Voyage au Japon

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Voyage au Japon
Don Rodrigo de Vivero y Velasco

Voyage au Japon


Gouverneur général des îles Philippines (1)

[modifier] Première partie

Le morceau suivant que nous pouvons donner comme inédit, puisqu’il n’a jamais été traduit, est extrait d’un recueil espagnol, dont il n’a été imprimé que le premier volume et quelques cahiers du second qui n’ont pas même été publiés. Visitant, en 1823, la précieuse bibliothèque de I’Escurial, nous fûmes assez heureux pour obtenir du Père bibliothécaire l’exemplaire sur lequel est faite la traduction que nous offrons aux lecteurs de ce recueil. Nous prîmes en même temps connaissance du manuscrit original donné à cet établissement par le lieutenant-colonel d’artillerie D. Diego Panès.

Le Japon est si peu connu que, bien que les renseignemens que contient ce document aient plus de deux siècles de date, quoiqu’ils soient incomplets même sur les matières qui en sont l’objet spécial, nous avons cru faire une chose utile et agréable en le publiant. Nous avons pensé que l’immobilité de la civilisation dans l’Orient, et particulièrement en Chine et au Japon, n’ayant point cessé, il était présumable que l’état intérieur du pays se trouvait encore tel que le dépeint D. Rodrigo de Velasco, auteur de cette relation. Depuis l’époque où elle fut écrite (1608), la difficulté des rapports avec le Japon s’est accrue par l’expulsion des chrétiens qui eut lieu peu de temps après les évènemens racontés par ce voyageur, qui seul peut-être, a traversé une partie de cet empire, non-seuIement avec la permission du gouverneur, mais encore avec toutes marques d’une protection et d’une bienveillance signalées.

Cette relation est empreinte d’une naïveté de style que nous avons désespéré d’imiter, et qui offre de lus une garantie de la bonne foi et de la sincérité du narrateur. Nous y avons surtout distingué la description vraiment remarquable des cérémonies religieuses des Japonais, et celle des hommages funèbres rendue à la mémoire du dernier empereur. Il ne faudrait cependant pas assimiler D. Rodrigo à un voyageur ignorant et crédule ; il est loin de se laisser entraîner à une admiration irréfléchie. Le langage plein de dignité qu’il adressa au premier ministre pour s’affranchir d’un cérémonial avilissant, et la manière énergique avec laquelle il insista sur l’expulsion des Hollandais, montrent assez que, même après son naufrage et son infortune, le brave gouverneur-général des îles Philippines n’oublia jamais qu’il était le représentant du roi d’Espagne.

Nous avons traduit fidèlement le texte que nous avons craint d’abréger quoiqu’on puisse lui reprocher quelques longueurs ; cette lecture nous ayant vivement intéressé, il nous a semblé qu’en faisant des coupures dans l’original, nous déroberions à nos lecteurs une partie du plaisir que nous avons éprouvé nous-mêmes. (2)


Relation que fait Don Rodrigo de Vivero Velasco de ce qui lui arriva à son retour des Philippines, où il était gouverneur et capitaine-général, et de son arrivée au Japon, contenant des choses très intéressantes.

En l’année 1608, le 30 septembre, fête du glorieux saint Jérôme, eût lieu le naufrage du vaisseau le Saint-François, que je montais à mon départ des Philippines, où je servais Sa Majesté en qualité de gouverneur. Les tempêtes et les tourmentes que j’éprouvai jusqu’à ce moment, furent telles que je ne sais s’il s’est jamais passé dans les mers du Nord et du Sud soixante-quinze jours plus affreux. Mais la fin fut encore plus funeste; car elle fut le commencement de nouvelles disgrâce. Mon navire s’était brisé sur les récifs qui bordent les côtes du Japon par 35 degrés et demi de latitude, tandis que par une erreur très-préjudiciable consignée dans toutes les cartes marines des voyageurs qui jusqu’alors avaient navigué dans ces parages, cette partie du Japon était placée par 33 degrés et demi. Enfin, par ce motif, ou plutôt parce que telle fut la volonté de Dieu, ce galion se perdit avec plus deux millions de marchandises. Depuis dix heures du soir qu’il toucha, jusqu’au lendemain, une demi-heure après le lever du soleil, tous ceux d’entre nous qui échappèrent à la mort restèrent suspendus aux agrès et aux cordes ; les plus intrépides s’attendaient à périr à chaque minute par la fureur des vagues qui nous enlevèrent cinquante hommes. Dieu jeté sur nous un regard de miséricorde, et permit que la plus grande partie de l’équipage se sauvât avec moi, les uns sur des planches, et les autres en s’accrochant à une portion de la poupe qui se conserva entière jusqu’à ce que la mer l’eût poussée à terre.

Cette plage nous était totalement inconnue, à cause de l’erreur des cartes marines que j’ai rapportée, et nous ignorions si nous étions sur un contient ou sur une île, les pilotes soutenant toujours que d’après la latitude où nous nous trouvions, ce ne pouvait être le Japon. J’ordonnai à deux matelots de monter sur le débris de poupe dont j’ai parlé, et de tâcher de reconnaître le pays. Ils descendirent bientôt après tout joyeux en m’annonçant qu’ils avaient aperçu des champs semés de riz. Cette nouvelle assurait notre subsistance, mais non pas notre vie, puisque nous étions sans armes ni sans aucun moyen de défense, si par malheur les habitans de cette terre se fussent trouvé autres que ce qu’ils furent. Dans moins d’un quart d’heure nous les reconnurent pour Japonais ; ce qui nous causé une grande joie, particulièrement à moi, parce que lorsque j’avais pris possession du gouvernement des Philippines, j’avais trouvé dans les prisons royales deux cents Japonais enfermés pour une cause qui ne me parut pas suffisamment prouvée, et non-seulement je leur donnai la liberté, mais je les fis conduire en sûreté dans leur pays, ce dont l’Empereur s’était montré fort reconnaissant à mon égard ; de sorte que je me persuadai que ce prince n’aurait pas oublié ce procédé de ma part, et je conçus une ferme assurance qu’il me témoignerait sa gratitude dans cette circonstance. Je vis depuis que je ne m’étais pas trompé.

