À ma sœur : « Qu’ai-je appris ! »

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Œuvres complètesA. BoullandTome 1 (p. 407-412).
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À MA SŒUR



Qu’ai-je appris ! le sais-tu ? sa vie est menacée,
On tremble pour ses jours.
J’ai couru… je suis faible… et ma langue glacée
Peut à peine… Ma sœur, je l’aime donc toujours !
Quel aveu, quel effroi, quelle triste lumière !
Eh quoi ! ce n’est pas moi qui mourrai la première,
Moi qu’il abandonna, moi qu’il a pu trahir,
Moi qui fus malheureuse au point de le haïr,
Qui l’essayai du moins ! C’est moi qui vis encore !

Et j’apprends qu’il se meurt, j’apprends que je l’adore ;
Le voile se déchire en ces moments affreux :
Comment ne plus l’aimer quand il n’est plus heureux !

Viens, ma sœur… de ses torts tu m’as crue incapable,
Et moi, je ne sais plus qui des deux fut coupable :
C’est moi, mon Dieu ! c’est moi, si vous devez punir ;
Oubliez le passé, je prends son avenir :
Dans la tombe qui s’ouvre, ah ! laissez-moi l’attendre !
Qu’il m’y retrouve un jour calmée et toujours tendre ;
Que ma main le rassure en le guidant vers vous ;
Que je lui dise : « Viens ! plus d’absence entre nous ;
Viens ! j’expiai pour toi ton infidèle flamme. »
Il me reconnaîtra. Saisi d’un doux remords,
Il ne verra plus que mon âme,
Il me trouvera belle alors.

Dieu ! couvrez-le des fleurs qu’en silence il cultive !

Le monde est beau pour lui, l’amour l’attend… qu’il vive !
Donnez-lui tous les biens qui me furent promis ;
Rendez sa jeune gloire à ses jeunes amis ;
Qu’ils marchent tous ensemble, et qu’il les guide encore
Vers ces lauriers lointains que le bel âge adore !
Cette foule riante, à l’aspect d’un cercueil
Allez-vous la changer en cortège de deuil ?
N’acheveront-ils pas leur veille harmonieuse ?
En exilerez-vous sa voix mélodieuse ?
Le départ d’un ami rompt souvent tous les jeux ;
Cest un anneau brisé qui déjoint d’autres nœuds ;
Ah ! laissez-les chanter ! et que sa rêverie
Porte un jour quelques fleurs à ma cendre flétrie ;
Que des parfums si doux consolent mes cyprès ;
Qu’il vive de ma vie, et je meurs sans regrets !
Ma vie, hélas ! c’est peu ; mais il souffre, et j’implore.
Jetez, jetez sur moi ce mal qui le dévore ;
Qu’il vive enfin… ( Cruel, juge si je t’aimais ! )

Qu’il vive pour une autre et m’oublie à jamais !

Dis, crois-tu que le ciel m’exauce et lui pardonne,
Ma sœur, ou que le ciel comme lui m’abandonne ?
Qu’il rejette ma vie en le privant du jour,
Et punisse la haine où se cachait l’amour ? …
Tu fais bien d’écouter sans répondre à mes plaintes ;
J’aime mieux ta pâleur et tes muettes craintes ;
Ta tristesse m’aide à souffrir :
Peux-tu me consoler, ma sœur, il va mourir !
Priez pour lui, moi je succombe.
La porte s’ouvre… elle retombe…
Ah ! … que ce bruit sourd m’a fait peur !
On dirait que la mort a passé sur mon cœur.

Voyez-vous ses amis ? leur silence est horrible !
Allons au-devant d’eux, parlez, demandez-leur…
Non, la force me manque et je crains le malheur ;

Hélas ! si vous saviez, que son poids est terrible !
Que nous répondraient-ils ? … mais ils sont déjà loin.
De m’arracher le cœur nul ne prendra le soin ;
J’ignorerai son sort, on m’y croit étrangère ;
Et près de sa demeure, et si triste, et si chère,
Personne, excepté vous, n’aurait guidé mes pas :
Quand j’expire à sa porte, on ne m’y connaît pas.

Pourquoi souffriraient-ils de ma lente agonie ?
Dans la foule perdus, oh ! ma chère Eugénie,
Nous croyons l’univers instruit de nos douleurs,
Et même aux cœurs heureux nous demandons des pleurs.

Laissez-moi seule, allez, retournez la première.
Voyez, le ciel se couvre, et le jour va finir ;
Voyez sous ces rideaux trembler une lumière ;
C’est là peut-être… et moi, que vais-je devenir ?
On ferme lentement ; il semble que l’on pleure :

Oh ! que je voudrais voir !
Écoutez cette cloche, écoutez… Non, c’est l’heure,
Enfin, c’est la prière, et c’est encor l’espoir !
Priez pour lui, priez ! laissez… quittez l’envie
De rappeler le temps où j’ai cru le haïr :
Ma sœur, obtiens des cieux qu’ils lui rendent la vie ;
Après, tu me diras qu’il faut encor le fuir.