Sur la couronne (traduction Auger)

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Traduction par Athanase Auger.
Verdière, 1820 (5, pp. 255-515).
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HARANGUE
DE DÉMOSTHÈNE,
SUR LA COURONNE,
ou
POUR CTÉSIPHON[1].

Je commence[2], Athéniens, par implorer tous les dieux : je leur demande que, dans cette cause, ils vous inspirent pour moi les mêmes sentimens dont je suis animé pour la république et pour chacun de vous ; je leur demande encore, et votre religion, votre sûreté, votre honneur, y sont intéressés, que sur la manière dont je dois me défendre, vous ne consultiez pas mon adversaire (il y aurait de l’injustice), mais nos lois et votre serment. Ce serment porte entre autres choses qu’on écoutera également les deux parties ; c’est-à-dire, qu’il faut non-seulement déposer toute prévention, et accorder à l’une et à l’autre partie une faveur égale, mais encore permettre à chacune d’elles de suivre le plan d’accusation ou de défense qu’elle aura préféré.

Eschine, dans ce jugement, a sur moi deux grands avantages. Le premier, c’est que nos périls ne sont pas égaux. Je risque bien plus à déchoir de votre bienveillance, que lui à ne pas triompher dans son accusation. Je risque, moi… mais je dois éviter toute parole sinistre[3] en commençant ce discours ; lui, au contraire, n’a rien à perdre s’il perd sa cause. Le second avantage, c’est qu’il est dans la nature de l’homme d’écouter avec plaisir l’accusation et l’injure, et de ne supporter qu’avec peine l’apologie et l’éloge. Ce qui est fait pour plaire, était donc le partage de mon rival ; ce qui déplaît presque généralement, est maintenant le mien. Si, d’un côté, par un sentiment de crainte, je n’ose vous entretenir de mes actions, je paraîtrai n’avoir pu détruire les reproches de mon adversaire, ni établir mes droits à la récompense qu’il voudrait me ravir. De l’autre, si j’entre dans les détails de ma vie publique et privée, je serai forcé de parler souvent de moi : je le ferai du moins avec la plus grande réserve ; et ce que la nature de ma cause m’obligera de dire, il est juste de l’imputer à celui qui a rendu ma justification nécessaire.

Vous conviendrez, je pense. Athéniens, que la cause présente m’est commune avec Ctésiphon, et que je ne dois pas la défendre avec moins d’ardeur que si j’étais accusé moi-même. Il est cruel d’être dépouillé par qui que ce soit, plus cruel encore de l’être par un ennemi ; mais le plus grand des malheurs serait de se voir enlever le plus grand des biens, votre affection et votre bienveillance. Intéressé, comme je le suis, dans ce différend, je vous prie, Athéniens, et je vous supplie tous d’écouter mon apologie, dans des dispositions équitables, ainsi que l’ordonnent les lois : ces lois, que cet ancien législateur, Solon, votre ami et l’ami du peuple, ne se contenta pas de graver sur l’airain, pour en assurer l’empire, mais qu’il crut encore devoir consacrer par la religion du serment : non qu’il se défiât de votre intégrité, du moins je l’imagine ; mais il sentait qu’il est impossible à l’accusé d’échapper à des imputations et à des calomnies, si puissantes dans la bouche de l’accusateur, qui parle le premier, si chacun de vous, fidèle au respect envers les dieux, n’accueille favorablement celui qui parle le dernier, et ne pèse les raisons de l’un et de l’autre avec l’impartialité qui convient à des juges.

Puis donc qu’en ce jour j’ai à rendre compte de mon administration publique et de ma vie privée, je vais implorer, de nouveau, tous les dieux, en leur adressant la même prière qu’au commencement de ce discours. Je leur demande donc que, dans cette cause, ils vous inspirent, pour moi, les mêmes sentimens dont je suis animé pour la république et pour vous ; je leur demande encore qu’ils vous dictent, dans cette affaire, le jugement le plus convenable à la gloire de tous les citoyens en général, et à la religion de chacun des juges en particulier.

Si mon adversaire se fût renfermé dans son accusation, j’aurais commencé moi-même par justifier le décret qu’il attaque[4] ; mais, puisqu’il s’est répandu en déclamations aussi fausses que déplacées, je crois devoir, Athéniens, le réfuter d’avance, en peu de mots, sur cet article, de peur que quelqu’un de vous, prévenu par des calomnies étrangères au procès, ne soit moins favorable au fond même de la cause.

Considérez, je vous prie, avec quelle simplicité et quelle solidité je réponds à ses invectives contre ma personne. Si vous me connaissez tel qu’il m’a dépeint, car je n’ai pas vécu ailleurs que chez vous, fermez-moi la bouche ; et, mon ministère fût-il irréprochable, prononcez, et condamnez-moi. Mais, si vous êtes parfaitement convaincus que j’ai plus d’honneur que lui, et que je sors de parens plus honnêtes ; que ni moi ni les miens, pour ne rien dire de plus, ne le cédons à aucune famille estimable, refusez de l’en croire sur le reste, comme n’ayant avancé par-tout que des mensonges : pour moi, je réclame, en cette occasion, la bienveillance que vous m’avez toujours témoignée dans les accusations diverses que j’ai eues à soutenir. Un homme aussi rusé que vous l’êtes, Eschine, a-t-il bien pu s’imaginer que je différerais de justifier mes actions politiques, pour repousser d’abord des outrages personnels : non, je ne le ferai point, je ne suis pas insensé. Je vais examiner, avant tout, les calomnies dont vous noircissez mon administration ; et, quant à ce torrent d’injures que vous m’avez prodiguées sans pudeur, je m’en occuperai dans un autre tems, si l’on veut bien m’entendre.

L’accusation présente est grave, et par le nombre et par la qualité des délits qu’elle renferme ; elle offre même de ces crimes que la loi punit des derniers châtimens : mais l’accusateur n’a d’autre motif, dans le procès qu’il intente, que d’insulter un ennemi, de l’outrager, de le diffamer, de l’accabler, d’assouvir, enfin, un cruel ressentiment. Si j’étais coupable de tout ce qu’il m’impute, la république, non, la république ne pourrait assez le punir lui-même. Je sais que la tribune ne doit être fermée à aucun des citoyens qui veulent parler au peuple ; mais aussi, j’en atteste les dieux, il est contraire aux lois de la justice et d’une sage démocratie, de n’y paraître que pour contenter sa haine et sa malignité. Ce qui serait juste et régulier, ce serait qu’Eschine, quand il me voyait causer à la république d’aussi grands dommages qu’il l’annonçait tantôt avec son ton de déclamateur, m’eût attaqué et poursuivi légalement dans le tems même où je commettais les délits ; qu’il m’eût dénoncé comme infracteur des lois, si j’enfreignais les lois ; déféré aux juges comme traître à l’état si je trahissais l’état ; car, sans doute, un homme qui accuse Ctésiphon, uniquement pour me nuire, n’eût pas manqué de m’accuser moi-même, s’il eût cru pouvoir me convaincre. Supposé donc qu’il me vît commettre quelqu’un des crimes qu’il me reprochait tout-à-l’heure, ou quelque autre, il est des formes établies pour la poursuite des coupables, et des tribunaux qui infligent les peines les plus sévères. Eschine pouvait me poursuivre selon ces formes, m’attaquer devant ces tribunaux ; et, par là, il aurait mis les juges à portée de confronter les imputations avec les faits. Mais comment procède-t-il ? Il fuit la voie la plus simple et la plus droite, et, craignant d’être convaincu par les faits mêmes, encore récens, il vient, long-tems après, accumuler à plaisir les inculpations diffamantes, les sarcasmes, les invectives, jouer une comédie. Enfin, c’est à moi qu’il en veut, et c’est Ctésiphon qu’il accuse. Toute son accusation respire la haine qu’il me porte ; et, malgré cette haine, il ne m’a jamais attaqué ; mais, pour me perdre, il cherche à en diffamer un autre, qu’il serait facile de tirer d’embarras. En effet, Athéniens, si l’on voulait défendre Ctésiphon, on pourrait se contenter de dire qu’Eschine et moi nous devions vider ensemble les débats d’une animosité mutuelle, sans nous jeter sur un tiers, et lui porter des coups qui ne devaient tomber que sur nous seuls ; car c’est le comble de l’injustice.

Il n’en faudrait point davantage pour se convaincre que toute l’accusation d’Eschine est aussi contraire à la justice qu’à la vérité : je vais examiner néanmoins chaque article séparément, et surtout les mensonges qu’il a débités au sujet de l’ambassade faite en Macédoine, et de la paix conclue avec Philippe, en m’attribuant tout le mal qu’il a fait lui-même, conjointement avec Philocrate[5]. Il est convenable, Athéniens, et même nécessaire de vous rappeler l’état de la Grèce dans ces tems-là, pour vous présenter chaque événement dans son vrai point de vue.

Pendant la guerre de Phocide, qu’on ne m’imputera pas, sans doute, puisque je n’étais pas entré dans les affaires, quand elle s’alluma, vous. Athéniens, vous étiez disposés à désirer le salut des Phocéens, quoique coupables à vos yeux, en même tems que vous n’auriez pas été fâchés du mauvais succès des Thébains, quel qu’il pût être : et vous aviez d’autant plus sujet d’être animés contre ceux-ci, que la victoire de Leuctres[6] les avait rendus insolens. Tout le Péloponèse, d’ailleurs, était divisé : ceux qui haïssaient Lacédémone, n’étaient pas assez forts pour détruire sa puissance ; ceux que Lacédémone avait mis à la tête des villes, n’en étaient plus les maîtres ; ce n’était, chez ces peuples et chez tous les autres, que dissensions et que troubles interminables. Philippe, qui voyait ces désordres, et ils étaient assez visibles, distribuait de l’argent aux traîtres de tous les pays, animait les peuples les uns contre les autres, les mettait aux prises ensemble, profitait des fautes et des imprudences d’autrui ; en un mot, faisait tout servir à son ambition. Mais comme, selon toute apparence, ces Thébains, si fiers alors, aujourd’hui si malheureux[7], épuisés par la guerre, allaient être forcés de recourir aux Athéniens, Philippe, pour leur ôter cette envie, et empêcher l’union des deux républiques, vous offrit à vous la paix, et aux Thébains du secours. Qu’est-ce donc qui pensa vous livrer entre les mains de ce prince, aux artifices duquel vous vous abandonniez volontairement ? C’est, dirai-je la lâcheté ou l’imprudence des autres Grecs ? dirai-je l’une et l’autre en même-tems ? Ils vous voyaient essuyer les fatigues d’une guerre longue et continuelle, et cela pour les intérêts communs de la nation, comme on le vit bien ensuite, sans vous aider ni d’hommes, ni d’argent, sans vous secourir en rien. Irrités, comme il convenait, d’une telle indifférence, vous prêtâtes volontiers l’oreille aux propositions de Philippe. Ce sont donc les conjonctures, et non mes intrigues, comme le disait faussement Eschine, qui vous ont déterminés à la paix. Mais on verra, si l’on veut tout examiner, que la corruption des citoyens perfides qui ont négocié cette paix, est la cause de tous nos malheurs. C’est uniquement l’intérêt de la vérité qui me fait traiter et discuter ce point avec exactitude, puisque les délits qu’on a pu commettre alors, ne me regardent en aucune façon. Celui qui fit mention de paix, qui en parla le premier, c’était le comédien Aristodème[8]. Celui qui appuya son sentiment, qui le proposa par écrit, et qui, en conséquence, partageait avec lui les présens de Philippe, c’était Philocrate, votre complice, Eschine, et non le mien, non, dussiez-vous le nier jusqu’à extinction de voix. Ceux qui se déclarèrent pour le décret, je n’examine pas ici leur motif, furent Eubulus et Céphisophon ; quant à moi, je n’y suis pour rien.

Quoique tous ces faits soient d’une vérité incontestable, il a poussé l’impudence jusqu’à oser dire que j’ai conseillé la paix, et que même j’ai empêché la république de la concerter avec les Grecs dans une assemblée générale. Cependant, ô le plus… (mais je ne puis trouver de nom qui vous convienne), vous a-t-on vu, vous qui étiez présent, sous les yeux duquel je privais la république d’une confédération aussi importante que vous l’annonciez tantôt avec votre ton de déclamateur, vous a-t-on vu faire éclater votre zèle, monter à la tribune, éclairer vos compatriotes, les instruire des trahisons dont vous m’accusez ? Si pourtant je m’étais vendu à Philippe, pour exclure les Grecs de la participation à la paix, vous deviez, Eschine, non garder le silence, mais crier, protester, confondre le traître. Vous n’en avez rien fait, vous n’avez pas dit un mot… Et qu’aurait-il dit, Athéniens ? On n’avait alors député à aucun des Grecs ; ils s’étaient déclarés tous depuis long-tems, et l’accusateur n’a rien avancé que de faux à ce sujet. Mais je ne suis pas le seul sur qui tombent ses mensonges ; ils attaquent la république entière dans un point essentiel. En effet, Athéniens, si vous excitiez les autres Grecs à la guerre, dans le tems même que vous députiez à Philippe pour la paix, vous agissiez en vrais Eurybates[9], et non en gens d’honneur, en républicains généreux. Mais il n’est rien de cela ; non, il n’en est rien. À quel dessein, je vous prie, auriez-vous député vers les Grecs, dans cette circonstance ? pour les amener à la paix ? mais ils en jouissaient tous : pour les exciter à la guerre ? mais, vous-mêmes, vous délibériez sur la paix. Il est donc manifeste que je n’ai été ni l’auteur, ni la cause de la paix d’alors, et, par conséquent, qu’il n’y a rien de vrai dans tous les discours d’Eschine à cette occasion.

Depuis que la paix eut été résolue, examinez encore quelle fut sa conduite et la mienne : cet examen vous fera connaître celui de nous deux qui travaillait pour Philippe, et celui qui n’était occupé que de vous et des intérêts de l’état. Je portai, en qualité de sénateur, un décret qui enjoignait aux députés de se rendre, au plus tôt, dans le lieu où ils pourraient recevoir le serment du monarque : ce qu’ils ont refusé de faire, malgré l’ordre qu’ils en avaient reçu. Il faut vous apprendre, Athéniens, combien il importait d’user de diligence. Philippe, pour son avantage, devait différer les sermens ; et vous, pour le vôtre, vous auriez dû les hâter. Pourquoi ? c’est que vous, vous interrompîtes tous les préparatifs de guerre, je ne dis pas du jour où vous aviez juré la paix, mais du jour même où vous l’aviez espérée. Philippe, au contraire, ne fut jamais plus actif. Il pensait, et il pensait juste, qu’on ne lui disputerait pas ce qu’il aurait pris avant la conclusion du traité, et qu’assurément on ne voudrait pas le rompre pour quelques places. Prévoyant donc ses intentions, et songeant à le prévenir, je portai un décret qui ordonnait aux députés de le joindre au plus tôt, pour recevoir son serment. Par-là, Athéniens, la paix aurait été conclue, sans que les Thraces, vos alliés, eussent perdu les places dont Eschine se raillait tout à l’heure, Serrie, Myrtium, Ergisque ; sans que Philippe se fût rendu maître de la Thrace, en s’emparant des postes qui pouvaient l’y conduire ; sans qu’il eût acquis des facilités pour conquérir le reste, en tirant, de ses premières conquêtes, beaucoup d’argent et de soldats. Et mon adversaire, qui ne dit pas un mot de ce décret, qui n’a garde de le produire, me fait un crime de ce qu’en qualité de sénateur, j’ai admis à votre audience les députés du prince[10]. Mais que devais-je faire, Athéniens ? Devais-je écarter de votre audience des hommes qui venaient exprès pour conférer avec vous ? Devais-je encore ne pas faire donner l’ordre de leur assigner une place au spectacle ? Mais ils en auraient eu pour deux oboles, si cet ordre n’avait pas été donné. Fallait-il ménager ces minces intérêts de la république, et vendre, comme ces traîtres, l’état entier à Philippe ? non, certes. Greffier, lisez le décret que n’a pas produit Eschine, quoiqu’il le connût très-bien : lisez.

Décret.

Sous l’archonte Mnésiphile, le dernier jour du mois de Septembre, pendant la présidence de la tribu Pandionide, Démosthène, fils de Démosthène, de Péanée, a dit[11] : Attendu que Philippe, ayant envoyé aux Athéniens une ambassade pour la paix, est convenu avec eux des articles du traité ; il a semblé bon au sénat et au peuple d’Athènes, pour conclure la paix arrêtée dans la première assemblée, de choisir cinq députés parmi tous les Athéniens, avec ordre de se rendre, sans aucun délai, où ils apprendront que sera le prince, de recevoir au plus tôt son serment, et de comprendre dans le traité convenu entre lui et le peuple d’Athènes, les alliés de l’un et de l’autre. Ont été nommés pour la députation, Eubulus d’Anaphlyste, Eschine de Cothoce, Céphisophon de Rhamnuse, Démocrate de Phlyes, Cléon de Cothoce[12].

J’avais porté ce décret pour l’intérêt d’Athènes, et non pour l’avantage de Philippe ; nos honnêtes députés n’en firent aucun cas ; ils s’arrêtèrent trois mois entiers en Macédoine jusqu’au retour du prince, qui eut le tems de subjuguer toute la Thrace. Ils pouvaient cependant en moins de dix jours, peut-être en moins de trois ou quatre, arriver dans l’Hellespont, prévenir Philippe, et sauver les places en lui faisant jurer la paix. Car, sans doute, il ne les aurait pas attaquées en notre présence, ou, ne recevant pas son serment, nous n’aurions point fait la paix ; et il n’aurait pas joui du double avantage de la paix et des places.

Voilà quel fut dans l’ambassade le premier trait, et de fourberie de la part de Philippe, et de perfidie de la part de ces hommes pervers et ennemis des dieux. Aussi je déclare que je fus, que je suis, que je serai toujours l’implacable ennemi de pareils hommes, éternellement opposé à leurs desseins. À la suite de la première manœuvre, vous en allez voir une autre encore plus criminelle. Philippe avait juré la paix, après s’être assuré de la Thrace, grâce à ces députés corrompus qui n’avaient tenu compte de mon décret ; il obtient encore d’eux, à prix d’argent, qu’ils ne sortiraient pas de Macédoine jusqu’à ce qu’il eût tout disposé pour aller attaquer les Phocéens. Il voulait, sans doute, que, n’ayant ici par vos députés aucune nouvelle de son expédition prochaine, vous ne songeassiez pas à prendre les armes, et à vous mettre en mer pour lui fermer, comme vous aviez déjà fait, le passage des Thermopyles ; qu’enfin vous n’apprissiez d’eux son vrai dessein que lorsqu’il aurait déjà franchi ce passage, et que vous ne seriez plus à tems de rien faire. Mais, comme il n’était pas encore sans inquiétude, comme il tremblait que, malgré sa diligence à s’emparer d’un poste important, vous ne vous déterminassiez, dès que vous l’en sauriez maître, à secourir les Phocéens avant leur entière destruction, et qu’ainsi il ne manquât le succès de son entreprise, il sépare Eschine de ses collègues, et, le payant en particulier, il engage cette âme vénale à vous tenir des discours, à vous faire des promesses, qui ont tout perdu.

Je vous prie. Athéniens, et je vous supplie de ne pas oublier, dans toute la suite de ma justification, que si Eschine, en m’accusant, n’eût rien dit d’étranger à la cause, je me serais prescrit la même règle en me défendant ; mais que, ce méchant homme ne m’’ayant pas épargné les imputations calomnieuses, je suis obligé de répondre en peu de mots à chacun de ses reproches.

Quels étaient donc alors ces discours et ces promesses d’Eschine qui vous ont été si funestes ? Il ne faut pas, disait-il, vous alarmer de ce que Philippe a passé les Thermopyles : tout ira selon vos désirs, si vous vous tenez en repos ; et vous apprendrez, dans deux ou trois jours, qu’il est devenu l’ami de ceux dont il paraissait l’ennemi, et l’ennemi de ceux dont il se disait l’ami. Il ajoutait d’un ton grave et sentencieux, que ce n’étaient point les paroles qui cimentaient les amitiés, mais l’unité d’intérêts : or, que c’était également l’intérêt de Philippe, celui des Phocéens et le vôtre, d’abattre au plus tôt l’orgueil insupportable des Thébains. Plusieurs écoutaient ces discours avec plaisir, par la haine qu’on portait alors à ce peuple : mais qu’arriva-t-il quelques jours après ? Les malheureux Phocéens furent perdus sans ressource, leurs villes furent rasées ; vous, qui vous endormiez sur la foi de ce traître, vous désertâtes bientôt la campagne et transportâtes vos effets dans la ville ; Eschine reçut de l’argent. Ce n’est pas tout ; les Thébains et les Thessaliens, mécontens d’Athènes, surent gré à Philippe de ses succès et de ses conquêtes.

Je ne veux rien avancer sans preuve : greffier, lisez-nous le décret de Callisthène[13] et la lettre de Philippe ; ces deux pièces prouveront la vérité de ce que j’avance.

Décret.

Sous l’archonte Mnésiphile, le vingt et unième jour du mois de Décembre, dans une assemblée extraordinaire, convoquée par les généraux, de l’avis des prytanes et du sénat ; Callisthène, fils d’Etéonique, de Phalère, a dit : Qu’aucun Athénien, sous aucun prétexte, ne séjourne à la campagne ; qu’il réside dans la Ville et dans le Pirée, excepté ceux qu’on aura distribués dans les garnisons ; que ces derniers gardent exactement leur poste, sans s’écarter de jour ni de nuit. Quiconque désobéira à ce décret, encourra les peines portées contre les traîtres, à moins qu’il ne prouve qu’il lui a été impossible d’obéir. Le général d’office, le trésorier et le greffier du sénat, jugeront les excuses des contrevenans. Que chacun transporte au plus tôt de la campagne tous ses meubles et effets : ceux qui seront en-deçà de cent vingt stades, dans la Ville et le Pirée ; ceux qui seront au-delà de cent vingt stades, dans Éleusis, Phylé, Aphidne, Rhamnuse et Sunium. Signé, Callisthène de Phalère.

Était-ce, Athéniens, dans cette espérance que vous aviez conclu la paix ? Était-ce là ce que vous avait promis ce vil mercenaire ? Lisez maintenant, greffier, la lettre que Philippe nous écrivit après son expédition.

Lettre de Philippe[14].

Philippe, roi de Macédoine, au sénat et au peuple d’Athènes, salut. Vous savez que nous avons passé les Thermopyles, et subjugué la Phocide. Nous avons mis garnison dans les villes qui se sont rendues d’elles-mêmes ; celles qui ont fait résistance, nous les avons détruites, après les avoir emportées de force, et réduit les habitans en servitude. Mais, comme j’apprends que vous vous disposez à secourir les Phocéens, je vous conseille, par cette lettre, de vous épargner ce soin. En général, votre conduite ne me semble nullement régulière : vous concluez la paix avec moi, et vous prenez les armes contre moi pour un peuple qui n’est pas compris dans notre traité. Si vous violez nos conventions, vous ne gagnerez que d’avoir commis les premiers une injustice.

Vous entendez comme il parle, comme il s’exprime clairement dans la lettre qu’il vous adresse à vous-mêmes, c’est-à-dire, à ses alliés. « Tout ce que j’ai fait, je l’ai fait contre le vœu et en dépit des Athéniens. Ainsi, Thébains et Thessaliens, si vous êtes sages, vous les regarderez comme vos ennemis, vous vous abandonnerez à moi ». Voilà ce que dit sa lettre, ou du moins voilà ce qu’elle veut dire. Par cette politique, il vint à bout d’aveugler, d’endormir ces deux peuples, de façon que, sans nulle prévoyance, sans nul pressentiment de l’avenir, ils le laissaient s’agrandir librement de toutes parts. Et c’est là ce qui a enfin opéré la ruine totale des malheureux Thébains. Celui qui a secondé Philippe, qui, de concert avec ce prince, les a jetés dans une confiance aveugle ; celui qui vous a trompés vous-mêmes par de faux rapports et par de vaines promesses ; c’est celui-là même qui déplore aujourd’hui les maux des Thébains, qui en fait un récit lamentable, lui qui est la cause de leurs maux, de ceux des Phocéens, et généralement de tous les malheurs de la Grèce. Oui, sans doute, Eschine, ces malheurs vous touchent, l’infortune des Thébains vous afflige, vous qui avez des possessions dans la Béotie[15], qui labourez les champs dont ils sont dépouillés ; et je m’en réjouis, moi, Démosthène, dont la tête fut demandée aussitôt après par le prince auteur de leur désastre. Mais, je suis tombé sur des discours qu’il est peut-être à propos de renvoyer à un autre tems ; je reviens donc à prouver que la corruption et la perfidie de mes adversaires sont la cause des calamités présentes.

