce que je n’y ai résidé que depuis le 25 janvier jusqu’au 7 février 1829, temps trop court pour l’étudier suffisamment, et ensuite à cause d’une petite aventure qui m’humilia beaucoup dans le moment, sans pourtant m’étonner, puisqu’elle m’arrivait dans un pays appartenant aux Anglais. Voici le fait : le commandant d’une frégate française, mouillée à Sierre-Léone, réclama des Anglais un Français qui était à terre ; aussitôt un ordre émané de je ne sais qui prescrivit d’arrêter, partout où on les verrait, les étrangers blancs qui se trouvaient dans le pays, et de les mener au police-office. Les constables nègres se mirent à parcourir la ville, les hôtels, les cabarets, et arrêtèrent indistinctement les Espagnols, les Portugais, les Hollandais et les Français. A ce moment je passais dans une rue ; un nègre, ayant à la main un bâton de deux pouces de diamètre, marque distinctive des constables de Sierra-Léone, m’aperçut, et reconnut que j’étais étranger, probablement à ce que je marchais au soleil sans parasol ; il s’avança vers moi, et m’ordonna de la suivre au police-office. Ce fut en vain que je lui demandai son Warrant ; que je lui dis que j’appartenais à une goëlette français qui commerçait actuellement dans le pays, et qui était régulièrement expédiée ; j’ajoutai même que je consentais à le suivre, mais qu’il me menât chez un magistrat, et non pas dans un lieu où l’on conduisait les vagabonds ; rien n’y fit : il se mit en posture de me frapper avec son bâton. Ayant cru débarquer dans un pays aussi civilisé que Saint-Louis du Sénégal, j’étais venu à terre sans armes ; je fus donc forcé de le suivre, pour ne pas donner à des marchands anglais qui me regardait de la porte de leurs boutiques le plaisir de voir Français boxant dans les rues avec un nègre ; Une fois arrivé à l’office, un clerc mulâtre me dit que je pouvais retourner chez moi, que c’était par erreur qu’on m’avait arrêté. Je sortis, laissant derrière moi un major et un capitaine portugais, des capitaines négriers et des matelots de diverses nations. Je sais qu’en tout pays, par erreur, on peut se trouver arrêté pour un autre ; mais j’ai peine à croire que partout ailleurs que dans un pays régi par les lois anglaises on montre un mépris assez grand des autres nations pour faire enlever indistinctement, et sur un ordre verbal, tous les étrangers qui s’y rencontrent, afin de s’assurer d’un seul individu dont l’adresse était bien connue, puisqu’il avait écrit des lettres aux autorités pour demander justice.
J’appartiens au dix-neuvième siècle, et j’ai passé douze années de ma vie en pays étranger ; on ne peut donc m’accuser d’avoir conçu contre les Anglais cette haine d’instinct qui caractérisait nos pères, et qui était une suite des maux qu’ils nous ont causés ; comme individus, j’aime autant les Anglais que les Wallos, les Foulahs et les Mandingues. ; mais comme nation, je suis loin de partager l’admiration de beaucoup de mes compatriotes. Ces réflexions me viennent naturellement en me rappelant ce que j’ai vu à Sierra-Léone, et, avant de le rapporter, je veux jeter un coup d’œil en arrière sur ce que les Anglais ont fait à Saint-Louis, au Rio-Pongo, et chez les Mandingues voisins de Sierra-Léone. Pendant le temps que les premiers ont possédé le Sénégal après nous l’avoir enlevé, ce sont eux qui ont réduit les Wallos à l’état d’abaissement où ils se trouvaient lorsque le pays nous a été rendu, et ce n’est que depuis 1815 ou 1816 que ceux-ci ont commencé à se débarrasser insensiblement du joug des Maures, qui sont pour nous des voisins bien plus dangereux que les nègres. Brack est, comme on sait, le titre du roi des Wallos, et Bétio est celui d’un prince fort redouté à l’époque où les Anglais possédaient le Sénégal. Le brack alors régnait sur les deux rives du fleuve ; les Anglais, probablement inquiets d’avoir des voisins si puissans, soutinrent Bétio dans une révolte contre le brack ; ce dernier eut le dessous ; les Anglais alors, par des cadeaux d’armes, de munitions et de guinées, relevèrent le parti du brack. En fournissant ainsi, au parti le plus faible, des moyens de se rétablir, ils entretenaient la guerre civile chez les Wallos, jusqu’à ce que ces peuples se trouvèrent tellement affaiblis que les Maures Trarzas vinrent s’emparer, sans coup férir, de la rive droite du fleuve ; une partie des Wallos qui habitaient cette rive passa sur lautre bord ; le reste se soumit, et tomba entièrement sous la domination des Maures. Lorsque les Anglais évacuèrent la colonie pour nous la remettre des accaparements de grains occasionnèrent une disette, qui les aida à emporter tous les ornemens d’or que possédaient les indigènes. Depuis que les Français occupent le pays, quelquefois les récoltes ont manqué dans les contrées environnantes, les grains ont été chers ; mais il n’y a jamais eu de disette à Saint-Louis : le commerce de cabotage offre trop de ressources pour que les approvisionnemens viennent à manquer tout-à-fait.
Au Rio Pongo les bâtimens de guerre anglais ont souvent détruit les villages. Ils ont pu quelquefois avoir à la vérité de justes sujets de plaintes ; mais le plus souvent ils n’ont agi de la sorte que pour se faire livrer des nègres, afin de les exporter à Sierra-Léone. Le but des philanthropes d’Angleterre est d’abolir la traite des nègres ; mais les gens qu’on emploie à cet effet n’ont pas du tout les mêmes intentions : leur but est de gagner dix livres sterling par nègre qu’ils apportent à Sierra-Leone. Lorsqu’ils sont pressés, et qu’ils n’ont pas le temps d’attendre que les négriers aient mis la cargaison à bord, ils prennent le navire, et font eux-mêmes les recouvremens ; ils disent aux indigènes : « Ce capitaine négrier vous a remis ses marchandises pour avoir des nègres ; nous prenons le navire, nous entrons dans tous les droits du propriétaire, payez-nous, ou nous vous exterminons. » S’ils se contentaient d’enlever le navire et les négriers, ils empêcheraient la traite aussi efficacement ; mais en laissant la cargaison de nègres à terre, les capteurs n’auraient pour part de prise que le produit de la vente du navire, et ils perdraient le principal gain, qui résulte des dix livres sterling par nègre amené à Sierra-Léone.