Cinq ou six Japonais, de ceux que nous avions vus, s’approchèrent de nous, et parurent avoir pitié du triste état dans lequel ils nous voyaient, et qui était bien misérable en effet ; car les plus heureux d’entre nous avaient à peine sauvé leur chemise. J’avais dans mon équipage un Japonais chrétien, par le moyen duquel je puis leur demander où nous étions. Ils m’apprirent, en peu de mots, que nous nous trouvions dans le Japon, et à une lieue et demie de leur village nommé Yu-Banda vers lequel nous nous acheminâmes. Il faisait un froid d’automne que nous trouvions d’autant plus vif que nous étions très-légèrement vêtus. Nous arrivâmes dans un bourg qui, bien qu’il contint environ quinze cents habitans, doit être un des moins considérables d’un pays où comme on le verra plus tard, les villages, sont plus grands que nos villes d’Europe. Il dépendait d’un des plus médiocres seigneurs du royaume, qui avait cependant beaucoup de vasseaux, et outre plusieurs bourgs et villages, et qui résidant dans une forteresse inexpugnable dont je parlerai plus bas.

D’abord, après notre arrivée, mon interprète japonais dit aux habitans que j’étais le gouverneur de Luçon, nom qu’ils donnent aux Philippines, et il leur raconta notre déplorable aventure qui parut les toucher beaucoup. Leurs femmes, qui sont extrêmement compâtissantes, pleuraient à chaudes larmes, et elles furent les premières à demander à leurs maris de nous prêter des vêtemens qu’ils nomment quimones, et qui sont doublés en coton; ce qu’ils firent volontiers en me disant que, quant à moi, ils m’en faisaient présent. Ils partagèrent aussi généreusement avec nous leurs alimens, qui se composaient de riz, de quelques légumes, tels que navets et aubergines, et de quelque peu de poisson dont ils ne sont point abondamment pourvus, cette patie de la côte n’étant pas poissonneuse. Ils firent prévenir de notre arrivée le tono ou signeur de leurs vfillage qui résidait à six lieues de là, et qui ordonna que je fusse bien traité, ainsi que ceux qui m’accompagnaient, mais qu’ils eussent bien soin qu’aucun de nous ne s’éloignât. Si je dois en croire mon gôte, il y eut, parmi les habitans, un dessein formé de nous égorger tous avant de prévenir leur seigneur. Si ce rapport, que ne suis pas disposé à croire, est exact, il plût au Tout-Puissant de nous délivrer de ce nouveau danger; car, à trois ou quatre jours de là, le tono vint me rendre visite avec un grand apparat, en se faisant précéder par plus de trois cents personnes quiportaient diverses insignes oub annières du Dayri et de l’Empereur du Japon, chacun suivant sa qualité et sa condition. La plupart des hommes qui formaient cette escorte étaient armés de lances et d’arquebuses et d’une espèce de hallebardes qu’ils appellent nanquinatas, pareilles en quelque sorte à celles dont nous nous serons en Espagne, mais, à mon avis, bien meilleures. Avant d’entrer dans le village, le tono m’envoya un de ses gens suivi de plus de trente personnes pour me prévenir qu’il venait pour me visiter. Je lui répondis que je recevrais sa visite avec grand plaisir, et il sortit pour porter ma réponse à son maître. Peu après, il en vint un autre avec un plus grand nombre dee personnes à sa suite et avec plus de cérémonie; celui-ci m’annonça que le tono venait d’arriver, qu’il me baisait les mains, et que plous il avançait, plus le plaisi qu’il se promettait de sa visite s’augmentait. Je crus devoir me conformer à l’usage du pays; je lui envoyai un de mes gens qui le rencontra tout près de ma maison, et au compliment duquel il répondit comme aurait pu le faire le courtisan le plus poli de Madrid. Il descendit du superbe cheval qu’il montait, et il m’envoya un troisième personnage avec plus de pompe pour me prévenir qu’il allait entrer chez moi. Je sortis pour le recevoir. En me voyant, il me salua de la tête et de la main, à peu-près à notre manière. Il insista long-temps avec moi pour me donner la place d’honneur qui, au Japon, est à la gauche, parce qu’ils disent que c’est le côté de l’épée, qui ne se donne qu’à celui auquel on se confie. Je fus contrait de céder à ses insistances; je pris le pas sur lui en entrant chez moi, et je gardai la gauche pendant tout le temps que dura sa visite. Il commença par me faire un compliment de condoléance sur mon malheur, d’une manière si polie et avec des expressions si choisies que je ne fus pas peu embarrassé de lui répondre. Il m’offrit en présent quatre habits de ceux que j’ai déjà dit qu’on nomme quimones. Ils étaient de damas et autres étoffes précieuses également garnies en or et en soie, et parfaitement coupés à la mode du pays. Il me donna aussi une épe appelée catana, ainsi qu’une vache, des poules, des fruits excellens, et du vin qui me parut exquis, quoiqu’il ne fût pas fait avec le raisin. Indépendamment de ce présent qui n’était pas de peu di’mportance pour moi, attendu le cas où je me trouvais, il fit encore une action digne d’être rapportée. Il ordonna que, jusqu’à ce que l’empereur ait fait connaître ses intentions sur moi et les trois cents personnes qui étaient à ma suite, nous fussions tous entretenus à ses frais, ce qui eut lieu pendant trente-sept jours que dura notre séjour dans ce bourg, et il me permit d’envoyer deux personnes au Prince Royal et à l’Empereur son père, avec la relation de mon désastre, ce que je fis, en chargeant de cette mission le capitaine Sevicos et le lieutenant Anton Pequéno.

Le Prince Royal héréditaire résidait dans la cité de Jeudo, à quarante lieues de l’endroit où je me trouvais, et l’Empereur à zurunga qui est à quarante lieues plus loin. Malgré cette distance, et quoiqu’un cas si imprévu eût pu faire naître des difficultés parmi les gouverneurs du Japon, les ordres furent si promptement expédiés, que mes envoyés revinrent au bout de ving-quatre jours, avec un agent du prince, dans le gouvernement duquel était compris le territoire du village où j’étais, espace de temps d’autant plus court que le Prince n’avait pas osé prendre sur lui de rien déterminer sans en faire part à son père. Les dépêches qui me furent remises portaient que l’Empereur avait été informé. L’agent, qui se trouvait également autorisé par l’Empereur, m’apportait les complimens de condoléance du père et du fils, et un ordre pour me faire restituer tout ce qui avait pu être sauvé de mon vaisseau. Il me remit en même temps une permission pour me rendre à la cour du Prince et à celle de l’Empereur, avec une injonction aux autorités des lieux par où je passerais de m’héberger avevc tout le soin possible. Il était dit, en outre, dans ces dépêches, que d’après les lois du royaume, tout ce qui provenait des naufrages, soit des étrangers, soit des naturels, appartenant au souverain, le Prince me faisait présent de ce qui lui appartenait en propre, afin que j’en usasse comme bon me semblerait. Il s’éleva entre nous la question de savoir si l’Empereur avait qualité pour me faire ce présent, et moi pour le recevoir en conscience; et quoisuq ece fût l’époque de ma vie où je me sois vu dans le plus grand dénuement, et qu’en outre je fusse assez généralement regardé comme fondé à m’approprier ce capital, je pris la résolution de restituer tout ce qui restait des marchandises naufragées aux propriétaires primitifs de Manille, et je chargeai le capitaine et la maître d’équipage d’exécuter ma décision.

