Économie industrielle et morale. — Les Écoles d’apprentis

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Mémoire à M. le préfet de la Seine par l’inspecteur-général de l’instruction publique, directeur de l’enseignement primaire de la Seine, in-8°.


Tout a été dit sur les misères du premier apprentissage, la plaie a été sondée bien des fois, et pourtant on ne lui avait appliqué jusqu’ici que des palliatifs insuffisans. Aveu triste à faire, les classes qui y sont le plus intéressées sont celles qui s’en occupent le plus superficiellement et font le moins d’efforts pour la guérir. Elles ont d’autres soucis, plus directs, plus personnels. Voyez l’ouvrier tout formé, même l’adolescent qui va toucher le prix de son premier travail. À quoi et à qui songent-ils ? Évidemment à eux-mêmes. S’il y a quelque part une agitation pour les salaires, on les y voit courir pour imposer, quand ils le peuvent, des conditions d’argent et de temps, n’ayant pas de cesse que le procès ne soit vidé et y épuisant, s’il le faut, leurs dernières ressources. C’est là ce qui semble le pain des forts ; quant aux faibles, enfans et femmes, ils n’y touchent pas, et personne n’y touche pour eux. Par la nature des choses, ce sont des concurrens, presque des ennemis, et dans bien des cas on les traite comme tels. Dans quelques ateliers, on limite strictement le nombre des apprentis de manière que la tâche gratuite ne puisse jamais préjudicier à la tâche soldée dans d’autres ateliers, un interdit est jeté sur le travail des femmes, arbitrairement exclues de certaines fonctions, le tout sous peine de grèves et de mises à l’index. N’est-ce pas là, sans forcer les mots, l’écrasement des faibles, ce combat de la vie où c’est à qui aura les meilleures parts, et où l’on est sans pitié pour qui n’est pas de force et de taille à se défendre ?

À défaut des ouvriers, c’est à la communauté qu’il appartenait d’y pourvoir ; la protection des faibles est pour elle de devoir étroit. Nous allons voir par quels moyens, dans quelle mesure elle s’en est acquittée. Elle a d’abord donné la parole à la loi, plus d’une fois modifiée et toujours impuissante ; elle a fait appel ensuite aux dévoûmens privés, aux contributions volontaires, qui ont produit quelque bien dans les sphères limitées où ils ont agi. Enfin elle a pris appui dans l’action municipale, qui de toutes paraît être la plus féconde. Déjà d’heureux effets avaient été produits par des prix et bourses d’apprentissage distribués avec discernement ; l’essai sera prochainement complété par la création d’une école d’apprentis, dont il va être question.

I.

On a dit et répété, sur la foi de traditions au moins équivoques, que l’apprentissage était mieux constitué, entouré de plus de garanties sous le régime des corporations que de nos jours. Rien n’est moins fondé. Aucun de nos véritables économistes n’a pris le change là-dessus, Jean-Baptiste Say moins qu’un autre ; de l’ancien apprentissage, il ne signale que les abus, toujours crians, toujours les mêmes, pires quelquefois dans des professions fermées. Au fond, jadis comme aujourd’hui, de quoi s’agit-il ? Du choix du métier. Eh bien ! aujourd’hui comme jadis, le hasard en décide. Personne n’en a mieux parlé, avec plus de cœur et de sens que M. Corbon[1]. « Voici un enfant de treize ans, dit-il : il n’a pas cessé d’aller à l’école depuis sa septième année ; c’est pour nous autres de la classe ouvrière un enfant instruit, c’est un savant pour son père et sa mère : aussi songent-ils qu’il est grand temps de le retirer de l’école et de faire choix pour lui d’un bon état ; mais quel état ? » Toujours le même problème, sans acception de temps ni de classe. Que fera l’enfant ? Rien par lui-même, et presque toujours ses parens seront aussi embarrassés que lui. Pourtant il faut prendre un parti, le besoin presse, et alors le choix est à la merci du moindre incident. Ce sera une offre banale, l’appât d’un gain immédiat, l’exemple d’un camarade, un embauchage de rencontre, un goût superficiel pris pour une vocation réelle, en un mot un caprice, un engouement plutôt qu’une détermination réfléchie. C’est ainsi que l’enfant est jeté dans l’atelier au milieu de visages inconnus, presque toujours sans notions préparatoires. À quoi l’y emploie-t-on d’abord ? Moins à s’instruire qu’à servir. Il est trop jeune, trop inexpérimenté, pour qu’on lui confie de la besogne, même à dégrossir. Sous le prétexte qu’il ne peut pas faire mieux, on l’occupera aux courses, aux transports, aux rangemens, au menu ménage de l’atelier, et la seule chose qu’il apprendra dans ce milieu, ce sera l’art de disperser, de dissiper sa journée.

C’est pour l’enfant une période critique et pleine de piéges. Son avenir en dépend. Il vient d’échapper à la discipline de l’école et ne relève pas pleinement de celle de l’atelier. L’existence ingrate et décousue qu’il mène n’est pas pour lui un frein et ne saurait point avoir d’attrait. Le chargeât-on de besogne, il serait en proie au pire des désœuvremens, le désœuvrement moral. Il voit et il sent qu’il s’épuise en corvées et ne fait rien au fond qui lui profite. De là un découragement qui peu à peu altère ce qu’il y avait en lui de bons instincts. Sans aliment pour le bien, son activité forcément tourne au mal. Entouré d’hommes qui le dominent par l’âge, par la force, par les passions, c’est sur leurs mauvais côtés qu’il prend exemple ; il devient le fanfaron du vice, dont plus tard il sera la proie. Une fois sur cette pente, qui l’arrêtera ? Le patron ? mais presque toujours le patron manque de temps et de liberté d’esprit ; le souci qui domine chez lui est le souci de ses affaires ; s’il songe aux auxiliaires qu’il emploie, c’est afin d’en tirer, des uns à titre gratuit, des autres à titre onéreux, le plus de parti possible pour le service de ses ateliers. Bien rarement dans tout cela se mêle quelque charge d’âmes. Reste la famille ; mais on sait à quoi se réduit pour des parens pauvres la surveillance de leurs enfans. Le moindre inconvénient qu’elle ait, c’est d’être illusoire. La preuve en est aisée à faire, au moins pour Paris. Une enquête publiée en 1864 par la chambre de commerce déclare qu’à cette date 101,171 établissemens industriels ou ateliers privés renfermaient 25,540 enfans au-dessous de seize ans, savoir : 19,059 garçons et 6,481 filles. Or sait-on combien sur ce nombre avaient, pour divers motifs, abandonné le domicile paternel ? 10,012 (7,632 garçons et 2,380 filles), qui, en se suffisant, disposaient d’eux-mêmes. Dans ces conditions, le lien est donc rompu, et, il en coûte de le dire, là où il subsiste, ce n’est pas toujours pour le profit de l’enfant. Resté dans sa famille, il y devient l’objet d’autres calculs ; il faut qu’il gagne son pain, et, s’il se peut, celui de ses frères et sœurs plus jeunes. Entre le père et le patron survient alors un accord tacite quelquefois, et qui pour l’un est une nécessité, pour l’autre une spéculation d’industrie. Au lieu d’être exercé sur l’ensemble du métier, l’apprenti sera voué pour ainsi dire à un détail, à une spécialité ; il ne traitera plus que certaines pièces, toujours les mêmes, et y acquerra, au détriment d’une instruction complète, une dextérité, une habileté appropriées. La rétribution est plus prompte dans ce service restreint, et beaucoup d’ouvriers ne vont pas au-delà. L’apprentissage a ainsi pour eux deux écueils à franchir : la domesticité et la division du travail.

Cet enfant que ni le patron ni la famille ne défendent, la loi au moins se portera-t-elle à son secours ? À diverses fois elle l’a essayé, et n’a épargné ni les conseils ni les remontrances. La loi de l’an XI n’était guère que comminatoire, celle du 22 mars 1841 ajoute des prescriptions positives. Fixant une limite au travail des enfans, elle impose en même temps au patron l’obligation « d’enseigner à l’apprenti, progressivement et complètement, l’état, le métier, la profession spéciale pour laquelle il est engagé, » et pour ces actes de tutelle prend à partie le père de famille. Ce n’est pas tout : devant des abus déjà crians, elle a fait un appel à toutes les influences qui pouvaient y faire obstacle, la vigilance des commissaires de police, l’autorité des prud’hommes, l’assistance des comités de patronage, des maires, des délégués cantonaux. Enfin, plus récemment, une dernière loi du 5 mars 1851 a fortifié d’une sanction de plus ces mesures tutélaires. En réalité, l’apprentissage n’avait été jusqu’alors qu’une parole en l’air, un engagement sans valeur ; cette loi a voulu qu’il devînt un contrat au même titre que ceux dont notre code fait mention et non moins digne de respect. Par trois fois déjà et dans trois monumens de jurisprudence, l’opinion publique a ainsi prouvé avec quelle sollicitude elle veille sur les intérêts que désertent leurs défenseurs naturels.

Comment se fait-il que cette intervention n’ait pas été plus efficace ? Par la faute des hommes et l’insuffisance des textes. Les hommes manquaient d’attributions, les textes de précision. La loi du 22 mars 1841, par exemple, ne péchait que par un point, l’oubli volontaire ou involontaire d’une inspection soldée ; cette lacune a suffi pour en faire une lettre morte. Des inspections gratuites n’ont pu y suppléer ; on ne savait au juste où les prendre, ni quelles armes leur donner ; à peine de loin en loin en sortait-il quelque dénonciation pour des sévices qui allaient jusqu’au scandale et s’emparaient de la notoriété. Les griefs de moindre importance demeuraient étouffés et laissaient la carrière ouverte au pire des abus, l’abus de l’enfance. Même défaillance à propos de la loi du 4 mars 1851, et pourtant quelle réforme allait plus droit au but ? Exiger un contrat écrit là où régnait le vague des conventions verbales, c’était supprimer d’un coup les désaveux et les chicanes qui sont la monnaie courante sur le marché des apprentis. Le résultat eût été trop beau, la fatalité s’en est mêlée, et là aussi il y a eu un échec, fixé dans quelques chiffres. Sur les 25,540 enfans que devait couvrir à Paris la protection du contrat, 4,523 seulement en ont joui ou pu jouir, et la vérité est que dans ce nombre même il y a quelques fictions. Les stipulations de la loi de 1841 ne sont applicables qu’à toute fabrique occupant plus de 20 ouvriers, et, pour innover le moins possible, la loi de 1851 a respecté cette condition et maintenu cette limite. Aller plus loin eût paru un acte d’inquisition envers les petits ateliers ; c’est ainsi que pour éviter un excès on est tombé dans un autre.