Lorsque Philippe vous eut trompés, grâce à ces députés perfides, qui, en Macédoine, s’étaient rendus à lui, et qui ne vous annonçaient ici que des mensonges ; lorsque les Phocéens eurent été les victimes du même artifice, et que leurs villes eurent été ruinées, qu’arriva-t-il ? Les méprisables Thessaliens et les stupides Thébains voyaient, dans l’ennemi commun, leur ami, leur bienfaiteur, leur libérateur ; il était tout pour eux ; ils ne voulaient rien entendre, quand on leur parlait contre Philippe. Vous, Athéniens, quoique mécontens et remplis de défiance, vous observiez néanmoins la paix : et que pouviez-vous faire étant seuls ? Les autres Grecs, abusés comme vous, et trompés dans leurs espérances, l’observaient sans aucune peine, quoique Philippe depuis long-tems leur fît réellement la guerre. En effet, subjuguer, dans ses courses, les Illyriens, les Triballes[16], et même quelques-uns des Grecs, renforcer de tous côtés sa puissance, gagner par argent certains ministres qui voyageaient chez lui à la faveur de la paix, du nombre desquels était Eschine ; dresser de telles batteries, n’était-ce pas faire la guerre aux peuples contre lesquels il les disposait ? S’ils ne s’en aperçurent point, c’est autre chose ; ce n’est pas à moi du moins qu’on doit s’en prendre, à moi qui éclairais les projets de Philippe, qui protestais contre, chez vous sans cesse, et par-tout où j’étais envoyé. Mais, la contagion avait gagné toutes nos villes. Les magistrats et les ministres se laissaient corrompre par des présens ; les particuliers et le peuple, ou ne prévoyaient rien, ou se livraient aux fausses douceurs d’un repos actuel. Telle était, d’ailleurs, la disposition de tous les Grecs, que chacun d’eux, ne pouvant s’imaginer que l’orage arriverait jusqu’à lui, se flattait de pouvoir échapper, quand il le voudrait, tandis que les autres seraient en péril. De là, je pense, on a vu, d’un côté, les peuples trouver la servitude dans une oisive et funeste sécurité ; de l’autre, ceux qui les gouvernaient, et qui croyaient avoir tout vendu, excepté eux-mêmes, sentir bientôt qu’ils s’étaient vendus eux-mêmes les premiers. Au lieu des noms d’hôtes et d’amis qu’ils recevaient avec l’or de Philippe, on leur donne à présent les noms de flatteurs, d’ennemis des dieux, et d’autres qui leur conviennent. Car, Athéniens, ce n’est pas pour l’intérêt du traître qu’on dépense son argent, et l’on n’a garde de le consulter, dès qu’on se voit maître de ce qu’il a vendu : autrement, y aurait-il un sort plus heureux que celui d’un traître ? Mais non, il n’en est pas ainsi, il s’en faut bien : pourquoi ? En devenant maître des villes, l’usurpateur le devient aussi des perfides qui lui en ont ouvert les portes ; et c’est alors, oui, c’est alors qu’il les déteste, parce qu’il connaît leur scélératesse ; c’est alors qu’il n’a pour eux que de la défiance et du mépris : voici des faits qui le démontrent. Quoique les événemens soient passés, ils doivent être toujours présens aux yeux du sage qui veut s’instruire. On appelait amis de Philippe, Lasthène[17], jusqu’à ce qu’il eût livré Olynthe ; Timolaüs, jusqu’à ce qu’il eût perdu Thèbes ; Eudicus et Simus, tous deux de Larisse, jusqu’à ce qu’ils eussent trahi les Thessaliens ; mais bientôt toute la terre a été pleine de traîtres chassés de leurs villes et accablés d’outrages. Et que n’ont-ils pas eu à souffrir ? Que sont devenus Aristrate à Sicyone, Périlas à Mégares ? N’y traînent-ils pas leur vie dans l’opprobre ? Il n’en faudrait pas davantage pour se convaincre que le citoyen qui défend sa patrie avec le plus de zèle, qui s’oppose avec le plus d’ardeur à ceux qui la trahissent, ce citoyen, Eschine, vous procure à vous-même, traître et mercenaire, les moyens de continuer vos criminels trafics. Et c’est, je puis le dire, c’est parce qu’il est un certain nombre de ces amis de l’état, qui combattent sans cesse vos projets, que vous subsistez encore, et qu’on vous paie ; vous auriez péri, il y a long-tems, s’il n’eût tenu qu’à vous.

Je suis loin d’avoir épuisé tout ce qu’on pourrait dire sur les événemens dont je parle ; mais je crois en avoir déjà trop dit. Au reste, il faut s’en prendre à ce méchant homme qui, se déchargeant sur moi de ses iniquités, aurait voulu me souiller de ses propres noirceurs, et qui, par là, m’oblige à me laver auprès de nos jeunes citoyens qui sont nés depuis ces événemens. J’ai pu fatiguer la plupart de ceux qui m’écoutent, et qui connaissaient sa perfidie mercenaire, avant même que j’eusse dit un mot. Il la décore néanmoins du nom d’amitié ; lui qui me reproche l’amitié d’Alexandre[18], disait-il dans un endroit de son discours, ce sont ses propres termes… Moi, vous reprocher l’amitié d’Alexandre ! D’où l’auriez-vous acquise ? comment l’auriez-vous méritée ? Non, je ne vous nommerai jamais l’ami ni de Philippe, ni d’Alexandre : je ne suis pas assez insensé ; à moins qu’il ne faille nommer amis de ceux qui les paient, les moissonneurs et autres mercenaires qu’ils tiennent à leurs gages. Mais, je ne l’ai pas fait ; j’étais bien éloigné de le faire. Mercenaire aux gages de Philippe, d’abord, et maintenant d’Alexandre, c’est le nom que je vous donne, que vous donne ce peuple. Si vous en doutez, demandez-le à lui-même, ou plutôt je vais le demander pour vous… Athéniens, pensez-vous qu’Eschine soit l’ami ou le mercenaire d’Alexandre ? Vous entendez ce qu’ils disent[19].

Je vais à présent me justifier sur le fond même de l’accusation, et entrer dans le détail des actions de ma vie, afin qu’Eschine, quoiqu’il ne l’ignore pas, entende, néanmoins, à quel titre je prétends mériter le décret porté en ma faveur, et de plus grandes récompenses encore. Greffier, prenez l’acte d’accusation, et faites-en lecture.

Acte d’accusation.

Sous l’archonte Chéronide, le sixième jour du mois de mai, Eschine, fils d’Atromète de Cothoce, a cité, devant l’archonte, Ctésiphon, fils de Léosthène d’Anaphlyste, pour avoir proposé un décret contraire aux lois. Ce décret porte qu’on accordera à Démosthène, fils de Démosthène, de Péanée, une couronne d’or, qui sera proclamée, sur le théâtre, aux grandes fêtes de Bacchus, le jour des nouvelles tragédies[20] ; que le peuple couronne Démosthène, fils de Démosthène, de Péanée, à cause de sa vertu et de sa fermeté courageuse, à cause du zèle dont il est animé, sans cesse, pour les Grecs en général, et pour les Athéniens en particulier ; et encore, parce que, toujours ardent pour les intérêts de la république, il continue à la servir par ses actions et par ses discours. — Ce décret est faux et contraire aux lois, dans toutes ses parties ; car les lois défendent, d’abord, d’insérer des faussetés dans les actes publics, et, ensuite, de couronner un comptable : or, Démosthène était chargé de la réparation des murs et des dépenses du théâtre. Il est ordonné, par ces mêmes lois, de proclamer la couronne, non sur le théâtre, aux fêtes de Bacchus, le jour des nouvelles tragédies, mais dans la salle du sénat, si c’est le sénat qui la décerne ; si c’est le peuple, dans le Pnyce[21], à l’assemblée du peuple. Conclusions, cinquante talens. Se sont joints à l’accusateur, Céphisophon, fils de Céphisophon, de Rhamnuse ; Cléon, fils de Cléon, de Cothoce.

C’est-là, Athéniens, ce qu’Eschine attaque dans le décret de Ctésiphon, et c’est aussi par-là que je vais prouver, d’abord, l’exactitude et la régularité de ma justification. Je suivrai l’accusateur pas à pas, et, réfutant chaque point de son accusation, je tâcherai de n’en omettre aucun. Pour justifier l’article du décret qui annonce que je continue à servir la république par mes actions et par mes discours, et qui fonde mon éloge sur le zèle dont je suis animé pour la patrie, il faut, sans doute. examiner ma conduite dans le gouvernement. Par cet examen, on verra si tout ce qu’avance Ctésiphon, à mon sujet, est faux ou véritable. Mais il n’a pas ajouté, après qu’il aura rendu ses comptes ; il veut qu’on lui décerne une couronne, et qu’on la proclame sur le théâtre : ce point tient aussi, je pense, à mon administration ; savoir, si je mérite, ou non, qu’on me décerne une couronne, et qu’on la proclame devant le peuple. Cependant je me propose de justifier encore, par les lois mêmes, le décret porté en ma faveur.

Telle est, Athéniens, la manière simple et raisonnable dont j’ai résolu de me défendre. Je vais vous entretenir, d’abord, de mon ministère ; et ne pensez pas que je m’écarte de la cause, en rappelant mes discours et mes démarches pour l’intérêt de la Grèce. S’inscrire en faux contre l’article du décret, qui annonce que je sers la république par mes actions et par mes discours, c’est rendre propre et essentiel à la cause présente, l’exposé de ma conduite dans le gouvernement ; mais comme il y a plusieurs parties dans l’administration, et que j’ai préféré celle qui a pour objet les intérêts dé toute la Grèce, il est juste de tirer de là mes preuves.

Je ne parlerai pas de ce que Philippe a conquis et usurpé dans la Grèce, avant que je montasse à la tribune, puisque cela m’est absolument étranger : quant à ce que j’ai dit et fait pour m’opposer à ses entreprises, depuis que je travaille dans cette partie, j’en parlerai, et j’en rendrai compte après quelques réflexions préliminaires.

Philippe avait un grand avantage : on vit paraître, je ne dis pas chez quelque peuple de la Grèce, mais chez tous en général, une multitude incroyable de traîtres, d’âmes vénales, de scélérats ennemis des dieux. De concert avec ces hommes, ministres et instrumens de son ambition, le roi de Macédoine animait, les uns contre les autres, les Grecs, que des dissensions mutuelles n’avaient déjà que trop animés. Trompant ceux-ci, corrompant ceux-là, les gagnant tous par toutes sortes de moyens, il vint à bout de diviser des forces qu’un même intérêt aurait dû réunir contre ses projets de grandeur. Dans cet état des choses, et dans l’ignorance où étaient les peuples de la Grèce d’un mal naissant, qui empirait tous les jours, il faut que vous examiniez, Athéniens, à quelles démarches devait se porter notre république, et que vous m’en fassiez rendre compte, puisque c’est moi qui me suis mis à la tête de ce genre d’administration. Fallait-il donc, Eschine, que la république d’Athènes, dépouillant sa dignité et la noblesse de ses sentimens, se rangeât, avec les Thessaliens et les Dolopes[22], sous les étendards de Philippe, pour conquérir avec lui, et lui assurer le commandement de la Grèce, pour détruire elle-même la gloire et les droits de nos ancêtres ? Ou, sans se déshonorer par cette infamie, fallait-il qu’elle attendît, en repos, des malheurs qu’elle prévoyait depuis long-tems, et qui paraissaient inévitables, si personne ne travaillait à les prévenir ?

Pour moi, je le demande au censeur le plus rigoureux des avis que j’ai donnés, quel parti voulait-il qu’embrassât la république ? le parti peut-être de ceux qui contribuèrent à l’infortune et au déshonneur de la Grèce, tels que les Thessaliens, et d’autres qui ne pensaient pas mieux ; ou de ceux qui laissèrent agir l’ennemi commun, dans l’espérance de profiter des révolutions, parmi lesquels on peut citer les Arcadiens, les Messéniens et les Argiens. Mais la plupart de ces peuples, pour ne pas dire tous, se trouvent encore plus mal de leur conduite, que nous de la nôtre. Quand même Philippe, après avoir vaincu, se serait arrêté aussitôt, sans chercher d’autres avantages, et sans inquiéter aucun des Grecs ni de ses alliés, n’aurait-on pas dû se plaindre de quiconque aurait fermé les yeux sur ses premières conquêtes ? Mais, s’il en voulait également à la gloire, à la puissance, à la liberté de tous les peuples ; si, par-tout où il le pouvait, il détruisait la forme républicaine ; dira-t-on que vous n’embrassâtes pas le parti le plus honorable, en suivant mes conseils ? Encore un coup, Eschine, que devait faire la république, lorsqu’elle voyait Philippe marcher à l’empire et à la souveraineté de la Grèce ? Et moi, ministre, que devais-je dire ? Que devais-je proposer dans la ville d’Athènes ? La circonstance du lieu n’est pas indifférente. Je savais que, dans tous les tems, jusqu’au moment où je montai à la tribune, ma patrie avait toujours combattu pour l’honneur et pour la prééminence ; qu’elle avait sacrifié plus d’hommes et d’argent, par un motif de gloire et pour l’intérêt de tous les Grecs, que les autres Grecs n’en avaient fourni, chacuns pour eux-mêmes. Je voyais le Macédonien, notre adversaire, braver les périls, pour étendre son empire et sa domination ; je le voyais, un œil de moins, l’épaule rompue, la main et la cuisse estropiées[23], abandonner, sans regret, à la fortune, telle partie de sou corps qu’elle voudrait prendre, pourvu que le reste vécût plein d’honneur et de gloire. Qui oserait dire, cependant, qu’un Barbare, élevé dans Pella, ville jusqu’alors obscure et méprisée, dût avoir une opinion de lui-même assez haute pour désirer, pour espérer de commander aux Grecs ; et que les Athéniens, à qui la tribune et le théâtre offrent, tous les jours, des exemples de la vertu de leurs ancêtres, dussent avoir des sentimens assez bas, pour aller, d’eux-mêmes, livrer à Philippe la liberté de la Grèce ? Non, on n’oserait le dire.

Il ne vous restait donc qu’un parti, et un parti indispensable, c’était de réprimer, par de justes voies, les entreprises d’un monarque injuste. Vous, Athéniens, vous le fîtes toujours, comme vous le deviez faire ; et moi je vous y animai, je vous le proposai en arrivant au ministère, je ne le nie pas. Mais, dites-nous, Eschine, je vous le demande encore, que devait faire Démosthène ? Je passe sous silence Amphipolis, Pydna, Potidée, l’Halonèse ; je n’en fais point mention. Quant à la prise de Serrie et de Dorisque, à la ruine de Péparéthe et à quelques autres dommages qu’a essuyés notre république, je pourrais même ignorer si ces faits sont réels : vous disiez néanmoins tout-à-l’heure que mes discours, à l’occasion de ces pertes, nous avaient attiré l’inimitié de Philippe, quoique les décrets d’alors soient d’Eubulus[24], d’Aristophon, de Diopithes, et non de moi, ô vous qui débitez, au hasard, tout ce que la malignité vous suggère ! Je me tais encore là-dessus. Mais un prince qui s’assujettissait l’Eubée, et voulait s’en servir pour tenir l’Attique en respect ; qui entreprenait sur Mégares, s’emparait d’Orée, détruisait Porthmos, établissait, pour tyrans, à Orée, Philistide, Clitarque, à Érétrie ; qui soumettait l’Hellespont, assiégeait Byzance, rasait les villes de la Grèce, ou y rappelait les exilés : un prince qui commettait toutes ces violences, agissait-il contre la justice, contre la foi des traités ? Rompait-il la paix ou non ? Fallait-il ou non que quelqu’un des Grecs parût pour arrêter le cours de ses brigandages ? S’il ne le fallait pas, s’il fallait que la Grèce devînt la proie du premier occupant[25]. à la vue, de l’aveu des Athéniens ; je l’accorde, j’ai eu tort de donner des conseils, on a eu tort de les suivre, et même je consens qu’on fasse retomber sur moi seul tous les délits et toutes les fautes. Mais, s’il était besoin que quelqu’un des Grecs se montrât le vengeur de la Grèce, à qui convenait-il mieux de le faire qu’au peuple d’Athènes ? C’était-là l’objet de mon administration. Quand je voyais Philippe asservir tous les Grecs, je traversais ses desseins, j’avertissais les peuples, je les instruisais, je les exhortais, je remuais tout pour lui créer des obstacles.

Enfin, c’est lui, Eschine, et non pas Athènes, qui a rompu la paix, en nous enlevant nos vaisseaux. Greffier, prenez les décrets, avec la lettre de Philippe, et lisez-les de suite. Par l’examen de ces pièces, on verra clairement sur qui doivent tomber les reproches. Lisez.

Premier Décret.

Sous l’archonte Néoclès, au mois d’Août, dans une assemblée extraordinaire, convoquée par les généraux, Eubulus, fils de Mnésithée, de Cypre, a dit : Les généraux ayant annoncé dans l’assemblée qu’Amyntas, général de Philippe, avait emmené en Macédoine et tenait sous bonne garde l’amiral Léodamas, et les vingt vaisseaux envoyés, avec lui, dans l’Hellespont, pour le transport du blé ; les prytanes et les généraux auront soin d’assembler le sénat, et de faire élire des députés pour Philippe, qui lui demanderont de renvoyer l’amiral, les vaisseaux et les soldats. Si Amyntas a agi par ignorance, on ne lui en fait pas un crime. Si le général d’Athènes a passé les ordres, on examinera sa faute, et on le fera punir selon qu’il le mérite. Mais, si c’est le prince ou son général qui est coupable, les députés le manderont au peuple, afin qu’il délibère aussitôt sur ce qu’il est à propos de faire.

C’est Eubulus qui a porté ce décret et non Démosthène. Aristophon a porté le suivant, Hégésippe en a porté un ensuite, puis Aristophon pour la seconde fois, puis Philocrate, puis Céphisophon, puis tous les autres ; mais de ma part il n’en existe aucun. Lisez un second décret.

Second Décret.

Sous l’archonte Néoclès, le dernier jour du mois d’Août, de l’avis du sénat, les prytanes cl les généraux ont fait leur rapport de ce qui avait été décidé dans l’assemblée extraordinaire, savoir ; qu’on choisirait des députés pour Philippe, qui lui demanderaient de renvoyer les vaisseaux, et qui lui communiqueraient les ordres et les décrets du peuple. Ont été nommés pour la députation, Céphisophon, fils de Cléon, d’Anaphlyste ; Démocrite, fils de Démophon, d’Anagyruse ; Polycrite, fils d’Apémante, de Cothoce. Ce décret a été porté par Aristophon, pendant la présidence de la tribu Hippothoontide.

Je produis, Eschine, ces décrets ; produisez à votre tour celui que j’ai porté, et d’après lequel je suis auteur de la guerre. Mais vous ne le pourriez pas ; si vous l’aviez pu, c’eût été la première chose que vous auriez faite. Philippe, lui-même, ne me reproche rien à ce sujet, quoiqu’il se plaigne des autres ministres. Lisez, Greffier, la lettre de Philippe.

Lettre de Philippe.

Philippe, roi de Macédoine, au sénat et au peuple d’Athènes, salut. Vos députés Céphisophon, Démocrite et Polycrite, m’ont demandé de vous renvoyer les vaisseaux que commandait Léodamas. En général, vous me paraissez bien simples de croire que j’ignore que ces vaisseaux, partis en apparence pour transporter du blé de l’Hellespont à Lemnos, étaient destinés à secourir les Sélymbriens que je tiens assiégés, et qui ne sont pas compris dans nos traités ; que ces ordres ont été donnés à l’amiral, sans l’aveu du peuple d’Athènes, par quelques magistrats qui sont encore en charge, et par d’autres qui n’y sont plus. Ils voudraient absolument que le peuple rompît avec moi et me déclarât la guerre, cherchant plutôt à nous mettre aux prises qu’à secourir les Sélymbriens, dans l’idée que la guerre ne peut que leur être avantageuse. Mais, comme je pense qu’elle n’est utile ni à vous ni à moi, je vous renvoie vos vaisseaux ; et, par la suite, si vous éloignez des affaires ceux de vos chefs qui vous conseillent aussi mal, si vous les punissez comme ils le méritent, je ferai en sorte, moi-même, de maintenir la paix. Adieu.

On ne voit, dans cette lettre, ni le nom de Démosthène, ni aucune plainte qui tombe sur moi personnellement. Pourquoi donc, en se plaignant des autres ministres[26], Philippe ne parle-t-il pas de moi ? c’est qu’il n’aurait pu rappeler ce que j’ai fait, sans réveiller le souvenir de ses injustices que je poursuivais et traversais sans cesse. Il avait cherché à s’introduire dans le Péloponèse ; je proposai sur-le-champ une députation pour le Péloponèse : j’en proposai aussi pour l’Eubée, lorsqu’il toucha à l’Eubée : lorsqu’il établit des tyrans dans Orée et dans Érétrie, je proposai pour ces deux villes, non plus une députation, mais une expédition : après quoi, j’envoyai contre lui des flottes qui sauvèrent la Quersonèse, Byzance et tous nos alliés. De là, les éloges, les honneurs, les couronnes, les actions de grâce, dont leur reconnaissance paya vos bienfaits, et qui vous couvrirent de gloire. Parmi les peuples attaqués, ceux qui suivirent vos conseils, y trouvèrent leur salut ; les autres, qui les avaient négligés, eurent souvent lieu de se rappeler ce que vous leur aviez prédit, aussi convaincus de votre sagesse et de votre prévoyance que de votre amitié généreuse, puisque vos prédictions furent toutes justifiées par l’événement. Cependant, que n’eût pas donné Philistide pour être maître dans Orée ; Clitarque, pour l’être dans Érétrie ; Philippe, lui-même, pour jouir de ces deux places, et s’en servir contre vous, pour qu’on ne découvrît pas ses autres injustices, et qu’on ne les éclairât pas ? Tout le monde le sait, et vous, Eschine, mieux que personne, vous qui logiez les députés de Clitarque et de Philistide, lorsqu’ils vinrent dans notre ville, vous qui étiez leur hôte, et qui faisiez leurs affaires. Oui, des gens qu’on avait chassés, comme ennemis de la république, opposés, dans tous leurs discours, à ses droits et à ses intérêts, vous les aviez pour amis. Vous n’avez donc rien avancé que de faux, ô vous qui osez dire, dans vos invectives, que je me tais, quand j’ai reçu de l’argent, et que je crie quand je l’ai dépensé : vous, au contraire, vous criez les mains pleines, et vous crierez toujours, si on ne vous ferme la bouche, aujourd’hui, par une sentence qui vous diffame.

Quoiqu’on m’ait couronné pour les services que je rendis alors ; quoiqu’Aristonique[27] ait porté un décret conçu dans les mêmes termes que celui de Ctésiphon, quoique la couronne ait été proclamée sur le théâtre, et que cette proclamation eût déjà été précédée par une autre plus ancienne ; quoiqu’Eschine fût présent, il ne s’est point opposé au décret, et n’en a point accusé l’auteur. Greffier, lisez ce décret.

Décret.

Sous l’archonte Chéronide, fils d’Hégémon, le vingt-sixième jour du mois de Mai, pendant la présidence de la tribu Léontide, Aristonique de Phréare a dit : Attendu que Démosthène, fils de Démosthène, de Péanée, a rendu de grands services aux Athéniens et à plusieurs de leurs alliés ; que, par ses décrets, il a servi les uns et les autres, soit par le passé, soit dans ces derniers tems ; qu’il a arraché à la servitude plusieurs villes de l’Eubée ; qu’il continue à montrer du zèle pour le peuple d’Athènes ; que par ses discours et par ses actions il se rend utile, autant qu’il peut l’être, aux Athéniens et aux autres Grecs : il a semblé bon au sénat et au peuple d’Athènes d’accorder publiquement des louanges et une couronne d’or à Démosthène, fils de Démosthène, de Péanée, de proclamer la couronne sur le théâtre aux fêtes de Bacchus, dans le tems des nouvelles tragédies, et de charger du soin de la proclamation l’agonothète[28] et la tribu en tour de présider. Signé Aristonique de Phréare.

Est-il donc quelqu’un parmi vous qui sache que ce décret ait attiré sur la ville d’Athènes la honte, le mépris et la risée, qu’Eschine lui fait craindre si l’on me décerne une couronne ? Cependant, c’est quand les actions sont récentes et généralement connues, qu’on les récompense si elles sont louables, et qu’on les punit si elles sont répréhensibles. Or, il est clair que j’ai alors été récompensé, et non blâmé ni puni ; il est donc clair et avoué de tout le monde que, du moins jusqu’à ce tems, j’ai toujours bien servi la république. Je l’ai bien servie, puisque mes discours et mes décrets ont toujours prévalu dans vos délibérations ; puisque mes décrets se sont exécutés heureusement, et que par-là j’ai mérité des couronnes à la patrie, à vous tous, et à moi-même ; enfin, puisque vous avez fait aux dieux des sacrifices solennels et des prières publiques, comme dans un tems de prospérité. Après que Philippe eut été chassé de l’Eubée, par la force des armes, sans doute, et, j’ose le dire malgré la rage de mes envieux, par la sagesse de mon administration, ce prince dressa contre Athènes de nouvelles batteries. Comme il voyait que nous consommions plus de grains étrangers que tout autre peuple, voulant se rendre maître du transport, il se jette dans la Thrace, et prie les Byzantins, ses alliés, de se joindre à lui contre nous. Mais comme ceux-ci ne se prêtaient pas à ses vues, qu’ils disaient, et avec raison, que le traité ne les y obligeait point, il entoure leur ville de palissades, fait avancer ses machines, et commence le siège. Ce qu’on devait faire dans cette conjoncture, je ne le demanderai pas : la chose est trop évidente. Qui donc a secouru les Byzantins ? qui les a sauvés du péril ? qui a empêché l’Hellespont de subir le joug ? vous. Athéniens ; quand je dis vous, je dis la république. Mais, quel était celui qui parlait, qui proposait, qui agissait pour cette république, qui se donnait tout entier et sans réserve à ses affaires ? moi. Il n’est pas besoin de paroles pour vous apprendre tous les avantages qui résultèrent de cette conduite, puisqu’ils se sont fait sentir par les effets. Outre la gloire qui vous revint de la guerre d’alors, cette même guerre vous procura des vivres en plus grande abondance et à plus bas prix que la paix actuelle[29]. cette paix que vantent nos honnêtes citoyens au préjudice de la patrie, parce qu’ils se flattent d’y trouver leur avantage. Puissent-ils être frustrés de leurs espérances ! Puissent-ils être exclus des biens que demandent aux dieux les amis de l’état ! Puissent-ils, surtout, ne pas vous communiquer leurs sentimens criminels ! Greffier, lisez le décret par lequel les Byzantins et les Périnthiens ont décerné des couronnes au peuple d’Athènes.

