Sur une découverte d’après laquelle toute nouvelle critique de la raison pure doit être rendue inutile par une plus ancienne
SUR
UNE DÉCOUVERTE
D’APRÈS LAQUELLE
TOUTE NOUVELLE
CRITIQUE DE LA RAISON PURE
DOIT ÊTRE RENDUE INUTILE
PAR UNE PLUS ANCIENNE
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M. Eberhard a découvert, comme l’annonce son Magasin philosophique (t. I, p. 289), que « la philosophie de Leibniz contient aussi bien une critique de la raison, que la nouvelle, tout en introduisant un dogmatisme fondé sur une analyse exacte de la faculté de connaître ; d’où il suit qu’elle renferme tout ce que la dernière contient de vrai, et même davantage, par l’extension fondée du domaine de l’entendement. » Comment donc est-il arrivé que depuis très longtemps déjà on n’ait rien vu de semblable dans la philosophie du grand homme, et dans la philosophie de Wolf, sa fille ? C’est ce que M. Eberhard ne dit pas. Mais combien d’interprètes malhabiles voient maintenant avec clarté dans les anciens des découvertes réputées nouvelles, depuis qu’on leur a montré ce qu’ils doivent voir !
Passe encore pour la fausse prétention à la nouveauté, si seulement la critique plus ancienne n’aboutissait pas juste au contraire de la nouvelle ; car alors l'argumentum ad verecundiam (comme l’appelle Locke), dont se sert aussi prudemment (quel quefois encore en abusant des expressions, comme à la page 298) M. Eberhard, de peur que les siens propres ne soient insuffisants, serait un grand obstacle à l’admission des derniers. Mais il est périlleux d’entreprendre la réfutation des thèses de la raison pure avec des livres (qui ne pourraient être tirés d’autres sources que de celles dont nous sommes aussi rapproché que leurs auteurs). Il parle aussi quelquefois (comme à la p. 381 et 393, observ.) comme s’il ne voulait pas se porter garant de Leibniz. Le mieux est donc de mettre cet homme illustre hors de cause, et de prendre les propositions avancées par M. Eberhard comme siennes, et qu’il dirige contre la Critique, pour ses assertions propres ; autrement nous tomberions dans cette fausse position, de courir le danger d’atteindre un grand homme en parant, comme c’est notre droit, les coups qu’on nous porte au nom d’un tiers ; ce qui ne pourrait que nous attirer la défaveur de ceux qui l’honorent.
La première chose à laquelle nous devons faire attention dans ce débat, c’est, suivant l’exemple des juristes dans l’introduction d’une instance, la formule. M. Eberhard (p. 255) s’en explique de la manière suivante : » D’après l’économie de ce journal, il nous est bien permis de suspendre et de continuer nos journées suivant notre bon plaisir, d’aller en avant et en arrière, et de pouvoir prendre toutes les directions. » — On peut bien convenir qu’un Magasin renferme dans ses différentes divisions et arrangements des choses fort diverses (comme il arrive dans celui-ci, où une dissertation sur la vérité logique est immédiatement suivie d’un mémoire sur la baleine, qui esta son tour suivi d’un poëme) ; mais M. Eberhard prouvera difficilement par le caractère propre d’un Magasin (qui serait alors un réduit) qu’il est bon de faire entrer pêle-mêle dans une seule et même division des matières tout à fait disparates, surtout, comme c’est ici le cas, s’il s’agit de l’opposition de deux systèmes : en fait, il est loin lui-même de penser ainsi.