Pour les deux cas, ces scrupules étaient de trop. Sans une inspection soldée point de garantie pour les enfans dans le régime des ateliers, et des peuples qui répugnent plus que nous aux servitudes de police, les Anglais et les Belges, n’ont pas reculé devant celle-là. L’inspection soldée n’est pas seulement admise, elle est en honneur chez eux, et ne fait pas moins bonne figure aux États-Unis. À plus forte raison règne-t-elle dans les pays de haute discipline comme la Prusse et l’Autriche. Voilà des exemples qui depuis longtemps auraient dû nous déterminer, et cela pour les petits ateliers comme pour les grands et les moyens. L’exécution de la loi peut entraîner des exceptions ; la loi ne doit point en reconnaître et encore moins en créer. Même règle pour le contrat d’apprentissage : ce n’est pas seulement le sixième, c’est la totalité des enfans qui devrait en tirer une protection contre l’abus des destinations domestiques et l’embauchage outré des spécialités. Pris au sérieux, le contrat n’a qu’une signification, l’instruction aussi complète que possible de l’enfant, et, ainsi entendu, il ne saurait être un privilége de position ; tous y ont droit au même titre. Ce retour à un traitement commun est d’autant plus urgent que, dans l’état des faits, la garantie d’un contrat manque surtout aux apprentis qui en auraient le plus besoin. Il est constant en effet que la majeure partie des engagemens sans contrat appartiennent aux petites industries de Paris. Sur les 101,171 fabricans recensés entre 1860 et 1864, on a calculé que 7,492 seulement occupaient plus de 10 ouvriers, que 31,480 occupaient de 2 à 10 ouvriers, que 62,199 n’avaient que 1 ouvrier ou travaillaient seuls. L’opinion des hommes bien informés est qu’il faut rattacher à cette dernière catégorie de patrons les 15,219 apprentis libres que signalait le même recensement. Voilà un premier groupe, exclu jusqu’ici du bénéfice de la législation ; il en est un second, non moins digne d’intérêt, c’est celui qu’emploie l’ensemble des ateliers de Paris à titre d’auxiliaires salariés, et dont le nombre s’élève à 5,798 (4,898 garçons et 900 filles). Pour les deux groupes, le grief commun est celui-ci : un apprentissage défectueux. Le remède le plus naturellement indiqué serait de faire du contrat la règle habituelle de l’apprentissage, tandis qu’il n’en est que l’exception.

Il y a eu quelques efforts tentés dans ce sens de la part des conseils de prud’hommes, arbitres et juges de ces questions. Plusieurs fois, ils ont essayé de donner à leur juridiction une influence plus tutélaire, de la rendre plus profitable à l’enfant, d’y puiser les élémens d’une meilleure préparation pour sa carrière. Neuf fois sur dix, ils ont échoué devant les préjugés ou les mauvaises dispositions des parties intéressées, surtout devant la complicité du père et du patron, aggravée par la volonté souvent très résolue de l’enfant. Que faire dans ce cas ? La loi ne laisse pas même aux prud’hommes le droit d’intervenir d’office ; ils n’agissent que sur la plainte des familles. Et quelle est alors la base de leurs jugemens ? Des engagemens sans précision, sans authenticité. Pour s’assurer d’une donnée certaine, quelques conseils avaient demandé qu’on rendît obligatoire le dépôt du contrat dans leurs archives ; ils ne l’ont pas obtenu, et force leur est de continuer à rendre la justice à tâtons sur des assertions vagues, souvent contradictoires. Cette réforme fût-elle enlevée de haute lutte, le fond du problème n’en serait pas moins intact. Quel moyen a-t-on de contraindre le patron à initier l’apprenti avec suite, avec persévérance, à toutes les pratiques du métier ? Même ce point admis, comment l’obliger à concilier cette tâche manuelle avec les devoirs moraux qui en sont inséparables, le respect de l’intelligence et des forces de l’enfant, de son honnêteté et de sa santé ? Enfin, le patron une fois réduit à l’impuissance de mal faire, il reste encore à compter avec les familles et avec ce conseiller intraitable que l’on nomme le besoin. Or comment introduire dans les cadres d’une loi cette collection de personnes qui, à des degrés divers, se substituent à l’enfant, parlent, agissent pour lui, et font peser sur sa vie entière la responsabilité de déterminations où il n’a joué qu’un rôle passif ? Évidemment on change ici de domaine, la loi refuse son office, c’est aux mœurs et aux coutumes à y suppléer.

On a vu que les deux tiers environ des apprentis sont dispersés dans les petites industries de Paris, par unités le plus souvent. Il convient d’ajouter que cette condition est généralement la meilleure. La famille recommence alors sous une autre forme pour les enfans qui y sont engagés, et, sous les yeux d’un maître qui est lui-même un ouvrier, la profession n’a bientôt plus de secret pour eux. Elle s’exerce à découvert. Tout devient plus aisé quand on se perd si peu de vue et que de bonnes habitudes rendent d’un côté le commandement plus doux, de l’autre l’obéissance plus facile. Un lien direct se forme alors et peu à peu se resserre ; quand les caractères s’y prêtent, le maître prend goût à l’éducation de son élève et en tire quelque orgueil ; avec le temps, il s’en fait un aide qui souvent le dépasse. Il n’y a pas à chercher ailleurs que dans ces petits ateliers les ingénieux artisans qui, à travers, les révolutions et les guerres, ont porté si loin et maintiennent avec tant d’éclat la renommée de la fabrique de Paris. C’est là que s’acquièrent ce que l’on peut appeler la passion du fini et les surprises du tour de main, ce qui donne au moindre objet de la légèreté, de l’harmonie et de la grâce, les qualités enfin qui, dans chaque Parisien mis à sa vraie place et servi par la chance, montrent l’étoffe d’un artiste. Et dans cette élite même combien sortent des rangs, se font inventeurs, laissent une fortune et quelquefois un nom ! On en cite qui, arrivés à la plus grande notoriété, n’ont pas eu d’autres origines.

Cette bonne chance arrive également à un certain nombre de ces auxiliaires salariés que, dans ses tableaux aussi exacts que judicieux, M. Gréard, dans son mémoire adressé au préfet de la Seine, nous représente comme livrés en pâture à l’exploitation abusive des spécialités. Ici pourtant il y a lieu de distinguer : c’est l’excès seul qui est à craindre. Au point de vue technique, dégagée de toute fausse acception, la spécialité n’est qu’une forme de ce qu’on appelle la division du travail, c’est-à-dire l’un des instrumens les plus énergiques qu’ait trouvés le génie de l’homme pour dompter et façonner la matière. Depuis un siècle qu’on en use, on a pu s’assurer de ce que vaut cet instrument, en connaître les défauts, en juger les vertus et se décider pour ou contre après comparaison. Les défauts, ils sont en partie ce que M. Gréard les dépeint, et ce que beaucoup d’autres ont dit avec moins d’autorité. Le plus singulier, c’est que le prétexte de toutes ces attaques remonte à Adam Smith. Dans l’un des premiers chapitres de son grand ouvrage, le professeur de Glasgow, comme exemple des bons effets de la division du travail, citait la fabrication des épingles, dont chacune passait par dix-huit mains, ce qui permettait à l’ouvrier chargé d’un détail de faire 4,800 épingles par jour, au lieu de 20 épingles qu’il eût pu faire à lui seul. Tout cela était raconté simplement, sans déclamation, comme fait d’industrie, comme perfectionnement professionnel. Sait-on ce qu’on en a tiré ? Cette accusation, répétée dans vingt ouvrages, que l’industrie traite si bien l’homme comme une machine qu’elle l’oblige, sa vie durant, à ne frapper que des têtes d’épingle ! Certes la division du travail n’a pas affranchi l’industrie de ses misères, elle a eu, comme toutes les choses de ce monde, des imperfections, et il était bon de les signaler ; elle n’en a pas moins été sur quelques points un soulagement réel, un procédé supérieur et une meilleure règle. Aucune déclamation n’a prévalu contre ce qu’il y a en elle de sensé, de conforme à la nature des choses. Sans doute, pour l’ouvrier, l’objet poursuivi, c’est d’apprendre l’ensemble d’un métier ; mais on peut se diviser sur le moyen et y aboutir par la connaissance successive des détails, en insistant sur chacun d’eux, au lieu d’aller d’un détail à l’autre dans une reconnaissance superficielle. L’essentiel en ceci, c’est encore de laisser à l’enfant, surtout à l’adolescent, une certaine liberté de déterminations, afin que le goût naisse et que la vocation se décide. Comme attrait, il importe aussi de hâter le moment où son travail prend à ses yeux une valeur par le salaire qu’il en tire : c’est l’instinct qui parle alors et malgré tout commande ; ce qui contrarie cet instinct ou le dépasse est du raffinement, et n’a pas de chance d’être obéi.

Quelque opinion qu’on ait sur ces divers points, il n’en demeure pas moins constant que l’apprentissage s’en va. C’est la conclusion de M. Gréard, c’est également le cri des fabricans qui suivent avec le plus de sollicitude les destinées de notre industrie parisienne, des déposans dans l’enquête sur l’enseignement professionnel, des ouvriers délégués à l’exposition de 1867, des hommes de science comme des hommes d’expérience. Il est constant aussi que le peu d’apprentissage qui reste debout n’est autre chose qu’un empirisme, caractère qu’il a eu d’ailleurs de tout temps et pour toutes les générations. À ce propos, il conviendrait de ne pas viser trop haut et de se défendre de prétentions trop grandes. Quoi qu’on fasse, on ne donnera jamais à l’apprentissage, si parfait qu’on le rêve, la rigueur d’un art de précision. Il porte, à Paris surtout, sur trop de genres et sur une trop grande variété d’aptitudes. L’essentiel est d’aller droit aux réformes fondamentales et d’imprimer désormais à l’instruction des apprentis un caractère plus méthodique et moins superficiel, en y ménageant mieux les forces et, dût-on se récrier au sujet du mot, la dignité de l’enfant. Quand on aura obtenu cela, on pourra laisser au temps le soin de faire le reste.

II.

