À l’œil/Comme Bidel

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À l’œilFlammarion (p. 161-166).


COMME BIDEL


Pour les personnes qui auraient oublié l’état météorologique du mardi de Pâques 1889, je rappellerai sommairement le temps superbe qu’il faisait, le soleil radieux, la nature toute riante.

Après un déjeuner que nous aurions pu faire sur l’herbe, tant douce était la température, nous conçûmes, mes deux amis et moi, le projet d’aller à la Foire au pain d’épice, afin de nous distraire un peu de l’amertume des temps.

Comme il n’y avait pas dans l’air la plus petite menace de pluie ce jour-là, les Compagnies de voitures avaient soigneusement conservé dans leurs remises les sapins découverts, et nous dûmes nous insérer dans une manière de berline un peu fatiguée, conduite par un cocher qui ressemblait au chanteur Sulbac et traînée par un sénile et carcasseux coursier qui aurait pu rendre infiniment plus de services à l’étude de l’ostéologie qu’à la cause des transports rapides.

Enfin, nous arrivâmes. Sulbac nous fit observer qu’il faisait rudement chaud. Nous comprîmes l’apologue et il y eut bientôt une bouteille vide de plus sur la terre. La fête battait son plein : les montagnes russes étaient couvertes d’excursionnistes, les chevaux de bois tournaient, tournaient, bons chevaux de bois, sans espoir de foin, nourris par le seul mugissement des orgues mécaniques ; des femmes, pas toujours jeunes et souvent laides, tournoyaient sur les tréteaux des baraques foraines, au son des orchestres les plus internationaux ; parfois de grosses cloches s’en mêlaient…

Je l’ai souvent dit, et je le répèle, j’adore la grande harmonie qui se dégage de tous les tumultes de la Foire au pain d’épice, et, pour elle, je sacrifierais gaîment l’œuvre entière du divin Beethoven.

Tiens ! voilà Bidel. Bonjour, Bidel, comment ça va ? Bidel va très bien. Allons, tant mieux. Bidel nous apprend une grande nouvelle : il rentre dans les cages et reprend ses exercices, ce qui ne lui était pas arrivé depuis sa petite mésaventure d’il y a cinq ans.

— Le spectacle va bientôt commencer ?

— Dans cinq minutes.

— Bon, nous restons.

C’est plein, chez Bidel. Quelques horizontales de haute marque sont là, qui ne seraient pas fâchées peut-être de voir un fauve manger un morceau d’homme. Bonnes petites natures !

Alexiano ouvre le spectacle. Très drôle, Alexiano, et très crâne, mais sa manie de se faire lécher par une hyène borgne qui s’appelle Sarah me dégoûte. Pour moi, où il y a de la hyène, il n’y a pas de plaisir.

Maintenant, c’est Bidel, toujours jeune, toujours superbe.

La jeune personne qu’il nous présente, c’est une nommée Milady, lionne fraîchement débarquée d’Afrique et ignorante, jusqu’à présent, de toute contrainte.

Milady n’a pas l’air commode. Elle regarde son ami Bidel avec un air où le physionomiste le plus exercé découvrirait difficilement la plus petite trace de bienveillance.

Je ne suis pas plus capon qu’un autre, mais, à ce moment, les barreaux me paraissent une belle invention.

Milady a quelques velléités de s’élancer sur Bidel, mais celui-ci, bien campé sur ses jambes et brandissant l’épieu au-dessus de sa tête, fascine de son terrible regard la pauvre petite reine du désert, qui n’en mène plus large.

On applaudit longuement Bidel, et nous sortons.

Léon, un de mes deux amis, est tout songeur.

— Si l’on pouvait agir, murmure-t-il, avec les femmes comme Bidel avec les lionnes !

— Tu sais bien, mon pauvre ami, que les lionnes les plus sauvages sont des brebis auprès des femmes.

— Oui, je sais bien.

Ce pauvre Léon a une petite femme que, grand admirateur de Richepin, il a baptisée Miarka, parce que son père (à Miarka) est un homme d’une nature hargneuse et velue et qu’elle-même possède un torse d’écuyère et le mépris des lois.

Miarka n’est pas très commode, et, à certains moments, son attitude semble impérieusement réclamer la cravache de Bidel, mais Léon est si bon[1] !

On n’a pas idée de ce que le temps passe vite, place de la Nation, dans la semaine de Pâques. Déjà cinq heures.

Léon pâlit. Cinq heures !

— Moi qui ai donné rendez-vous à Miarka, à cinq heures !

— Eh bien ! te voilà joli !

Pour adoucir la grande fureur probable de Miarka, Léon achète le plus grand mirliton qu’il peut trouver et un petit cochon sur lequel il fait écrire, en lettres de sucre rose, le nom de sa maîtresse.

Il n’était pas loin de six heures quand nous arrivâmes.

Miarka, nerveusement, feuilletait les journaux illustrés.

Quand Léon entra, elle se leva toute droite :

— C’est à cette heure-là que tu arrives, toi ?

— Ma chérie, je vais te dire…

Et Léon, pour désarmer Miarka, lui offrit le cochon de pain d’épice ; mais elle prit mal la plaisanterie.

— En fait de cochon, j’ai assez de toi !

Et, saisissant le petit pachyderme forain, elle le projeta violemment à la face de Léon.

En ce moment, l’œil noir, la narine frémissante, la bouche mauvaise, elle ressemblait tout à fait à Milady. Léon eut la même idée que moi, et il voulut essayer, tout de suite, le procédé de Bidel.

Bien campé sur ses jambes, il brandit en l’air son grand mirliton en guise d’épieu, et il planta dans le visage de Miarka un regard qu’il essaya de rendre terriblement fascinateur.

Alors, il se passa une chose étrange :

Les yeux de Miarka s’adoucirent, ses narines ne frémirent plus, l’arc hostile de sa bouche s’arrangea en une moue tendre et ce fut d’une voix angélique qu’elle dit :

— Oh ! tu es vraiment très chic comme ça, hein ! Viens que je t’embrasse !

Léon embrassa Miarka, et ils eurent beaucoup d’enfants.



  1. Il faut plaindre et non railler les pauvres garçons qui ont de telles amantes. Moi, j’ai une petite bonne amie douce comme la peluche et faisant toutes choses à ma volonté. Si ces lignes lui tombent sous les yeux, qu’elle reçoive ici l’hommage de mes plus ardentes tendresses. D’ailleurs, je compte lui écrire ce soir ou demain.