À bord de la Touraine

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Paul Ollendorff (p. 207-215).

À BORD DE LA « TOURAÏNÉ »

(BLOCK-NOTES)

Samedi, 9 juin. — Le pilote qui a sorti la Touraine du port du Havre s’appelle Ravaut. C’est un grand et fort gaillard comme ses tumultueux homonymes de Paris. Un moment, j’ai eu peur qu’à leur image, il ne cherchât à nous faire une bonne blague, en nous collant, par exemple, sur le banc d’Amphard.

(Les frères Ravaut — je donne ce détail pour les gens de Winnipeg — sont des drilles dont le sport favori est d’ahurir la clientèle paisible des établissements publics ou autres.)

Par bonheur, il n’en fut rien.

Nous sommes sortis triomphalement des jetées du Havre, très garnies de gens agitant les mouchoirs d’adieu. À toute vitesse, nous avons gagné le large. Derrière nous, les côtes se sont enfoncées dans l’horizon.

Cette nuit, nous allons apercevoir les feux du Cap Lizard et d’Aurigny. Et puis, bonsoir la terre ! On n’en verra plus que dans huit jours, là-bas, en Amérique.

…… Nous dînons à la table du docteur, lequel me paraît être un joyeux thérapeute prenant la vie par le bon bout. Excellent idée de nous avoir placés, mes amis et moi, à la table de ce gai praticien flottant.

Longitude : 12° 58’
Latitude : 49° 39’.

Dimanche, 10 juin. — Mon home, sweet home, consiste en la cabine 72, sise à l’avant et à tribord. Je l’occupe sans compagnon — chouette ! — et sans compagne — hélas ! — avec un bon petit hublot pour moi tout seul.

À propos de hublot, il y a, à la table voisine de la nôtre, un amour de toute petite fille qui n’arrive pas à se faire une raison de ce qu’une table à manger aussi fastueuse prenne jour par de si exiguës ouvertures. Au déjeuner, elle s’est écriée d’un gros air chagrin tout à fait comique :

Dis donc, maman, comme i sont péti, les fenêtes, ici !

Cette petite fille s’appelle, d’ailleurs, Marguerite.

…… On a eu du gros temps, aujourd’hui. Beaucoup de dames ne sont point sorties de leurs cabines. D’autres, sur le pont, jonchent leur fauteuil long, telles des loques.

On n’a pas eu beaucoup le temps de faire connaissance. Ça ne va pas tarder, je pense, et tant mieux, car quelques très jolies jeunes filles américaines n’apparaissent point comme d’une grande faroucherie.

Marche du navire, 419 milles.

Longitude : 24° 14’.
Latitude : 48° 46’

Lundi, 11 juin. — J’ai gagné la poule sur la marche du navire. Voici comment on procède : On est dix gentlemen qui mettent chacun un louis et qui s’affublent, chacun, par voie de tirage au sort, d’un numéro différent, de 0 à 9. Celui qui a le numéro qui correspond au chiffre des unités du nombre de milles parcourus dans les vingt-quatre heures a gagné la poule. Un exemple pour les esprits obtus : J’avais le numéro 3, et le navire a fait 443 milles. C’est donc moi qui ai gagné les dix louis. Inutile d’ajouter que cette somme s’est rapidement volatilisée dans la fumée d’un succulent petit extra-dry qu’ils ont à bord.

…… On a encore pas mal roulé et tangué aujourd’hui. La majorité des dames demeure à l’état loquoïdal.

…… Un vieux monsieur très bien me demande ce que je vais faire en Amérique. Comme, en somme, je n’ai pas l’ombre d’une parole raisonnable à dire, je lui réponds, d’un air détaché, que je vais me livrer à la culture en grand du topinambour dans le Haut-Labrador. Le vieux monsieur me répond qu’avec du travail et de la conduite, on arrive à tout, dans n’importe quelle partie.

Longitude : 35° 16’.
Latitude : 47° 29’.

Mardi, 12 juin. — Du beau temps, ce matin. Plus de roulis ni de tangage, mais de la gîte à tribord, énormément, au moins vingt degrés (j’entends par ces mots que le plan du pont faisait avec l’horizon un angle d’au moins vingt degrés). Très commode, la gîte à tribord. Précisément, il y avait des asperges à l’huile et au vinaigre. L’inclinaison des tables nous évita la peine de caler notre assiette pour que notre sauce se réfugiât dans un coin (si tant est qu’il soit un coin aux circulaires assiettes).

Quand je serai décidé à faire construire mon petit cottage, je prierai Henri Guillaume, mon architecte ordinaire, de donner à ma salle à manger vingt degrés de gîte à tribord, rapport aux sauces.

Marche du navire : 455 milles.

C’est l’ami Berthier qui a gagné la poule.

Longitude : 45° 44’.
Latitude : 44° 41’.

Mercredi, 13 juin. — Ce Berthier, dont je parlais hier, est le plus distrait garçon du globe. Depuis notre départ du Havre, nous ne cessons de lui faire le même genre de plaisanteries, dans lesquelles il coupe sempiternellement :

— Berthier, on te demande au téléphone !

Ou bien :

— Berthier, le chasseur de Perroncel a remis une lettre pour toi à la caisse !

Sursautant de son rêve, l’infortuné Berthier cherche à s’orienter dans la direction du téléphone ou de la « caisse ».