Ce n’est pas d’hier que ces questions ont été agitées, ce n’est pas d’hier non plus que des hommes de bien se sont mis à l’œuvre pour les résoudre et les amender. Il me souvient d’une visite que je fis, il y a trente ans de cela, chez un digne prêtre qui avait fondé rue de Vaugirard un pensionnat d’apprentis, et, après y avoir employé tout son bien, l’entretenait du mieux possible au moyen de dons péniblement recueillis. C’était l’établissement de Saint-Nicolas, qui a fourni à plus d’un atelier de Paris des sujets très capables, et continue à lui en fournir sous la direction des frères des écoles chrétiennes. La pension était des plus modiques, l’enseignement très bien entendu : un des élèves est entré, à ma connaissance, comme compositeur à l’Imprimerie nationale pour les langues de l’Orient. Depuis cette époque, ces pensionnats d’apprentis se sont multipliés ; on en compte douze au moins et dans un grand nombre d’industries, la bijouterie, la gravure sur métaux, la décoration des porcelaines, la fabrication des pianos, des portefeuilles, des fleurs artificielles, le dévidage de la soie, la tapisserie, le brunissage des métaux précieux, la préparation des papiers à cigarette, le polissage des mouvemens et des ressorts de montres. Il y a eu en outre des externats d’apprentis, comme chez MM. Claye et Chaix pour la typographie ; les compagnies de chemins de fer ont suivi le mouvement et ouvert aux fils de leurs ouvriers et de leurs employés des ateliers d’apprentissage. C’est surtout dans les pensionnats proprement dits qu’on peut observer la marche de ces fondations et en apprécier les résultats. Admis à partir de onze ou douze ans, les apprentis restent généralement dans la maison jusqu’à seize ou dix-sept ans. Des règlemens déterminent les heures du lever et du coucher, des récréations et des repas, ainsi que l’emploi de toutes les heures de la journée. Pendant le jour, les apprentis travaillent, chacun à sa place, sous la surveillance d’un contre-maître ; dans plusieurs établissemens, ils sont tour à tour attachés à la confection de toutes les parties de la fabrication. Le soir, quelquefois le matin, ils assistent à des classes d’enseignement primaire, auquel sont ajoutées des matières spéciales à la profession. Des bulletins hebdomadaires ou mensuels sont adressés aux parens, qui les renvoient signés après en avoir pris connaissance. Presque partout des récompenses sont distribuées trimestriellement ou mensuellement aux élèves les plus méritans.

À ces moyens de patronage déjà anciens, il s’en est joint d’autres, en 1867, par l’intermédiaire d’une Société de protection des apprentis, qui a su rallier de nouveaux groupes de bienfaiteurs. Il s’agit, dans son plan d’action, non d’aider une œuvre spéciale, mais de les englober toutes dans une même assistance, de former des sujets non pour une seule industrie, mais pour toutes les industries, en les distribuant suivant les vocations. C’est à cette catégorie que se rattachent plusieurs orphelinats, une certaine quantité d’ouvroirs, quelques associations charitables, diverses œuvres protestantes et Israélites. Sous d’autres auspices et par d’autres moyens, des écoles professionnelles pour les jeunes filles tendent au même but, qui est de joindre l’instruction générale à l’apprentissage d’une profession. Reçues de huit heures du matin à six heures du soir, à partir de douze ans, les élèves sont dans la matinée réparties entre diverses classes où l’enseignement primaire élémentaire et supérieur leur est donné ; dans l’après-midi, elles sont partagées en groupes ou ateliers suivant leur profession future, atelier de robes, de lingerie, de dessin industriel, de gravure sur bois, de peinture sur porcelaine. Restent, pour ne rien omettre, les sociétés paternelles ou associations fondées soit par des syndicats, soit par des chefs d’industries spéciales, qui, au moyen de cotisations, entretiennent des cours ou distribuent des encouragemens, — les bibliothèques d’apprentis dont le nom désigne les services, — les institutrices de charité qui fournissent gratuitement une élite de jeunes maîtresses, enfin l’œuvre des familles, création de M. Girette, maire du IVe arrondissement, et qui, dans le cadre général de l’éducation populaire, a su ménager une part très ample aux enfans et aux apprentis.

Telle est la part de l’initiative privée. Si tout n’y est pas de même valeur quant aux effets, le niveau se rétablit quant aux intentions. Rien dans ces actes qui ne coule des sources les plus pures, le dévoûment et le désintéressement. À peine y a-t-il lieu de distinguer les œuvres qui, renfermées dans une industrie particulière, ne visent qu’à un bien circonscrit de celles qui, embrassant toutes les industries, visent à un bien général et constituent une assistance sociale dans la plus large acception du mot. En ce sens, les pensionnats d’apprentis mériteraient un rang à part ; la recette y est à peu près nulle, et la dépense y est considérable ; quelques droits d’écolage d’un côté, de l’autre, en dehors du traitement des maîtres, tous les frais d’entretien, — c’est en somme un lourd sacrifice. Dans les institutions religieuses, on y pourvoit par des quêtes ; dans les institutions laïques, ce sont les entrepreneurs d’industrie qui en partie y suppléent, ou à leur défaut des associations charitables. Tant bien que mal, au bout de l’an, les comptes se balancent, et ceux qui en ont supporté le fardeau ont ainsi aidé un certain nombre de familles dans le pas le plus difficile qu’elles aient à franchir. Combien d’enfans profitent chaque année de cet appui ? C’est une récapitulation qui n’est pas toujours aisée à faire, dont les élémens varient avec les fluctuations de la charité privée. M. Gréard l’a pourtant fixée dans un tableau pour la période de 1867 à 1869 ; personne ne pouvait fournir des chiffres plus précis, dont voici la substance. Au 1er janvier 1870, une quarantaine d’œuvres ou de sociétés dues à l’initiative privée réunissaient plus de 3,000 apprentis, et dans ce nombre figurent tous les établissemens qui à un titre quelconque étaient signalés comme formant à l’apprentissage. Les orphelinats-ouvroirs, qui participent au caractère des institutions charitables beaucoup plus que des établissemens d’enseignement technique, y sont compris pour un contingent relativement considérable. Les cultes protestans y comptent pour 300 élèves, les Israélites pour 65. « En admettant ces bases assurément très larges, dit M. Gréard, ce seraient 3,000 enfans détournés et sauvés peut-être d’un courant plein de périls ; 3,000 enfans, c’est quelque chose, c’est beaucoup même, si l’on considère le bien que peut faire et le mal que peut empêcher autour de soi dans le monde une saine intelligence de plus. » Soit ; mais il semblerait qu’il n’y a pas à espérer de l’initiative privée un plus grand effort que celui qu’elle a fait jusqu’ici. Les mains qui donnaient se lassent, et ne sont pas aisément suppléées ; de toutes parts, on fait un appel désespéré à l’action municipale, afin qu’elle assume une charge qui devient trop lourde pour ceux qui la portent, et qu’elle la mène à bien avec la grandeur qui est dans ses attributs et avec la puissance dont elle dispose.

L’administration municipale n’avait pas attendu cet appel pour agir. Depuis longtemps déjà, elle avait mis à l’essai, dans l’intérêt de ses pupilles, des moyens d’encouragement et d’enseignement qui avaient eu quelque heureux effet : prix d’apprentissage, bourses d’apprentissage, classes d’apprentis, classes spéciales de dessin d’art et de dessin géométrique. Quelques mots sur ces essais, qui sont comme les avant-coureurs des nouveaux projets.

L’origine des prix d’apprentissage remonte à deux délibérations du conseil municipal en date du 1er janvier 1842 et 9 août 1844, qui invitaient l’administration à examiner s’il ne conviendrait pas de substituer à l’établissement de nouveaux ouvroirs la création de prix d’apprentissage. Résolue en principe dès 1845, cette création ne fut convertie en fait que dans le courant de 1847. Le programme était des plus simples. Un prix était attribué à chacune des écoles de filles et de garçons. Ce prix était mis au concours. Les candidats devaient être âgés de treize ans accomplis, avoir fréquenté pendant les deux dernières années au moins les écoles communales, s’y être distingués par un travail soutenu et par une conduite constamment régulière, avoir fait leur première communion. Dans ces termes, chaque année, des personnes désignées dressaient ou contrôlaient une liste générale des candidats, sur laquelle les élèves de chaque école procédaient, par voie de scrutin et à la majorité absolue, à l’élection de six candidats qui devaient prendre part au concours. Ce concours s’ouvrait à des jours différens pour les garçons et pour les filles. L’examen portait sur la lecture, l’écriture, les quatre premières règles de l’arithmétique, le système légal des poids et mesures, le dessin linéaire, et, pour les écoles des filles, la couture. Ceux des candidats qui avaient une instruction plus étendue étaient admis à en faire la preuve sous de certaines restrictions. Un jury de correction dressait alors par ordre de mérite, en raison du total des points obtenus par chacun des concurrens, la liste de classement par arrondissement, et le prix d’apprentissage était acquis à celui des six élèves de chaque école qui avait obtenu le meilleur rang. Ce résultat était proclamé dans les séances des distributions de prix, et celui de l’élève couronné y était nommé avant tous les autres.

Le prix obtenu (450 francs) était immédiatement appliqué et réparti inégalement dans trois années d’apprentissage. Le choix des patrons relevait de comités locaux, sur qui retombait également la surveillance de l’exécution du contrat, besogne délicate, comme on va le voir. De raffinement en raffinement, on en était arrivé à un type de contrat d’apprentissage qui de gratuit en apparence devenait en réalité fort onéreux. La première charge pour l’enfant et pour les parens était de souscrire avant le concours, sous peine de déchéance, à tous les engagemens que plus tard on prendrait en son nom. Les parens devaient en outre fournir à l’apprenti un lit complet où il devait toujours coucher seul, ainsi que le linge, les habillemens, les chaussures, dont il pouvait avoir besoin. D’autres conditions non moins strictes s’ajoutaient à celles-là, par exemple l’interdiction pour l’enfant d’être placé chez son père ou sa mère et l’obligation de coucher et de prendre ses repas chez son maître ou sa maîtresse d’apprentissage. En cas d’incompatibilité d’humeur, l’engagement pouvait être rompu sans indemnité de part et d’autre après une épreuve faite qui ne pouvait avoir lieu plus d’une fois, ni se prolonger au-delà d’un mois. Telles étaient les clauses imposées aux parens. De son côté, le patron s’engageait à traiter l’apprenti en bon père de famille ; il se dessaisissait également de toute la partie de la subvention municipale qui, par les incidens du contrat, demeurait sans emploi, et alors toutes les remises obtenues sur les 450 francs du prix étaient réservées au profit de l’apprenti ; inscrites à son nom sur un livret de la caisse d’épargne, elles lui étaient délivrées à la fin de son stage. Sur la multiplicité et l’exagération de ces règles on peut juger que, dès les débuts, on attachait une importance trop grande à ces concours. Toutes les formes en étaient accomplies avec une sorte de solennité. Les corps intéressés renchérissaient là-dessus, le conseil municipal comme le comité central de l’instruction primaire. On appliquait à ces concours les méthodes d’entraînement en vogue dans l’enseignement supérieur. On dressait, pour y prendre part, des sujets d’élite ; l’engouement s’en mêlait.

