Voyage en Chine

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Voyage en Chine
Adolphe Barrot

Voyage en Chine


[modifier] Première partie

Aujourd'hui, un voyage en Chine n'est plus un évènement extraordinaire; mais il n'y a pas vingt-cinq ans, en France du moins, qu'un homme qui avait visité le céleste empire était un objet de curiosité. Je me rappelle encore l'effet produit dans une réunion nombreuse et choisie par cette simple exclamation : Lorsque j'étais à Pékin, prononcée par un petit homme qui, jusque-là, n'avait pris aucune part à la conversation, et que personne n'avait remarqué. Dès-lors toutes les grandes questions politiques et financières, qui avaient défrayé la discussion, furent oubliées; les notabilités de la réunion furent éclipsées; tous les regards se portèrent sur le petit voyageur qui avait été à Pékin, et cet homme qui, à part cet incident de sa vie, était peut-être un homme très ordinaire, appela tout d'un coup sur lui, et par cette seule révélation, l'intérêt de tous. Il est vrai de dire que ceci se passait en 1814 ou 1815, à une époque où un voyage hors d'Europe n'était pas encore chose très commune. J'étais presque enfant, et cette circonstance fit sur moi une impression d'autant plus profonde. Aussi le voyage de Chine était-il un des rêves que je caressais le plus volontiers, lorsque bien des années après l'occasion se présenta de le réaliser. Mais alors le prestige était bien affaibli : déjà toute ma jeunesse s'était passée hors d'Europe; j'avais parcouru cent contrées diverses, et je venais d'ailleurs de voir à Manille une population chinoise en quelque sorte, de vivre au milieu d'elle, et il me semblait que je ne pourrais plus éprouver en Chine cette sensation (la plus forte que j'aie ressentie chaque fois que j'ai visité un pays nouveau) que cause toujours la première vue d'un peuple inconnu. Cependant c'était encore quelque chose que de fouler cette terre où tout diffère de notre Europe, cette terre qui a une civilisation à part, que nous affectons de mépriser, et qui nous le rend avec usure.

Un brick américain, le John Gilpin, connu par sa marche rapide, allait lever l'ancre pour Macao; le 21 décembre 1837, je m'embarquai à Manille comme passager. Le cinquième jour de notre navigation, nous étions en vue de l'île Leman, à l'embouchure de la rivière de Canton. Dès le matin, nous avions été entourés de bateaux de pêche chinois; à leur forme, le capitaine avait reconnu que nous étions au vent de la passe de l'île Leman, car les bateaux des côtes sous le vent ne s'aventurent jamais de ce côté, dans la crainte d'être dépouillés par ceux de Macao et des côtes voisines. Nous pûmes tout d'abord nous convaincre qu'en Chine rien ne se fait comme chez nous. Ces embarcations défiaient toute comparaison avec celles des diverses nations que j'avais visitées. Les Chinois, ont surtout pris leurs modèles dans la nature : ils ont donné à leurs bateaux la forme de l'oie ou du cygne, si vous l'aimez mieux. L'arrière est tellement relevé, qu'il ne touche pas l'eau, tandis que l'avant y plonge profondément. Ces bateaux ont deux voiles et vont ordinairement deux par deux; on les rencontre jusqu'à cent milles de terre; ils sont généralement de vingt-cinq à trente tonneaux et construits de façon à supporter les plus mauvais temps. Ils sont habités par des familles qui souvent n'ont jamais mis le pied à terre; les enfans naissent, vivent et meurent à bord, ayant à peine l'idée qu'il existe un autre monde que leur prison flottante. La plus grande partie de ces petits bâtimens, passe presque toute l'année en mer; d'autres embarcations viennent de temps en temps, de terre, leur apporter des provisions et prendre le fruit de leur pêche.

Cependant nous voguions entre l'île Leman et les autres îles du groupe. Toutes me parurent non seulement incultes, mais encore, peu susceptibles d'être cultivées. Le terrain est rocailleux et grisâtre; à peine peut-on découvrir quelques broussailles dans les endroits où l'humidité a pu pénétrer; néanmoins les Chinois cultivent toutes les parties de ces côtes qui peuvent admettre la moindre culture. L'embouchure de la rivière de Canton, a environ trente lieues; cet espace est parsemé d'îles innombrables qui s’étendent jusqu'à quinze lieues au large. Ces îles offrent toutes entre elles un passage sûr aux navires.

Pendant la nuit, nous nous dirigeâmes vers l'île Lintin, qui sert de mouillage aux navires qui viennent en Chine, pendant la mousson de nord-est. Nous étions au milieu d'une mer de feu. J'avais souvent remarqué pendant la nuit ces myriades d'insectes phosphorescens qui couvrent la mer dans certains parages; mais jamais je n'avais eu occasion d'observer une aussi curieuse manifestation de ce phénomène. La surface de la mer était couverte d'une quantité innombrable de poissons qui se mouvaient en tous sens, et donnaient ainsi aux vagues l'apparence d'un tourbillon de flammés. Ce spectacle était réellement merveilleux; et je passai plusieurs heures à le contempler.

Dans la matinée, nous jetâmes l'ancre devant Lintin. Vingt-cinq ou trente navires étaient à l'ancre dans cette rade. L'île forme un cône aride, qui s'élève à la hauteur de cinq à six cents pieds. Un village chinois, dont l'existence remonte à quelques années seulement, est adossé à un des pans de la montagne. La population de ce village a été attirée par la -présence des navires européens, qui se montrent à Lintiri pendant six mois de l'année. Lintiri est le grand entrepôt du commerce de contrebande de l'opium; cinq ou six navires y sont stationnaires, et servent de magasins aux maisons qui font le trafic de cette drogue. Pendant la mousson de sud-ouest, ces navires changent de mouillage, et vont jeter l'ancre dans une autre partie de l'archipel. Le gouvernement chinois a fait de nombreux efforts pour les obliger à s'éloigner, mais inutilement; ils opposent aux sommations des mandarins une résistance d'inertie, c'est-à-dire qu'ils n'en font aucun cas. Jusqu'à présent le gouvernement chinois n'a pas jugé à propos d'employer la force pour se faire obéir (1).

Je ne passai que quelques heures à Lintin; j'étais pressé d'arriver à Macao, et j'affrétai un bateau chinois, qui, moyennant un prix convenu, se chargea de m'y transporter. L'équipage de mon bateau, construit comme ceux dont j'ai parlé plus haut, se composait de huit ou dix Chinois, qui ramèrent avec courage pendant les huit ou neuf heures que nous mîmes à parcourir le trajet de douze lieues qui sépare Lintin de Macao.

Macao est situé sur une presqu'île qui a environ trois milles de long sur un mille de large; c'est le territoire que les Portugais appellent leur colonie en Chine. Le terrain de la presqu'île est entièrement coupé de ravins et de collines, sur le flanc desquelles s'élèvent les maisons disséminées de la ville portugaise. L'endroit où la presqu'île se joint au continent peut avoir deux cents toises de large; il est formé par une muraille, ouvrage des Chinois ; cette muraille est la limite que ceux-ci ont assignée aux excursions des barbares. Au-delà de cette barrière, nul étranger n'a le droit de pénétrer; une porte bien gardée sert de communication avec l'intérieur et de passage pour les provisions que consomme Macao. Le sol du territoire portugais peut à grand'peine produire quelques légumes que des jardiniers chinois y cultivent. Vu de la mer, Macao est on ne peut plus pittoresque. Il n'a rien sans doute de bien imposant, puisque les collines qui protègent la ville s'élèvent à peine à cent ou cent cinquante pieds; mais toutes ces collines couvertes de maisons élégantes et d'arbres verts qu'on a forcé cette terre stérile à nourrir, les forts blanchis à la chaux qui couronnent les hauteurs et sur lesquels flotte le drapeau portugais, donnent à Macao une physionomie riante, que dément bientôt malheureusement la réalité, quand on parcourt les rues de la ville.

J'étais encore tout occupé à contempler cette cité européenne, la seule dont la politique chinoise permette l'existence sur le territoire de l'empire, lorsque mon bateau jeta l'ancre. L'eau de la baie de Macao était trop basse pour qu'une embarcation d'une certaine grandeur pût s'approcher du rivage. Je vis au même instant se détacher de la rive cinq ou six bateaux de passage, chacun forçant de rames pour arriver le premier. Ces bateaux étaient tous conduits par deux ou trois femmes. La baie de Macao renferme plusieurs centaines d'embarcations semblables. Cette population industrieuse ne connaît point d'oisifs; femmes et enfans, tout le monde travaille. C'est à peine, en effet, si la terre peut suffire aux besoins des nombreux habitans, et une famille pauvre est obligée d'employer tous ses momens, toutes ses ressources, pour ne pas mourir de faim.

Je pris place dans un de ces bateaux, et mon bagage fut transporté dans un autre. Mon attention se partagea bientôt entre la vue de la ville, qui se déployait devant moi, et le costume des batelières. J'avoue que ce costume m'avait d'abord un peu surpris. En voyant leurs tuniques bleues, leurs capuchons rabattus, je fus au moment de les prendre pour des moines de Saint-Francois; mais mon erreur cessa quand je les vis de plus près, et qu'échauffées par l'exercice de la rame, elles relevèrent leurs capuchons. Leur chevelure noire était rassemblée sur le derrière de la tête, en une grosse tresse qui se relevait vers le sommet; de longues aiguilles d'or l'attachaient et la réunissaient. Leurs jambes nues et leurs bras étaient entourés de gros anneaux d'argent ou de verre. Il y avait de la coquetterie dans cet ajustement, qui se distinguait d'ailleurs presque généralement par une excessive propreté. La vie rude et laborieuse de ces femmes n'avait point altéré la délicatesse de leurs formes, leur teint seul était légèrement bruni par le soleil. Je ne pus m'empêcher de faire une comparaison entre ces Chinoises et les femmes d'Europe dont la vie est occupée à des travaux pénibles; le résultat, je dois le dire, fut loin d'être à l'avantage de ces dernières. Les Chinois appellent ces femmes, qui appartiennent à une caste particulière, tang-kia ou tang-kar (œufs de poisson). Cette caste vit constamment dans ses bateaux; elle ne peut habiter la terre; jamais elle ne pénètre dans l'intérieur des villes ou des terres, ses villages se composent d'un certain nombre de vieilles barques élevées sur des pieux le long du rivage. Les hommes sont occupés à la pêche; les femmes et les enfans les accompagnent ou gagnent leur vie en conduisant les bateaux de passage. Je dois ajouter que ces pêcheurs sont loin d'être renommés pour la pratique des vertus patriarcales : les hommes sont d'habiles voleurs ou de dangereux pirates, et les femmes mènent, du moins dans l'établissement de Macao, une vie très irrégulière.

La seule belle rue de Macao est la plage; on l'appelle Praga-Grande; c'est une rangée de belles maisons européennes, qui s'étendent le long d'un quai bien bâti, sur un espace d'environ un mille. Ces maisons appartiennent toutes aux négocians anglais établis à Canton ou à de riches Portugais. De cette rue principale s'échappe une foule de petites rues étroites et montueuses. Dans l'intérieur de la ville, on trouve quelques belles maisons, quelques églises et d'autres monumens; la construction de ces édifices annonce que la colonie a eu ses jours de richesse et de prospérité. Toutefois la plus grande partie de Macao ne consiste qu'en de misérables masures. Au centre de la ville européenne est situé le Bazar ou la ville chinoise. C'est un tissu, si je puis m'exprimer ainsi, de petites rues d'une toise de large, bordées de chaque côté de magasins et de boutiques. Ce quartier de Macao est entièrement chinois, et quelqu'un qui n'aurait vu que ce bazar pourrait se former une juste idée des villes de l'empire céleste, car on m'a assuré qu'elles étaient toutes bâties sur ce modèle. Ce que je puis affirmer, c'est que le quartier marchand de Canton, le seul qu'un Européen puisse visiter, ne diffère en rien du bazar de Macao.

Il y a peu de chose à dire de Macao, considéré comme ville; ses édifices publics ne méritent point un examen détaillé. La grotte de Camoëns, située au sommet d'une haute colline, peut seule attirer l'attention des étrangers, non comme monument, mais par le souvenir illustre qu'elle rappelle. C'est là que l'Homère portugais, pauvre et exilé, composa sa Lusiade. Je ne manquai pas d'aller faire mon pèlerinage à la grotte de Camoëns. Le lieu auquel on donne ce nom a subi sans doute bien des changemens depuis l'époque où le poète allait y puiser ses sublimes inspirations. C'est maintenant un rocher nu, d'une vingtaine de pieds de haut, sur le sommet d'une colline. Une des faces du rocher présente une excavation de deux ou trois pieds de profondeur, qui forme une espèce d'auvent ou de toit. En face de l'excavation s'élève un autre rocher qui la protége contre le vent et la pluie. C'est dans l'espèce de couloir établi par la nature entre ces deux rochers que s'asseyait et qu'écrivait Camoëns. Aujourd'hui, la barbare admiration de ses compatriotes a défiguré cet asile du génie; le banc naturel de la grotte a été taillé au ciseau; on a été jusqu'à blanchir à la chaux les parois du rocher; au-dessus du banc, on a aplani la surface du roc, et on y a gravé quelques vers français en l'honneur de Camoëns. Un élégant belvédère a été construit au sommet de la colline, et, s'il était permis de pardonner une semblable profanation, on serait disposé à l'indulgence en admirant le magnifique panorama qu'on a devant soi. La peinture pourrait trouver dans ce lieu d'aussi belles inspirations que la poésie. Macao tout entier, les îles innombrables qui l'entourent, tel est le paysage qui s'offre au voyageur placé sur le belvédère. On distingue les deux ports, couverts de bâtimens portugais, de jonques chinoises, de bateaux de pêche, de jonques mandarines ou de guerre, dont les cent pavillons flottent au gré du vent. En face de Macao, on aperçoit le Taïpa, ou port destiné aux bâtimens étrangers. Ce port est fermé par deux îles qui, se réunissant à une de leurs extrémités, ne laissent qu'un étroit passage par lequel les navires se rendent dans la mer de Chine. Plus loin se développe l'immense masse d'eau appelée Passage du dehors, qui sépare Macao du rivage opposé; c'est une branche de la rivière de Canton. Pour arriver à la ville de ce nom, il faut remonter la rivière jusqu'à une centaine de milles. Par-delà les îles du Taïpa, on découvre la mer de Chine qui se perd dans un horizon sans limites; à droite est le continent chinois, séparé de la presqu'île par une nouvelle branche de la rivière de Canton, nommée Passage de l'intérieur, qui conduit comme l'autre, à Canton. L'oeil a peine à se lasser de ce magnifique tableau; l'admiration hésite entre tant de points de vue divers. Pendant une heure, je l'avoue à ma honte, je ne me souvins pas que j'avais sous les pieds la grotte de Camoëns.

La ville de Macao a aussi ses pagodes et ses temples chinois; mais, comme ces édifices sont loin de pouvoir être comparés à ceux que j'ai visités à Canton; je n'anticiperai point sur des descriptions qui trouveront leur place ailleurs.

Macao compte environ douze mille habitans qu'on peut classer de la manière suivante : cinq à six cents Européens, quatre ou cinq mille métis portugais; le reste, Chinois. La colonie portugaise est administrée par un gouverneur, un ouvidor ou directeur de l'intérieur, et un sénat électif. Le gouverneur actuel est un lieutenant-colonel d'état-major. Les révolutions de la métropole ont eu leur contre-coup à Macao, et la division était au cœur de ce petit état. Lorsque j'étais à Macao, la lutté était arrivée à une crise : le gouverneur, partisan de la charte de 1822; avait contre lui toute la population, et son pouvoir se trouvait entièrement annulé par une majorité imposante formée dans le corps du sénat. Tous les Européens de Macao prenaient une part très active à ce démêlé; et discutaient le pour et le contre de la question avec autant d'entêtement et d'acrimonie que si le sort de l'Europe entière eût dépendu de la décision. Je ne pus m'empêcher de me rappeler le tempest in a tea pot. Dans cette pauvre ville de Macao, on n'entendait que ces grands mots que le XIXe siècle a introduits dans le vocabulaire des nations : liberté, indépendance politique, lorsqu'un simple mandarin chinois a le droit de contrôler tous les actes des autorités portugaises; dignité, honneur nationale, lorsqu'à cent pas une porte chinoise et des vexations continuelles viennent rappeler aux habitans qu'il ne leur est permis de vivre sur ce coin de terre qu'en se soumettant à toutes les humiliations qu'il plaît aux véritables possesseurs du sol de leur infliger!

L'établissement de Macao remonte à une époque assez reculée; il fut formé, non par concession, mais par permission du gouvernement chinois. Dans l'accès d'une générosité dont il n'a pas encore donné un second exemple, le céleste empire voulut bien permettre aux Portugais de s'établir sur ce sol inculte, et de se fortifier contre les attaques des pirates. Aujourd'hui la ville pourrait peut-être soutenir avec avantage un siège contre des troupes chinoises; mais elle est trop irrégulièrement fortifiée pour résister à un corps d'armée européen. La garnison de la place se compose d'un bataillon de deux cent cinquante soldats, formé des jeunes hommes de la population métisse, et commandé par des officiers blancs. Il y a aussi à Macao environ six à sept cents nègres, qui paraissent être la terreur des Chinois. Un jour, ayant à réprimer une émeute et ne pouvant plus compter sur ses troupes, le gouverneur ordonna d'armer les nègres esclaves et de les jeter sur la population du bazar. L'ordre se rétablit à l'instant. Tous les jours malheureusement, des scènes violentes, et qui prouvent le mépris des Chinois, pour les étrangers, viennent humilier l'amour-propre des autorités européennes.

J'ai dit que la ville de Macao est fortifiée. Il est bon d'ajouter qu'il est défendu aux Portugais d'ajouter un seul canon à ceux que le gouvernement chinois leur a permis de placer dans leurs forts. Les fortifications de Macao sont d'ailleurs fort peu inquiétantes pour ce gouvernement. Si le mandarin supérieur donnait l'ordre aux Chinois de Macao de quitter la ville, et à ceux de l'extérieur de ne plus y porter de vivres, il affamerait les habitans en trois jours. Il y a quelques années, il jugea que des sujets chinois ne pouvaient, sans déshonneur pour l'empire céleste, servir de porteurs de chaise à ces vils barbares, dont ils consentaient cependant à recevoir l'argent. Il rendit une ordonnance par laquelle il défendait à tout Chinois de faire ce métier, et, depuis ce temps, jamais aucun d'eux n'a placé son épaule sous le brancard de la chaise d'un étranger.

La nation chinoise est loin d'être une nation généreuse, elle ne se fait aucun scrupule d'abuser en détail de la force de sa position. Il serait donc naturel de croire que le gouvernement portugais doit retirer de bien grands avantages de son établissement de Macao. Il n'en est cependant pas ainsi. Non-seulement la colonie ne produit rien à la métropole, mais encore elle s'endette chaque année; elle n'est pas même, comme l'Inde anglaise, une pépinière d'emplois lucratifs pour les jeunes gens de famille, puisqu'elle ne peut disposer que de deux ou trois places qui donnent à peine de quoi vivre à ceux qui les remplissent. Tout le commerce direct de la métropole avec la colonie consiste en un ou deux navires qui font annuellement le voyage d'Europe. Le commerce de Macao est, il est vrai, plus considérable; trois ou quatre navires de ce port naviguent entre l'Inde anglaise et la Chine, et portent dans ce dernier pays du coton et de l'opium du Bengale; les maisons portugaises qui font ce commerce sont établies à Canton. Aux époques de recrudescence de persécution contre le commerce de l'opium, la douane de Macao sert d'entrepôt aux envois que les négocians n'osent laisser exposés, dans les navires-magasins de Lintin, aux coups de main du gouvernement chinois. En définitive, l'établissement portugais de Macao est loin d'être dans un état de prospérité qui puisse exciter l'envie d'une autre nation; mais il sert de pied-à-terre aux étrangers qui veulent visiter la seule partie accessible du céleste empire. Les négocians de Canton, fatigués d'être resserrés dans un espace de quelques mètres, viennent aussi, de temps en temps, respirer à Macao l'air libre qui circule dans les trois milles qui séparent l'extrémité de la péninsule de la barrière chinoise.

Six ou huit familles anglaises, dont les chefs résident ordinairement à Canton, et qui forment un cercle à part, fort exclusif et borné, une vingtaine de familles portugaises qui se divisent en deux ou trois fractions, séparées les unes des autres par une ligne de démarcation infranchissable, tels sont les seuls élémens de société qu'on rencontre à Macao. Les divertissemens publics se réduisent à des promenades à pied ou à cheval dans les rues inégales de la ville, - au milieu desquelles l'odorat est à chaque pas affecté par les émanations qui s'échappent d'horribles baquets découverts que des troupes de domestiques vont vider à la mer, - ou sur les collines arides et sablonneuses qui avoisinent la ville; excursions qu'abrége bientôt le mur de la prison, la sombre et fatale barrière chinoise avec sa porte garnie de soldats à mine insultante. Je viens de parler des désagréables rencontres auxquelles on est exposé dans les rues de Macao; j'aurais dû peut-être me rappeler que cette abominable coutume existe encore dans nos colonies des Antilles. Est-il permis de s'étonner que les idées de décence publique ne soient pas plus avancées en Chine que dans un établissement tout-à-fait européen?

Pour compléter cet aperçu rapide de la situation de Macao, il me reste à dire quelques mots des missionnaires français qui y sont établis. Macao possède deux procures, celle des missions étrangères, à la tête de laquelle est M. Legrégeois, et la procure des pères lazaristes, que dirige M. Torrette. Ces deux établissemens sont comme le dépôt d'où partent tous les missionnaires qui vont, au péril de leur vie, porter la doctrine chrétienne en Chine, en Cochinchine, en Tartarie et jusque dans les déserts de la Corée. Chaque procure est en même temps un collège où des jeunes gens, envoyés par les missionnaires des divers pays que je viens de nommer, reçoivent une éducation classique. Au bout de quelques années, les élèves des procures entrent dans les ordres, et deviennent, pour la mission, de puissans auxiliaires. Lors de mon séjour à Macao, le nombre des jeunes gens élevés par les deux missions se montait à vingt environ. Quelques missionnaires parlent un peu le chinois; mais cette langue est si difficile, que bien peu parviennent à en acquérir une connaissance approfondie. On ne saurait imaginer les difficultés sans nombre que présente aux missionnaires l'éducation des jeunes gens envoyés dans les procures; l'impossibilité où se trouvent les maîtres de s'exprimer dans la langue de leurs élèves, semblerait même devoir rendre ces difficultés insurmontables. Les missionnaires commencent par leur enseigner le latin, qui est la langue de communication entre les maîtres et les élèves. Ces enfans chinois n'ont pas la moindre idée de notre alphabet, ils ne peuvent même prononcer quelques lettres, l'r par exemple, qu'après de longs mois d'essais. Comment les missionnaires parviennent-ils à leur but? C'est ce que je ne puis comprendre; une semblable tâche exige une dose de patience que je ne croyais pas donnée à l'homme. Mais quels obstacles peuvent arrêter cette ardente vocation qui entraîne des hommes, souvent distingués par l'éducation et les manières, à sacrifier leur vie pour la propagation de leur foi? Sans vouloir apprécier la raison d'être d'une pareille abnégation, je ne puis m'empêcher de dire que c'est un beau et noble sentiment qui pousse les missionnaires à affronter gaiement la misère, les fatigues, les privations de toute espèce, la mort même, dans l'intérêt de leur religion. Ce serait méconnaître la vérité que d'expliquer ce zèle par la préoccupation des intérêts privés, le désir de la domination. Il ne faut qu'avoir observé de près la condition des missionnaires, il ne faut que savoir combien est horrible la vie à laquelle ils se condamnent, pour croire qu'aucune compensation ne peut leur être offerte ici-bas pour leurs privations et leurs fatigues. L'année dernière encore, en Cochinchine, plusieurs missionnaires furent égorgés par ordre du roi, après avoir subi de cruelles tortures. A peu près à la même époque, M. Bruguière, évêque de Capse et vicaire apostolique de la Corée, traversa toute la Chine, exposé à mille dangers dont on ne peut se faire qu'une idée imparfaite, même en lisant la touchante et simple narration qu'il nous a laissée. Après avoir passé plusieurs mois au milieu des arides déserts de la Tartarie, M. Bruguière alla, en vue de cette Corée où l'appelait sa mission sublime, mourir de froid et de faim! Ces terribles exemples, loin de décourager les autres missionnaires, ne font qu'accroître leur enthousiasme. On peut déplorer que toutes ces belles et grandes natures soient, pour ainsi dire, perdues pour la société; moi, je les admire; et, quand je me trouvais au milieu d'eux, je ne pouvais me défendre de les aimer et de les plaindre, en les voyant si doux, si tolérans, si simples, ces hommes au cœur de chêne, taillés dans les proportions des premiers héros du christianisme.

Sait-on ce qu'est la vie d'un missionnaire qui se dévoue à la cause de sa religion? Un jeune prêtre est envoyé de France à Macao; il est ordinairement dans toute la force de l'âge et des passions. Le nouveau venu passe au moins deux ans dans la procure, caché, ignoré des autorités locales dont le zèle persécuteur est stimulé par la rivalité jalouse des autres missions. Durant ces deux années, il consacre tous ses momens à l'étude de la langue chinoise; il laisse croître ses cheveux, afin d'avoir, quand sonnera le moment du départ, cet appendice nécessaire du costume chinois, qu'il endosse d'ailleurs dès le jour de son arrivée, afin de s'y habituer à l'avance. Puis, quand le procureur de la mission juge que le moment favorable est venu, le missionnaire prend congé de ses frères, comme un condamné qui marche à la mort, résigné cependant, joyeux même, tant est puissant le sentiment qui le domine ! Il part sous la conduite d'un Chinois chrétien; il pénètre dans l'intérieur de la Chine. A chaque pas s'offrent mille obstacles; les mandarins exercent une redoutable surveillance, et, si le voyageur est découvert, il doit s'attendre à l'emprisonnement, à la torture, souvent à la mort. Je ne parle pas des privations sans nombre de cette pénible existence, ce sont les fleurs de son pèlerinage. Enfin, le missionnaire est sorti sain et sauf de tous les périls, il est parvenu à un petit village, situé au fond de la Chine, où il rencontre quelques chrétiens qui vivent cachés et ignorés. C'est là son troupeau. Ces pauvres chrétiens ont constamment à redouter la colère du mandarin. En effet, si ce dernier venait à soupçonner leur religion, il les ferait saisir comme des malfaiteurs, et, après leur avoir infligé les plus cruels châtimens, il les vendrait comme esclaves, eux et leurs familles. Telles sont les tentations que le missionnaire peut faire briller aux yeux d'une population mortellement ennemie du christianisme. Une hutte, une caverne, sont sa demeure et son église. Quand je partis de Macao, un jeune homme de vingt-cinq ans, qui avait reçu une éducation recherchée, -naturaliste, musicien, dessinateur, - doué de toutes sortes de qualités aimables, allait se rendre en Corée, pour mourir peut-être sur ce même rocher qui avait reçu le dernier soupir de M. Bruguière. Je n'ajouterai, à la louange des missionnaires, que quelques paroles recueillies dans un dîner public à Macao. « Depuis vingt ans que nous avons à Macao des missionnaires français, bien que souvent nous ayons vu venir parmi eux des jeunes gens dans l'âge critique des passions et pouvant prétendre à briller dans le monde, jamais un seul mot n'a été prononcé, jamais la moindre allusion n'a été dirigée contre un membre des missions françaises. Toujours leur conduite privée a été pure et irréprochable. »

Néanmoins le gouvernement portugais persécute nos missionnaires. Il leur conteste le droit de résider à Macao, sous prétexte qu'ils peuvent faire naître des motifs de rupture entre le gouvernement chinois et les autorités de cette ville. Mais telle n'est point la véritable cause de la persécution; c'est dans la jalousie des missions portugaises qu'il faut la chercher. Les prêtres français trouvent plus d'intolérance encore chez leurs frères en religion que chez les Chinois.