…… Le vieux monsieur très bien à qui j’ai conté mon histoire de culture de topinambours dans le Haut-Labrador, commence à devenir très rasant. Il s’intéresse prodigieusement trop à mes faux projets et ne rate pas une occasion de me procurer des tuyaux sur ma future industrie. J’étais, ce soir, sur le pont, en grande conversation avec la toute charmante Miss Maud Victoria P…, quand il est venu me quérir en grande hâte pour me présenter à un passager, dont la seconde femme a un gendre qui va se remarier avec une jeune veuve du Labrador, et très susceptible, par conséquent (le passager), de me donner des renseignements de la plus haute importance sur l’agriculture en ces parages.

C’est bien fait pour moi. Ça m’apprendra à faire des blagues !

Marche du navire : 472 milles. C’est M. Deering qui a gagné la poule.

Longitude : 56° 10’.
Latitude : 42° 23’.

Jeudi, 14 juin. — C’est généralement le jeudi que je choisis pour, selon le cas, l’éloge ou le blâme à distribuer aux officiers des bâtiments sur lesquels je vogue.

Aujourd’hui, de l’éloge seulement :

À notre commandant, l’excellent capitaine Santelli, un marin consommé, doublé d’un homme du monde, très épris de toutes les choses d’art et d’esprit.

Au capitaine en second Masclet, un rude loup de mer, fertile en anecdotes dont quelques-unes n’hésiteraient pas à se faire adopter par le Captain Cap lui-même.

Au commissaire, M. Treyvoux, l’urbanité et la courtoisie personnifiées.

Au docteur Marion (deux fois nommé), à la table duquel les natures les plus moroses ne sauraient s’embêter une seule seconde.

Un conseil : si vous allez en Amérique par la Touraine, sans femmes, tâchez d’être à la table du docteur Marion : je dis sans femmes, parce qu’avec ce bougre-là…

Marche du navire : 487 milles. C’est Paul Fabre, le fils du très sympathique commissaire général du Canada à Paris, qui a gagné la poule.

Longitude : 66° 50’.
Latitude : 40° 57’.

Vendredi, 15 juin. — Je suis détenteur d’une montre en acier oxydé qui, depuis le jour de son acquisition par moi, a mis une touchante obstination (complexion naturelle, atavisme, tendance acquise ? sais-je ?) à retarder de cinquante minutes par jour.

Or, ce retard correspond précisément à notre changement journalier de longitude, en sorte que mon chronomètre (que j’ai fichtre bien payé vingt-cinq francs), parti du Havre avec l’heure du Havre va arriver à New-York avec l’heure de New-York.

Très fier de ce phénomène, j’en ai fait part au plus grand nombre, expliquant la chose à ma manière.

Des doutes se sont élevés dans l’entourage, relativement à la véracité de ce fait. On m’accusait de régler ma montre moi-même. J’ai dû, pour démontrer ma parfaite bonne foi, remettre l’objet ès-mains de M. Mac Lane, qui n’est pas un blagueur, lui, ayant représenté les États Unis en France. La montre fut séquestrée durant vingt-quatre heures et sortit triomphale de l’épreuve.

Miss Olga Smith (la plus belle passagère, de même que M. Dyer est le plus joli homme du bord) m’a demandé :

— Alors, quand vous reviendrez en Europe, cette montre retardera de cinquante minutes par jour ?

— Comme de juste, ai-je répondu froidement.

Et tout le monde m’a demandé l’adresse du fabricant.

…… On ne voit pas encore les côtes, mais nous avons néanmoins pris contact avec la libre Amérique.

Vers six heures, ce soir, une jolie petite goélette nous a accostés, déposant à notre bord un bon vieux pilote, porteur d’une de ces bonnes vieilles physionomies, comme on n’en rencontre que sur les timbres-poste des United-States.

J’ai demandé au capitaine Masclet :

— Est-ce que vous ne pourriez pas vous passer de pilote ?

Masclet a éclaté de rire, à cette idée qu’un pilote pouvait servir à quelque chose, et il m’a raconté qu’à l’un de leurs derniers voyages, le pilote s’était tellement saoûlé avec les passagers, qu’il se croyait dans le golfe de Guinée.

Marche du navire : 502 milles. C’est M. Ernest Debiève, l’artilleur bien connu, qui a gagné la poule.

En rade de New-York

Samedi, 16 juin. — La brume de ce matin s’est dissipée. Nous apercevons les côtes. De grands voiliers nous croisent à chaque instant. Dans deux heures, nous serons amarrés au wharf.

On aperçoit, sur le pont de la Touraine, quantité de gens qu’on n’avait pas aperçus pendant la traversée.

D’étranges pirogues nous ont-elles apporté, cette nuit, ces mystérieux voyageurs, ou bien, plus simple explication, ces pauvres gens seraient-ils restés dans leur cabine pendant ces sept jours ?

…… Un vieux Canadien, fort brave homme d’ailleurs, se vantait l’autre jour de n’avoir jamais de sa vie prononcé un seul mot d’anglais. Il a une façon de nationaliser les inévitables expressions albionesque qui m’amuse beaucoup.

Il vient de me donner ce conseil :

— Puisque vous ne faites que passer à New-York, ne donnez pas vos bagages à visiter à la douane. Faites-les envoyer en bonde.

En bonde, traduction libre du in bond anglais (en transit).

…… Nous débarquons.

Ce soir, nous roulons dans les pires débauches à New-York, et, demain matin, en route pour Montréal.