Le comité central ne tarda pas à en éprouver les effets ; le concours, tel qu’il l’avait institué, avait exercé, au-delà de ses vœux, l’émulation des maîtres et des élèves. Parmi les 91 candidats qui prirent part au concours en 1847, 77 avaient dépassé l’âge de l’école primaire. Ils étaient restés ou ils étaient rentrés pour obtenir le prix. Par leur supériorité d’âge et de culture, ils écrasaient le concours et en faussaient l’intention. C’était s’adresser à une élite, principe dangereux, surtout dans les écoles primaires, où l’instruction doit être l’égal patrimoine de tous. Comment obvier à cet abus ? On fixa l’âge réglementaire à quinze ans : c’était encore trop ; la grande majorité des enfans ne peut rester à l’école après douze ou treize ans. Des plaintes privées se produisirent d’abord, qui restèrent sans effet ; plus tard, ce fut le tour des représentations officielles. « Si les renseignemens fournis sont exacts, écrivait en 1854 le ministre de l’instruction publique au préfet de la Seine, le concours des prix d’apprentissage aurait pour principal résultat de contraindre en quelque façon les maîtres à négliger chaque année pendant deux ou trois mois la masse des élèves confiés à leurs soins, et à concentrer leurs efforts au profit de quelques enfans qu’une aptitude particulière place par avance sur la liste des concurrens. Une sorte d’aristocratie intellectuelle tendrait ainsi à se constituer dans les écoles. Il y aurait là, en même temps qu’une cause d’affaiblissement pour l’enseignement général, une excitation regrettable à la vanité. »

Cette lettre était l’annonce d’un changement de régime ; il eut lieu à quelque temps de là. Au mois de juin 1855, par un arrêté du préfet de la Seine, les prix d’apprentissage furent convertis en bourses d’apprentissage. Au concours on substitua l’examen, le tout avec moins d’apparat, moins de mise en scène et une moindre dépense. La bourse était d’une valeur de 275 francs. Il était accordé une bourse à chaque école réunissant moins de 200 élèves, deux bourses aux écoles réunissant au moins 200 élèves présens. L’avantage était donné aux qualités morales sur les mérites de l’intelligence. L’examen était rendu accessible à tous les enfans possédant les élémens des matières obligatoires de l’enseignement primaire. D’autres modifications avaient suivi celles-là. Au mode d’élection par les élèves avait fait place une liste de classement pour chaque école, dressée sur des notes fournies par les instituteurs et d’après les résultats d’une enquête administrative. En principe, cet état ne devait comprendre que des enfans appartenant à des familles pauvres. Ramené à ces conditions modestes, l’examen fut modestement passé dans chaque école par un jury mis en harmonie avec les dispositions générales de la législation de 1850. À la suite de l’examen, les dossiers des candidats devaient être placés sous les yeux du conseil municipal, qui proposait au préfet deux élèves pour chaque école. Quant aux conditions du contrat, la valeur de la bourse exceptée, elles restaient les mêmes. Ce régime ainsi amendé est celui qui est encore en vigueur.

Sur la plupart des points, la réforme était bonne. Remplacer le concours par l’examen, prendre pour base d’attribution des bourses l’effectif numérique des élèves de chaque école, tenir compte enfin de la situation de fortune de la famille, rien de mieux ; mais tout à côté se trouvaient inscrites des dispositions moins heureuses. En fixant à deux bourses au maximum la part accordée à toute école qui recevait plus de 200 élèves, on n’a pas obéi à un sentiment juste des proportions, puisqu’il y a des écoles qui comptent 400, 500 et jusqu’à 1,000 élèves. D’un autre côté, en déduisant, 275 fr. la bourse d’apprentissage, on n’offrait plus à l’ambition des familles un appât suffisant. Enfin, après avoir mis trop haut le prix d’apprentissage, on dépréciait trop le caractère de la bourse : d’un prix d’honneur exalté outre mesure, on faisait le prix toujours un peu dédaigné de l’assiduité, ou, comme le disent entre eux les enfans qui ne se ménagent guère, de l’indigence. Aussi une sorte de discrédit a-t-il frappé dès le premier jour l’institution transformée. Plus on va, plus les candidats aux bourses d’apprentissage décroissent : ils manquent absolument dans la plupart des écoles de garçons, et dans les écoles de filles il faut descendre jusqu’aux rangs les plus médiocres pour trouver l’emploi de la libéralité municipale. C’est au point qu’il a fallu suppléer par d’autres encouragemens, le certificat d’études primaires entre autres, qui a merveilleusement réussi.

Au fond, il y avait dans tout cela un vice dont on ne s’est aperçu qu’un peu tard, et qui a porté aussi bien sur les prix que sur les bourses : c’étaient les conditions mêmes du contrat d’apprentissage auquel forcément bourses et prix viennent aboutir. L’esprit de règlement y est empreint de manière à en dégoûter les parties intéressées, parens et patrons ; il est onéreux aux uns et aux autres sans être avantageux pour l’enfant : beaucoup d’obligations et peu d’avantages manifestes. Sans doute la municipalité fait les frais de l’apprentissage, mais la famille est tenue de fournir, de renouveler un trousseau complet. Dans la maison paternelle, tout sert à l’enfant, pour peu que la mère sache s’y ingénier ; il n’en est pas de même lorsqu’il s’agit d’équiper l’apprenti à distance. S’il s’agit de filles, il est en outre pénible pour une mère d’abandonner à d’autres mains le soin et la responsabilité de la tutelle ; l’internat, commun aux deux sexes et qui est de rigueur, affaiblit l’esprit de famille, blesse les parens honnêtes, s’il sert la discipline de l’atelier ; même avec les meilleures garanties, il enlève aux enfans leurs confidens les plus naturels, et les prive de leurs plus douces affections. Aussi n’y a-t-il pas lieu de s’étonner que dans bien des cas des apprentissages gagnés au concours n’aient pas été réalisés.

Du côté des patrons, les répugnances n’étaient pas moins grandes. En les substituant par l’internat aux devoirs des parens, on leur impose une responsabilité d’autant plus lourde qu’ils en sentent mieux l’étendue. Admettre chez soi, à l’égal de ses propres enfans, un enfant qu’on ne choisit pas est toujours une charge dans l’exercice de laquelle on se réserve une certaine liberté de déterminations ; à plus forte raison y regarde-t-on quand il s’agit d’un marché conclu administrativement et surveillé par des tiers ; Et quel marché d’ailleurs ! Avec les 450 francs primitifs, à peine y avait-t-il de quoi loger, nourrir et élever l’apprenti pendant trois ans, c’était l’équivalent de la dépense et de la peine. Qu’est-ce de la bourse réduite à 275 francs ? On peut dire que dès ce moment l’ancienne combinaison a croulé ; le contrat d’apprentissage est désormais éludé sur tous les points qui étaient pour le patron un embarras et un fardeau. Aucune poursuite judiciaire ou administrative n’a d’effet sérieux, et on a fini par y renoncer. Le patron n’a plus en réalité la tutelle de l’apprenti. Le contrat avait pour but de l’en charger ; l’usage l’en a affranchi, et l’éducation morale de l’apprenti, qui était une des obligations étroites de son engagement, est presque absolument nulle. Là où elle a survécu, elle est le fait de la probité personnelle et de la volonté du contractant.

Ce qui a plus encore contribué à fausser l’institution, c’est la connivence des parens et des patrons pour un détournement d’emploi des bourses des deux catégories gagnées par l’enfant. Le cas avait été prévu où, l’apprentissage devant durer moins de trois ans, une remise pourrait être faite par le patron au profit de l’apprenti. Ce qui était une exception est devenu une règle. On a constaté par exemple que, dès 1858, sur 187 contrats passés, 24 seulement stipulaient une indemnité pécuniaire au patron, et qu’en 1859, sur 20 contrats signés à l’ancien sixième arrondissement, un seul mentionnait, de la part des familles, une concession d’argent. M. Gréard constate ces faits et y ajoute de curieux détails. « Alors même, dit-il, que les patrons acceptent ostensiblement tout ou partie de la bourse, le plus souvent ils ne reçoivent rien. En réalité, ils rendent de la main à la main la somme qui leur a été livrée. L’institution a été viciée dans son essence. En principe, la bourse était la rémunération de l’apprentissage, et le contrat liait la conscience du patron, qui touchait le prix de sa peine. Aujourd’hui sa parole se trouve en quelque sorte dégagée… L’apprenti cesse en droit d’être un élève confié aux soins d’un patron dûment rétribué : la bourse n’est plus qu’un moyen déguisé, une forme détournée d’assistance publique. »

Ainsi ni l’éducation morale ni l’éducation professionnelle ne se trouvaient bien de ce système, et à consulter les documens scolaires on s’assure que l’éducation générale n’était pas mieux partagée. Les illusions étaient grandes pourtant dans le corps enseignant. On raconte qu’en 1847 quelques patrons avaient eu l’idée d’obliger leurs apprentis à fréquenter, au moins jusqu’à quinze ans, les classes spéciales d’apprentissage qui venaient d’être annexées aux classes d’adultes. Croirait-on que, consulté, le comité central décida « qu’il n’y avait pas lieu de donner suite à cette proposition ! » C’était là un accès de présomption, rien de plus. Il n’était pas admissible, aux yeux du comité, que l’enfant qui avait gagné au concours le prix d’apprentissage ne possédât pas toutes les notions de l’enseignement primaire. Il ajoutait que, dans le cas où son instruction serait incomplète, il serait toujours loisible à l’enfant de suivre, après l’expiration de son apprentissage, les classes et les cours d’adultes. Dans ce changement de rôle, les patrons, dont ce n’était pas le métier, se montraient plus soucieux de l’instruction des enfans que les maîtres, dont ce devait être le premier souci. Ce que les patrons demandaient comme un surcroît désirable et possible, les maîtres le repoussaient comme un excès.