Durant mon séjour à Macao, je reçus la plus franche et la plus cordiale hospitalité chez M. Elliot, surintendant du commerce anglais en Chine. Le 2 janvier, je partis pour Canton, et M. Elliot eut encore la complaisance de m'offrir un joli cutter de soixante-dix tonneaux, que le gouvernement anglais met à sa disposition. J'en profitai pour faire ce voyage, qui dure ordinairement deux jours. La distance qui sépare Canton de Macao est d'environ cent milles ou trente-trois lieues.

La rivière de Canton avec ses nombreuses îles et l'immense étendue de ses eaux, qui en font comme un bras de mer, s'ouvrait enfin devant moi. Des chop boats`ou bateaux de commerce, de légères jonques de guerre, traversaient les eaux du fleuve avec rapidité: A trois heures après-midi, nous avions fait vingt-cinq milles et nous arrivions à Bocatigris; c'est ainsi que les Portugais ont appelé l'endroit où les deux rives du fleuve se rapprochent, ne laissant entre elles qu’un espace d'environ un mille. Ce lieu est, à mon avis, la véritable embouchure du fleuve. Avant d'y arriver, le voyageur ne peut distinguer la rive gauche. Ce que l'on appelle généralement la prolongation du fleuve mériterait mieux, je crois, le nom de baie. De chaque côté de Bocatigris s'élèvent des forts construits d'après le système qui préside à toutes les fortifications chinoises, c'est-à-dire qu'ils présentent une ou plusieurs rangées de canons, tous placés sur une même ligne, et à poste fixe, sans angles, sans bastions. Chaque canon ne peut tirer qu'un seul coup contre le bâtiment qui passe devant le fort; aussi l'entrée de la rivière est-elle en quelque sorte sans défense. Les forts ne sont pas même construits de manière à en surveiller l'approche, puisqu'ils sont placés sur une ligne parallèle au fleuve. Les Chinois, du reste, ont bien dû se convaincre de l'insuffisance de ces fortifications; lorsqu'en 1834 deux frégates anglaises forcèrent le passage, on ne put leur opposer qu'un simulacre de résistance.

Ce fut d'ailleurs une folle entreprise que l'attaque tentée par les Anglais pour forcer l'entrée de la rivière de Canton : cette mesure n'avait ni but ni motif. En 1834, le gouvernement de la Grande-Bretagne, cédant aux demandes multipliées des villes manufacturières anglaises, voulut faire un nouvel effort pour engager le gouvernement de la Chine à modifier les dispositions qui régissent le commerce étranger dans cet empire. Lord Napier fut envoyé à Canton, non comme ambassadeur, puisqu'il n'avait pas mission de se rendre à Pékin, mais comme chargé d'entrer en arrangement avec le vice-roi de Canton. Avant d'aller plus loin, il ne sera pas inutile de dire d'abord quelques mots de la politique suivie par la Chine à l'égard des étrangers.

L'empire chinois ne reconnaît à personne le droit de se mêler de ses affaires; il n'accorde à aucune nation le droit de chercher à entrer en communication avec lui par le moyen d'ambassadeurs ou envoyés. Il professe ou affecte de professer pour tous les étrangers le plus profond mépris; et, s'il leur permet d'apporter en Chine les produits de leur industrie, il a soin de déclarer qu'il n'agit ainsi que par compassion. « Les barbares, dit-il, mourraient si je fermais ma main généreuse et si je refusais de leur accorder le thé qui est nécessaire à leur existence. » Quel que soit le motif qui engage le gouvernement chinois à se montrer aussi libéral, cette condescendance de sa part est soumise à certaines restrictions, dont il ne permet, sous aucun prétexte, au commerce étranger de se départir. Ainsi, dans la rivière de Canton, des limites ont été tracées au-delà desquelles les navires ne peuvent avancer. L'autorisation de débarquer des marchandises sur le sol de l'empire céleste ou d'en exporter les produits ne s'acquiert qu'en payant un droit qui s'élève à près de 30,000 fr. pour un gros navire. En outre, il a semblé au gouvernement chinois que les autorités qui le représentent à Canton se rabaisseraient trop, si elles avaient des intérêts quelconques à débattre avec les étrangers. Pour éviter cette contamination, il a institué un corps de marchands qui, seuls, peuvent faire le commerce avec les Européens. Ces marchands sont les dépositaires responsables des droits du gouvernement, et ils sont chargés de les percevoir. Le gouvernement n'a donc rien à démêler avec les négocians d'outre-mer : si ceux-ci ont quelque réclamation à faire, ils peuvent adresser une pétition au vice-roi; mais cette pétition doit passer par les mains des membres de la corporation dont je viens de parler et qu'on appelle hanistes. Le vice-roi ne répond jamais directement, il envoie ses ordres aux hanistes, qui sont chargés de les transmettre aux étrangers. Quelquefois il arrive que ces derniers ont à se plaindre des hanistes eux-mêmes. Le gouvernement a prévu ce cas, et il a autorisé les Européens, dans des circonstances extraordinaires, à venir en personne présenter leur pétition à une des portes de la ville désignée à cet effet. Là, des officiers du vice-roi reçoivent la pétition, et la réponse parvient aux pétitionnaires par l'entremise des hanistes, qui se garderaient bien de ne pas la leur faire connaître. Les agens étrangers ne sont considérés par ce gouvernement exclusif que comme les chefs des marchands et assimilés à eux. Il faut noter encore que, suivant la coutume chinoise, on ne peut se servir, dans toutes les adresses présentées aux autorités, que du style à l'usage des inférieurs parlant à leurs supérieurs; les agens étrangers ne sont pas plus exemptés de cette règle que les négocians.

Autrefois le vice-roi ne recevait les pétitions des étrangers qu'en anglais, et il les faisait traduire par ses propres interprètes. Souvent ces documens étaient mal traduits, et l'objet de la pétition était manqué. Les commerçans prièrent humblement le vice-roi de leur permettre de s'adresser à lui dans la langue chinoise. Le motif sur lequel fut appuyée la concession de cette demande est un trait bien caractéristique de l'orgueil chinois, et je ne puis le passer sous silence. Le conseiller de l'empereur (car la pétition fut envoyée jusqu'à Pékin) représenta à sa majesté que, d'après les traditions de l'empire, le chinois avait été jadis la langue universelle, et que la pétition des barbares semblant tendre au rétablissement de l'universalité du sublime langage, il croyait que leur demande devait leur être octroyée.

Il fut encore permis aux étrangers de résider sur une petite langue de terre, au bord de la rivière de Canton et en avant de la ville de ce nom; mais cette permission ne leur fut accordée que pour un certain temps de l'année qui fut jugé nécessaire pour la parfaite conclusion de leurs affaires. Les choses n'arrivèrent pas tout d'un coup à ce point; ce fut l'œuvre de nombreuses années et d'une longue persévérance de la part du commerce anglais.

Tel était l'état des choses quand lord Napier arriva à Macao avec les deux frégates anglaises, l'Andromaque et l'Imogène. Ce qu'il venait réellement faire en Chine, et quelles étaient les instructions spéciales qu'il avait reçues du cabinet britannique, c'est ce qu'on n'a jamais pu savoir bien exactement. Lord Napier se borna d'abord à demander que ses communications avec le vice-roi fussent directes, ou qu'au moins elles n'eussent pas lieu par l'entremise des hanistes, mais bien par l'intermédiaire d'un officier de son rang, c'est-à-dire de la troisième ou de la quatrième classe. Il demanda ensuite la faveur d'être dispensé, dans ses rapports avec le vice-roi, du style humiliant imposé par l'usage. L'une et l'autre de ces demandes furent immédiatement rejetées. De là grand bruit dans la mission anglaise : les mots d'honneur national, de droit des gens, furent mis en avant ; mais ils n'avaient pas de sens pour ce gouvernement qui ne connaît de nation que la sienne, ne veut avoir de communication avec aucune autre, et méprise souverainement tout ce qui n'est pas chinois. On eut recours à la menace; soit jactance, soit sentiment de sa force, le gouvernement chinois ne fit que rire de la colère de lord Napier, et ne répondit qu'en défendant aux Chinois de fournir des approvisionnemens aux factoreries étrangères de Canton. De plus, il donna ordre à tous ceux qui étaient au service des barbares de rentrer immédiatement en ville, ce qui fut aussitôt accompli qu'ordonné. Il fut interdit aux bateaux européens de circuler dans la rivière de Canton, et on défendit, sous les peines les plus sévères, à tout bateau chinois de s'employer pour le service des bâtimens ou des résidens étrangers. Les privations et la famine commencèrent à se faire sentir dans les factoreries; cependant le commerce n'était pas entièrement fermé, et il était encore permis de conclure les affaires commencées, quand tout à coup, sans déclaration de guerre, sans avis préalable, sans même que les négocians anglais fussent prévenus de cette mesure qui compromettait d'immenses intérêts, les frégates de lord Napier, qui étaient mouillées en dehors de Bocatigris, mirent à la voile et se présentèrent, mèche allumée, devant le passage défendu. Les Chinois, quelque lâches qu'on les fasse, n'assistèrent pas sans lutte à cette violation de leur territoire : ils se défendirent tant qu'ils purent; mais si l'on se rappelle comment leurs forts sont construits, et de quelle manière ils sont armés, on comprendra qu'il ne fut pas très difficile aux deux frégates anglaises de forcer le passage de Bocatigris. Bientôt elles jetèrent l'ancre à Whampoa, lieu de mouillage des bâtimens étrangers, mais ce ne fut pas sans avoir tué, dit-on, un assez grand nombre de Chinois, qui périrent en défendant leurs droits : on ne perdit pas un seul homme à bord des navires de l'escadrille anglaise. Jamais je n'ai pu savoir précisément quel fut le but de cet acte de violence. Les frégates restèrent à Whampoa, et le fruit de cet exploit se borna à la gloire que venaient d'acquérir les armes britanniques! Le gouvernement chinois ne se laissa pourtant pas intimider; les ordres donnés antérieurement furent renouvelés, on déploya plus d'énergie que jamais, et le commerce se vit entièrement suspendu. Comme par un coup de baguette magique, toutes les boutiques et tous les magasins chinois situés dans l'intérieur des factoreries furent fermés, tous les Chinois disparurent, et on ne vit plus aucune embarcation du pays sur la rivière. Pendant ce temps, lord Napier était tombé malade de désappointement et de fatigue; le commerce anglais, qui souffrait vivement de cet état de choses, commença à se diviser sur l'opportunité des mesures qu'on venait de prendre et à réclamer. Enfin, soit que ses instructions ne lui permissent pas d'aller plus loin, soit qu'il s'aperçût un peu tard qu'il n'avait pas à sa disposition des forces suffisantes pour contraindre le gouvernement chinois à accéder à ses demandes, lord Napier retourna à Macao avec son escadrille, qui dut déplorer, en repassant le Bocatigris, l'acte de violence qu'elle avait commis, et le sang qu'elle avait répandu pour une cause qu'on n'osait ni avouer ni soutenir.

Voilà quel fut le résultat de la mission de lord Napier, qui mourut bientôt après à Macao; avant de mourir, il eut encore la satisfaction de voir que le gouvernement chinois, par un motif de générosité ou d'intérêt, avait ouvert de nouveau le commerce, et que les choses étaient rétablies sur le même pied qu'avant son arrivée. Cette mission de lord Napier ne dut certainement pas augmenter le respect des Chinois pour les nations étrangères, ni leur inspirer plus de crainte ou de bienveillance pour les barbares.

Le vice-roi répondait en effet aux prétentions de lord Napier par des argumens qu'on peut trouver étranges, mais qui, à mon avis, n'en étaient pas moins judicieux. « Nous sommes chez nous, et nous voulons rester chez nous, disait-il; nous ne voulons pas non plus que des barbares viennent résider dans notre pays. Si, par compassion, nous voulons bien leur permettre de venir chercher sur notre territoire ce qui leur manque, ils doivent accepter les conditions qu'il nous convient de leur imposer; si ces conditions ne leur sont pas agréables, qu'ils restent chez eux. Par la même raison, nous ne, voulons pas admettre chez nous d'officiers envoyés par les gouvernemens des petites nations de l'autre côté de la mer. Que dirait le souverain du pays qu'on appelle l'Angleterre, si l'empire céleste envoyait une flotte sur ses côtes et lui ordonnait d'admettre le commerce et les sujets chinois dans son territoire aux conditions qu'il plairait au souverain de la Chine de lui imposer? D'ailleurs, ce Napier se dit l'agent d'une grande nation ; c'est un imposteur. Une grande nation qui enverrait un agent près d'une autre grande nation, saurait choisir un homme qui connût les usages du pays avec lequel il serait appelé à négocier, et qui sût les respecter. Or, Napier vient parmi nous comme un ignorant; il nous dit avec impertinence de changer en sa faveur nos coutumes et notre langage, qui existent depuis le commencement du monde. Napier est donc un imposteur, ou le souverain qui l'a envoyé n'est pas le souverain d'une grande nation, puisqu'il n'a pu trouver parmi ses sujets un homme digne de le représenter. »

Aujourd'hui, il n'existe plus aucune trace de l'évènement de Bocatigris. Les forts ont été rebâtis absolument tels qu'ils étaient autrefois, tant est opiniâtre l'attachement que portent les Chinois à leurs anciens usages. A l'époque où je visitais la Chine, bien que l'état des affaires ne fût plus le même qu'au temps de lord Napier, l'agent du gouvernement anglais, lassé de l'obstination du vice-roi, qui s'entêtait à conserver intactes les coutumes de son pays, avait abaissé son pavillon, et s'était retiré à Macao.

Nous passâmes, le pavillon britannique, en tête, du mât et sans être visités par aucun bateau mandarin; c'était une concession faite par le vice-roi au surintendant anglais. Son cutter était le seul bateau européen qui eût le droit de circuler librement entre Macao et Canton, le surintendant ayant donné sa parole qu'aucune contrebande ne serait introduite à bord. Cette condescendance prouvait une grande estime de la part du vice-roi pour le caractère honorable de M. Elliot.

Au-delà de Bocatigris, la rivière s'agrandit de nouveau, et jusqu'à Canton elle présente une surface d'un à deux milles de large; elle circule à travers un pays plat dont l'horizon est borné par des montagnes de médiocre hauteur; les bords de la rivière n'ont généralement pas plus de deux à trois pieds d'élévation. L'immense plaine qu'elle arrose est couverte de champs de riz destiné à la consommation de la province; elle est coupée en tous sens d'innombrables canaux naturels qui en sont comme les artères; sur ces canaux navigue une quantité incalculable de bateaux de toutes grandeurs et de toutes formes. Du pont de notre cutter, nous pouvions voir leurs hautes voiles jaunâtres (2) qui semblaient sortir de terre. Presque toujours nous ne reconnaissions l'existence d'un canal que par les voiles des bateaux qui le sillonnaient. La vue du pays n'avait rien de bien pittoresque, car le terrain est entièrement plat et couvert d'une culture uniforme; les bateaux dont je viens de parler donnaient seuls, un peu d'animation au tableau. De temps en temps, nous voyions s'élever sur le rivage de hautes pagodes avec leurs innombrables étages; le plus souvent, ces pagodes sont bâties sur les cimes des montagnes et attirent de loin les regards du voyageur; Dans cette traversée, notre cutter rencontra souvent des jonques chinoises, dont les matelots étaient loin d'avoir pour nous le respect auquel nous croyions pouvoir prétendre. C'est alors que j'entendis pour première fois ces cris dont les étrangers sont ordinairement salués par la population chinoise, fan-kouaio! Fan kouaio! qui assaillirent plus d’une fois nos oreilles. Quelques personnes pensent que ces mots contiennent une très grandi offense; d'autres, que j'ai lieu de croire mieux informées, m’ont assuré qu'ils signifient tout simplement diables ou esprits étrangers. Que l'on adopte l'un ou l'autre sens, il n'y a pas là de quoi prendre beaucoup d'humeur, surtout quand les Chinois se bornent à cette légère manifestation de leur mépris.

Nous rencontrâmes aussi plusieurs jonques de guerre et de nombreuses jonques de douane. Les premières sont peintes en rose ou en jaune, suivant le rang du mandarin qui les commande. Ces jonques sont toutes d'une construction parfaite et ont une marche très rapide. Le tonnage de celles qui surveillent l'intérieur de la rivière est de soixante à soixante-dix tonneaux. Des pavillons de toutes couleurs ornent la poupe et se déploient à la tête du mât, d'où s'échappent également de nombreuses banderolles. Au-dessus des pavillons de poupe flotte le pavillon principal qui porte les couleurs du mandarin et ses titres, écrits en gros caractère. De chaque côté de la poupe s'élèvent deux énormes fanaux de soie cirée et bariolée de mille couleurs. J'ai peu vu d'embarcations qu'on puisse comparer aux jonques mandarines de la rivière de Canton. Ce n'est qu'en Chine qu'on trouve des couleurs aussi brillantes; tous les bâtimens que nous rencontrâmes semblaient peints de la veille. Ces jonques me rappelaient les anciennes galères dont on voit le dessin dans nos musées. De chaque côté de l'embarcation s'étend une suite d'écus ou de boucliers légèrement inclinés vers l'arrière, et qui doivent servir à la fois d'abri et de défense aux rameurs. Toutes celles que je vis portaient de quatre à six canons. Ces jonques, bien armées et montées par de braves artilleurs, pourraient devenir d'excellentes embarcations; mais, équipées comme elles sont, elles ne peuvent servir tout au plus qu'à surveiller les contrebandiers chinois. Dans' les combats qui se livrent entre les jonques et les contrebandiers, les forces du gouvernement n'ont même pas toujours le dessus. Dix de ces bâtimens ne feraient certainement pas baisser pavillon à une goélette européenne bien armée.

Les jonques de commerce qui naviguent sur le fleuve ont bien encore les belles couleurs chinoises, quoique la coque de ces bateaux ne puisse porter aucune des couleurs mandarines, le rouge le jaune et le bleu; mais leur construction est tout-à-fait différente. Tout le monde a pu voir des gravures représentant des jonques chinoises : la poupe est relevée et chargée à une grande hauteur d'innombrables chambres; l'avant est coupé en deux pour donner passage à l'ancre; le centre du bâtiment est quelquefois de quinze ou vingt pieds plus bas que ses deux extrémités. L'arrière de quelques-unes de ces jonques était fort beau, la peinture et la sculpture de cette partie du bâtiment avaient dû exiger un travail de plusieurs mois. Ces embarcations ont généralement trois mâts, et ne portent à chaque mât qu'une seule voile d'une immense hauteur et faite de nattes; elles sont loin d'être renommées pour leur marche, et certes, leur construction n'indique pas qu'elles puissent jamais naviguer avec une grande rapidité. Il est assez remarquable que les Chinois, qui ont constamment sous les yeux des navires européens, et qui ont à leur disposition tous les élémens de la construction maritime, n'aient pas encore songé à changer la forme de leurs navires. Mais cette singularité s'explique de deux manières, d'abord par l'aveugle respect des Chinois pour les traditions qu'ils tiennent de leurs pères, et ensuite par la politique du gouvernement, qui s'oppose à ce que les sujets de l'empire puissent aller visiter les contrées étrangères, et y puiser des idées d'innovations qui tendraient à rendre plus difficile la marche du pouvoir. Ces jonques ne sont donc construites que pour la navigation des cotes et des rivières, ce qui n'empêche pas un certain nombre d'entre elles de s'éloigner tous les ans en secret de quelques-uns des ports de la Chine. Elles profitent pour cela de la mousson de nord-est qui leur permet d'aller vent arrière aux Philippines et dans l'archipel malais, où elles restent jusqu'à ce que la mousson de sud-ouest leur ouvre une voie tout aussi facile pour opérer leur retour. Mais la vitesse des jonques mandarines, si supérieure à celle des jonques de commerce, leur donne un grand avantage pour surveiller la contrebande.

Le soir, nous jetâmes l'ancre à trente milles de Canton. Pendant la nuit, les chants et les cris des Chinois qui passaient près de nous dans leurs embarcations, me tinrent presque constamment éveillé. Je pus m'assurer, par la suite, lorsque j'entendis la musique chinoise, que ces cris n'étaient pas des paroles de menace ou de haine, comme je l'avais cru d'abord, mais des marques d'une gaieté toute pacifique, dont nous n'étions pas même l'objet. C'était à s'y tromper, il faut l'avouer, car les chants chinois ne sont rien moins qu'harmonieux; au milieu du silence de la nuit surtout, ils ressemblaient aux clameurs que pousseraient un grand nombre d'hommes ivres, chacun d'eux chantant ou criant selon la passion que le vin exciterait en lui.

Nous levâmes l'ancre le lendemain matin, et vers dix heures nous arrivâmes à Whampoa. Ce lieu est, comme je l'ai dit, le nec plus ultra de la navigation européenne en Chine. Les canots des navires ont bien le droit d'aller jusqu'à Canton, en se soumettant aux visites multipliées de la douane, dont les bateaux couvrent la rivière; mais les navires eux-mêmes ne peuvent aller plus loin. Whampoa est une petite île située à une distance d'environ douze milles de Canton. Les Anglais ont souvent témoigné le désir qu'on leur accordât la permission de l'habiter et d'y transporter leurs comptoirs et leurs magasins. Le gouvernement chinois a toujours repoussé cette demande: il pense avec raison que cette concession rendrait la contrebande plus facile. En effet, les négocians se trouveraient ainsi fort rapprochés de leurs navires, dont ils sont séparés aujourd'hui par quatre lieues de rivière, sur lesquelles la douane exerce une sévère surveillance. Mais le plus grave motif du gouvernement chinois pour refuser aux Anglais le privilège qu'ils demandent, est l'invariable résolution de ne permettre aux barbares de s'établir sur aucun point de son territoire, hormis le petit coin de terre où, par sa permission, existe la petite ville de Macao.

Nous avions aperçu de loin les mâts nombreux des navires étrangers qui stationnent à Whampoa pour décharger les cargaisons qu'ils apportent, ou pour attendre le riche chargement de thés, de soie, de drogues médicinales et d'autres articles précieux, qui doit leur arriver de Canton. Nous passâmes au milieu de ces navires, et, à huit heures du soir, notre cutter jeta l'ancre devant Quang-tong ou Canton, comme nous autres barbares nous appelons la cité chinoise. Mais je ne veux pas introduire mes lecteurs à Canton avant d'avoir essayé de décrire l'admirable spectacle dont nous pûmes jouir en parcourant les trois ou quatre derniers milles de notre voyage. A mesure que nous approchions de la ville, nous voyions se multiplier les maisons de campagne qui embellissent les bords de la rivière, et bientôt chaque rive nous offrit une ligne non interrompue d'édifices brillant des plus riches couleurs. Çà et là des temples élevaient au-dessus des maisons voisines leurs dômes pointus aux corniches ornées de riches sculptures. Nos regards s'arrêtaient aussi sur de nombreuses pagodes capricieusement ciselées à jour. Mais c'est sur la rivière que notre attention se porta avec le plus d'intérêt : ses eaux étaient à la lettre couvertes de bateaux et de navires de toutes formes et de toutes grandeurs, qui ne laissaient libre qu'un espace d'une trentaine de pieds pour le passage des embarcations : ici, des milliers de jonques marchandes, serrées les unes contre les autres, formaient une ville flottante d'où s'élevaient, avec une fumée épaisse, des chants et des cris de toute espèce; là, les corvettes de guerre ou grosses jonques mandarines nous présentaient leurs flancs noirs et armés de grands canons mal montés; plus loin, les chops ou bateaux de charge, construits chacun sur un modèle différent, selon la marchandise à transporter, couvraient de leurs rangs pressés tout un côté de la rivière; enfin les bateaux de fleurs, éclairés par mille fanaux étincelans, étalaient leurs couleurs éclatantes et nous laissaient voir le travail exquis des chambres dont ils sont surmontés.

C'est ici le lieu de faire connaître ce qu'on appelle en Chine bateaux de fleurs, bien que j'éprouve un certain embarras à dépeindre ce que renferment ces bateaux d'une si riante apparence. Un fait que je dois consigner d'abord, c'est que l'entrée de ces bateaux est interdite à tout Européen, sous les peines les plus sévères. En vain les belles captives qu'ils renferment se promènent-elles sur le tillac, avec leur chevelure noire couronnée de fleurs, leur visage artistement peint, ou plutôt plaqué de rouge et de blanc, leur riche et voluptueux costume, et leurs pieds si petits qu'elles peuvent à peine marcher; en vain répondent-elles par un gracieux sourire au regard furtif du voyageur; en vain l'appellent-elles du geste et de la voix sous ces rideaux de soie qu'elles entr'ouvrent. S'il cède à la séduction, il est perdu. Il y a des serpens cachés sous ces fleurs traîtresses, et, nouvelles sirènes, ces filles des fleurs n'invitent l'Européen que pour le trahir et le livrer aux mandarins chargés de la police du port. Ce nom charmant de filles des fleurs est appliqué on le devine, par les Chinois, à ce que la civilisation a chez nous de plus bas et de plus infime. Les Chinois, au lieu d'enlaidir le vice à l'exemple des autres peuples, ont cherché au contraire à le poétiser, à l'embellir.

Peu de temps avant mon arrivée en Chine, un jeune Européen, parlant très bien le chinois, était devenu amoureux d'une de ces filles des fleurs; il était parvenu, en passant rapidement auprès du bateau qu'elle habitait, à lui dire quelques mots. Un jour il reçoit une lettre de cette femme, lettre brûlante et qui donnait un rendez-vous pour le soir. Le jeune homme hésita bien un moment, mais à vingt ans la raison est bien rarement écoutée, et l'amour triompha. Vers le soir, il alla rôder seul dans un petit bateau vers l'asile qui renfermait sa précieuse conquête. Chaque fois qu'il passait devant le bateau de fleurs, dont il s'approchait toujours de plus en plus, le rideau mystérieux s'entr'ouvrait, un geste pressant et un tendre regard le suppliaient de monter. Enfin, le jeune homme se précipite sur le bateau, relève le rideau, entre dans la chambre éclairée par une seule lampe; il regarde autour de lui, la jeune fille avait disparu; il avance d'un pas, et à l'instant vingt bras le saisissent; on le renverse; on le bat, on le garrotte. Le malheureux jeune homme passa toute la nuit au milieu des outrages d'une foule de Chinois dont les insultes devaient lui être d'autant plus poignantes qu'il comprenait leur langage. Rien ne put adoucir la cruauté des bourreaux. Le lendemain matin, on dépouilla le prisonnier de tous ses vêtemens, et on l'attacha dos à dos au corps nu d'une vieille femme arrivée au dernier terme de la décrépitude. On le promena ensuite dans cet état sur un bateau découvert, au milieu de la rivière et devant les factoreries européennes, jusqu'à ce qu’une somme de deux à trois mille francs eût été payée pour sa rançon - Vous savez maintenant ce que c'est qu'un bateau de fleurs; si jamais vous allez en Chine, fermez vos yeux et vos oreilles aux séductions de ces jeunes filles aux brodequins rouges et à la tête ornée de roses et de fleurs d'oranger.