Décret des Byzantins.[30].

Sous le pontife Bosporichus, après avoir consulté le sénat, Damagète a dit dans une assemblée générale : Attendu que par le passé le peuple d’Athènes ne cessa jamais d’être bien intentionné pour les Byzantins et pour les Périnthiens qui leur sont unis par l’amitié et par le sang ; que dans la circonstance présente il vient encore de leur rendre de grands et d’importans services, en les défendant contre Philippe, roi de Macédoine, qui avait marché contre notre pays et notre ville, qui ravageait déjà par le feu notre territoire, qui coupait et renversait les arbres ; attendu que, dans cette circonstance, les Athéniens nous ont fourni cent vingt vaisseaux, des vivres, des armes et des soldats, qu’ils nous ont délivré des plus grands périls, rétabli dans la possession du gouvernement, des lois et des tombeaux de nos ancêtres : il a semblé bon aux peuples de Périnthe et de Byzance d’accorder aux Athéniens le droit de cité dans les villes de l’un et de l’autre, le droit de s’y marier, d’y acquérir des terres et des maisons ; la préséance dans les spectacles, une place auprès des ministres de la religion dans les assemblées du sénat et du peuple ; et à ceux qui voudront habiter dans nos villes, une exemption entière des charges municipales. On érigera dans le Bosphore trois statues de seize coudées chacune[31], qui représenteront le Peuple d’Athènes couronné par les Peuples de Byzance et de Périnthe. On enverra des présens dans les grandes assemblées de la Grèce, aux jeux isthmiques, néméens, olympiques et pythiques ; on y fera proclamer la couronne que nous décernons au peuple d’Athènes, afin que tous les Grecs soient instruits et de la générosité des Athéniens, et de la reconnaissance des peuples de Byzance et de Périnthe.

Lisez aussi le décret par lequel les peuples de la Quersonèse nous ont décerné des couronnes.

Décret des peuples de la Quersonèse.

Les peuples de la Quersonèse, qui habitent Sestos, Éléonte, Madyte, Alopéconèse, décernent au sénat et au peuple d’Athènes une couronne du prix de soixante talens[32] ; ils dressent deux autels, l’un à la Reconnaissance et l’autre au Peuple d’Athènes, qui leur a rendu le plus grand service qu’il pût leur rendre, en les délivrant des mains de Philippe, en les rétablissant dans la possession paisible de leur patrie, de leurs lois, de leur liberté, de leurs temples et de leurs sacrifices ; et par la suite ils ne cesseront jamais de lui témoigner leur reconnaissance, et de lui faire tout le bien dont ils seront capables : c’est ce qu’ils ont résolu en plein sénat.

Ainsi, par la sagesse et la vigueur de ma politique, non-seulement j’ai sauvé la Quersonèse et Byzance ; non-seulement j’ai empêché que l’Hellespont ne fût assujetti au roi de Macédoine ; non-seulement j’ai procuré des honneurs à la république ; mais encore j’ai exposé aux yeux de tous les Grecs la générosité des Athéniens, et la méchanceté de Philippe. On a vu, d’un côté, Philippe assiéger les Byzantins, quoique leur ami et leur allié ; procédé le plus indigne et le plus horrible : de l’autre, vous. Athéniens, qui n’aviez contre eux que trop de sujets de plainte pour la manière peu satisfaisante dont ils en avaient agi avec vous, on vous a vu, je ne dis pas oublier toute injure, mais sauver des ingrats qu’on attaquait, et gagner, par ce procédé généreux, l’estime, l’amitié, la considération de tous les Grecs. On sait généralement que la république a couronné, avant moi, plusieurs de ses citoyens ; mais, on ne pourrait citer que moi, du moins parmi les orateurs et les ministres, qui aie fait couronner la république.

Mais pour vous convaincre que les reproches qu’a faits Eschine aux Eubéens et aux Byzantins, en rappelant ce qui avait pu vous déplaire en eux, ne partent que d’un fonds de malignité, et parce qu’ils sont faux, comme sans doute personne ne l’ignore, et sur-tout parce que, fussent-ils véritables, on devait tenir, envers ces peuples, la conduite que j’ai tenue ; je vais rapporter en peu de mots un ou deux traits à la gloire de la république d’Athènes : car une république, ainsi qu’un particulier, doit régler ses démarches sur les grands exemples qu’elle a devant les yeux.

Vous donc, Athéniens[33], dans un tems où Lacédémone commandait sur terre et sur mer, où ses garnisons occupaient les pays voisins de l’Attique, l’Eubée, toute la Béotie, Tanagre, Mégares, Égine, Cléones, les autres îles d’alentour ; dans un tems où vous n’aviez ni murs ni vaisseaux, vous marchâtes au secours d’Haliarte, et peu de jours après au secours de Corinthe, quoique dans la guerre du Péloponèse vous eussiez eu beaucoup à vous plaindre des Corinthiens et des Thébains. Mais vous n’écoutâtes pas un ressentiment que vous auriez rougi de manifester. Cependant, Eschine, on ne peut dire que dans ces deux circonstances les Athéniens eussent des services à reconnaître, ou qu’ils n’aperçussent pas le péril de leurs démarches : mais, incapables de rejeter des peuples qui recouraient à eux, ils s’exposaient pour l’honneur et pour la gloire avec une résolution aussi sage qu’héroïque. Car ils savaient que la mort est inévitable, avec quelque soin qu’on s’enferme pour échapper à ses coups ; ils savaient qu’un grand cœur doit toujours entreprendre les grandes choses, animé par l’espoir du succès, et supporter avec courage les disgrâces qui lui sont envoyées par les dieux.

C’est là le principe d’après lequel se conduisirent nos ancêtres, d’après lequel se sont conduits les plus âgés d’entre nous. Les Lacédémoniens[34] n’étaient pas vos amis sans doute ; quel bien vous avaient-ils fait ? vous en aviez éprouvé mille traitemens cruels : cependant, lorsque les Thébains, après la victoire de Leuctres, cherchaient à les détruire, vous vous y opposâtes, sans craindre la gloire et la puissance dont jouissait, pour-lors, la république de Thèbes, et sans penser à tous les maux que vous avaient fait souffrir ceux mêmes pour qui vous vous exposiez. Par-là vous apprîtes à tous les peuples de la Grèce, que, quelque offense qu’un d’eux ait pu vous faire, vous pourrez vous en venger dans toute autre occasion ; mais que, dès qu’il s’agira de leur salut ou de leur liberté, vous oublierez tout ressentiment pour les défendre contre la violence.

D’autres Grecs[35] trouvèrent en vous des protecteurs aussi magnanimes. Les mêmes Thébains s’étant emparés de l’Eubée, vous ne fermâtes pas les yeux sur cette usurpation ; vous secourûtes les Eubéens, malgré la juste colère qui vous animait contre Thémison et Théodore, au sujet d’Orope. Alors, pour la première fois, des citoyens zélés s’étaient portés d’eux-mêmes à subvenir aux frais d’un armement naval[36] ; je fus du nombre : mais nous parlerons ailleurs de cet article. Quelque belle que fût l’action de sauver l’île d’Eubée, vous’en fîtes une bien plus belle encore, lorsque, maîtres et des personnes et des villes de ceux qui vous avaient offensés, mais qui s’étaient abandonnés à vous, vous les leur rendîtes généreusement, ne voulant pas abuser de leur confiance pour venger d’anciennes injures.

Je passe mille autres faits pareils que je pourrais rapporter ; des expéditions fréquentes, des combats sur terre et sur mer livrés, anciennement et de nos jours, par la république d’Athènes, pour le salut et la liberté des autres Grecs.

Après cela, moi qui l’avais vue cette république toujours prête, dans de telles conjonctures, à combattre pour les intérêts d’autrui, et qui voyais qu’alors il s’agissait de ses intérêts propres, à quoi devais-je la déterminer par mes discours et par mes conseils ? à montrer du ressentiment, grands dieux ! contre des peuples qui réclamaient son assistance, et à chercher elle-même des prétextes pour trahir son propre avantage ? Eh ! ne m’eût-on pas exterminé, et avec justice, si j’eusse dit un seul mot propre à diminuer la gloire de notre ville ? Quoi que j’eusse dit, vous n’eussiez rien fait de honteux, je le sais, et je n’en doute pas : car, si vous l’aviez voulu, qui vous en empêchait ? N’en aviez-vous pas le pouvoir ? et quiez-vous de traîtres pour vous le conseiller ?

Mais, reprenons la suite de mon ministère. Considérez encore, Athéniens, dans ce que je vais dire, les vrais intérêts de la république. Je voyais votre marine dépérir tous les jours ; les riches s’acquitter, à peu de frais, des contributions ; ceux qui étaient pauvres ou médiocrement riches, surchargés du reste, et le peuple d’Athènes manquant par-là les occasions : je portai une loi par laquelle je rappelai les riches à leur devoir, je tirai d’oppression les pauvres ; et, ce qui importait le plus à l’état, je fis en sorte qu’on n’attendît point après les préparatifs. Je fus accusé comme infracteur des lois. Je parus au tribunal, je gagnai ma cause, et l’accusateur n’obtint pas la cinquième partie des suffrages. Quelle somme, cependant, croit-on que m’offraient les premiers de chaque classe, les seconds et les troisièmes, pour m’engager surtout à ne point proposer ma loi, ou du moins à faire en sorte qu’elle ne passât pas ? La somme qu’ils m’offraient, Athéniens, je n’ose vous la dire. Et ils avaient leurs raisons pour essayer de me corrompre. En vertu des premières lois, pouvant s’associer jusqu’à seize pour acquitter leur taxe, ils ne donnaient rien ou presque rien, et les citoyens, peu riches, se trouvaient foulés : en vertu de la mienne, chacun donne suivant ses facultés, et tel, qui auparavant ne contribuait que d’un seizième à l’armement d’un seul vaisseau, se vit obligé d’en équiper deux. Aussi ne se nommaient-ils pas armateurs, mais associés pour l’armement d’un vaisseau. Que n’auraient-iis point donné pour faire rejeter une loi si utile, et pour s’affranchir d’une si juste obligation ? Greffier, lisez-nous d’abord le décret qui certifie que j’ai été accusé et absous : vous lirez ensuite les rôles, celui qui fut fait sur la première loi, et celui qui fut dressé sur la mienne. Lisez.

Décret.

Sous l’archonte Polyclès, le seizième jour du mois de Novembre, pendant la présidence de la tribu Hippothoontide, Démosthène, fils de Démosthène, de Péanée, a substitué à l’ancienne loi, suivant laquelle les armateurs s’associaient pour la construction d’une galère, une nouvelle loi concernant l’armement des vaisseaux, que le sénat et le peuple ont acceptée ; Patroclès de Phlyes a cité Démosthène devant les juges comme infracteur des lois, et, n’ayant pas obtenu la cinquième partie des suffrages[37], il a payé une amende de cinq cents drachmes.

Montrez-nous aussi le rôle ci-devant en usage.

Ancien rôle.

On tirera, des sociétés établies pour les contributions, seize citoyens, depuis vingt-cinq ans jusqu’à quarante ; et ils contribueront, à frais égaux, à la construction et à l’armement d’une galère.

Montrez-nous, par opposition à ce rôle, celui qui fut dressé sur la dernière loi.

Nouveau rôle.

On choisira des armateurs pour construire une galère, suivant l’estimation des biens, depuis la somme de dix talens[38]. Ceux dont les biens sont estimés davantage, seront chargés, suivant l’estimation faite, de fournir jusqu’à trois vaisseaux et une chaloupe : la même proportion sera observée à l’égard de ceux qui auront moins de dix talens ; ils s’uniront ensemble pour contribuer, chacun selon ses facultés, jusqu’à la concurrence de dix talens.

Vous semble-t-il donc que j’ai peu ménagé les citoyens pauvres, ou que les riches n’eussent pas acheté bien cher la dispense d’une obligation légitime ? Je ne m’applaudis pas seulement d’avoir résisté aux sollicitations des riches, et d’être sorti absous d’une accusation ; mais encore d’avoir porté une loi sage, dont l’expérience a confirmé l’utilité. Pendant toute la guerre où l’on a suivi ma loi pour l’armement des flottes, aucun armateur ne vous a présenté de requête comme étant trop chargé ; aucun ne s’est réfugié dans le temple de Diane[39] ; aucun n’a été mis en prison par les intendans de la marine ; aucune galère, ayant mis à la voile, n’a été enlevée à la république, ou n’est restée dans le port, faute de pouvoir partir ; ce qui n’était que trop ordinaire, lorsque les anciennes lois subsistaient. Le mal venait de la pauvreté des contribuables, dont plusieurs se trouvaient souvent hors d’état de payer leur taxe. Pour remédier à ces abus, je transportai, des pauvres sur les riches, les frais de l’armement ; et par-là tout se passa dans l’ordre.

Je mérite donc des éloges pour avoir suivi constamment un système politique qui a procuré à l’état de la gloire, des honneurs et de la puissance ; pour n’avoir déshonoré mon administration par aucun trait de jalousie, de ressentiment, ni de malignité ; pour ne m’être permis rien de honteux, ni d’indigne des Athéniens. El ma conduite ne se démentit jamais, soit dans les affaires de la république, soit dans celles de la Grèce. Dans les affaires de la république, j’ai estimé les droits du peuple plus que la faveur des riches ; dans celles de la Grèce, j’ai préféré aux dons et à l’amitié de Philippe les intérêts de tous les Grecs.

Il me reste, je crois, maintenant à parler de la proclamation et des comptes[40] ; car il me semble qu’il est assez prouvé, jusqu’ici, que j’ai toujours bien servi la république, et que je ne cesse d’être zélé pour elle : j’omets néanmoins les plus importans de mes services, persuadé qu’il est tems de répondre à ce qui concerne l’infraction des lois, et que, même en taisant le reste de mes actions politiques, j’aurai pour elles votre propre témoignage.

Tous ces discours embrouillés et confus, dont vous fatiguait Eschine en discutant les lois, étaient, sans doute, inintelligibles pour vous, et n’étaient pas moins obscurs pour moi-même : je vais me défendre par la simple équité, et en suivant la route la plus droite.

Je suis si loin de me croire dispensé de rendre des comptes, comme le répétait si souvent cet imposteur, que j’avoue être comptable, tous les jours de ma vie, des deniers et des affaires d’Athènes, dont j’ai eu l’administration ; mais je soutiens que je ne le suis nullement de ce que j’ai donné à la république de mon plein gré ( entendez-vous, Eschine ? ) ni moi, ni aucun autre, pas même un des neuf archontes[41]. En effet, lorsqu’un citoyen généreux, exerçant sa libéralité envers l’état, lui a fait don d’une partie de ses biens, est-il une loi assez injuste, assez inhumaine, pour le frustrer de la reconnaissance qui lui est due, pour le livrer à la calomnie, et soumettre le bienfait à la malignité ? Non, il n’en est pas. Si l’accusateur dit qu’il en est une, qu’il la montre, je me rends et je me tais. Mais il n’en est aucune, Athéniens. Eschine, cependant, par un excès de malice, me faisant un crime de mes propres largesses, lorsque j’administrais les deniers du théâtre, s’écrie : Le sénat couronne un comptable. Oui ; mais c’est pour les dons qu’il a faits, et non pour aucun emploi dont il soit comptable, infâme calomniateur. Vous étiez chargé, dit-il encore, de la réparation des murs Aussi méritais-je des éloges pour avoir suppléé de ma bourse aux deniers qui m’avaient été remis, sans me faire tenir compte de ce supplément. Un compte, il est vrai, demande un examen et une révision ; mais un présent mérite de la reconnaissance et des éloges : et voilà le motif du décret qui me couronne.

Il m’est facile de prouver, par plusieurs exemples, que ces principes sont véritables, qu’ils sont fondés, et dans vos lois et dans vos coutumes. Vous couronnâtes plus d’une fois le général[42] Nausiclès, pour ses libéralités envers l’état. Diotime et Charidème furent couronnés tous deux pour avoir fourni des boucliers. Néoptolème que voici, préposé à des ouvrages publics, reçut le même honneur, pour avoir fait une partie de ces ouvrages à ses propres dépens. Il serait, en effet, bien triste qu’un citoyen, dans l’exercice et à cause de sa charge, ne pût faire aucun don à l’état ; ou qu’au lieu d’éprouver la reconnaissance qu’il mérite pour un pareil don, il eût à subir la rigueur des comptes. Pour preuve de ce que j’avance, greffier, prenez les décrets qui furent portés alors, et faites-en lecture. Lisez.

Premier décret.

Sous l’archonte Démonique, le vingt-sixième jour du mois de Novembre, Callias de Phréare, de l’avis du sénat et du peuple, a dit : Il a semblé bon au sénat et au peuple de couronner le général Nausiclès, pour avoir fourni une somme, sans exiger qu’on le remboursât, lorsque Philon, trésorier des troupes, ne pouvait, à cause des tems orageux, ni joindre, ni soudoyer les deux mille Athéniens qui servaient à Imbros, et qui portaient du secours à leurs compatriotes établis dans cette île. La couronne sera proclamée aux fêtes de Bacchus, dans le tems des nouvelles tragédies.

Second décret.

Ouï le rapport des prytanes, conformément à l’avis du sénat, Callias de Phréare a dit : Attendu qu’une partie des troupes ayant été dépouillée, par les ennemis, dans le combat près du fleuve[43], Charidème, général de l’infanterie, envoyé à Salamine, et Diotime, commandant la cavalerie, ont fourni, à leurs dépens, huit cents boucliers aux soldats de recrue ; il a semblé bon au sénat et au peuple de décerner à Charidème et à Diotime une couronne d’or, de la proclamer aux grandes Panathénées[44], dans le combat gymnique, et aux fêtes de Bacchus, dans le tems des nouvelles tragédies, et de charger du soin de la proclamation les thesniothètes, les prytanes et les agonothètes.

Chacun d’eux, Eschine, comptable de la charge qu’il exerçait, ne l’était pas de l’action pour laquelle il était couronné : je ne l’étais donc pas, moi, davantage ; car, dans une même cause, j’ai les mêmes droits que les autres, sans doute. J’ai donné de mes biens, et c’est pour cela que je reçois des éloges, n’étant pas comptable de ce que j’ai donné. J’exerçais une charge, et j’ai rendu compte de ma charge, mais non pas, certes, de mes largesses. J’ai malversé, direz-vous ; et pourquoi ne m’accusiez-vous pas, vous qui étiez présent, quand je rendais mes comptes ?

Pour vous convaincre, Athéniens, par son propre témoignage, que j’étais couronné pour des actions dont je n’étais pas comptable, on va prendre le décret porté en ma faveur, et le lire en entier. Par les articles de ce décret, qu’il n’attaque point, on verra clairement ses impostures par rapport à ceux qu’il attaque. Lisez, greffier.

Décret.

Sous l’archonte Euthyclès, le vingt-deuxième jour du mois de Janvier, pendant la présidence de la tribu Œnéide, Ctésiphon, fils de Lasthène, d’Anaphlyste, a dit : Attendu que Démosthène, fils de Démosthène, de Péanée, chargé de la réparation des murs a dépensé trois talens de son bien, dont il a fait présent an peuple ; que, lorsqu’il avait l’administration des deniers du théâtre, il a généreusement ajouté cent mines pour les sacrifices, à la somme tirée de toutes les tribus ; il a semblé bon au sénat et au peuple d’Athènes de donner des éloges à Démosthène, fils de Démosthène, de Péanée, à cause de sa vertu et de sa fermeté courageuse, à cause du zèle dont il est animé sans cesse pour le peuple d’Athènes ; de lui décerner une couronne d’or, qui sera proclamée sur le théâtre, aux fêtes de Bacchus, dans le tems des nouvelles tragédies, et de charger l’agonothète du soin de la proclamation.

Vous le voyez, Eschine : vous vous taisez sur le don que j’ai fait au peuple, et vous vous récriez contre l’honneur dont le sénat[45] le paie ; vous avouez que le bienfait est légitime ; et la reconnaissance, vous l’attaquez comme illégitime. Un méchant atroce, ennemi des dieux, possédé du démon de l’envie, quel est-il ? juste ciel ! n’est-ce pas un tel homme ?

Quant à la proclamation sur le théâtre, je ne dis point que mille couronnes y furent mille fois proclamées ; que moi-même j’y fus couronné plusieurs fois auparavant. Mais, au nom des dieux, Eschine, êtes-vous assez dépourvu de sens, pour ne pas comprendre que celui qui reçoit la couronne, acquiert la même gloire, en quelque endroit qu’on la proclame ; que c’est pour l’intérêt de ceux qui la décernent, que la proclamation s’en fait sur le théâtre. Oui, sans doute, la récompense que la république accorde avec appareil, est un encouragement à la bien servir, et on applaudit moins au service qui la mérite, qu’à la gratitude qui la donne. Aussi a-t-on porté la loi que le greffier va nous lire. Lisez.

Loi.

Les couronnes que décerneront les bourgs, seront proclamées dans chaque bourg particulier ; mais, si le peuple ou le sénat décerne des couronnes, on pourra proclamer celles-ci sur le théâtre, aux fêtes de Bacchus.

Entendez— vous, Eschine, la loi qui dit expressément ? Si le sénat ou le peuple décerne des couronnes, on pourra les proclamer sur le théâtre, aux fêtes de Bacchus.

Pourquoi donc, malheureux imposteur, accumuler des mensonges ? Pourquoi forger des fables ? Pourquoi ne pas recourir à l’ellébore[46], pour vous guérir de ces manies ? Quoi ! vous ne rougissez pas d’intenter, par haine, une accusation sans fondement ! Vous n’avez pas honte, tantôt d’altérer, tantôt de tronquer des lois, qu’il aurait fallu lire dans leur intégrité, du moins à des juges qui ont fait serment de prononcer suivant les lois ! Et après cela, tel qu’un homme qui donnerait à un artiste l’idée d’une statue dont il ne trouverait jamais l’exécution à son gré, vous tracez, de fantaisie, le portrait du vrai républicain [46] : comme si le vrai républicain se faisait connaître par des paroles et non par des actions. Ce n’est pas tout : vous criez comme un furieux, vous vomissez des torrens d’injures, qui vous conviennent à vous et aux vôtres plus qu’à moi.

Au reste, Athéniens, je pense que l’invective est très-différente de l’accusation. L’accusation doit former un corps de délits soumis à l’animadversion des lois : l’invective n’est qu’un tissu d’injures, que des ennemis se renvoient, en suivant leur humeur. Aussi, je crois que ces tribunaux ont été érigés par nos ancêtres, non pour que, vous y rassemblant, après vous avoir arrachés à vos affaires domestiques, nous nous déchirions devant vous, les uns les autres, par des invectives sanglantes ; mais pour que, si quelqu’un a trahi les intérêts de l’état, nous le convainquions de ses crimes par des preuves solides. Instruit de ces vérités aussi bien que moi, Eschine a mieux aimé invectiver qu’accuser.

Or, comme il ne serait pas juste d’être en reste avec lui, même pour cet article, je tâcherai de le satisfaire, après lui avoir fait cette seule question : Eschine, devait-on vous nommer l’ennemi de la république, ou le mien ? Le mien, direz-vous, sans doute. Cependant, lorsque vous pouviez, si j’étais coupable, me poursuivre devant les tribunaux où je rendais mes comptes, devant ceux où j’étais accusé de crimes d’état, devant d’autres encore, vous me laissiez tranquille : et, lorsque tout conspire à me déclarer innocent, lois, tems écoulé, jour préfix, jugemens antérieurs toujours à mon avantage, administration reconnue irréprochable, services rendus à la patrie, qui lui ont acquis plus ou moins de gloire, selon les conjonctures dont un ministre ne peut répondre ; c’est alors que vous m’attaquez. Prenez garde d’être en effet l’ennemi de la république, quand vous prétendez être le mien.

Après avoir exposé à mes juges toutes les raisons capables de décider leurs suffrages, comme la justice semble exiger que, malgré mon éloignement pour l’invective, je rende à mon accusateur quelques vérités absolument nécessaires pour toutes les injures calomnieuses qu’il a vomies contre moi, il faut faire connaître le caractère et l’origine de cet homme, si prompt à médire, si hardi à relever mes expressions, lui qui s’en est permis, dont rougirait tout homme un peu raisonnable. En effet, si j’avais pour accusateur un Éacus, un Rhadamanthe, un Minos [47], et non pas un artisan de mots, un suppôt de chicane, un clerc de greffe, je ne crois pas qu’ils eussent jamais emprunté un langage aussi extraordinaire, qu’ils se fussent écriés d’un ton aussi tragique : ô terre, ô soleil, ô vertu [48], invoquant les lumières acquises et naturelles qui nous font discerner le bien et le mal… et autres exclamations que nous venons d’entendre. Vous osez prononcer le nom de vertu, infâme ! eh ! qu’avez-vous de commun avec elle, vous et les vôtres ? Connaissez-vous ce qui est bien ou ce qui est mal ? Où l’auriez-vous appris ? Nommez-nous votre école ? Est-ce à vous de nous vanter les succès de vos maîtres ? Ceux qui ont le plus profité de leurs soins, ne sont pas les plus empressés à en tirer gloire ; on les voit même embarrassés des éloges qu’ils reçoivent. Mais quiconque, ainsi que vous, abandonné dans son enfance, affecte les manières et les talens fruits d’une éducation soignée, ne fait que révolter ceux qui le voient et qui l’entendent, sans réussir à passer pour ce qu’il veut être.