Par toutes ces causes, les bourses d’apprentissage ont marché d’échecs en échecs, qu’aggravait le délaissement de l’opinion. C’est dommage, le principe était bon. Plus simples dans leurs conditions, moins gênans dans la forme et moins sobres de vues morales, les contrats d’apprentissage, passés sous le patronage de la ville, auraient conservé plus longtemps la faveur publique. Il eût fallu élever le taux de la bourse au lieu de l’abaisser, encourager l’externat, qui maintient et développe l’esprit de famille, s’attacher de préférence aux métiers qui s’apprennent lentement et exigent le concours d’un art, former ainsi une clientèle qui eût créé et perpétué une tradition, fourni un corps de maîtres et préparé une légion d’élèves. Aujourd’hui il n’est plus temps, la vogue est ailleurs. Il est des pentes qu’on ne remonte point, celle-ci est du nombre, des occasions qu’on ne néglige pas impunément. Pour les écoles de garçons, la bourse d’apprentissage ne sera bientôt plus qu’un souvenir, tout au plus survit-elle dans les écoles de filles, où les moindres récompenses pécuniaires ont tant de prix. Quelque jour, cet argent, resté dans les cadres des budgets municipaux, sera converti en livrets de caisses d’épargne de 50 et 25 francs à distribuer aux élèves les plus méritans parmi ceux qui auraient obtenu la distinction en faveur aujourd’hui, le certificat d’études.

Comme dernier essai et dernier titre de la ville de Paris dans cet ordre d’encouragemens et d’enseignement, il ne reste plus à citer que les classes et les cours d’apprentis, les classes pour les connaissances les plus élémentaires, les cours pour les notions plus développées. Le succès des cours du soir en 1864 a marqué dans l’histoire de l’éducation populaire, et les classes d’apprentis, surtout celles de la rue Morand et de la rue d’Aligre, y ont fourni un contingent considérable. Si les cours du soir cette année n’ont pas retrouvé leur effectif régulier, ils présentent ce caractère, que les apprentis y sont dans une proportion sensiblement plus considérable, — deux tiers environ, — que les adultes proprement dits. Néanmoins le grand succès de la ville, celui dont elle peut le plus s’enorgueillir, c’est, dans les classes des apprentis, l’enseignement du dessin. Six classes de dessin pour les apprentis existaient avant 1850, tant dans les écoles laïques que dans les écoles congréganistes. On en compte aujourd’hui 33 : 28 pour le dessin d’art, 5 pour le dessin géométrique. Si l’œuvre a si bien réussi, c’est que l’argent n’y a pas manqué, il est le nerf de toute chose. En moins de sept ans, les crédits de l’enseignement du dessin se sont élevés au budget municipal de 30,000 francs à près de 350,000 francs. Les classes spéciales ont été aménagées, des examens établis, des concours institués, des récompenses accordées tant aux maîtres qu’aux élèves. Enfin il a été créé un portefeuille contenant un choix de 1,500 dessins ou modèles empruntés aux chefs-d’œuvre de l’art.

Le nombre des cliens a répondu à cet effort. En 1862, l’enseignement du dessin dans les classes du soir ne comptait que 1,200 élèves ; il en comptait en 1869 près de 4,000, et au 1er décembre 1871, malgré la difficulté des temps, l’effectif des classes, en y comprenant les cours subventionnés, montait à 3,700 inscrits, donnant en moyenne plus de 2,000 présens. Tous les métiers s’y rencontrent : bijoutiers, ciseleurs, graveurs, monteurs sur bronze, sculpteurs sur bois, serruriers, mécaniciens, mouleurs, menuisiers, ébénistes, tapissiers, relieurs, tailleurs de pierre. Les industries qui dominent sont celles des mécaniciens et des ébénistes ; ce que l’on nomme la fabrique de Paris y a des groupes de choix. Il est évident, et les chiffres le prouvent, que l’élite seule est assidue ; c’est par l’élite, plus que par le nombre, qu’un art et une industrie se soutiennent et mettent au défi les rivalités.

Toutefois ces écoles de dessin, si brillantes qu’elles soient, ne tiennent qu’une place limitée dans l’activité du pays ; l’apprentissage a d’autres besoins à desservir. On a vu que l’initiative privée et l’action municipale ne peuvent plus faire face aux besoins. Une partie de ces institutions a fait son temps, l’autre ne suffit plus à la tâche : il est temps d’y suppléer.

III.

Ici plus que jamais, la parole appartient à M. Gréard. Pour raffermir ce qui est encore debout, pour remplacer ce qui s’en va, il estime qu’il n’y a qu’un moyen vraiment efficace : c’est la création d’une école d’apprentis, non pas que l’entreprise lui paraisse facile et qu’il l’aborde sans émotion ; mais, si ardue qu’elle soit, il la croit praticable, et, menée avec vigueur, féconde en bons résultats.

Les objections ne manquent pas, et il s’en est sérieusement rendu compte. L’éducation du métier n’est, dit-on, possible que par l’exercice du métier ; pour apprendre, il faut voir, toucher, manier. L’enseignement de l’école, toujours fictif inévitablement par quelque endroit, ne peut en aucune façon remplacer la vie de l’atelier, où par la force des choses tout est matière à instruction. On objecte en outre que plus d’un métier ne se prête réellement à aucune forme d’apprentissage, et qu’à supposer que tous les métiers pussent avoir un apprentissage, il est absolument impossible d’avoir une école pour chaque métier, ou de réunir les principaux métiers dans une école, et conséquemment de satisfaire la variété infinie des intérêts et des besoins. Enfin à ces empêchemens de l’ordre matériel s’ajoutent des empêchemens de l’ordre moral dont il est nécessaire de tenir compte : la vie de tutelle où est tenu l’apprenti, les habitudes qu’il y contracte, la dépendance dont il prend le pli et quelquefois le goût ; voilà les objections de principe.

En fait, les questions se pressent et se multiplient. Quel régime d’administration appliquera-t-on à l’école d’apprentis ? Qui fournira la matière ? La municipalité ? mais quelle dépense s’ajoute au budget de l’enseignement ! Pour compenser une partie des frais, la municipalité fera-t-elle travailler dans l’école à son profit ? Alors comment concilier cette concurrence administrative avec les droits des industries qui travaillent à leurs risques et avec leur propre argent ? S’entendra-t-on avec de grandes maisons qui dirigeront l’éducation des apprentis par l’intermédiaire d’un certain nombre de contre-maîtres, et fourniront les matériaux en se réservant le bénéfice de la main-d’œuvre ? Toutes questions délicates, plus faciles à soulever qu’à résoudre, si bien qu’au lieu de chercher un inconnu irréalisable, peut-être vaudrait-il mieux se rapprocher de types déjà créés et mis à l’essai par l’état ou par le génie municipal, Chaptal par exemple ou Turgot, les colléges d’enseignement secondaire spécial, les écoles primaires supérieures, lesquels, bien pourvus de ressources et de maîtres, propageraient les connaissances théoriques en vue des applications, et fourniraient des moniteurs à l’enseignement des ateliers.

À ceci il n’y a qu’une réponse à faire, c’est qu’aucun de ces établissemens ne saurait être l’équivalent d’une école d’apprentis, où il ne faut viser ni trop haut ni trop bas, mais garder une juste mesure. Chaptal a une clientèle à lui, Turgot également, qu’on ne saurait ni déplacer ni confondre : Chaptal, une clientèle appartenant à la bourgeoisie aisée, Turgot une clientèle plus modeste, tout aussi nettement spécifiée. Les études, les prix de pension, se conforment à la nature des services. Chaptal embrasse tous les degrés de l’enseignement, depuis l’enseignement élémentaire jusqu’à l’enseignement le plus développé, unissant l’étude du latin à celle de quatre langues étrangères, s’élevant jusqu’à l’étude de l’économie politique et du droit usuel, et si bien pourvu des meilleurs instrumens scientifiques qu’il prépare et fournit des sujets à nos grandes écoles. Un autre avantage de Chaptal et l’un des meilleurs signes de la sève qui l’anime, c’est qu’il se suffit à lui-même avec les 1,200 élèves qu’il a recouvrés, et qu’au lieu de coûter à la ville il lui donne des profits. Turgot, avec de moindres ambitions, ne fait pas moins bonne figure. Plus limité, son enseignement est en même temps mieux défini ; c’est à la fois un véritable enseignement primaire supérieur et un enseignement industriel et commercial qui développe les aptitudes générales et conduit à tous les genres d’application. Les 1,000 enfans auxquels il s’adresse appartiennent pour la majorité aux commerçans de détail, aux petits fabricans, aux employés secondaires ; il s’y joint aussi quelques boursiers venant des écoles primaires, qui en sont la fleur et forment l’apport des classes vouées aux travaux manuels. Ici également les destinations se mettent en rapport avec les études, et par suite ont des prétentions plus modestes. Sur 150 élèves sortis en 1868 des diverses sections, plus de 100 s’étaient placés dans des emplois de commis aux écritures, à la vente, au magasin, etc. Sur ce point, la réputation de l’école est désormais bien établie tant à Paris qu’à l’étranger. Elle est une véritable pépinière dont les classemens sont des plus sûrs, et bien des maisons de commerce comptent à l’avance sur la promotion de chaque année pour se recruter d’employés.

Aucune analogie, aucune confusion ne sont donc possibles entre ces établissemens ou ce qui s’en rapproche et l’école d’apprentis que devrait fonder la ville de Paris. Le projet de M. Gréard concerne exclusivement « les enfans qui, après avoir passé de la salle d’asile à l’école, doivent, au sortir de l’école, entrer en métier, et ne trouvent que l’atelier, où ils désapprennent ce qu’ils ont laborieusement appris, où ils n’apprennent pas ce qu’il faut savoir pour vivre. » L’incident vidé, voyons ce qu’on peut reprocher à ce projet.

En quoi consiste-t-il d’abord ? On suppose en premier lieu qu’en demandant la création d’une école d’apprentis il s’agit de substituer l’école d’apprentis à l’atelier. C’est une supposition mal fondée. Procéder ainsi serait aller contre l’expérience et la nature des choses ; mais voici dans quelle mesure le système d’une école d’apprentis peut être réalisé.