A cinq ou six milles au-dessus de Canton, nous vîmes un fort bâti depuis l'attaque dirigée par les Anglais contré Bocatigris. Cette fois, l’expérience s'est montrée plus forte que l'obstination nationale. Le fort a été construit en demi-cercle; mais, comme si toute disposition admettant la possibilité de le dépasser avait semblé une insulte à la vaillance chinoise, les défenses du fort ne sont destinées qu'à en surveiller l'approche : si les navires passent outre elles n'ont plus d'action. - A deux milles de Canton s'élève un autre petit fort. En me le montrant, on me le désigna sous le nom de Folie française, sans qu'on pût m'apprendre l'origine de ce nom. - Plus loin, on me fit voir la Folie hollandaise, autre petit fort aujourd'hui démantelé. Les Hollandais, dont le commerce avec la Chine était bien plus considérable autrefois qu'il ne l'est aujourd'hui, avaient demandé au vice-roi la permission d'établir momentanément un hôpital dans un vieux fort abandonné, à un mille environ de Canton. Cette permission leur fut généreusement octroyée; mais, une fois en possession de cet asile, ils voulurent mordre la main à laquelle ils devaient ce bienfait ils cherchèrent à introduire dans cette enceinte des canons, des hommes et des munitions de guerre, espérant s'y fortifier et s'y maintenir. Leur projet fut découvert, et on les chassa ignominieusement. De là le nom de Folie hollandaise, donné à cette forteresse.

Nous passions devant la Folie hollandaise au moment où le soleil se couchait. A peine l'astre eut-il disparu de l'horizon, que nos oreilles furent assaillies d'un effroyable tintamarre : c'étaient les jonques mandarines qui célébraient le coucher du soleil par des salves d'artillerie. Toutes les autres embarcations tiraient en même temps des milliers de pétards. A terre dans toutes les maisons, sur la rivière dans chaque bateau, une multitude infinie de gongs ou larges cymbales de cuivre faisaient retentir les airs des éclats de leur étourdissante harmonie. Cinq minutes après, un bateau de passage, semblable à ceux que j'avais vus à Macao, et conduit par deux femmes, me débarqua à Canton, devant la factorerie anglaise. - Je dirai, en, passant, que ces bateaux doivent toujours, sous de fortes peines, être éclairés la nuit, afin que les officiers de police puissent les surveiller et empêcher les étrangers, de les souiller de leurs vices ou de leur contrebande.

Le lendemain de mon arrivée, je me levai de bonne heure, malgré la rigueur de la température, car nous étions au 4 janvier. Au sortir de la maison, je me trouvai sur une place bornée d'un côté par la rivière et de l'autre par les factoreries étrangères, qui s'étendent sur une ligne d'environ deux cent cinquante toises. Chacune des nations qui commercent avec la Chine a sa factorerie. La première factorerie, à gauche, en tournant le dos à la rivière, est le french hong ou factorerie française; un mât élevé, au haut duquel flotte le pavillon tricolore, annonce la résidence de notre agent. A l'époque où je visitai Canton, la France n'était pas représentée en Chine; M. Gernaert, consul de France en cette résidence, venait de la quitter. Auprès du pavillon français s'élève le pavillon des Etats-Unis, puis vient le pavillon anglais, et enfin le pavillon hollandais. Ces quatre pavillons sont les seuls qui flottent aujourd'hui à Canton; il y a cependant encore plusieurs hongs ou factoreries, le hong danois, le hong espagnol, et d'autres hongs appartenant à des particuliers. Tous ces établissemens, bâtis à l'européenne, sont presque sans exception la propriété des hanistes chinois, qui les louent à haut prix aux étrangers. L'espace accordé par les Chinois étant fort resserré, les logemens sont rares et coûtent très cher. Un des commissaires de la compagnie des Indes orientales, M. Clarke, avait eu la bonté de m'offrir sa chambre, et je me trouvai comparativement très bien logé. Il avait été convenu que je prendrais mes repas à la factorerie anglaise; mais, comme je reçus de toutes parts les invitations les plus pressantes, je ne pus que très rarement user de cette faveur. - Je saisis avec empressement cette occasion de parler de la franche et cordiale hospitalité que les Anglais exercent envers les étrangers; je les retrouvai à Canton tels que je les avais vus à la Jamaïque, où, pendant un séjour de neuf mois, je fus entouré de politesses et de prévenances, et restai jusqu'au dernier moment l'objet des attentions des autorités et de tous les habitans de la colonie.

La factorerie anglaise est le plus remarquable de tous les établissemens européens de Canton; ce serait, même en Europe, un magnifique hôtel. La salle principale, qu'on nomme british hall ou salon anglais, est vraiment royale; elle est ornée de glaces d'un très grand prix et d'un magnifique portrait en pied de Guillaume IV, peint, dit-on, par Lawrence. Le british hong est la propriété de la compagnie des Indes.

Le terrain alloué aux factoreries a une profondeur d'environ deux cent cinquante pieds. Au milieu de ces édifices sont percés deux rues ou passages, garnis, de chaque côté, de boutiques et de magasins chinois, où l'on voit amoncelés tous les objets que la curiosité des Européens vient chercher en Chine. Ce fut naturellement vers ces deux rues que se portèrent d'abord mes pas; j'y passai cinq ou six heures, partageant mon attention entre les marchandises et les marchands, sans que cette vue parvint à lasser ma curiosité. Je ne trouvais point là les Chinois de Manille, rampans et abjects; les marchands de Canton sentaient bien qu'ils étaient chez eux, et que, s'il était permis à quelqu'un de jouer le rôle d'oppresseurs, ce rôle devait leur appartenir de droit. Néanmoins ils me parurent fort loin de vouloir user d'un tel privilège; ils se montraient doux, polis, empressés à satisfaire les goûts et même les caprices des acheteurs, car tout Européen qui les visite ne manque guère de leur faire quelque achat. Ils étaient tous bien et chaudement vêtus une espèce de longue veste de soie sans collet, ouatée et attachée avec des boutons d'or ou de cuivre, se croisait sur leur poitrine; de larges pantalons et des bas de forte laine recouvraient leurs jambes. Ils avaient pour chaussure des souliers de soie avec des semelles épaisses de deux doigts et faites de feuilles de papier de bambou fortement pressées pour les garantir de l'humidité. Ils portaient sur la tête un bonnet de soie ou de laine; les formes de ces bonnets sont très variées. Dans les temps froids, ce costume est complété par un large manteau de fourrures qui descend jusqu'à mi-jambe, et dont les Chinois s'enveloppent soigneusement lorsqu'ils sortent. Ces fourrures sont quelquefois très précieuses, et il n'est pas rare qu'un de ces manteaux vaille plus de mille francs.

Il n'y a peut-être pas de plus habiles marchands que les Chinois. Leur patience est admirable; rien ne les rebute. Des hommes qui font des affaires pour des sommes immenses passeront souvent trois ou quatre heures à débattre une bagatelle, et, si on leur laisse l'objet marchandé, ils prendront la peine de le porter vingt fois chez vous, vous engageant, avec toute l'éloquence que l'appât du gain, même le plus léger, peut leur donner, à en faire l'emplette, et presque toujours ils atteignent leur but. Tous les Chinois qui habitent les rues des factoreries parlent plus ou moins l'anglais, mais un anglais très corrompu. Il y a plusieurs lettres de notre alphabet qu'ils ne peuvent articuler en aucune façon, et aux fautes de langue ils ajoutent une prononciation si étrange, qu'il est très difficile à un Européen qui n'a pas une longue habitude de leur langage de le comprendre. Pendant les premier jours, le croyais qu'ils me parlaient chinois, et lorsque, par hasard, je parvins à saisir un mot d'anglais, et que je voulus répondre, le Chinois à qui je m'adressais me fit dédaigneusement donner ce conseil par la personne qui m'accompagnait : « Dis à cet Européen d'aller apprendre l'anglais, no save talky (il ne sait pas parler). »

La première boutique qui attira mes regards dans les deux rues chinoises des factoreries, était un magasin de magots et de figures les plus bizarres qu'on puisse imaginer. Je fis comme un enfant qu'on mènerait dans une boutique de joujoux, et je passai deux heures dans celle-ci à admirer les mandarins hauts de trois pieds, couverts de riches habits, et les dames chinoises avec leur singulière coiffure et leur visage plâtré au naturel. Je m'amusai à faire branler la tête à des milliers de magots tous plus laids les uns que les autres, et, en les touchant légèrement, à faire horriblement remuer les yeux à d'épouvantables dragons qui semblaient prêts à me punir de mon audace. Ce qui m'intéressa le plus dans cette boutique, ce furent des poupées, quelquefois isolées, d'autres fois disposées en groupes, qui représentaient les costumes des différentes provinces de l'empire et les diverses habitudes de la vie chinoise. - Je passai de cette boutique dans un magasin de soieries. Là se déployèrent devant moi une multitude de châles de toutes couleurs et d'un travail exquis; je pus froisser dans mes mains le crêpe le plus fin, orné de fleurs et de dessins variés, dont la broderie était admirable; on me fit voir des pièces de soie dont la perfection pourrait à peine être égalée par nos meilleurs manufacturiers de Lyon. Les belles soieries chinoises viennent de la province de Nankin; celles qui sont fabriquées dans la province de Canton sont généralement d'une qualité inférieure. Il y avait en quantité aussi des rubans parfaitement brochés, dont la vue aurait excité l'envie de bien des femmes, sans parler des foulards de toutes nuances, dont on me fit remarquer le poids et l'éclat. - Ébloui de tant de richesses, j'allai me reposer dans une boutique d'objets de laque; mais le maître du magasin appela bientôt mon attention en étalant devant moi des nécessaires dont la laque était si pure et si brillante, qu'elle aurait pu servir de miroir. J'ouvris de charmantes tables à ouvrage, et je ne pus me lasser d'admirer le fini du travail des mille pièces d'ivoire qu'elles contenaient. On fit passer sous mes yeux des boîtes à jeu richement garnies, de jolies boîtes à thé, les mille objets enfin à la confection desquels on emploie la laque. - Auprès de ce magasin en était un autre où se trouvaient exposées toutes les richesses de la bijouterie. Les Chinois excellent dans l'art de travailler l'or et l'argent, et les ouvrages qui sortent de leurs mains sont le plus souvent supérieurs aux nôtres. Nulle part je n'ai vu de filigrane d'or et d'argent aussi léger, aussi fin; on me présenta des boucles d'oreilles, des bracelets et des parures complètes, dont le tissu, s'il m'est permis de me servir de cette expression, ne peut être comparé à rien de ce que nous connaissons ; je remarquai surtout des boîtes d'un goût parfait et d'un travail si délicat, que, quoiqu'elles eussent sept ou huit pouces de hauteur, on en sentait à peine le poids dans la main.

Je passai de la boutique de bijouterie dans l'atelier d'un peintre, et je fus tout surpris d'y trouver d'assez bonnes imitations des artistes de nos salons. Les fantaisies de M. Dubuffe, de M. Grevedon, tapissaient les murs de l'atelier chinois. A vrai dire, le nom de magasin conviendrait mieux que celui d'atelier à l'endroit où je me trouvais. Les Chinois ne sauraient mériter le nom de peintres, car, pour peindre, il faut être poète, et l'imagination du bon Sam-qua (chez qui je venais d'entrer), comme celle de ses confrères, n'est rien moins que poétique. La peinture pour un Chinois est un art mécanique; elle consiste à imiter, et personne ne pousse plus loin ce talent. Un peintre chinois non-seulement reproduit avec une grande exactitude les traits principaux de la toile qu'il copie; mais, si le tableau, a des défauts, il ne manque pas de les rendre fidèlement, et cela sans les sentir, comme il en reproduit les beautés sans les comprendre. Il en est de même pour les portraits, dans lesquels les Chinois excellent, en ce sens que rien n'est plus frappant que la ressemblance; mais leur talent se borne à la reproduction matérielle des traits. Pourvu que les lignes de la toile soient parfaitement semblables à celles du visage qu'ils peignent, peu leur importe le reste, la physionomie, la poésie du portrait, n'est rien pour eux. En revanche, si leur modèle a quelque défaut à peine visible dans le visage, un léger mal d'yeux, par exemple, le peintre ne manquera pas de le reproduire scrupuleusement; il n'oubliera pas même la ride la plus imperceptible. Les Chinois ont de bonnes couleurs, mais ils les mêlent et les appliquent mal; leur coloris est plat et dur; leurs lignes sont raides ou sans vie. Quand ils veulent produire des œuvres originales, leurs efforts n'aboutissent qu'aux conceptions les plus bizarres; on cherche en vain dans leurs tableaux quelque idée de la disposition des ombres, quelque respect pour les plus simples règles de la perspective. - Du reste, le talent d'imitation des Chinois s'étend à tout. Quelqu'un me contait qu'ayant un jour donné un vieil habit à un tailleur chinois pour qu'il lui en fît un pareil, celui-ci lui rapporta un habit neuf avec une pièce au coude délicatement ajustée, le priant de remarquer avec quel soin il avait copié son modèle. - On a vu aussi les Chinois pousser l'imitation de nos porcelaines, jusqu'à en reproduire les fêlures.

Notre visite des magasins chinois des factoreries est déjà longue, et cependant je ne puis la terminer ici. Laissez-moi vous introduire rapidement dans ceux qui renferment l'ivoire travaillé, et où, moyennant cinq francs pièce, vous pouvez faire graver les plus jolis cachets du monde, avec les armes ou les initiales de tous les membres de votre famille. Voyez ces boules concentriques, dont six ou sept se meuvent l'une dans l'autre, toutes ciselées à jour avec autant de perfection que si l'ouvrier eût eu chacune des pièces l'une après l'autre dans la main. - Les Chinois gardent le secret sur leur manière de travailler l'ivoire; la méthode et les outils qu'ils emploient nous sont également inconnus.

- Suivez-moi encore. Ici l'on vend des sachets dont la forme est aussi coquette que la senteur en est suave, des nattes parfumées qui répandent, lorsqu'on les mouille, une odeur délicieuse; là, un magasin de porcelaine étale ses richesses. Vous vous croiriez dans un magasin de Paris, si vous ne voyiez au comptoir deux ou trois graves Chinois, et si, après le premier coup d'oeil, vous ne vous aperceviez qu'ici tous les objets de vente diffèrent des nôtres. Dans nos magasins, vous ne verriez pas ces immenses vases couverts de dessins de batailles, et dont un seul composerait toute une iliade, ni ces coupes si fines et si transparentes qu'on craint presque de les toucher. - Allons plus loin arrêtons-nous devant ce médecin qui réunit dans son puissant cerveau la science du docteur et celle de l'apothicaire. Il fait de la médecine en plein vent; une petite table et une escabelle composent tout son mobilier. Êtes-vous malade, adressez-vous à lui sans crainte. Vous voyez ces petits bâtons entassés dans un verre, et ressemblant exactement à un paquet d'allumettes; vous ne vous doutez pas de tout leur mérite au bout de chacun d'eux est attachée une recette; ces bâtons sont mêlés d'une certaine manière quand vous déclarez votre maladie, le savant docteur en tire un au hasard, il lit l'oracle qu'il porte, la recette est composée, et vous pouvez l'avaler sans inquiétude, certain qu'elle vous guérira, quelle que soit votre maladie, fièvre, goutte ou choléra-morbus. - Mais peut-être n'avez-vous pas besoin des secours de la médecine; le sort d'une spéculation hasardeuse vous inquiète : vous voulez démêler quelque chose de confus dans votre avenir? Eh quoi! vous êtes passé vingt fois devant l'homme qui seul peut vous expliquer ce mystère. Le voyez-vous assis sur son banc? Devant lui sont étalés de petits morceaux de papier et de petits bâtons argentés, car en Chine les petits bâtons jouent un très grand rôle : cet homme, c'est la sibylle; son tréteau, c'est le trépied sacré; les morceaux de papier et les petits bâtons Sont les oracles qu'il vous vendra pour quelques sapicks, ou, pour parler français, quelques centimes: Sortons enfin du passage des factoreries. Voici à l'encoignure de droite un immense magasin de comestibles. C'est le Chevet de la rue chinoise; ses comptoirs, si propres et si frais, rappellent les plus beaux étalages du Palais-Royal.

J'avais remarqué l'activité extraordinaire qui régnait dans ces magasins; et l'empressement des marchands à se défaire de leurs marchandises, même à de très bas prix. Mon compagnon m'apprit que cette activité avait sa source dans l'approche de l'année nouvelle. L'année chinoise commence avec la première lune de janvier; elle se compose de douze lunes, et afin qu'il n'y ait pas de dérangement dans les lunes appropriées à chaque saison; au bout de quelques années, la première lune est doublée; de sorte qu'il y a des années de treize lunes. Une loi formelle de l'empire veut que toutes les affaires d'une année soient terminées avant le commencement de l'année nouvelle. Ainsi, chaque marchand doit, à la fin de la dernière lune, avoir sa balance faite; toutes ses dettes doivent être payées, ou la loi l'atteint. Cette délivrance des charges de l'année est célébrée par de grandes réjouissances dont les feux d'artifice, comme dans toutes les fêtes en Chine, font presque tous les frais. Quand un Chinois a réglé tous ses comptes, il orne le devant de sa boutique de festons, de pétards et de fusées; le bruit des artifices avertit ses voisins qu'il a le bonheur d'être libre; puis il réunit dans l'intérieur de la maison ses plus intimes amis, et se livre avec eux, pendant trois ou quatre jours, à tous les excès de la débauche. Tant que dure l'orgie, les portes restent closes, et les fenêtres sont garnies d'un transparent de toile qui protège les habitans contre les regards profanes. Pour les Chinois riches, ces saturnales durent souvent tout le temps de la première lune. - Pendant les deux premiers jours de l'année, toutes les boutiques sont fermées, tout travail est interrompu; c'est le temps du délassement et du plaisir; c'est, d'ailleurs, le seul moment de repos que connaisse cette population laborieuse. Le reste de l'année appartient au travail, à l'exception de deux ou trois jours privilégiés, que ceux qui le peuvent ne manquent pas de fêter avec enthousiasme : tel est le jour de la fête du dragon, jour de mascarades et de folies, où le dragon joue le principal rôle; telle est aussi la fête des lanternes. Dans la nuit de cette dernière fête, Canton offre réellement un spectacle extraordinaire : chaque maison est illuminée, chaque bateau dans le port et sur la rivière est chargé de lanternes; les gongs retentissent, la musique crie, le peuple hurle; tout concourt à étourdir les oreilles, à éblouir les yeux. Le cham-cho, vin fait de riz, circule avec profusion, et cette population, ordinairement si sobre, devient véritablement folle.

Dans l'après-midi, on me proposa une promenade par eau jusqu'aux jardins de Fa-tee, à environ quatre milles au-dessus de Canton. L'exercice de la rame est un des principaux amusemens, si ce n'est le seul, des Anglais de Canton; ils ont tous de légers canots appelés wherry, et qu'on conduit avec deux, quatre ou six rames. Ce sont des embarcations très basses, et il faut une grande expérience pour y manier la rame. Notre équipage se composait d'un Chinois au gouvernail, d'un surintendant anglais, d'un lieutenant de vaisseau de la marine royale, et de deux commissaires ou agens de l'honorable compagnie des Indes. Ces messieurs commencèrent par ôter leur habit, malgré la rigueur de la température, puis chacun prit une rame numérotée, et bientôt, grace à leurs efforts réunis, la barque vola rapidement sur les eaux. - Cet exercice doit être très salutaire, et dans un pays où la promenade est circonscrite dans un espace de quelques centaines de toises, entouré de hautes maisons, je le crois presque indispensable. - Pour moi, assis à l'arrière de la barque, je grelottais de froid, enveloppé dans mon manteau, pendant que mes compagnons, animés par le mouvement de la rame, brillaient des plus belles couleurs. Nous arrivâmes en moins de trois quarts d'heure aux jardins de Fa-tee. Ces jardins, au nombre de huit ou dix, sont rangés sur une même ligne le long d'un bras de la rivière ; c'est une pépinière d'où les riches habitans de la ville tirent les arbres et les fleurs qui ornent leurs maisons; ils se composent chacun de quinze ou vingt allées formées par des rangées de pots qui s'élèvent de chaque côté sur cinq ou six gradins, et entretenues avec le plus grand soin; des pièces d'eau, des kiosques, des chaumières, dans quelques-uns des temples, en font un séjour délicieux, et dont l'aspect ne le cède en rien à ceux de nos plus belles maisons de campagne. J'eus là de curieux exemples de l'art avec lequel les Chinois savent réduire la nature dans les limites qu'il leur plaît de lui donner. Ainsi je vis des orangers, ayant à peine un pied de haut, tout couverts de fruits dorés, des pommiers dont les branches ramassées en un cercle de quelques pouces offraient une ample moisson de fruits au propriétaire du jardin. Mais ce qui me frappa le plus, ce fut le bambou, cet arbre magnifique, ce panache des forêts, que je venais de voir aux Philippines élevant quelquefois sa tête à la hauteur de cinquante pieds. Je le retrouvai là, à l'état de nain, difforme et comme honteux de lui-même, se repliant sans grace, et prenant, dans ses efforts pour recouvrer sa liberté, les formes les plus bizarres. Considérés comme de singuliers monumens de la puissance de l'homme, les jardins de Fa-tee ne sont pas dénués d'intérêt pour l'observateur : ils offrent aux habitans des villes la faculté de transporter jusque dans leur chambre à coucher les arbres qu'ils admirent à l'air libre des champs sur une plus grande échelle; mais, en voyant ces arbres ainsi réduits et comprimés, on souffre de la gêne qu'on leur fait subir, et on serait presque tenté de les plaindre. - On trouve dans les jardins de Fa-tee une immense collection de tous les arbustes et de toutes les fleurs que produit la Chine ; j'admirai plusieurs de ces dernières, que je n'avais vues nulle part, et dont je m'empressai de demander le nom : malheureusement on répondit en chinois à toutes mes questions, et je dus rester dans une complète ignorance à cet égard.

Nous quittâmes les jardins de Fa-tee, emportant avec nous des fleurs dont les propriétaires nous avaient fait cadeau. En revenant à Canton, il me prit fantaisie de ramer à mon tour. Un de ces messieurs, s'étant résigné à grelotter de froid sur le banc du canot, me prêta généreusement sa rame. Mes premiers essais ne furent pas encourageans; ma rame, prise sous l'eau et ramenée avec violence contre ma poitrine, m'exposa souvent à une chute que j'eus toutes les peines du monde à éviter. Néanmoins je persévérai; au bout de quelques minutes j'étais devenu un excellent rameur, et j'arrivai à Canton rouge de santé et avec un appétit qui devait faire honneur au dîner du club, où j'étais invité.

Ce mot de club ne doit pas vous surprendre, même à Canton. Qui ne sait qu'un club est une chose indispensable partout où quelques Anglais sont réunis? A Canton, c'est véritablement une nécessité ; c'est un point de réunion pour ces pauvres exilés condamnés à vivre sur cette terre d'exclusion, seuls et privés de toutes les jouissances morales de la vie. Le nombre des Européens qui résident dans les factoreries de Canton s'élève à peine à cent; ce sont tous des négocians qui, malgré les ordres réitérés du gouvernement chinois, y passent l'année tout entière. Quelques-uns d'entre eux vont seulement de temps à autre faire un court voyage à Macao. Je vous ai dit ce que sont leurs promenades : leurs journées se passent dans leurs magasins et leurs comptoirs; mais les soirées, comment les employer? Pour eux, ni douce conversation, ni tendres épanchemens au coin du foyer ou sur la verandah au clair de la lune. La politique chinoise s'oppose formellement à ce que les femmes européennes puissent venir à Canton. Le gouvernement pense, avec quelque raison, que, si les Européens pouvaient appeler leurs familles dans les factoreries, ils s'y établiraient à poste fixe, et qu'il faudrait avoir recours à la violence pour les en éloigner : moyen qui répugne singulièrement à l'administration du céleste empire. – Il y a quelques années, des dames de Macao, ennuyées de leur long veuvage, et désirant se rapprocher de leurs maris, voulurent mettre à l'épreuve la tolérance chinoise; cinq ou six d'entre elles, s'insurgeant contre le décret du vice-roi, forcèrent la consigne, et un beau matin on les vit se promener devant les factoreries. L'indignation du vice-roi fut au comble. Les faire prendre et chasser de Canton n'était pas chose sans périls, car tous les étrangers étaient armés et bien décidés à défendre leurs femmes jusqu'à la dernière extrémité, et, comme je viens de le dire, les Chinois évitent avec soin tout ce qui peut amener des démêlés sanglans avec les Européens. Cependant il fallait bien que ces femmes sortissent de Canton et retournassent à ce lieu d'impureté qu'on appelle Macao. Comment d'ailleurs annoncer à la cour que des femmes d'Europe avaient trompé la suprême vigilance des autorités? On les prit d'abord par les sentimens, c'est-à-dire qu'on afficha à la porte de toutes les factoreries une ordonnance du vice-roi enjoignant à ces femmes barbares de cesser de souiller de leur présence la ville chinoise. Son excellence ajoutait des mots que je rougirais de retracer, et qu'elles rougirent sans doute aussi d'entendre, si toutefois quelqu'un fut assez hardi pour leur en donner la traduction. Ce moyen échoua. Les dames de Macao restèrent sourdes à l'invitation du vice-roi. Il fallut bien alors recourir au grand remède habituel : une simple ordonnance suspendit le commerce, renvoya tous les Chinois des factoreries, et en affama les habitans. Pendant quelques jours on prit patience, l'amour conjugal aidait à supporter bien des privations; mais ou ne tarda pas à sentir que rester en Chine sans gagner d'argent, et y mourir de faim, serait une grande folie. Il n'y avait de choix qu'entre le départ et l'obéissance aux injustes prétentions du gouvernement chinois. Quelques dames, plus courageuses que les autres prolongèrent la lutte; mais toute résistance devint inutile : elles firent en pleurant leurs préparatifs de départ, et s'en allèrent en maudissant les Chinois et leur manque absolu de galanterie. Depuis ce temps, les Européens de Canton ont renoncé à l'espoir de jouir des douceurs de la vie conjugale; quand ils sont las de leur solitude, ils n'ont d'autre ressource que d'aller passer quelques jours à Macao.

Or, que peut-on faire le soir, si l'on n'y mange, dans une société toute composée d'hommes fatigués du travail de la journée? C'est aussi dans un but tout gastronomique que le club des factoreries a été fondé. On se réunit à tour de rôle chez un des membres du club, et on passe ainsi des soirées assez agréables. Qui croirait cependant que la discorde a réussi à secouer sa torche au milieu de cette petite colonie, si intéressée à vivre unie? Cela n'est que trop vrai, et de vaines rivalités divisent ces hommes honorables, qui tous ont des droits à l'estime et à la bienveillance de leurs concitoyens.