Ayant à parler de vous et des vôtres, Eschine, je n’appréhende point de manquer de matière, tout mon embarras est de savoir par où commencer. Dirai-je d’abord comment votre père Tromès, les pieds retenus dans des entraves [49] de bois, servait, en qualité d’esclave, Elpias, maître d’école auprès du temple de Thésée ; ou comment votre mère, qui passait tous les jours à de nouveaux mariages dans un lieu suspect près du héros Calamite, éleva en vous une belle statue, un excellent acteur pour les troisièmes rôles ? (mais tous le savent, sans que je le dise.) Dirai-je ensuite comment un certain Phormion, joueur de flûte, esclave de Dion, la retira de cet honnête commerce ? Mais, en vérité, je crains que de tels détails, qui sont dignes de vous, ne paraissent indignes de moi. Je les abandonne donc pour commencer l’histoire de sa vie.

Eschine, ô Athéniens ! n’est pas né parmi ceux au rang desquels vous le voyez aujourd’hui, mais parmi ces misérables que le peuple abhorre. Il n’y a pas long-tems, que dis-je ? il n’y a que deux jours qu’il est devenu tout-à-coup Athénien et orateur. Ajoutant deux syllabes au nom de son père, il l’appela Atromète, au lieu de Tromès. Il décora sa mère du nom de Glaucothée ; personne n’ignore qu’on la nommait auparavant Empousa [5o], sans doute, à cause de son libertinage effréné et de ses complaisances criminelles : pour quelle autre raison, en effet, lui eût-on donné ce beau nom ?

Tel est donc, Eschine, votre naturel ingrat et pervers : d’esclave devenu libre, d’indigent devenu riche par la faveur des Athéniens, loin de leur témoigner votre reconnaissance, vous cherchez à leur nuire en vous vendant à leurs ennemis. Je tairai les occasions dans lesquelles il est incertain qu’il ait parlé pour la république, je rappellerai celles dans lesquelles il est évident qu’il agissait pour Philippe.

Qui de vous ne connaît cet Antiphon [51] chassé de votre ville ? Il avait promis au roi de Macédoine de brûler vos arsenaux de marine : en conséquence il s’était introduit dans Athènes. Je le surpris au Pirée, et le fis comparaître devant le peuple. Le perfide Eschine, à force de s’emporter, à force de crier que j’exerçais des violences inouïes dans une république ; que j’outrageais des citoyens malheureux, que je forçais leurs maisons, fit relâcher le coupable sans aucune forme. Et, si le sénat de l’Aréopage [62], instruit du fait et de votre ignorance, condamnable en pareil cas, n’eût recherché l’incendiaire pour se ressaisir de lui et l’amener devant vous, il vous aurait échappé ; il aurait évité la rigueur des jugemens, jouirait de l’impunité, grâces aux déclamations d’Eschine ; mais, par la vigilance du sénat, il subit la question, et fut puni de mort comme l’eût mérité son défenseur.

Justement irrité d’une pareille conduite, le même sénat de l’Aréopage voyant que, par un effet de cette imprudence qui vous fait si souvent négliger l’utilité commune, vous aviez nommé Eschine pour plaider votre cause dans le temple de Délos [55] ; le sénat, dis-je, à qui vous aviez abandonné cette affaire, le rejeta comme un traître, et chargea Hypéride de parler à sa place. Il procéda dans cette nomination en prenant sur l’autel les marques de ses suffrages ; et ce méchant homme n’en eut pas un seul. Pour preuve de ce que je dis, greffier, faites paraître les témoins.

Témoins
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Au nom de tous les sénateurs, Callias de Sunium, Zénon de Phlyes, Cléon de Phalère, Démonique de Marathon, attestent, en faveur de Démosthène, que, le peuple ayant nommé Eschine pour plaider sa cause dans le temple de Délos, devant 1rs amphictyons, l’Aréopage assemblé jugea Hypéride plus digne que lui de parler pour la république ; Hypéride fut envoyé en conséquence.

Lors donc qu’Eschine, chargé de parler pour le peuple, fut rejeté et remplacé par un autre, il fut déclaré par-là traître à la patrie, et mal intentionné pour Athènes. Et cet audacieux imposteur, puni alors pour un trait bien plus grave que tous ceux qu’il m’impute, m’en fournit un nouveau que je vais vous rappeler.

Quand Philippe envoya Python le Byzantin [54] et avec lui les députés de tous ses alliés, dans le dessein de vous confondre et d’exposer vos torts, je ne cédai pas à l’insolence de Python qui se répandait en invectives contre vous, je ne lui laissai pas le champ libre ; mais je me levai, je pris la parole, je défendis avec ardeur les droits de ma patrie, et je prouvai si évidemment les torts de Philippe, que ses alliés eux-mêmes se levèrent et en convinrent avec moi. Pour Eschine, il secondait Python, il déposait contre vous et contre la vérité. Ce n’est pas tout ; on l’a surpris, peu de tems après, se rendant chez Thrason avec l’espion Anaxine. Mais peut-on conférer tête à tête avec l’espion des ennemis, sans être soi-même un espion et l’ennemi de la république ? Pour preuve que je dis vrai, greffier, faites paraître les témoius.

Témoins.

Célédème, fils de Cléon, Hypéride, fils de Calleschre, Nicomaque, fils de Diophante, après avoir prêté serment entre les mains des généraux, attestent, en faveur de Démosthène, qu’ils ont vu Eschine, fils d’Atromète, de Cothoce, se rendre de nuit chez Thrason et conférer avec Anaxine, convaincu d’être l’espion de Philippe. Ces témoignages ont été rendus sous l’archonte Nicias, le troisième jour du mois de Septembre.

Il est, Athéniens, il est encore mille autres traits pareils que je pourrais rapporter, et que j’omets. Oui, je pourrais ajouter une infinité d’actions qu’on lui vit faire alors pour servir vos ennemis ou pour me nuire. Mais vous oubliez ces actions, et ne gardez pas contre les coupables toute la haine qu’ils méritent. Par un abus dangereux, vous permettez à tout orateur, quel qu’il soit, de supplanter et de calomnier celui qui ne parle que pour vous, sacrifiant le bien de l’état au plaisir d’entendre débiter des injures. Aussi est-il toujours plus facile, et plus sûr en même tems, de se mettre à la solde de vos ennemis, que de défendre vos intérêts dans le poste où ils nous demandent.

Avoir agi de concert avec Philippe, même avant que la guerre fût déclarée, c’est un crime énorme ; grands dieux l c’était agir contre la patrie : passez-lui néanmoins, si vous le trouvez bon, passez-lui cet attentat. Mais, lorsqu’on nous prenait ouvertement nos vaisseaux, qu’on ravageait la Quersonèse, que l’ennemi marchait contre l’Attique, que ses projets n’étaient plus douteux, et qu’enfin la guerre fut allumée, ce malin auteur des satires les plus mordantes [55] ne pourrait citer aucun service rendu pour lors à l’état. Non, on ne voit pas le moindre décret utile qui porte le nom d’Eschine. S’il prétend qu’il en est un seul, qu’il le montre, je lui cède la tribune ; mais il n’en est aucun. Cependant, il n’y a pas de milieu ; il faut ou qu’il n’ait pas porté de décrets contraires aux miens, parce qu’il ne trouvait rien à reprendre dans ce que je proposais, ou qu’il n’ait rien proposé de meilleur, parce qu’il craignait de blesser les intérêts de Philippe. Mais, s’il n’a pas porté de décret, lorsqu’il fallait vous servir, se taisait-il, lorsqu’il était question de vous nuire ? Il n’y avait que pour lui à parler.

La république, peut-être, aurait pu souffrir ses perfidies obscures ; il est, Athéniens, il est un crime éclatant qui a mis le comble à tous les autres. En vous débitant de longs discours, en vous rapportant les décrets des Locricns d’Amphisse [56], ce méchant homme voulait étouffer la vérité ; mais il n’a pu réussir, il s’en faut bien ; non, Eschine, quoi que vous puissiez dire, vous ne vous laverez jamais des iniquités que vous commîtes alors. J’invoque, devant vous, Athéniens, les dieux et les déesses tutélaires de l’Attique, Apollon Pythien révéré par Athènes comme un de ses ancêtres ; et si je vous dis aujourd’hui la vérité, si je vous l’ai dite alors, dès que je vis ce scélérat ourdir son intrigue (et je ne tardai pas, non je ne tardai pas à m’en apercevoir), je les supplie tous de m’accorder le salut et le bonheur ; mais, si la haine ou la rivalité me porte à l’accuser faussement, puissent ces mêmes dieux me priver de tout avantage ! Pourquoi donc toutes ces précautions sur moi-même, et ce ton de véhémence ? c’est, Athéniens, que, malgré le témoignage des registres publics, et la vérité des faits encore présens à votre mémoire, je crains que vous ne jugiez Eschine incapable de si grands crimes ; comme il arriva, lorsque, séduits par ses faux rapports, vous laissâtes ruiner de fond en comble la malheureuse Phocide. Cette guerre d’Amphisse, qui a ouvert à Philippe les portes d’Élatée, et qui l’a mis à la tête des Grecs amphictyoniques, événement d’où est enfin résultée la ruine de la Grèce, c’est lui qui l’a suscitée, lui, l’unique auteur de tous nos maux. Je ne manquai pourtant pas alors d’élever la voix, et de m’écrier en pleine assemblée : Eschine. vous portez la guerre dans l’Attique, la guerre des amphictyons. Mais ses audacieux partisans me fermaient la bouche ; les autres, dans leur surprise, me soupçonnaient de lui intenter, par inimitié personnelle, une accusation chimérique. Écoutez donc aujourd’hui, puisqu’alors on vous empêchait de l’entendre, écoutez quelle fut la nature, le but et le dénouement de ces intrigues. Je vais vous mettre sous les yeux un projet bien concerté, vous instruire sur l’histoire de ces tems-là, et vous apprendre quelle était la politique de Philippe.

Pour se délivrer de la guerre que lui faisait Athènes, ce prince n’avait qu’un moyen ; c’était de soulever contre elle Thèbes et la Thessalie. Quoique supérieur à vos généraux aussi malheureux que mal habiles, il avait à souffrir de la guerre même et des courses de vos armateurs. Il ne pouvait ni faire entrer les productions des autres pays, ni faire sortir les siennes. Moins fort que vous sur mer, il ne lui était pas possible de passer dans l’Attique, à moins que les Thessaliens ne le suivissent dans son expédition, et que les Thébains ne lui en livrassent le passage. Quels que fussent vos généraux ( je n’en dis rien ici ), et quel que fût le succès de ses armes, il se trouvait gêné par la position des lieux et les avantages réciproques des deux républiques [57]. Il faisait réflexion que, s’il conseillait aux Thessaliens et aux Thébains de marcher contre vous par le seul motif d’une haine particulière, ils ne l’écouteraient pas ; mais il espérait, qu’en se faisant élire général, sous prétexte de défendre la cause commune, il pourrait plus aisément les persuader ou les tromper. Que fait-il donc ? Admirez son adresse. Il entreprend de susciter une guerre aux amphictyons, et de semer le trouble dans leurs assemblées, bien assuré de les forcer par-là de recourir à lui. Il sentait encore que, si dans cette intrigue il employait l’entremise de quelqu’un de ses députés [58] ou de ses alliés, les Thessaliens et les Thébains, s’apercevant du piège, pourraient se tenir sur leurs gardes ; mais que, si l’avis partait d’un Athénien, de quelqu’un de chez vous qui étiez ses rivaux, il cacherait aisément sa marche. Son but était sûr : comment y parvint-il ? Il prend Eschine à ses gages ; celui-ci, sans que personne parmi nous, comme c’est assez l’ordinaire, en craignît ou prévînt les suites, avait été nommé pylagore par les brigues de trois ou quatre factieux. Il ne se fut pas plutôt rendu à l’assemblée des amphictyons avec le titre honorable de représentant des Athéniens, qu’oubliant et négligeant tout le reste, il ne s’occupa que de l’objet pour lequel il était payé. Par ses beaux discours, par des fables inventées avec art et débitées avec emphase, pour faire croire que la campagne Cirrhée était consacrée aux dieux, il trompa aisément les députés des autres peuples, qui ne se défiaient pas de ses artifices, et qui ne voyaient rien dans l’avenir ; il leur fit décider qu’on visiterait la campagne que les Locriens d’Amphisse cultivaient comme étant de leur domaine, et qu’il prétendait faire partie du terrain sacré. Les Locriens ne nous avaient intenté aucun procès, et ne nous faisaient aucun de ces reproches qu’il a fabriqués pour colorer son crime : il est aisé de s’en convaincre. Les Locriens ne pouvaient intenter un procès à la république sans un ajournement ; qui donc nous ajourna ? de quelle autorité [59] ? Dites-nous, Eschine, nommez-nous quelqu’un qui le sache ? Mais vous ne le pourriez pas ; et c’est un moyen faux employé pour nous séduire.

Les amphictyons ayant visité le territoire des habitans d’Amphisse, par le conseil de ce fourbe, ceux-ci tombèrent sur eux les armes à la main, les percèrent presque tous de traits, et en prirent même quelques-uns. Dès qu’une fois ces attentats eurent donné lieu de se plaindre des Amphissiens, et de leur déclarer la guerre, d’abord, Cottyphe [60] fut élu général de l’armée des amphictyons. Mais, comme les uns n’étaient pas venus au rendez-vous et que les autres ne pouvaient réussir, d’anciens scélérats de Thessalie, et de quelques autres républiques, gagnés et apostés pour cet effet, déférèrent le commandement à Philippe pour la prochaine assemblée. Ils s’appuyaient de raisons plausibles : il fallait, disaient-ils, contribuer ensemble, soudoyer des troupes, punir ceux qui contreviendraient, ou recourir à ce prince. Qu’est-il besoin d’en dire davantage ? Il est élu général ; bientôt après il lève une armée à la hâte, se met en marche comme pour aller à Cirrhée, laisse là et Cirrhéens et Locriens, tombe sur Élatée, s’empare de cette ville ; et si les Thébains, détrompés dès qu’ils eurent appris cette nouvelle, ne s’étaient pas réunis à vous, tout l’effort de la guerre serait venu fondre sur Athènes avec la rapidité d’un torrent [61]. Les Thébains arrêtèrent, du moins, la première impétuosité de Philippe, par la faveur de quelque dieu, sans doute, mais aussi par ma politique, autant qu’il dépendait d’un mortel. — Greffier, montrez-nous les décrets des amphictyons, et la date des événemens, on verra combien ce méchant homme a excité de troubles sans être puni. Lisez-nous, d’abord, les décrets des amphictyons.

Premier décret des amphictyons.

Sous le pontife Clinagoras, dans l’assemblée du printems, les pylagores et leurs adjoints, avec tous les membres du conseil amphictyonique, instruits que les Amphissiens profanent un terrain sacré, qu’ils l’ensemencent et y font paître leurs troupeaux, ont arrêté que les pylagores et leurs adjoints se rendraient sur les lieux, qu’ils feraient poser des colonnes pour servir de bornes au territoire des Amphissiens, avec défense à ceux-ci de les passer dans la suite.

Second décret.

Sous le pontife Clinagoras, dans l’assemblée du printems ; attendu que les Locriens d’Amphisse ont partagé, entre eux, un terrain sacré, qu’ils le cultivent, qu’ils y font paître leurs troupeaux, que, voyant qu’on s’opposait à leur impiété, ils sont venus les armes à la main, ont repoussé avec violence ceux qui composent l’assemblée auguste de tous les Grecs, et en ont blessé quelques-uns, entre autres Cottyphe, l’Arcadien [62], général des amphictyons ; les pylagores et leurs adjoints, avec tous les autres membres du conseil amphictyonique, ont arrêté qu’on enverrait des députés à Philippe, qu’on l’inviterait à secourir Apollon et les amphictyons, à empêcher que le dieu ne continue d’être insulté par les impies Locriens, qu’enfin on lui ferait savoir que les Grecs, qui jouissent du droit amphictyonique, l’ont choisi pour leur général.

Lisez aussi la date des événemens ; elle s’accorde avec le tems où Eschine fut pylagore. Lisez.

Date.

Sous l’archonte Mnésithide, le seizième jour du mois d’avril.

Lisez-nous maintenant la lettre que Philippe écrivit à ses alliés dans le Péloponèse, quand il vit que les Thébains n’entraient pas dans ses vues. Vous verrez, Athéniens, qu’il cachait le vrai but de ses démarches, le projet de vous attaquer, vous, les Thébains, et tous les Grecs, en même tems qu’il affectait de servir la cause commune, et de faire exécuter les décrets des amphictyons. L’homme qui fournissait ce prétexte au roi de Macédoine, qui lui procurait les moyens de réussir, c’était Eschine. Lisez.

Lettre de Philippe.

Philippe, roi de Macédoine, aux magistrats supérieurs et inférieurs des Péloponésiens, qui sont dans mon alliance, et généralement à tous mes autres alliés, salut. Attendu que les Locriens, surnommés Ozoles, habitans d’Amphisse, ont commis des sacrilèges contre le temple d’Apollon, qui est à Delphes, qu’ils ravagent, les armes à la main, une terre qui lui est consacrée, je veux secourir le dieu, conjointement avec vous ; je veux punir des impies qui violent le respect justement dû aux choses regardées comme saintes parmi les hommes. Ainsi, assemblez-vous en armes, dans la Phocide, avec des vivres pour quarante jours, au commencement du mois prochain, appelé Loüs, en Macédoine, Boédromion, chez les Athéniens, Panémus [63], chez les Corinthiens. Nous consulterons ceux qui se trouveront au rendez-vous ; ceux qui ne s’y trouveront pas, seront condamnés à une amende. Adieu.

Voyez-vous comme il élude les motifs particuliers qui le font agir, et comme il se couvre du prétexte de la cause commune des amphictyons ? Quel est donc l’homme qui l’a secondé dans cette manœuvre, qui lui a fourni ces prétextes, qui, enfin, a été la cause principale de tous nos malheurs ? N’est-ce pas ce traître ? Ne dites donc plus. Athéniens, en vous promenant dans les places : Un seul homme a causé tous les malheurs de la Grèce. Non, ce n’est pas un seul homme, mais une infinité d’hommes pervers, répandus chez tous les peuples : j’en atteste la terre et le ciel. Eschine était de ce nombre ; et même, s’il faut le dire sans détour, je ne crains pas d’assurer qu’il est le fléau qui a enveloppé, dans la même ruine, hommes, villes, républiques : car, c’est à celui qui a fourni le principe des maux qu’on doit les imputer tous. J’admire, au reste, qu’en le voyant, vous n’ayez pas, d’abord, détourné les yeux ; mais, sans doute, d’épaisses ténèbres offusquent votre vue, et vous dérobent l’aspect de la vérité.

Les menées nuisibles de cet ennemi de l’état me conduisent naturellement aux projets utiles que leur opposa mon zèle : vous devez m’écouter, Athéniens, pour plusieurs raisons, et, sur-tout, parce qu’il serait honteux qu’ayant soutenu pour vous les plus rudes travaux, je ne pusse vous engager à en supporter le récit.

Comme je voyais que les Thébains, et, presque, vous-mêmes, séduits par les agens mercenaires que Philippe s’était ménagés dans Thèbes et dans Athènes, vous fermiez les yeux sur l’objet le plus à craindre pour vous, le plus digne de votre attention, sur l’accroissement de sa grandeur, et que, sans être en garde contre ses mauvais desseins, vous étiez animés par des haines mutuelles toujours prêtes à éclater, je travaillais sans cesse à prévenir une rupture ouverte. Et je n’étais pas le seul convaincu qu’il importait de réunir les deux peuples. Je savais qu’Aristophon, et ensuite Eubulus, s’étaient occupés, dans tous les tems, de ce projet d’alliance, toujours d’accord sur ce point, quoique souvent opposés sur les autres. Vous les flattiez, cœur faux et perfide, vous leur faisiez la cour pendant leur vie, et vous n’avez pas honte de les décrier après leur mort ! car tous les reproches que vous me faites au sujet de notre alliance avec Thèbes, ne tombent pas aussi directement sur moi, que sur eux, qui l’approuvèrent avant moi.

Mais reprenons le fil de notre discours. Lorsque ce traître eut allumé la guerre d’Amphisse ; lorsque d’autres citoyens, associés dans sa trahison, eurent réussi à diviser les deux peuples, Philippe, et c’était-là le but de leurs intrigues, commençait à marcher contre nous ; et, si nous ne nous étions pas réveillés à tems, nous n’aurions pu même nous reconnaître, tant leurs manœuvres étaient bien conduites. Vous allez voir par les décrets d’Athènes, et par les lettres de Philippe, comment vous étiez avec les Thébains. Greffier, prenez ces pièces, et faites-en lecture.
Premier décret.

Sous l’archonte Héropythe, le vingt-cinquième jour du mois de Mai, pendant la présidence de la tribu Érecthéide, de l’avis des sénateurs et des généraux : Attendu que Philippe s’est emparé de quelques villes Grecques qui confinent à nos états, qu’il en a ruiné d’autres ; qu’enfin, au mépris des traités et des sermens, il se prépare à marcher contre l’Attique, à rompre la paix qu’il a faite avec nous, et à violer la foi qu’il nous a donnée : il a semblé bon au sénat et au peuple de lui envoyer un héraut d’armes et des députés, pour traiter avec lui, pour l’exhorter sur-tout à conserver l’union et la paix qu’il nous a jurées : sinon, qu’il nous laisse le tems de délibérer, et qu’il nous accorde une trêve jusqu’au mois de Juillet. Ont été nommés pour la députation, parmi les sénateurs, Simus d’Anagyruse, Euthydème de Phlyes, Boulagore d’Alopèque.

Second décret.

Sous l’archonte Héropythe, le dernier jour du mois de Juin, de l’avis du polémarque [64] : Attendu que Philippe veut éloigner de nous les Thébains, et qu’il se dispose à s’emparer, avec toutes ses troupes, des postes les plus voisins de ’Αttique, au mépris du traité qu’il a fait avec notre ville : il a semblé bon au sénat et au peuple de lui envoyer un héraut d’armes, et des députés, pour lui demander une trêve, pendant laquelle on délibérera suivant la conjoncture ; car jusqu’à présent on n’a pas cru devoir se permettre la moindre hostilité. Ont été nommés pour la députation, parmi les sénateurs, Néarque fils de Sozinome, Polycrate fils d’Epiphron, et pour héraut d’armes, parmi le peuple, Eunome d’Anaphlyste.

Lisez aussi les réponses de Philippe.

Réponse aux Athéniens.

Philippe, roi de Macédoine, au sénat et au peuple d’Athènes, salut. Je n’ignore pas la disposition où vous êtes depuis long-tems à mon égard, ni les efforts que vous faites pour attirer dans votre parti les Thessaliens, les Thébains et les Béotiens ; mais comme ces peuples sont trop éclairés sur leurs intérêts pour vous rendre les arbitres de leurs actions, vous changez tout-à-coup d’avis, vous m’envoyez des députés et un héraut d’armes, pour me rappeler le traité, et me demander une trêve, et cela sans que je vous aie lésés en aucune manière. Quoi qu’il en soit, après avoir ouï vos députés, je veux bien souscrire à votre demande, et je suis prêt à faire une trêve, à condition toutefois que vous chasserez de votre ville les orateurs qui vous donnent de mauvais conseils, et que vous les noterez comme ils le méritent. Adieu.

Réponse aux Thébains.

Philippe, roi de Macédoine, au sénat et au peuple de Thèbes, salut. J’ai reçu votre lettre par laquelle vous renouvelez l’union et la paix que nous avons jurées ensemble. J’apprends, néanmoins, que les Athéniens vous témoignent la plus grande amitié, pour vous faire entrer dans leurs vues. Je vous blâmais d’abord, croyant que vous alliez vous rendre à leurs instances, et embrasser leur parti : convaincu, maintenant, que vous aimez mieux garder la paix avec moi, que de suivre leurs conseils, j’ai lieu de me réjouir, et je loue votre conduite à plusieurs égards, mais sur-tout, parce que vous prenez le parti le plus sûr, et que vous avez pour moi de l’amitié. J’espère que vous vous trouverez bien de persister dans cette disposition. Adieu.

Philippe, content d’avoir indisposé, l’une contre l’autre, les deux républiques, par l’entremise et les menées des traîtres, fier de nos décrets et de ses réponses, s’avance à la tête d’une armée, et s’empare d’Élatée. Il pensait que les Thébains et vous, quoi qu’il pût entreprendre, ne vous uniriez jamais contre lui. Vous savez tous l’alarme qui se répandit alors dans cette ville ; écoutez, néanmoins, quelques circonstances essentielles pour ma cause.