Un fait constant, c’est que, quelle que soit la durée de l’apprentissage, trois, quatre ou cinq ans, il n’a réellement de profitable pour l’éducation professionnelle de l’apprenti que la dernière année ou les deux dernières années de l’atelier, — en d’autres termes qu’entré à l’atelier à treize ans l’apprenti ne commence un travail sérieux qu’à l’âge de seize ou dix-sept ans. Jusque-là, s’il s’agit de gros ouvrages, la force lui manquerait, et pour les ouvrages fins il n’aurait pas l’habileté qu’ils exigent. Aussi est-il presque uniquement employé alors à des occupations domestiques. Or n’y a-t-il rien à imaginer pour remplir ce vide ? Ne conçoit-on pas une école pour le mettre à même, par le maniement des outils combiné avec l’étude de la technologie, d’aborder de haute main la pratique de l’atelier ? Supprimer l’apprentissage de l’atelier dans ce qu’il a d’efficace et de réel serait une chimère ; mais est-il chimérique de remplir les lacunes de cet apprentissage par une sorte de stage raisonné, suivi et méthodique ? Matériellement on n’en prendrait pas souci, qu’à un autre point de vue il faudrait impérieusement y songer. Rien n’est plus fatal aux enfans que ces quelques années de désœuvrement moral qui accompagnent les débuts de leur apprentissage. Étudiez-les bien tous, ce qu’il y a en eux de mauvais germes vient presque toujours de là. Si l’âme s’est gâtée, si la constitution s’est étiolée, si des vices de la pire espèce ont peu à peu gagné leurs sens après avoir d’abord souillé leurs oreilles, c’est à ce moment-là. C’est donc contre cette dégradation précoce, si funeste et si fréquente, qu’il faut surtout réagir. Quels services ne rendraient pas dès lors des institutions qui prendraient un enfant à sa meilleure heure et s’imposeraient la tâche d’en faire un homme aussi complet que possible, moralement, intellectuellement, physiquement, assujetti pour l’esprit et le corps à des exercices fortifians, soustrait aux mauvais exemples et protégé par une règle contre les entraînemens des premiers instincts. Voilà ce que serait, bien comprise et bien menée, une école d’apprentis.

Mais, dira-t-on encore, certains métiers ne se prêtent point à un apprentissage régulier. Telle industrie, et on pourrait citer presque toutes celles qui se rattachent aux articles de Paris, ne comporte guère un enseignement de principes ; telle autre, comme les produits chimiques, exige tout un appareillage que difficilement on monterait dans une école ; d’autres enfin, comme la maçonnerie, ne peuvent être apprises que sur le chantier même et par une pratique directe. Rien de plus juste ; mais il n’est point de métier qui ne soit susceptible d’un certain enseignement ou qui n’ait à profiter d’y avoir participé. Prenons ceux dont il vient d’être question, les hommes du bâtiment. Les menuisiers, les tailleurs de pierre, les charpentiers surtout, n’ont-ils pas eu parmi eux, de tout temps, des maîtres de trait, c’est-à-dire des professeurs de dessin linéaire, d’assemblage et de coupe de pierres, qu’ils enseignaient peut-être empiriquement, mais par des procédés de tradition ? Les tailleurs d’habits ont aussi des professeurs de coupe. Les journaux de modes ont à leur tour la prétention plus ou moins justifiée, mais légitime au fond, de donner des leçons en même temps que des modèles, et de rattacher tout cela à des principes généraux d’art, et de métier. Si le goût est un don de nature, il n’en est pas moins, comme toutes les facultés de l’esprit, susceptible d’éducation ; il a des règles et une logique. Ces matières peuvent s’enseigner à titre de préliminaires, et on en trouverait aux abords de toute profession comme on trouve des définitions pour toutes les règles de la grammaire. Étudiée à fond, une pratique conduit nécessairement à une théorie.

À une autre objection maintenant. Comment réunir dans une même école les enseignemens propres à des métiers divers ? Pour ceux qui ont une souche commune, la question n’en est pas une. Ainsi en est-il de la peinture, de la sculpture et de la gravure, qui, à raison des affinités, font toujours bon ménage. La difficulté est de réunir dans une même école et pour les mêmes élèves des enseignemens disparates. C’est là une question délicate, et personne ne l’a mieux traitée que M. Guémied dans un écrit spécial[2] ; pour juger ses argumens, on ne saurait mieux faire que de lui emprunter quelques lignes. Après avoir établi que l’unité dans la diversité est le fait universel : « À l’aide d’instrumens, toujours les mêmes, ajoute-t-il, l’homme produit des œuvres d’une variété illimitée. Au moyen de la géométrie, nous rapportons les figures de tous les corps à quelques formes élémentaires diversement combinées ; c’est là une première simplification. Travailler une matière quelconque, c’est, dans le plus grand nombre de cas, lui donner une figure régulière, lui appliquer les principes de la mesure et de la forme, et l’on voit tout de suite quel rôle considérable doivent jouer la géométrie et le dessin graphique dans l’enseignement professionnel. Le travail industriel peut ainsi déjà s’appliquer à quelques opérations fondamentales, telles que dresser ou aplanir, ajuster, tourner, etc. Les matériaux divers sur lesquels on opère se classent à leur tour par grades, catégories, supposant des procédés de travail analogues, suivant qu’ils sont plus ou moins denses et résistans, sujets ou non à l’action du feu, susceptibles d’être forgés et fondus comme les métaux, fondus seulement comme le verre, la corne, le caoutchouc, moulés humides comme l’argile, taillés et tranchés comme le bois et les cuirs, réduits et usés comme la pierre. Les types principaux d’outils se rapportent à ces propriétés diverses de matériaux, et on peut les ranger de même en un petit nombre de groupes. Nous trouverons, par exemple, le marteau qui sert à forger, à dresser, à courber les métaux, à tailler ou à piquer la pierre, — les outils tranchans, haches, ciseaux de toute sorte, doloires, planes et rabots, — les outils servant à diviser, scies de toute forme et de toute dimension, — l’outil essentiel du travail des métaux, la lime, — enfin l’outil universel, le tour. Cherchez un instrument qui ne se rapporte pas à l’un de ces cinq types généraux, vous n’en découvrirez pas…

« Il est possible d’ailleurs de donner la raison de l’universalité de certains types d’instrumens en examinant la nature des mouvemens physiques qu’ils exigent, et l’on arriverait même ainsi à réduire encore le nombre des outils dont le maniement résume plus ou moins complètement le travail industriel… Il s’agit au fond de produire un effort musculaire mesuré, contenu, d’une direction définie, le plus souvent rectiligne et régulièrement répété. Cette précision de mouvement une fois acquise, avec un rabot par exemple, peut être utilisée pour la lime, pour la scie, pour tout outil qui fonctionne d’une manière analogue. D’autres outils demandent l’agilité des doigts, quelques-uns les mouvemens combinés des pieds et de la main comme le tour ordinaire, ou des deux mains agissant simultanément comme le tour à l’archet ; mais dans chaque cas l’adresse qu’un exercice aura donnée sera applicable à une série d’actions du même genre.

« Que faut-il maintenant de plus pour former un véritable ouvrier ? Indépendamment de la rapidité dans l’exécution, qui est le résultat d’une pratique prolongée, ce qu’il faut, c’est l’apprentissage des procédés secondaires ou accessoires propres à faciliter ou à abréger les opérations, c’est-à-dire la méthode du travail, le complément d’instruction technique qui s’obtiendra par la fréquentation de l’atelier. »

Voilà des argumens précis, partant d’un homme qui connaît bien ces matières. Pour créer une école, encore fallait-il s’assurer d’y avoir un enseignement : nous en avons la théorie, qui semble bien fondée ; il ne reste plus qu’à en fixer la valeur par un essai dont en partie nos destinées dépendent. Il s’agit en effet de savoir si les générations qui arrivent souscriront à ces tentatives d’amendement que la communauté attend d’elles, disons mieux, leur impose sous peine de périr. Or le point de départ de cet amendement est là, dans ce premier pli, dans cette première détermination, dans cette volonté de bien faire fixée dans un acte, l’apprentissage. Outre les garanties d’instruction générale qui assure à l’apprenti, on voit quels avantages il lui offre. Il lui permet d’avoir un métier, un véritable métier, de le bien comprendre, de le posséder à fond. Il lui facilite les moyens d’en changer dans le cercle des métiers du même ordre, soit définitivement, soit pour un temps, s’il y est contraint par sa santé, par les circonstances, par les accidens de la vie. Il attache l’homme à sa profession parce qu’il la domine, parce qu’il n’en ignore rien et qu’il y réussit ; il l’arrache ainsi à ce mécontentement, à ce malaise qui vient souvent du demi-succès comme du demi-savoir, et qui engendre les impatiences fatales à un perfectionnement suivi.

C’est surtout dans ces impatiences jointes à une grande mobilité d’impressions qu’est l’obstacle le plus ordinaire des ouvriers français, et on ne saurait trop y insister. Tout ce qui ressemble à un joug nous est odieux ; nulle part on ne voit plus volontiers un ennemi dans un maître. C’est là une véritable infirmité, qui nous laisse à découvert devant toutes les surprises et toutes les chutes, et dont il serait temps de se guérir. Si l’école en projet pouvait y contribuer, elle nous apporterait un bienfait de plus. Les habitudes de déférence et de respect sont ce qui manque le plus chez une nation que, depuis un siècle bientôt, on a enivrée de ses droits jusqu’au vertige, et qui a surtout besoin de reprendre un peu d’aplomb et la conscience de ses devoirs. D’ailleurs il s’agit ici d’une école d’externes, où le joug, puisque joug il y a, est toujours léger, et qui offre assez de diversions pour n’avoir rien de redoutable. Ni la liberté des mouvemens, ni l’indépendance des résolutions n’en peuvent être affectées ; ce qui peut en revanche y gagner, c’est l’esprit de suite, c’est la tenue, c’est surtout le caractère mieux trempé, plus aguerri pour le combat de la vie. Tout cela, l’école d’apprentis ne le donnera sans doute ni sur-le-champ, ni complètement ; mais elle y est au moins un acheminement, et en est la plus plausible justification.