Cet assemblage soi-disant sans art de propositions, est en réalité très bien ordonné pour s’emparer du lecteur avant d’avoir établi un critérium de la vérité, arant par conséquent qu’il en ait aucun pour les propositions qui exigent un examen approfondi, et pour prouver ensuite la bonté du critérium qu’il choisira tardivement, non cependant tel qu’il devait être, en partant de sa propriété intrinsèque, mais à l’aide des propositions mêmes auxquelles il l’éprouve (et non qui en sont éprouvées). C’est un [texte grec], artificiel manifestement destiné à esquiver de la belle manière (comme travail étendu et pénible) la recherche des éléments de notre connaissance a priori et du principe de sa validité par rapport aux objets avant toute expérience, par conséquent la déduction de leur réalité objective, et à ruiner autant que possible d’un trait de plume la Critique, mais en même temps à faire place à un dogmatisme illimité de la raison pure. On sait en effet que la Critique de l’entendement pur commence par cette recherche, qui a pour but la solution de la question générale : Comment les propositions synthétiques a priori sont-elles possibles ? Et ce n’est qu’après une explication très pénible de toutes les conditions nécessaires à cet effet, qu’elle peut arriver à cette conclusion : que la réalité objective d’aucune notion ne peut être certaine qu’autant que cette notion peut être exposée en une intuition (toujours sensible pour nous) qui lui corresponde ; qu’il ne peut en conséquence y avoir en dehors de l’expérience possible absolument aucune connaissance, c’est-à-dire aucunes notions dont on soit assuré qu’elles ne sont pas vaines. — Le Magasin débute en réfutant cette proposition par la preuve du contraire, à savoir qu’il y a positivement une extension de la connaissance au delà des objets des sens, et finit par examiner la possibilité de cette extension par des propositions synthétiques a priori.
La pièce du premier volume du Magasin de M. Eberhard se compose donc de deux actes : dans le premier la réalité objective de nos concepts de l’insensible doit être exposée; dans le second, le problème de la possibilité des propositions synthétiques a priori doit être résolu. Car pour ce qui est du principe de la raison suffisante qu’il expose déjà (p. 163-166), il est là pour servir de base dans ce système synthétique à la réalité de la notion ; mais il fait déjà partie, de l’aveu même de l’auteur (p. 316), des jugements synthétiques et analytiques qui doivent servir à décider avant tout quelque chose sur la possibilité des principes synthétiques. Tout le reste, quelle qu’en soit la place, consiste à renvoyer à des preuves futures, à faire appel à des preuves antérieures à des citations de Leibniz et à d’autres assertions, à attaquer des expressions, dont le sens est ordinairement faussé, etc. ; juste ce qu’il faut pour surprendre ses auditeurs, suivant le conseil donné par Quintilien à l’orateur, par rapport aux arguments (si non possunt valere quia magna sunt, valebunt quia multa sunt. — Singula levia sunt et communia, universa tamen nocent, etiamsi non ut fulmine, tamen ut grandine), qui ne méritent d’être mentionnés que dans un supplément. Il est fâcheux d’avoir affaire à un auteur qui n’a pas d’ordre, et plus fâcheux encore s’il a un désordre artificiel pour faire passer furtivement des propositions superficielles ou fausses.
De la réalité objective des notions auxquelles aucune intuition sensible correspondante ne peut être donnée, suivant M. Eberhard.
M. Eberhard procède à cette tâche (p. 157-158) avec une solennité digne de l’importance du sujet : il parle de ses longs travaux, dégagés de toute prévention, en faveur d’une science (la métaphysique) qu’il regarde comme un royaume dont, s’il était nécessaire, une partie considérable pourrait être abandonnée, sans néanmoins cesser d’être encore un pays important; il parle des fleurs et des fruits que promettent les champs incontestablement fertiles de l’ontologie[1], et engage même, par rapport au champ de la cosmologie, dont la fertilité est contestée, à ne point se décourager ; car, dit-il, « nous pouvons toujours y avancer, nous pouvons toujours essayer de l’enrichir de nouvelles vérités, sans nous occuper de la valeur transcendantale de ces vérités (ce qui doit signifier ici de la réalité objective de leurs notions); » puis il ajoute : « C’est même de la sorte que les mathématiciens ont constitué la notation de toutes leurs sciences, sans dire un seul mot de la réalité de leur objet. » Il dit, — le lecteur doit bien faire attention, — il dit donc « C’est ce qui se laisse prouver par un exemple remarquable, par un exemple trop frappant et trop instructif pour que je ne doive pas le consigner ici. » Oui, très instructif ; car jamais exemple ne fut mieux choisi pour avertir de ne pas même s’en rapporter à des arguments tirés de sciences qu’on n’entend pas, pas même à la décision d’autres hommes célèbres, qui n’en ont parlé qu’en passant, parce qu’il faut présumer qu’on ne les entend pas non plus. Car M. Eberhard ne pouvait pas mieux se réfuter lui-même et son projet, que par le jugement attribué à Borelli sur les coniques d’Apollonius.