Canton se divise en deux cités, la ville intérieure et la ville extérieure. Ces deux villes sont séparées par une muraille crénelée, dont la construction remonte, dit-on, à plus de trois mille ans. Cette muraille, épaisse de vingt à vingt-cinq pieds, est percée à certains intervalles de portes voûtées qu'on ferme pendant la nuit. C'est à une de ces portes que les étrangers ont le droit, dans des circonstances extraordinaires, de porter leurs pétitions. Dans la ville intérieure résident le vice-roi et les principales autorités; on reconnaît leurs maisons à deux mâts très élevés couronnés d'une boule. Ce sont les marques de leur dignité. Il est expressément défendu aux étrangers de pénétrer dans la ville intérieure, et les plus grands dangers environneraient l'Européen qui aurait la témérité de braver cet ordre; mais on peut circuler dans la ville extérieure, qui contient au moins cinq cent mille habitans. Les deux villes sont construites de la même manière; les rues, pavées de grandes dalles, sont larges de six pieds à peine; les principales sont garnies de chaque côté d'innombrables boutiques. Rien n'est plus pittoresque, ou, pour mieux dire, plus bizarre, que le premier aspect d'une rue chinoise. Chaque boutique est flanquée d'une affiche ou planche placée comme une coulisse de théâtre, et qui descend du toit jusqu'au pavé. Ces planches, bleues, rouges, jaunes, enfin de toutes les couleurs, sont couvertes de larges caractères chinois, ordinairement en cuivre ou en bois doré. Ces caractères font connaître le nom du marchand et les objets de son commerce. Quand on entre dans une rue, ces immenses affiches qui la rétrécissent de chaque côté donnent l'idée d'une ville de cartes; puis l'attention se porte bientôt sur la population qui la remplit : c'est un mouvement, une foule, un bruit, un pêle-mêle d'individus dont les rues les plus fréquentées de Paris ne sauraient donner une idée. Ici c'est un porteur d'eau qui crie gare, mais que rien n'arrête là, un homme chargé d'un énorme fardeau qui tâche de s'ouvrir un chemin ; plus loin la foule se divise devant un palanquin porté par deux ou quatre serviteurs, qui avertissent par des cris les passans du danger qu'ils courent en restant sur leur route. Quand je me vis pour la première fois seul, avec un de mes amis, au milieu de cette cohue tumultueuse, je ne pus me défendre d'un certain sentiment d'inquiétude. Je reconnus que j'étais à la merci de cette population, et je me rappelai, malgré moi, les nombreux exemples que la veille même on m'avait cités des violences dont des Européens avaient été victimes. Néanmoins, pendant tout le temps que je passai à Canton, et que j'employai à parcourir la ville et ses environs, je ne reçus pas la moindre insulte, à moins de donner ce nom aux cris de quelques enfans qui, de loin en loin, nous suivaient en nous appelant fan-kouaio. Il était bien rare que ce cri fût proféré par un homme. J'ajouterai que je n'ai rencontré sur aucune physionomie la moindre expression de malveillance. On m'a assuré que le plus souvent, les Européens s'étaient attiré les insultes qu'ils avaient reçues en se formalisant de la surprise des Chinois et en répondant à leurs regards curieux par des regards menaçans, à leurs cris d'étonnement par des injures. Plusieurs étrangers étaient allés même jusqu'à frapper des Chinois, et il avait fallu presque toujours de semblables violences pour que la population se portât à des voies de fait. Quelques Européens reçurent de sévères leçons, qui n'ont pas été perdues, je crois, pour le reste des étrangers. Pour moi rien de fâcheux ne m'arriva. Je me promenai librement dans la partie de la ville ouverte à mes explorations ; je ne me crus pas offensé par un regard curieux ou par le cri d'un enfant, et je puis, aujourd'hui, rendre un témoignage favorable à la tolérance des Chinois de Canton.

Les deux villes réunies contiennent, dit-on, un million d'habitans. Cette évaluation est fondée sur la consommation du riz, qui est par jour d'un million deux cent cinquante mille livres, c'est-à-dire d'une livre un quart par personne. Cette immense consommation ne surprendra pas, quand on saura que le riz compose presque la seule nourriture de la population. Les gens pauvres y mêlent, lorsqu'ils le peuvent, un peu de poisson sec et de sel; les riches ont un autre genre de vie dont je parlerai plus tard. II serait assez curieux de calculer la quantité de riz que consomme annuellement la Chine. Or, si on réduit à deux cent cinquante millions la population entière de la Chine, quoique plusieurs voyageurs la fassent monter jusqu'à trois cents millions; si on réduit aussi à une livre par jour la quantité de riz consommée par chaque individu, on a une consommation annuelle de quatre vingt-onze milliards deux cent cinquante millions de livres, ou de deux cent cinquante millions par jour. Ainsi, en supposant que tout le céleste empire se nourrisse de même, les Philippines, qui, dans les bonnes années, importent en Chine environnent vingt-cinq millions de livres de riz, lui fournissent à peine de quoi suffire aux besoins d'une demi-journée; et l'importation totale du riz étranger, évaluée à deux cent cinquante millions de livres, donne juste la quantité nécessaire à la consommation d'un jour. Il est bon d'ajouter que l'importation du riz ne se fait que pour la province de Canton, qui seule consomme le riz étranger.

La ville extérieure a été enlevée aux inondations de la rivière ; elle est toute entière bâtie sur pilotis, sous lesquels l'eau circule à la marée haute. Il a fallu un travail immense pour élever des rues au-dessus de cette eau mouvante et pour y bâtir des maisons. Les constructions européennes sont trop lourdes pour ce terrain factice, et le niveau de quelques-unes s'est abaissé de plusieurs pieds. Les maisons chinoises n'ont en général qu'un rez-de-chaussée surmonté d'un étage, ordinairement très bas, et fait de matériaux très légers. J'ai cependant vu une maison d'un étage toute de pierres de taille, et qui a été construite, m'a-t-on assuré, il y a deux mille cinq cents ans. La ville s'étend de l'est à l'ouest le long de la rivière, sur une ligne d'environ deux lieues; sa profondeur jusqu'à la muraille de la ville intérieure est d'un mille au moins.

Mais une description anticipée courrait risque d'être confuse, et peut-être, pour mieux connaître la cité chinoise, préférez-vous me suivre dans mes longues et aventureuses promenades. - Une occasion favorable se présente : il s'agit de visiter une manufacture d'objets laqués, et, pour y arriver, nous aurons deux milles à faire au milieu des rues les plus populeuses de Canton; nous pourrons observer de plus près ce peuple sur lequel on se forme des idées si fausses et souvent si injustes. La première rue dans laquelle nous entrons est celle des bouchers et des marchands de comestibles. Dans les villes chinoises, chaque profession a son quartier qui lui est propre, ce qui ne laisse pas, à mon avis, d'avoir un grave inconvénient pour ceux dont la demeure est éloignée. Toutes ces boutiques sont remplies de tout ce qui peut flatter l'appétit, et, en se voyant ainsi dans un quartier où se trouvent réunis tous les élémens de la cuisine, on se croirait au milieu d'une ville de gastronomes. Les bouchers de Canton n'ont rien à apprendre des nôtres : on ne trouverait pas à Paris des quartiers de bœuf mieux coupés, des moutons plus blancs, des côtelettes plus appétissantes, sans parler de ces cochons de Chine si gras, qu'on a peine à concevoir qu'ils aient pu vivre. - Connaissez-vous cet animal dont la chair est si belle? hélas! c'est le chien, cet ami de l'homme pendant sa vie, et qui, en Chine, le nourrit après sa mort. - N'êtes-vous pas étourdi des cris de ces milliers de canards entassés dans ces cages qui obstruent la rue? - Voyez l'art avec lequel les Chinois conservent les poissons : d'une large cuve qui sert de réservoir sortent de petits jets d'eau qui tombent dans autant de petits baquets remplis de poissons, et renouvellent à chaque instant l'eau où on les retient captifs. - Je passe rapidement devant ces étalages de nids d'hirondelles, de nageoires de requin, et de mille autres objets de table dont le nom seul vous surprendrait, et sur lesquels je reviendrai d'ailleurs. - Après les magasins de comestibles, voici des magasins d'habits tout faits ; vous pouvez y choisir depuis l'habillement de coton de l'homme du peuple, jusqu'à l'habit de soie du mandarin avec ses bizarres broderies et ses dragons brodés d'or, aux yeux d'azur et à la langue de pourpre. - Plus loin sont les cafés, si on peut donner ce nom à ces boutiques où l'on vend du thé si chaud, qu'une bouche chinoise peut seule ravaler. Ici, c'est la Chine qui le cède à l'Europe sous le rapport du luxe et de l'élégance. On ne voit dans les cafés de Canton ni glaces magnifiques, ni tables de marbre, ni comptoirs richement décorés; deux bancs, une simple table, voilà pour l'ameublement; sur la table, de petites tasses contenant à peine une gorgée, mais dans ces tasses du thé comme on le sait faire en Chine, même dans les basses classes. - Près des cafés sont les marchands de tabac, qui font eux-mêmes valoir leur marchandise en fumant d'un air satisfait leurs longues pipes noires emmanchées d'un jonc de deux à trois pieds. - Arrêtons-nous maintenant devant les artificiers. Ne vous étonnez pas si leurs boutiques s'étendent à perte de vue; la passion des feux d'artifice est un des traits caractéristiques de la nation chinoise. Nous nous vantons en Europe d'avoir inventé la poudre; mais les Chinois rient de nos prétentions : ils savent qu'il y a plus de deux mille ans, l'usage en était connu chez eux, et qu'on tirait des feux d'artifice dans le céleste empire bien avant la naissance de Jésus-Christ. Quels que soient les progrès que l'art de l'artificier ait faits chez nous depuis cinquante ans, nous sommes encore bien loin de nos maîtres. Il y avait dans ces magasins un mouvement, un bruit d'or et d'argent tout-à-fait nouveaux pour moi. J'examinais une de ces boutiques, et me rappelais le temps où j'aurais été l’enfant le plus heureux du monde, si j'avais eu à ma disposition la moitié des trésors exposés devant mes yeux; mais nous avions encore du chemin à faire pour arriver à la manufacture de laque, la journée avançait, il fallut m'arracher ma contemplation.

En sortant de ce quartier si animé et si bruyant, nous pénétrâmes dans des rues plus solitaires. Quelques belles maisons, bâties en pierres grises, dont les interstices étaient remplis par une chaux bien blanche, annonçaient la demeure des riches habitans de Canton ; mais presque partout nous ne trouvâmes que des maisons habitées par la basse classe. Là, nous commençâmes à voir quelques femmes, et je pus me convaincre combien est barbare la coutume qui les prive en chine du libre usage de leurs pieds. Rien n'est disgracieux comme leur démarche; elles sont obligées de se servir de leurs bras comme de balanciers, et de s'appuyer à chaque instant aux murailles pour ne pas tomber. Combien j'eus pitié de quelques pauvres petites filles que je rencontrai, pouvant à peine se soutenir sur leurs pieds comprimés et meurtris, à cet âge où le sang circule avec tant de force, où l'exercice est une nécessité ! Elles paraissaient souffrir beaucoup, et je fus obligé plusieurs fois de détourner les yeux. Cette mutilation ne se pratique ordinairement que sur les femmes des classes riches; mais comme en Chine plus que partout ailleurs il y a de fréquentes révolutions de fortunes, il n'arrive que trop souvent que ces femmes, destinées à vivre dans l'oisiveté, se voient obligées de pourvoir elles-mêmes à leurs besoins. Combien ne doivent-elles pas regretter alors que le sort ne les ait pas fait naître dans une classe inférieure! Cette horrible opération se fait habituellement lorsque les enfans atteignent l'âge d'un an; elle consiste à replier sous la plante du pied tous les doigts, à l'exception de l'orteil; on les maintient dans cette position au moyen de bandages serrés arrêtent complètement la circulation du sang et empêchent le pied de se développer. Que de souffrances pour ces pauvres petites filles, jusqu'à ce que cette difformité soit devenue une seconde nature! Que de temps doit s'écouler avant qu'elles puissent confier le poids de leur corps à ces frêles soutiens! Que de douleurs doivent accompagner leurs premiers pas! Dès le moment où les bandages ont été appliqués; on ne les ôte plus que pour les renouveler, et l'enfant est destiné à croître, à vivre et à mourir dans cette affreuse prison. La compression des chairs, en arrêtant la circulation du sang, ne manque jamais de produire une vive inflammation qui se résout continuellement en matière purulente d'une odeur infecte. Chez les femmes riches qui tous les jours renouvellent les bandage et lavent la plaie, cette odeur est en partie neutralisée; mais, chez celles qui ne peuvent se permettre ce luxe de soins, elle est vraiment insupportable. On attribue l'origine de cette épouvantable coutume à la connaissance qu'ont les Chinois du fougueux tempérament de leurs femmes. Il est inutile de dire que dans le céleste empire on fait peu de cas de la danse : les femmes avec leurs piedsmutilés les hommes avec leurs souliers à semelle de deux pouces d'épaisseur; feraient dans un bal une assez triste figure.

Pendant que nous cheminions dans ces rues désertes, plus d'une porte s'entr'ouvrit, plus d'un visage de femme s'avança pour nous regarder; mais lorsqu'à notre tour nos regards cherchaient à pénétrer dans l'intérieur des maisons et à examiner les beautés curieuses, la porte se refermait à l'instant. Presque toutes ces maisons étaient occupées par des femmes; les hommes étaient sans doute au travail. Je pus entrevoir à la dérobée quelques jolies figures qui ne se cachaient pas avec autant d'empressement que les autres, et j'acquis là une nouvelle preuve que la beauté est tout-à-fait une chose de convention. Tandis qu'en Turquie une femme grasse au point de ne plus avoir de formes est regardée comme la réalisation du beau idéal, tandis qu'en Afrique on recherche les négresses au nez le plus épaté, aux lèvres les plus épaisses, en Chine la beauté consiste en un visage uniformément plâtrée de blanc, sur lequel se détachent des lèvres dont l'incarnat n'est pas dû à la seule nature. Presque toutes ces Chinoises avaient de très beaux cheveux, relevés au-dessus de la tête comme le cimier d'un casque, et maintenus par des épingles et des plaques d'or et d'argent qui en faisaient ressortir le noir de jais.

Mais il est bien temps que nous arrivions à la manufacture de laque. Le bon Hip-qua, qui s'est chargé de nous y conduire, a plus d'une fois donné des marques d'une impatience que son flegme chinois n'a pas réussi à contenir. Il ne peut concevoir que je m'arrête ainsi à chaque pas, et que j'examine avec tant de curiosité des objets qui n'ont pas le moindre intérêt à ses yeux. La manufacture de Hip-qua est la plus considérable de Canton; elle occupe cent ouvriers. Hip-qua nous conduisit dans ses ateliers, et nous expliqua avec une complaisance parfaite tous les procédés par lesquels doit passer la laque avant d'arriver à l'état où nous la voyons, en Europe. Il nous fit voir dans une première salle les menuisiers occupés à préparer le bois. Lorsque ce bois, qui ressemble beaucoup au cerisier, a reçu la forme voulue, on le porte dans une seconde salle, où il est enduit d'une espèce d'argile à gros grains. Quand l'argile est bien sèche, on la racle au moyen d'une pierre plate et dure qui la fait pénétrer dans les pores du bois; pour les remplir. Le bois ainsi préparé reçoit la première application de laque. Je désirais connaître la composition de ce vernis; malheureusement jamais les réponses de Hip-qua ne furent moins claires : tout ce que je pus comprendre, c'est que la laque est formée d'un amalgame de plusieurs gommes d'arbres et du suc de diverses plantes. Hip-qua nous montra plusieurs caisses qui en étaient remplies, et nous dit que le prix de chacune de ces caisses, qui pouvait peser environ cinquante livres, était de quatre-vingts piastres, c'est-à-dire un peu plus de 400 francs. Mais il ne faut pas croire qu'une seule application de vernis suffise pour rendre la laque parfaite. La première couche est râpée aussitôt qu'elle est sèche; la pierre dure l'enlève presque entièrement. Le bois ne conserve qu'une légère teinte de noir : il reçoit ainsi, suivant qu'on veut donner à la laque plus ou moins de fini, de trois à dix couches successives. Après la dernière couche, on le laisse sécher pendant un temps plus ou moins long. Tels sont les détails de la préparation de la laque simple; celle qui est ornée de dessins exige un bien autre travail.

A voir le bon marché des objets laqués, je m'étais toujours imaginé que ces dessins dorés que j'admirais étaient le résultat d'une simple application; mais j'eus lieu de me convaincre que j'étais dans l'erreur. Voici comment on procède pour dessiner sur la laque : on pique avec une épingle, ou pour mieux dire avec un outil pointu, un dessin tracé sur du papier; on en suit exactement toutes les lignes; on applique cette feuille de papier sur la laque destinée à recevoir le dessin, et on la recouvre d'une espèce de poudre que je pris d'abord pour de la farine, mais que je reconnus bientôt pour du talc pulvérisé. Cette poudre passe par les trous du papier et laisse sur la laque l'empreinte du dessin, qu'un ouvrier y grave avec un poinçon. Ce travail achevé, la laque passe dans les mains d'un peintre, qui étend avec un pinceau très fin sur les lignes déliées les premières couches rouges et brunes qui doivent précéder l'application de la dorure. Autrefois on n'employait pour les laques que la dorure mate et la dorure brillante; aujourd'hui les Chinois y ajoutent des ornementations d'argent, de feuillages verts, de fleurs blanches et rouges. Hip-qua nous dit qu'il payait ses deux premiers peintres 20 piastres, ou 100 francs par mois; quatre chefs d'atelier reçoivent chacun 75 francs, et les autres ouvriers sont payés de 4 à 5 piastres, 20 à 25 francs. Le travail dure depuis sept heures du matin jusqu'à cinq heures et demie du soir; les ouvriers font deux repas par jour, pour chacun desquels on leur accorde une demi-heure. Hip-qua nous fit voir dans ses magasins une immense quantité d'objets confectionnés; il se plaignait beaucoup de ce que la vente de ces articles devenait difficile. En effet, depuis quelque temps, les laques, ayant passé de mode en Europe, ont perdu sur le marché de Canton la moitié de la valeur qu'ils avaient il y a dix ans. - Nous remerciâmes Hip-qua de sa complaisance, et nous revînmes aux factoreries par un autre chemin, sans essuyer la moindre insulte; cependant nous traversâmes un quartier où bien rarement on voit un Européen. Certes, si trois ou quatre Chinois se promenaient avec leur singulier costume au milieu des rues de Paris, ils exciteraient autrement la curiosité que nous ne le fîmes dans les rues de Canton, et peut-être, malgré la réputation de politesse dont jouit la population parisienne, pourraient-ils s'estimer heureux de rentrer au logis sans accident. Du reste, on m'assura que les agens de police ont ordre, lorsqu'ils rencontrent un étranger égaré dans la ville, de le protéger contre les insultes de la populace, et de le reconduire aux factoreries.

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(1) Le gouvernement chinois a cependant fini par se lasser. Le commerce d'opium prenait une extension vraiment alarmante; la consommation, qui, en 1812 était à peine de 2,000 caisses, s'élevait, en 1837, à 31,000 caisses. Il a cru qu'il devenait nécessaire de frapper un coup décisif, et, au commencement de cette année, il a pris ces mesures violentes dans leur modération, dont nous ont entretenus les journaux, mesures dont les conséquences immédiates ont été la saisie entre les mains des négocians anglais de 21,080 caisses d'opium, et la cessation momentanée de toutes transactions entre les Chinois et les étrangers. Je parlerai plus tard de ces évènemens.
(2) Ces voiles sont faites de nattes.


===Deuxième partie

A mon retour de la fabrique de Hip-qua, le mauvais temps me retint dans les factoreries pendant deux mortelles journées, et ce fut avec un vif regret que je me vis forcé d'interrompre le cours de mes explorations. Enfin, le beau temps revint; on me proposa une excursion intéressante : on m'offrait de me conduire au temple de la Vieillesse. J'acceptai avec joie, car je savais que nous aurions à traverser une autre partie de Canton, et je ne pouvais me lasser d'étudier cette population et ces mœurs si nouvelles pour moi.

En sortant des factoreries, nous nous trouvâmes face à face avec une noce chinoise. Le cortége se composait de huit ou dix palanquins portés par des hommes vêtus de grandes robes rouges et vertes; ces palanquins étaient dorés et ornés de riches sculptures; ils contenaient les divers présens offerts par le marié à sa future. Une vingtaine d'enfans les suivaient, grotesquement accoutrés de haillons de toutes couleurs, et agitant de larges lanternes de papier ou de toile huilée bizarrement peintes; d'autres portaient au haut de longues perches des boites contenant sans doute aussi des présens et sur lesquelles étaient sculptés des dragons et d'autres figures fantastiques. Puis venait la litière de la mariée, hermétiquement fermée et toute couverte d'or, sculptée et ciselée sur toutes ses faces, vraiment remarquable enfin par l'élégance et le fini de ses ornemens. Cette litière est supposée contenir la mariée, qui toujours est conduite à l'avance au domicile de son mari. Une effroyable musique fermait la marche, chaque musicien jouant selon son caprice, et faisant résonner sans accord ni mesure son tambour, son aigre flageolet, ou son gong étourdissant.

C'est peut-être ici le lieu de dire quelques mots de la musique chinoise, si toutefois on peut appeler musique le désaccord le plus complet des sons les plus étranges. Un orchestre chinois réunit ordinairement un certain nombre de gongs (espèce de grands bassins faits de l'amalgame de divers métaux), de tambours, de cymbales et d'instrumens à vent d'une horrible discordance. Chaque musicien joue de son instrument, comme s'il était seul, de toute la force de ses poumons ou de ses bras, sans s'occuper en aucune façon de ses voisins. Vous dire l'effet que produit ce mélange de sons, serait vraiment impossible; c'est quelque chose d'infernal. Il faut être Chinois pour entendre la musique chinoise sans avoir une attaque de nerfs. On dit, je ne sais jusqu'à quel point la chose est exacte, que la cause principale de la mort de lord Napier fut l'effrayant charivari que, sous prétexte de lui faire honneur, les Chinois lui donnèrent, charivari qui dura trois jours, pendant lesquels il dut souffrir la plus cruelle des tortures. On prétend que lord Napier sortit du bateau qui le reconduisit de Canton à Macao avec tous les symptômes de la maladie qui l'emporta. Je conçois sans peine, du reste, qu'aucun tympan ne puisse résister à un concert chinois d'aussi longue durée; il faut que les sujets du céleste empire soient vraiment organisés d'une autre façon que nous, car non-seulement leur musique leur plaît infiniment, mais encore ils trouvent la nôtre détestable et bonne tout au plus pour des barbares.

En continuant notre route, nous eûmes occasion de voir une autre scène de noce. Un homme du peuple, tout récemment marié, s'agitait, rouge de fatigue, à la porte du domicile conjugal. Une grande foule l'entourait et riait des efforts qu'il faisait pour entrer dans sa maison, dont quelques hommes lui défendaient l'entrée. On nous dit que c'était là une des cérémonies du mariage dans la basse classe, que cette lutte était une plaisanterie, et que bientôt on lui ouvrirait l'entrée de sa maison, où l'attendait le repas de noce, auquel prendraient part ces mêmes hommes qui semblaient lui disputer la porte. On fit bien de nous prévenir que la scène que nous avions sous les yeux n'était qu'un jeu, car aux cris que jetaient tous ces hommes, à leurs contorsions, à la violence avec laquelle ils se tiraient par la longue tresse de cheveux que tout Chinois porte derrière la tête, on aurait cru qu'ils se livraient un combat acharné.

Une longue boutique de marchand de bric-à-brac s'offrit bientôt à nous, et nous ne pûmes résister au désir d'y entrer. Elle contenait une grande quantité d'articles de bijouterie, parmi lesquels nous remarquâmes ces pierres vertes si estimées des Chinois, qui en font des bagues qu'ils placent au pouce de chaque main; on nous demanda deux mille cinq cents francs pour une de ces bagues. Tous ces objets étaient étalés, comme dans les magasins de Paris, à l'abri de la poussière et des mains indiscrètes, sous des châssis vitrés. Dans l'arrière-boutique étaient placées sur de nombreuses étagères des curiosités de la Chine et du Japon et des antiquités de ces deux pays; celles-ci consistaient principalement en figures de bronze, de caillou ou de porcelaine, dont quelques-unes, nous dit-on, remontaient au-delà de toute tradition, ce qui, en Chine, n'est pas peu de chose. Nous en achetâmes quelques-unes sur la bonne foi du marchand; mais le haut prix que les Chinois mettent à ces objets nous força bientôt de mettre nous-mêmes des bornes à nos fantaisies d'antiquaires.

Nous pûmes remarquer, tout en cheminant, la tactique des mendians chinois pour obtenir d'abondantes aumônes, tactique aussi sûre que simple. Ces mendians vont presque toujours par couple; chacun d'eux est armé d'une espèce de matraque ou d'un gong qu'il fait retentir aux oreilles du marchand qu'ils ont choisi pour victime, et ils ne cessent leur infernale musique que lorsqu'ils ont obtenu ce qu'ils désirent. En Europe, la police mettrait bien vite ordre à de pareilles exactions; mais en Chine, où le gouvernement ne se soucie pas de nourrir ses pauvres, il les laisse se procurer comme ils peuvent les nécessités de la vie. Personne n'est tenu de leur faire l'aumône, mais aussi il est défendu de les chasser ou de les battre : ils doivent d'ailleurs se contenter de ce qu'on leur donne, si peu que ce soit. Ce qui m'étonne, c'est que la moitié de la population de Canton ne vive pas d'aumônes, tant cette existence est facile; mais le peuple chinois est naturellement ennemi de la paresse et de l'oisiveté, et je remarquai que tous les mendians étaient hors d'état, soit par l'âge ou par maladie, de gagner leur vie en travaillant. Nous en vîmes de nombreuses bandes qui s'acheminaient vers un petit pont sur les degrés duquel ils s'assirent, exposant aux pâles rayons d'un soleil d'hiver leurs membres presque nus et engourdis par le froid de la nuit; nous fûmes obligés de détourner les yeux pour ne pas voir le dégoûtant spectacle des plaies dont ils étaient couverts.

Au-delà de ce pont, nous trouvâmes le quartier des charpentiers et des menuisiers; des sofas, des malles en bois de camphre de toutes grandeurs et de toutes formes, des chaises à la paresseuse tellement parfaites que l'imagination de nos bourreliers ne saurait en créer de plus confortables, remplissaient ces bruyans magasins. Dans le même quartier vivent les marbriers. La Chine fournit de très beaux marbres et à très bon marché; je payai cent francs un dessus de table de marbre blanc veiné de rouge ; ce marbre avait quatre pieds onze pouces de diamètre, et la caisse cerclée de fer dans laquelle on le plaça aurait valu au moins trente francs en Europe.

Nous trouvâmes sur notre route le hong, ou maison de commerce, du haniste How-qua, le plus opulent marchand de Canton et l'homme le plus riche peut-être du monde entier. On estime sa fortune à 125 ou 150 millions de fr. Ses magasins se composent de quinze ou vingt salles en enfilade de vingt-cinq pieds environ sur chaque face. Ces salles, pavées de larges dalles et destinées à recevoir les échantillons et une partie des thés que ce haniste livre chaque année au commerce européen, sont doublées par un étage supérieur où est déposée la soie, qui forme, avec le thé, le principal commerce de How-qua. De nombreux ouvriers étaient occupés à emballer des monceaux de soie blanche ou jaune; une grande quantité de balles s'élevaient de chaque côté des salles jusqu'au plafond; leur valeur me parut être d'au moins trois millions. Ces magasins aboutissent à la rivière, et là une foule empressée allait et venait, chargeant dans des bateaux chinois les riches marchandises qui, quelques jours plus tard, devaient passer sur des navires étrangers, après avoir laissé un grand bénéfice entre les mains du négociant (1).

Deux jeunes gens de manières très distinguées nous firent les honneurs de la maison de How-qua avec une politesse aisée que je ne me serais pas attendu à trouver en Chine. L'un d'eux, il est vrai, avait beaucoup voyagé; il avait même été aux États-Unis et en Angleterre, et parlait passablement l'anglais. Je lui demandai ce qu'il pensait de l'Europe; il me répondit sagement qu'il admirait toutes les belles choses qu'il avait vues dans son voyage, mais que, comme Chinois, son pays lui paraissait bien préférable. Voulant pousser à bout son patriotisme, je lui dis qu'il avait sans doute remarqué à Londres bien des merveilles d'architecture et d'industrie qui avaient dû le surprendre. - Non, répliqua-t-il, car nous avons chez nous des exemples de folie en ce genre; mais généralement, quelque riches que nous soyons, nous nous contentons d'avoir des maisons commodes et agréables, et rarement nous sommes assez extravagans pour faire ce que vous faites en Europe. - Je ne sais si ce Chinois était sincère, ou s'il voulait, en nous accusant de folie, dissimuler l'infériorité de l'industrie de son pays; je serais assez porté à adopter cette dernière opinion, car j'ai eu lieu d'observer depuis, dans bien des détails de la vie chinoise, un luxe frivole qui méritait pour le moins tout autant les vifs reproches de mon jeune interlocuteur.