Après avoir terminé cette affaire, je partis pour Jeudo. Je passai le premier jour dans un bourg de dix à douze mille ames nommé Hondaque. Dès que j’eus mis pied à terre dans une hôtellerie, le tono m’envoya demander obligeamment pourquoi je n’étais pas descendu chez lui, et me fit prévenir qu’il allait venir en personne pour me chercher, ce qui m’obligea à me rendre à la résidence qui était située sur une hauteur qui dominait le bourg. Cette maison, ou pour mieux dire cette forteresse, était entourée d’un fossé de cinquante pieds de profondeur; on y entrait par un pont levis qui, dès qu’il était levé, rendait impossible ou tout au moins très-difficile la prise de la porte principale. Mais je fus encore plus surpris de ce que je vis dès que j’eus passé la porte, qui, ainsi que toutes celles de ce château, était en fer. Je remarquai aussi avec étonnement la perfection et la solidité des murailles qui s’élevaient immédiatement après le fossé. Elles avaient six vares de hauteur (18 pieds) et autant d’épaisseur. Auprès de la porte étaient rangés cent arquebusiers environ avec leurs armes à la main, et avec autant de soin que si l’ennemi eût été tout proche; et à cent pas à peu près de ce premier poste, il y avait une autre porte et une autre muraille un peu plus basse, bâtie en pierre de taille. Entre la première et la seconde porte, il y avait des maisons, des vergers, des jardins et des champs semés de riz, de manière que les habitans de la forteresse pouvaient pourvoir à leur subsistance pendant plusieurs mois, quand bien mêmes les communications avec le dehors auraient été interrompues. Il y avait à cette seconde porte trente hommes armés de lances : le commandant de ce poste me reçut avec beaucoup de civilité, et me conduisit jusqu’au palais situé à cinquante pas de là, où je trouvai le tono qui m’attendait à la première porte, accompagné de domestiques. Après m’avoir salué et complimenté sur mon arrivée chez lui, il prit le devant et traversa cinq ou six salons, en me laissant avec quelques-uns de ses gens pour me guider. Ces appartemens étaient entièrement construits en bois, d’après l’usage du pays, où la fréquence des tremblemens de terre rend dangereux, surtout pour les appartemens où couchent les grands seigneurs, l’usage de la pierre. Mais ces maisons sont travaillées avec tant d’art et tant de perfection, et son enrichies avec tant de profusion et d’élégance d’ornemens d’or, d’argent et de vernis, dans toutes leurs parties, que la vue trouve toujours à se fixer agréablement. Je parvins à la pièce où était le tono, avec lequel je m’entretins quelque temps assis; après quoi il me montra son arsenal, qui me parut plus digue d’un souverain que d’un simple particulier. L’heure de dîner étant arrivée, il se leva et m’apporta lui-même le premier plat suivant la coutume des seigneurs japonais, lorsqu’ils veulent honorer ceux qu’ils admettent à leur table. Ce repas très-abondant se composa de viande, de poisson et de toute espèce de fruits excellens. Je puis dire que, malgré la différence qu’il y a entre leur manière et la nôtre, d’apporter et d’assaisonner les mets la chère fut exquise. Après m’être reposé quelques instans, je pris congé de ce seigneur pour aller coucher à deux lieues plus loin ; il me fit donner un excellent cheval de ses écuries, et depuis ce jour jusqu’à ce qu’au bout de six mois je le rencontrai à la cour du Prince, ce digne tono m’écrivit fréquemment pour entretnir l’amitié qui s’était établie entre nous.

Dans les trente lieues que je parcourus ensuite pour arriver à Jedo, qui est, comme je l’ai déjà dit, la résidence du prince, je ne remarquai rien qui mérite d’être rapporté; car, quoique les villes par où je passai fussent bien plus considérables que les bourgs que j’avais vus jusque là, et bien que l’immensité de la population du pays nous tînt dans une admiration perpétuelle, comme j’ai vu depuis autant et beaucoup plus dans ce même genre en voyageant dans cet empire, je crois devoir abréger cette partie de ma relation. Partout je fus reçu et hébergé avec un soin et des prévenances telles qu’on aurait pu employer à l’égard du plus considéré et du meilleur ami du souverain.

Le jour où l’on sut que je devais entrer dans la fameuse ville capitale de Jedo, plusieurs gentilshommes virent à ma rencontre pour me prier d’accepter un logement dans leur maison. Je n’eus pas l’embarras de faire un choix, car je fut prévenu par ordre du Prince qu’une maison avait été préparée pour me recevoir. J’y arrivai vers cinq heures du soir, suivi des gentilshommes qui étaient venus à ma rencontre, et d’une foule innombrable attirée par la curiosité de voir des hommes si différens des Japonais par leurs traits et par leurs coutumes. Il fut nécessaire que des officiers de police nous ouvrissent un passage par les rues où nous passâmes, quoique ces rues me parussent d’une largeur démesurée en comparaison des nôtres. Le bruit de notre arrivée s’était répandu dans le pays, ce qui fit venir à Jedo une si grande quantité de curieux que, pendant les huit jours que je passai cette première fois dans cette ville, je n’eus pas un moment de repos. Je ne crus pas pouvoir me dispenser de recevoir les visites des principaux habitans; mais j’eus recours au secrétaire du Prince pour me délivrer es importunités de la populace, et j’obtins qu’une garde fût placée dans ma maison, sur laquelle le magistrat fit afficher une ordonnance qui défendait à qui que ce fût d’y entrer sans ma permission.

Quoique la ville de Jedo ne soit pas une des plus considérables du Japon, elle est digne sous plusieurs rapports de sa grande réputation. Je vais entrer, au sujet de cette capitale, dans les détails que ma mémoire me rappellera.