Apollonius construit d’abord la notion d’un cône, c’est-à-dire qu’il l’expose a priori en intuition (c’est donc la première opération par laquelle le géomètre montre avant tout la réalité objective de sa notion). Il le coupe suivant une règle déterminée, par exemple parallèlement à un côté du triangle qui coupe la base du cône (conus rectus) a angle droit par son sommet, et établit en intuition a priori les propriétés de la ligne courbe produite par cette section sur la surface de ce cône, et découvre ainsi une notion du rapport des ordonnées de cette surface au paramètre, notion (dans ce cas la parabole), par la donnée en intuition a priori. Par conséquent se trouve par là prouvée la réalité objective de cette notion, c’est-à-dire la possibilité qu’il puisse y avoir une chose avec propriétés indiquées, à la seule condition de pouvoir y soumettre l’intuition correspondante. — M. Eberhard voulait prouver que l’on peut très bien étendre sa connaissance et l’enrichir de nouvelles vérités, sans s’occuper de savoir auparavant si elle ne se rapporte pas à une notion qui est peut-être tout à fait vide et ne peut absolument pas avoir d’objet (assertion que contredit absolument le sens commun), et s’en rapporte, à l’appui de son opinion, aux mathématiciens. — Mais le malheur a voulu qu’il ne connût pas même Apollonius, et qu’il n’ait pas compris Borelli, qui commente le procédé des anciens géomètres. Borelli parle de la construction mécanique des notions des sections coniques (excepté du cercle) et dit : que les mathématiciens enseignent les propriétés des dernières sans parler des premières ; observation vraie sans doute mais très peu importante ; car l’instruction pour décrire une parabole suivant la prescription de la théorie, ne s’adresse qu’à l’artiste, et non au géomètre M. Eberhard aurait pu s’en instruire par le passage qu’il tire lui-même de la remarque de Borelli, et qu’il souligne : Subjectum enim définitum assumi potest, ut affectiones variæ de eo demonstrentur, licet prœmissa non sit ars, subjectum ipsum efformandum delineandi. Mais il serait souverainement absurde de prétendre qu’il veuille dire par là, que le géomètre n’attendait que de cette construction mécanique la preuve de la possibilité d’une telle ligne, par conséquent la réalité objective de sa notion. On pourait plutôt adresser aux modernes un reproche de cette nature, à savoir, de y n’avoir pas dérivé les propriétés d’une ligne courbe de sa définition, sans s’être assuré de la possibilité de son objet (car ils en ont parfaitement conscience, ainsi que de la pure construction simplement schématique, et, s’il le faut, exécutent aussi en conséquence la construction mécanique), mais de concevoir arbitrairement une telle ligne (par exemple la parabole, par la for mule ax = y2), et de ne pas la présenter d’abord, à l’exemple des anciens géomètres, comme donnée dans la section du cône ; ce qui serait plus conforme à l’élégance de la géométrie, qui a fait plusieurs fois conseiller de ne pas négliger aussi complètement, pour la méthode analytique si puissante d’invention, la méthode synthétique des anciens.
D’après l’exemple, non pas des mathématiciens, mais de cet homme ingénieux qui pouvait tracer des lignes sur le sable, M. Eberhard se met donc à l’œuvre de la manière suivante.