Une recherche qu’en tout état de cause il fallait faire, c’était de s’assurer si des essais du même genre ont eu lieu soit en France, soit en pays étrangers, et dans quelles conditions. Rien en pays étranger n’est, à proprement parler, l’équivalent d’une école d’apprentis. On ne saurait en effet donner ce nom aux écoles qui, dans le royaume-uni, ont un caractère pénitentiaire, et où l’on se propose d’arracher au vice, au crime, des enfans prématurément pervertis. Nous avons ce type dans nos colonies de Loos, de Gaillon, de Fontevrault et de Mettray. On ne saurait non plus trouver rien d’analogue dans les écoles réelles de l’Allemagne, qui correspondent plutôt à nos écoles primaires supérieures ou à nos colléges d’enseignement secondaire spécial. Il existe, il est vrai, dans ces divers états, à côté des écoles réelles, des ateliers d’apprentissage ; mais ce sont des établissemens spéciaux comme nos écoles d’horlogerie de Cluses et de Besançon, de tissage et de filature de Mulhouse et d’Amiens, qui s’adressent moins à des fils d’ouvriers destinés à devenir ouvriers qu’à des fils de patrons, futurs patrons eux-mêmes. Ce caractère se retrouve, en sens inverse, dans les ateliers d’apprentissage de la Belgique, du Wurtemberg et du grand-duché de Bade. Là l’apprenti est un enfant pauvre, qui est élevé en partie dans l’atelier, en partie à côté de l’atelier, dans une classe où il reçoit tant bien que mal quelques élémens d’instruction générale. C’est un jeune ouvrier, ce n’est pas un élève. Le nombre des enfans élevés de cette façon est d’ailleurs considérable. Dans la Belgique seule, il n’a pas été, dans une période de vingt années, de moins de 30,000 enfans, la plupart arrachés à la mendicité et à tous les vices qu’elle engendre.

À parcourir les autres états de l’Europe, nous trouverions pour les mêmes faits d’égales dissemblances ; c’est en France seulement qu’un petit nombre d’essais ont été tentés sur le vrai terrain et dans le véritable sens de la question. Laissons d’abord de côté les écoles d’arts et métiers d’Angers, d’Aix et de Châlons, et l’école de La Martinière, à Lyon, qui s’appliquent aux mêmes besoins, y apportant un esprit à part. La destination des écoles des arts et métiers est de former des contre-maîtres ; c’est une sorte d’élite qu’elles recrutent par le concours, qu’elles créent par une préparation spéciale, — un corps de sous-officiers, non de soldats. Le but de leurs études et de leur ambition est non de prendre rang dans la classe ouvrière, mais d’en sortir. L’école de La Martinière n’est pas autre chose qu’une sorte de préparation aux divers travaux de la fabrique lyonnaise ; ce n’est pas une école d’apprentissage : le travail manuel n’y occupe chaque élève qu’une heure par jour. C’est moins à toutes les catégories d’ouvriers qu’elle s’adresse qu’à des catégories spécifiées. Or ce qu’il importe surtout quand on va jusqu’au fond du problème, c’est de former non quelques ouvriers, mais la masse des ouvriers, de venir en aide à tous les enfans que chaque année l’école livre à l’atelier. Il ne s’agit plus de quelques hommes qui aspirent à un grade, c’est une armée qu’en ce qui concerne Paris on s’étudie à pourvoir. Comment y parvenir ?

Divers systèmes ont été successivement mis à l’essai : le premier consiste à placer l’école primaire dans l’atelier, le second à placer l’atelier dans l’école primaire, le troisième à combiner l’école primaire et l’atelier, le quatrième à faire de l’école d’apprentis une école spéciale. Tous les quatre ont fourni des résultats entre lesquels on peut choisir. Le premier système est appliqué dans les grands établissemens du Creusot, de La Ciotat et de Creil. À quatorze ou quinze ans au Creusot, à treize ans à La Ciotat, les élèves, presque tous fils d’ouvriers, quittent l’école proprement dite pour entrer dans l’usine ou dans les chantiers de construction ; mais en même temps ils sont astreints à suivre des cours spéciaux dans un local dépendant des ateliers. C’est l’école primaire dans l’atelier. Le second système est celui de l’ancien internat de la rue Neuve-Saint-Étienne-du-Mont et de l’internat actuel de Saint-Nicolas. Dans cet établissement, qui peut servir de type, la période des études primaires terminée, les enfans chez lesquels on a reconnu certaines dispositions naturelles et dont les familles le désirent, — environ 100 sur 1,500, — sont répartis entre dix ateliers différens. Tous les matins, pendant deux heures, ces élèves apprentis reçoivent un enseignement général commun trois jours de la semaine, et l’enseignement du dessin les trois autres jours. C’est l’atelier dans l’école primaire. Le troisième système, le système mixte, a été réalisé particulièrement à Nantes. Il repose sur les règles suivantes : les élèves sont admis à l’école d’apprentis à douze ans, après avoir justifié des connaissances de l’enseignement primaire. De huit à neuf heures et demie du matin et de cinq à six heures du soir, ils reçoivent un enseignement qui embrasse l’étude de la géométrie élémentaire et descriptive, l’arithmétique, la géographie, l’histoire, la chimie et la physique. De dix à cinq heures, ils travaillent chez des patrons ; le soir, ils rentrent dans leurs familles.

Enfin le quatrième système, celui de l’école d’apprentis proprement dite, a été mis en application au Havre en 1857, à la suite d’une délibération du conseil municipal en date du 15 juillet. C’est un externat gratuit qui forme des menuisiers, des découpeurs et des tourneurs sur bois d’une part, d’autre part des forgerons-serruriers, des tourneurs sur fer et des ajusteurs mécaniciens. Les enfans sont reçus après la première communion. Il est donné chaque jour six heures au travail manuel, quatre heures à la révision et au développement des matières de l’instruction primaire. Arrivés à l’établissement le matin, à six ou sept heures suivant la saison, les enfans ne le quittent qu’à huit ou neuf heures du soir. La durée de l’apprentissage est de trois ans. Il y a dans l’école un matériel d’instrumens à l’usage des élèves : une machine à vapeur, un ventilateur pour la forge, des tours, des foreries, une machine à raboter pour l’ajustage, une scie circulaire, une machine à découper pour la menuiserie. Les apprentis sont d’abord exercés au travail tout manuel des petits ateliers, puis ils apprennent à diriger les machines-outils, qui aujourd’hui exécutent presque exclusivement le travail des grands établissemens. À tour de rôle, ils conduisent le moteur et la chaudière. À la fin du stage triennal, un diplôme spécial et un outillage complet sont accordés aux apprentis qui possèdent, théoriquement et pratiquement, la connaissance de leur métier ; l’outillage seul est accordé à ceux qui ne peuvent justifier que de la connaissance pratique. Telle est l’école du Havre, véritable école d’apprentis. Elle a tenu, s’accordent à dire les visiteurs, tout ce qu’elle promettait. Il règne dans les rangs un air de santé et de bonne humeur. On a essayé de donner à chaque groupe des occupations qui soient profitables, la confection des pupitres destinés aux écoles primaires ou l’exécution de machines qui servent à l’établissement.

Maintenant, de ces quatre formes d’organisation, laquelle adopter de préférence ? Par beaucoup de points, elles se côtoient, et quelquefois elles se confondent : toutes, elles exigent une limite d’âge, et établissent entre l’école proprement dite et l’école d’apprentissage une ligne de démarcation ; toutes, elles se préoccupent de la discipline de l’atelier et de l’éducation morale ; toutes, elles font la part, inégale il est vrai, de la théorie et de la pratique ; toutes, elles ont fourni la preuve qu’on peut former ainsi des ouvriers exercés à manier les outils de leur profession, rompus à la fatigue, d’un esprit ouvert, propres en un mot aux travaux de l’industrie et en état de gagner un salaire. Au Havre par exemple, où les apprentis demeurent à l’école jusqu’à seize ans, sur 50 élèves sortant chaque année en moyenne, 35 (10 menuisiers, 25 ajusteurs) trouvent à se placer dans des établissemens qui leur paient immédiatement la moitié, quelquefois les deux tiers de la journée ordinaire. A Paris, la moyenne des salaires obtenus par les apprentis sortis de Saint-Nicolas de 1859 à 1864 a dépassé même cette proportion ; sur des notes communiquées, on relève les prix suivans, qui ne constituent que des moyennes : ciseleurs en bronze 4 fr. 22 cent., tourneurs en optique 3 fr. 94 c., dessinateurs pour châles 4 fr. 4 c., doreurs sur bois 3 fr., bijoutiers 4 fr., sculpteurs sur bois 4 fr., layetiers-emballeurs 3 fr. 75 cent., facteurs d’instrumens de musique 3 fr. 62 cent., ébénistes 3 fr. 25 cent., d’où il résulte un salaire moyen de 3 fr. 75 cent.

Si ces quatre écoles d’apprentis se touchent sur ces divers points, sur d’autres elles se séparent. Il en est d’abord, comme à La Ciotat et au Creuset, qui ne sont que des annexes de plus grands établissemens, ou, comme à Saint-Nicolas, le produit à un premier degré d’associations charitables ; il en est d’autres, comme à Nantes, qui présentent l’inconvénient des distances, et par ces motifs seraient d’une application impossible pour notre fondation municipale, d’où l’on peut conclure, comme le fait M. Gréard et comme il le propose, de prendre pour modèle dans la fondation projetée à Paris l’école d’apprentis du Havre, qui, exempte de ces imperfections, a de plus pour elle l’épreuve du temps et du succès.

Ce point admis, il en restera toujours un dernier à vider. Voilà l’école fondée, comment l’administrera-t-on ? Deux modes d’administration ont été jusqu’ici appliqués aux écoles d’apprentis, la gérance directe avec un directeur dépendant de la municipalité, la gérance avec le concours et par l’intermédiaire des patrons. Le premier est celui qui a été appliqué à l’école du Havre, le second est en usage dans les établissemens de Saint-Nicolas. Dans ces derniers, les élèves sont mis à la disposition et sous la direction de patrons qui les font travailler pour leur compte, fournissent les outils et les matières, et les forment soit par eux-mêmes, soit à l’aide d’ouvriers maîtres. Les produits appartiennent aux patrons, qui pendant les trois premières années profitent sans rétribution du travail des apprentis, et qui à la quatrième année paient à l’établissement 1 franc par journée de travail de l’élève. Au Havre, c’est la municipalité qui a créé, qui entretient à ses frais le matériel de l’établissement et qui fournit les matières premières nécessaires à l’éducation des apprentis. Sous le bénéfice de cette combinaison, elle fait exécuter dans l’école certains ouvrages de serrurerie et de menuiserie pour les propriétés communales. D’autre part, grâce au zèle d’un comité de patronage composé d’administrateurs, d’architectes, d’entrepreneurs, les industriels font des commandes à l’école ; ils envoient les matières premières avec les croquis et les plans, et les travaux leur sont rendus confectionnés. Une comptabilité spéciale est tenue, et le produit des travaux est partagé aux élèves, classés par catégories de métier, défalcation faite d’une certaine quotité qui est réservée pour l’achat de l’outillage accordé comme récompense à ceux qui sortent. Un état de détail indique la proportion des prélèvemens qu’ont pu obtenir les élèves sur le produit de leur travail, réparti en trois catégories. Les plus habiles d’entre eux ont passé dans le cours de quatre années (1867 à 1870) de 40 fr. à 87 fr., les moins habiles de 9 fr. à 15 fr. ; une catégorie intermédiaire a oscillé entre 16 fr. et 42 fr. par tête d’élève. Les sommes totales à distribuer variaient de 1,031 francs 15 cent. à 3,265 fr. 45 cent., le nombre des élèves de 78 à 126, les sommes réservées pour l’outillage de 317 fr. 30 cent. à 1,088 fr. 95 cent. À ces encouragemens bien modestes, il convient d’ajouter la sollicitude du comité qui les suit dans leurs travaux et s’occupe de les placer à la fin de leur stage.