Dans le pays des Mandingues, les Anglais ont tenu la même conduite qu’avec les Wallos : ils ont soutenu alternativement les chefs révoltés ou leur roi, aidant toujours le parti le plus faible pour entretenir la guerre civile. Ils n’ont pas, il est vrai, occasionné de disette chez ces peuples, mais uniquement parce que cela était hors de leur pouvoir.
A Sierra-Léone, voyons comment la cause de l’humanité est servie. Pour que chacun puisse juger ; je n’ai qu’à rapporter l’histoire d’un navire négrier, laquelle, à quelques légers détails près est l’histoire de tous les négriers pris par les Anglais ; ce n’est pas un récit fait à plaisir, mais une histoire dont j’ai moi-même vu le dénouement pendant mon court séjour à Sierra-Léone. Un négrier, porteur d’expéditions françaises, mouille au Vieux-Calabar, et y vend sa cargaison pour trois cents nègres ; quelque temps après entre un navire de guerre anglais qui visite le navire marchand mouillé dans la rivière, reconnaît qu’il est en règle, et qu’étant français on n’a rien à lui dire. Le capitaine anglais a un homme blessé à son bord : le chirurgien du négrier lui donne ses soins ; l’anglais manque de provisions fraîches, le négrier lui envoie en cadeau une barrique de vin, des raisins secs, etc. ; il l’invite à dîner, l’autre s’y rend ; en buvant et mangeant la confiance s’établit ; l’officier anglais demande au capitaine négrier s’il partira bientôt ; celui-ci répond à son nouvel ami que sa cargaison est prête ; alors l’officier anglais médite une ruse. Il dit à son hôte : « Pardieu, capitaine, vous êtes un aimable homme ; je suis charmé d’avoir fait votre connaissance ; il faut que je vous donne un conseil d’ami : la station française rôde dans les environs ; les lois de France sont sévères ; je serais fâché que vous fussiez pris : j’appareille ce soir, levez l’ancre demain à la marée descendante, et faites même route que moi, à vingt-quatre heures de distance ; les bâtimens de guerre français ne viendront pas vous chercher dans les eaux d’un bâtiment de guerre anglais. » Le Français remercie du conseil, promet de le suivre, et après bien des complimens ces messieurs se quittent enchantés l’un de l’autre. L’Anglais appareille ; le Français passe la nuit et une partie de la journée du lendemain à charger ses provisions et embarquer ses noirs ; il profite d’une brise de terre et de la marée descendante pour lever l’ancre à l’heure convenue. Après avoir doublé une pointe, et à l’embouchure de la rivière, on aperçoit un bâtiment : nul moyen de faire retraite ; on ne peut remonter le courant la marée descend, et la brise vient de terre ; le navire est droit sur la route, et à demi-portée de canon : la pointe que l’on vient de doubler à empêché de le voir plus tôt. Il tire un coup ; on n’a pas de canons pour lui répondre, il faut amener le pavillon ; bientôt on reconnaît dans le navire capteur le bâtiment de guerre commandé par le capitaine anglais qui a donné un si bon conseil ; mais ce capitaine a changé de langage ; la veille, le négrier était un français dont les expéditions se trouvaient en règle ; maintenant que les nègres sont à bord, et qu’il y a de l’argent à gagner en le capturant, c’est un hollandais, et par conséquent il est de bonne prise. Le capitaine a beau exhibé les expéditions françaises, cela n’y fait rien ; l’anglais connaît son affaire, il sait que le navire sera condamné à Sierra-Léone.
Jusqu’ici cette ruse n’est que l’action d’un seul individu ; mais suivons le navire dans le pays des philanthropes. Nous l’avons vu pris dans un moment où les nègres n’avaient pas encore vingt-quatre heures de résidence à bord ; par conséquent ils n’avaient pas encore souffert de la mer, et les provisions étaient abondantes ; une traversée de huit jours les mènes à Sierra-Léone. Ici envisageons sérieusement la question : « Que sont ces nègres ? – Des hommes comme vous, ayant des droits aussi incontestables que les vôtres à la liberté. – Pourquoi les amenez-vous à Sierra-Léone ? – Pour les arracher à l’esclavage qu’on leur destinait, pour améliorer leur sort, et pour les civiliser s’il est possible ; en un mot, nous les amenons dans un but philanthropique. – En suivant les lois de l’humanité, que devez-vous faire aussitôt que vous les tenez en sûreté dans votre port ? »
Ici la réponse est facile, le simple bon sens l’indique : il faut débarquer les noirs, peu habitués à la mer, entassés au nombre de trois cents sur une petite goélette, et leur fournir ensuite des vivres jusqu’au moment ou le navire, étant condamné, on pourra les distribuer de manière à assurer leur existence. On. doit concevoir que si le procès dure long-temps, et qu’on laisse les nègres à bord sans leur envoyer des vivres de terre, l’état de malaise dans lequel ils se trouvent en fera périr beaucoup, et les provisions du bord, quoique suffisantes pour les nourrir pendant un mois à la ration, en calculant, d’après les probabilités, qu’ils éprouveront le mal de mer, ne pourront suffire pour nourrir le même nombre d’hommes pendant un mois et demi ou deux mois à bord d’un navire mouillé dans un port où ils n’éprouvent pas le mal de mer.
