À l’œil/Scientia liberatrix, ou la Belle-mère explosible

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SCIENTIA LIBERATRIX
OU LA BELLE-MÈRE EXPLOSIBLE


Ne privons point nos lecteurs en particulier et l’humanité en général de la curieuse communication suivante que m’adresse un des plus éminents chimistes français :


« Cher ami,

« Il n’est certes pas dénué d’intérêt le récit que vous fîtes récemment de cette pauvre belle-mère mourant de frayeur au terrifiant spectacle d’un lion empaillé duquel, soudain, les yeux lancent des éclairs et la gueule de fauves rugissements.

« Moi qui vous parle, ou plutôt qui vous écris, j’ai obtenu voilà plus de vingt ans (il y a prescription) le trépas de mon infortunée belle-mère, grâce à un procédé qui, pour être rigidement scientifique, n’en est pas moins des plus recommandables.

« Si vous voulez m’accorder l’hospitalité de vos généreuses et vulgarisatrices colonnes, beaucoup, sans doute, de ces messieurs les lecteurs puiseront en mon aventure la profitable indication.

« Marié depuis peu de mois, je professais déjà à l’égard de ma belle-mère une de ces aversions qui déchaînent au cœur du plus doux agneau — c’était mon cas — le torrentiel Vésuve des âpres cannibalismes.

« La tuer ? Oh ! depuis longtemps, je m’y sentais résolu, mais la tuer, comment ?

« Sans positivement mépriser notre gendarmerie nationale, je recule toujours, au dernier moment, l’occasion de me trouver en conflit avec les braves militaires qui sont l’ornement de cette institution.

« Or le meurtre, tant soit peu connu de n’importe qui, fût-ce d’une belle-mère, suffit à déterminer la visite chez vous d’un maréchal des logis ou parfois même d’un modeste brigadier de gendarmerie.

« Il me fallait donc imaginer un mode de trépas écartant tout soupçon indiscret et défiant l’investigation de nos plus fins limiers, dirait M. Pierre Delcourt.

« Chimiste, ce fut à la chimie que je fis un suprême appel.

« … Pendant l’été, ma belle-mère avait coutume de se costumer uniquement, et des pieds à la tête, en tissus de coton.

« C’était sa marotte, le coton !

« — Le coton, se plaisait-elle à répéter, il n’y a rien de plus sain.

« … Comment cette idée vint-elle à germer dans mon cerveau, je ne me souviens plus, mais un beau jour…

« Je m’interromps pour rire, pour rire encore.

« Un beau jour, avec les ruses d’un apache qui serait cambrioleur, je m’emparai de plusieurs pièces composant son habillement, bas, pantalon, chemise, jupe, blouse, etc.

« Ce lot de vêtements, je l’emportai dans mon laboratoire et lui fis subir l’opération très simple et bien connue qui transforme le paisible coton en redoutable fulmi-coton.

« Je m’arrangeai ensuite, et diaboliquement, pour qu’elle endossât bientôt cette explosive et sémillante toilette.

« Un soleil terrible sévissait ce jour-là.

« Assise sur un banc de pierre, ma belle-mère savourait je ne sais quelle inepte littérature.

« Moi, posté non loin de là, armé d’une forte lentille et décidé à tout, je projetai sur la pauvre femme un intense faisceau de rayons solaires.

« Ce ne fut pas très long : un grand cri, une flambée comme de féerie, puis plus rien !

« Le médecin légiste conclut que ma belle-mère était une alcoolique invétérée, et qu’il ne fallait voir dans cet accident qu’un cas assez curieux de combustion spontanée.

« Je ne jugeai point nécessaire de contredire notre savant.

« Veuillez agréer…

« X…
« Membre de l’Académie des Sciences. »


S’il n’y avait pas aujourd’hui prescription, tout de même, quel scandale !…