Il était déjà tard, les prytanes prenaient leur repas accoutumé [65] ; un courrier vient leur annoncer qu’Élatée est prise. Aussitôt, les uns se lèvent de table, courent à la place publique, en chassent les marchands, mettent le feu à leurs marchandises ; les autres envoient chercher les généraux, ordonnent au trompette de donner le signal : toute la ville était pleine de tumulte. Le lendemain, dès le point du jour, les prytanes convoquent les sénateurs dans le lieu de leur assemblée ; vous, Athéniens, vous vous rendez aussi dans le lieu de la vôtre ; et, avant que le sénat eût eu le tems de rien arrêter, tout le peuple avait déjà pris ses places. Après quoi, dès que les sénateurs parurent, que les prytanes eurent annoncé la nouvelle, présenté le courrier qui l’apportait, que celui-ci eut été entendu, le héraut s’avance, et commence à crier : Qui veut monter à la tribune ? Personne ne se présentait. Il recommence à plusieurs reprises. Personne ne se levait, quoique tous les généraux et tous les orateurs fussent présens, quoique la patrie demandât, à haute voix, un avis salutaire ; car c’est la patrie elle-même qui parle, lorsque le héraut se fait entendre au nom des lois. Cependant, si c’était à ceux qui voulaient le salut de la patrie à se présenter dans la circonstance, vous qui m’écoutez, et les autres Athéniens, vous levant aussitôt, vous seriez tous montés à la tribune, puisque, tous, vous vouliez également le salut de la république. Si c’était aux plus riches, les trois cents [66] plus riches auraient parlé. Si c’était aux citoyens riches en même tems que zélés, on aurait vu paraître ceux qui, depuis, ont secouru l’état de sommes d’argent considérables : ces libéralités annonçaient du zèle et des richesses. Mais, sans doute, cette conjoncture, cette journée ne demandait pas un citoyen qui fût riche seulement et zélé, mais qui eût suivi les affaires dès le principe ; qui, par de justes réflexions, eût pénétré les desseins du prince, et les motifs de sa conduite. Un citoyen, en effet, qui n’eût pas connu sa politique, qui ne l’eût pas étudiée depuis long-tems, malgré son zèle et ses richesses, n’eût pas été capable de discerner le bon parti, et de vous donner le meilleur conseil. Le citoyen que demandaient les circonstances, et qui parut alors, ce fut moi. Je montai à la tribune, je vous tins des discours que vous devez écouter de nouveau, pour deux raisons : premièrement, afin que vous sachiez que, seul des orateurs et des ministres, je ne quittai pas, dans ces tems orageux, le poste [67] où me demandait le bien de la patrie, mais que, dans ces conjonctures critiques, je la servis avec ardeur par mes décrets et par mes conseils. La seconde raison, c’est que le peu de tems que vous mettrez â m’entendre, vous rendra beaucoup plus éclairés, par la suite, sur vos vrais intérêts. Je dis donc :

« Ceux qui s’alarment si vivement, dans l’idée que les Thébains sont dévoués à Philippe, ignorent l’état présent des affaires ; moi, je ne doute pas que, s’il jouissait de cet avantage, nous n’apprissions qu’il est, non dans Élatée, mais sur nos frontières ; et je suis convaincu que ses démarches n’ont pour but aujourd’hui que de s’assurer des Thébains. En voici la preuve. Ce prince tient à ses ordres tous les citoyens de Thèbes qu’il a pu corrompre par son argent, ou séduire par son adresse ; mais il lui reste à gagner ceux qui se sont toujours opposés et qui s’opposent encore à ses entreprises. Quelles sont donc ses vues, et pour quelle raison a-t-il pris Élatée ? c’est afin qu’en approchant son armée victorieuse, la montrant de plus près et à ses partisans et à ses adversaires, il inspirât aux uns de la confiance et de la hardiesse, en même tems qu’il épouvanterait les autres, et les obligerait de céder par crainte ou par nécessité. Si donc, vous disais-je, paraissant trop sensibles à ce qui aurait pu nous déplaire autrefois dans la conduite des Thébains, nous nous défions de ce peuple et le regardons comme notre ennemi, sans compter que nous agirons au gré de Philippe, je crains que ceux qui lui ont été opposés jusqu’à présent. n’entrent enfin dans ses intérêts, et que par-là tous les Thébains, livrés de concert à ce prince, ne viennent avec lui tomber sur l’Attique. Mais si vous déférez à mes conseils, si, renonçant à de vaines disputes, vous examinez sérieusement ce que je vais dire, il vous semblera, je pense, que je ne dis rien qui ne soit à propos, et qui ne tende à délivrer la république du danger qui la menace. Quel est donc mon avis ? Il faudrait d’abord cesser de craindre pour vous, ne vous occuper que des Thébains qui sont plus exposés que vous ne l’êtes, et qui ont plus besoin d’être secourus ; il faudrait ensuite faire partir pour Éleusis votre infanterie et votre cavalerie, vous montrer sous les armes à toute la Grèce, afin que vos partisans à Thèbes puissent aussi eux-mêmes parler librement pour la bonne cause, lorsqu’ils verront que, si Philippe a dans Élatée une armée prête à secourir ceux qui lui vendent leur patrie, vous aussi, Athéniens, vous êtes prêts à secourir ceux qui veulent combattre pour la liberté, et que vous les secourrez en effet, si on les attaque. Je voudrais encore qu’on nommât dix députés, et qu’on leur permît de décider par eux-mêmes, avec les généraux, le jour qu’ils partiraient pour Thèbes, et celui où nos troupes sortiraient d’Athènes. Mais les députés une fois arrivés, que faire dans cette conjoncture délicate ? Donnez-moi, je vous prie, toute votre attention. Ne demandez rien aux Thébains, cela serait peu décent dans la circonstance ; mais engagez-vous à leur donner du secours, dès qu’ils en demanderont ; faites-leur entendre qu’ils sont dans un péril extrême, et que nous sommes mieux instruits qu’eux des desseins de Philippe. S’ils acceptent nos offres, s’ils écoutent nos conseils, nous aurons obtenu ce que nous voulions, et nous l’aurons obtenu sans avoir compromis l’honneur de la république ; si au contraire nos démarches sont inutiles, ils ne pourront s’en prendre qu’à eux des malheurs où ils seront tombés par leur faute, et nous n’aurons rien fait qui ne soit digne de nous. »

Après de tels discours, et d’autres semblables, je descendis de la tribune. Mon avis fut approuvé généralement, et ne fut contredit de personne. Je ne me contentai pas de le donner de vive voix, je le proposai par écrit ; je ne me bornai pas à proposer le décret, je me chargeai de l’ambassade ; chargé de l’ambassade, je déterminai les Thébains : en un mot, me livrant à toute cette affaire sans réserve et sans relâche, je n’épargnai ni mes soins ni mes peines dans les périls qui assiégeaient la république. Greffier, montrez-nous le décret qui fut porté alors.

Eh bien ! Eschine, quel rôle avons-nous joué, vous et moi, dans ce jour remarquable ? Prétendez-vous que j’ai joué celui d’un Batalus [68], surnom que vous me donnez dans vos plaisanteries et dans vos sarcasmes ; et vous celui d’un héros, non d’un héros obscur, mais de quelqu’un des plus connus sur la scène, Cresphonte, Créon, ou cet Œnomaüs dont vous estropiâtes le personnage dans Colytte, Moi donc alors le Batalus de Péanée, je fus pour la république un citoyen plus utile que vous, l’Œnomaüs de Cothoce. Vous, Eschine, vous n’étiez d’aucun secours pour la patrie ; et moi, Démosthène, je remplissais tous les devoirs d’un excellent patriote. Greffier, lisez le décret.

Décret de Démosthène.

Sous l’archonte Nausiclès, le seizième jour du mois d’Août, pendant la présidence de la tribu Aïantide, Démosthène, fils de Démosthène, de Péanée, a dit : Attendu que, par le passé, Philippe, roi de Macédoine, a violé manifestement le traité de paix conclu entre lui et le peuple d’Athènes, qu’il a méprisé les sermens et les droits regardés comme sacrés dans tonte la Grèce, qu’il a pris des villes qui ne lui appartenaient pas, qu’il en a même asservi qui nous appartenaient, n’ayant reçu de nous aucune offense ; que présentement encore, pour comble de violence et de cruauté, il s’empare des villes Grecques, met des garnisons dans les unes et abolit la forme de leur gouvernement, détruit les autres, réduit leurs habitans en servitude, et livre à des Barbares leurs demeures, leurs temples et leurs tombeaux, ne faisant rien en cela que de conforme à sa patrie et à son caractère, usant insolemment de sa fortune présente, oubliant qu’il a passé contre toute espérance d’un état de faiblesse à ce point de grandeur : tant que les Athéniens le voyaient s’emparer de villes Barbares de leur dépendance, ils étaient moins sensibles à des injustices qui les regardaient eux seuls ; mais aujourd’hui qu’ils le voient emporter de force des villes Grecques, les insulter ou les renverser, ils croiraient commettre un crime et dégénérer de la gloire de leurs ancêtres, s’ils laissaient un Macédonien asservir la Grèce. En conséquence, le sénat et le peuple d’Athènes, animés du courage de leurs ancêtres, qui ont mieux aimé défendre la liberté des Grecs que leur propre patrie, ont résolu, après avoir fait des prières et des sacrifices aux dieux et demi-dieux qui protègent l’Attique, de mettre en mer deux cents vaisseaux, d’ordonner à l’amiral de passer les Thermopyles, au général de l’armée et au commandant de la cavalerie de conduire leurs troupes à Éleusis. Ils ont résolu, en outre, d’envoyer des députés aux autres Grecs, mais avant tout aux Thébains, comme étant menacés de plus près par Philippe ; de les exhorter à combattre avec ardeur pour leur liberté et pour celle des autres Grecs, sans craindre les efforts de l’ennemi commun ; de les avertir, enfin, que le peuple d’Athènes, oubliant le passé, et ne songeant plus aux sujets de plainte qui ont pu aliéner les deux républiques, leur enverra des secours de troupes, d’argent, d’armes et de traits, persuadé qu’il est beau pour des Grecs de se disputer le commandement ; mais que souffrir qu’un Barbare les en dépouillât, et se soumettre volontairement à son joug, ce serait attenter eux-mêmes à leur propre gloire, et déroger à la vertu de leurs ancêtres. Les Athéniens, d’ailleurs, savent que les Thébains, comme eux Grecs d’origine, leur sont encore unis par les liens du sang [69]. De plus, ils se rappellent les services que notre ville a rendus â leurs ancêtres. En effet, lorsque les Héraclides furent dépouillés par les Péloponésiens du royaume de leurs pères, nos ancêtres les rétablirent, en réduisant par la force des armes les ennemis des descendans d’Hercule ; ils recueillirent Œdipe et les compagnons de son infortune ; sans parler de beaucoup d’autres actions célèbres qu’on pourrait citer encore, lesquelles attestent notre amitié pour les Thébains. Aussi le peuple d’Athènes n’abandonnera pas dans cette occasion leurs intérêts, ni ceux des autres Grecs ; il a résolu de former avec eux des alliances publiques et particulières, et de les sceller par des sermens réciproques.

Députés.

Démosthène, fils de Démosthène, de Péanée ; Hypéride, fils de Cléandre, de Sphette ; Muésithide, fils d’Antiphane, de Phréare ; Démocrate, fils de Sophile, de Phlyes ; Calleschre, fils de Diotime, de Cothoce.

Voilà, dans la réalité, quels furent le principe et le fondement de la réconciliation d’Athènes et de Thèbes, ces deux villes que nos traîtres avaient portées d’abord à la haine, aux inimitiés et à la défiance. Ce décret éloigna le péril qui enveloppait la république, et le dissipa comme un nuage. Un bon patriote devait donc, s’il trouvait un parti meilleur, en faire part alors à ses concitoyens, et non blâmer à présent celui qu’on a pris. Le ministre et le calomniateur, différens en tout le reste, diffèrent sur-tout en ce que l’un donne son avis avant les événemens, qu’il se livre à la discrétion de la fortune, des conjonctures, de ceux mêmes qu’il persuade, de quiconque veut le juger ; tandis que l’autre, qui a gardé le silence quand il fallait prendre la parole, se déchaîne après coup contre les événemens fâcheux. C’était donc alors, je le répète, pour un bon patriote et pour un homme équitable, l’unique tems de parler.

Pour moi, je porte la confiance jusqu’à dire que, si l’on peut montrer aujourd’hui qu’il y avait un parti meilleur, ou même un autre parti à prendre que celui que j’embrassai, je m’avoue coupable. Oui, si l’on découvre à présent quelque projet dont l’exécution alors eût été plus avantageuse, j’ai dû le connaître, j’en conviens ; mais s’il n’y en a pas à présent, s’il n’y en avait pas alors, si on ne peut en indiquer un seul, même à l’instant où je parle, que devait faire un ministre ? Ne devait-il point, parmi tous les projets réels et possibles, choisir le plus utile ? Et c’est ce que j’ai fait, Eschine, quand le héraut criait : Qui veut conseiller le peuple ? non, Qui veut censurer le passé et garantir l’avenir ? Tranquillement assis, dans ces conjonctures critiques, vous gardiez le silence ; moi, je montais à la tribune, et j’y parlais. Mais puisque vous ne l’avez point fait alors, dites-nous, du moins à présent, montrez-nous quel avis convenable j’ai manqué d’ouvrir, quelle occasion favorable j’ai manqué de saisir, à quelle alliance, à quelle démarche j’aurais dû plutôt déterminer les Athéniens ? On abandonne le passé, on n’en fait point un sujet de délibération ; l’avenir seul ou le présent réclame les conseils d’un ministre. Alors donc il y avait des périls qui menaçaient la patrie, d’autres qui la pressaient déjà ; examinez ma conduite au milieu de ces périls, sans accuser l’événement. La divinité décide du succès des entreprises, la conduite du ministre annonce son habileté. Ne me faites donc pas un crime de ce que Philippe a eu l’avantage de la victoire, d’une victoire qui dépendait de la fortune et non de l’orateur. Mais que je n’aie pas suivi toutes les lumières de la prudence humaine ; que je ne me sois pas conduit, dans ces tems difficiles, avec toute la droiture et la vigilance possibles, avec une activité même qui fût au-dessus de mes forces ; que je n’aie pas porté la république à des entreprises honorables, dignes d’elle, et nécessaires ; montrez-le moi, et ensuite venez m’accuser. S’il est survenu, Athéniens, une tempête violente, un coup de foudre supérieur à tous vos efforts et à ceux de tous les Grecs, que faire, je vous prie ? Faut-il m’imputer ce contretems ? Faudrait-il imputer le naufrage à un commandant de navire, qui, n’ayant rien négligé pour la sûreté de son vaisseau, ayant eu soin de le munir de toutes les choses nécessaires, le verrait assailli, fatigué, et même brisé par la tempête ? Je ne gouvernais pas le vaisseau, dirait-il ; et moi, je ne commandais pas l’armée, je n’étais pas le maître du sort : le sort est le maître de tout.

Raisonnez donc, Eschine, et ouvrez les yeux. Si le succès nous a été si contraire, quoique nous fussions unis aux Thébains, à quoi fallait-il nous attendre, s’ils n’eussent pas été nos amis. s’ils l’eussent été de Philippe, qui alors épuisait sa politique pour s’attacher ce peuple ! Si la défaite nous a jetés dans un tel péril et dans une telle consternation, quoique le combat [70] eût été donné à trois journées de l’Attique, que ne devions-nous pas craindre, si ce malheur fût arrivé sur notre territoire ? Pourrions-nous encore subsister, conférer, respirer ? Un jour eût suffi pour sauver l’état ; mais deux, mais trois, nous ont fourni bien des ressources. Sans ce délai… Mais, Athéniens, est-il besoin de vous dire les malheurs dont vous fûtes préservés par la protection des dieux, et par cette même alliance qu’on me reproche, et qui fut cependant le rempart d’Athènes ? C’est pour vous qui devez nous juger, c’est pour ceux qui sont hors de cette enceinte, et qui m’écoutent, que je suis entré dans ces détails ; car, pour confondre ce vil personnage, il suffirait de ce raisonnement clair et précis.

Si, lorsque nous délibérions sur les intérêts de la république, l’avenir, Eschine, caché pour tous les autres, se dévoilait à vous seul, vous deviez alors en révéler les secrets ; s’il se cachait pour vous-même, vous êtes comptable de la même ignorance que les autres. Pourquoi donc suis-je plutôt accusé par vous, que vous par moi ? Cependant je l’emporte d’autant plus sur vous, quant au point dont il est question (je ne parle pas encore des autres), que je me suis livré à l’intérêt commun, sans craindre ni considérer pour moi aucun danger. Vous, au contraire, vous ne donnâtes aucun avis plus utile ; autrement on n’eût pas suivi le mien : vous ne fûtes d’aucun secours à la patrie. Ce que pouvait faire le citoyen le plus inutile et le plus mal intentionné, vous le fîtes après l’événement ; et tandis qu’Aristrate à Naxe, Aristolaüs [71] à Thase, ennemis de la république, citaient ses amis devant les juges, Eschine, dans Athènes même, accusait Démosthène. Mais un homme qui tire sa gloire des malheurs de la Grèce, mérite d’être condamné, au lieu d’en accuser un autre ; un homme qui profite des mêmes circonstances que les ennemis de l’état, ne saurait être bien intentionné pour la patrie : vous le prouvez, Eschine, par votre vie privée, par votre vie publique, par vos discours, et même par votre silence. Traite-t-on une affaire intéressante pour l’état ? Eschine est muet : est-il arrivé un malheur imprévu ? Eschine parle. Ainsi, dans nos corps, les anciennes fractures et autres vices semblables se réveillent et s’annoncent par des douleurs, dès qu’il survient quelque maladie [72]. Mais, puisque l’accusateur insiste si fort sur l’événement, je vais avancer une espèce de paradoxe ; quelqu’étrange qu’il puisse paraître, je supplie ceux qui m’entendent, je les conjure, au nom des dieux, de l’écouter sans répugnance, et de l’examiner sans prévention.

Quand même l’avenir eût été connu de tous les Athéniens, que tous les Athéniens eussent prévu notre défaite, et que vous, Eschine, vous l’eussiez prédite, la publiant à grands cris, vous qui n’avez pas ouvert la bouche ; la république d’Athènes ne devait pas changer de conduite pour peu qu’elle eût égard à sa propre gloire, à celle de ses ancêtres, au jugement de la postérité. On pense, à présent, qu’elle a échoué dans une entreprise, comme il peut arriver à tous les hommes, si telle est la volonté des dieux ; mais, alors, on l’eût accusée d’avoir prétendu commander aux Grecs, et de les avoir tous livrés à Philippe, en se désistant de cette prétention. Si jamais elle eût cédé, sans combat, ces objets importans, pour lesquels nos ancêtres ont bravé tous les périls, qui n’eût pas eu le dernier mépris, pour vous, Eschine ? car, la république et moi nous serions à l’abri de tout reproche. De quel œil, grands dieux ! verrions-nous accourir ici tous les Grecs, si, les affaires étant réduites au point où elles sont, et Philippe nommé chef et arbitre de la Grèce, d’autres, sans nous, eussent pris les armes pour s’opposer à ce déshonneur ? et cela, tandis qu’Athènes, en aucun tems, ne préféra jamais une sûreté honteuse à des dangers honorables ! Qui des Grecs, qui des Barbares ignore que les Thébains, que les Lacédémoniens, qui avaient la puissance avant eux, que le roi de Perse, nous auraient laissé volontiers toutes nos possessions, nous auraient même accordé toutes nos demandes, si nous eussions voulu recevoir la loi, et permettre à un autre de commander aux Grecs ? Mais, sans doute, cette conduite n’était pas supportable pour des Athéniens ; elle n’était ni dans leurs mœurs, ni dans leur nature. Non, on n’a jamais pu persuader â la république d’Athènes de s’attacher à des peuples puissans, mais injustes, d’acheter son salut au prix de sa liberté : mais on l’a vue, dans tous les tems, combattre pour la prééminence, s’exposer pour l’honneur et pour la gloire. Et même. Athéniens, ces principes vous paraissent si beaux, si conformes à votre caractère, que vous vantez ceux de vos ancêtres qui les ont suivis, les comblant d’éloges qu’ils méritent, sans doute. Qui n’admirerait, en effet, le courage et la résolution de ces grands hommes qui, abandonnant leur pays et leur ville, sont montés sur leurs vaisseaux pour éviter de souscrire aux volontés d’un maître [75] ? Thémistocle qui leur donnait ce conseil, fut élu général ; Cyrsile, qui leur conseillait d’obéir, fut lapidé par vous ; et non-seulement lui, mais sa femme elle-même fut lapidée par les vôtres. Car, les Athéniens d’autrefois ne cherchaient pas un orateur, un général, qui leur procurât une heureuse servitude : ces fiers républicains auraient mieux aimé ne pas vivre, que de vivre esclaves. Chacun d’eux ne se croyait pas né seulement pour ses parens et pour ses proches, mais pour sa patrie, avant tout. Et pourquoi cela ? c’est qu’un citoyen qui se croit né seulement pour ses parens et pour ses proches, attend de la nature la mort qu’elle lui prépare ; celui, au contraire, qui se croit né sur-tout pour sa patrie, ira au-devant du trépas pour ne la point voir dans l’esclavage ; et il regarderait comme plus terribles que la mort, la honte et les insultes qu’il lui faudrait essuyer dans une ville asservie.

Si donc j’osais dire que c’est moi, Démosthène, qui vous inspirai des sentimens dignes de vos ancêtres, il n’y a personne qui ne fût en droit de me reprendre : mais je déclare que vos résolutions courageuses sont nées de votre propre fonds ; je montre que la république pensait avant moi, avec la même noblesse, en même tems que je soutiens avoir prêté mon ministère à tous ses efforts magnanimes ; et, l’accusateur, en m’imputant tout, en vous animant contre moi, comme si j’étais cause de vos périls et de vos alarmes, veut me frustrer d’une couronne pour le moment ; ce qui serait vous ravir les éloges de tous les siècles à venir. Oui, si, condamnant l’auteur du décret, vous improuvez mon administration, on dira que vous avez failli, et non pas que vous avez subi les rigueurs d’une injuste fortune. Mais non, Athéniens, non, vous n’avez point failli en vous exposant volontairement pour le salut et la liberté de tous les Grecs ! j’en jure, et par ceux de vos ancêtres qui ont combattu pour la Grèce à Marathon, et par ceux que la ville de Platée a vus rangés en bataille, et par ceux qui ont livré le combat naval, soit d’Artémise, soit de Salamine [74], généreux citoyens dont les corps reposent dans les tombeaux publics ! L’état les a honorés tous de la même sépulture, oui, Eschine, et non simplement ceux dont la fortune a secondé la valeur. Cette conduite était juste ; car tous avaient montré le même courage, quoiqu’ils eussent éprouvé chacun le sort que leur réservait la divinité.

Après cela, calomniateur odieux, vil et méprisable greffier, afin de m’enlever, avec la couronne, l’estime et la bienveillance des Athéniens, vous nous avez détaillé les belles actions, les combats et les trophées de nos ancêtres, comme si la cause avait besoin de ce détail. Pour moi, orateur de la république, qui voulais l’engager à combattre pour la prééminence, quels sentimens, indigne histrion, devais-je porter à la tribune ? ceux d’un homme qui lui conseillât des bassesses ! La mort eût été mon juste partage.

Enfin, Athéniens, on ne doit pas juger dans le même esprit les causes des particuliers et les causes publiques. Les affaires des particuliers se décident d’après les lois et les usages communs ; mais dans les grands intérêts de l’état, la gloire de nos ancêtres est l’unique loi qu’il faut consulter. Chacun des juges, s’il ne veut rien faire qu’elle n’avoue, ne doit monter au tribunal, pour juger une cause publique, qu’en se pénétrant de cette idée, qu’avec les ornemens de la magistrature, il va revêtir la dignité d’Athènes [76].

Cette digression, sur les exploits de vos ancêtres, m’a fait omettre quelques faits et quelques décrets : je reprends donc mon récit où je l’avais laissé.

Arrivé à Thèbes avec mes collègues d’ambassade, j’y trouvai les députés de Philippe, ceux des Thessaliens et des autres alliés : nos partisans étaient remplis de crainte, ceux du roi pleins de confiance. Pour preuve que ce n’est pas mon intérêt qui me fait parler de la sorte, greffier, lisez-nous la lettre que nous écrivîmes aussitôt de Thèbes. Eschine, cependant, portant la calomnie jusqu’à l’excès, fait honneur aux seules conjonctures de tout ce qui est arrivé d’heureux, tandis qu’il rejette sur moi et sur ma fortune tous les événemens contraires. À l’en croire, un orateur, un ministre, n’a contribué en rien à tout ce qui est l’ouvrage de la parole ou du conseil, et il a produit seul les mauvais succès du général et de son armée. Vit-on jamais un calomniateur plus méchant et plus barbare ? Lisez la lettre.

Lettre (elle manque) [76].

Les Thébains s’assemblèrent ; les députés de Macédoine furent d’abord entendus à raison de l’alliance. Ils s’avancent donc pour haranguer le peuple, n’épargnant ni les louanges à Philippe, ni les reproches aux Athéniens, et rappelant tout ce que vous fîtes jamais contre le vœu de Thèbes. Ils prétendaient, en somme, que pour payer les services qu’ils avaient reçus du prince, et venger les injures que vous leur aviez faites, ils n’avaient pas d’autre parti à prendre que de leur livrer le passage, ou de tomber avec eux sur l’Attique. Si on déférait à leurs conseils, disaient-ils, les troupeaux, les esclaves, toutes les richesses de l’Attique devaient passer dans la Béotie ; mais, si on vous écoutait, la Béotie devait être le théâtre de la guerre et la proie du soldat. Ils dirent encore beaucoup de choses qui tendaient toutes au même but. Je voudrais pour tout au monde pouvoir vous rapporter les discours que nous opposâmes aux leurs ; mais je crains qu’après l’événement, et dans la persuasion où vous êtes qu’un déluge de maux a inondé toute la Grèce, vous ne regardiez comme inutile et désagréable tout ce récit qui en retracerait la mémoire : écoutez, néanmoins, ce que nous persuadâmes aux Thébains ; leur réponse va vous en instruire. Greffier, lisez cette réponse.