Loin de les débarquer en arrivant à Sierra-Léone, on les garde à bord, et en voici la raison ; les capteurs disent : « Si le navire n’était pas condamné, tous les frais qu’on aurait faits retomberaient à notre charge, et nous aimons mieux qu’ils meurent que risquer de perdre notre argent ; si au contraire le navire est condamné, peu nous importe le nombre de ceux qui succomberont : on ne nous paiera pas la prime d’après la quantité que nous auront amenée. » Aussi, dans le cas que je cite ici, en huit jours que j’ai passés à Sierra-Léone, avant la condamnation du navire qui était mouillé à coté du nôtre, j’ai vu mourir dix-sept hommes de cette cargaison, et bien certainement je ne restais pas exprès à bord pour compter les décès. Comme on n’avait pas pu découvrir les expéditions hollandaises, qu’on prétendait avoir été jetées à la mer par le capitaine, le navire ne pouvant être condamné comme français, le procès tira en longueur, les vivres manquèrent, et les noirs furent réduits à si petite ration que, lorsque plus tard on les débarqua, ils ressemblaient à des spectres ; ils étaient tellement affaiblis que plusieurs tombèrent en montant la côte pour se rendre au bureau où on les enregistrait, et ne purent se relever sans l’aide de leurs conducteurs. Une fois enregistrés, on donna une chemise à chaque homme, un mouchoir à chaque femme, on les ramena sur le bord de l’eau, on les embarqua dans deux grandes pirogues, et on les emmena je ne sais où. Spectateur désintéressé, voyageant pour connaître cette partie de la côte d’Afrique avant de m’en retourner en France, je ne pouvais m’empêcher de maudire le gouvernement inhumain qui tolère de pareilles horreurs et qui les couvre du masque de la philanthropie. Si, au lieu de tenir les nègres à bord jusqu’à la condamnation du navire, on les parquait dans une cour où ils pussent marcher, si on les nourrissait de riz et de manioc, assaisonnés simplement de sel, la dépense que cela occasionnerait diminuerait bien faiblement la prime, et le but de l’humanité serait atteint ; dans le cas que je cite, vingt jours de mer ne les avaient pas assez affaiblis pour qu’on ne pût espérer de les conserver tous, sauf les chances ordinaires de mortalité. On ne peut pas dire que le gouvernement anglais ignore ces circonstances. Étranger et faisant un court séjour, j’ai vu ce que je rapporte ; comment les autorités du pays ne verraient-elles pas ce qui se passe sous leurs yeux et dans leur port ?
Il est de toute justice d’ajouter que probablement, en Angleterre, ceux qui ont fait établir des primes pour la libération des nègres avaient des vues philanthropiques, et que les grands abus qui existent ne proviennent que de ce qu’on en a fait un objet de spéculation pour la marine ; mais toujours est-il que ces abus existent.
La conduite des Anglais à l’égard du capitaine négrier que j’ai vu à Sierra-Léone est celle qu’ils tiennent envers tous les négriers français qu’ils peuvent saisir. Ne trouvant point au capitaine capturé des expéditions étrangères, cette circonstance les arrête peu ; ils lui proposent cent livres sterling une fois payées, ses frais remboursés à raison de vingt francs par jour, et son passage gratuit pour le lieu ou il voudra se rendre ; ils lui représentent que, si le navire est reconnu comme français, ils seront à la vérité obligés de le rendre à un de nos bâtimens de guerre ; mais que, dans ce cas, non-seulement il perdra tout, mais qu’il sera condamné à dix années d’exil. Si le capitaine consent, on l’appelle au tribunal : là, il déclare qu’à l’insu de son équipage il avait des expéditions étrangères et qu’il les a jetées à la mer ; sur cette simple assertion le navire est déclaré de bonne prise. Si le capitaine refuse de faire une déclaration semblable, alors commence contre lui une série de menaces et de persécutions odieuses. On lui déclare qu’on va le débarquer à Fernando-Po, et qu’on l’y retiendra un an et un jour ; on exécute même cette menace, on le jette à terre avec sa malle, sans lui laisser aucune ressource pour exister ; et il ne peut se tirer de là qu’en signant une déclaration par laquelle il s’engage à ne pas appeler devant l’amirauté de Londres du jugement qui sera prononcé à Sierra-Léone. En même temps les Anglais gagnent quelque homme de l’équipage, pour lui faire dire qu’il a vu entre les mains du capitaine de doubles expéditions ; qu’on a jeté les unes à la mer et qu’on n’a gardé que les françaises. Cette déclaration leur suffit encore pour condamner le navire.
On doit voir par cette conduite le peu de sûreté qu’offrent les expéditions françaises. Rien de plus juste que d’empêcher la traite des nègres ; mais il serait plus avantageux pour nous que toutes les propriétés françaises saisies et condamnées par les propriétés françaises saisies et condamnées par les Anglais tombassent entre les mains de notre marine militaire. D’un autre côté, dans un moment d’humeur, les Anglais ne pourraient-ils pas se servir des mêmes moyens pour arrêter nos navires faisant un commerce légal ? Et puisque les papiers français ne suffisent pas pour qu’ils laissent passer tranquillement un navire, il pourrait en résulter les inconvéniens les plus graves pour nous, si notre commerce leur paraissait prendre trop d’extension.
Le capitaine négrier capturé que j’ai vu à Sierra-Léone est un ancien officier français, élevé avec moi dans les écoles militaires de La Flèche et de Saint-Cyr.
[modifier] I – Le Rio-Pongo
Ce pays est celui qui m’a paru mériter le plus d’attention par le commerce qui s’y fait, par le caractère facile des indigènes, et par la fertilité du sol, qui permettrait aux. Étrangers de se procurer des fruits et des légumes en abondance. Je regarde les légumes comme essentiels à des Européens, et je crois qu’une table fournie de mets variés contribue à la santé dans tout pays où la chaleur diminue l’appétit, et où, par conséquent, on se dégoûte aisément des mêmes mets.
