Vies, doctrines et sentences des philosophes illustres/6/Antisthène

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IIIe siècle av. J.-C.
Traduction Jacques Georges de Chauffepié (1758)
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Livre VI - Antisthène




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Antisthène, fils d’un homme qui portait le même nom, était d’Athènes. On dit pourtant qu’il n’était point né d’une Citoyenne de cette ville ; et comme on lui en faisait un reproche, La mère des Dieux, répliqua-t-il, est bien de Phrygie. On croit que la sienne était de Thrace ; et ce fut ce qui donna occasion à Socrate de dire, après qu’Antisthène se fut extrêmement distingué à la bataille de Tanagra, qu’il n’aurait pas montré tant de courage s’il eût été né de père et de mère tous deux Athéniens ; et lui-même, pour se moquer des Athéniens qui faisaient valoir leur naissance, disait que la qualité de naturels du pays leur était commune avec les limaçons et les sauterelles.

Le Rhéteur Gorgias fut le premier maître que prit ce Philosophe ; de là vient que ses Dialogues sentent l’Art Oratoire, surtout celui qui est intitulé De la vérité, et ses Exhortations.

Hermippe rapporte qu’il avait eu dessein de faire dans la solennité des Jeux Isthmiques l'éloge et la censure des Athéniens, des Thébains et des Lacédémoniens ; mais que voyant un grand concours à cette solennité, il ne le fit pas. Enfin il devint disciple de Socrate, et fit tant de progrès sous lui, qu’il engagea ceux qui venaient prendre ses leçons, à devenir ses condisciples auprès de ce Philosophe. Et comme il demeurait au Pirée, il faisait tous les jours un chemin de quarante stades pour venir jusqu’à la ville entendre Socrate. Il apprit de lui la patience, et ayant conçu le désir de s'élever au-dessus de toutes les passions, il fut le premier auteur de la Philosophie Cynique. Il prouvait l’utilité des travaux par l’exemple du grand Hercule parmi les Grecs, et par celui de Cyrus parmi les étrangers.

Il définissait le Discours, La Science d’exprimer ce qui a été et ce qui est. Il disait aussi qu’il souhaitait plutôt d’être atteint de folie que de la volupté ; et par rapport aux femmes, qu’un homme ne doit avoir de commerce qu’avec celles qui lui en sauront gré. Un jeune homme du Pont, qui voulait se rendre son disciple, lui ayant demandé de quelles choses il avait besoin pour cela, D’un livre neuf, dit-il, d’un style [1] neuf, et d’une tablette neuve, voulant dire qu’il avait principalement besoin d’esprit [2]. Un autre, qui cherchait à se marier, l’ayant consulté, il lui répondit que s'il prenait une femme qui fût belle, elle ne serait point à lui seul ; et que s’il en prenait une laide, elle lui deviendrait bientôt à charge. Ayant un jour entendu Platon parler mal de lui, il dit, qu’il lui arrivait, comme aux Rois, d’être blâmé pour avoir bien fait. Comme on l’initiait aux mystères d’Orphée, et que le Prêtre lui disait que ceux, qui y étaient initiés, jouissaient d’un grand bonheur aux Enfers, Pourquoi ne meurs-tu donc pas, lui répliqua-t-il ? On lui reprochait qu’il n’était point né de deux personnes libres : Je ne suis pas né non plus, repartit-il, de deux lutteurs, et cependant je ne laisse pas de savoir la lutte. On lui demandait aussi pourquoi il avait si peu de disciples : C’est que je ne les fais pas entrer chez moi avec une verge d’argent [3] répondit-il. Page:Diogène Laërce - Vies - tome 2.djvu/6 Page:Diogène Laërce - Vies - tome 2.djvu/7 sans cœur, que d’avoir à se défendre avec une pareille troupe contre un petit nombre des premiers. Qu’il faut prendre garde de ne pas donner prise à ses ennemis, parce qu’ils sont les premiers qui s'aperçoivent des fautes qu’on fait. Que la vertu des femmes consiste dans les mêmes choses que celle des hommes. Que les choses qui sont bonnes sont aussi belles et que celles qui sont mauvaises, sont honteuses. Qu’il faut regarder les actions vicieuses comme étant étrangères à l'homme. Que la prudence est plus assurée qu'un mur, parce qu’elle ne peut ni crouler, ni être minée. Qu’il faut élever, dans son âme une forteresse, qui soit imprenable.