L'établissement que nous venions de parcourir n'est qu'un des entrepôts de How-qua; ce haniste n'y demeure pas. Plus loin, nous passâmes devant une de ses habitations; c'était une maison de plain-pied, bâtie, comme toutes celles de Canton, de petites briques de terre grise cuite au soleil et qui forment une maçonnerie très régulière. Cette maison avait six entrées, et occupait un espace de cent quatre-vingts à deux cents toises sur une rue retirée. J'aurais bien voulu pénétrer dans l'intérieur, mais je reconnus bientôt qu'il fallait y renoncer; de grands écrans sur lesquels étaient peints les dieux protecteurs du foyer interdisaient aux curieux la vue même du vestibule, et une foule de domestiques gardaient les portes. Un grand nombre de personnes, sans faire partie de sa maison, prennent part à l'hospitalité de How-qua, à peu près comme les anciens vassaux qu'entretenaient les seigneurs de la féodalité. Tous les hommes riches ont également une foule de cliens auxquels ils accordent sous leur toit les premières nécessités de la vie ce qui, du reste, en Chine, où la nourriture consiste en riz cuit à l'eau, ne constitue pas une grande dépense. How-qua a quatre maisons dans le genre de celle dont je viens de parler. Dans chacune d'elles, il a une de ses femmes : en Chine, la polygamie est permise, et un Chinois peut avoir autant de femmes qu'il peut avoir de maisons pour les loger; mais celle qu'il a épousée la première est toujours considérée comme sa femme légitime. On sait comment se font les mariages en Chine : ce sont les familles qui les arrangent sans avoir égard au goût ou à l'âge de ceux qu'elles veulent unir; les deux époux se voient seulement quand la cérémonie est conclue. Il arrive souvent que le marié, jeune et aimant le plaisir, se trouve uni à une femme laide, contrefaite, ou d'un âge avancé; il est donc tout naturel, quand sa fortune le lui permet, qu'il aille chercher ailleurs le bonheur qu'il ne peut trouver chez lui. Quelqu'un demandait à How-qua combien il avait de femmes, il répondit qu'il en avait quatre, dont deux à petits pieds et deux à pieds longs; et lorsque je le priai de me dire auxquelles il donnait la préférence : - Oh ! me dit-il, aux longs pieds : les femmes à petits pieds sentent mauvais (smelly bad).

Je profiterai du hasard qui a amené How-qua sur mon chemin pour donner quelques détails sur les hanistes, corporation intéressante, puisqu'elle est la seule voie par laquelle les étrangers puissent faire une transaction légale en Chine. J'ai déjà dit que cette corporation doit son existence à la répugnance du gouvernement chinois à se trouver en contact avec les barbares; elle a été formée pour servir d'intermédiaire entre eux et lui. C'est la corporation des hanistes qui reçoit la souillure et qui est considérée comme le bouc émissaire du commerce avec les étrangers. Cette dernière circonstance seule pourrait donner à une personne qui connaîtrait la Chine une idée de leur position sociale : les hanistes ne sont pas considérés comme mandarins, c'est-à-dire comme revêtus de fonctions publiques; leur autorité n'est que semi-officielle et ne s'étend pas au-delà des attributions qui leur sont dévolues. Il y a telle corporation de marchands qui leur est supérieure, celle des marchands de sel, par exemple. Le privilège exclusif qu'ont les hanistes de faire le commerce avec les étrangers leur procure d'immenses bénéfices : c'est ainsi que plusieurs d'entre eux ont amassé des fortunes monstrueuses; mais ils sont à tout moment sous le coup des exactions qu'il plaît aux mandarins supérieurs de leur faire subir; car, en Chine, c'est le privilège des autorités de pressurer tous ceux qui sont placés sous leur dépendance; presque toujours les emplois sont payés très cher, et les appointemens sont nuls ou presque nuls. Le céleste, empire peut se comparer à l'empire de la mer, où les gros poissons mangent les moyens, les moyens les petits, et ceux-ci les infiniment petits. Les hanistes répondent non-seulement de leur propre conduite et des droits que les navires étrangers ont à payer, mais encore l'autorité les rend responsables de toute contravention aux lois et de tout délit commis par un étranger. Lorsque je me trouvais à Canton, un bateau européen fut arrêté avec de la contrebande d'opium; la marchandise fut saisie, mais on relâcha les matelots, qui étaient Européens, et avec qui les autorités ne voulaient rien avoir à faire. Ce ne fut pas, cependant, sans avoir pris d'abord des informations sur le maître du bateau : c'était un Anglais résidant à Canton. Croyez-vous que l'autorité s'adressa à lui pour lui faire subir la peine qu'il avait encourue? Pas du tout, on ne lui dit pas un mot; mais on s'en prit au haniste propriétaire de la factorerie où logeait le marchand anglais, et on lui imposa une amende de 150,000 francs pour la contrebande faite par son locataire. En vain protesta-t-il en disant que sans doute il répondait de ce qui se faisait dans une maison qui lui appartenait, mais que le délit avait été commis sur la rivière, dont la police n'était pas confiée à sa vigilance. Tout fut inutile; il fallut payer. -Presque tous les hanistes achètent à grand prix d'argent une place qui, leur donnant rang de mandarin de cinquième ou sixième classe, les met à l'abri des exactions des autorités secondaires, et ils n'ont ainsi à satisfaire que l'avidité des mandarins supérieurs. Il arrive souvent, malgré les profits immenses que les hanistes retirent de leur commerce, qu'ils font de mauvaises affaires. Il y a deux ans, le haniste Hingtac fit une faillite de plus de dix millions de francs; mais ses confrères entrèrent immédiatement en arrangement avec ses créanciers, qui étaient Européens, et convinrent de payer ses dettes à un terme fixé. Du reste, le gouvernement chinois est d'une rigoureuse justice sous ce rapport : les peines les plus sévères sont réservées à l'imprévoyance du Chinois qui ne pourrait pas payer une dette contractée envers un Européen.

Le temple de la Vieillesse est situé à quelque distance du quartier des cordonniers, que nous traversâmes pour y arriver. Ce n'est pas un métier sans importance que celui de cordonnier en Chine, où il est rare, même à l'homme le plus pauvre, d'aller nus pieds. Aussi les magasins devant lesquels nous passâmes étaient-ils amplement garnis de souliers de toute espèce, depuis la chaussure commune du peuple, dont l'empeigne est de drap grossier et la semelle de bois, jusqu'à l'élégant brodequin de soie de la courtisane tout pailleté d'or et d'argent, et monté sur une haute semelle blanche comme la neige, qui, se rétrécissant en cône sous le pied, n'a, à son point de contact avec la terre, qu'une longueur de deux ou trois pouces. Nous vîmes aussi des souliers de trois à quatre pouces de large destinés à chausser ces pauvres pieds comprimés et difformes qui excitaient tant ma pitié.

Nous nous arrêtâmes plus loin devant quelques manufactures de verre. Les Chinois ne sont pas encore très avancés dans cette branche d'industrie; ils ne sont arrivés qu'à souffler le verre sous la forme de grands cylindres rétrécis vers les extrémités ; c'est sur ces cylindres qu'ils travaillent les vitres et autres verres qu'ils veulent fabriquer. Pour lui faire perdre sa forme ronde, ils exposent le verre une seconde fois à l'action du feu et le redressent au moment où il devient malléable. Il est inutile de dire que la fabrication du verre en Chine ne s'étend pas à une grande variété d'articles.

Le temple de la Vieillesse est bâti des mêmes petites briques de terre grise dont j'ai déjà parlé, et les fondemens sont en belles pierres de granit. Il y a en Chine du granit magnifique; j'y ai vu des colonnes de vingt-cinq pieds de haut d'une seule pièce. Le nom de couvent conviendrait mieux à cet édifice que celui de temple que je lui ai donné d'abord : c'est une immense construction ou plutôt une agglomération d'un grand nombre de bâtimens; il fut fondé, il y a douze cents ans, par les Cochinchinois; par conséquent, sa date est comparativement moderne. Il était alors sur une plus petite échelle; quand les Chinois chassèrent les Cochinchinois de la province de Canton, ils augmentèrent peu à peu les proportions de l'édifice et le firent ce qu'il est aujourd'hui.

L'établissement renferme plus de deux cent cinquante bonzes, en y comprenant quelques enfans; quelquefois ce nombre s'élève à plus de cinq cents. - Tout le monde sait que les bonzes sont les adorateurs de Boudha. - Une assez vaste cour précède le péristyle, qui est flanqué, de chaque côté, de deux statues monstrueuses, représentant les gardiens du temple, et certes la garde de l'édifice ne saurait être mieux confiée qu'à ces figures vraiment faites pour inspirer l'effroi. Ces statues, de bois peint, ont de douze à quinze pieds de haut et n'offrent d'ailleurs rien de remarquable que leur taille colossale et leur épouvantable physionomie. En sortant du péristyle, nous entrâmes dans une grande chapelle consacrée à un dieu dont je ne me rappelle pas le nom, mais qu'on me dit être le Bacchus des Chinois. Je n'aurais eu qu'à regarder l'image du dieu pour deviner ses attributions. C'est une statue d'une grandeur démesurée; le dieu est couché; son énorme tête est appuyée sur son bras droit; la partie supérieure du corps est nue, la partie inférieure est recouverte d'une draperie; la statue est faite d'un seul bloc de bois et entièrement dorée; c'est une des meilleures personnifications que j'aie vues de la passion du vin et de la bonne chère. Un des yeux du dieu est à demi fermé, sa bouche est entr'ouverte et rit ; il n'est pas encore arrivé à un extrême degré d'ivresse, ce qui, d'ailleurs, serait un contre-sens, les Chinois étant généralement peu adonnés au vice de l'ivrognerie : c'est plutôt le dieu du bien-être, car, suivant la traduction que m'en donna M. Hunter, jeune Américain, qui entend très bien la langue chinoise, l'inscription gravée sur une large planche de laque au-dessus de la tête signifie : richesse, santé, pouvoir, - le bonheur de l'homme. C'est également à la complaisance de M. Hunter que je dois l'explication des inscriptions dont il me reste à parler. Comme dans toutes les chapelles et dans tous les temples chinois, devant le dieu est placée une sorte d'autel, sur lequel on voit six ou huit vases faits d'un mélange de zinc et de cuivre, et imitant assez bien l'argent. C'est dans la cendre sacrée que contiennent ces vases que les fidèles placent des bâtons faits de la sciure parfumée d'une espèce de bois qu'ils allument en l'honneur du dieu. De chaque côté de l'autel se déploient de longues banderoles dorées, représentant en quelque sorte deux longues figures agenouillées devant la divinité. En avant de l'autel est une grande chaudière où l'on brûle des papiers sur lesquels les prêtres ont gravé des signes mystiques que le vulgaire n'entend pas et achète de confiance; ses prières montent au ciel avec la fumée qui s'en échappe. Une cloche est suspendue à un des côtés de la chapelle. Vous ne devineriez jamais à quel usage elle est destinée : elle sert, à l'heure où un mortel suppliant brûle le papier sacré, à avertir le dieu, qui pourrait bien être occupé dans ce moment-là, et ne pas entendre la prière qui lui est adressée.

Nous quittâmes le Bacchus chinois, et nous traversâmes sur des ponts plusieurs cours qu'on a creusées, et qui sont couvertes d'une couche d'eau verdâtre et croupissante. Les Chinois aiment particulièrement cette teinte verdâtre; ils ont grand soin que rien ne vienne rompre l'uniformité de ce tapis, qui était loin de me donner, à moi Européen, des idées de propreté et de salubrité. Au milieu de ces flaques d'eau, on a placé des rochers artificiels d'un travail parfait. En les regardant, je pensai aux ridicules imitations de rochers qui nous coûtent si cher dans nos maisons de campagne; ceux que j'avais sous les yeux auraient certainement excité l'envie des amateurs de ces joujoux pittoresques. Toute la façade du bâtiment que nous avions devant nous est décorée de belles sculptures qui nous arrêtèrent un instant. Le petit pont sur lequel nous étions nous conduisit à la cuisine du temple : c'est en même temps la chapelle du dieu de l'art culinaire. Le dieu est vraiment là dans son temple, et semble présider aux travaux ; quelques plats vides étaient placés devant lui, comme offrande. Une inscription, placée à l'entrée de la cuisine, défend de fumer dans cette enceinte, sans doute afin de ne pas donner mauvais goût aux mets exquis dont se nourrissent les bonzes, et dont je parlerai tout à l'heure. A quelques pas de la cuisine est le réfectoire. Nous y arrivâmes justement dans le moment le plus intéressant de la journée; nous y trouvâmes environ cent cinquante bonzes assis à une trentaine de tables rangées parallèlement et divisées en nombre égal par un espace vide. La nourriture de ces pauvres moines était loin d'être appétissante; devant chacun d'eux était une grande tasse pleine de riz, et une seconde remplie d'une espèce de légume ressemblant assez à des épinards. Un des vœux des bonzes est de ne jamais manger de viande. Au moment où nous entrâmes, le supérieur récitait d'une voix grave une espèce de benedicite qui dura environ dix minutes; après quoi, un second coup de cloche donna le signal de l'attaque. Les bonzes ne se firent pas prier, et se mirent cordialement à l'œuvre; les deux petits bâtons d'ivoire dont ils se servent pour manger me parurent fonctionner avec beaucoup d'activité. Tous ces bonzes sont vêtus de longues capotes grises, dont le capuchon retombe sur leurs épaules ; un instant j'aurais pu me croire au milieu d'un couvent de capucins; ils gardaient tous le plus profond silence, et c'est à peine si notre arrivée excita leur attention. Dans l'intervalle qui sépare les deux rangées de tables est celle du supérieur; ce personnage n'assistait point au repas. Au-dessus de la table destinée au supérieur, on lit cette inscription : Séjour des pensées tranquilles. A la gauche est une autre inscription, que M. Hunter me traduisit ainsi : Dans les dix pays (c'est-à-dire dans le monde entier), il y a des coutumes différences; il faut savoir s'y conformer. Ceci me parut ressembler un peu à un avis au lecteur. Au fond de la salle est un banc pour les convives étrangers, et au-dessus on lit les noms des dignitaires du couvent et le nombre de jours que leurs fonctions doivent durer, ce qui me fit supposer que ces fonctions sont temporaires ou électives. Cette salle était encore ornée de plusieurs autres inscriptions que je n'ai pu retenir, M. Hunter m'ayant assuré que les bonzes ne me verraient pas écrire ou dessiner de bon oeil. Je ne me rappelle que deux de ces inscriptions; l'une était, si je ne me trompe : Il y a des pensées dans les livres comme dans le cœur de l'homme, et l'autre : Chacun est heureux ou malheureux suivant son imagination.

L'étage supérieur est consacré tout entier au dieu Boudha; il forme une immense chapelle, décorée avec plus de luxe que toutes les autres. Sur les murs extérieurs sont écrits les noms des étrangers qui ont visité ce lieu; quelques-uns remontent au commencement du dernier siècle. De la galerie qui entoure cette chapelle, nos yeux plongèrent jusqu'au centre de la ville intérieure; ils purent embrasser toute cette immense étendue que couvrent la ville et les faubourgs de Canton. C'est une plaine qui s'étend sur une circonférence d'environ six lieues; des montagnes assez élevées la bornent au nord, la rivière au sud. Nous suivîmes de l'oeil la muraille flanquée de tours qui sépare les deux villes; cette muraille peut avoir trois lieues de long, et forme un demi-cercle de l'est à l'ouest. La ville intérieure nous parut, à en juger par la quantité d'arbres que nous aperçûmes, contenir de nombreux jardins. De cet endroit, nous découvrîmes aussi la demeure du vice-roi, qui ne me sembla différer en rien des autres maisons de la ville, si ce n'est qu'elle occupe un espace de terrain plus considérable, qui se prolonge jusqu'à la rivière. Nous ne pûmes jeter qu'un regard à la dérobée sur l'image de Boudha; la chapelle était fermée. Mais j'aurai occasion de revenir sur ce dieu. En descendant de la galerie où nous nous trouvions, nous vîmes une autre chapelle que How-qua fit bâtir après la mort de son fils aîné. Cette chapelle est consacrée au dieu aux mille bras; le nom chinois de ce dieu, si je ne me trompe, est Bohee; ses attributions sont l'omnipotence, l'omniprésence et l'omniscience. Il est le distributeur de tous les biens et de tous les maux; ses mille bras sont l'emblème de sa grande puissance. S'il est donné, en effet, à l'homme de faire tant de choses avec deux bras seulement, rien ne doit être impossible au dieu qui en a mille.

Après avoir payé notre tribut d'hommages à Bohee, nous revînmes à l'étage inférieur; on nous fit suivre un autre couloir, qui nous conduisit à la chapelle de Boudha femme. Cette chapelle, plus petite que toutes les autres, est l'objet d'une grande vénération parmi les sectateurs de Boudba. Elle était déjà en partie préparée pour les fêtes du nouvel an; de grands tableaux de papier couvraient les murs latéraux; ces tableaux, au nombre de dix, représentaient les diverses scènes des dix enfers chinois. A la partie supérieure de chaque tableau est assis, avec sa figure rébarbative, le Minos chinois, qui est un des ministres de Boudha; auprès de lui et dans la même pagode, on aperçoit une jeune beauté, placée là sans doute pour adoucir la rigueur des arrêts qui sortent de la bouche du juge. Au-dessous du tribunal, les satellites de l'enfer amènent le coupable, vêtu comme il l'était sur la terre; un médaillon retrace l'action dont il est accusé. Dans un de ces tableaux, le médaillon représentait un fils qui tue son père à coups de pioche. Le parricide n'a d'autre témoin qu'un buffle, qui semble considérer cette scène avec attention. Le buffle accusateur paraît devant le juge à côté du coupable, et déjà un des suppôts déploie la sentence fatale. Dans un autre tableau, une femme est amenée devant le redoutable tribunal; ses bonnes et ses mauvaises actions sont pesées dans une balance, et on peut voir, au désespoir qui se peint sur le visage de la pauvre créature, que la balance penche du mauvais côté. La partie inférieure de chacun des dix tableaux est consacrée à la représentation du supplice. On y voit rassemblés les tourmens les plus affreux qu'ait pu créer la fertile imagination des Chinois; on ne peut se figurer rien de plus horrible et de plus diabolique que la figure de ces bourreaux d'enfer. Tous les coupables sont nus avec leur longue chevelure pendant sur les épaules. Ici, de nombreuses victimes sont précipitées dans la gueule insatiable d'un épouvantable dragon; là, un homme est scié entre deux planches, et des chiens s'abreuvent de son sang qui jaillit. Plus loin, des femmes sont entraînées sur des rochers aigus par un impétueux torrent; plus loin encore, des flammes dévorent le pécheur. Ailleurs, un monstre affreux saisit les corps nus des condamnés et les jette avec violence contre une montagne couverte de larges poignards qui les percent de toutes parts; enfin une immense chaudière contient des centaines de victimes que d'autres monstres y entassent et y pressent au milieu des flammes.

Au-dessous de ces tableaux il y en avait d'autres qui retraçaient des traditions de combats et des monstres fabuleux. L'attitude des personnages était quelquefois étrange et toujours forcée; mais l'expression des physionomies me sembla parfaite; et quoique l'artiste, comme dans toutes les peintures chinoises, n'eût pas eu le moindre égard pour les lois de la perspective, les détails de quelques-uns de ces tableaux n'étaient pas sans mérite. Les peintures représentant les enfers chinois sont extrêmement rares à Canton; j'eus cependant le bonheur d'en trouver une collection; les missionnaires à qui je la montrai me dirent que c'était la première qu'ils eussent vue.

La statue de la déesse Boudha me parut presque un chef-d'œuvre; elle est de bois doré, comme celle de tous les autres dieux. La figure est pleine de douceur et de dignité; la tête, ornée d'une couronne, est admirablement belle. La déesse a les jambes repliées; ses mains croisées s'appuient sur ses genoux. Quelques plats de fruits et de gâteaux étaient rangés devant elle avec assez de symétrie. J'eus occasion d'acheter, quelques jours après, une petite statue de porcelaine qui était la représentation exacte de celle que je viens de décrire. Je ne pus m'empêcher, en la voyant, de me rappeler la Vierge à la chaise; la physionomie de la déesse chinoise est tout aussi douce, et peut-être n'est-elle pas moins belle. Deux anges sont agenouillés à ses côtés; leur tête est inclinée, leurs mains sont jointes, ils semblent prier.

Pendant que nous examinions les merveilles de la chapelle de la déesse Boudha, cinq ou six femmes nous regardaient avec curiosité; mais quand je voulus n'approcher d'elles, elles s'enfuirent rapidement : c'était la famille d'un mandarin de l'intérieur. Le couvent sert de demeure aux personnes de distinction qui n'ont pas de domicile à Canton.

Au moment de nous retirer, on nous engagea à passer dans une petite salle où nous trouvâmes du thé et des fruits secs de huit ou dix espèces, servis sur une table ronde. Il y aurait eu de l'impolitesse et presque de la cruauté à refuser l'hospitalité de ces braves gens, et nous nous décidâmes à avaler quelques tasses d'excellent thé presque bouillant et sans sucre. C'est ainsi que les Chinois le boivent, car ils croiraient gâter leur thé et lui enlever une partie de sa saveur parfumée en y mêlant des matières étrangères. Lorsque nous nous disposâmes à prendre congé, un bonze fit entendre tout doucement le mot com-cha (don, offrande). Nous déposâmes bien volontiers notre aumône, et nous quittâmes le temple de la Vieillesse, enchantés de la complaisance que les bonzes avaient mise à nous en faire voir les détails; l'accueil que nous avions reçu avait été vraiment on ne peut plus cordial. Je remarquai parmi ces bonzes quelques hommes qui devaient venir du nord de la Chine, car, chez eux, le type chinois commençait à s'effacer; leurs yeux étaient à peine bridés, quelques-uns avaient une barbe fort respectable et une figure presque européenne.

Le temple se trouvant à peu de distance de la muraille de la ville intérieure, nous profitâmes de ce voisinage pour aller voir une des portes. Nous reconnûmes que nous en approchions à l'immense foule que nous rencontrâmes dans les rues avoisinantes; à peine si nous pouvions faire quelques pas à travers les flots de peuple que la porte dégorgeait, au milieu des porteurs de chaises et des hommes chargés de fardeaux qui se frayaient un passage en poussant leur cri habituel. Il faut peu de chose dans les rues étroites de Canton pour arrêter la circulation. Nous pûmes cependant jeter un regard sur la porte et dans la rue intérieure, qui n'est qu'une continuation, sans aucune différence, de celle du faubourg qui y conduit. La porte est voûtée et n'a guère que sept ou huit pieds de haut; quelques soldats déguenillés la gardaient. Malgré le désir que nous avions de pénétrer dans l'intérieur de la ville, il ne nous vint pas même à l'esprit d'essayer de forcer la consigne, sachant très bien que c'eût été une entreprise très périlleuse; nous nous rappelions encore, d'ailleurs, l'inscription de la salle à manger du couvent, et nous eûmes la prudence de respecter les mœurs et les coutumes chinoises.

Nous allâmes ensuite visiter un établissement appelé Con-soo; c'est une espèce de bourse et en même temps, comme tous les établissemens publics des Chinois, une chapelle. C'est là que se réunissent les marchands de Nim-po, dans la province de Fo-kien, qui font avec Canton un très grand commerce de thé et de soie grège. Nous ne pûmes pas pénétrer dans les appartemens intérieurs; ce ne fut même que par le plus grand des hasards, et parce que les gardes n'étaient pas à leur poste, qu'il nous fut permis d'entrer dans la salle des réunions. Cette salle a un air de grandeur et de solennité que je n'ai trouvé nulle autre part à Canton; elle est garnie tout à l'entour de sièges élevés. Au milieu est placée l'image du dieu qui préside au commerce; son autel est de marbre et magnifiquement sculpté; de légers lambris d'un travail exquis l'entourent de leurs festons à jour sans le cacher. Cette chapelle est, sans contredit, la plus riche que j'aie vue dans mon voyage. On trouve le même dieu dans les magasins de tous les marchands; du reste partout, en Chine, on rencontre la divinité; toutes les boutiques ont leur petite pagode, qui en est le principal ornement. Au pied de chaque porte est une figure plus ou moins laide, gravée dans un petit renfoncement, et devant laquelle le bâton sacré fume dans un vase rempli de cendres; c'est l'autel du dieu du foyer, ce sont les lares et pénates des Chinois. Je reviens au Con-soo. Devant l'autel du dieu, et sur une estrade un peu moins élevée, est un riche fauteuil orné de gueules de dragons. Ce siège est placé là pour annoncer que, quoique éloigné, l'empereur est présent partout. C'est aussi sur ce fauteuil qu'on dépose les offrandes, qui servent sans doute à l'entretien des prêtres du dieu. Le sens d'une des inscriptions qu'on lit dans cette salle est que toutes les transactions sont honorables, quand le principe de la justice est dans le cœur des hommes; vérité un peu banale peut-être, et néanmoins trop souvent oubliée. D'immenses lanternes décorent le plafond, qui est d'une fort belle construction. En visitant les édifices publics de Canton, j'ai eu souvent l'occasion d'admirer de véritables chefs-d'œuvre de charpente et de menuiserie; le plus habile ouvrier d'Europe ne pourrait rien faire qui les surpassât en élégance et en solidité. De chaque côté de la salle sont deux grands tableaux sur papier, dont on me fit remarquer le fini. Dans l'un, on voit deux vieillards décrépits qui ont allumé de l'encens et contemplent avec des marques évidentes de satisfaction la fumée qui s'échappe du vase. Au milieu de cette fumée, et en y mettant beaucoup d'attention, je pus distinguer deux chauves-souris aux ailes déployées; la chauve-souris, chez les Chinois, est l'emblème du bonheur. L'autre tableau représente un jeune enfant qui offre un vase de fleurs à un vénérable vieillard; ces deux figures sont parfaites : la physionomie du vieillard respire la bienveillance; celle de l'enfant est d'une expression charmante et peint admirablement l'innocence et la piété du jeune âge.

Un escalier conduit de cette salle dans une cour, autour de laquelle règne une large galerie : cette cour est une salle de spectacle. Au fond de la cour s'élève le théâtre, tout resplendissant de dorures; une porte donne accès de chaque côté dans des appartemens intérieurs; deux signes tracés sur chaque porte en expliquent la destination : entrée, sortie. Les signes qu'on remarque sur le devant du théâtre signifient que, quand la comédie commence, la musique se fait entendre en l'honneur du dieu dont la statue fait face à la scène.

Le lendemain, nos excursions se bornèrent à une promenade en bateau à voile jusqu'à une île qu'on rencontre à quatre ou cinq milles en remontant la rivière. Les Européens ont donné à cette île, je ne sais trop pourquoi, le nom de Paradis. Les Chinois l'appellent Loo-tsun. Le site est assez joli; de beaux arbres excessivement vieux ornent la rive, qui est très escarpée et d'un difficile accès. Je remarquai des ruines qui indiquent que l'île a été habitée autrefois par une nombreuse population. Je fis l'esquisse d'un ancien temple, dont l'effet, au milieu des arbres qui l'entouraient, était on ne peut plus pittoresque. A deux cents pas du rivage, nous vîmes des cabanes et quelques habitans épars; des champs de riz et de taro (arum succulentum) étaient en pleine culture. Deux traditions se rattachent aux ruines de Loo-tsun, l’une historique, l'autre fabuleuse. L'histoire raconte que la situation riante de cette île et la fertilité du sol y avaient attiré un grand nombre de familles riches, qui y vécurent heureuses jusqu'à l'invasion des Tartares, en l'an de notre ère 1644. Les hordes de ces barbares ravagèrent tout le pays autour de Canton, mais surtout les bords de la rivière; les habitans de Loo-tsun furent tous égorgés, sans distinction d'âge ni de sexe. Depuis ce temps, quelques familles de pêcheurs s'y sont seules établies, et y vivent ignorées, échappant ainsi à la perception des impôts et aux vexations des mandarins, jusqu'à ce que le hasard les fasse découvrir. Suivant la fable, au contraire, il y a bien des années, d'étranges visions apparurent dans le village, aujourd'hui abandonné; la nuit, des esprits pénétraient dans les maisons, et chaque matin une famille avait à déplorer l'enlèvement d'un ou de plusieurs de ses membres. L'épouvante s'empara bientôt des habitans, qui s'enfuirent tous loin de cette terre maudite. Personne n'a plus osé l'habiter depuis, excepté les malheureux dont je viens de parler, et dont la vie est si misérable et si occupée, qu'ils n'ont pas le temps de songer aux esprits.