La suzeraineté qu’exercent les gens du Fouta-Dialon sur les Sousous du Rio-Pongo rendrait ces derniers peu à craindre ; et en cas de brouille avec le Fouta-Dialon, en excitant, ces mêmes Sousous à secouer le joug, ils deviendraient, des alliés utiles. La position du Rio-Pongo me paraît d’autant plus avantageuse, qu’avec l’alliance du Fouta-Dialon on pourrait s’y maintenir sans guerre, et que la position plus éloignée de ce dernier pays épargnerait toutes les tracasseries qui naissent du voisinage ; la justice devant former la base de tout établissement français, on serait sûr d’avoir toujours gain de cause avec des gens qui n’ont pas d’intérêt immédiat dans la querelle.
Les Sousous sont idolâtre, les Dialonkais sont mahométans, circonstance encore très-favorable. Les mahométans jugeraient avec impartialité les querelles qui pourraient survenir entre les chrétiens et des idolâtres, tandis que si les Sousous étaient mahométans, le fanatisme ferait pencher la balance en leur faveur.
En parlant plus haut de la Cazamanse, de Bissao, de Boulam, et de Cagnabac, j’ai déduit les raisons qui me faisaient penser que ces lieux n’étaient pas propres à établir des comptoirs. Mon opinion serait toute différente si l’on voulait y établir des colonies : le terrain est fertile, et une colonie exigerait un déploiement de forces, inutile pour un comptoir. Avant qu’une colonie soit en état de se défendre par elle-même, elle exige des sacrifices d’hommes et d’argent ; et dans le cas le plus ou le moins de turbulence des nègres du voisinage influe bien peu sur ses succès ; un comptoir, au contraire, doit se suffire à lui-même dès sont début ; les frais doivent se borner à une enceinte d’une dizaine de pieds de hauteur, visitée de temps à autre par un bâtiment de guerre, seulement pour prouver que des secours peuvent arriver au besoin. Si par la suite ce comptoir réussit, ceux qui l’habitent sauront bien d’eux-mêmes multiplier les moyens de défense qui leur paraîtraient indispensables.
On arrive au Rio-Pongo par deux passes, Sand-Barr et Mud-Barr ; cette dernière est sûre. Lorsqu’on y est entré, on navigue quelques lieues dans des marigots, et l’on vient tomber à Charlestown-Barr, vis-à-vis Sand-Barr. Charlestown-Barr est un banc de sable que l’on passe à marée haute ; un navire calant dix pieds ne court aucun danger : dans les grandes marées, un navire d’un d’un tonnage beaucoup plus fort peut franchir ce banc. On est sûr de se procurer un pilote en tirant un coup de canon en dehors de Mud-Barr, le roi a beaucoup de ses gens qui ont navigué avec les Anglais, et qui, premier signal, s’embarquent dans leurs pour se rendre à bord du navire qui réclame leurs services.
Je ne m’étendrai pas sur la fertilité du pays ; je me bornerai à dire que les nègres sont abondamment fournis de riz, de mil, de pistaches, de manioc, d’ignames, de bananes, de plantin ; les citronniers, les orangers, les corosoliers, les manguiers, les goyaviers, y viennent très-bien et sans culture ; les ananas et les pommes de cajou se trouvent dans les bois, avec une quantité considérable d’autres fruits fort agréables et qui me soit inconnus ; le caroubier s’y rencontre partout : son fruit sert de nourriture aux marchands qui voyagent en caravanes. Les sources d’eau douce sont très-abondantes ; à chaque quart de lieue on trouve un ruisseau d’eau limpide, où l’on peut se désaltérer, se baigner, et laver son linge. Les bras principaux et ls nombreux marigots du Rio-Pongo sont bordés de mangliers, couverts d’huîtres jusqu’à la hauteur qu’atteint le flot.
Quelques indigènes, ainsi que les Européens établis dans le pays, élèvent des magasins à l’épreuve du feu : ils bâtissent d’abord en terre glaise des murailles de dix à douze pieds de hauteur ; ils forment le plafond avec des troncs de mangliers, placés les uns à côté des autres, et par-dessus ils mettent une couche de deux à trois pieds de terre. En dehors, à dix pieds de distance de la muraille, ils plantent tout autour des piquets, sur lesquels viennent aboutir les perches qui servent à soutenir la toiture ; le haut de ces perches est maintenu par une traverse, supportée elle-même par des troncs d’arbres, engagés à leur base dans les murs de refend ; ils recouvrent le toit de paille fort adroitement arrangée ; de cette manière, le toit peut brûler sans endommager les magasins : le feu se trouve arrêté de tous côtés par les couches de glaise. Cette manière de construire a l’avantage de former au-dessus de la maison un vaste grenier, et autour une galerie qui sert de promenade dans la saison des pluies ; de plus le toit dépassant les murs de dix pieds en tout sens, les préserve de la pluie qui leur ôterait leur solidité en peu de jours ; Les crépissages se fond avec une terre blanchâtre, qui donne un aspect très-propre à l’édifice. Le sol de la maison et de la galerie, élevé d’un pied au-dessus du sol environnant, est formé de terre bien battue, enduite une fois par semaine d’une couche de terre d’un gris foncé ; ils prennent cette précaution pour éviter la poussière.