Jedo contient sept cent mille habitans, et, quoique cette ville ne soit pas située sur le bord de la mer, elle jouit des mêmes avantages que celles qui y sont placées, à cause d’un grand fleuve qui la traverse et qui pemet à des bâtimens de moyenne grandeur de remonter jusqu’à la ville. C’est par ce fleuve, qui se divise, dans l’intérieur, en plusieurs branches, qu’arrivent toutes les provisions nécessaire à la subsitance et à l’entretien de ses habitans. Les denrées de toute espèces y sont en telle abondance, qu’un homme peut y vivre commodément pour un réal par jour (27 centimes). Les Japonais font peu de pain de froment, quoique celui qu’ils fabriquent soit le plus excellent du monde et se vende à très-bon marché. Les rues et les places de Jedo sont fort belles, parfaitement entretenues, et si propres qu’on dirait que personne n’y passe. Les maisons sont en bois et ont presque toutes deux étages. Elles ont au-dehors moins d’apparence que les nôtres; mais elles sont infiniment plus commodes et plus belles à l’intérieur. Toutes les rues ont des galeries couvertes et sont habitées chacune par des personnes d’une même profession, de sorte que les charpentiers de Jedo occupent exclusivement toutes les maisons d’une rue. Il en est de même des tailleurs, des forgerons, des rofèvres, etc., et de beaucoup d’autres dont les arts et les manufactures sont inconnus en Europe. Les marchands et négocians sont classés de la même manière, de façon que les acheteurs ont sous la main tout ce dont ils ont besoin, et peuvent fixer leur choix sans parcourir de grandes distances. Un grand nombre de places et de marchés publics sont abondamment pourvus de denrées également séparées, chacune en son lieu particulier. Je remarquai celui où se vend le gibier; j’y trouvai une quantité innombrable de lapins, lièvres, sangliers, daims, chevreuils, et d’autres animaux que je n’avais jamais vus. Le marché au poisson est très-vaste et d’une propreté extrême. J’y ai vu plus de mille espèces de poissons de mer et de rivière, frais et salés. Des cuves immenses contenaient en outre, une grande quantité de poisson vivant. Enfin le marché aux fruits et aux légumes ne les cédait pas en propreté et en abondance à ceux des viandes et du poisson, et dans tous, je pus me convaincre que la quantité, la qualité et le bon marché des denrées rendaient l’existence des habitans de Jedo extrêmement commode. Les hôtelleries sont toutes dans les mêmes rues, voisines de celles qu’habitent exclusivement les vendeurs et les loueurs de chevaux, qui sont en si grand nombre que le voyageur qui arrive, pour changer de chevaux suivant l’usage du pays, de deux en deux lieues, n’a que l’embarras du choix.

Les femmes de mauvaise vie occfupent un quartier séparé, dans les environs de celui des marchands, des hôtelleries et des marchés publics.

Les seigneurs et les nobles habitent seuls une partie distincte de la ville. On reconnaît ce quartier aux armoiries sculptées, peintes et dorées qu’on voit sur le haut des portes de leurs maisons. Les nobles japonais mettent beaucoup de prix à cette prérogative de leur rang. Il y a telle porte qui coûte vingt mille ducats (3).

L’autorité politique est exercée par un gouverneur qui est le chef de tous les magistrats civils et de tous les officiers militaires. Il y a dans chaque rue un magistrat ou alcade qui est ordinairement le plus qualifié des habitans. Il est juge en première instance de toutes les causes civiles et criminelles, et soumet au gouverneur les cas difficiles. Il est sévèrement défendu aux juges d’écouter aucune sollicitation des parties.

Les rues sont closes à l’entrée et à la sortie par une porte qui se ferme au commencement de la nuit. A chacune d’elles il y a un poste de soldats et des sentinelles d’espace en espace, de sorte que dès qu’il se comment un délit, l’avis en parvient à l’instant aux deux portes qui sont fermées sur le champ; il est rare que le coupable puisse se soustraire au châtiment.

On peut appliquer à toutes les villes du royaume ce que je raconte de Jedo, tant pour le régime municipal que pour toutes les autres choses. J’ajouterai que, rarement, les Japonais mangent d’autre viande que le gibier qu’ils prennent à la chasse; la loi civile et religieuse prohibant presqu’entièrement l’usage de la viande de boucherie.

Le Prince a permis, à Jedo l’établissement public des religieux franciscains déchaussés. Cette permission est unique dans tout l’empire, où il n’y a pas d’autre église publique. Les édifices consacrés au culte de notre sainte religion sont tolérés seulement, et ont l’apparence de maisons particulières.