On lit la réponse des Thébains.

Bientôt après, les Thébains vous appellent à leur secours ; vous partez, vous arrivez. Je supprime les faits intermédiaires. Ils vous reçurent avec tant d’affection que, tandis que leur infanterie et leur cavalerie campaient hors des murs, ils logèrent votre armée dans leur ville, dans leurs maisons, auprès de leurs femmes, de leurs enfans, de tout ce qu’ils avaient de plus précieux. Les Thébains, en ce jour, ont rendu, à la face de tout l’univers, un témoignage honorable à votre valeur, à votre justice et à votre sagesse. En préférant d’unir leurs armes aux vôtres, ils vous ont jugés plus vaillans et plus justes que Philippe ; et, en vous confiant sans crainte ce qui chez eux, comme chez tous les hommes, est gardé avec le plus de soin, leurs femmes et leurs enfans, ils ont déclaré qu’ils ne doutaient nullement de votre vertu. Vous ne tardâtes pas à leur apprendre qu’ils ne s’étaient point trompés sur votre compte. Pendant tout le tems où votre armée séjourna dans la ville, on ne se plaignit jamais, pas même injustement : tant vous montrâtes alors de modération. Dans les deux premiers combats, livrés [77] de concert avec eux, vous parûtes, je ne dis pas irrépréhensibles, mais admirables, par la discipline, le bon ordre et l’ardeur de vos troupes. Aussi, vous receviez des éloges dans les autres villes ; et, dans la vôtre, on faisait aux dieux des sacrifices solennels et des prières publiques. Lorsqu’Athènes était occupée de cette fête, qu’on ne voyait et n’entendait par-tout qu’acclamations de joie et transports d’allégresse, je demanderais volontiers à Eschine s’il sacrifiait alors, et s’il se réjouissait avec le peuple ; ou bien si, triste, abattu, gémissant sur la prospérité publique, il se tenait caché dans sa maison. S’il assistait, avec les autres, aux sacrifices, n’est-ce pas un crime, ou même une impiété, de vouloir que des juges liés envers les dieux par lu religion du serment, condamnent. comme malheureuse, une alliance qu’il célébrait, comme heureuse, à la face de ces mêmes dieux ? S’il s’éloignait de nos temples, ne mériterait-il point de périr mille fois, pour s’être affligé seul de ce qui était le sujet d’une joie universelle ? Greffier, lisez-nous les décrets concernant les sacrifices.

On lit les décrets.

Nous étions donc alors dans la joie et dans les sacrifices, et les Thébains étaient persuadés qu’ils nous devaient leur salut. Il est arrivé, en un mot, que vous, qui paraissiez avoir bientôt besoin de secours, grâce aux menées des traîtres, vous secourûtes les autres, grâce à mes conseils. Quel était alors le langage de Philippe, quelles étaient ses alarmes ? Vous l’allez apprendre par les lettres qu’il écrivit dans le Péloponèse. Greffier, prenez ces lettres, et faites-en lecture, afin que l’on sache ce qu’ont produit ma vigilance, mes courses, mes peines, et tous ces décrets contre lesquels Eschine s’élève si fort.

On a vu chez nous, Athéniens, avant moi, un grand nombre d’illustres orateurs : le fameux Callistrate [78], Aristophon, Céphale, Thrasybule, et mille autres ; mais aucun d’eux ne s’est livré, comme moi, à toutes les parties d’une affaire. Celui qui avait proposé le décret, n’allait pas en ambassade ; celui qui allait en ambassade, n’eût pas proposé le décret ; chacun d’eux cherchait à épargner ses peines, et, en cas de malheur, se ménageait une excuse. Quoi donc, dira quelqu’un, avez-vous, sur les autres, une telle supériorité de force et de courage, que seul vous ayez suffi à tout ? Je ne dis pas cela ; mais telle était à mes yeux la grandeur du péril qui menaçait la république, qu’il me semblait devoir exclure toute réflexion sur ma sûreté propre, et demander, pour le bien commun, qu’un seul homme se prêtât à tout, sans se refuser à rien. Je m’étais aussi persuadé, peut-être follement, mais enfin je m’étais persuadé que personne ne proposerait rien de mieux que ce que je proposais, ne ferait rien de mieux que ce que je faisais, et ne s’acquitterait de l’ambassade avec plus de zèle et d’intégrité : aussi je me trouvais par-tout. Greffier, lisez les lettres de Philippe.

On lit les lettres [79].

C’est ma politique, Eschine, qui réduisit Philippe à cette démarche ; c’est moi qui le fis descendre à cet humble langage, lui qui, tant de fois, écrivit contre nous en termes fiers et hautains. Pour récompense, on m’accorda une couronne. Vous qui étiez présent quand j’étais couronné, vous ne vous y opposâtes pas ; Diondas [80], qui attaqua les décrets, n’obtint pas la cinquième partie des suffrages. Greffier, lisez-nous ces décrets, qui ne furent ni condamnés par les juges, ni attaqués par Eschine.

On lit les décrets.

Ces décrets sont conçus dans les mêmes paroles, dans les mêmes syllabes dont s’était déjà servi Aristonique, et qui ont été depuis employées par Ctésiphon. Eschine, néanmoins, ne les a pas attaqués, ni secondé celui qui les attaquait. Cependant, supposé même que l’accusation actuelle eût quelque fondement, il eût été plus convenable alors de poursuivre Démomèle et Hypéride, auteurs des décrets dont je parle, qu’il ne l’est, aujourd’hui, de poursuivre Ctésiphon. Pourquoi ? C’est qu’à présent Ctésiphon peut s’appuyer de leur exemple, alléguer, pour sa défense, lés décisions antérieures des tribunaux, le silence d’Eschine, qui n’a pas attaqué les décrets qui ont précédé le sien, et dont le sien n’est que la copie, la disposition des lois, qui ne permettent pas de revenir sur des articles déjà décidés ; et mille autres raisons : alors, au contraire, on eût examiné la cause, sans aucun de ces préjugés. Mais aussi, l’accusateur ne pouvait alors, comme à présent, calomnier à son aise, s’étayer d’une multitude de vieilles chroniques et de décrets antiques, qu’on ne soupçonnait pas qu’il pût rappeler en ce jour ; il ne pouvait changer l’ordre des tems, supprimer les vrais motifs des actions, pour y en substituer de faux, avoir l’air, enfin, de dire quelque chose. Non, ces moyens, alors, n’étaient pas praticables. Mais à l’audience de juges qui auraient eu les affaires encore présentes et presque entre les mains, sous les yeux de la vérité même, qui n’aurait pas encore été éloignée, il eût été confondu sans peine. Il a donc évité de paraître, lorsqu’il était facile de le convaincre ; et ce n’est qu’aujourd’hui qu’il entre en lice, s’imaginant, à ce qu’il semble, que vous êtes venus pour regarder un combat d’orateurs, et non pour examiner la conduite d’un ministre ; pour juger les beautés d’un discours, et non pour peser les intérêts de l’état.

Subtil et adroit sophiste, il prétend que vous devez déposer les opinions fausses que vous apportez au tribunal à notre sujet, et vous rendre à l’évidence des preuves, comme vous vous rendez à l’évidence du calcul, lorsque, persuadés qu’un comptable est en reste, vous trouvez, par l’examen de ses comptes, qu’ils sont exacts, et qu’il n’est rien dû. Voyez, je vous prie, combien est ruineux tout ce qui n’a point la vérité pour fondement. Il avoue, par cette comparaison ingénieuse, que, du moins en ce jour, vous pensez qu’il parlait pour Philippe, et moi pour la patrie ; autrement, s’efforcerait-il de vous faire changer d’opinion sur le compte de nous deux ? Au reste. Athéniens, pour vous prouver l’injustice et l’inutilité de ses efforts, je n’emploierai ni chiffres, ni jetons (car ce n’est pas ainsi qu’on calcule les affaires) ; mais je résumerai les faits par une révision courte et simple ; et dans cette espèce de compte, vous serez à la fois mes témoins et mes juges.

C’est par ma politique, objet de ses accusations, que les Thébains se joignirent à nous pour arrêter Philippe, au lieu de tomber avec ce prince sur notre pays, comme on le craignait ; c’est par moi que la guerre s’arrêta à sept cents stades de la ville, sur les terres des Béotiens, au lieu de venir embraser l’Attique ; c’est par moi que l’Attique, du côté de la mer, fut en paix pendant toute la guerre, au lieu d’être infestée et pillée par les pirates de l’Eubée ; c’est par moi que Philippe eut deux ennemis sur les bras, les Byzantins et nous, au lieu d’envahir l’Hellespont, en prenant Byzance. Eh bien ! Eschine, la révision de ces faits vous paraît-elle semblable à un calcul d’arithmétique ? faut-il les rayer de nos annales, et non plutôt chercher à en perpétuer la mémoire ? Je n’ajoute pas que les autres peuples ont éprouvé la cruauté de Philippe, toujours terrible, quand une fois il a été le maître ; que vous. Athéniens, vous avez justement recueilli les fruits de cette douceur qu’il affectait à votre égard, et dont il couvrait ses desseins sur le reste de la Grèce [81]. Je ne dis rien de cela ; mais je ne crains point de dire qu’un homme qui voudrait juger avec équité la conduite d’un ministre, et non la censurer avec malignité, ne me ferait jamais les reproches que vous me faisiez tout-à-l’heure, ne s’amuserait jamais à forger des métaphores, à ridiculiser des expressions, à contrefaire des gestes (eh ! qu’importait au bonheur de la Grèce, que j’usasse de telle expression plutôt que de telle autre, que je portasse la main ici plutôt que là) ; mais en juge équitable, il discuterait le fond même des choses, il examinerait quelles étaient les forces et les ressources de la république lorsque j’entrai dans le gouvernement, celles que je lui procurai lorsque je fus à la tête des affaires, et tous les avantages des ennemis qu’elle avait à combattre : après quoi, s’il eût été manifeste que j’eusse ou diminué ou augmenté les forces de l’état, vous auriez pu, Eschine, ou dévoiler mes fautes, ou m’épargner vos calomnies. Vous avez évité cette discussion, je vais la faire moi-même ; voyez. Athéniens, si je dis vrai.

La république n’avait pour alliés que quelques insulaires, et les plus faibles, puisque Rhodes, Chio et Corcyre n’étaient point pour nous. Les subsides ne montaient qu’à quarante-cinq talens, qu’on avait même levés d’avance. Votre infanterie et votre cavalerie se réduisaient aux seuls habitans d’Athènes. Les traîtres, ce qui était le plus à désirer pour Philippe, et pour vous le plus à craindre, avaient aliéné vos voisins : les Thébains, les Mégariens et les Eubéens penchaient plus vers la haine que vers l’amitié. Tel était à-peu-près l’état de la république : qui pourrait dire le contraire ? Jetez maintenant un coup d’œil sur la puissance de Philippe, notre ennemi et notre rival. D’abord, ce qui est essentiel dans la guerre, il était lui-même généralissime de ses troupes ; ses soldats étaient aguerris, toujours sous les armes ; ses finances dans le meilleur état ; tout ce qu’il jugeait à propos, il le faisait à l’instant sans l’annoncer dans des décrets, sans délibérer en public, sans être cité en justice par la calomnie, ni accusé comme infracteur des lois, sans être obligé de rendre compte à personne ; par-tout souverain arbitre, chef et maître absolu. Pour résister à un tel prince (ceci mérite d’être examiné), qu’avais-je en ma disposition ? Rien. Le droit même de monter à la tribune, seul avantage que je pusse lui opposer, je le partageais avec ses fidèles pensionnaires ; et leurs avis pernicieux ne pouvaient l’emporter sur mes conseils, ce qui n’arrivait que trop souvent sous divers prétextes, que vos résolutions ne fussent au gré de l’ennemi.

Malgré d’aussi grands désavantages, je vous procurai l’alliance des peuples de l’Eubée, de l’Achaïe, de Corinthe, de Thèbes, de Mégares, de Leucade, de Corcyre ; ces alliances vous ont donné quinze mille hommes d’infanterie et deux mille de cavalerie, sans compter les troupes de la république. Quant aux subsides. je les fis monter le plus haut que je pus. Si, vous rejetant sur ce que devaient fournir pour leur part les Thébains, les Byzantins et les Eubéens, vous disputez, Eschine, sur l’égalité des répartitions, vous ignorez, sans doute, que, de trois cents vaisseaux que la Grèce avait équipés jadis pour sa défense, la république seule en fournit deux cents pour sa part [82]. Elle ne se crut pourtant pas lésée, elle n’accusa point les ministres qui lui avaient donné ce conseil, et ne leur témoigna nulle indignation (c’eût été pour elle un opprobre) ; mais elle rendit grâces aux dieux de ce que, dans le péril commun, et pour le salut de la Grèce, elle seule fournissait le double de tous les autres ensemble. Ajoutez que par vos plaintes, vous vous faites un faux mérite auprès des Athéniens : car, pourquoi ne dire qu’à présent, ce qu’il était à propos de faire ? pourquoi ne l’avoir pas alors proposé, vous qui étiez dans Athènes, qui vous trouviez aux assemblées ? Si toutefois nous pouvions agir autrement dans ces conjonctures critiques où nous étions forcés d’accepter non ce que nous aurions voulu, mais ce que nous présentait la fortune. Un autre était là pour marchander, pour enchérir, et recevoir les peuples que nous aurions rejetés. On attaque aujourd’hui ce que je fis alors ; mais. Athéniens, si par des discussions basses et minutieuses j’eusse obligé les républiques de nous abandonner et de s’attacher à Philippe, en sorte que ce prince se fût vu en même tems le maître de l’Eubée, de Thèbes et de Byzance ; que pensez-vous qu’auraient fait et dit ces hommes ennemis des dieux ? Ne m’auraient-ils pas accusé d’avoir rebuté, d’avoir livré à Philippe, des peuples qui sollicitaient notre alliance ? Philippe, auraient-ils dit, par le moyen des Byzantins, s’est soumis l’Hellespont, et dispose du transport des blés dans toute la Grèce ; par le moyen des Thébains, il a porté de nos frontières au sein de l’Attique une guerre cruelle ; la mer est devenue impraticable par les incursions des pirates de l’Eubée. Voilà ce qu’ils auraient dit sans doute ; et que n’auraient-ils pas dit encore ? Quel monstre, ô Athéniens ! quel monstre, qu’un envieux et un calomniateur, toujours prêt à mordre et à déchirer, quoi qu’on fasse et quoi qu’il arrive ! Tel est cet homme méprisable, qui ne fit jamais rien de louable ni d’honnête, renard masqué, singe tragique, Œnomaüs de village [85], orateur à contre-tems. En effet, Eschine, quel avantage retirons-nous de votre éloquence ? Vous venez à présent nous donner des avis sur le passé ; tel qu’un médecin qui, après n’avoir indiqué, dans ses visites, aucun remède propre à guérir ses malades, suivrait au tombeau l’un d’entre eux qui viendrait à mourir, et, accompagnant les funérailles, dirait : Si cet homme avait employé tel ou tel remède, il ne serait point mort. Et c’est aujourd’hui, orateur insensé, que vous venez nous donner des conseils !

Quant à notre défaite [84], dont vous triomphez, malheureux, lorsque vous devriez en gémir, vous trouverez, Athéniens, que je n’y contribuai nullement. Un raisonnement simple le démontre. Partout où je fus envoyé en ambassade, j’eus toujours l’avantage sur les députés de Philippe, en Thessalie, à Ambracie, dans l’Illyrie, dans la Thrace, à Byzance, dans mille autres endroits, et dernièrement à Thébes ; mais quand j’avais réussi à les vaincre par la force des raisons, le prince venait tout détruire par la force des armes. C’est-là pourquoi vous m’attaquez, Eschine. Vous ne rougissez pas de me traiter de lâche, et de vouloir que j’eusse triomphé seul des armées de Philippe, et cela par des discours. Car de quelle autre chose étais-je le maître ? je ne l’étais ni de la valeur ou de la fortune des combattans, ni des opérations du général, dont vous me demandez compte, tant la passion vous aveugle. Examinez avec telle rigueur qu’il vous plaira les objets qui dépendent d’un ministre, j’y consens. Et quels sont ces objets ? Un ministre doit observer les affaires dans leur principe, en prévoir les suites et les annoncer au peuple ; je l’ai fait. De plus, il doit d’un côté corriger, autant qu’il le peut, les lenteurs, les irrésolutions, les méprises, les contentions, vices inséparables des républiques, et comme inhérens à leur nature ; il doit, de l’autre, porter les citoyens à l’union et à la concorde, et leur inspirer du zèle pour le service de l’état ; je l’ai fait encore, et personne ne pourrait me reprocher d’avoir rien omis qui fût en ma puissance. Si donc on demande par quels moyens Philippe a exécuté le plus grand nombre de ses entreprises, chacun répondra que c’est par ses troupes, par ses largesses, et sur tout en corrompant ceux qui étaient à la tête des affaires. Je n’étais ni le maître, ni le chef des armées ; je ne suis donc pas responsable de leurs opérations. Mais j’ai vaincu Philippe, puisque je ne me suis point laissé gagner par son or. Car, si le traître qui se vend est vaincu par celui qui l’achète, celui qui résiste à la corruption est vainqueur de celui qui cherche à le corrompre. Ainsi, pour ma part, Athènes fut invincible.

Voilà les motifs, sans parler de mille autres, qui ont autorisé et qui justifient le décret de Ctésiphon. Ce que je vais dire à présent, est connu de tout le monde.

Aussitôt après le combat, au milieu des alarmes et des périls, lorsque personne n’aurait été surpris des emportements du peuple contre moi, le peuple instruit et témoin de mes travaux et de mes peines, adopta mes conseils pour le salut de la république. Tout ce qui avait rapport à la défense de la ville, distribution des sentinelles, réparation des fossés, contribution pour rétablir les murs, tout se faisait par mes décrets. On avait besoin d’un intendant des vivres, je fus choisi préférablement à tout autre. Ensuite, ces hommes, attentifs à me nuire, s’étant ligués pour me perdre, me traduisirent devant les tribunaux comme ayant enfreint les lois, comme ayant malversé dans l’administration des affaires et des deniers de l’état. Ils le firent d’abord, non par eux-mêmes, mais par des agens coupables, sous le nom desquels ils espéraient cacher leurs desseins. Dans les premiers tems, vous le savez, Athéniens, et vous ne l’avez pas oublié, on m’accusait presque tous les jours ; la folie de Sosiclès, la noirceur de Philocrate, la fureur de Diondas et de Mélane [85], furent mises en œuvre ; rien n’était épargné. Si, dans toutes ces occasions, mes ennemis n’eurent jamais l’avantage ; après les dieux, c’est à vous et aux autres citoyens que je le dois. Cette justice m’était due, et je l’attendais de juges équitables qui voulaient être fidèles à leur serment. Ainsi, dans les causes pour crimes d’état, me déclarer innocent, sans accorder aucun suffrage à mes accusateurs, c’était me déclarer un excellent ministre ; me renvoyer absous d’une accusation concernant les lois, c’était me rendre le témoignage que je ne disais et ne proposais rien que de conforme aux lois ; approuver mes comptes, c’était reconnaître mon intégrité irréprochable dans le maniement de vos finances. Après cela, en quels termes l’auteur du décret devait-il s’expliquer sur ma conduite ? Pouvait-il parler autrement que le peuple, autrement que des juges engagés par un serment, autrement que la vérité même qui s’exprimait par la voix publique ? Je le veux, dit Eschine ; mais il est glorieux de n’avoir jamais été accusé, ainsi que Céphale [86]. Oui, sans doute. du moins cela est heureux : est-ce une raison, cependant, pour blâmer un ministre souvent accusé, et jamais convaincu ? Mais, du moins, vis-à-vis de lui je peux m’attribuer le même honneur que Céphale, puisqu’il n’a ni commencé, ni poursuivi contre moi aucune accusation, et que par-là il a reconnu lui-même que je ne le cède en rien à Céphale.

La malignité et la basse jalousie éclatent dans plusieurs de ses discours, mais, sur-tout, dans ses déclamations sur la fortune [87]. En général, il faut manquer de délicatesse et avoir perdu le sens, pour reprocher à un autre la rigueur du destin qui le poursuit : car, si le mortel qui croit être le plus fortuné, ignore s’il le sera jusqu’au soir, doit-il vanter son propre bonheur, et reprocher au malheureux son infortune ? Eschine, sur cet article comme sur beaucoup d’autres, s’est exprimé avec la dernière arrogance. Qu’on voye et qu’on juge combien mes discours à ce sujet sont plus sensés et plus solides que les siens. Pour moi, j’estime la république heureuse : Jupiter et Apollon [88] nous l’ont assuré par leurs oracles ; je regarde, au contraire, comme triste et fâcheux le destin de tous les autres peuples. En effet, quel peuple dans la Grèce ou parmi les Barbares, n’a pas éprouvé une infinité de maux dans les circonstances présentes ? Mais avoir pris le parti le plus honorable, et n’être pas plus malheureux que les autres Grecs, qui pensaient trouver leur avantage à se séparer de nous, voilà ce que j’appelle le bonheur de la république : avoir échoué dans quelqu’une de nos entreprises, et n’avoir pas toujours réussi selon nos désirs, c’est le sort de tous les hommes, et la part qui nous revenait dans le malheur commun. Pour ce qui est de la fortune attachée à nos personnes, à la mienne ou à celle de tout autre, il me semble qu’on doit en juger par ce qui nous est personnel. C’est ainsi, Athéniens, qu’il faut raisonner, et je crois que vous le pensez de même. Au lieu qu’Eschine prétend que la destinée d’un particulier commande à la destinée de la république, c’est-à-dire, une destinée faible et obscure à une haute et glorieuse destinée. Eh quoi ! cela se peut-il ? Si vous voulez absolument, Eschine, examiner ma fortune, mettez-la en parallèle avec la vôtre, et si vous trouvez la vôtre fort inférieure, ne décriez plus la mienne ; remontez donc à la source et comparez. Au nom de Jupiter et des autres dieux, qu’on ne m’accuse pas de folie. C’est manquer de sens, je l’avoue, que de reprocher à un autre sa pauvreté, et de se glorifier d’avoir été nourri dans l’abondance. Si, forcé par les invectives et les calomnies de ce méchant, je me jette dans de pareils détails, j’userai du moins dans mes discours de toute la modération dont je serai capable, et que le sujet pourra permettre.

Dès l’enfance j’eus l’avantage, Eschine, de fréquenter les écoles les plus honnêtes, et de jouir d’une assez grande aisance pour n’être réduit par le besoin à rien faire de bas. Au sortir de cet âge, j’agis conformément à l’éducation que j’avais reçue ; je donnai des jeux au peuple ; j’équipai des galères, je fournis aux contributions, j’exerçai en tout tems ma libéralité, soit en particulier, soit en public ; je me rendis utile à l’état et à mes amis. Lorsque je fus entré dans le gouvernement, je me conduisis si bien, que je fus plusieurs fois couronné par mes compatriotes et par les autres Grecs, et que mes ennemis eux-mêmes n’osèrent censurer mon administration. Telle a été ma fortune jusqu’à ce jour. Je pourrais ajouter encore plusieurs traits que je supprime, dans la crainte de choquer ceux qui m’écoutent.

Pour vous, homme illustre, qui méprisez les autres, comparez votre fortune avec la mienne. Né dans la misère et dans la bassesse, vous passâtes voire enfance près de votre père qui tenait école. Préparer l’encre, nettoyer les bancs, balayer la classe [89], telle était votre occupation ; occupation d’un esclave et non d’un enfant libre. Parvenu à l’adolescence, vous aidiez votre mère dans ses opérations mystiques, et lui lisiez ses formules lorsqu’elle initiait. Pendant la nuit, vous couvriez les candidats d’une peau de faon, vous leur versiez du vin, vous les arrosiez d’eau lustrale, les frottiez de son et d’argile ; et, les faisant lever aussitôt après l’expiation, vous leur ordonniez de prononcer ces mots : J’ai fui le mal et j’ai trouvé le bien. Vous vous vantiez de crier mieux que personne ; et je n’ai pas de peine à le croire : vous déclamez aujourd’hui d’un ton trop éclatant pour n’avoir pas crié alors d’une manière remarquable. Pendant le jour vous conduisiez en triomphe les troupes des nouveaux initiés, qui marchaient dans les rues couronnés de fenouil et de peuplier. Vous pressiez des serpens [90] dans vos mains, les élevant sur vôtre tête, criant à haute voix, Évoë, saboë, et dansant à l’air de ces paroles, Hyès attès, attès hyès. Honoré par les vieilles femmes des noms de chef, de conducteur, de porte-van, de porte-lierre, et autres semblables, vous en receviez des tourtes et des gâteaux, digne fruit de vos peines. Qui n’admirerait après cela son bonheur ? qui n’envierait sa fortune ? Quand vous fûtes inscrit, n’importe comment, je passe sur l’article, enfin, quand vous fûtes inscrit dans une tribu [91], vous choisîtes aussitôt l’honnête emploi de greffier et d’huissier, sous des magistrats subalternes. Dégoûté de cette profession brillante où vous avez commis vous-même les malversations que vous reprochez aux autres, la suite de votre vie ne dépara point de si beaux commencemens : vous vous engageâtes, pour jouer les troisièmes rôles, dans la troupe de Simylus et de Socrate, ces fameux histrions, surnommés les Pathétiques. Dans vos courses, vous vous amusiez à cueillir sur le terrain d’autrui des figues, des raisins, des olives, comme si vous eussiez acheté la récolte. Aussi reçûtes-vous alors plus de coups que dans toutes ces représentations où vous risquiez pour vos jours. Car, les spectateurs vous avaient déclaré une guerre irréconciliable ; et, comme ils ont payé vos talens de plus d’une blessure, vous êtes fondé à traiter de lâches ceux qui ne connaissent pas ces périls. Sans m’arrêter aux vices qu’on peut attribuer à l’indigence, je viens à ceux qui naissent de votre fonds. Dans les affaires politiques (car vous voulûtes aussi vous en mêler), on vous vit, par une suite de vos engagemens, vous affliger des succès de votre patrie, trembler, frémir, redoutant le supplice pour les crimes que vous aviez à vous reprocher, et ne montrant de l’assurance, que quand vos compatriotes étaient malheureux. Mais un homme qui se félicite de la mort de plusieurs milliers de citoyens, que ne doit-il pas avoir à craindre de ceux qui leur survivent ?