Je ne dois point m’occuper ici de la manière dont les gens qui ont le monopole du commerce dirigent leurs affaires ; si des Français venaient s’y fixer, tout brigandage serait sévèrement interdit aux Européens et à leur agens. Je ferai seulement observer que la conduite des marchands actuellement établis dans le pays est tellement odieuse, qu’elle servirait à nous faire recevoir favorablement. Les indigènes en sont indignés, et sans cesse ils s’assemblent pour délibérer sur leur renvoi ; mais ils sont retenus par une considération grave que voici ; je me servirai des expressions d’un mandingue qui était mon hôte : « Ces blancs sont de mauvaises gens, ils trompent sans cesse ; nous voudrions en être débarrassés, mais c’est à leur consignation qu’arrivent tous les navires ; nous ne sommes pas connus ; si nous les chassons, notre pays perdra son commerce : il ne viendra plus de marchandises, et alors les chefs du pays n’étant plus retenus par leur intérêt ne resteront pas tranquille. Si le roi Ndjangi, si Méri-Balké, si Amros ne trouvent plus moyen de se maintenir dans l’abondance par les profits qu’ils retirent des marchandises qu’on nous apporte, je vois d’avance d’anciennes haines mal assoupies se réveiller, et des guerres interminables vont commencer. Déjà j’ai quitté le pays des Mandingues pour avoir fait la guerre au roi de ma nation, guerre suscitée et entretenue par les Anglais. Si le commerce cesse au Rio-Pongo, pour éviter les malheurs qui suivront je serai obligé de partir, d’aller me réfugier dans le Fouta-Dialon, et d’abandonner à mon âge le pays des Sousous, qui est devenu ma patrie. »
Le vieux marabout mandingue qui me parlait ainsi jouit d’une grande influence ; lorsque le gouverneur du Fouta-Dialon est absent, il lui sert en quelque sorte de substitut. Il est très-versé dans le Coran ; il s’est beaucoup occupé de commerce, et emploie les caractères arabes pour écrire en mandingue toutes ses affaires. Souvent il me racontait des histoires de patriarches que j’avais lues dans l’ancien Testament ; il me donnait aussi pour des vérités des récits dans le genre des contes arabes ; il m’entretenait, entr’autres choses, du roc, oiseau qui enlève des éléphans, et des génies qui vivent sous l’eau. Notre conversation se faisait en anglais.
Ainsi que je l’ai déjà dit, on rencontre ici beaucoup de ressources. On peut s’y procurer, et à peu de frais, une nourriture abondante et variée ; on y trouverait facilement des charpentiers, des forgerons et des matelots, ces derniers parmi les Sousous libres qui ont navigué avec les Anglais. Comme en nous établissant nous empêcherions l’exportation des nègres, les charpentiers et les forgerons resteraient ; d’ailleurs ces ouvriers, quoique esclaves, ne seraient jamais vendus, dans l’état actuel des choses : un propriétaire ne peut pas se défaire, sans risque, de ses captifs de case ; aussitôt qu’ils lui en soupçonnent l’intention, ils désertent tous, et ne reviennent que quand le navire suspect est parti
Je voudrais d’abord voir éloigner du pays le peu d’Européens et de mulâtres qui y sont établis ; ces gens sont pour la plupart des scélérats qui pervertissent les nègres : pour arriver à ce but il n’y aurait qu’à dire aux nègres que dorénavant nous ferons le commerce avec eux, et qu’ils peuvent être assurés que les navires français apporteront des marchandises ; alors d’eux-mêmes ils expulseront ces étrangers qu’ils détestent. Ils m’ont proposé de le faire, si je pouvais leur promettre que les navires français viendraient ; je leur ai répondu que mon gouvernement était un gouvernement pacifique, ne se mêlant point des affaires des autres nations ; que jamais il ne commencerait une guerre, mais qu’il punissait sévèrement ceux qui l’attaquaient ; que j’étais venu voir le pays dans des intentions amicales et que l’on sévirait contre moi si je me mêlais de leurs affaires ; enfin, que je ne pouvais rien leur promettre pour les décider a prendre un parti. Je leur fis entendre que si, selon mon désir, des Français venaient s’établir dans leur pays, ils concluraient avec eux des traités qu’ils seraient les premiers à respecter, et qu’ils sauraient faire respecter de tous. L’idée que les plus éclairés d’entre eux ont conçue de notre nation nous est assez avantageuse ; les anglais, au contraire, sont généralement peu aimés au Rio-Pongo, pour avoir brûlé des villages à plusieurs reprises. D’anciens colons de Sierra-Léone, établis au Rio-Pongo se rappellent que les Français ont pris Sierra-Léone, et ont distribué aux habitans tout ce qui se trouvait dans les magasins du gouvernement ; ils nous regardent donc comme des gens faisant la guerre pour venger des injures, sans tenir au butin qu’elle procure. L’expédition dont ils m’ont parlé, et qui a eu lieu en 1794 ou 1795, était composée du vaisseau rasé l’Expériment, de deux frégates, de deux bricks et de deux bâtimens négriers [3]. Lorsqu’en 1829 M. Villaret-Joyeuse vint mouiller vis-à-vis Sierra-Léone, avec la frégate l’Aurore et trois bricks de guerre, les nègres s’imaginèrent que c’était pour prendre le pays : plusieurs d’entre eux firent passer leurs effets dans l’intérieur ; ils attendaient l’événement avec impatience, espérant profiter encore une fois de ce que contenaient les magasins du gouvernement. Les nègres de Yoloff-Town, dont je parle la langue, et avec lesquels je causais, me disaient qu’ils auraient changé de gouvernement avec plaisir.
