Électre (trad. Artaud)

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Charpentier (p. 57-124).

ÉLECTRE[modifier]


TRAGÉDIE

NOTICE
SUR L’ÉLECTRE.




Le sujet d’Électre a été traité par les trois grands tragiques grecs ; et bien que la comparaison de leurs ouvrages ne puisse avoir place ici, il nous est permis de remarquer du moins que Sophocle, venant le second, se trouvait dans les conditions les plus favorables. Il abordait un sujet déjà connu, il est vrai, mais non encore usé ; il lui était facile d’éviter ou de corriger les défauts qu’il avait pu remarquer dans l’invention et dans l’ordonnance de la pièce de son devancier. Mais quand on observe la marche de l’art dramatique chez les Grecs, la supériorité de Sophocle brille surtout dans les caractères. Les héros d’Eschyle ont peu d’individualité, la plupart sont esquissés en traits fort généraux. Dans Sophocle, au contraire, Ajax, Philoctète, Œdipe, ont leur physionomie propre, et leurs caractères distinctifs. Il en est de même d’Électre, et la vigueur avec laquelle le poète a dessiné cette figure est le mérite le plus saillant de l’ouvrage.

Le sujet de la pièce est la vengeance d’Agamemnon accomplie par son fils ; il semble donc qu’Oreste devrait être le personnage principal. Cependant le rôle d’Électre efface tous les autres ; tout se rapporte à Électre, elle est partout présente ; c’est elle qui a sauvé les jours d’Oreste, qui l’a soustrait au fer d’Égisthe, et l’a remis à un serviteur fidèle. Cette fille généreuse, qui s’endort et s’éveille avec l’image du meurtre devant les yeux, concentre en elle-même toute l’action ; son inconsolable douleur, sa soif de vengeance, sa tendresse pour son frère, forment une suite non interrompue de tableaux et de mouvements sublimes. On ne peut trop admirer l’art exquis avec lequel le poète a varié les nuances d’un même sentiment. Quelle poétique peinture, lorsque dans son premier dialogue avec le Chœur, elle retrace la nuit terrible qui vit l’assassinat d’Agamemnon ! Bientôt le récit du songe menaçant de Clytemnestre fait luire à ses yeux l’espoir de voir paraître un vengeur ; sa douleur en est d’autant plus violente, lorsqu’elle apprend la mort de son frère ; les plaintes qu’elle fait entendre sur l’urne funéraire d’Oreste sont un morceau à jamais célèbre par le pathétique et la vérité ; la tendresse fraternelle n’a jamais trouvé d’accents plus touchants. Dans l’énergie passionnée qu’il a donnée à Électre, peut-être Sophocle a-t-il poussé à l’excès sa haine implacable pour sa mère ; elle va jusqu’à la barbarie : il a mis en œuvre toutes les ressources de son art pour faire admettre ce caractère farouche et résolu, et pour légitimer en quelque sorte, ou du moins pour faire comprendre l’atrocité de l’action que ce caractère doit enfanter.

Chrysothémis, la jeune sœur d’Electre, contraste avec elle par son caractère timide ; elle plaît surtout par la touchante douceur avec laquelle elle répond aux reproches de sa sœur. Un rapprochement naturel se présente entre le caractère des deux sœurs, dans Électre et dans Antigone. Chrysothémis a la douceur et la timidité d’Isméne, Électre a toute la passion et l’énergie d’Antigone. Ce contraste résulte naturellement de l’analogie des rôles.

Ce que nous avons déjà dit suffit pour faire concevoir le reproche des critiques qui ont accusé Sophocle d’avoir sacrifié le rôle d’Oreste à celui d’Électre. Oreste, en effet, n’a pas de physionomie originale ; il parle à peine de son père, il égorge sa mère sans frémir, et il prend ensuite un ton ironique avec Egisthe. Les sentiments passionnés lui semblent étrangers ; il éprouve seulement à la vue de sa sœur une émotion passagère, qui ne se soutient pas. Toutefois, ne nous hâtons pas de condamner le poète. Peut-être une intention religieuse se cache-t-elle sous ces dehors froids et impassibles : Oreste agit en vertu de l’oracle d’Apollon, qui non-seulement lui a enjoint de venger son père, mais qui lui a prescrit jusqu’à la manière dont il doit agir ; v. 34 : « Seul et sans armes, c’est par la ruse et par un coup secret qu’il faut assurer ta vengeance. » À plusieurs reprises il revient sur ce fait, que le parricide lui est commandé par les dieux. Il apparaît donc ici comme ministre de la justice divine ; aussi n’éprouve-t-il aucune hésitation, il va droit au but, sans longues paroles, et obéit sans remords à la voix des dieux.

L’Oreste d’Euripide doute presque de la vérité des oracles ; il hésite, il accuse la divinité de démence. Les Dioscures eux-mêmes (dont l’intervention semble étrange dans l’Électre d’Euripide) désapprouvent la résolution d’Apollon. Cette horreur du parricide, que le poète plus récent n’a pu se dispenser de manifester, atteste le progrès des idées morales, et en même temps le déclin de l’idée religieuse, alors encore si imparfaite et si mêlée d’alliage. J’espère prouver plus tard qu’un grand nombre des fautes, des contradictions, des écarts que l’on reproche à Euripide, au point de vue de l’art dramatique, sont, en beaucoup de cas, l’effet même des progrès de l’idée morale, qui ne lui permettent pas d’adopter la tradition mythologique sans la modifier, ou même sans l’altérer.