Antisthène enseignait dans un Collège appelé Cynofarge, pas loin des portes de la ville ; et quelques-uns prétendent que c’est de là que la Secte Cynique a pris son nom. Lui-même était surnommé d’un nom qui signifiait un Chien simple, et au rapport dé Dioclès, il fut le premier qui doubla son manteau, afin de n’avoir pas besoin d’autre habillement. Il portait une besace et un bâton ; et Néanthe dit qu’il fut aussi le premier qui fit doubler sa veste. Soficrate, dans son troisième Livre des Successions remarque que Diodore Aspendien ajouta à la besace et au bâton l'usage de porter la barbe fort longue.

Antisthène est le seul des disciples de Socrate qui ait été loué par Théopompe. Il dit qu’il était d’un esprit fin, et qu’il menait comme il voulait, ceux qui s’engageaient en dîscours avec lui. Cela paraît aussi par ses livres, et par le Festin de Xénophon. Il paraît aussi avoir été le premier Chef de la Secte Stoïque, qui était la plus austère de toutes ; ce qui a donné occasion au Poète Athénée de parler ainsi de cette Secte :

Ô vous! auteurs des Maximes Stoïciennes ; vous, dont les saints ouvrages contiennent les plus excellentes vérités, vous avez raison de dire que la vertu est le seul bien de l'âme : c’est elle qui protège la vie des hommes, et qui garde les cités. Et s'il y en a d’autres qui regardent la volupté corporelle comme leur dernière fin, ce n'est qu’une des Muses qui le leur a persuadé

C’est Antisthène qui a ouvert les voies à Diogène pour son système de la tranquillité, à Cratès pour celui de la continence , à Zénon pour celui de la patience ; de sorte qu'il a jeté les fondements de l'édifice. En effet, Xénophon dit qu'il était fort doux dans la conversation, et fort retenu sur tout le reste.

On divise ses ouvrages en dix volumes. Le premier contient les pièces suivantes : de la Diction , ou des figures du discours ; Ajax , ou la harangue d'Ajax ; Ulysse, ou de l'Odyssée ; l'Apologie d'Oreste ; des Avocats ; l'Isographe, ou Désias, autrement Isocrate ; pièce contre ce qu'Isocrate a écrit Page:Diogène Laërce - Vies - tome 2.djvu/11 autrement de Télémaque ; d'Hélène et de Pénélope ; de Protée; du CycIope, ou d'Ulysse ; de l'Usage du vin, ou de l'Ivrognerie, autrement du Cyclope ; de Circé ; d'Amphiaraüs ; d'Ulysse et de Pénélope ; du Chien. Le tome X. traite : d'Hercule, ou de Midas ; d'Hercule, ou de la Prudence et de la Force ; du Seigneur, ou de l'Amoureux ; des Seigneurs, ou des Émissaires ; de Ménexène, ou de l'Empire ; d'Alcibiade ; d'Archélaüs, ou de la Royauté.

Ce sont-là les ouvrages d’Antisthène dont le grand nombre a donné occasion à Timon de le critiquer, en l’appelant un ingénieux Auteur de bagatelles. Il mourut de maladie, et l'on dit que Diogène vint alors le voir, en lui demandant s'il avait besoin d’un ami. Il vint aussi une fois chez lui, en portant un poignard ; et comme Antisthène lui eut dit, Qui me délivrera de mes douleurs ? Ceci, dit Diogène, en lui montrant le poignard : à quoi il répondit, Je parle de mes douleurs, et non pas de la vie ; de sorte qu’il semble que l'amour de la vie lui ait fait porter sa maladie impatiemment. Voici une épigramme que j'ai faite sur son sujet :

Durant ta vie, Antisthène, tu faisais le devoir d'un chien, et mordais, non des dents, mais par tes discours, qui censuraient le vice. Enfin tu meurs de consomption. Si quelqu'un s'en étonne et demande pourquoi cela arrive : Ne faut-il pas quelqu'un qui serve de guide aux enfers ? Page:Diogène Laërce - Vies - tome 2.djvu/13

  1. Sorte de poinçon dont les Anciens se servaient pour écrire.
  2. C’est un jeu de mots, qui consiste en ce que le terme grec, qui signifie ici neuf ou nouveau, peut aussi signifier et d’esprit.
  3. Cela veut dire que les choses les plus chères étaient les plus estimées. Les Cyniques ne prenaient point d’argent de leurs disciples.
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