Un comptoir établi au Rio-Pongo me semblerait former le complément de nos établissemens en Afrique. J’y ai rencontré des hommes qui m’avaient connu dans le Wallo, et qui arrivaient ici de leur pays pour commercer. Le comptoir que je propose aurait tout le commerce du Fouta-Dialou, et offrirait des communications même avec Tembocktou ; car on y voit des maures à longs cheveux, appartenant à des tribus inconnues au Sénégal, et qui arrives en caravanes. Les marchands d’or ont moins de chemin à parcourir pour venir au Rio-Pongo que pour aller partout ailleurs, et la route est plus sûre ; ils n’ont qu’à traverser le pays des Dialon-kais, qui sont mahométans comme eux, et ensuite, en trois jours de marche, le pays des Sousous, tributaires du Fouta-Dialon. Un comptoir au Rio-Pongo du Soulima (Solimana de Laing) ; les gens de ce dernier pays venaient autrefois ; j’en ai même vu encore quelques-uns, mais les trahisons des Européens les éloignent de plus en plus. Quinze d’entre eux furent livrés, presqu’en ma présence, à leurs ennemis, les Dialonkais ; un marchand, pour ne pas leur payer le prix de ce qu’ils avaient apporté, les fit saisir par des marchands du Fouta-Dialon, les acheta d’eux, et les revendit ensuite à un négrier. Une pareille conduite doit nécessairement nuire beaucoup au commerce, et deviendrait impossible dans un comptoir autorisé et surveillé par le gouvernement
Si, lors de mon retour à Saint-Louis, j’y avais trouvé un gouverneur bien disposé qui eût voulu m’indemniser de mes dépenses et de l’emploi de mon temps, mon intention eût été, après la formation d’un comptoir au Rio-Pongo, de faire un voyage dans le Soulima, afin d’engager le roi de ce pays, Yorédi, à envoyer des caravanes à ce nouvel établissement. J’avais pris mes précautions. Ma route n’eût point traversé le Fouta-Dialon, vu l’état de guerre permanente qui existe entre les Dialoukais qui sont mahométans, et les gens du Soulima qui sont idolâtres ; guerre rendue encore plus terrible depuis que Yorédi a fait massacrer tous les mahométansqui se trouvaient dans ses états. J’aurais traversé le pays des Sousous, où règne Will-Fernando, négre élevé en Angleterre ; de là, j’aurais passé, à travers une autre nation de Sousous, dont parle un voyageur anglais (le major Laing, je crois), gens qui, pour la plupart, habitent dans les bois. Voici les mesures que j’avais prises : Will-Fernando m’ayant écrit en très-bon anglais, pour me demander des marchandises, je lui répondis que je ne faisais pas le commerce, mais qu’ayant beaucoup entendu parler de sa puissance et de ses talens, je me proposais de l’aller visiter lorsque je reviendrais au Rio-Pongo ; il m’annonça qu’il m’enverrait une pirogue et des hommes pour me transporter quand je le ferais prévenir. Ainsi le début de mon voyage était assuré ; moyennant un présent et quelques complimens, j’espérais traverser son pays sous sa protection. Le second roi auquel je devais avoir affaire n’était pas si aisé à gagner ; mais mon vieil ami mandingue, dont j’ai parlé plus haut, avait eu un fils d’une des sœurs de ce prince ; il s’appelait Younisa ; cet enfant m’était confiée par son père ; il devait me servir, et en retour, je m’engageais à lui faire apprendre à lire et à écrire en français. En traitant bien Younisa, en l’habillant proprement, je me proposais de me présenter avec lui chez le roi des Sousous son oncle ; j’avais eu soin de m’assurer que sa nourrice me suivrait : cette femme, enlevée de son pays à l’âge de vingt-cinq ans, y devait encore connaître du monde ; la manière favorable dont elle et le jeune garçon parleraient de moi devait m’assurer la bienveillance du roi ; du moins j’aurais employé les bons traitemens pour m’assurer l’affection de mes deux compagnons de voyage. Avec un présent j’espérais encore passer ; au moins j’avais les probabilités en ma faveur.
Je pensais aussi que Yorédi mec recevrait bien ; je mec proposais d’associer à mon voyage un nommé Souleiman, dont je vais raconter l’histoire, pour faire comprendre de quelle utilité il pouvait m’être. La sœur de Yorédi, enlevée dans un pillage, fut vendue à un Européen, qui en fit sa femme ; l’Européen mort, un mandingue l’épousa et en eut Souleiman, qui est ainsi le neveu de Yorédi ; ce roi, ayant fait demander son neveu, le père de celui-ci le voyant trop jeune, craignit que Souleiman n’abandonnât la religion de Mahomet, et ne voulût pas le laisser partir. En 1829, Souleiman avait à peu près vingt à vingt-deux ans ; il était très-avancé dans la connaissance du Coran ; le père, ne trouvant plus les mêmes inconvéniens à l’envoyer auprès de son oncle, me dit qu’il le laisserait aller avec moi. Souleiman m’aurait été de la plus grande utilité ; il parle bien l’anglais, le sousou, le mandingue et le foulah, et ayant été plusieurs années commis à Sierra-Léone, il se trouve en état de bien comprendre un Européen. J’aurais fait un présent à Yorédi, je lui aurais promis sûreté pour ses gens lorsqu’ils se rendraient sur notre établissement ; je lui aurais représenté qu’avec nous le système de brigandage, avait cessé au Rio-Pongo, que notre comptoir était indépendant des Dialoukais, et que nous y maintenions tous les marchands dans un état de paix, en prenant sous notre protection tous ceux qui s’y trouvaient.
Les soldats que le gouvernement a fait engager pour former la garnison de Madagascar ont presque tous été enrôlés au Rio-Pongo : Si l’on avait encore besoin de troupes noires, on parviendrait peut-être en y recrutant les hommes à arrêter la guerre à mort que se font les gens du Fouta-Dialon et ceux du Soulima. Sans doute on ne réussirait jamais à arrêter l’esprit d’envahissement des mahométans, mais on rendrait la guerre moins cruelle, puisqu’ils livreraient les hommes au lieu de les tuer ; quant aux femmes et aux enfans, ils les font esclaves.