Déjà dans la première partie de son Magasin il avait distingué les principes de la forme de la connaissance qui doivent être le principe de contradiction et de la raison suffisante, des principes de la matière de la connaissance (suivant lui la représentalion et l’étendue), dont il place le principe dans le simple qui les compose ; maintenant que personne ne lui conteste la valeur transcendantale du principe de contradiction, il essaie de prouver d’abord celle du principe de la raison suffisante, et par là la réalité objective de celte dernière notion, ensuite la réalité de la notion d’un être simple, sans qu’il soit nécessaire, comme le demande la Critique, de la justifier par une intuition correspondante. Car il n’est pas besoin de se demander avant tout si ce qui est vrai est possible, et la logique a de commun avec la métaphysique le principe : Ab esse ad posse valet consequentia, ou plutôt elle le lui prête. — Nous suivrons cette division dans l’examen qui va suivre.
Preuve de la réalité objective de la notion de la raison suffisante, suivant M. Eberhard.
Remarquons bien, avant d’aller plus loin, que M. Eberhard entend mettre le principe de la raison suffisante au nombre des principes purement formât de la connaissance, et qu’ensuite cependant (p. 160) il se demande comme une question qui sera occasionnée par la Critique : « S’il a aussi une valeur transcendantale » (s’il y a en général un principe trans-cendantal). M. Eberhard ou ne doit avoir aucune notion de la différence d’un principe logique (formel) et d’un principe transcendantal (matériel) de la connaissance, ou, ce qui est plus vraisemblable, c’est une de ses habiles manœuvres pour mettre à la place de ce qui est la question quelque autre chose qui ne fait question pour personne.
Toute proposition doit avoir une raison, est le principe logique (formel) de la connaissance, qui n’est pas associé, mais subordonné au principe de contradiction (1). Toute chose doit avoir sa raison, est le principe transcendantal (matériel) que personne n’a jamais prouvé et ne prouvera jamais par le principe de contradiction (et en général par simples notions, sans rapport à une intuition sensible). On a même dit assez clairement et répété à l’infini dans la Critique qu’un principe transcendantal doit déterminer quelque chose a priori sur les objets et sur leur possibilité, et qu’en conséquence, différant en cela des principes logiques (qui font entièrement abstraction de tout ce qui regarde la possibilité de l’objet), il ne concerne pas les simples conditions formelles des jugements. Mais M. Ëberhard a voulu (p. 163) subordonner son principe à la formule : Tout a une raison; et comme il a voulu faire passer (ainsi qu’on le voit par l’exemple qu’il rapporte) le principe de causalité, matériel en fait, à l’aide du principe de contradiction, il se sert du mot tout, et se garde bien de dire chaque chose, parce qu’il eût été trop évident que ce n’est pas un principe formel et logique de la connaissance, mais bien ira principe matériel et transcendantal, qui déjà peut avoir sa place en logique (comme tout principe qui repose sur le principe de contradiction). S’il tend à prouver ce principe transcendantal, même par le principe de contradiction, ce n’est pas non plus sans une mûre réflexion et avec un dessein qu’il cacherait volontiers au lecteur. 