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(1) Don Rodrigo de Vivero y Velasco naquit quelques années après la moitié du XVIe siècle et fut menin de la reine Anne, femme de Philippe II. Il entreprit sa première course maritime sur les galions d’Espagne en qualité d’aide-de-camp du général marquis de Sainte-Croix. Il fit, en 1581, la campagne de Portugal, et partit de là pour la Nouvelle-Espagne, où il servit pendant douze ans sous les ordres de don Louis de Velasco, marquis de Salinas, qui depuis fut vice-roi de ce pays, et il entretint pendant tout ce temps-là douze hommes à ses frais. Il obtint, en récompense de ses services,le commandement du château de saint Jean-d’Ulloa ; ses provisions sont datées du 14 juins 1595. La manière distinguée avec laquelle il remplit cet emploi lui valut la nomination de gouverneur et de capitaine-général de la Nouvelle-Biscaye, où il déploya de grands talens lors de la révolte des Indiens qu’il réussit à étouffer, en employant à propos la fermeté et l’indulgence. A la mort de don Pedro d’Acuna, gouverneur et capitaine-général des Philippines, il obtint cet te place importante où il fut remplacé par don Juan de Silva. C’est à son retour en Europe, qu’ayant été poussé par les tempêtes sur la côte du Japon, il éprouva le naufrage qui fait le sujet de cette relation. Il revint à Madrid et y séjourna quelque temps ; après quoi, il fut nommé capitaine-général de la province de Terre-Ferme et Varagua, où il resta plusieurs années. Il y obtint successivement les titres de vicomte de Saint-Michel et de comte de Orisaba. Le 24 janvier 1636, il fut nommé mestre de camp-général des régimens de la Nouvelle-Espagne et de toutes les troupes de ce royaume, en récompense de ses services lors du débarquement tenté par les Hollandais à la Vera-Cruz, quatre années auparavant. C’est de cette même année 1636 qu’est daté son testament, par lequel on voit qu’il fût marié avec dame Leonor de Ircio y Mendoz. La comte d’Orisaba mourut peu de temps après, laissant un fils unique nommé don Louis, qui soutint dignement le nom de son père.
(2) Il paraît que l’on doit attribuer la persécution terrible qui a anéanti le christianisme au Japon quelques paroles imprudentes des missionnaires espagnols, envenimées par la jalousie des Hollandais qui voulaient s’approprier tout le commerce de cette contrée avec l’Europe ; ils y .réussirent complètement. Avant 1614, époque de la grande persécution, il y avait au Japon si on en croit les relations du temps plus de dix-huit cent nille chrétiens, et le gouvernement ne mettait aucune entrave au libre exercice de leur culte. Les Européens y étaient bien accueillis ; ce fut leur conduite irréfléchie et le mépris qu’ils affectèrent en quelques circonstances pour les lois du pays, qui entraînèrent leur expulsion. On en trouvera une preuve assez frappante dans ce récit même
A partir de 1614, les relations avec le Japon devinrent de plus en plus rares. Les Hollandais seuls y abordent aujourd’hui ; les Anglais et les Américains ont inutilement tenté d’y être admis. Les Russes y envoyèrent une ambassade, en 1803, qui n’eu aucun succès. Le gouvernement la reçut avec toute sorte d’égards, il fournit abondamment des vivres aux vaisseaux russes, il fit plus encore : un navire russe ayant échoué sur les côtes, quelque temps auparavant, il ordonna de restituer tout ce qui s’y était trouvé, jusqu’au morceaux d’un miroir, s’excusant encore de ce qu’il avait été brisé par des paysans qui en ignoraient la fragilité. Avec cela, on engagea très-poliment l’ambassade à se retirer le plus tôt possible. Enfin, la préférence exclusive que les autorités accordent aux Hollandais est telle qu’en 1813, pendant l’occupation anglaise des colonies Bataves, les vaisseaux qui se rendaient au Japon étaient obligés de prendre le pavillon des Provinces-Unies, et les matelots portaient le costume hollandais.
Du reste, le peu que nous connaissons de cette contrée ne fait qu’ajouter un nouvel intérêt à la relation de don Rodrigo de Velasco. La grane histoire de Koempfer et le voyage de Golowuin sont jusqu’à présent les ouvrages les plus exacts. Les résidens hollandais eux-mêmes ne pénètrent pas dans l’intérieur de l’empire; il leur est encore moins permis de le traverser, comme le fit notre auteur. A peine sont-ils arrivés à Nanagaski, qu’on les tient comme renfermés dans ce port. Cependant, on annonçait dernièrement qu’un jeune voyageur, M. Siebold, grâces à sa profession de médecin, était parvenu à recueillir un grand nombre de renseignemens curieux sur l’histoire, les mœurs et l’adminsitration du Japon, quoiqu’il paraisse certain qu’il se soit peu éloigné de la résidence hollandaise. Malheureusement M. Siebold eut l’indiscrétion de faire part lui-même à plusieurs journaux d’Europe de ses précieuses découvertes. Le gouvernement japonais en fut instruit, et M. Siebold, à l’instant de son départ, reçut l’ordre de ne pas sortir de Nangasaki. Depuis ce moment il y est devenu l’objet de la plus rigoureuse surveillance. S’il en était ainsi, cette circonstance fâcheuse pour les sciences, donnerait encore un prix inattendu au manuscrit de don Rodrigo de Velasco.
(3) Le ducat espagnol vaut onze réaux de vellon (2 fr. 60 cent environ.

[modifier] Deuxième partie

Deux jours après mon arrivée, le Prince héréditaire, qui m’avait déjà fait visiter deux fois par son général de mer, m’envoya son secrétaire nommé Consecunduno pour me dire que je pouvais aller lui baiser la main, ce que je fis un après-midi, vers les quatre heures. Je m’estimerais heureux de pouvoir réussir à donner une idée exacte de tout ce que je vis d’admirable, tant sous le rapport matériel des édifices et des palais de cette résidence royale, que sous celui de la pompe et de l’apparat qui brillent en cette cour. Je crois pouvoir affirmer que, depuis la porte d’entrée jusqu’à l’appartement du prince, il y avait plus de vingt mille personnes, non pas rassemblées uniquement pour cette circonstance, mais constamment employées et soldées au service journalier de la cour.

Le mur principal qui entoure ce palais est formé entièrement d’immenses pierres de taille posées l’une sur l’autre sans ciment. Il est extrêmement large, et coupé, à distances, d’embrasures pour placer de l’artillerie qui est peu nombreuse. Au bas de ce mur est creusé un fossé très-profond rempli d’eau. On entre par un pont-levis d’une construction extrêmement ingénieuse, et que je n’ai vue employée nulle part. Les portes sont très-fortes ; dès qu’elles me furent ouvertes, je me trouvai entre deux files d’arquebusiers et de mousquetaires dont le nombre me parut être de mille hommes (je crois me rappeler que le capitaine me le dit ainsi). Cet officier me conduisit jusqu’à la seconde porte, où je vis un mur bâti en terre et en glacis. Il pouvait y avoir trois cents pas de distance d’une porte à l’autre. A l’entrée de celle-ci, je vis un bataillon de quatre cents hommes armés de piques et de lances. Je parvins à une troisième enceinte entourée d’un mur de quatre vares de hauteur (12 pieds), disposé pour recevoir des postes d’arquebusiers et de mousquetaires de distance ou distance. Là, étaient environ trois cents soldats portant des hallebardes nommées manguinatas. On m’apprit que les soldats que j’avais vus, dans, les trois enceintes habitaient des maisons bâties sur le terrain qui est entre les divers murs, et qui sont entourées de très-beaux jardin plantés de toute espèce d’arbres fruitiers et de légumes. A peu de distance de la troisième porte, on entre dans le palais; et d’abord on aperçoit les écuries, qui contenaient alors trois cents chevaux de main, auxquels il ne manquait que d’être aussi bien dressés que les nôtres pour être parfaits en tout. Ils étaient attaché chacun par un licou en fer à deux branches, la croupe appuyée au mur, de sorte qu’il n’y avait pas d’accident à craindre en se promenant dans les écuries. De l’autre côté du palais est l’arsenal du prince, riche en cuirasses et en corselets dorés, suivant la mode du pays, et avec assez d’armes, telles que arquebuses, piques, lances et épées nommées catanas pour fournir à une armée de cent mille hommes.

