À Alfred Dehodencq

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À Alfred Dehodencq
OdelettesAlphonse Lemerre (p. 184-186).

 
      Tenir la lumière asservie
      Lorsqu’elle voudrait s’envoler,
           Et voler
      A Dieu le secret de la vie ;

      Pour les mélanger sur des toiles
      Dérober même aux cieux vengeurs
           Leurs rougeurs
      Et le blanc frisson des étoiles ;

      Comme on cueille une fleur éclose,
      Ravir à l’Orient en feu
           Son air bleu
      Et son ciel flamboyant et rose ;

      Pétrir de belles créatures,
      Et sur d’éblouissants amas
           De damas
      Éparpiller des chevelures ;


      Inonder de sang le Calvaire
      Ou jeter un éclat divin
           Sur le vin
      Qu’un buveur a mis dans son verre ;

      Se réjouir des pierreries,
      Et jeter le baiser vermeil
           Du soleil
      Jusque sur les rouges tueries ;

      Créer des êtres, et leur dire :
      Misérables, c’est votre tour !
           Que l’Amour
      De sa folle main vous déchire ;

      Enfin pour ce monde risible
      Forçant la couleur à chanter,
           L’enchanter
      Par une musique visible,

      Voilà vraiment ce que vous faites,
      Peintres ! qui pour nous préparez
           Et parez
      Sans repos d’éternelles fêtes !

      Ouvriers, inventeurs, génies !
      Par un miracle surhumain,
           Votre main
      Réalise ces harmonies


      Où la couleur qui se déploie
      En accords de la nuit vainqueurs,
           Dans nos cœurs
      Fait jaillir des sources de joie.

      Et nos fronts sont baignés d’aurore.
      Mais vous, par un retour fatal,
           L’Idéal
      Vous martyrise et vous dévore.

      Et vos enchantements sublimes,
      Vous les payez de votre chair ;
           Il est cher,
      Le feu qu’on vole sur les cimes !

      Si tu montas avec délice
      L’escalier bleu des paradis
           Interdits,
      Un inexprimable supplice

      Te punit, ô rêveur étrange
      Qui sus donner l’illusion
           Du rayon
      De lumière où s’envole un Ange ;

      Et lorsque tout le ciel flamboie
      Dans ta prunelle ivre d’amour,
           Un vautour
      Vient manger ton cœur et ton foie.



24 novembre 1872.