Aujourd'hui nous passerons notre journée dans les factoreries. Vous devez être fatigué, comme moi, de ces longues excursions : reprenons des forces pour demain. Que faire cependant tout seul au milieu de ces immenses maisons? Hélas! oui, tout seul, malgré la foule qui se presse dans les factoreries. C'est que les Anglais de Canton ne font pas abnégation d'eux-mêmes pour ainsi dire, et ne se privent pas des plus grandes jouissances de la vie sociale, pour avoir le loisir de répondre aux oiseuses questions d'un homme désœuvré. Tous leurs momens sont utilement employés, et chacune de leurs heures a sa valeur comme son sacrifice. Ce n'est que le soir, à leur table hospitalière, qu'on retrouve l'homme du monde; encore, pour cela, faut-il que les affaires ne soient pas trop pressantes, car souvent la soirée tout entière se passe au comptoir. Dans la journée, toutes les têtes, toutes les mains sont occupées, et j'aurais mauvaise grace à leur voler un seul de ces instans qui leur coûtent si cher. D'ailleurs, le désir du repos n'est pas le seul motif qui me retienne aujourd'hui dans l'étroit espace des factoreries. J'ai une visite à faire à l'hôpital, non à un hôpital chinois (cette nation n'en est pas encore à ce degré de notre civilisation), mais à un hôpital tenu par un Européen, ou plutôt un Américain, car le docteur Parker, le chef de cet établissement, est un missionnaire des Etats-Unis. On a donné à cet hôpital le nom d’hôpital ophthalmique, parce que la spécialité du docteur Parker est la guérison des maladies d'yeux; mais les malades de toute espèce y sont admis. L'établissement est exclusivement consacré aux Chinois. A Whampoa, les Anglais ont, à bord d'un navire stationnaire, un hôpital pour les gens de mer, et sont en lutte constante avec le gouvernement chinois, qui ne veut pas consentir à ce qu'ils forment un établissement fixe à Whampoa, de quelque nature qu'il soit. L'hôpital ophthalmique de Canton a été fondé par la société des missions américaines, sans doute dans des vues de propagation de ses croyances religieuses; mais, quel que soit le sentiment qui a présidé à sa fondation, c'est une œuvre de charité bien entendue. Les maladies d'yeux sont très fréquentes en Chine; elles se présentent à chaque pas sous toutes les formes possibles. J'attribue cette circonstance à l'habitude qu'ont les Chinois de se faire nettoyer les cils avec une espèce de poinçon; j'ai frémi cent fois en rencontrant en plein vent, au milieu des rues, des hommes dont un barbier sondait avec un instrument de fer les paupières retournées. On m'a assuré que le docteur Parker est un oculiste de mérite et un habile opérateur. L'immense galerie de l'hôpital est couverte de tableaux représentant les cures merveilleuses de toute espèce qu'il a faites; mais, tout en admirant sa philanthropie, la vue de ces tableaux, et surtout celle des flacons qui contenaient les résultats de ses épouvantables opérations, produisirent sur moi une impression que je ne chercherai pas à vous faire partager. Il y avait environ trois cents hommes ou femmes, assis sur des bancs autour de la galerie, et qui attendaient la visite du docteur, pendant laquelle celui-ci nous permit de l'accompagner. Je fus touché de l'extrême douceur avec laquelle le docteur traitait ses malades; il leur parlait avec la plus grande bonté, les interrogeait, les consolait avant d'appliquer le remède au mal. Presque tous les patiens que nous avions devant nous étaient attaqués de maladies d'yeux, depuis la cataracte dans son principe jusqu'à la plus affreuse période de la maladie. Mais je ne veux pas m'arrêter plus long-temps sur ce triste tableau, bien que l'admirable dévouement du docteur Parker me le rappelle souvent. Au deuxième étage, il y a quelques chambres avec une douzaine de lits occupés par des malades que le docteur soigne et nourrit dans l'hôpital. Nous y vîmes un mandarin de l'intérieur qui, sur la réputation de M. Parker, était venu, d'une province éloignée, chercher du soulagement à une maladie d'yeux invétérée. N'est-ce pas une admirable mission que celle du docteur Parker, et n'est-ce pas une belle œuvre que la sienne? J'oubliais de dire que les soins du docteur et les médecines de l'hôpital sont donnés gratis aux malades. A la fin de chaque année, M. Parker présente son budget à la société des missions, et il n'en reçoit pour lui-même que ce qui est absolument nécessaire à son entretien. Tous les Chinois qui ont entendu parler du docteur Parker ont pour lui une profonde vénération, et il doit avoir sur eux une grande influence. C'est un noble moyen de civilisation que celui qui s'appuie sur de bonnes actions et sur un dévouement dont la récompense n'est pas au pouvoir des hommes. Je ne crois pas, cependant, que les missions des religions réformées fassent beaucoup de prosélytes en Chine; leur doctrine est trop abstraite et parle trop peu aux sens pour faire une vive impression sur cette population, qui n'est rien moins que mystique. Les missions catholiques ont généralement plus de chances de succès; les pompes de l'église romaine, ses statues, ses images, frappent plus l'imagination des Chinois que la lecture et les sévères principes de la Bible. Aussi, s'il y a en Chine, ce que je ne crois même pas, quelques individus isolés qui suivent la doctrine religieuse d'une de ces nombreuses sectes qui se sont séparées de l'église catholique, je ne sache pas que nulle part une de ces sectes ait pu former une congrégation, tandis que, sur plus d'un point du céleste empire, la religion romaine a eu et a encore, malgré toutes les persécutions, et peut-être à cause d'elles, plus d'un autel et plus d'un troupeau de fidèles. Le gouvernement chinois n'a pas entièrement fermé les yeux sur l'existence de l'hôpital ophthalmique et sur les tendances de cette fondation; ses espions ont pénétré jusque dans l'intérieur de cet asile de souffrances; et pour qu'il ait laissé subsister cet établissement, il ne faut pas qu'il l'ait jugé bien dangereux, car le soulagement de quelques milliers de malades n'entrerait pour rien dans la balance de ses considérations politiques.

Le soir, il y eut un banquet de cinquante personnes à la factorerie anglaise; la magnifique salle de ce palais, illuminée de mille flambeaux, ses immenses cheminées de marbre blanc, sa table richement servie, me rappelèrent un moment les splendides salons de nos châteaux royaux. Après dîner, nous eûmes des jongleurs de Pékin : on m'avait beaucoup vanté leur talent; mais, soit que j'attendisse trop d'eux, soit qu'en effet ils ne fussent que des jongleurs ordinaires, leurs tours ne me parurent pas merveilleux ni supérieurs à ceux surtout que j'avais vu exécuter par des jongleurs indiens. Ce qui, dans ces jeux, eût le plus frappé un parterre de Paris, c'eût été incontestablement le costume de ces jongleurs, leurs manières, leur langage, et les invocations qu'ils adressaient au ciel.

Le jour suivant, je me fis conduire dans une manufacture de thés; j'avais le plus grand désir de connaître en détail la préparation de cette plante, dont la vente forme les deux tiers de l'immense commerce que l'Angleterre fait avec la Chine, et qui est devenue, dans certaines parties de l'Europe, un objet de telle nécessité, que le gouvernement britannique, par exemple, n'oserait peut-être prendre la responsabilité d'une mesure tendant à arrêter le commerce du thé; et c'est sans doute dans cette crainte qu'on peut trouver le secret des avanies auxquelles les Anglais se soumettent en Chine. Tout le monde sait qu'après avoir cueilli le thé, après l'avoir fait sécher à demi au soleil ou à un feu modéré, on lui fait subir une première préparation, qui consiste à le rouler avec les doigts; on le trie ensuite. Le chauffage est la dernière opération. La salle dans laquelle nous étions contenait environ cinquante petites chaudières semblables à celles qu'on emploie dans nos raffineries, et enchâssées de même dans un fourneau de maçonnerie. Chacune de ces chaudières ou cuves, chauffée à environ cent soixante-dix degrés Fahrenheit, contenait six ou huit livres de thé vert, qu'un homme remuait continuellement avec la main pendant trois fois le temps que met à brûler un petit bâton fait de sciure de bois, c'est-à-dire pendant environ trois quarts d'heure. Le thé est ainsi passé au feu de trois à six fois; la dernière fois, on y mêle une cuillerée d'un mélange bleu formé de deux parties égales de bleu de Prusse et de getzaet. Je pris des échantillons de l'un et de l'autre. C'est ce mélange qui donne au thé, dont la feuille séchée est naturellement grise, cette couleur bleuâtre ou verdâtre que nous lui trouvons, et qui a fait donner à cette espèce le nom de thé vert.

Le thé noir et le thé vert sont produits par la même plante. Quelques personnes m'ont assuré que la feuille du thé noir était cueillie dans une certaine saison, et celle du thé vert dans une autre; mais je crois que la différence entre les deux qualités vient de plusieurs causes : d'abord le choix qu'on fait des feuilles les plus tendres pour le thé vert, le soin plus particulier avec lequel ce dernier est trié et roulé, enfin le chauffage ou dernière dessiccation, qui se fait d'une tout autre manière pour l'une et l'autre espèce. J'ai déjà dit comment se pratique le chauffage pour le thé vert; le thé noir, au lieu d'être placé dans des cuves, est mis dans de grandes corbeilles tressées comme un tamis ; au-dessous de ces corbeilles, on allume un feu de charbon bien épuré, afin que la fumée ne donne pas mauvais goût à la plante. Cette opération se renouvelle plusieurs fois, suivant l'espèce de thé qu'on veut obtenir.

Dans les environs de Canton, on ne fait que du thé de qualité inférieure : la culture de cette plante y est négligée, si j'en juge du moins par ce que j'ai vu; mais les Chinois, qui savent tirer parti de tout, font de ce thé commun du thé vert qu'ils vendent à leurs compatriotes, quelquefois aussi au commerce étranger, en le faisant passer pour du thé de l'intérieur. Pour cela, ils étendent ce thé dans de grandes caisses plates et le coupent en petits morceaux imitant la feuille du thé vert, au moyen d'une espèce de bêche à lame très fine; pour rendre la ressemblance plus parfaite, et faire disparaître les traces de cette opération, ils le roulent ensuite entre de grandes pièces de toile; enfin ils le mettent de nouveau au feu, et lui donnent la couleur exigée.

Le maître de l'établissement voulut absolument nous faire prendre du thé avant de nous laisser partir; mais il était trop poli pour nous faire boire du thé de sa fabrique. Il nous fit servir huit ou dix espèces différentes de thé, parmi lesquelles je remarquai une sorte de thé hyson, qui me parut ce que j'avais goûté de meilleur jusqu'alors. Les Chinois ne préparent pas et ne prennent pas le thé comme nous : ils mettent dans chaque tasse, ordinairement très petite, la qualité et la quantité de thé qui conviennent au buveur. On remplit la tasse d'eau bouillante, et immédiatement après on la recouvre d'une espèce de couvercle qui la ferme hermétiquement; chacun laisse les feuilles infuser tout le temps nécessaire pour donner au breuvage la force qu'il désire. Généralement, les Chinois prennent le thé brûlant, et toujours, ainsi que je l'ai déjà dit, sans lait et sans sucre; ils le boivent à petites gorgées, en soulevant doucement le couvercle de la tasse et le rabaissant rapidement, afin que le parfum ne s'en évapore pas.

Dans le commerce de thés, l’essayage est une affaire d'une grande importance; lorsque la compagnie anglaise des Indes orientales avait le privilège exclusif de ce commerce, elle avait des essayeurs qu'elle payait jusqu'à 75,000 francs par an. Nous vîmes chez M. Dent, négociant anglais, aujourd'hui notre agent consulaire à Canton, la manière dont on procède à l'essayage des thés. La vue est d'abord consultée, puis l'odorat; mais comme ces épreuves superficielles laisseraient des doutes, on a adopté un moyen qui donne des résultats plus positifs. On place dans une petite théière une certaine quantité de thé, pesée avec des balances d'une exactitude rigoureuse, on jette dessus de l'eau bouillante, et au même instant on retourne un sablier marquant une minute, à l'expiration de laquelle on verse le thé dans une tasse. Au goût et à la force du breuvage, après une infusion aussi exactement calculée, on reconnaît la véritable qualité de la plante.

M. Dent me pressa ensuite d'aller visiter avec lui quelques manufactures de soieries. Ici, point de métier à la Jacquard, point de mécaniques perfectionnées; les Chinois tissent la soie comme l'ont tissée leurs pères, et vous leur proposeriez les innovations les plus utiles, qu'ils croiraient commettre un grand crime en changeant la moindre chose à des procédés venus d'aussi loin que leurs traditions. Le mécanisme qu'ils emploient pour tisser les étoffes brochées me parut assez extraordinaire, et surtout d'une application si difficile, que dans nos manufactures on a dû le simplifier depuis long-temps. Un homme, placé au milieu du métier, et assis à environ cinq pieds au-dessus de la chaîne tendue, fait agir une multitude de cordes qui passent à travers cette chaîne, relevant ou abaissant, chaque fois que le tisserand fait courir sa navette, les fils que la trame doit couvrir ou laisser à découvert. Cinq ou six de ces métiers, qui sont très grossièrement construits, fonctionnaient au rez-de-chaussée; l'étage supérieur était occupé par une grande quantité de soie grège : c'était de la soie de Canton ou des provinces adjacentes. Cette soie est jaune ou d'un blanc sale, et sert à la fabrication de certaines étoffes qui ne demandent pas une matière très fine, les crêpes de Chine, par exemple; elle est bien loin de pouvoir être comparée à celle que les marchands de Nankin apportent sur le marché de Canton. On ouvrit devant nous des balles de cette magnifique soie connue dans le commerce sous le nom de soie de Nankin, mais qui s'appelle en Chine sat-lee. Cette soie est d'une blancheur et d'un lustre admirables; elle est très douce au toucher, moins douce cependant qu'on ne serait porté à le croire à la première vue, à cause de la grande quantité de gomme dont on la charge en la filant. La Chine n'en produit pas de plus belle; je dois dire, toutefois, que M. Hébert, élève de M. Beauvais, et que le ministre du commerce avait envoyé à Canton pour y faire des recherches sur l'industrie sétifère des Chinois, ne la trouva pas très supérieure à celle fabriquée dans la magnanerie-modèle. Le prix de cette soie est très élevé. Lors des folles spéculations qui amenèrent la crise qu'eut à souffrir le monde commercial au commencement de 1837, cette soie se vendit jusqu'à 620 piastres, environ 3,500 fr. les 125 livres. Aujourd'hui elle se vend encore, malgré le discrédit de cet article en Europe, 2,250 francs. Le prix de la soie de Canton est d'un tiers environ inférieur à celui de la soie sat-lee.

Dans une salle voisine, on me fit remarquer un grand nombre de pièces d'étoffes dont quelques-unes étaient fort belles; les soieries apportées de Nankin surtout sont d'une qualité supérieure. J'eus lieu de m'étonner de l'immense quantité de marchandises que je vis réunies dans ce magasin, et, ne pouvant croire qu'elles fussent le produit des cinq ou six métiers que j'avais vus dans la salle basse, je demandai au maître de la maison où étaient ses autres manufactures. Il me répondit qu'il ne possédait que celle que je venais de voir; mais il m'expliqua comment il pouvait exécuter en très peu de temps des commandes considérables. - Quand une commande est faite à l'un de nous, me dit-il, il calcule d'abord ce qu'il peut en faire dans le temps qu'on lui a fixé; s'il voit que ses moyens sont insuffisans, il s'adresse à un ou plusieurs de ses confrères, leur donne une partie de l'échantillon qu'il a reçu, ou leur communique le dessin qui doit servir de modèle, et au temps voulu, chacun apporte son contingent dans les magasins du fabricant qui lui abandonne une part des bénéfices déterminée à l'avance.

Le talent des Chinois pour l'imitation se révèle surtout dans la facilité avec laquelle ils reproduisent en soie toutes les étoffes de coton ou autres dont on leur envoie des échantillons. Lorsqu'une dame de Macao voit une mousseline ou une printanière dont le goût et le dessin lui plaisent, elle en envoie un échantillon à Canton, et, au bout d'un mois, elle reçoit une imitation parfaite de cette étoffe en soie, et à un prix qui dépasse à peine celui d'une étoffe achetée au hasard dans les magasins. Demandez donc pareille chose à nos manufacturiers de Lyon ou de Nîmes : ils vous répondront à l'instant, et avec raison, qu'ils ne peuvent le faire sans de grandes dépenses. Les Chinois le font cependant, et avec des moyens qui ne peuvent se comparer à ceux qui sont à la disposition de nos fabricans.

Nous vîmes, dans un autre magasin, le chargement tout entier d'un brick américain; les soieries qui le composaient avaient été fabriquées, en moins de deux mois, sur des échantillons apportés de Lima; elles étaient destinées pour les marchés du Chili et du Pérou. On me montra, dans ce magasin, nos magnifiques schalls, la gloire de nos fabriques de Lyon, imités avec une telle perfection, qu'un connaisseur aurait pu s'y méprendre; puis des satins inférieurs encore peut-être aux nôtres, mais qui attestaient l'immense progrès que les Chinois ont fait depuis dix ans dans la fabrication de cette étoffe. J'avais déjà vu, quelques jours auparavant, des satins unis et brochés de Nankin, dont les satins français auraient eu de la peine à approcher, soit par la beauté des tissus, soit par l'éclat des couleurs. Tous ces articles sont fabriqués à des prix tellement bas, qu'il est impossible que nous puissions soutenir la concurrence avec les Chinois. Le cœur me saigna quand je vis ce chargement que, dans quelques jours, un navire étranger allait déposer sur les côtes de la mer du Sud, et qui devait porter un nouveau coup à notre commerce avec ces contrées, le seul point peut-être, dans l'Amérique du Sud, où nous ayons réussi à former des relations avantageuses. Trois ou quatre navires font aujourd'hui ce commerce, auquel des Français eux-mêmes ont donné naissance, tant il est vrai que presque toujours, quand l'intérêt particulier parle, toute autre considération se tait. Si le talent de créer, et cela arrivera sans doute avant peu d'années, venait se joindre, chez les Chinois, à cette incroyable facilité de travail, l'Europe trouverait en Chine, sur bien des articles, une redoutable concurrence.

Je m'informai du prix payé aux ouvriers : les plus habiles, ceux qui dirigent le travail, reçoivent 55 francs par mois; les ouvriers ordinaires sont payés de 25 à 35 francs. Ils se nourrissent eux-mêmes, et leur nourriture leur coûte environ 20 centimes par jour; elle se compose de riz, d'un peu de poisson et de l'eau de la rivière. Chez nous, le moindre ouvrier en soierie coûte jusqu'à 100 francs par mois. Il lui faut, pour lui et sa famille, du pain, de la viande et du vin; il a besoin de feu et de bons vêtemens de laine pour l'hiver; s'il est marié, son logement lui coûtera au moins 20 francs par mois. Il est donc difficile que le prix de son travail soit diminué, car à peine peut-il faire la moindre épargne. L'ouvrier chinois, au contraire, qui ne gagne que le tiers ou le quart du salaire de l'ouvrier français, peut mettre de côté la moitié de ce qu'il reçoit; si cela était nécessaire, le prix du travail pourrait donc être encore abaissé en Chine. Comment, avec les élémens de supériorité que possèdent les Chinois, ne serions-nous pas écrasés à la longue par la concurrence qu'ils nous font dans la fabrication des soieries, surtout si on considère qu'ils ont les matières premières en plus grande quantité, de meilleure qualité et à bien meilleur marché que nous? Faut-il s'étonner que le gouvernement fasse tant d'efforts et de sacrifices pour perfectionner chez nous l'industrie sétifère, et appliquer à nos manufactures et à nos magnaneries les secrets de l'industrie chinoise?

La soie est d'un usage général en Chine, elle sert à vêtir presque toute la population; il ne faut en excepter que la plus basse classe. Je m'amusai à faire le calcul de ce qui s'en consomme chaque année dans l'empire. Si on considère que la soie entre non-seulement dans les habillemens des Chinois, mais encore dans la plus grande partie de leurs ameublemens, on ne croira pas que j'exagère beaucoup en portant à une livre la quantité consommée annuellement par chaque individu. Or, en estimant, d'après l'évaluation la plus infime, la population de la Chine à deux cent cinquante, millions d'ames, je trouvai qu'outre les exportations qui se font à l'étranger, la Chine emploie, chaque année, deux cent cinquante millions de livres de soie; ce qui, en la mettant au prix très bas de 15 fr. 75 cent. la livre, donne la somme énorme de près de quatre milliards. Il en est de même du thé, et la quantité exportée, bien que s'élevant annuellement à la somme de 125 millions de francs, n'est qu'un point presque inaperçu dans l'immense consommation de l'empire céleste.

Dans l'après-midi du même jour, nous traversâmes la rivière, après l'avoir descendue environ un demi-mille, et nous débarquâmes au village dHonan. Autrefois, les Européens avaient la permission de se promener dans ce village et dans les campagnes qui l'entourent; mais les excès que quelques-uns d'entre eux commirent obligèrent les Chinois à leur retirer cette faveur. Il leur est encore permis cependant de visiter le temple de Mia-o, dont on trouve l'avenue en débarquant. Ce temple était le but de notre promenade; c'est, dit-on, un des plus vastes qu'il y ait en Chine, et sa fondation remonte à une antiquité reculée. Une immense cour bordée d'arbres aussi vieux que le monde forme l'entrée de ce temple. Un premier vestibule est gardé de chaque côté, comme celui du temple de la Vieillesse, par deux énormes colosses qui semblent se faire mutuellement la grimace. Nous traversâmes une seconde cour, et nous arrivâmes à un second vestibule, où quatre géans de dix-huit à vingt pieds de haut montent une garde éternelle. Chacune de ces étranges sentinelles amuse ses loisirs d'une manière différente : l'une, à l'air féroce et aux sourcils épais, tire à moitié son sabre du fourreau ; on dirait qu'elle exécute un des commandemens de l'exercice portugais, le caca feroz al enemigo. L'autre joue d'une espèce de mandoline et semble s'accompagner de la voix; sa bouche est entr'ouverte, et laisse voir une formidable rangée de dents de six pouces de long. Le troisième monstre tient majestueusement un sceptre de la main droite, et, gardien d'un temple, on le prendrait lui-même pour un dieu; je cherche en vain dans ma mémoire ce que fait le voisin de ce grave personnage : je laisse le soin de ce curieux détail à un voyageur plus exact que moi.

Le temple de Mia-o se compose en partie de cinq chapelles principales, séparées les unes des autres par des cours plantées de très beaux arbres. Les cellules et les dépendances du couvent garnissent les deux ailes, qui communiquent avec les chapelles principales par de petits ponts. Il y avait dans une de ces chapelles un superbe tombeau de marbre blanc; j'emploie le mot tombeau, parce que ce monument me rappela les plus belles tombes du Père-Lachaise; celles-ci même sont loin de pouvoir soutenir la comparaison avec le magnifique morceau d'architecture que j'avais sous les yeux. La base du monument, qui a un peu plus de quatre pieds de haut, forme un carré parfait, dont chacune des faces peut avoir dix pieds de large; elle est surmontée d'une espèce de colonne en fuseau ou limaçon, qui se termine en pointe. Chacune des façades est ornée de sculptures d'un travail remarquable. Quatre anges ou divinités sont agenouillés à chaque angle de ce mausolée, que la personne qui m'accompagnait me dit être d'une très haute antiquité, et qui fut élevé, m'assura t-elle, sur les cendres d'un des premiers fondateurs du temple.

Une scène à laquelle je ne m'attendais pas devait appeler tout mon intérêt dans la chapelle principale : les bonzes étaient à leur prière du soir; leur robe de soie grise était recouverte en partie d'une espèce d'étoffe de soie jaune, qui, laissant le bras droit libre, venait se rattacher sur le sein gauche au moyen d'un anneau d'écaille et de larges crochets d'argent ou de cuivre La chapelle où se faisaient les prières avait environ quatre-vingts pieds de long sur cinquante de large. Au centre étaient trois colossales statues de Boudha; celle du milieu était vraiment monstrueuse; de nombreuses lampes mêlaient leur clarté aux derniers rayons du soleil couchant, et le bâton sacré fumait sur les autels. De chaque côté étaient rangés cent cinquante ou deux cents bonzes. Leur prière ressemblait assez aux vêpres du rite catholique; les bonzes de droite disaient un verset, auquel répondaient ceux de gauche. Leurs mains étaient étendues devant leur poitrine dans la position de la prière; un homme, frappant avec un bâton sur une espèce de tambour de bois peint, marquait la mesure, qu'accompagnait aussi un triangle. Une sonnette donnait le signal de se mettre à genoux, et le triangle celui de se relever. Un Européen qui serait entré là par hasard, sans savoir où il était, aurait vraiment pu se croire, les idoles à part, dans une église catholique. Chaque fois que les bonzes s'agenouillaient, ils ne se tournaient pas vers la divinité, mais vers le soleil couchant. Lorsque les derniers rayons de l'astre disparurent sous l'horizon, un des bonzes vint se placer gravement devant la porte principale, tournant le dos à Boudha, et se prosterna par trois fois, le front contre terre et la tête tournée vers l'occident. Quand il se releva pour la troisième fois, tous les bonzes accomplirent ensemble le même mouvement; puis ils firent trois fois le tour du temple, marchant à la file, le premier de ceux de la gauche entrant dans la procession quand le dernier de la droite arrivait à lui. Leur démarche était grave et mesurée; leurs mains restaient étendues, et ils prononçaient tous ensemble et sans interruption deux ou trois paroles que j'eus de la peine à saisir : Bada an abida! Lorsque la procession fut terminée, tous les bonzes sortirent du temple, à l'exception de deux ou trois, qui restèrent pour éteindre les lampes et fermer les portes. Nous pûmes alors jeter un coup d'oeil dans l'intérieur de la chapelle; le long de chacun des murs latéraux étaient rangées huit statues également dorées et de grandeur naturelle : ce sont les disciples de Boudha ou les apôtres de sa religion. Chacun d'eux est représenté se livrant aux occupations qu'on suppose lui avoir été familières pendant sa vie. La religion de Boudha a aussi son saint Pierre, car nous remarquâmes un des apôtres raccommodant un filet. Il y a d'ailleurs plus d'un rapport entre la religion de Boudha et la religion catholique. Ces couvens dans lesquels se vouent à une vie de chasteté et de sobriété des confréries de bonzes, l'attitude de ces moines, leur coiffure, leur costume, leurs chants, les cérémonies de leur culte, leur manière de vivre, ne sont-ils pas autant de points de contact entre les deux religions? Cette analogie apparente entre deux cultes, dont l'un est le plus puissant moyen de civilisation, et l'autre le type le plus caractéristique de la barbarie, ne saurait, du reste, surprendre ceux qui se rappellent que pendant plusieurs siècles les missionnaires jésuites ont prêché le christianisme en Chine. Il doit être naturellement resté, surtout chez les corporations religieuses de ce pays, des traditions ou des souvenirs des effets produits par la parole de ces hommes, dont le dévouement et la haute capacité ne peuvent être mis en doute. Quelques personnes attribuent ces points de contact entre les deux cultes à une analogie d'origine entre le boudhisme et la religion cophte. Je suis trop peu versé en ces matières pour ne pas laisser à d'autres le soin de faire des rapprochemens qui ne sauraient manquer de donner des résultats curieux.