La première salle par laquelle on entre dans le palais était si richement ornée, que je ne pus découvrir la moindre partie du plancher, des murailles et du plafond. Les tapis de pied, qu’ils nomment tatames, sont magnifiquement garnis d’étoffes, d’or et de velours d’un travail admirable. Les murailles et le plafond sont ornés de dessins agréables, dorés ou vernis, et de peintures représentant des sujets de chasse. II nous semblait à nous, pauvres naufragés, qu’après avoir vu cette magnifique salle, nous ne pouvions rien voir qui la surpassât ; mais à notre grande surprise, notre admiration dut augmenter de salle en salle jusqu’à celle où le prince m’admit en sa présence. J’étais conduit d’une pièce à l’autre par des officiers différens qui me quittaient à la porte, après m’avoir remis à d’autres, d’où je conclus qu’ainsi qu’en Europe, l’étiquette de la cour du Japon établissait une différence dans le droit d’entrer dans tel ou tel salon. Le prince me reçut dans une vaste salle, au milieu de laquelle s’élevait une estrade de deux degrés, où il était assis à terre sur un superbe tapis de velours cramoisi, brodé en or. Il portait un surtout vert et jaune posé sur deux de ces vêtemens qui s’appellent quimones, et par dessus un ceinturon auquel étaient attachées sa dague et son épée ou catana. Ses cheveux étaient tressés avec des rubans de diverses couleurs sans autre chose sur la tête. C’est un homme de trente-cinq ans, brun, d’une figure agréable et d’une bonne stature. Les deux secrétaires du prince ordonnent à ceux qui m’accompagnaient de s’arrêter, et je m’avançai seul jusqu’à une espèce de siége presqu’aussi bas que le plancher, à la gauche et à quatre pas de celui où était le prince. Il m’ordonna de me couvrir, et il me fit dire en souriant, par ses interprètes, que le plaisir qu’il avait à me voir et à faire connaissance avec moi était altéré parce qu’il lui semblait que j’étais triste et mélancolique à cause du malheur qui m’était arrivé; mais que les hommes de cœur ne devaient pas s’attrister des évènemens fâcheux qui n’étaient point arrivés par leur faute que je prisse courage, et que j’étais dans son royaume, où il m’accorderait toutes les faveur que je pourrais désirer. Je le remerciai, lui répondis du mieux que je pus. Le reste de la conversation se passa en demandes de sa part sur les détails de ma mésaventure, et je finis par lui demander la permission de partir le lendemain pour me rendre à la cour du roi son père. Il me répondit que pour le lendemain cela ne se pouvait pas, attendu qu’il devait en prévenir ce monarque; mais que dans quatre jours je pourrais me mettre en route, et qu’il donnerait des ordres pour que, dans tous les lieux où je devais passer, je fusse hébergé et accueilli comme je le méritais. Sur ce, je pris congé du prince, et je retournai à ma maison.

Quatre jours après, je partis pour Zurunga, qui est situé à quarante lieues de Jedo. Il ne me manquerait pas de matières pour alonger ma relation, si je voulais raconter ce que je vis dans les villes qui se trouvèrent sur ma route. Je me contenterai de faire remarquer que plusieurs bourgs qui n’ont pas le rang de cité contiennent plus de cent mille habitans : dans les cent lieues de pays qu’on parcourt de Zurunga à Meaco, on ne passe pas un quart d’heure sans traverser un village. De quelque côté que le voyageur jette les yeux, il aperçoit du monde qui va et vient comme dans nos villes d’Europe les plus peuplées; les chemins sont bordés des deux côtés d’une rangée de superbes pins qui garantissent de l’ardeur du soleil ; les lieues sont marquées par une petite éminence plantée de deux arbres, même dans les villes et villages, et jamais il n’est dérogé à cette règle, fallût-il abattre une maison ou un édifice quelconque pour l’observer.

Au bout de cinq jours de voyage, pendant lequel, en vertu des ordres du prince, je fus reçu et traité à merveille partout où je passai, et si bien, que, si je pouvais renoncer à mon Dieu méconnu par ces barbares, et à mon souverain, je préférerais leur pays au mien ; j’arrivai à Zurunga, et je vais raconter tout ce qui m’y arriva.

La ville de Zurunga contient de cinq à six cent mille habitans : elle est moins belle que Jedo; mais son climat est infiniment plus agréable. C’est pour cela qu’elle a été choisie par l’Empereur pour en faire sa résidence. Ce prince, envoya un seigneur de sa cour pour me recevoir à l’entrée de la ville et pour me conduire à la maison qui avait été préparée pour mon logement. J’éprouvai, pour y arriver, les mêmes difficultés que j avais eues en pareilles circonstances à Jedo, par l’immensité de la foule qui s’était rassemblée pour voir des étrangers venus de si loin. La maison où je descendis était pourvue avec le plus grand soin de tout ce qui m’était nécessaire. Le lendemain de mon arrivée, l’Empereur me fit complimenter par un de ses secrétaires, qui m’apporta de sa part un présent de douze vêtemens complets, de sa propre garde-robe, extrêmement riches. Le Secrétaire me dit que son maître se réjouissait infiniment de mon arrivée à sa cour, et qu’il désirait savoir comment je me portais : qu’il m’engageait à me reposer, et à me reposer, et à me revêtir des habits qu’il m’envoyait, et qu’il lui avait paru, qu’attendu le naufrage que j’avais éprouvé et qui m’avait mis à nu, le présent le plus convenable à ma situation était les vêtemens qu’il m’offrait. Cet envoyé s’entretint pendant quelque temps avec moi, me faisant des questions sur l’Espagne et sur notre roi. Tout le temps que je restai à Zurunga, l’Empereur m’envoyait tous les jours un présent de confitures exquises et de fruits, entr-autres des poires plus grosses du double que les plus grosses d’Espagne. Après une semaine de séjour, le secrétaire me demanda de fixer le jour où je voudrais être présenté à l’Empereur. Je lui répondis que cela ne dépendait pas de ma volonté, mais bien de celle de Son Altesse. Il me quitta immédiatement après cette réponse, et il me fit prévenir que le lendemain, sur les deux heures après midi, il enverrait quelques gentilshommes du palais pour me chercher. Il est bon de savoir que mon hôte et plusieurs seigneurs qui me rendaient de fréquentes visites m’avaient conseillé de ne point témoigner un trop grand emp’ressement pour voir l’Empereur, et d’attendre que ce prince m’en fit lui-même témoigner le désir. Je me conformai volontiers à cette insinuation, d’autant que je passais le temps fort agréablement à visiter tout ce que la ville de Zurunga contient de curieux et d’admirable. J’ai déjà fait une description de Jedo; celle que je pourrais faire de Zurunga serait semblable. Ainsi je m’en abstiendrai pour ne pas me répéter.