11 veut appliquer la notion de principe [Grandes), et par conséquent avec elle aussi furtivement la notion de causalité, à toutes les choses en général, c’est-à-dire en prouver la réalité objective, sans restreindre cette réalité aux objets des sens, et échapper ainsi à la condition qu’ajoute la Critique, à savoir qu’il a encore besoin d’une intuition par laquelle cette réalité soit enfin démontrable. Or il est clair que le principe de contradiction s’applique en général à tout ce qui peut seulement se penser, qu’il y ait là un objet sensible avec intuition possible qui y corresponde, ou que ce ne soit rien de semblable ; parce qu’il s’applique à la pensée en géoé-ral, sans rapport à un objet. Ce qui ne peut subsister avec ce principe n’est évidemment rien (pas même une pensée). Quand donc M. Eberhard a voulu introduire la réalité objective de la notion de principe ou de raison (Grundes) sans se laisser restreindre aux objets de l’intuition sensible, il a du faire servir à cet effet le principe (dosPrincip) qui s’applique à toute penséeen général, la notion de raison (des Grundes), mais en la posant aussi de telle sorte que, malgré sa signification purement logique, elle semble cependant comprendre encore les principes réels (par conséquent le principe de causalité). Mais il a supposé au lecteur plus de simplicité dans sa confiance qu ’on ne peut lui en attribuer, en ne lui accordant même que le jugement le plus médiocre. Mais, comme il arrive souvent en fait de ruses, M. Eberhard s’est trouvé pris dans ses propres filets. 11 avait d’abord fait tourner la métaphysique sur deux pivots : le principe de contradiction et le principe de la raison suffisante; il reste fidèle à cette assertion, puisqu’il prétend, à la suite de Leibniz (c’est-à-dire d’après la manière dont il l’interprète), qu’il faut compléter le premier parle second dans l’intérêt de la métaphysique. Il dit donc (p. 163) : « La vérité universelle du principe de la raison suffisante ne peut être démontrée que par celui-ci (le principe de contradiction); » ce qu’il entreprend aussitôt et avec courage. Mais alors il ne fait plus tourner toute la métaphysique que sur un seul pivot, quand elle devait tout h l’heure en avoir deux ; car la simple déduction par un seul principe, sans qu’une nouvelle condition d’application survienne le moins du monde, mais au contraire dans toute son universalité, n’est-elle pas un nouveau principe qui complète ce qui manquait au premier !
Mais avant que M. Eberhard établisse cette preuve du principe de la raison suffisante (et par ce moyen la réalité objective de la notion de cause, sans cependant avoir besoin d’autre chose que du principe de contradiction) , il exalte l’attente du lecteu r par un certain luxe delà division (p. 161-162), et même par une nouvelle comparaison de sa méthode avec celle des mathématiciens, comparaison qui ne lui réussit pas mieux que la première. Euclide même doit « avoir, parmi ses axiomes, des propositions qui ont encore besoin de preuve, mais qui peuvent être exposées sans preuves. » Puisil ajoute, en parlant du mathématicien : « Du moment qu’on lui nie un de ses axiomes, tous les théorèmes qu’il en avait fait dépendre tombent inévitablement. Mais le cas est si rare, qu’il ne croit pas être obligé d’y sacrifier l’élégante facilité de son exposition, et les belles proportions de son système. La philosophie doit être plus complaisante. » Il y a donc aussi en ce moment une licenlia geometrica, comme il y avait depuis longtemps une licentia poetica. Si cependant la philosophie complaisante (en matière de preuve comme on vient de le dire) l’eût été assez encore pour indiquer un exemple pris d’Euclide, où cet auteur donne comme axiome une proposition mathématiquement démontrable! Car la preuve de ce qui peut être prouvé philosophiquement (par notions), par exemple le tout est plus grand que sa partie, n’appartient pas aux mathématiques, si on les entend suivant l’acception stricte du mot.