D’un coup d’œil, on peut saisir les avantages et les inconvéniens des deux modes. En remettant, comme à Saint-Nicolas, entre les mains des patrons la direction des travaux avec les profits qu’ils peuvent donner, l’administration municipale se décharge du soin de toute gestion et de toute responsabilité commerciales. Ni l’installation et le renouvellement des outils, ni l’achat des matières, ni la vente des produits ne la regardent plus. En même temps elle s’assure que le travail des élèves est dirigé par des hommes très capables et dont la surveillance a pour stimulant un intérêt que rien ne remplace, l’intérêt personnel. Le danger, c’est que, devenu dominant, l’intérêt des patrons ne tourne contre celui des apprentis, qu’en s’affranchissant de certains embarras on ne se prive de certains droits d’action, en un mot qu’en se substituant en partie au moins des hommes qui font acte de spéculation, on ne soit plus maître ni de leur conduite ni de leurs calculs. C’est cette considération qui a paru déterminante à l’auteur du projet. Il s’est dit qu’on n’aboutirait à rien de sérieux sans une grande unité et une forte concentration de pouvoirs. Un directeur au sommet, des maîtres et des contre-maîtres subordonnés au directeur, sans rouage parasite, sans possibilité de conflit, voilà la combinaison à laquelle il s’est arrêté, — c’est celle du Havre. Tout ainsi devient aisé : les chefs d’atelier ne doivent pas manquer, pourvu que l’on sache rétribuer et honorer leurs fonctions comme il convient ; ce ne sont pas non plus les maîtres expérimentés, ni le concours d’un comité spécial ; les idées justes sont toujours servies à point et par les meilleures mains.

Quant à la gestion commerciale de l’atelier, en l’étudiant de près, on en simplifie les embarras. En réalité, il ne s’agit pas de créer tout d’un coup dans Paris un grand nombre d’écoles d’apprentis : il ne s’agit que d’une seule école, un échantillon, un modèle ; pour le moment, il n’y a pas à porter les vues plus loin. Or la dépense de l’outillage d’installation de l’école du Havre pour un atelier propre au travail du bois et du fer et destiné à recevoir 150 élèves a coûté 26,000 francs. Voilà le premier risque, le premier coût, et on verra que les autres ne sont guère plus considérables. D’autre part, il ne faut pas s’effrayer outre mesure de l’approvisionnement en matières premières. Étant donnés trois ans de stage, la promotion avancée aurait seule à travailler des matériaux de quelque prix ; les autres pourraient s’exercer sur des matériaux de moindre valeur, vieux ou bruts, transformés jusqu’à épuisement, bois de corde, vieilles ferrailles. Un entrepreneur prétendait s’en tirer avec 150 francs par an. D’ailleurs, à mesure que l’habileté serait plus grande, l’emploi des matières, au lieu d’être une perte sèche, pourrait devenir un profit pour la ville. On vient de créer un magasin spécial de mobilier scolaire, voilà des fournisseurs tout trouvés. Elle a pris à sa charge l’entretien des bureaux d’octroi et des corps de garde, celui des grilles et des bancs des jardins publics, en un mot tout le matériel qui se rattache soit aux bâtimens communaux, soit au domaine municipal ; quoi de plus naturel, de moins susceptible d’objection, que de faire exécuter en partie par les apprentis de troisième année les travaux ayant cette affectation ? Et, comme la ville réaliserait de ce chef quelques bénéfices, rien ne s’opposerait à ce que, comme au Havre, une part fût prélevée pour être distribuée en prime aux apprentis les plus méritans.

Après avoir ainsi pesé le pour et le contre, calculé, comparé, M. Gréard en arrive à conclure pour une gérance directe, comme plus favorable à l’apprenti, plus digne de la ville et permettant une expérience plus complète et plus sûre. Comme donnée fondamentale, il estime en outre qu’il y a lieu, comme au Havre, de s’arrêter, pour les métiers qui seraient l’objet de l’école d’apprentis de Paris, aux industries du fer et du bois. Quant aux bases de l’organisation et aux matières d’enseignement, elles entrent dans trop de détails pour qu’il soit possible de leur donner place ; rien n’y est omis, bien s’en faut, peut-être même y a-t-il là plus de charges que le cerveau d’un enfant n’en peut supporter. Sommairement on peut dire que l’école reçoit au maximum 150 apprentis, divisés en trois sections, engagés pour trois ans, et qu’aucun n’y est admis avant l’âge de treize ans révolus. Quant à l’enseignement, il revêt trois formes, général, technologique, dessin géométrique, spécial ou technique. Le personnel comprend un directeur et deux professeurs adjoints, un professeur de dessin géométrique, trois contre-maîtres spéciaux et un maître de gymnastique. Les élèves sont reçus à titre gratuit, et tous les outils qui forment partie du mobilier de l’école leur sont fournis. Pendant la première année, l’apprenti ne touche rien. Arrivé à la deuxième, il peut être admis, pour une part proportionnelle à son mérite et à titre de récompense, au bénéfice des produits fabriqués.

Entraîné à fournir un plan complet pour aboutir à une demande d’allocations, M. Gréard, avec une grande science des détails, a récapitulé un à un les élémens d’une comptabilité qu’il créait de toutes pièces, Les installations des salles et des ateliers, d’un chantier servant au dépôt des matières premières, d’un préau couvert et d’un préau découvert avec gymnastique. Enfin, s’appuyant d’un budget connu, celui de l’école du Havre, et y mêlant des évaluations empruntées à sa propre expérience, il dressait le budget de l’école, après avoir fixé la dépense totale des installations de 60 à 65,000 fr., et avec l’imprévu à 70,000 francs. Quant au chiffre du budget, il comprend deux propositions, un minimum de 44,700 fr., et, avec quelques augmentations de traitement pour le personnel, un maximum de 52,100 francs.

La cause dont M. Gréard s’est porté le soutien est de celles qui rencontrent un profond écho dans la conscience publique, honorent ceux qui la plaident, et ne trouvent pas un dissentiment. Son mémoire au préfet est animé d’une chaleur souvent éloquente, servie par une étude patiente des faits ; il traite des problèmes les plus délicats de l’avancement des classes laborieuses, et qui ont été de tout temps l’objet des plus vives susceptibilités. On ne saurait donc toucher à ces questions avec trop de ménagemens, ni se montrer trop hésitant au sujet des réserves que l’on pourrait faire. Il en est une pourtant qui se présentera d’abord à l’esprit et que M. Gréard a prévue, c’est la crainte que les proportions du projet n’en énervent et n’en atténuent l’effet. Faire porter l’expérience sur une école unique et 150 apprentis seulement, c’est peut-être risquer une grande partie avec de trop petits moyens. Sur cette échelle réduite, l’écueil est précisément celui que M. Gréard a signalé dans plusieurs passages de son mémoire, et qu’il a reproché à des établissemens du même genre, publics ou privés, c’est de former des caporaux au lieu de soldats, des cadres et pas d’armée ; 150 élèves, c’est un mince appoint, et où les prendre, comment les choisir ? Le privilége fera des envieux, et le choix des mécontens. Puis à côté de cet écueil il en est un autre, qui dans une certaine mesure s’y confond, et sur lequel, puisque l’occasion s’en présente, il est bon d’insister.

Les institutions créées dans le cours de ce siècle, surtout en matière d’enseignement, tendent presque toutes à dépasser leur objet, et, comme on dit, à tomber du côté où elles penchent. Un instant on a pu le craindre pour l’École polytechnique, qui au lieu d’ingénieurs et d’artilleurs nous donnait des saint-simoniens et des phalanstériens, même des positivistes. Peut-être l’abus des analyses contribuait-il à ces déviations. Il en a été de même de l’École centrale, que parfois des excès d’algèbre ont troublée dans sa destination, qui est de former des chefs et des directeurs d’usine. Affirmerait-on que les cours du Conservatoire, qui visent surtout à l’instruction des ouvriers, soient toujours maintenus à la portée et au niveau de leurs intelligences ? Enfin n’est-il pas de notoriété que la clientèle des écoles d’arts et métiers d’Aix, de Châlons, d’Angers, s’est graduellement transformée, et qu’elle se porte désormais vers les services publics, état ou compagnies, plutôt que vers les services privés ? Ces exemples donnent lieu de craindre qu’il n’en soit de même d’une école d’apprentis, et qu’après avoir été conçue dans des conditions très simples, modestes même, accessibles à tous, elle ne tourne peu à peu au raffinement, prenne de l’orgueil, et à l’instar de ce qui l’entoure ne dépasse son objet. Cette crainte est d’autant plus fondée que la moindre école a de grandes ambitions là-dessus, et fait montre d’un programme de matières qui ne messiérait pas à une académie. Que ce soient là des perfectionnemens, à la bonne heure ; mais ce sont en même temps des déclassemens, et ils deviennent dangereux dans un temps où personne ne se résigne à rester à sa place.

Ces réserves n’infirment en rien l’idée de M. Gréard, qui lui-même les a faites. Il a vu les côtés faibles de son projet, mais il en a vu en même temps la grandeur. L’opinion publique le soutiendra et fera malgré tout aboutir une réforme qui touche aux besoins les plus vifs et les mieux démontrés de la communauté. Grande tâche en effet qu’un amendement sérieux de l’éducation populaire, la plus saine, la plus fortifiante que, revenue d’une longue léthargie, une nation puisse se proposer !

Louis Reybaud.

  1. De l’enseignement professionnel.
  2. Revue de l’enseignement professionnel, 3e année.