Un comptoir au Rio-Pongo pourrait servir d’entrepôt pour les marchandises que notre commerce fournirait à Sierra-Léone ; elles peuvent y entrer moyennant un droit de 6 p. 0/0. Je joins ici une note, prise à Sierra-Léone des objets que nous pourrions y importer avec avantage :
Chandelles, parfumeries, savons, beurre et saindoux, fromage dit de Hollande, sardines, huile, bouchons, cidre, vins, eaux-de-vie, anisette ; faux galons or et argent, mouchoirs de couleurs saillantes, parapluies et parasols, cadenas, bijouterie, corail rond et carré n° 1 à 4, dragées communes, figues, pruneaux, raisins, noix et noisettes.
Le Rio-Pongo est couvert de montagnes, qui viennent aboutir presque au bord de la mer. Je désignerai, comme propre à l’établissement d’un comptoir, un endroit appelé Domingue, situé sur le bord de la rivière, et qui est élevé d’une centaine de pieds ; il s’y trouve une source ; cet endroit me paraît avantageux à cause de sa position au-dessous du confluent des deux principales rivières, et parce qu’aucun navire ne pourrait entrer sans passer devant, les marigots inférieures n’étant navigables que pour des pirogues.
Le pays contient une quantité prodigieuse d’abeilles : la cire fait la principale branche de commerce des indigènes. Les caravanes apportent de l’or, du morfil, de l’écaille de tortue, de la cire, du riz, des cuirs, des bestiaux, des captifs. Les caboteurs pourraient se procurer dans les environs de la gomme copal et des bois de teinture ; dans les marigots, en traitant avec les Bagos, on achète du sel et de l’huile de palme.
On pourrait trafiquer au Rio-Pongo avec le Fouta-Dialon et Timbou, les Sousous, les Bagos, le Soulima, le Bondou, le Bambouc, les Mandingues, les Saracoulets en général, et même avec Temboktou, au moyen des Maures qui en viennent. On se procurerait parmi les Sousous tous les manouvriers dont on aurait besoin : ces gens se louent volontiers aux Européens, et coûtent moins cher que les gens de Saint-Louis ; ils imitent aussi avec plus de facilité nos manières.
Pour s’établir dans le pays, il faudrait nécessairement faire un traité d’alliance avec le Fouta-Dialon ; l’almami de ce pays donne au Rio-Pongo un gouverneur, qui y vient de temps à autre rendre la justice et décider les affaires. Le pays est divisé entre plusieurs petits princes indépendans les uns des autres, mais tous sous l’influence du gouvernement dialonkais.
Les chefs sousous ajoutent avant leur nom le mot Mongo : ainsi ils disent Mongo-Djangi, Mongo-Méri-Balké, Mongo-Facori. Lorsqu’un Européen désire s’établir dans le pays, le roi vient lui accorder le terrain qu’il a demandé, le remet entre les mains du chef du village voisin, et charge ce dernier de lui donner aide et protection, de chercher ses captifs désertés et ses bestiaux ; il recommande au blanc de traiter le chef du village avec considération, ce qui signifie de lui faire quelques cadeaux ; mais pour que l’investiture soit légale, il faut que le blanc fasse tuer un bœuf, mette en perce une barrique d’eau-de-vie, et qu’ils distribue de la poudre pour tirer en signe de réjouissance. Cette cérémonie accomplie, le terrain lui appartient ainsi qu’à ses descendans : les indigènes ne le chassent pas de cette’ place ; mais pourtant ils se regarderont toujours comme propriétaires du terrain, et l’Européen ainsi que ses descendans comme des usufruitiers.
Les Sousous sont idolâtres et superstitieux, comme tous les nègres ; les hommes et les femmes sont circoncis à l’âge de quatorze à quinze ans. Lors de cette opération, on enferme les femmes dans une case : les matrones chargées de l’opération peuvent seules y entrer dans les quinze premiers jours ; après quoi, on les fait promener et on les mène chanter à la porte des principales personnes du pays pour en obtenir des présens ; au bout d’un mois, on les fait baigner : alors la case cesse d’être interdite aux hommes.
On n’enferme les garçons que quinze jours plus tard. L’opération leur est rendue agréable par les fêtes qui l’accompagnent : pendant tout le mois ce n’est que chants, que danses ; ils reçoivent de tous côtés des cadeaux de vivres et d’habillemens ; on leur fournit de la viande en abondance ; aussi paraissent-ils plutôt désirer que craindre la circoncision. Les jeunes esclaves se trouvent mêlés avec les maîtres.
Lorsqu’un homme meurt, on l’enterre jusqu’au cou, et on lui demande ce qui l’a fait mourir ; il arrive rarement qu’on ne trouve pas quelques raisons d’accuser un individu. Cette cérémonie est interdite aux étrangers : je n’ai donc pu savoir comment le mort répondait. J’ai vu à la porte du village un tombeau ; il était couvert de pierres, et surmonté d’une natte, d’un chapeau, de morceaux de vêtemens, d’un siège et de fragmens de poterie. Ces peuples ont une autre cérémonie religieuse également interdite aux étrangers ; si une de leurs femmes même y assistait par hasard, on lui couperait les seins, et on les suspendrait à un arbre.