La religion de Boudha est généralement regardée en Chine comme une superstition. Les lois de l'empire proscrivent le boudhisme, mais cette proscription n'est pas toujours active; le gouvernement ne l'exerce que quand il croit avoir intérêt à le faire. De temps en temps, cependant, une persécution vient réveiller le zèle des disciples de Boudha. Bien que le polythéisme règne presque sans partage dans le céleste empire, bien que chaque maison, chaque art, chaque profession ait, pour ainsi dire, son dieu et son culte, le gouvernement ne reconnaît qu'une seule religion, dont les divinités sont le ciel, la terre et l'empereur. D'après cette doctrine religieuse, le ciel et la terre sont le père et la mère de l'univers; la terre produit toutes choses; le ciel dispense le bien et le mal, et dispose de tout; il est le suprême arbitre. L'empereur est le chef de la création; c'est lui qui sert d'intermédiaire entre la créature et le souverain maître; c'est lui qui intercède, qui juge et qui condamne. Les empereurs de la Chine, comme on le voit, se sont réservé un assez beau rôle, et on ne saurait s'étonner du respect ou plutôt de l'adoration que leurs sujets ont pour eux, puisqu'ils disposent de tout, non-seulement sur cette terre, mais encore dans l'autre vie. Ce respect va si loin, que c'est, dit-on, un crime puni de mort que d'oser souiller le nom de l'empereur en le prononçant

Avant d'assister à la prière des bonzes, on nous avait conduits dans une cour où sont renfermés les plus immenses cochons et les plus gras que j'aie jamais vus. Ces animaux immondes sont sacrés pour les bonzes. Chacun de ces moines, en entrant dans la congrégation du temple, fait offrande au dieu d'un cochon, qui est nourri pendant toute sa vie avec le plus grand soin. On ne tue jamais ces animaux, et lorsqu'il vient à en mourir un, c'est un jour de deuil pour la communauté.

On nous fit voir aussi le jardin du temple; on y cultive une immense quantité de légumes de toute espèce, qui, comme je l'ai déjà dit, constituent l'unique nourriture des bonzes. Au fond de ce jardin sont leurs sépultures; elles couvrent toute la partie d'une colline exposée au soleil levant. Chacune de ces tombes se compose d'un cercle de maçonnerie avec une ouverture à l'est; le corps est enterré au fond de ce cercle, et quelquefois au milieu. Une inscription gravée sur la pierre apprend sous quel règne et dans quelle année le corps qu'elle renferme y a été placé, ainsi que les noms et la profession du mort. A Macao, toute la campagne qui entoure la ville est littéralement couverte de tombes de ce genre, parmi lesquelles on remarque quelques sépultures européennes, dont l'inscription indique qu'elles ont été élevées sur la dépouille des chefs de la factorerie hollandaise qui y était établie.

Disons maintenant un long adieu aux temples, aux chapelles, aux pagodes et aux bonzes ; nous n'en reparlerons plus. Le temps que j'ai fixé pour mon voyage à Canton est presque écoulé; mes momens sont comptés, et le devoir me rappelle à Manille. Mes amis de Canton me disent que j'ai vu plus de choses pendant le court séjour que j'y ai fait, que quelques Européens qui y résident depuis quinze ans. Cependant, aujourd'hui qu'il faut partir, je me reproche les momens précieux que les exigences de la société, quelque peu exigeante qu'elle soit à Canton, m'ont fait perdre. Il me reste encore une journée, et je veux en profiter. - On m'a proposé d'aller dans une maison où on vend de l'opium, et on m'a assuré que je pourrais en fumer moi-même si je le voulais. Je me suis bien gardé de refuser une si séduisante invitation, et me voilà m'acheminant vers cette maison sur laquelle est suspendu le glaive de la justice chinoise. Moi-même je vais commettre un délit que les lois punissent sévèrement; mais comment résister au désir d'être témoin des effets de cette passion dominante des Chinois, contre laquelle le gouvernement s'arme de toutes ses rigueurs, et qui les défie toutes?

La pièce d'entrée de la maison était un magasin ordinaire, où étaient étalées quelques marchandises de peu de valeur, afin de tromper la surveillance des agens de la police. Si celle-ci pourtant y avait bien regardé, elle aurait promptement reconnu que les boîtes couvertes de poussière qu'on voyait çà et là sur les étagères ne formaient pas le véritable commerce des habitans de la maison. Mon compagnon échangea quelques mots à voix basse avec un Chinois qu'il trouva dans la boutique, et, après ce préliminaire indispensable, on nous fit monter un escalier fermé par une porte que quelques paroles cabalistiques de notre guide firent ouvrir. Nous entrâmes dans une salle assez spacieuse, que terminait une alcôve fermée par des rideaux de soie. On tira les rideaux : une espèce de lit de camp sur lequel était étendu un matelas recouvert d'une riche étoffe remplissait toute l'alcôve; des coussins moelleux où on pouvait encore distinguer la pression d'une tête semblaient inviter au repos. C'était tout l'ameublement de cette salle. Après y avoir jeté un coup d'oeil, mon attention se porta vers les personnes que nous y trouvâmes; c'étaient deux ou trois Chinois assez richement vêtus. A leur teint rouge et bouffi, à leurs yeux gonflés, je reconnus bien vite qu'ils n'étaient pas, comme moi, novices dans l'art de fumer l'opium. On m'invita à m'étendre d'un côté du lit; un Chinois se plaça dans une position parallèle à la mienne; on mit entre nous deux un petit coffret de bois de na, puis on apporta des pipes de deux pieds de long, faites d'un bambou très fin. Un des bouts de ces pipes se terminait par un bec d'ivoire; à six pouces de l'autre extrémité sortait un petit tube se renflant vers sa base. On plaça près de nous une bougie allumée, dont la flamme répandait une fumée odoriférante. Mon compagnon de débauche prit ensuite dans le coffret une petite boîte d'argent et une espèce de petit dé d'or. La boîte contenait de l'opium préparé; le Chinois en mit une certaine quantité dans le dé, et, m'offrant une pipe, il sembla m'engager à lui donner l'exemple. Je fus obligé de lui faire entendre par signes que j'étais un pauvre ignorant, et que je comptais sur lui pour m'éclairer. La grave et rouge figure du Chinois resta impassible; il prit un peu d'opium de la grosseur d'un pois, le pétrit quelque temps entre ses doigts, puis le posa sur l'orifice du petit tube. Il se coucha ensuite tout de son long, ramena vers lui la bougie, afin de jouir de toutes les douceurs de sa position et approcha l'opium de la flamme. La petite boule se dilata aussitôt, puis s'allongea, prit toute espèce de formes, enfin se concentra comme le voulait le fumeur; car en un instant il mit le bec d'ivoire de la pipe dans sa bouche, approcha de nouveau le tube de la flamme, huma et avala deux ou trois longues gorgées de fumée; ses yeux se fermèrent, et il resta quelques minutes plongé dans une douce extase. Mon tour était venu. Je pris des mains de mon compagnon la pipe toute préparée; je posai ma tête sur l'oreiller, j'enflammai mon opium, et en respirai la fumée comme je venais de le voir faire; mais mes yeux ne se fermèrent pas, je n'éprouvai pas d'extase, et je fus tout étonné de ne pas sentir la moindre émotion. Nous remplîmes et vidâmes tour à tour quatre ou cinq pipes, et je laissai mon Chinois sur le lit de camp transporté au septième ciel et voyant sans doute passer devant ses yeux à demi ouverts les plus douces visions, car toute sa physionomie peignait le délire du bonheur. Quant à moi, je me levai, satisfait d'avoir fumé l'opium à la chinoise et avec un Chinois, mais presque fâché de me trouver aussi calme qu'auparavant et de n'en ressentir aucun effet. Peut-être l'opium n'agit-il vivement que sur ceux qui en font un usage journalier. Du reste, les Chinois ne fument pas toujours l'opium aussi sobrement que je viens de le dire : souvent une jeune femme aux doigts délicats, couchée auprès d'eux, leur prépare l'opium; c'est surtout alors, quand l'ivresse se répand sur leurs sens, au milieu de cette atmosphère embaumée, qu'ils doivent croire à la réalisation de quelques-uns des rêves du paradis de Mahomet.

J'eus occasion, dans la même journée, de jouir d'un honneur auquel les Européens sont loin d'être accoutumés; je veux parler d'une visite à une nouvelle mariée. C'était la femme d'un linguiste ou interprète, qui, ayant de très grandes obligations à un négociant anglais, ne crut pas devoir lui refuser la faveur de le présenter à sa jeune femme. Ce négociant m'offrit de l'accompagner, ce que j'acceptai avec la joie la plus vive. Cependant cette visite m'intéressa beaucoup moins que je ne l'avais cru. Nous arrivâmes à la maison de l'interprète, qui nous laissa dans une salle et entra dans les appartemens intérieurs. La conférence qu'il eut avec sa femme fut longue, et sans doute il eut plus d'un scrupule à vaincre avant de pouvoir triompher de sa résistance, car nous eûmes le temps d'examiner, jusqu'en ses moindres détails, tout l'ameublement. Enfin, après une heure d'attente, le mari vint nous avertir que sa femme allait venir. En effet, à peine avait-il fini de parler, qu'une porte s'ouvrit, et une jeune femme parut sur le seuil, appuyée sur deux suivantes. Elle fit quelques pas vers nous, répondit par une légère inclination de tête à notre salut ; puis, après nous avoir regardés de coté et sans lever les yeux, elle tourna sur ses petits pieds et disparut. Tout ceci se passa en moins de temps que je n'en mets à l'écrire. On comprendra sans peine mon désappointement; je m'attendais à toute autre chose, et je comptais sur le plaisir d'examiner cette femme à loisir. J'espérais la voir assise au milieu de nous, pouvoir juger de ses manières et de son esprit; il fallut renoncer à cet examen : tout ce que je pus voir d'elle fut qu'elle était jeune et peut-être jolie, je dis peut-être jolie, car je retrouvai sur son visage ce masque de plâtre qui m'avait si désagréablement surpris chez les filles des fleurs. Sa coiffure était étincelante de plaques d'or; sa main me parut très blanche et d'une beauté remarquable; ses doigts, dont les ongles étaient d'une longueur extraordinaire, étaient couverts de bijoux, parmi lesquels les bagues de pierres vertes dominaient. Une espèce de longue tunique violette, descendant plus bas que les genoux et richement brodée, dessinait des formes élégantes et venait s'attacher sur sa poitrine avec des boutons d'or; un large pantalon couvrait ses jambes, et de tout petits souliers rouges, tout brillans de paillettes, renfermaient ses pieds meurtris.

Que dirais-je de sa démarche que je n'aie déjà dit? Je fus douloureusement ému en la voyant s'avancer vers nous en trébuchant; elle serait tombée vingt fois sans le secours de ses deux suivantes; je fus au moment de lui offrir l'appui de mon bras. Combien cette horrible contrainte, que les femmes subissent ici dès leur enfance, ne doit-elle pas peser sur leur imagination et rétrécir le cercle de leurs idées! N'importe, elles sont ce que les Chinois veulent qu'elles soient, des esclaves soumises à tous leurs désirs. Le mari est toujours sûr de trouver sa femme chez lui, et quand, le soir, il revient, fatigué du travail de la journée, ou l'esprit préoccupé de soucis, il n'a à craindre ni les pressantes sollicitations de sa compagne pour aller à la promenade ou au bal, ni un visage boudeur, s'il repousse sa prière. Mais quelle consolation, quel charme peut-il trouver dans l'ame étouffée de cette pauvre femme? Dans ce triste ménage, pas d'épanchemens, pas de douces confidences; à chaque pas qu'il fait dans la vie, son bonheur se brise contre la réalité. On dit que, malgré l'emprisonnement forcé des femmes, l'honneur des maris n'est pas toujours, en Chine, à l'abri de toute atteinte. Je ne serais pas éloigné de le croire : si la victime est renfermée, la séduction marche et peut entrer librement dans les maisons; si l'ame est mutilée, les sens ne le sont pas, et, en vérité, quand on est femme et Chinoise, il doit être difficile de résister au désir de la vengeance. Pour moi, je l'avoue, quelque immoral que soit un pareil vœu, je souhaite volontiers malheur à ces barbares maris.

A ce tableau d'un intérieur chinois succéda pour nous une scène plus triste encore; l'exécution d'un pauvre contrebandier, sur lequel les agens de la police avaient surpris quelques boules d'opium, et qui allait payer de sa vie cette infraction aux lois de l'empire. C'est en vain cependant que le gouvernement s'arme de toutes ses rigueurs; l'opium est plus fort que lui; les magistrats, ceux même qui prononcent la sentence de mort contre le malheureux qui s'est laissé surprendre, sont peut-être ivres d'opium sur leur tribunal; les mandarins chargés spécialement de surveiller la contrebande sont les premiers à enfreindre la loi; on fume l'opium jusque dans les murs du palais impérial. Peut-être cette passion effrénée ferait-elle moins de ravages, si le gouvernement permettait et régularisait le commerce de l'opium. C'est ce que les autorités anglaises demandent à grands cris; mais comment changer une loi de l'empire? il serait absurde d'y penser. En Chine, on ne dit pas : Périsse l'état plutôt qu'un principe, mais bien : Périsse le peuple plutôt qu'une loi, quelque mauvaise qu'elle soit d'ailleurs ! - En cheminant vers le théâtre du supplice, situé à l'est de la ville, je ne pus m'empêcher de penser que, quelques heures auparavant, moi aussi, je fumais ce mortel poison, et un léger frémissement parcourut toutes mes veines. Une exécution en Chine n'est jamais chose rare, car les lois du céleste empire sont vraiment draconiennes, et si je pouvais mettre sous vos yeux le tableau de toutes les tortures qu'elles infligent, et dont la description que j'ai faite des peines de l'enfer donnerait à peine une idée, vous frémiriez d'horreur; mais c'est surtout à la fin de l'année que les exécutions et les châtimens de toute espèce se multiplient, car il faut que les prisons se vident et que les dossiers des juges s'épuisent avant que s'ouvre l'année nouvelle. Le peuple nous sembla familiarisé avec ce spectacle. Lorsque j'approchai du lieu fatal, je ne remarquai pas ce mouvement inusité, j'allais dire cet air de fête dont je m'indignais à Paris, lorsque le hasard me conduisait autrefois sur la place de Grève un jour d'exécution. La population chinoise restait calme pendant que défilait devant elle la longue procession qui doit accompagner le criminel à ses derniers momens. Une exécution se fait toujours en Chine avec beaucoup de pompe. - Une compagnie d'hommes armés de piques ouvrit la marche; la forme de leurs chapeaux me rappela le fameux armet de Mambrin; leurs habits, tout bariolés de rouge, les faisaient ressembler passablement aux troupes de masques qu'on voit le matin du mercredi des cendres. Puis venaient des officiers à cheval, précédés d'hommes faisant sonner des chaînes et armés de fouets, comme pour rappeler au peuple qu'il était esclave; derrière eux marchaient d'autres hommes portant des chaises, afin qu'en descendant de cheval, ces illustres personnages ne fussent pas obligés de rester debout. Il était aisé de distinguer les officiers tartares des officiers chinois, à leur physionomie plus hautaine et plus martiale et à leurs longues moustaches. Un de ces officiers passa près de nous et nous remarqua au milieu de cette foule dont le cortège arrêtait le passage, et qui, pressée par derrière, avait peine à ne pas forcer la ligne de soldats qui formaient la haie de chaque côté de la rue; il nous jeta un regard où la curiosité et le mépris se mêlaient étrangement, et, quand il s'aperçut que nous soutenions ce regard sans baisser les yeux, nous pûmes voir un éclair de colère traverser son front. Ensuite passèrent une foule de mandarins portés dans leurs palanquins et distingués par la couleur du gland dont leur bonnet était surmonté. Chacun des mandarins était précédé et suivi d'hommes qui de temps en temps faisaient retentir l'air en frappant sur des gongs. Enfin venait le bourreau, tout habillé de rouge et portant à la main un large sabre dont le fourreau était couleur de sang. Le condamné marchait derrière le bourreau; aucun prêtre ne l'accompagnait; aucune consolation, ni humaine ni divine, ne venait adoucir ses derniers instans; il était seul, le monde l'avait déjà abandonné. Une autre troupe de soldats fermait la marche. - J'ai toujours eu horreur des exécutions, et si parfois je me suis trouvé accidentellement près du lieu où un homme allait payer ce terrible tribut à la justice humaine, je me suis toujours empressé de tourner mes pas d'un autre côté; mais cette fois j'étais poussé par un sentiment de curiosité plus fort que ma répugnance, et je me mêlai avec mes compagnons au petit nombre de personnes qui suivaient le cortége.

L'empressement de la population, si faible qu'il fût, nous fournit l'occasion de voir avec quelle active sévérité se fait la police chinoise. De nombreux agens, armés de fouets ou de longs bambous, châtiaient les téméraires qui tentaient de traverser la rue pendant le passage du cortége. Quand nous arrivâmes au lieu de l'exécution, qui n'est qu'une espèce de petite place ou plutôt d'élargissement de la rue, les juges étaient assis auprès d'une table et écrivaient; les deux troupes de soldats étaient rangées derrière le tribunal; le criminel était debout devant une espèce d'armoire sans portes et appuyée contre le mur; sur ces sanglantes étagères, on pouvait voir plusieurs têtes récemment coupées, et ce devait être un horrible spectacle pour le condamné, dont le bourreau ramassait au-dessus de la tête la longue tresse de cheveux qui distingue les Chinois des Tartares. Pendant ce temps, les juges avaient fini, sans doute, de dresser leur procès-verbal, car ils rassemblèrent les papiers qui couvraient la table. Au même instant, le bourreau fit agenouiller la victime, qui semblait avoir perdu l'intelligence de sa situation, et tira son large sabre du fourreau. Quand il fut prêt, il se tourna vers le tribunal; le son d'un gong se fit entendre; un juge poussa du pied et renversa la table sur laquelle il venait d'écrire : c'était le signal de l'exécution; le sabre fatal brilla dans l'air, et la tête du condamné roula aux pieds du bourreau. J'étais vivement ému; nous retournâmes silencieux aux factoreries.

M. Dent avait eu la bonté de me faire inviter à un dîner chinois; j'avais reçu du haniste Sam-qua une lettre d'invitation sur papier rouge, et écrite, comme vous pouvez bien le penser, en caractères inintelligibles pour moi, mais dont on m'expliqua le sens. A six heures, nous nous rendîmes donc à la maison de Sam-qua, qui nous reçut avec la plus grande cordialité. Sam-qua était un homme de manières distinguées, d'une belle figure, mais malheureusement il ne savait pas un mot d'anglais. Pendant la demi-heure qui précéda le dîner, je m'amusai à examiner la distribution et l'ameublement des pièces dans lesquelles nous avions accès. Une large verandah ou galerie avait vue sur la rivière et dominait une grande quantité de masures bâties sur des vases môle que la marée baigne deux fois par jour. Une population misérable habite, ces chétives demeures, dont la tristesse contrastait avec l'aspect joyeux de la rivière, sillonnée en tous sens par une foule d'embarcations, et sur laquelle retentissaient les bruyans hommages qui accueillent en Chine les derniers rayons du soleil couchant. Malheureusement, le voisinage des factoreries avait un peu altéré la physionomie chinoise de l'ameublement de la maison de Sam-qua. Le cabinet d'étude de ce haniste était à peu près décoré à l'européenne; il y avait une pendule sur une table, des étagères supportaient des livres; on aurait pu se croire dans le cabinet d'un homme d'affaires de Paris. Les autres pièces étaient plus intéressantes : la salle à manger était grande et bien aérée; le plafond était garni de lanternes de papier de riz gommé, d'un effet charmant; de larges buffets, quelques chaises, des vases précieux, des modèles de jonques, deux ou trois sofas complétaient le mobilier.

Cette salle était séparée d'une autre pièce par une cloison faite d'une étoffe très fine et couverte de dessins coloriés ; la transparence de cette étoffe me la fit prendre d'abord pour un assemblage de longs panneaux de verre recouvrant des tableaux : ce n'est qu'en la touchant que je reconnus mon erreur. Dans cette pièce, nous trouvâmes encore des sofas, une pendule, des tables de marbre et d'autres tables recouvertes de plaques de bronze ciselé, précieuses par leur antiquité; mais ce qui éveilla le plus mon attention, ce fut un superbe orgue d'Arouville : les lambris étaient surmontés d'un travail à jour de menuiserie d'un fini parfait, et dont les dessins étaient quelquefois très bizarres. Au fond de la galerie était une statue du dieu du commerce, et, le croiriez-vous? à droite et à gauche de la statue, une gravure de Napoléon au Simplon et un portrait du duc de Reischtadt. Une carte de géographie chinoise, espèce de planisphère, attira aussi particulièrement mes regards. Cette carte me donna une idée de l’opinion que les Chinois se font des pays étrangers : elle avait environ vingt pieds carrés; la Chine en occupait au moins les dix-neuf vingtièmes; on y voyait le fleuve Jaune large comme la main, la fameuse muraille avec ses tours crénelées et ses portes innombrables; puis, dans un tout petit coin, la Russie, qui aurait à peine formé une toute petite île sur le fleuve Jaune, l'Angleterre grande comme une noix, la France et la Hollande chacune comme une noisette, et enfin quelques petits points noirs, jetés çà et là et destinés à représenter les autres nations du globe. C'était vraiment humiliant. J'étais encore occupé de mon examen quand on vint m'avertir que le dîner était servi. La compagnie s'était augmentée de quatre riches marchands de Nankin, graves et sérieux comme des musulmans; les convives étaient au nombre de dix-huit. Trois tables contenant chacune six personnes avaient été disposées; en Chine, jamais plus de six personnes ne prennent place à la même table. Un drap écarlate très richement brodé servait de nappe; la même étoffe recouvrait les fauteuils sur lesquels nous nous assîmes. Ces tables formaient un triangle dont la nôtre était la base; l'espace avait été ménagé de manière à ce que les domestiques pussent librement circuler entre elles. Nous nous plaçâmes deux par deux sur trois côtés de chacune des tables, celui par lequel elles étaient en regard restant libre. Je me trouvai assis entre Sam-qua et un gros marchand de Nankin, dont le nom, je crois, était Kou-niung.

Vous dire tout ce qui compose un dîner chinois, ce serait une entreprise presque aussi difficile que de le manger. M. Dent avait demandé à Sam-qua, comme une faveur, que le repas fût tout entier à la chinoise, sans aucun mélange de cuisine européenne, et le bon Sam-qua avait tenu parole. J'essaierai cependant de décrire quelques-uns des plats qui furent placés devant nous. Il faut dire, avant tout, que le dîner se composa au moins de cinquante services; chaque service, il est vrai, n'était que d'un seul plat. Notre couvert consistait en une très petite assiette d'argent, une tasse du même métal servant de verre, deux petits bâtons d'ivoire et une espèce de cuillère de porce¬laine ronde et très épaisse. C'est avec ces instrumens que nous allions procéder à l'attaque du plus monstrueux dîner auquel j'aie jamais assisté. On nous servit d'abord une espèce de soupe faite de nids d'hirondelles. Vous avez sans doute entendu parler de nids d'hirondelles, mais vous n'en avez probablement jamais mangé. Ce mets ne m'était pas inconnu; à Manille, j'en avais plus d'une fois mangé par curiosité, mais alors je me servais d'une cuillère. Ici, il fallait faire usage de nos deux petits bâtons; nos grosses cuillères ne pouvaient avoir prise sur cet épais liquide, qui ressemblait, et pour le goût et pour la forme, à du vermicelle. J'examinai un instant nos convives chinois, qui vidaient leur assiette avec une merveilleuse rapidité, tandis que nous avions toutes les peines du monde à ne pas laisser échapper nos bâtons. On les tient tous les deux dans la main droite, l'un entre le pouce et l'index, l'autre entre le gros doigt et l'annulaire, de manière à former un triangle dont le bout s'ouvre et doit saisir l'aliment qu'on veut porter à la bouche. La mine grave de nos Chinois commença à se dérider quand ils virent les efforts inutiles que nous faisions pour les imiter; car je crus un moment que la fable du renard et de la cigogne allait se réaliser pour nous. Cependant nos amis nous donnèrent tant de leçons, qu'à la fin nous parvînmes tous, sauf quelques maladroits, à nous acquitter assez passablement de notre tâche. Mes progrès même furent si rapides, qu'au bout d'une heure d'exercice je pouvais saisir entre mes deux bâtons le moindre petit grain de riz. Tous les convives trouvèrent les nids d'hirondelles délicieux; c'est un mets très recherché en Chine, et on nous le servit cinq ou six fois, à des intervalles raisonnables, sous différentes formes. Des œufs de pigeon, cuits tout entiers dans du jus d'agneau, suivirent les nids d'hirondelles, et chacun déclara que c'était la meilleure chose qu'il eût mangée jusque-là. Puis vinrent des côtelettes de chien; mais quoique à une table chinoise il soit impoli de ne pas accepter tout ce qu'on vous offre, et qu'il vaille mieux risquer une indigestion qu'un refus, je ne pus prendre sur moi de porter la dent sur les dépouilles de cet animal. On nous servit ensuite des ailerons de requin, dont le goût a beaucoup d'analogie avec celui du homard; la pêche des ailerons de requin se fait aux environs de petites îles désertes où de pauvres pêcheurs chinois passent les trois quarts de l'année, souffrant mille privations pour procurer ce régal à leurs riches compatriotes. Après les ailerons de requin, on apporta des holothuries ou vers de mer, qu'on avait fait cuire tout entiers pour ne pas les défigurer. Cette fois encore, ma répugnance fut la plus forte, et je ne pus regarder sans dégoût ces gros vers noirs, longs de six pouces, qui paraissaient contracter, comme pour se défendre, leurs anneaux armés chacun d'une corne aiguë. Tandis que mes deux voisins, les prenant délicatement par un bout avec leurs bâtons, les avalaient à la façon des boas, je recouvris celui qu'on m'avait offert de ma large cuillère, afin de ne plus l'avoir sous les yeux. Que vous dirai-je? on nous servit mille choses dont je ne pus retenir le nom, ni comprendre la composition : des nerfs de cerf, des yeux de poisson, des légumes, des viandes de toute espèce, et tout cela tellement défiguré à la vue et au goût, que je vous aurais défié d'y rien reconnaître. Il se fit bientôt dans mon estomac un chaos vraiment alarmant, sur lequel les tasses de sam-chou chaud, dont on me forçait à m'abreuver à chaque instant, ne parvenaient qu'avec peine à me rassurer.

Pendant le dîner, je ne me bornai pas à manger, quoique ce fût déjà une tâche assez difficile; je fis encore, par tous les moyens possibles, la conversation avec mon voisin Kou-niung, dont la gaieté, très grave d'abord, devenait graduellement plus vive. Kou-niung était admirablement défendu contre le froid; un bon vêtement de soie bleue bien ouatée, de longues bottes de satin noir, et Dieu sait combien d'autres excellentes précautions, donnaient à toute sa personne un air de comfort auquel ajoutait encore une pelisse de magnifiques fourrures. Il semblait parfaitement à son aise, tandis que moi, avec mon pauvre petit habit noir, je grelottais de froid. Le thermomètre marquait six degrés; ce n'était pas sans doute un froid bien excessif, mais il suffisait pour glacer mon sang accoutumé aux chaleurs du climat de Manille. L'usage des cheminées est inconnu à Canton parmi les Chinois; ce n'est que depuis quelques années que les étrangers les ont introduites dans les factoreries. Un simple réchaud avait été allumé dans la salle; mais la fumée devint bientôt plus insupportable encore que le froid, et nous fûmes obligés de le faire éteindre. Peu à peu le sam-chou opéra son effet sur Kou-niung, et il en vint bientôt à se débarrasser de sa pelisse, que je m'empressai de mettre sur mes épaules. Cette action provoqua un rire de gaieté, inextinguible parmi nos convives chinois. Kou-niung compléta mon costume, en me mettant sur la tête, sa toque, qu'il remplaça par mon chapeau. Je vous assure que sa grosse face réjouie et pleine de franche gaieté nous amusa infiniment. Nous ne nous en tînmes pas à un échange de vêtemens; Kou-niung voulut absolument que nous changeassions aussi de nom, et jusqu'à la fin du dîner il ne répondit que quand on lui adressait la parole sous le mien.