J’aurais encore à dire de lui mille choses que je supprime, persuadé que je ne dois pas dévoiler au hasard toutes ses turpitudes, mais seulement colles dont je puis parler sans rougir. Faites donc, Eschine, sans aigreur et sans amertume, le parallèle de votre fortune et de la mienne, et demandez, à ceux qui nous environnent, laquelle des deux ils voudraient choisir.

Vous étiez valet d’école, moi, j’étais écolier ; vous serviez dans les initiations, j’étais initié : vous dansiez dans les jeux, j’y présidais : vous étiez greffier, moi magistrat : vous étiez acteur des troisièmes rôles, moi spectateur ; vous vous laissiez tomber sur le théâtre [92], je sifflais : dans le ministère, vous agissiez pour nos ennemis, moi pour la patrie : et, pour finir le parallèle, aujourd’hui même où il est question pour moi d’une couronne, on rend justice à mon innocence ; vous, au contraire, vous êtes reconnu pour un calomniateur, et il s’agit de décider si, dans ce jugement, on vous imposera silence pour toujours, en ne vous accordant point la cinquième partie des suffrages. Vous le voyez, Eschine, la fortune brillante qui vous a constamment suivi, vous donne le droit de mépriser la mienne. Je vais vous lire, Athéniens, les témoignages qui attestent les charges publiques que j’ai remplies : vous, Eschine, lisez les vers que vous débitiez si mal ; ceux-ci, par exemple, [95]


Je quitte le séjour du ténébreux Averne


et ces autres,

Sachez que, malgré moi, j’annonce des désastres….


Et… Que les dieux, et tous ces hommes qui m’écoutent, te perdent comme tu le mérites, citoyen pervers, traître à la patrie, vil acteur des troisièmes rôles. Lisez, greffier, les témoignages en ma faveur, que j’ai annoncés.

On lit les témoignages qui attestent les charges publiques que Démosthène a remplies.

Dans mes fonctions publiques, voilà comme je me suis comporté. Dans le reste de ma vie, si vous n’êtes pas tous convaincus que j’ai été doux, humain, toujours prêt à secourir nos citoyens indigens, je me tais, et ne me permets de citer ni les prisonniers que j’ai rachetés, ni les filles sans parens et sans fortune que j’ai mariées, ni telle autre action dont je pourrais tirer gloire. Car, en fait de service, tel est mon sentiment : c’est à celui qui l’a reçu de le publier, à celui qui l’a rendu de le taire, si l’un veut être généreux, et si l’autre craint d’être ingrat. Qui rappelle un bienfait, a l’air de le reprocher. Je ne ferai rien de semblable ; rien ne me fera descendre à de pareils détails. Quoi qu’on pense de moi à cet égard, je suis content.

J’abandonne les objets particuliers pour revenir aux objets publics ; je veux encore en dire quelques mots. Si, dans tout l’univers, Eschine, vous pouvez nommer un seul mortel, Grec ou Barbare, qui n’ait ressenti les effets de la puissance de Philippe et d’Alexandre, à la bonne heure, je conviens avec vous que mon sort, ou, si vous le voulez, mon mauvais destin, a causé toutes les révolutions présentes. Mais si tant d’hommes, qui ne m’ont ni vu ni entendu, je ne dis pas des particuliers, mais dos villes et des nations entières, ont essuyé mille disgrâces, n’est-il pas plus juste et plus raisonnable de rejeter les maux qui accablent tous les peuples, sur la rigueur du sort qui les poursuit tous, et sur un enchaînement de circonstances malheureuses ? Vous donc, Eschine, vous supprimez les vraies causes de ces maux ; et, parce que j’avais quelque part au gouvernement dans Athènes, vous me les imputez à moi seul, sachant bien qu’au moins une partie de l’imputation retombe sur tous les orateurs, et principalement sur vous. En effet, si j’eusse décidé en souverain, et par moi-même, les affaires publiques, vous auriez raison, vous et les autres, de vous élever aujourd’hui contre moi ; mais si vous étiez présent à toutes les assemblées ; si l’on délibérait en commun sur les intérêts de l’état ; si tout le peuple trouvait bons mes avis, et vous sur-tout, Eschine, (car. sans doute, ce n’était point par affection que vous me cédiez les espérances, la gloire et les honneurs qui étaient le prix de mes conseils, mais par conviction, mais par impossibilité d’en donner de meilleurs) ; n’est-ce pas le comble de l’injustice de condamner à présent ce que je disais alors. si vous n’aviez rien de mieux à dire ?

Voici des règles que je crois invariables et généralement approuvées. Un citoyen a-t-il prévariqué ? il doit encourir l’indignation et subir la peine : A-t-il simplement failli ? on doit l’excuser plutôt que le punir : n’a-t-il commis aucun délit, ni fait aucune faute, mais, se livrant à ce que tout le monde jugeait nécessaire, a-t-il, avec tout le monde, manqué de réussir ? loin d’aggraver sa douleur par des reproches et des injures, on doit la partager. Ces règles ne sont point seulement fondées sur les lois ; elles sont établies par la nature même, et gravées de sa main dans le cœur de tous les hommes. Eschine donc l’emporte tellement sur tous en méchanceté et en cruauté, qu’il m’impute, comme des crimes, les événemens que lui-même représentait comme des coups de la fortune.

D’ailleurs, comme si tous ses discours ne respiraient que candeur et zèle pour la patrie, il vous avertit de vous défier de moi ; et, me donnant les noms d’imposteur, de fourbe, de sophiste, et autres semblables, il vous exhorte à prendre garde que je ne vous trompe et ne vous séduise : comme s’il suffisait de faire les premiers des reproches qui nous conviennent, pour que ces reproches soient fondés, et pour que ceux qui les entendent, n’examinent point d’où ils sont partis. Pour moi, je sais qu’Eschine vous est connu, et que vous le jugez plus digne qu’un autre des noms odieux qu’il me donne. Je sais aussi que mon éloquence (je passe le mot, quoique je n’ignore pas que notre réputation dépend, en grande partie, de la disposition de ceux qui nous écoutent, et qu’un orateur est considéré, selon que vous l’accueillez favorablement, et que vous l’honorez de votre bienveillance) ; mais enfin, si j’ai quelque talent, on verra que je l’ai toujours exercé pour vous dans les affaires publiques, et jamais contre vous, même dans les causes particulières. Pour Eschine, toujours prêt à parler en faveur de vos ennemis, et contre tout citoyen avec lequel il a eu quelque démêlé, ou qui a eu le malheur de lui déplaire, il n’emploie son éloquence ni pour la justice, ni pour le bien général. Cependant un citoyen vertueux n’excite pas des hommes, qui viennent juger des causes importantes, à servir sa colère, sa haine, ses passions ; il ne monte jamais à la tribune conduit par de tels motifs ; mais, travaillant sur lui-même, il réprime les mouvemens de son cœur, et les modère du moins, s’il ne peut les étouffer. Dans quelles occasions un orateur-ministre doit-il donc se piquer de force et de véhémence ? C’est lorsque la patrie est exposée à de grands périls, ou que le peuple a de grands intérêts à discuter avec les ennemis. Voilà les occasions ; et c’est alors que le bon patriote signale son zèle. Mais, sans avoir jamais poursuivi aucun crime dans ma vie publique, j’ajouterai, ni dans ma vie privée, soit au nom de l’état, soit en mon nom propre, m’accuser aujourd’hui sur la proclamation d’une couronne, s’épuiser à ce sujet en longs discours, c’est annoncer la haine, la jalousie, la bassesse, tout ce qu’il y a de plus odieux ; tomber enfin sur Ctésiphon, sans m’avoir jamais attaqué directement, c’est le dernier excès de la malice.

Vos déclamations, Eschine, me feraient croire que vous avez entrepris cette cause, non pour demander justice de quelques délits, mais pour faire parade d’une belle voix. Ce ne sont néanmoins ni les agrémens du discours, ni la beauté de la voix, qu’on estime dans un orateur ; mais cette conformité de vues et de sentimens avec la république, qui lui fait aimer et détester ceux qu’elle aime et ceux qu’elle déteste. L’orateur animé de cet esprit, rapporte toutes ses paroles à son amour pour elle ; celui, au contraire, qui flatte ses ennemis jurés, ne tient pas aux mêmes espérances, et par conséquent n’attend pas son salut du même endroit que le peuple. Mais, sans doute, ce ne fut jamais là mon système, je ne séparai jamais mes intérêts de ceux de l’état, et je n’ai rien fait à part. Ni moi non plus, direz-vous. Le pouvez-vous dire ? vous, Eschine, qui, aussitôt après le combat, partîtes en ambassade vers Philippe, l’auteur de toutes nos disgrâces [94], quoique jusqu’alors vous eussiez toujours refusé cette commission, comme personne ne l’ignore. Mais, je vous le demande, quel est le citoyen qui trompe la république ? N’est-ce pas celui qui parle autrement qu’il ne pense ? Quel est le citoyen à qui s’adressent les malédictions prononcées par le héraut dans chaque assemblée [96] ? N’est-ce pas à un tel homme ? Quoi de plus criminel, en effet, dans un orateur, que de parler contre ses propres sentimens ! Telle est toutefois la conduite que vous avez tenue.

Après cela, vous parlez encore, et vous regardez en face vos compatriotes ! Croyez-vous donc qu’ils ne sachent pas qui vous êtes ? ou que le sommeil et l’oubli se soient emparés d’eux, au point qu’ils ne se souviennent pas des discours que vous leur débitiez dans cette tribune, protestant, avec serment et imprécation sur vous-même, qu’il n’y avait aucune liaison entre vous et Philippe ; que la haine seule, et non la vérité, me portait à vous faire ce reproche ? Cependant, à la première nouvelle de la défaite, oubliant toutes vos protestations et levant le masque, vous vous disiez l’hôte et l’ami de ce prince, noms dont vous décoriez vos criminels trafics. En effet, à quel titre réel ou légitime, Eschine, fils de Glaucothée la musicienne, aurait-il été l’hôte, l’ami, ou simplement connu de Philippe, roi de Macédoine ? Pour moi, je ne le vois pas ; mais je vois que vous vous êtes vendu à ce monarque, pour trahir vos concitoyens. Convaincu de trahison, et dans l’esprit de tout le monde, et par le témoignage de votre conduite, vous m’accablez d’injures, vous me reprochez des malheurs dont il faudrait m’accuser moins que tout autre.

C’est d’après mes conseils, Eschine, que la république résolut et qu’elle exécuta de grandes choses : voici la preuve qu’elle ne l’avait pas oublié. Lorsque, immédiatement après notre infortune, il fallut choisir un orateur pour l’éloge funèbre [96], le choix du peuple ne tomba, ni sur vous, qu’on avait proposé, vous qu’un si bel organe avait rendu célèbre ; ce ne fut pas non plus sur Démade, qui venait de conclure la paix, ni sur Hégémon, ni sur beaucoup d’autres ; ce fut sur moi seul qu’il jeta les yeux. Vous m’attaquâtes alors, Pythoclès et vous ; et avec quelle fureur, avec quelle impudence, juste ciel ! vous produisiez, de concert, les griefs et les invectives que vous renouvelez en ce jour ; mais le peuple n’en fut que plus ardent à confirmer son choix. Quoique vous n’en puissiez ignorer le motif, je vais cependant vous le dire. Les Athéniens connaissaient, d’une part, mon zèle et mon intégrité, de l’autre, vos iniquités et vos perfidies. Ces liaisons avec Philippe, que vous désavouâtes toujours dans les prospérités de la patrie, vous en conveniez dans ses disgrâces. Ils pensaient donc que des hommes à qui les calamités publiques n’étaient qu’une occasion de découvrir le fond de leur âme, ennemis secrets depuis long-tems, n’avaient attendu que le moment pour se déclarer. Ils ne croyaient pas qu’on dût confier l’éloge de nos illustres morts à celui qui avait logé sous le même toit, et participé aux mêmes sacrifices que ceux contre qui ils avaient mesuré leurs armes ; qu’on dût honorer, dans Athènes, des hommes qui, en Macédoine, avaient célébré la désolation de la Grèce, dans la joie et les festins, à la table des meurtriers de leurs compatriotes. Ils ne voulaient pas qu’on déplorât le sort de nos héros avec des larmes feintes, ni qu’on jouât la douleur, mais qu’on la ressentît réellement. Cette douleur sincère, ils la trouvaient dans leur cœur, dans le mien, non dans le vôtre ; c’est pour cela qu’ils vous ont rejeté, et qu’ils m’ont choisi. Les pères et les frères de nos guerriers malheureux, chargés du soin des obsèques, me rendirent la même justice. Il était d’usage que le banquet funèbre se fît chez le plus proche parent des morts ; ils le firent chez moi, et j’ose dire qu’ils me devaient cette déférence ; car si, par le sang, ils étaient plus unis à chacun d’eux en particulier, je l’étais, plus que personne, â tous en général par le sentiment. Oui, sans doute, le plus intéressé à leur salut et à leurs succès devait, dans l’affliction commune, sentir, plus vivement qu’aucun autre, une perte si digne de nos regrets et de nos larmes.

Greffier, lisez-nous l’inscription même dont le peuple voulut honorer leur mémoire ; Eschine s’y reconnaîtra pour un insigne calomniateur, pour un personnage odieux.

Inscription.
Ceux qu’enclôt cette tombe, armés pour la patrie,
À l’intérêt commun ont immolé leur vie.
Contre un injuste effort leur vaillante fierté
Combattit pour les Grecs et pour la liberté,
Pour les sauver du joug d’un honteux esclavage :
La fortune jalouse a trompé leur courage.
Ils n’ont point réussi dans leurs nobles travaux ;
Jupiter l’a voulu : mais en dignes héros
Ces mortels ont péri pour la cause publique.
Il n’est donné qu’aux dieux, ce privilège unique
De ne faillir jamais, de réussir toujours.
De la fatalité qui peut vaincre le cours ?

Entendez-vous, Eschine, ce que dit l’inscription ?

Il n’est donné qu’aux dieux ce privilège unique
De ne faillir jamais, de réussir toujours.

Ce n’est pas du ministre, mais des dieux qu’elle fait dépendre le succès. Pourquoi donc, calomniateur infâme, pourquoi, au sujet de nos revers, m’accabler d’invectives, et me charger d’imprécations dont le ciel devrait tourner l’effet sur vous et sur vos pareils ?

Ce qui m’a le plus révolté. Athéniens, dans le cours de ses calomnies et de ses invectives, c’est qu’en insistant sur nos malheurs, il en a parlé sans éprouver ni témoigner la tristesse d’un citoyen zélé et vertueux. Avec cet air et ce ton satisfait, avec ces éclats d’une voix sonore, il croyait m’accuser, sans doute, et il ne faisait que prouver, contre lui-même, qu’il n’était pas aussi touché que nous de nos infortunes. Toutefois, un citoyen qui aime les lois et le gouvernement de son pays, autant qu’Eschine s’en pique, s’il ne peut rien davantage, doit du moins s’affliger et se réjouir avec le peuple, et non embrasser, par système, le parti de nos ennemis, comme a fait l’accusateur, en m’imputant le désastre de la nation, et les disgrâces d’Athènes. Cependant, Athéniens, ce ne sont ni mes discours ni mes conseils qui vous ont déterminés, pour la première fois, à secourir les Grecs ; et si vous m’accordiez ce point unique, que c’est Démosthène qui vous fit résister si long-tems à une puissance qui s’élevait contre la Grèce, ce serait m’accorder le plus grand honneur que personne ait jamais obtenu. Mais je suis bien éloigné de vous faire cette injure ; vous ne le souffririez pas, et, pour peu que mon adversaire eût de raison, il ne viendrait point, par haine contre moi, ternir l’éclat de vos actions les plus glorieuses.

Mais, pourquoi m’arrêter à ces plaintes, lorsque j’ai à réfuter des calomnies beaucoup plus atroces ? Quand on m’accuse, grands dieux ! d’avoir été dévoué à Philippe, que n’est-on pas capable de dire ? Cependant, j’en atteste le ciel et la terre, si, mettant à part toute imputation fausse et injurieuse, il fallait examiner, dans la plus exacte vérité, à qui l’on pourrait justement attribuer les révolutions de nos jours, on verrait que c’est aux pareils d’Eschine, dans chaque ville, et non à ceux qui me ressemblent. Lorsque la puissance de Philippe était encore faible et ses ressources bornées, lorsque nous ne cessions d’avertir et d’exhorter les peuples, et que nous leur donnions les meilleurs conseils, on a vu ces perfides vendre, à vil prix, les grands intérêts de la Grèce, tromper à l’envi et séduire leurs compatriotes, jusqu’à ce qu’ils les eussent réduits en servitude. Ainsi, Daochus, Cinéas, Thrasydée [97] ont asservi les Thessaliens ; Cercidas, Hiéronyme, Eucalpidas, les Arcadiens ; Myrtès, Téladame, Mnasée, les Argiens ; Euxithée, Cléotime, Aristechme, les Éléens ; Néon et Thrasyloque, dignes fils de l’odieux Philiade, les Messéniens ; Aristrate, Épicharès, les Sicyoniens ; Dinarque, Démarate, les Corinthiens ; Ptéodore, Élixe, Périlaüs, les Mégariens ; Tiinolaüs, Théogiton, Anemœtas, les Thébains ; Hipparque, Clitarque, Sosistrate, les Eubéens : le jour ne me suffirait pas pour nommer tous les traîtres. Ce sont ces hommes qui, chacun dans leurs villes, suivaient les mêmes principes que ceux-ci dans Athènes : âmes de boue, détestables flatteurs, redoutables fléaux qui, après avoir mutilé et défiguré leurs patries, assis à la table de Philippe, et la coupe à la main, lui vendaient la liberté publique [98], qui, plaçant le bonheur dans les excès et les infamies de la débauche, ne comptaient pour rien l’indépendance, et la douceur de n’avoir pas un maître, avantage que nos pères regardèrent toujours comme la règle et le dernier terme de la félicité.

Au milieu de cette conspiration générale, de cette lâcheté, ou plutôt, s’il faut le dire, de cette perfidie universelle qui a trahi la liberté commune, si le monde entier a rendu justice à l’innocence d’Athènes, comme Athènes me la rend, c’est l’ouvrage de mon administration. Et vous me demandez, Eschine, à quel titre je prétends mériter une couronne ; je vais vous le dire : c’est que chez tous les Grecs, tous les ministres, en commençant par vous, s’étant laissés corrompre, d’abord, par Philippe, ensuite par Alexandre, je ne cédai, moi, ni à la douceur des paroles, ni à la grandeur des promesses, ni aux occasions, ni à l’espérance, ni à la crainte, ni à la faveur, et que rien ne put m’engager à trahir ce que je regardai toujours comme les droits et les intérêts de ma patrie ; c’est que tous les conseils que je donnai, je ne les donnai jamais comme vous, en vil mercenaire qui, ainsi que la balance, penche du côté qu’il reçoit le plus, mais que je montrai par tout une âme droite et incorruptible, et qu’ayant été, plus que personne, à la tête des plus grandes affaires, je me conduisis, dans toutes, avec une droiture sans exemple et une fidélité à toute épreuve. Voilà pourquoi je prétends mériter une couronne.

Quant à ces réparations de fossés et de murs, objets de vos railleries, je les crois dignes de reconnaissance et d’éloges : et pourquoi non ? Mais je regarde comme bien inférieure aux autres cette partie de mon ministère. Non, ce n’est point avec des briques, ni avec des pierres, que j’ai fortifié Athènes ; ce n’est point de cela que je m’applaudis davantage. Examinez vous-même, avec des yeux d’équité, les fortifications dont je l’ai revêtue. Armes, navires, ports, villes, forteresses, chevaux, soldats levés pour la défense commune ; voilà ce que vous trouverez, Eschine ; voilà les remparts dont j’ai couvert et muni l’Attique, autant que le pouvait la prudence humaine ; remparts qui embrassaient toute la contrée, et non simplement le port et la ville. Enfin, ce n’est pas de moi que triomphèrent la politique et les armes de Philippe, il s’en faut beaucoup ; c’est des généraux et des troupes confédérées que triompha sa fortune. En voici les preuves qui sont évidentes ; jugez-les, Athéniens.

Que devait faire un citoyen zélé, un ministre qui travaillait pour sa patrie avec toute la prudence, toute l’ardeur, toute la droiture dont il était capable ? Ne devait-il pas couvrir l’Attique du côté de la mer, par l’Eubée ; du côté du continent, par la Béotie ; du côté du Péloponèse, par le pays limitrophe ? Ne devait-il pas nous ménager un passage libre et sûr pour le transport de nos grains ? d’une part, nous assurer ce que nous possédions, la Proconèse, la Quersonèse, Ténédos, y faire marcher des secours, parler en conséquence, et proposer des décrets ; de l’autre, engager dans notre parti et dans notre amitié Byzance, Périnthe, Abydos ; ôter à l’ennemi ses principales forces, et suppléer celles qui nous manquaient ? Et c’est ce que vous fîtes, Athéniens, en vertu de mes décrets et de mes démarches. Qu’on examine ma conduite sans passion, on verra que je concertai tout avec sagesse, que j’exécutai tout avec droiture ; que je ne manquai aucune occasion, ni par ignorance, ni par infidélité ; que je n’omis rien, en un mot, qui fût au pouvoir et à la portée d’un seul homme. Si la rigueur du sort, ou quelque divinité contraire, ou l’incapacité des généraux, ou la perversité des traîtres, ou toutes ces causes réunies, ont ébranlé et renversé la constitution de la Grèce, où donc est la faute de Démosthène ? Ah ! s’il se fût trouvé dans chaque ville un seul citoyen tel que j’étais ici dans mon poste ; que dis-je ? si un seul homme en Thessalie, si un seul en Arcadie eût pensé comme moi, aucun des Grecs, ni en-deçà ni au-delà des Thermopyles, ne gémirait à présent dans l’oppression ; mais, gouvernés par leurs propres lois, et jouissant tous d’une heureuse indépendance, ils vivraient dans leur patrie sans péril et sans crainte, redevables de leur bonheur à vous et aux autres Athéniens, grâce à mes conseils.

Pour vous convaincre, Eschine, que je ne dis rien de trop, et que même je ne dis pas tout, de peur d’irriter l’envie, greffier, prouvez vous-même ce que j’avance, et lisez l’énumération des secours que mes décrets ont procurés à la république.

Le greffier lit.

Voilà, Eschine, voilà ce que doit faire un bon citoyen. Si le succès eût suivi, Ciel et Terre, je vous en atteste ! nous serions maintenant au faîte de la grandeur, et à juste titre : mais, si le succès nous a manqué, nous avons du moins cet avantage, que notre réputation est intègre, notre conduite irréprochable, et qu’on impute tout à la fortune, qui règle les choses à son gré. Oui, voilà ce que doit faire un bon citoyen, et non se détacher des intérêts de la patrie, se vendre aux ennemis de l’état, pour les servir à son préjudice ; non déchirer un ministre qui s’est fait une règle de ne prononcer aucun discours, de ne proposer aucun décret qui ne soit digne de la république ; non chercher l’occasion de venger la moindre offense personnelle, ni se retrancher, comme vous faites si souvent, dans un loisir coupable et perfide. Il est, sans doute, Athéniens, il est un loisir honnête et même utile à la république ; tel est celui dont plusieurs de vous jouissent avec simplicité ; mais non celui dont Eschine abuse : il s’en faut beaucoup. Éloigné des affaires quand il lui plaît, ce qui n’est pas rare, il épie le moment où vous êtes fatigués d’un orateur qui parle sans cesse, et où, par un caprice de la fortune, nous éprouvons quelqu’un de ces accidens qui n’arrivent que trop dans le cours de la vie. A-t-il trouvé cette occasion, il sort à l’instant de son repos, comme un vent qui s’élève : devenu tout-à-coup ministre, il monte à la tribune, et, nous déployant sa belle voix, il nous débite, d’un ton ferme et tout d’une haleine, de longues tirades de mots, qui, sans produire aucun bien ni procurer aucun avantage, causent la perte des particuliers et la honte de la république.