Étant allé visiter le roi Djangi, on le prévint de mon arrivée. En rentrant dans sa case, où je l’attendais, il prit de l’eau dans un vase et la but. Je lui dis qu’il devrait couvrir ce vase, attendu que son chien venait d’y boire avant lui : aussitôt le roi se crut malade, il se plaignit de coliques, et ne vit d’autre moyen de se guérir que de prendre son fusil et de tuer son chien ; à peine le pauvre animal mort, que Djangi se trouva soulagé. Quelques jours après ce roi tua deux de ses captifs, et en mit cinq autres aux fers pour crime de sorcellerie, et voici comment un de ses captifs étant tombé malade, lui avait déclaré que ces sept individus l’avaient engagé à faire un grigri pour se débarrasser de lui, mais qu’un jet de lumière était tombé du ciel, le grigri du roi s’était trouvé plus fort que le sien, et qu’il succombait victime de sa tentative : on l’emprisonna. Le roi ayant reçu cette déclaration, prit son fusil et tua deux des individus accusés ; sa mère et ses parens eurent beaucoup de peine à sauver la vie aux autres. On rassembla tous les Mongos pour juger les prétendus coupables ; mon vieil hôte mandingue fut appelé au conseil. Il fut reconnu que le dénonciateur avait agi par esprit de vengeance ; car une des femmes du roi qui était compromise, et aux fers comme les autres, déclara que cet homme ne lui en voulait que parce qu’elle avait rejeté ses propositions. Il fut alors déclaré coupable d’avoir causé la mort des deux individus tués à coups de fusil, et d’avoir manqué de faire périr les cinq autres. Jusque-là le conseil avait été unanime ; mais les opinions furent partagées sur le châtiment à infliger. Les Sousous, gens prévoyans, dirent qu’il fallait le vendre à un négrier, qu’ils rachèterait le mal qu’il avait causé en travaillant au sucre sur les plantations des Européens, et que le prix qu’on retirerait de sa vente paierait l’honorable assemblée de ses peines ; mon vieux Mandingue voulut, d’après le Coran, que la loi du talion fut appliquée. Son avis l’emporta, et le coupable fut conduit dans un champ, où il fut égorgé avant que les Mongos assemblés eussent eu le temps de s’humecter les lèvres de quelques verres d’eau-de-vie.
Lorsque les Sousous nont pas de Mandingues avec eux, ils ne sont pas si sévères dans leurs jugemens ; en payant on peut éviter le châtiment. Une mulâtresse mariée avait un amant, qui tous les soirs venait la trouver, et pour lequel elle préparait un petit repas. Un soir elle appela une jeune captive et lui dit d’apporter le souper ; le riz était cuit, mais le chat avait mangé la viande. La maîtresse furieuse pendit son esclave par le cou à une traverse de la case, et sortit aussitôt. Quelques instans après, la négresse expira. Lorsque cet assassinat fut connu, les Mongos sousous condamnèrent la mulâtresse à mourir ; le marin intervint, fit quelques cadeaux, et sa femme fut absoute.
Les Sousous du Rio-Pongo vivent dans un pays fertile, où les pâturages sont abondans, et pourtant ils sont pauvres et n’ont point de bestiaux ; je crois que leur pauvreté fait leur sûreté. Les Dialonkais, dont ils dépendent, veulent bien oublier qu’ils sont idolâtres, parce qu’ils ne gagneraient rien à leur faire la guerre ; mais s’ils devenaient riches, ils exciteraient la cupidité de leurs voisins, qui sous prétexte de les convertir, viendraient les piller.
Les nègres, en général, sont à peu près ce que les localités les font ; cultivateurs dans un pays fertile, pasteurs là où les prairies abondent, et où ils peuvent élever leurs bestiaux en sûreté, industrieux là où ils ont du superflu qu’ils échangent par le commerce, et pillards quand ils sont obligés d’employer ce moyen pour subsister. Le Sousou qui possède un sol fertile cultive assez pour se nourrir ; mais on état de dépendance l’empêche de rien amasser ; il vit bien ou mal, selon la récolte qu’il fait.
On boit dans le pays du vin de palme ; on y fabrique aussi, avec du miel fermenté, une liqueur assez agréable, et qui enivre aisément. Le poisson est abondant. La seule chose qu’on ne pourrait se procurer chez les Sousous ; c’est la viande ; mais chaque propriétaire a chez lui un troupeau de bœufs et de moutons qu’il achète aux Foulahs, et qui ne revient pas plus cher qu’à Saint-Louis. Les chevaux sont extrêmement rares ; on n’en élève même pas ; tous les voyages se font par eau. Comme le pays est couvert de montagnes et de vallées, on trouve sans cesse entre les rocs, des passages difficiles pour les chevaux ; d’ailleurs, même au Sénégal où ces animaux sont assez communs, ils ne servent que pour l’agrément.
L’aspect de la contrée est généralement beau ; la végétation est vigoureuse ; toutes les parties élevées sont parsemées de fragmens de rochers : on semble voir un sol bouleversé par des volcans. Les pluies commencent à la fin de mars ; elles n’étaient pas terminées à la fin de juillet. Étant arrivé au Rio-Pongo vers la fin de la saison sèche, la végétation ne m’a pas paru souffrir du manque de pluie ; seulement j’ai remarqué que les ruisseaux avaient considérablement diminué de volume, et ils ont grossi de nouveau vers le mois de mai.
J’ai résidé au Rio-Pongo jusqu’au 23 juillet 1829 ; de là, je suis retourné à Saint-Louis, d’où je partis pour la France à la fin de septembre. Je débarquai au Havre le 25 novembre suivant. Renté dans ma famille, j’y ai constamment été malade, et même en terminant ces lignes je m’aperçois que la fièvre d’Afrique ne m’a point encore définitivement quitté.
Paris…, juillet 1830
DUVERNAY
- ↑ Ces conjectures sont confirmées par les documens historiques ; on sait, en effet, que ce sont les Bisagos qui ont chassé de Boulam les Biafars qui l’habitaient antérieurement.
- ↑ De ces deux établissemens, l’un est celui qui fut tenté par une compagnie anglaise sous la direction du lieutenant Beaver ; l’autre nous est complètement inconnu.
- ↑ L’expédition citée ici par M. Duvernay eut lieu le 28 septembre 1794 ; elle causa à la colonie de Sierra-Léone des dommages immenses : le naturaliste suédois Afzélius qui s’y trouvait y perdit toutes ses collections ; une lettre qu’il écrivit à ce sujet à l’ambassadeur de Suède en Angleterre a été publiée par le docteur Wadstrom, dans l’Appendice de son Essay on colonization, in-4°, 1795.