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Tollite lapidem... Lazare, veni foras !
(Jean, XI.)
Le cadre de ce récit s’est élargi pendant que je l’écrivais, en 1877. Tant d’images repassaient sur le miroir où j’avais voulu saisir un reflet de la vie levantine ! Il ne devait être, dans mon intention première, qu’un document pour l’étude de l’esprit oriental ; il fut esquissé après une discussion où l’on s’était efforcé de déterminer les caractères particuliers de cet esprit : elle avait roulé sur les erreurs qui égarent le politique et l’historien, quand ils jugent les orientaux avec notre mentalité occidentale.
Mais avais-je alors le droit de me réclamer de cette dernière ? Peut-être en étais-je aussi éloigné que Vanghéli, après six années de séjour et de voyages en Turquie. Le vagabond Syrien et ses pareils étaient depuis longtemps mes compagnons fraternels, à une époque où je soupçonnais à peine « l’esprit parisien », où je venais seulement de prendre contact avec « l’âme russe ».
Oserais-je contrarier ici les critiques qui firent l’honneur d’appliquer leurs facultés psychologiques à mes premiers travaux ? Ils m’ont composé une figure toute russe, ils ont ingénieusement expliqué la plupart de mes écrits par des influences slaves. Je laissais dire avec admiration, parfois avec un sourire, oh ! très respectueux pour les critiques. Ils ne me persuadaient pas. Je savais trop bien que tout mon être pensant et imaginatif s’est formé dans l’Orient méditerranéen, et que, s’il existe un pays dont j’aie une connaissance intime, c’est le vieil Orient de ma jeunesse, bien plus que la Russie de mon âge mûr. Tous les épisodes de ce petit livre ont été recueillis dans la conversation des Levantins, tous les faits empruntés à l’histoire et à la vie quotidienne du Levant, tous les lieux décrits sur place. Le lecteur voudra bien pardonner les vocables grecs et turcs qui reviennent à chaque page ; en les relisant aujourd’hui, je suis effrayé de voir combien j’en ai abusé. Mon excuse est qu’ils me furent aussi familiers que leurs équivalents français. On écrit pour ceux avec qui l’on vit habituellement : et ceux avec qui je vivais alors n’eussent pas retrouvé l’accent de terroir dans une transposition trop française de ces histoires, qui me furent contées en langue romaïque.
Me pardonnera-t-on, par surcroît, l’inexpérience littéraire dont témoigne cet essai de novice ? Pour la corriger, il faudrait le refaire de toutes pièces ; et je ne me flatterais pas de retrouver, après tant d’années, ce qu’un peu d’acquit littéraire ne remplacerait point : la sensation directe de la terre et de l’homme d’Orient. Je réimprime donc l’histoire de Vanghéli telle qu’elle fut écrite et publiée en premier lieu, il y a vingt-trois ans.
Cette date de 1877 défendra du moins mes juvenilia contre toute comparaison avec de maîtres écrivains, qui ont narré depuis lors les enchantements de la mer et des terres d’Asie. Les impressions, les sentiments, qu’ils ont rendus mieux que je ne saurais le faire, je les avais éprouvés, je les notais sur mes carnets de voyage, bien avant que ces conquérants de mon Orient eussent commencé d’écrire. Triste privilège que je leur céderais de bon cœur, s’ils voulaient prendre en même temps la charge des années qui me le confèrent. Durant les nuits où je dormais près de Vanghéli, dans les caravansérails de Roumélie et d’Anatolie, je ne songeais guère à m’assurer un droit de priorité dans la représentation littéraire de l’Orient. Comment eussé-je compris ce pays et ces hommes, si je n’avais point partagé leur insouciance fataliste, et si je n’avais pas comme eux préféré à toutes les écritures un bon cheval de Syrie, un léger caïque du Bosphore ?
E.-M. DE VOGÜÉ.
Janvier 1901
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