Cependant nous étions gorgés de tous ces mets, que notre curiosité bien plus que notre appétit nous avait fait accueillir; nous suppliâmes Sam-qua de faire apporter le riz, qui est comme le plat d'adieu d'un dîner chinois. Nous mîmes à nos boutonnières les fleurs qui décoraient les tables, et nous passâmes dans la galerie, où nous trouvâmes un nouveau service, composé de tous les gateaux connus en Chine; des vins d'Espagne, de Portugal et de Bordeaux remplaçaient le sam-chou; les cigares s’allumèrent, et la gaieté de nos Chinois devint si communicative, que nous y prîmes part de tout notre cœur; les chansons anglaises, chinoises et françaises, se succédèrent sans interruption pendant trois ou quatre heures, et je ne sais, en vérité qui, dans ce singulier concert, écorcha le mieux les oreilles de ses voisins. Je remarquai que nos Chinois étaient loin d'être accoutumés aux vins généreux de l'Europe; ils en prirent par complaisance quelques verres qu'ils semblèrent avaler comme si c'eût été du poison, et qui produisirent sur eux en très peu de temps un effet merveilleux.

Il était près d'une heure du matin quand nous nous retirâmes, fatigués sans doute de nos excès de la soirée, mais enchantés de notre hôte et de ses amis, qui nous avaient fêtés avec tant de cordialité et de bon goût, même lorsque le sam-chou et le vin de Xérès eurent mis leur caractère entièrement à nu.


Le bateau qui devait me reconduire à Macao m'attendait. La marée commençait à descendre; aussitôt que je fus arrivé à bord, on leva l'ancre. J'étais venu par la rivière ou canal extérieur, je voulus retourner à Macao par la voie intérieure. Pour cela, j'avais demandé, quatre ou cinq jours à l'avance, un chop ou permission, qui, en y comprenant les frais du bateau, me coûta environ 2,50 francs. De cette somme, le maître du bateau ne reçoit qu'environ un tiers; le reste va dans les coffres et du mandarin qui accorde le chop, et de ceux qui sont stationnés tout le long de la rivière pour faire la visite à bord. Il en est de même, de tout ce que les Chinois, font pour les étrangers qu'ils ne peuvent servir, en quoi que ce soit, sans avoir obtenu l'indispensable chop qu'il faut toujours payer très cher. Par exemple, un peintre chinois entreprend-il de peindre un navire, la permission qu'il obtiendra lui coûtera 150 fr. qui, bien entendu, sont ajoutés par lui au marché qu'il fait avec le capitaine européen.

Mon bateau-chop, car c'est ainsi qu'on appelle ces sortes d'embarcations, était un assez joli cutter d'environ vingt-cinq tonneaux, avec deux grandes voiles latines, faites de nattes, et qui me firent presque trembler quand on les hissa au haut des mâts; mais ces bateaux sont très sûrs, et les Chinois qui les montent les conduisent avec beaucoup d'adresse. A Canton, ainsi que je l'ai déjà dit, chaque bateau a une forme particulière, suivant l'usage auquel il est destiné : ainsi les bateaux qui portent le thé ont une forme différente de celle des bateaux qu'on charge de sel. C'est une précaution prise par la douane, afin que les mandarins préposés à la police de la rivière puissent reconnaître à la première vue la nature de la cargaison. Cette différence consiste ou dans la forme de l'embarcation, ou dans celle des voiles, ou en tout autre signe distinctif.

Notre navigation par l'intérieur n'offrit rien de bien intéressant. Nous voguions sur un bras de la rivière aussi large que la rivière elle-même; nous trouvâmes partout, comme en venant, des terrains plats et des champs de riz, une immense quantité d'embarcations de toute espèce, et de temps en temps un village peu considérable. Nous nous arrêtâmes, pendant quelques heures, à un gros bourg dont je ne me rappelle plus le nom, et qui est à douze lieues environ de Macao; ce bourg s'étend près d'une lieue de chaque côté de la rivière. Nous pûmes voir, sur l'une et l'autre rive, quelques belles maisons de campagne; mais les habitans de ce village ne me semblèrent pas très hospitaliers. A peine quelques enfans se furent-ils aperçus que le chop-boat portait des Européens, qu'ils accoururent sur le rivage, en poussant des cris étourdissans de fan-kouaio. En un instant, le même cri fut répété par mille bouches, et nous suivit sans interruption, jusqu'à ce que la nuit vînt nous dérober à ces acclamations de nouvelle espèce. Il n'eût pas été prudent, je crois, de descendre à terre; lors même que nous l'aurions voulu, nos bateliers ne nous l'auraient pas permis. Les femmes qui montaient les bateaux de passage entourèrent bientôt aussi notre chop, et nous firent entendre leur éternel com-cha (don) ; mais au moins l'insulte était bien loin de leur physionomie et de leur bouche. Du reste, je n'ai jamais entendu le mot fan-kouaio sortir d'une bouche de femme.

Pendant tout le voyage, nos bateliers jouèrent constamment aux cartes; vous dire quel jeu ils jouaient, cela me serait assez difficile, car moi qui connais à peine les jeux d'Europe, j'aurais été bien embarrassé de comprendre le mécanisme d'un jeu de cartes chinois. Le jeu est, à ce qu'il paraît, une des passions favorites des Chinois, et, comme partout, il se rencontre parmi eux des hommes qui savent joindre l'habileté à la chance, et faire, comme disent les Anglais, surety doubly sure. Quelqu'un me racontait une scène assez plaisanté qui s'était passée sous ses yeux; cette personne se trouvait par hasard témoin d'une partie de cartes entre deux hanistes dont l'un avait la vue très basse. Son adversaire, profitant de cette infirmité, se levait doucement sur la pointe des pieds, et pendant que le myope, la figure collée sur ses cartes, cherchait à les distinguer et à les arranger, il les regardait tout à son aise; l'autre cependant, tout occupé qu'il parût être, ne perdait pas son temps; et, tandis que le tricheur faisait son inspection, il avançait doucement la main et lui volait son argent sur la table. Cette petite scène ne ferait-elle pas un excellent sujet de caricature, surtout si le peintre faisait ressortir le costume sérieux et la figure grave et impassible des deux vieux marchands?

Nous arrivâmes à Macao après trente heures de voyage, et quelques jours après, un brick américain me reconduisit à Manille.


Canton, qui est le seul port de la Chine ouvert au commerce étranger, a un mouvement commercial très considérable. Le chiffre s'en est élevé, en 1837, à deux cents millions d'importation et à deux cent vingt millions d'exportation. - La part du commerce anglais est, en Chine, comme presque partout, la meilleure; il a importé dans ce pays, pendant la même année, une valeur de 180,718,000 francs, et en a exporté environ 161,400,000 francs. Il est vrai que l'opium entre, dans le chiffre de ses importations, pour une valeur considérable, qui n'a pas été, en 1837, moindre de quatre-vingt-dix-neuf millions de francs.

C'est l'Inde anglaise qui fournit cette denrée, ainsi que les quarante-cinq millions de francs de coton brut que reçoit annuellement la Chine; le reste des importations anglaises se compose d'environ quinze millions de francs de draps et autres étoffes de laine, de huit millions d'étoffes de coton, et de vingt cinq millions d'autres produits que fournissent les mines et les manufactures de l'Angleterre. Ne sont-ce pas là de beaux résultats? et ne devons-nous pas envier à nos voisins cet esprit commercial, cette active industrie qui leur ouvrent, sur tous les points du globe, des sources si fécondes de richesse et de prospérité?

En échange des marchandises qu'elle apporte à la Chine, l'Angleterre lui demande, chaque année, environ 90,000,000 fr. de thé, 45,000,000 fr. de soie grège, 5,000,000 fr. de sucre brut ou candi, et 25,000,000 d'or ou d'argent monnayés.

Si nous plaçons notre commerce en Chine en regard du commerce anglais, la comparaison est loin d'être à notre avantage. Aux cent quatre-vingt-six millions d'importation de l'Angleterre, nous ne pouvons opposer, en 1837, qu'une valeur de 650,000 fr, et à ses exportations une valeur de 1,400,000 fr.

J'ai presque honte d'écrire ces chiffes, et je ne puis m'empêcher de déplorer notre infériorité. Nous abandonnons, presque sans lutte, à nos rivaux, un marché sur lequel nous pourrions entrer, pour certains articles, en concurrence avec eux. Le mal est grand, il l'est d'autant plus que nos manufactures ne fournissent même pas cette humble valeur de 600,000 fr. à la consommation chinoise. La masse des articles importés en 1837 se composait de riz pris à Batavia et à Manille, de poivre de Sumatra, d'opium de Bengale ou de piastres espagnoles.

Y a-t-il donc des obstacles insurmontables qui nous rendent la concurrence impossible? Est-il absolument reconnu que toute voie à une réforme commerciale nous soit à jamais fermée? Non, certes. Ce n'est pas au moment même où notre industrie étonne le monde par ses progrès, où la science lui prête avec tant d'avantages son puissant appui, que j'oserais soutenir une pareille assertion. Les vérités de haute économie politique commencent à se faire jour chez nous; il s'opère, en France, depuis quelques années, un grand mouvement commercial et industriel, que le gouvernement seconde de tous ses efforts; notre industrie cherche à sortir des limites que les circonstances de notre vie politique lui ont tracées depuis un demi-siècle. Il ne lui faut dorénavant que de l'expérience et une bonne direction; il faut surtout, pour que nous puissions arriver à des résultats, que l'esprit d'association se développe chez nous, que nos villes manufacturières et leurs intermédiaires naturels, les ports de mer, se donnent la main et réunissent tous leurs efforts et toute leur puissance pour soutenir la lutte. - La tâche n'est pas au-dessus de leurs forces.

Les marchés de Chine leur offrent des débouchés importans. Pourquoi notre commerce et notre industrie ne fournissent-ils pas leur part de ces 15 millions de francs d'étoffes de laine que les Anglais vendent tous les ans aux Chinois? Sommes-nous, sur cet article, inférieurs à nos voisins? Je ne le crois pas. Pourquoi nos étoffes de coton, notre horlogerie, n'iraient-elles pas rivaliser, en Chine, avec les articles similaires anglais?

Ce que je dis de la Chine, je le dirais de toute l'Indo-Chine, si le cadre que je me suis tracé me permettait de m'étendre sur ces importantes questions. Je me contenterai de dire que toute cette partie de l'Inde nous offre d'immenses débouchés où nous pouvons écouler l'excédant des produits de notre mouvement industriel, où notre navigation peut trouver les élémens d'un commerce considérable. Mais, pour parvenir à ce but si important, il faut que nous abandonnions jusqu'à un certain point ce système de restriction et d'exclusion auquel nous avaient condamnés certaines nécessités politiques. Les temps et les exigences ne sont plus les mêmes. Pourquoi resterions-nous dans une voie fausse dont l'expérience nous démontre tous les jours les inconvéniens?

Il y a une vérité qui, Dieu merci, est aujourd'hui bien connue de nos hommes d'état, c'est qu'il n'y a pas de commerce possible sans échanges. C'est le défaut de cet élément indispensable qui est la cause principale de notre infériorité commerciale dans les contrées éloignées. Comment nos navires peuvent-ils aller porter les produits de notre industrie dans l'Indo-Chine, s'il leur est de toute impossibilité d'y trouver des frets de retour ? Un voyage commercial se compose de l'aller et du retour; chacune de ces deux périodes doit donner ses bénéfices. Or, si le retour, au lieu d'être profitable à une opération, augmente ses charges de 40 à 50 pour cent, comment pourra-t-elle soutenir la concurrence avec une opération anglaise, par exemple, qui, après avoir réalisé ses profits sur les marchandises apportées d'Europe, trouve un fret avantageux et des bénéfices certains dans le chargement rapporté en Angleterre? La lutte, devient dès-lors impossible pour nos navires.

Nous devons donc recourir à toutes les voies pour donner à notre navigation les moyens de former des chargemens de retour à l'étranger; car ce n'est qu'ainsi que nos relations peuvent s'accroître. Il faudrait, pour que notre commerce se développât avec le système actuel, que nous fussions la seule nation commerciale du monde, et que nous ne trouvassions pas, comme cela nous arrive sur tous les marchés une rivalité forte et intelligente.

Pourquoi avons-nous qu'un ou deux navires qui visitent annuellement la Chine? C'est que nous ne pouvons prendre en Chine qu'un ou deux chargemens de thé. Il en est de même partout. Nous aurions, tous les ans, cent bâtimens dans l'Indo-Chine, si nos dispositions douanières nous permettaient de former le chargement de retour avec les denrées que produit cette contrée.

C'est là une question d'une importance incalculable, car elle n'intéresse pas seulement notre navigation, elle intéresse également notre industrie; on ne peut pas séparer l'une de l'autre. L'une ne peut pas souffrir ou prospérer sans que l'autre n'éprouve au même degré les mêmes effets. La navigation n'est que le canal de l'industrie : ainsi, chaque navire auquel vous donnerez la facilité d'aller chercher des produits à l'étranger, sera un nouveau débouché que vous créerez à l'industrie de notre pays.

Malheureusement, nous avons beaucoup à faire pour arriver à ce but, que nous atteindrons cependant tôt ou tard. Nous avons bien des réformes à opérer, bien des intérêts individuels ou locaux à froisser, bien des préjugés à vaincre; mais, ce but est trop beau pour que nous nous laissions décourager. Tous les jours nous sentirons de plus en plus la nécessité de donner de l'extension à notre commerce, car chaque jour nous donnera une nouvelle preuve des immenses avantages dont il peut devenir la source.

Nous ne pouvons, toutefois, prétendre à arriver tout d'un coup et sans transition à ces améliorations; nous avons des ménagemens à prendre, nous avons à assurer peu à peu la sécurité des intérêts dont j'ai parlé tout à l'heure; mais aussi nous devons suivre, sans déviation, la route que nous trace l'intérêt général. Notre industrie étouffe, pour ainsi dire, dans les étroites limites de notre consommation intérieure; nous devons ouvrir à ses produits le monde commercial, qui leur est aujourd'hui en partie fermé.

Nous sommes entrés, depuis 1815, dans une ère nouvelle; le champ de bataille des nations n'a fait que changer; aujourd'hui, elles rivalisent d'industrie; chacune d'elles prépare ses moyens de puissance pour l'avenir, et prend ses positions à l'avance. Nous ne resterons pas en arrière des autres, nous ne retomberons pas dans cette apathie commerciale, suite inévitable de nos longues guerres ; nous saurons profiter et de notre expérience et de celle de nos rivaux.

Notre infériorité actuelle s'explique facilement: elle est la conséquence d'une crise telle qu'en éprouvent, à de longs intervalles, tous les états. Les élémens de création et d'industrie n'en existent pas moins chez nous; nous n'avons besoin que de les ranimer et de leur donner une nouvelle vie. Un demi-siècle de guerres continuelles, pendant lesquelles nos ports ont été bloqués et notre industrie resserrée dans le cercle de nos besoins intérieurs, a dû nécessairement paralyser toutes nos relations et créer pour nous d'innombrables difficultés. Lorsque la paix est venue ouvrir nos ports, lorsque notre commerce a pu entrer en lice, nous avons trouvé, sur tous les marchés du monde, une concurrence redoutable. Nos rivaux s'étaient, pendant notre longue inaction, emparés de tous les débouchés, il les avaient pour ainsi dire conquis; nous avions à lutter contre leur vieille expérience, contre les grands capitaux qu'un commerce non interrompu avait mis entre leurs mains, contre l'activité stimulée de leurs manufactures, contre les habitudes des populations, et enfin contre les tarifs qu'une influence rivale et victorieuse avait imposés à presque tout le monde commerçant. Il n'est donc pas étonnant que nous ayons presque toujours succombé que nous n'ayons fait que glaner là où les autres ont recueilli une si riche moisson, que nous n'ayons pris que ce qu'on a bien voulu nous laisser. Parcourez le globe, et vous verrez qu'en tout pays tous les objets de consommation générale, ceux qui sont d'une nécessité première et incessante, sont presque exclusivement fournis par les Anglais; que notre commerce à nous est réduit à n'apporter aux populations des pays éloignés que les objets de luxe qui donnent quelquefois de grands bénéfices, mais dont la vente est toujours subordonnée à des chances de prospérité locale. Ainsi, une cargaison française se vendra avantageusement, s'il y a excédant de numéraire dans le pays sur lequel elle est dirigée; l'opération sera malheureuse, si une guerre civile ou une mauvaise récolte ne permettent pas au pays d'acheter du superflu. Une cargaison d'articles anglais est, au contraire, toujours assurée d'une vente plus ou moins avantageuse, car elle se compose d'objets dont les populations éloignées ne peuvent se passer : il faut, avant tout, qu'elles s'habillent et qu'elles satisfassent aux besoins de leur agriculture et de leur industrie.

De cette infériorité relative de notre commerce naissent tous les reproches qu'on ne cesse de lui faire, peut-être injustement. Qu'on lui donne les moyens d'action que possède le commerce anglais, et on ne pourra plus bientôt l'accuser ni de petitesse de vues ni de mesquinerie d'exécution. Ouvrez-lui des voies larges, donnez-lui, au même point que chez nos voisins, les deux élémens indispensables du commerce d'importation, les articles d'encombrement pour l'aller et des chargemens pour le retour, et vous verrez que ses allures deviendront immédiatement plus franches et surtout plus faciles. Jusque-là, ne nous étonnons pas s'il cherche quelquefois à suppléer, par des moyens souvent injustifiables, à sa faiblesse, et à éluder une lutte qu'il lui est de toute impossibilité de soutenir.

Je le répète, nous sommes en grande voie de progrès; ne nous décourageons donc pas. C'est au commerce de seconder les efforts du gouvernement, de lui rendre plus faciles les sacrifices qu'il doit faire pour arriver à la réforme des abus; qu'il prenne bien garde de manquer le but, en voulant y arriver trop vite. Ce n'est pas dans une société aussi vieille que la nôtre que les améliorations comme celles que réclame notre situation commerciale peuvent s'obtenir brusquement. Non, il faut, pour cela, autant de persévérance, de modération et de sagesse, que d'habileté et de courage.

Je reviens au commerce étranger en Chine. Le commerce anglais éprouve aujourd'hui dans ce pays une crise dont on peut difficilement calculer toutes les conséquences, lesquelles seront nécessairement très graves. Les dernières mesures prises par le gouvernement chinois rendent impossible, pour quelque temps du moins, le commerce de l'opium. Or, ce commerce avait une valeur annuelle de cent vingt millions de francs; cette somme servait à payer, ou à peu près, les thés que les Anglais achetaient en Chine. C'était un commerce qui employait d'immenses capitaux et qui en mettait d'autres bien plus considérables encore en mouvement; c'était une source d'énormes bénéfices, sur lesquels comptait la compagnie des Indes, et qui vont lui manquer au moment peut-être où elle en a le plus besoin. Si la vente de l'opium intéressait au plus haut point la compagnie des Indes, qui en avait le monopole, elle n'était pas d'une importance moindre pour le commerce anglais en général, qui servait d'intermédiaire à la compagnie. L'opium était vendu en première main par la compagnie des Indes; le commerce libre devenait acquéreur et réalisait pour son compte de nouveaux bénéfices sur la vente eu Chine.

Tout ce mouvement commercial se trouve paralysé, non pas graduellement, comme cela arrive dans une crise produite par une baisse de prix, mais tout d'un coup, sans transition, au moment même où il venait d'acquérir son chiffre le plus élevé. Ce sera donc un coup terrible pour tout le commerce anglais dans l'Inde, car toutes les branches commerciales d'un pays sont, pour ainsi dire, solidaires l'une de l'autre; on ne peut en détruire une sans nuire essentiellement au reste. Le contre-coup de cette crise se fera sentir, mais moins fortement que dans l'Inde, jusqu'en Angleterre.

L'Angleterre a-t-elle des voies de représailles? - Aucune.

Une nation n'a que deux moyens de récrimination contre une autre nation, dans le cas où des droits trop élevés ou prohibitifs sont établis par celle-ci au détriment du commerce de la première. Ces moyens sont la guerre ou des mesures analogues contre les produits du pays dont on a à se plaindre.

Commençons par le dernier de ces moyens : l'Angleterre peut-elle réagir contre la Chine, en élevant les droits d'entrée sur les marchandises chinoises qui s'en importent? Non, car cette importation est réclamée bien plus impérieusement par la consommation anglaise que par les intérêts du commerce chinois. Le thé est devenu pour l'Angleterre un article de première nécessité; il alimente un commerce considérable, et fournit des sommes immenses au trésor par les droits qu'il paie; le thé influera donc long-temps encore comme une puissante cause de modération sur les mesures que le gouvernement anglais serait tenté de prendre contre la Chine. La suppression totale du commerce du thé n'exercerait d'ailleurs pas la moindre influence sur la détermination du gouvernement chinois; il sait qu'à défaut de navires anglais, assez de navires des autres nations viendraient acheter les thés chinois. Si on consulte enfin les antécédens de la politique du céleste empire, on sera facilement convaincu que, dût-il faire le sacrifice complet de tous les avantages produits par le commerce étranger, le gouvernement chinois n'hésiterait pas un seul instant à lui fermer ses ports, s'il croyait que ce commerce pût mettre en danger son indépendance, l'intégrité de son territoire, ou la conservation de sa religion et de ses coutumes.

Cette voie étant fermée à l'Angleterre, peut-elle avoir recours à la seule qui lui reste, la guerre?

Cette question est peut-être plus grave que la première, et je n'hésite pas à dire qu'une guerre avec la Chine est une chose tout-à-fait impossible. Je ne m'étendrai pas très longuement sur les causes qui rendent aujourd'hui une invasion du territoire chinois impraticable, même pour l'Angleterre, malgré sa grande puissance maritime. Les Anglais, mieux que toute autre nation, les connaissent. -D'abord, une semblable guerre aurait pour base un principe injuste. La Chine a toujours été considérée comme tout-à-fait en dehors du code des nations civilisées; elle n'a et ne veut avoir avec elles aucunes relations, excepté celles qu'il lui convient de permettre. Ainsi elle a autorisé le commerce étranger à venir à Canton, mais elle lui a imposé ses conditions : c'est à lui de voir si elles lui conviennent. Si les nations que la Chine a admises à commercer avec elle veulent lui imposer leurs lois et leurs usages, elle a, je crois, le droit de s'y opposer, et à plus forte raison si ces nations prétendent assigner comme base principale à leur commerce une drogue qui est réellement funeste à la population chinoise, un poison qui l'abrutit et la démoralise. Ainsi, toute agression de la part d'une puissance étrangère quelconque contre la Chine, en raison des mesures que prend ce pays pour arrêter le commerce d'opium, serait, à mon avis, souverainement inique.

Ce serait d'ailleurs plus qu'une injustice, ce serait une grande faute. Rien de plus aisé, sans doute, que de faire une descente sur un point quelconque du territoire chinois, et de s'y établir momentanément; il suffirait pour cela de quelques milliers d'hommes et de quelques vaisseaux. Mais cet établissement une fois formé, il faudrait le soutenir; là commenceraient des difficultés sans nombre, dont l'issue inévitable serait la honte de n'avoir pu réussir. Il faudrait d'abord conquérir une assez grande étendue de terrain pour avoir les mouvemens libres et se procurer les vivres nécessaires. Mais le terrain suffirait-il? Ne faudrait-il pas des bras pour le cultiver? Il est bien certain d'avance que toute la population se retirerait et laisserait le pays entièrement désert. Il y a quelques années, le gouvernement chinois, pour se débarrasser de quelques pirates, fit brûler une étendue de cent lieues de côtes sur une profondeur de cinq lieues. Que ne ferait-il pas, s'il fallait résister à une agression étrangère? Il sacrifierait sans hésiter huit ou dix millions de la population de ses provinces littorales.

Supposons encore néanmoins que l'établissement sur le territoire chinois soit formé, et qu'on soit parvenu à s'y procurer facilement les vivres nécessaires. Le point qu'on occupera aura des frontières; ces frontières, il faudra les défendre contre des agressions incessantes; on se verra entraîné à les agrandir peu à peu, et déjà, après quelques années d'existence, sans offrir aucun avantage, l'établissement demanderait des armées et un budget. Puis, on aurait toujours devant soi un immense continent avec une population de deux à trois cents millions d'ames; une population chez laquelle la haine et le mépris de l'étranger sont non-seulement inspirés par l'éducation, mais encore imposés par la religion. Toute cette population se lèverait comme un seul homme. On n'aurait pas affaire, comme dans l'Inde, à des tribus isolées et souvent hostiles les unes aux autres, mais bien à une nation compacte et unie. Quelque dépourvus d'énergie que l'on veuille bien représenter les Chinois, l'envahissement de leur territoire soulèverait nécessairement l'orgueil national de tout le pays. On sait la force que donnent à une nation les mots de patrie et de religion; le nombre, aidé par mille circonstances de localités, pourrait bien triompher à la longue de l'habileté et du courage.

La tache serait donc difficile et le succès au moins douteux; mais, le succès fût-il certain, les avantages que l'on retirerait de la conquête de la Chine (chose tellement énorme, que je ne puis un seul instant la regarder comme possible) seraient-ils une compensation de ce qu'elle coûterait? L'Angleterre elle-même aurait-elle intérêt à cette entreprise? Faudrait-il tenter, en vue d'une éventualité effrayante, même en cas de succès, une épreuve dont le premier résultat serait de ruiner la compagnie des Indes; de porter un coup funeste à l'industrie anglaise, qui verrait refluer sur elle la masse des produits qu'elle exporte en Chine; de priver le trésor d'une rentrée annuelle de cent vingt millions, et de quintupler en Angleterre le prix du thé, c'est-à-dire le prix d'une denrée qui non-seulement y est devenue un article de consommation générale, mais même une véritable nécessité? Enfin, cette immense puissance anglaise, à force de s'étendre, ne s'affaiblirait-elle pas, et, en devenant vulnérable par tant d'endroits, ne serait-elle pas exposée encore à plus de chances de dissolution?

Quant à nous, nous nous trouvons presque entièrement désintéressés dans la question. L'interruption du commerce étranger en Chine ne nous ferait aujourd'hui aucun tort; nous y trouverions même un avantage, car cette interruption éloignerait le moment où la Chine, entrant dans des voies de civilisation européenne, viendra, sur les marchés du globe, faire à notre industrie, avec laquelle elle a tant de points de contact, une concurrence redoutable, et apporter dans la lutte, avec ses matières premières et sa main-d'œuvre à si bas prix, la connaissance de nos goûts et l'expérience de nos usages. Fort heureusement, ce moment semble plus éloigné que jamais, et nous pouvons nous fier aux Chinois eux-mêmes pour nous garantir, pendant bien des siècles encore, des effets de leur rivalité industrielle et commerciale.

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(1) How-qua est mort dernièrement; on attribue sa mort aux vexations dont il a été l'objet lors de la mise à exécution des édits de l'empereur contre le commerce de l’opium. Il fut conduit enchaîné devant les factoreries, et on menaça les étrangers de lui trancher la tête sous leurs yeux, si l'opium n'était pas livré.


ADOLPHE BARROT.


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