Le lendemain à deux heures après-midi, un détachement de deux cents gardes arquebusiers du palais, conduit par un maître des cérémonies, vint pour me chercher. On me fit monter dans une litière élégamment ornée. Après une heure de marche, j’arrivai près d’un fossé d’où s’éleva subitement un pont, qui fut baissé peu après sur un signal du commandant de mon escorte, et je vis sortir un officier, lequel, après avoir échangé quelques paroles avec ce commandant, frappa à une très-forte porte de fer, qui, en s’ouvrant, me laissa voir deux files de deux cents arquebusiers environ, à travers lesquels je fus conduit par leur capitaine à un autre fossé où il y avait aussi un pont-levis; je fus admis dans cette seconde enceinte avec les mêmes formalités, d’où, avec de très-courtoises cérémonies, je fus mené jusqu’à un des corridors du palais qui aboutissent à un immense vestibule où étaient plus de mille soldats de diverses armes. De là, je traversai neuf pièces ou salles, changeant d’introducteur à chaque salle, et ayant les yeux éblouis de la splendeur de l’ameublement; tout brillat d’or et d’un vernis éclatant. Il me sembla que, dans quelques détails, il y avait plus de pompe et d’apparat dans les cérémonies à la cour du prince. Toutefois la résidence de l’Empereur annonçait plus de puissance, mais aussi plus de ces précautions qui indiquent la crainte. Peut-être cela est-il la suite d’un usage introduit par les révolutions sanglantes qui ont eu lieu dans cet empire, où l’ordre de la succession au trône est quelquefois interverti. Peut-être aussi l’Empereur, qui était déjà âgé, craignait-il quelqu’entreprise de la part de son fils. Quaoiqu’il en soit, je parvins à la salle qui précédait l’appartement où se trouvait l’Empereur. Deux des secrétaires ou ministres de ce prince, suivis d’un grand nombre de personnes richement vêtues, vinrent à moi, et après beaucoup de complimens pour m’inviter à m’asseoir avant eux, auxquels je finis par céder pour les abréger, le plus éminent en dignité des deux ministres, qui, ainsi que le ministre du prince portait le nom de Conseconduno, me débita un long discours pour me féliciter de mon arrivée auprès de leur maître, ce qui devait être pour moi un grand motif de consolation, et que, quant à eux, ses principaux ministres, ils s’empresseraient d’accueillir toutes mes demandes et de les appuyer auprès du souverain. Je les remerciai dans les meilleurs termes que je pus trouver. Après, quoi, Conseconduno reprit, la parole, en me disant qu’une des choses qui avaient le plus occupé son imagination depuis le jour de son arrivée jusqu’à ce moment, était que l’empereur possédait la plus grande monarchie de la terre, et était par conséquent revêtu de la majestueuse autorité; que, l’étiquette royale n’admettant point de dispense, puisqu’il arrivait souvent qu’un grand seigneur riche de plusieurs millions de rente regardait comme une éminente faveur d’être admis à voir l’auguste visage de l’Empereur à plus de cent pas de distance, et prosterné contre terre, sans prononcer un mot, sans que sa majesté impériale lui adressât la parole et se retirait satisfait après avoir laissé un riche présent, il était à craindre que, quoique l’empereur me fit un accueil extraordinaire, et me comblât de grâces inconnues à ses sujets les plus favorisés, je ne fusse peut-être surpris de la sécheresse d’une réception que j’apprécierais d’après mes propres idées tandis qu’en réalité l’Empereur avait l’intention formelle de me traiter avec toute sorte de distinction. Conseconduno me fit comprendre qu’il avait traité cette question avec son maître.

Cette allocution me parut digne d’une réponse pesée mûrement dans toutes ses expressions. C’est pourquoi, après avoir réfléchi un moment, et ayant prévenu mon interprète, le père Jean-Baptiste, de la compagnie de Jésus, de bien expliquer le véritable sens de mes paroles, je répondis que j’avais écouté avec attention son beau discours; que je le remerciais des renseignemens qu’il me donnait sur la grandeur de son maître mais que je ne pouvais en être surpris, étant sujet du roi Philippe, qui était le plus grand des rois de l’univers, et en comparaison duquel tous les autres étaient des nains. Je parlai quelque temps sur ce ton, et j’appuyai mes raisonnemens aussi bien que je le pus. Je convins qu’en effet, la majesté des rois ne devait jamais se relâcher en rien à l’égard de leurs propres sujets ; mais que, vis-à-vis de ceux qui ne l’étaient point, la bonne raison d’état voulait qu’ils ne l’étaient point, la bonne raison d’état voulait qu’ils se montrassent affables et clémens ; qu’envoyé par mon roi pour gouverner les îles Philippines, comme président et capitaine général, j’avais fait naufrage à mon retour sur les côtes du Japon, et que, par conséquent, ce n’était qu’en qualité de misérable naufragé, exposé à toutes les infortunes des prisonniers et des esclaves que je me présentais; que si l’Empereur devait mesurer ses grâces et ses égards sur ma situation présente, je me trouverais satisfait et comblé par la moindre faveur que Sa Majesté voudrait bien m’accorder; mais je priai les deux ministres d’observer que si je devait être traité en qualité de serviteur et de ministre de mon roi, je croyais avoir droit à de plus grands honneurs, et que c’était à mon souverain et non à moi que s’étaient rendus ou refusés les honneurs que je croyais lui être dus. J’insistait beaucoup sur ce point, et je tâchai de leur faire comprendre la grandeur et la puissance du roi d’Espagne, qui régnait sur la plus grande partie des deux Indes, indépendamment de ses états d’Europe, qui seuls lui donnaient le premier rang parmi les princes de cette contrée. J’ajoutai que l’Empereur du Japon s’annonçant comme l’ami du roi d’Espagne, je ne doutais pas qu’il ne saisît l’occasion de manifester, par tous les moyens possibles, le cas qu’il faisait d’une amitié aussi précieuse. Je conclus enfin en déclarant que l’Empereur avait déjà assez fait pour moi, s’il me considérait comme particulier, et que je mettais à ses pieds mon respect profond et ma reconnaissance; mais que, s’il lui plaisait de me regarder comme le représentant du roi, il ne saurait me témoigner trop d’égards.

