À Charles Asselineau

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À Charles Asselineau
OdelettesAlphonse Lemerre (p. 116-118).

 
      Vainement tu lui fais affront,
           Votre brouille m’amuse,
      Car je reconnais sur ton front
           Le baiser de la Muse.

      Tout est fini, si tu le veux ;
           Mais que le vent les bouge,
      Vite on le voit sous tes cheveux,
           La place est encor rouge.

      Tu fuis le bois des lauriers verts
           Et la troupe des cygnes,
      Et, pour mieux laisser l’art des vers
           A des chanteurs plus dignes,

      Tu ne t’égares plus jamais
           Sous la lune blafarde.
      La modestie est bonne, mais
           Cette fois prends-y garde !


      Par ces scrupules obligeants,
           Trop souvent on condamne
      La fée amoureuse à des gens
           Coiffés de têtes d’âne.

      Firdusi ne vit plus à Thus !
           Toutes les nuits un ange
      Vient baiser les fleurs de lotus
           Aux bords sacrés du Gange ;

      L’hyacinthe frissonne encor
           Dans les clairières lisses ;
      Toujours, faisant du soleil d’or
           Les plus chères délices,

      La rose à sa douce senteur
           Enivre Polymnie,
      Mais je connais plus d’un auteur
           Qui n’a pas de génie !

      Viens ! ne laisse pas galamment
           Notre gentille escrime
      Aux sots, privés également
           De raison et de rime.

      Au moins, reprends notre lien
           Pour une année entière !
      Et d’ailleurs, ami, tu peux bien
           Chez le vieux Furetière


      Errer comme en un Sahara ;
           Acheter et revendre
      Des bouquins ; Érato saura
           Toujours où te reprendre !

      Au mois où s’ouvrent les boutons,
           Tous ceux qui l’ont aimée
      Reviennent comme des moutons
           Sur sa trace charmée.

      Or, justement, pris à l’attrait
           De mes rimes prolixes,
      J’entends errer dans la forêt
           Les elfes et les nixes ;

      Et, dans le parc où nous songeons,
           La sève, dont la force
      Croît, gonfle déjà les bourgeons
           Prêts à rompre l’écorce.



Mai 1855.