Vient ensuite la démonstration promise. Heureusement qu’elle n’est pas longue : la solidité en est d’autant plus frappante. Nous la donnerons donc en entier : « Tout a ou n’a pas une raison. Dans le dernier cas quelque chose pourrait donc être possible et concevable, dont la raison ne serait rien. — Mais si de deux choses opposées, l’une pouvait être sans raison suffisante, l’autre des deux opposées pourrait aussi n’avoir pas de raison suffisante. Si, par exemple, une portion d’air pouvait aller à l’est et le vent prendre la « même direction, sans que l’air fût plus chaud et plus raréfié à l’est, cette quantité d’air pourrait aussi bien aller à l’ouest qu’à l’est ; le même air pourrait donc se mouvoir en même temps suivant deux directions opposées, à l’est et à l’ouest, et par conséquent à l’est et pas à l’est ; c’est-à-dire qu’il pourrait en même temps être et n’être pas quelque chose ; ce qui répugne et n’est pas possible. »
Cette preuve par laquelle le philosophe doit se montrer encore plus complaisant en fait de solidité, que le mathématicien lui-même, a toutes les qualités qu’une preuve doit avoir pour servir à montrer en logique — comment on ne doit pas prouver. — En effet, premièrement la proposition à démontrer est éuoncée d’une manière équivoque, en sorte qu’on peut en faire un principe logique, ou un principe transcendantal, par la raison que le mol tout peut signifier chaque jugement x\ue nous portons comme proposition sur quoi que ce soit, ou bien encore chaque chose. Dans le premier cas (où la proposition doit signifier : toute proposition a sa raison), elle est non seulement vraied’une vérité universelle, mais elle est aussi la conséquence immédiate du principe de contradiction ; il faudrait une tout autre preuve si par le mot tout on entendait chaque choie.
Secondement, la preuve manque d’unité. Elle se compose de deux preuves. La première est la preuve connue de Baumgarten, qui ne satisfera plus personne aujourd’hui, qui finit tout à fait à l’endroit où j’ai mis un tiret, excepté qu’il manque la conclusion (ce qui répugne), mais que chacun peut ajouter par la pensée. Suit immédiatement une autre preuve, qui est présentée par le mot mais, comme une simple continuation dans l’enchaînement des raisonnements pour arriver à la conclusion de la première. Et cependant si l’on fait abstraction du mot mais, on a une preuve qui se suffit. Comme donc elle a plus besoin, pour trouver une contradiction dans la proposition que quelque chose est sans principe, que la première, qui la trouve immédiatement dans ce principe même, elle doit au contraire ajouter encore la proposition qu’alors aussi le contraire de cette chose serait sans raison, pour en faire sortir une contradiction ; ce qui est un tout autre procédé que la preuve de Baum-garten, qui ne devait cependant n’en être qu’une partie.
Troisièmement, le nouveau tour que M. Eberhard a voulu donner à sa preuve (p. 161) est très malheureux; car le raisonnement rationnel qu’elle affecte marche sur quatre pieds. — Il revient à la forme syllogistique suivante :
Un vent qui souffle sans raison vers l’est pouvait aussi bien (au lieu de cela) souffler vers l’ouest ;
Or le vent souffle (comme l’adversaire du principe de la raison suffisante le prétend) sans raison vert l’est.
Il peut donc en même temps souffler vers l’est et vers l’ouest (ce qui est contradictoire). 11 est clair que c’est avec pleine raison que j’ai intercalé dans la majeure les mots : au lieu de cela ; car si l’on n’avait pas dans la pensée cette restriction, personne n’accorderait la majeure. Si quelqu’un aventure une cer laine somme à un jeu de hasard et qu’il gagne, celui irai veut le détourner du jeu peut bien lui dire qu’il aurait aussi bien pu mal réussir et perdre tout autant, mais seulement à la condition d’avoir, au lieu du billet gagnant, un billet perdant, et non pas en ayant du même coup, en même temps, un billet perdant et un billet gagnant. L’artiste qui d’un morceau de bois a fait un dieu pouvait aussi bien (au lieu de cela) en faire un banc ; mais il ne s’ensuit pas qu’il ait pu en faire en même temps les deux choses à la fois.
Quatrièmement, la proposition même, avec l’universalité absolue de son énoncé , est évidemment fausse, si elle doit s’entendre des choses ; car rien, es conséquence, ne serait absolument inconditionné. Prétendre échapper à cet inconvénient en disant de l’être primitif, qu’il a sans doute une raison de son existence, mais qu’elle est en lui-même, est une contradiction, parce que le principe de l’existence d’une chose, comme principe réel, doit toujours être distinct defcette chose, et celle-ci doit alors être nécessairement conçu comme dépendant d’une autre. Je puis bien dire d’un principe qu’il a en lui-même la raison (logique) de sa vérité, parce que la notion du sujet est quelque autre chose que celle du prédicat, et peut renfermer la raison de celle-ci ; au contraire, si ;e consens à n’admettre de l’existence d’une chose aucune autre raison que cette chose même, c’est que je veux dire par là qu’elle n’a plus de raison réelle.