Dès que ma réponse fut terminée, Conseconduno me considéra attentivement, et, après un moment de silence, il se frappa le front avec la paume de la main, et me dit qu’il ne jugeait pas à propos que je fusse introduit auprès de l’Empereur avant qu’il n’eût rendu compte à ce monarque de notre conversation; il sortit et resta dans l’appartement de Son Altesse une longue demi-heure; pendant laquelle je m’amusai à voir les bijoux et curiosités qui étaient exposés dans deux petits cabinets voisins du lieu où nous étions. Je vis là des choses admirables et dignes d’un aussi grand roi. Conseconduno, étant revenu, m’annonça que l’Empereur allait me recevoir et me faire un honneur qui n’avait été fait à personne au monde avant moi, et qui causerait un étonnement universel dans l’empire. Je suivis le ministre, qui me conduisit en présence du souverain, que je saluai. Toute ma suite, ainsi que l’escorte nombreuse qui m’accompagnait, avait été retenue dans une des pièces qui précédaient la salle où était l’Empereur; mais dès que j’eus salué le prince, on leur permit d’entrer, et on les fit agenouiller à une assez grande distance. L’Empereur était dans une espèce de loge en claire-voie, carrée, peu grande, mais extraordinairement riche. L’endroit où il était assis était élevé de deux degrés au-dessus du sol, et était entouré, à quatre pas de distance, d’une grille d’or de deux vares de hauteur, dans laquelle s’ouvraient plusieurs petites portes par lesquelles entraient et sortaient des serviteurs que l’Empereur appelait de temps en temps parmi ceux qui étaient humblement agenouillés, appuyés sur leurs mains autour de la grille d’or.

Le monarque était environné d’à peu près vingt seigneurs, ministres ou principaux courtisans, vêtus de longs manteaux de soie et de caleçons de la même étoffe, tellement longs, qu’ils leur cachaient entièrement les pieds. L’Empereur était assis sur une espèce de fauteuil de satin bleu ouvragé, semé d’étoiles et de demi-lunes d’argent. Il portait, à la ceinture une épée ou catana, et avait les cheveux tressés avec des rubans de diverses couleurs sans autre coiffure. Son âge me parut être de soixante ans, et sa stature moyenne, avec assez d’embonpoint. Son visage était vénérable et gracieux, mais beaucoup moins brun que celui du prince son fils. Je m’approchai entre les deux ministres dont j’ai parlé, en faisant les révérences et les cérémonies usitées à la cour d’Espagne; et mes deux introducteurs m’ayant prévenu que je ne devais pas baiser les mains du monarque, je restai debout auprès du siége qui m’avait été préparé. Jusque là l’Empereur avait gardé un sérieux imperturbable; mais dès que j’eus terminé mes salutations, il baissa un peu la tête et me sourit avec affabilité en me fusant signe de la main de m’asseoir. Je m’inclinai de nouveau très-respectueusement, et je restai debout; mais il me fit de nouvelles instances auxquelles je cédai et je m’assis. Il m’ordonna de me couvrir, et après un silence de près d’un demi-quart d’heure il chargea deux secrétaires qui étaient à côté de lui de me dire combien il se réjouissait de mon arrivée, et que, quoique j’y eusse été conduit par des infortunes qui devaient m’attrister, il m’engageait à me consoler et à me distraire; car il était dans l’intention de m’accorder plus de grâces et de faveurs que je ne pouvais en attendre de mon propre souverain. Je voulus me lever et me découvrir pour entendre ce message, mais il ne le permit pas, et voulut que je répondisse assis. Je lui dis, par le moyen de mon interprète, que je baisais les mains de Son Altesse, pour les faveurs dont elle me comblait, et que la présence des grands rois était toujours un puissant motif de consolation pour des malheurs plus grands que les miens. Je me trouvais entièrement consolé et encouragé en me voyant dans la cour d’un monarque aussi illustre, tout comme si je me trouvais dans celle du roi Philippe. Un moment après, il me fit dire de lui faire connaître ce que j’avais à lui demander, tant pour moi que relativement à l’amitié qu’il voulait entretenir avec mon maître, et qu’il voulait entretenir avec mon maître, et qu’il ordonnerait à ses ministres de m’expédier promptement et suivant mes désirs. Je répondis que les faveurs d’un aussi grand prince que S. A. étaient trop précieuses pour pouvoir être oubliées, et que je lui demandais la permission de me présenter devant son trône un autre jour, pour jouir encore de son auguste entretien et pour mettre à ses pieds les demandes que je croirais pouvoir lui soumettre.

Après cela, je voulus me lever pour me retirer : mais l’Empereur me fit rasseoir en me disant qu’il avait grand plaisir à me voir, qu’il ne voulait pas que ma visite fût si courte, et qu’il désirait que j’assistasse à la réception de quelques seigneurs auxquels il daignait se montrer. En effet, on introduisit un des personnages les plus considérables du Japon, si je dois en juger par son présent qui, en barres d’or et d’argent et en étoffe de soie, valait plus de vingt mille ducats. Ce présent fut placé sur une table, et je n’oserais pas affirmer que l’Empereur jeté les yeux de ce côté, tandis qu’à plus de cent pas de distance du trône, ce tono se prosterna, la face contre terre, et resta ainsi pendant quelques minutes, dans le plus grand silence, sans que l’Empereur ni aucun des ministres lui adressât la parole ; après quoi il se retira avec sa nombreuse suite que mes domestiques m’assurèrent être de plus de trois mille personnes. Après ce tono entra le gouverneur général de Minao, qui fut reçu de la même manière, et finalement je vis arriver le R. P. Alonzo Munoz avec le présent du gouverneur de Manille. On permit à ce religieux de s’avancer de dix à douze pas de plus que les deux seigneurs dont j’ai parlé; mais les mêmes cérémonies et le même silence furent observés à son égard, et il sortit comme eux. Je demandai enfin la permission de me retirer. L’Empereur me l’accorda en me disant d’aller me reposer. Je fut accompagné par deux ministres juqu’à l’arrivée du troisième salon, où il me remirent entre les mains des mêmes personnes qui m’avaient introduit. Celles-ci me conduisirent à la porte extérieure, avec les mêmes cérémonies qui avaient eu lieu à mon entreée, et j’arrivai chez moi avec l’escorte qui était venue m’y chercher.

[modifier] Troisième partie

Don Rodrigo de Vivero y Velasco

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