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À l’œil/Vitrail

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À l’œilFlammarion (p. 17-22).
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VITRAIL


Tous les étés, jusqu’à ma douzième année à peu près, j’allais passer quelques semaines chez une tante que j’avais dans un petit pays qu’on appelle Houlbec.

Houlbec, malgré la prétention de ses habitants, n’est qu’un gros bourg sans intérêt, à part une vieille église en bois qui date des Northmans. Moi, trop jeune à ce moment pour admirer les beautés de l’archéologie, j’étais insensible à cette architecture scandinave, mais une chose me charmait dans cette église, me charmait à ce point que je ne me rappelle pas avoir jamais éprouvé un sentiment aussi intense de charme et de séduction.

C’était un très vieux, très vieux vitrail représentant le martyre de sainte Christine, patronne de la paroisse d’Houlbec.

Sainte Christine est là, sur un bûcher ardent qui semble une coulée de rubis en fusion, pendant qu’un cruel païen, vêtu d’un vert exorbitant, attise le feu avec un acharnement coupable. Sur le saphir délicieusement pâle du firmament s’enlève le front radieux de la martyre et de tout son beau visage émane une mansuétude tendre et résignée qui excitait en moi la plus intime émotion.

Tout de suite, je ne sais pourquoi, je m’étais pris pour sainte Christine d’une affection violente et presque maladive, au point d’attendre fiévreusement le dimanche et de rêver une vengeance éclatante contre l’affreux homme vert qui brûlait ma pauvre aimée.

Sous le vitrail, c’était l’orgue.

En face, de l’autre côté de l’autel, le banc de ma tante où j’assistais aux offices avec mes petites cousines.

Un vieil aveugle tenait l’orgue et en tirait des sons d’une harmonie mélancolique que ne chasseront jamais de mon souvenir les plus fameux orchestres.

Pauvre vieil organiste, j’adorais sa musique et, pour moi, ses grands morceaux n’étaient jamais trop longs.

Un dimanche, — oh ! je me le rappelle comme si j’y étais encore, — quand retentit la sonnette de l’enfant de chœur pour l’élévation, tous les fidèles s’agenouillèrent, la tête dans les mains.

Alors, dans la vieille église, monta une musique si douce, si plaintive, si intimement vibrante que je sentis se mouiller mes paupières.

Une idée bizarre germa soudain dans mon cerveau d’enfant. Il me sembla que sainte Christine ne devait pas être insensible à cette musique suave comme elle, et je levai les yeux vers le vitrail.

La vierge n’avait plus cette expression de suprême sérénité. Son regard s’était abaissé sur moi.

Elle me souriait d’un sourire aimant et chaste de grande sœur.

Et toujours s’épandait l’harmonie, planante, éperdue et comme exhalée par des êtres célestes.

Ma muette extase dura pendant toute l’élévation. Puis on se releva, la musique cessa et sainte Christine reprit son air ineffable de martyre résignée.

La semaine qui suivit cet événement me parut d’une longueur désespérante. Je comptais les jours et les heures qui me séparaient de mon rendez-vous, car j’étais persuadé que, de son côté, sainte Christine m’attendait, impatiente en son haut vitrail. Enfin le dimanche arriva et le moment de l’élévation. J’étais si pressé d’en venir au mystérieux instant, que je levai les yeux vers la vierge avant que la sonnette de l’enfant de chœur eût complètement fini de tinter.

Sainte Christine, impassible, me désola d’abord. Mais, dès que vibrèrent les premières mesures de l’orgue, lentement, elle abaissa ses longs cils blonds et je me sentis comme enveloppé de l’infinie caresse de son regard qui m’imprégnait tout entier.

Absolument détaché de la matière, il me semblait que sur les nuages bleutés de l’encens, j’allais voleter jusque vers la sainte, et que nous allions nous envoler tous deux au ciel, au son de la divine musique des anges.

Un grand bruit de chaises remuées m’arracha à mon extase, et lourdement je retombai à terre, tout froissé du rêve inachevé.

L’élévation était finie.

Que de fois plus tard, dans ma vie amère et désespérée, n’ai-je point évoqué le sourire apaiseur de ma chère martyre ! Aux moments les plus cruels, je me plaisais à croire que, si mes yeux pouvaient rencontrer son regard, tout serait fini de mes peines.

Et pourtant, paresse ou manque d’occasion, jamais je n’étais revenu la voir.

Cette année, les hasards de la villégiature m’ont amené à Houlbec.

C’est précisément le dimanche matin. Sous un futile prétexte, j’ai abandonné mes camarades de route, et, mi-ému, mi-souriant, je me suis installé sur une chaise en face de mon ancienne adoration.

Elle est toujours belle, sainte Christine, toujours sereine en son éternelle béatitude, avec je ne sais quoi de bien humain et de moderne. Elle a plutôt l’air d’une toute jeune femme très raisonnable que d’une vierge.

Essayant de plaisanter en moi-même, je me disais que si la bienheureuse consentait à descendre de son vitrail, je me chargerais volontiers de lui procurer un logis plus capitonné.

L’office se déroule lentement, sans prestige ni magnificence. Le vieil organiste aveugle, mort sans doute, a laissé sa place à un jeune homme dénué de virtuosité. Le maître d’école peut-être.

C’est l’élévation.

Le firmament du vitrail laisse transparaître de petits nuages blancs qui courent dans le vrai ciel.

Tout le monde s’est agenouillé.

Le grand soleil du dehors flamboie dans l’ardent bûcher.

Comme jadis, les yeux de sainte Christine ont quitté leur contemplation pour se fixer sur moi, mais cette fois avec une expression de morne angoisse et de stupeur affreuse. J’ai cru lire un douloureux reproche dans les traits convulsés de la martyre, et, précipitamment, avant que personne ne se soit relevé, je me suis enfui de l’église.