M. Eberhard n’a donc rien fait de ce qu’il avait le dessein de faire sur la notion de causalité, à savoir, d’étendre cette catégorie, et vraisemblablement avec elle toutes les autres, aux choses en général, sans en restreindre la valeur et l’usage pour la comtaissance des choses aux objets de l’expérience, et il se sert vainement pour cette fin du principe suprême de contradiction. L’affirmation de la Critique subsiste, à savoir, qu’aucune catégorie ne renferme ou ne peut produire la moindre connaissance, si une intuition correspondante, et qui est toujours sensible pour nous autres hommes, ne peut être donnée, et que son usage, sous prétexte de connaissance spéculative des choses, ne peut jamais dépasser les limites de toute expérience possible.
M. Eberhard avait parlé d’une notion intellectuelle qui peut être également appliquée (celle de causalité) aux objets des sens, mais comme d’une notion qui, sans être restreinte aux objets des sens, peut s’appliquer aux choses en général, et avait ainsi cru prouver la réalité objective d’une catégorie au moins, celle de causalité, indépendamment des conditions de l’intuition. Il fait maintenant un pas déplus (p. 169-173), et veut même assurer à une notion de ce qui, on eu convient, ne peut absolument pas être un objet des sens, à savoir, la notion d’un être simple, la réalité ob jective, et faciliter ainsi l’acheminement aux champs féconds, par lui si haut prisés, de la psychologie et de la théologie, chemin que la tête de Méduse de la Critique voulait faire abandonner à l’une et à l’autre, comme absolument impraticable. Voici sa preuve (p. 169-170) : « Le temps concret (1) ou le temps que nous sentons (ce qui veut dire dans lequel nous sentons quelque chose), n’est que la succession de nos représentations ; car la succession dans le mouve- ’ ment se réduit à la succession des représentations. Le ’ temps concret est donc quelque chose de composé, ses éléments simples sont des représentations. Comme } toutes les choses finies sont dans un état de change- -ment perpétuel (comment peut-il dire ceci a priori de toutes les choses finies et seulement des phénomènes 7) ; alors ces éléments ne peuvent jamais être sentis, le sens intime ne peut jamais les sentir changées ; elles sont toujours senties comme quelque chose qui précède et qui suit. Comme en outre le flux des changements de toutes les choses finies est un flux constamment (ce mot a été souligné par l’auteur même) ininterrompu, aucune partie sensible du temps n’est la plus petite ou parfaitement simple. Les éléments simples du temps concret sont donc entièrement en dehors de la sphère de la sensibilité. — Mais au-dessus de la sphère de la sensibilité s’élève l’entendement, puisqu’il découvre le simple inimaginable, sans lequel l’image de la sensibilité n’est pas non plus possible par rapport au temps. Il reconnaît donc qu’à l’image du temps appartient d’abord quelque chose d’objectif, ces représentations indivisibles élémentaires, qui, jointes aux principes subjectifs qui sont . dans les limites de l’esprit fini, donnent à la sensibilité l’image du temps concret. Car à cause de ces limites ces représentations ne peuvent pas être simultanées, et, à cause de ces mêmes limites, elles ne peuvent être distinguées dans l’image. » A la page 171 il s’agit de l’espace : « La grande homogénéité de
[modifier] Notes
- ↑ Ce sont précisément ceux dont les notions et les principes, comme prétentions à une connaissance des choses en général, ont été contestés et restreints au champ rétréci des objets de l’expérience possible. Refuser de s’occuper de la question concernant le titulum possessionis, c’est laisser