Cependant, Eschine, si votre attention à perfectionner vos talens partait d’une intention droite, et d’un vrai zèle pour l’état, elle aurait dû produire des fruits précieux, utiles à tous ; alliances avec des républiques, augmentation des revenus, agrandissement du commerce, lois salutaires, obstacles aux desseins de nos ennemis : car, c’est de quoi il était question dans les derniers tems, et c’est sur quoi les conjonctures passées fournirent au vrai patriote de fréquentes occasions de signaler son zèle ; occasions où vous ne parûtes jamais ni le premier, ni le second [99], ni dans aucun rang : non pas du moins lorsque vous auriez pu accroître les forces de la patrie. Quelle alliance, en effet, quels secours, quels amis, quelle gloire avez-vous procurés à la république ? Quelle ambassade, quel emploi de votre part qui l’ait rendue plus illustre ? Quelle affaire des Athéniens ou des autres Grecs a réussi entre vos mains ? Armes, galères, arsenaux, réparation de murs, troupes de cavalerie, lequel vous doit-on de tous ces avantages ? Quelle ressource les pauvres ou les riches trouvèrent-ils jamais dans vos libéralités pour l’état ? aucune. Mais au moins, direz-vous, j’ai montré de l’ardeur et du zèle. Dans quel lieu, dans quel tems, ô le plus pervers des hommes ! Lorsque, sans exception, tous ceux qui avaient parlé à la tribune contribuèrent de leurs biens pour le salut commun ; que dernièrement encore Aristonique fit à la république le sacrifice d’un argent qu’il destinait à des besoins personnels [100], vous ne vous montrâtes pas même alors, vous ne donnâtes rien. Peut-être étiez-vous dans l’indigence. Dans l’indigence ! vous qui aviez hérité plus de cinq talens de Philon [101], votre beau-frère, et qui aviez reçu, pour votre part, deux talens que vous donnaient les chefs de chaque classe, pour avoir changé la loi des armateurs ! Mais j’omets ces détails, afin de ne pas me jeter dans des écarts, en passant ainsi d’un propos à un autre. Toujours est-il clair que ce n’est point par indigence que vous ne fournîtes pas aux contributions, mais dans la crainte d’agir en rien contre les intérêts de ceux qui vous paient.

Quand donc paraissez-vous avec avantage ? Quand brillez-vous le plus ? c’est quand il faut parler contre vos citoyens. C’est alors que vous mettez en œuvre une voix éclatante, une excellente mémoire, tous les talens d’un merveilleux histrion, et d’un fameux Théocrine [102]. Vous louez les grands hommes nos prédécesseurs ! sans doute ils méritent des louanges. Doit-on cependant, Athéniens, abuser du respect dû à ces illustres morts, pour me comparer avec eux, moi qui vis au milieu de vous ? Qui ne sait, en effet, que, tant que nous vivons, nous sommes plus ou moins en butte à l’envie, et que la haine elle-même cesse de nous poursuivre après le trépas ? Dans cette disposition du cœur humain, est-ce à ceux qui vécurent avant moi, que je dois être comparé ? non, Eschine, il y aurait de l’injustice ; mais c’est à vous, ou à celui que vous voudrez de vos semblables, qui vivent encore. Considérez, outre cela, s’il est plus beau et plus utile pour la république, d’oublier et de mépriser les services présens, parce que ceux de nos ancêtres sont au-dessus de tout éloge, ou d’accorder son estime et sa bienveillance à quiconque sert encore la patrie avec zèle.

Mais enfin, qu’il me soit permis de le dire, si l’on examine de bonne foi ma conduite dans le ministère, on reconnaîtra que j’ai eu les mêmes principes, et que j’ai suivi la même route que ces grands hommes ; et que vous, Eschine, vous imitez leurs calomniateurs : car, dès ce tems-là, on ne manquait pas d’envieux, qui exaltaient les morts, pour décrier les vivans, par une basse jalousie, par un procédé tel que le vôtre.

Vous dites donc que je suis loin d’égaler les héros d’Athènes ; et vous, Eschine, les égalez-vous ? Votre frère [105], ou quelqu’un de nos orateurs les égale-t-il ? aucun, selon moi. Mais de grâce, homme juste, pour ne point me fâcher, comparez les vivans entre eux, et les talens du même genre, comme on fait pour les poètes, les musiciens, les athlètes, et tous les autres. Philammon, par exemple, n’est pas sorti sans couronne des jeux olympiques, parce qu’il était moins fort que Glaucus et d’autres athlètes qui se sont rendus célèbres avant lui ; mais il a été proclamé vainqueur, et couronné, parce qu’il a montré plus de vigueur et d’adresse que tous ceux qui sont entrés en lice avec lui. De même, vous, Eschine, comparez-moi à des orateurs vivans, à vous, par exemple, à tel autre que vous voudrez ; je ne cède à aucun. Tant que la république pouvait prendre le parti le plus avantageux, et que tous les citoyens pouvaient disputer de zèle pour la patrie, on m’a vu donner les avis les plus utiles ; tout se faisait par mes lois, par mes ambassades ; nul de vous ne se montrait en aucune occasion, à moins qu’il ne fallût nuire à vos compatriotes. Mais, après le coup fatal dont nous n’avons pu nous garantir, quand on ne choisissait plus de fidèles ministres, mais des esclaves dociles, prêts à se vendre aux ennemis de l’état, et à ramper devant les tyrans, vous étiez alors en crédit vous et vos pareils, vous paraissiez en public avec tout le faste de la grandeur et de la puissance : pour moi, j’étais moins magnifique que vous, je l’accorde, mais plus zélé pour les Athéniens.

Au reste, un bon patriote, et ce titre est le moins superbe que je puisse prendre, doit posséder, surtout, deux qualités ; il doit, dans les grands emplois, maintenir l’honneur et la prééminence de la république, et se montrer zélé dans toutes ses démarches et dans toutes les occasions. Ces qualités sont au pouvoir de l’homme ; les forces et les succès ne dépendent pas de lui. Non, Athéniens, mon zèle pour vous ne m’abandonna jamais ; il ne se démentit, ni lorsqu’on demandait ma tête, ni lorsqu’on me citait au tribunal des amphictyons, ni lorsqu’on voulait m’ébranler par des menaces ou par des promesses, ni lorsqu’on déchaînait contre moi ces furieux, comme autant de bêtes féroces. Dès mes premiers pas dans le ministère, je suivis la route la plus droite, je me fis une loi de ménager les honneurs, la gloire, la puissance de ma patrie, et de les partager avec elle. Lorsque nos ennemis prospèrent, on ne me voit point, d’un air de triomphe et de satisfaction, me promener dans la place publique, présenter la main, et faire part des bonnes nouvelles [104] à des gens qui les manderont en Macédoine : on ne me voit point, lorsque j’apprends nos succès, trembler, soupirer, baisser les yeux vers la terre, à l’exemple de ces citoyens dénaturés qui décrient la république, comme si, par-là, ils ne se décriaient pas eux-mêmes. Toujours l’œil au-dehors, ils observent les succès d’un prince [105] qui n’est heureux que par les malheurs de la Grèce ; ils vantent sa prospérité, et prétendent qu’on doit fixer et perpétuer ses avantages.

Rejetez leurs vœux impies, dieux puissans ! mais plutôt, s’il est possible, rectifiez leur esprit et leur cœur ; ou, si leur malice est incurable, poursuivez-les eux seuls, exterminez-les sur terre et sur mer. Pour nous, qu’auront épargnés vos soins, ne tardez pas à nous délivrer des périls qui nous menacent ; accordez-nous le salut et la tranquillité !






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  3. Les Grecs avaient une crainte superstitieuse sur certaines paroles de mauvais augure. Cette superstition régnait principalement dans les sacrifices , où le héraut avait grand soin d'avertir que l'on s'abstînt de toute parole qui pût porter malheur.
  4. Le décret qu’il attaque, en grec, le décret préliminaire du sénat. Le décret de Ctésiphon avait été approuvé par le sénat, et par conséquent adopté comme sien ; il fallait qu’il fût encore approuvé et adopté par le peuple pour être exécuté ; et c’est ce qu’Eschine voulait empêcher, en accusant Ctésiphon devant le peuple, comme ayant enfreint les lois dans son décret.
  5. II est beaucoup parlé de ce Philocrate dans la harangue d’Eschine. Voyez pag. 55 et suiv. — Plus bas, pendant la guerre de Phocide.… La plupart des peuples de la Grèce, et sur-tout les Thébains, déclarèrent la guerre aux Phocéens, qui avaient profané, en les cultivant, des terres consacrées à Apollon. Cette guerre fut fort longue, et fut appelée la guerre de Phocide, ou la guerre sacrée.
  6. Leuctres, ville de Béotie, près de laquelle les Thébains, sous la conduite d’Épaminondas, remportèrent une victoire célèbre sur les Lacédémoniens. Cette victoire les rendit fort puissans dans la Grèce, et leur inspira beaucoup d’orgueil.
  7. Aujourd'hui si malheureux. Alexandre venait de saccager et de ruiner de fond en comble la ville de Thèbes.
  8. Le comédien Aristodème. Nous ayons déjà observé que les comédiens chez les Grecs, étaient plus considérés que chez nous ; qu’ils n’étaient pas même exclus de l’administration des affaires. On ne méprisait que ceux qui, ayant peu de talens, se jetaient dans ces troupes qui courent le pays. Eschine avait commencé par être acteur dans ces troupes ; et même, suivant Démosthène, il n’y jouait que les troisièmes rôles. Notre orateur lui reproche plus d’une fois, dans ce discours, sa première profession. Il y fait allusion plus haut, page 260 ; et plus bas, page 271 où il se sert du verbe τραγωδεῖν, tragico more vociferari, parler avec le ton d’un acteur tragique. — Eubulus et Céphisophon , deux citoyens d'Athènes et ministres de cette ville.
  9. Eurybate était un Éphésien fameux par sa perfidie et sa scélératesse. Ayant reçu des sommes considérables de Crésus, pour lui lever des troupes contre les Perses, il manqua de fidélité à ce roi, et remit cet argent à Cyrus. De là on disait proverbialement un Eurybate, pour dire un homme sans foi.
  10. Démosthène répond ici, en passant, aux reproches que lui fait Eschine sur les basses complaisances qu’il prétend qu’il a eues pour les députés de Philippe, en les introduisant dans l’assemblée et au spectacle. On peut voir ces reproches p. 84 et 87. — Pour deux oboles. On donnait deux oboles pour avoir une place au spectacle ; ces deux oboles servaient probablement aux réparations des sièges. L’obole valait vingt deniers de notre monnaie.
  11. J’ai cru devoir traduire mot à mot les débuts des décrets, voulant leur laisser leur air d’antiquité et de forme judiciaire. — Sous l’archonte. Nous avons déjà vu que l’archonte était le chef de tous les autres magistrats, ou plutôt le chef de toute la république d’Athènes : c’était par son nom que se dataient les actes publics et les événemens ; il changeait tous les ans. — Pendant la présidence. … en grec, pendant la prytanie…. Nous répéterons ce que nous avons déjà dit dans le discours d’Eschine et ailleurs. La ville d’Athènes était divisée en dix tribus. On élisait tous les ans, dans chaque tribu, cinquante citoyens qui, tous ensemble, composaient un sénat, appelé le sénat des Cinq-cents. Chaque tribu, dans la personne de ses cinquante citoyens, avait, tour-à-tour, la préséance dans le sénat. On appelait prytanie, le tems pendant lequel présidaient les cinquante sénateurs de chaque tribu.
  12. Eschine et Démosthène semblent annoncer, dans leurs harangues sur la fausse ambassade, que les mêmes citoyens qui avaient été de la première ambassade, furent de la seconde, de celle pour les sermens. Mais je vois, par le décret actuel, que les députés de la seconde ambassade n’étaient pas les mêmes que ceux de la première, à l’exception d’Eschine. Pour concilier les deux orateurs avec le décret, il faut croire qu’on donna des adjoints aux députés ci-nommés , et qu'on les prit parmi ceux de la première ambassade. Eschine dit positivement qu'ils étaient onze députés dans la seconde ambassade , en comptant celui des alliés , et il est certain aussi que Démosthène était de cette ambassade.
  13. Callisthène, citoyen d’Athènes, qui se mêlait du gouvernement. — Plus bas, dans une assemblée extraordinaire. On distinguait à Athènes deux sortes d’assemblées, les unes ordinaires, les autres extraordinaires. Les premières étaient convoquées par les seuls prytanes, à des jours et pour des sujets marqués. Les dernières se convoquaient tantôt par les prytanes, tantôt par les généraux, et n’avaient de sujet, qu’autant que les occasions leur en donnaient. — Les prytanes étaient les cinquante sénateurs qui étaient en tour de présider, et qui seuls avaient le droit de convoquer les assemblées du peuple. — On élisait dix généraux tous les ans ; chacune des dix tribus en élisait un ; ils commandaient chacun leur jour ; chaque général de jour exerçait la charge de généralissime. Les généraux commandaient les armées, et ils étaient dans la ville comme ministres de la guerre.
  14. Les lettres de Philippe, que nous retrouvons dans Démosthène, ont toutes un air cavalier et militaire, que j’ai tâché de conserver dans la traduction. Le ton de ces lettres annonce la supériorité du prince qui écrit, et la faiblesse du peuple auquel il écrivait.
  15. La Béotie était la contrée, et comme la province dont Thèbes était la capitale. Eschine avait eu ou avait acquis des terres dans cette contrée. — Dont la tête… Alexandre, après avoir ruiné Thèbes, demanda aux Athéniens effrayés, et qui craignaient pour eux le même sort, qu’ils lui livrassent quelques-uns de leurs orateurs, au nombre desquels était Démosthène : mais il se désista de sa demande.
  16. Illyriens, peuple voisin de la Macédoine. Triballes, peuples de la Mysie Inférieure.
  17. Lasthène, Timolaüs, Eudicus, Simus, Aristrate, Périlas, tous citoyens de différentes villes, dévoués au roi de Macédoine, qui lui livrèrent quelques parties de la Grèce, mais qui n’eurent pas à se louer de leur trahison. Il y a une particularité sur Lasthène. Il avait livré à Philippe Olynthe, sa patrie. Appelé traître par les soldats même de ce prince : Ne prends pas garde, lui dit ce monarque, à ce que disent des hommes grossiers, qui nomment chaque chose par son nom.
  18. Ce sont les propres paroles extraites du discours d’Eschine : on peut les voir dans le discours même, page 76.
  19. Après que les Athéniens ont répondu tout d'une voix, qu'Eschine est un mercenaire, Démosthène reprend, en lui adressant la parole à lui-même : Vous entendez ce qu'ils disent. Il fallait être bien sûr de son éloquence et de son pouvoir sur les auditeurs pour risquer une telle interrogation. Bemarquons que l'orateur ne se hasarde à la leur faire, que quand il a enflammé et embrasé leurs cœurs par la sortie la plus vive contre les traîtres, et que par-là il les a disposés à répondre suivant son désir.
  20. Aux grandes fêtes… Voyez plus haut, p. 239, note 17.
  21. Pnyce , lieu où le peuple s’assemblait quelquefois. — Céphisophon, Cléon, deux citoyens qui avaient prêté leurs noms à l’accusateur auquel ils se joignaient.
  22. Les Thessaliens et les Dolopes, deux peuples qui n’étaient pas fort estimés dans la Grèce pour la noblesse de leurs sentimens. Les uns mettent les Dolopes dans la Thessalie, les autres dans l’Étolie, d’autres enfin dans l’Épire. Ils étaient au siège de Troie, soldats d’Achille, de Phénix, ou de Pyrrhus ; car on n’est pas d’accord sur ce point.
  23. Philippe eut l’œil droit crevé d’un coup de flèche au siège de Méthone ; dans une bataille livrée aux Triballes, il fut blessé à la cuisse, et eut un cheval tué sous lui. Il reçut sans doute encore, dans d’autres circonstances, des blessures dont les historiens ne parlent pas. — Qu’un Barbare. Les Grecs traitaient de Barbares tous les peuples qui n’étaient pas Grecs. La plupart d’entre eux traitaient de Barbares les Macédoniens même, quoique les rois de ceux - ci prétendissent descendre d’Hercule par Caranus.
  24. Eubulus, ministre d’Athènes ; Aristophon et Diopithe, ministres et généraux athéniens. Il est parlé d’Aristophon dans le discours d’Eschine, qui précède. Diopithe était père de Ménandre, poète comique, qui a été l’original de Térence. — Plus bas, Philistide et Clitarque, deux citoyens ambitieux et mal intentionnés, qui asservirent chacun leur ville, pour se conformer aux vues de Philippe.
  25. En grec, la proie des Mysiens, c’est-à-dire, la proie des peuples les plus faibles, et accoutumés à être pillés par les autres. Ce qui fonda ce proverbe, c’est que les Mysiens, pendant l’absence de leur roi Télèphe, se trouvèrent si faibles, qu’ils furent en butte aux outrages de tous les peuples voisins, qui les pillèrent impunément : de sorte que pour dire qu’un peuple était réduit à la dernière faiblesse, on disait qu’il pouvait être pillé par les Mysiens même, eux qui avaient coutume d’être pillés par tous les autres peuples. La Mysie était un pays de l’Asie-mineure.
  26. En se plaignant des autres ministres. Que veut dire Démosthène par ces mots ? Les autres ne sont pas plus nommés que lui. Apparemment qu’ils étaient désignés par ces paroles, quelques magistrats qui sont encore en charge , et d’autres qui n’y sont plus : circonstance où probablement Démosthène ne se trouvait pas.
  27. Il y avait deux Aristonique, l’un de Marathon, et l’autre du bourg de Phréare, Plutarque dit d’Anagyruse. C’est de ce dernier qu’il est ici question : ce fut lui qui décerna une couronne d’or à Démosthène. Nous verrons par la suite que Démomèle, et Hypéride avant lui, avaient porté, en faveur du même Démosthène, des décrets tendant à lui décerner une couronne d’or, qui devait être proclamée sur le théâtre.
  28. L’agonothète. Voyez plus haut, p. 248, note 76.
  29. Notre orateur ne voyait pas sans peine qu’Athènes portait tranquillement, avec toute la Grèce, le joug des Macédoniens ; il aurait bien voulu qu’elle eût pris les armes pour le secouer : en conséquence, il attaque en passant, comme citoyens mal intentionnés, ceux qui, dévoués au roi Alexandre et au vice-roi Antipater, exhortaient les Athéniens à garder la paix avec la Macédoine.
  30. Cette pièce est fort obscure : je l’ai débrouillée et éclaircie autant qu’il m’a été possible, dans mes notes sur le texte grec, avec le secours de M. de Tourreil et des autres commentateurs. Ce décret est dans le dialecte dorique dont se servaient les Byzantins. — Sous le pontife. Les Byzantins désignaient l’année par le nom du souverain pontife, comme les Athéniens par le nom de l’archonte.
  31. La hauteur de ces statues devait être énorme ; mais elle n’a rien de surprenant par rapport aux usages des Anciens, qui, pour marquer leur reconnaissance envers leurs bienfaiteurs, leur élevaient souvent, comme on sait, des statues colossales. — Aux jeux isthmiques… Voyez, sur ces quatre jeux, tome premier. Précis historique, article jeux solennels de la Grèce.
  32. Soixante mille écus.
  33. La guerre du Péloponèse était finie ; les Lacédémoniens étaient sortis vainqueurs ; maîtres d’Athènes, ils avaient ruiné ses murailles, détruit ses vaisseaux, et y avaient établi.trente tyrans pour la gouverner. Tout-puissans dans la Grèce, ils venaient d’envoyer, contre le roi de Perse, Agésilas, qui le faisait trembler jusque dans son palais. Un commandant d’Artaxerxès, en Asie, trouve moyen de détacher de leur parti, Thèbes, Argos et Corinthe. Les Thébains députent vers les Athéniens pour implorer leur secours, et les faire entrer dans la ligue. Les Athéniens, quoiqu’à peine délivrés de leurs tyrans, malgré leur faiblesse et la puissance de leur rivale, prennent les armes, et marchent d’abord vers Haliarte, ville de Béotie, et ensuite vers Corinthe, auprès desquelles Lacédémone avait des troupes considérables et excellens généraux ; et cela, quoiqu’ils n’eussent pas lieu d’être contens de la conduite qu’avaient tenue à leur égard les Thébains et les Corinthiens dans la guerre du Péloponèse : il y a en grec, dans la guerre Décélique. Décélée était un bourg de l’Attique. Les Lacédémoniens s’en étant rendus maîtres la dix-neuvième année de la guerre du Péloponèse, le fortifièrent ; et, à la faveur de ce poste, ils causèrent de grands dommages aux Athéniens pendant tout le reste de cette guerre. La dernière partie de cette guerre s’appela donc guerre Decélique. Mais le fort de Décélée devint si célèbre, qu’on donnait quelquefois ce nom à la guerre entière du Péloponèse, laquelle guerre du Péloponèse s’était élevée entre Athènes et Lacédémone. La révolte des Corcyréens contre Corinthe en fut l’occasion et le prétexte ; mais la trop grande puissance, et la domination odieuse d’Athènes, en furent la véritable cause. Cette guerre entraîna tous les peuples de la Grèce, dont les uns se déclarèrent pour Athènes, les autres pour Lacédémone. Elle dura vingt-sept ans.Elle était appelée guerre du Péloponèse, parce que les Lacédémoniens, qui en étaient les chefs, étaient habitans d’une partie de la contrée de la Grèce, appelée Péloponèse.
  34. Les Thébains, ayant à leur tête Épaminondas, avaient remporté à Leuctres, sur les Lacédémoniens, une victoire qui avait fort affaibli leur puissance ; sous la conduite du même chef, ils avaient fait une irruption dans la Laconie, qu’ils avaient ravagée ; ils avaient fait trembler Sparte elle-même. Les Lacédémoniens, ayant tout à craindre d’un ennemi qui devenait tous les jours plus fier et plus entreprenant, recoururent aux Athéniens, et députèrent vers ce peuple pour implorer son secours. Les Athéniens n’avaient pas oublié les mauvais traitemens qu’ils avaient reçus de Sparte en plus d’une occasion ; il fut résolu cependant qu’Athènes secourrait les Lacédémoniens de toutes ses forces.
  35. L’Eubée était divisée en deux factions, dont l’une avait réclamé le secours de Thèbes, et l’autre celui d’Athènes. Les Thébains d’abord ne rencontrèrent point d’obstacle, et firent sans peine triompher leur faction ; mais, à l’arrivée des Athéniens, tout changea de face. Ils repoussent les Thébains, les chassent, rétablissent le calme dans l’Eubée, et ne veulent d’autre fruit de leurs travaux que la gloire d’avoir, vaincu et pacifié. Ils avaient toutefois beaucoup à se plaindre de Thémison, tyran d’Érétrie, qui, de concert avec Théodore, leur avait enlevé Orope en pleine paix.
  36. En grec, des citoyens s’étaient alors offerts d’eux-mêmes pour être triérarques. Les triérarques étaient des citoyens chargés par la république d’équiper à leurs dépens une ou plusieurs galères. — Mais nous parlerons… Je ne trouve dans ce discours aucun endroit où il soit parlé de l’article qu’annonce ici Démosthène ; à moins qu’il n’en soit parlé dans des pièces qu’il fait lire, comme attestant les charges publiques qu’il a remplies, pièces qui ne nous ont pas été conservées.
  37. On voit, par cet endroit et par quelques autres, que, quand on accusait quelqu’un, il fallait toujours avoir au moins la cinquième partie des suffrages, pour n’être pas condamné à une amende plus ou moins forte, ou à quelque autre punition plus considérable. — Cinq cents drachmes, deux cent cinquante livres.
  38. Dix talens, dix mille écus ; car il faut se rappeler que le talent valait mille écus.
  39. En grec, ne s’est réfugié dans Munychie. Munychie était un port de l’Attique. Diane y avait un temple célèbre, qui servait d’asile à ceux que l’on poursuivait pour dettes.
  40. Voyez, dans le Sommaire, les réflexions que nous avons faites sur cet endroit du discours.
  41. Archontes, magistrats d’Athènes, dépositaires de l’autorité souveraine ; ils succédèrent aux rois dans le gouvernement de l’état ; on en élisait neuf tous les ans. Le premier s’appelait simplement archonte ; nous en avons parlé plus haut, p. 517 : on a vu, dans le premier volume, les noms et les fonctions des autres.
  42. Nausiclès et Diotime, généraux athéniens, ne sont connus que par ce qu’en dit Démosthène. Il est parlé d’un Charidème dans le discours d’Eschine ; peut-être est-ce le même que celui-ci. Voyez, page 241, note 26. Démosthène, dans sa harangue sur la fausse ambassade, parle d’un Néoptolème, comédien fameux qui fut employé dans les affaires publiques. Celui dont il est parlé ici, n’était pas le même ; car dans la cinquième Philippique ou harangue sur la paix, il est dit expressément que Néoptolème, le comédien, s’était transporté en Macédoine, lui et toute sa fortune. — Philon, cité dans le décret suivant, inconnu d’ailleurs.
  43. On ne sait ni de quel fleuve, ni de quel combat il est ici question. — Salamine, ville de l’île de Cypre. On ignore quelle était cette expédition des Athéniens à Salamine.
  44. Panathénées, fêtes qui se célébraient à Athènes en l’honneur de Minerve ; il y en avait de deux sortes, les grandes et les petites, qui se célébraient à-peu-près avec les mêmes cérémonies : les petites chaque année, les grandes après quatre ans révolus. — Dans le combat gymnique, dans le combat de la lutte et du pugilat. — Les thesmothètes étaient des magistrats qu’on élisait tous les ans à Athènes, pour être les gardiens et les conservateurs des lois. On voit ici qu’ils étaient chargés quelquefois du soin de la proclamation des couronnes. — Prytanes. Voyez page 238, note 2. — Agonothètes. Voyez p. 248, note 76.
  45. Le sénat avait déjà approuvé et adopté le décret de Ctésiphon. Voyez plus haut, page 517, note 5.
  46. Tout le monde sait que l’ellébore était une plante employée communément par les anciens, pour guérir les cerveaux malades.
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