Il serait superflu d’arrêter ici notre critique, soit sur la conduite de la pièce, soit sur les détails. Admirons seulement, dans la scène de la reconnaissance, la simplicité antique de ce cri qui échappe à Électre : ἦ γἁρ σύ κεῖνος ; « c’est donc toi ! » Ces mots si simples sont le cri de la nature, on ne pouvait dire autrement.

Sur le dénoûment, on peut dire qu’il y a peu d’habileté à placer la mort de Clytemnestre avant celle d’Égisthe ; la première épuise toutes les émotions que le cœur peut ressentir. Remarquons néanmoins un artifice du poète, qui ne met pas le meurtre de Clytemnestre sous les yeux des spectateurs, moyen horrible, qui souillerait la scène ; il no fait pas non plus raconter l’action par un messager, moyen commun, d’un usage trop fréquent, et qui n’est jamais exempt de froideur ; il fait entendre les cris de Clytemnestre, ce qui rend le spectateur présent, autant que cela est compatible avec la dignité de la scène, et ce qui produit une émotion bien plus vive que le simple récit.

On connaît le récit d’Aulu-Gelle, VII, 5, qui raconte que l’acteur Polus, jouant le rôle d’Électre, peu de temps après la mort de son fils, prit l’urne de ce fils pour représenter l’urne d’Oreste : « Implevit omnia non simulacris neque incitamentis, sed luctu atque lamentis veris et spirantibus. Itaque quum agi fabula videretur, dolor actitatus est. » — Cette anecdote prouve du moins que, longtemps après la mort des grands tragiques grecs, on jouait encore leurs ouvrages à Athènes.

Le style facile et coulant de l’Électre autorise à penser qu’elle parut sur la scène peu après l’Œdipe roi, c’est-à-dire pendant la seconde moitié de la guerre du Péloponèse. Une licence que l’auteur s’était permise cinq fois dans cette dernière pièce, l’élision d’une voyelle à la fin du vers ïambique, ne se trouve qu’une fois dans l’Électre. De plus, Sophocle semble, par quelques traits semés dans sa pièce, y rechercher la faveur populaire. Ainsi, il saisit avec empressement l’occasion d’appeler Athènes la cité bâtie par les dieux. Enfin, dans le récit des jeux publics auxquels Oreste avait pris part, parmi les dix rivaux qui disputent le prix de la course de chevaux, c’est l’Athénien qu’il montre comme le plus habile à conduire un char, et c’est lui qu’il désigne comme vainqueur, après l’accident qui cause la mort d’Oreste.




ÉLECTRE

PERSONNAGES

LE GOUVERNEUR D’ORESTE.

CHRYSOTHÉMIS.

ORESTE.

CLYTEMNESTRE.

ÉLECTRE.

ÉGISTHE.

CHŒUR DE JEUNES FILLES DE MYCÈNES.

PYLADE, personnage muet.


La scène représente une place publique de Mycènes, où s’élève un autel consacré à Apollon. D’un côté le palais des rois ; de l’autre le temple de Junon, et un bois sacré.



LE GOUVERNEUR.

O toi, dont le père commanda jadis l’armée des Grecs devant Troie, fils d’Agamemnon, tu peux enfin contempler ces lieux si longtemps désirés. En effet, tu vois d’ici l’antique Argos[1], objet de tes vœux ; voici, cher Oreste, le bois de la fille d’Inachos[2], et la place Lycienne consacrée au dieu destructeur des loups, Apollon[3] ; à gauche s’élève le célèbre temple de Junon ; la ville où nous entrons est l’opulente Mycènes, et ce palais est le séjour sanglant des fils de Pélops[4] ; c’est de là qu’autrefois, après le meurtre de ton père, je te reçus des mains de ta sœur, et t’emportai ; je te sauvai et t’élevai jusqu’à cet âge[5] pour être le vengeur de ton père. Maintenant donc, Oreste, et toi, Pylade, le plus cher des hôtes, il faut délibérer au plus tôt sur ce que nous avons à faire. Déjà, en effet, la brillante clarté du soleil éveille le chant matinal des oiseaux, et la sombre nuit a disparu avec ses étoiles. Avant donc que personne ne sorte de ce palais, concertez-vous ; car au point où nous en sommes, il n’est plus temps d’hésiter, mais c’est le moment d’agir.


ORESTE.

O le plus cher des serviteurs, que de marques tu me donnes de ta fidélité ! Semblable à un coursier généreux dont les années n’ont point ralenti l’ardeur dans les périls, et qui dresse encore l’oreille[6], tu nous encourages, et tu es toi-même des premiers à nous suivre. Je vais donc te révéler mes projets, et toi, prête à mes paroles une oreille attentive ; et si dans mes plans je m’écarte du but, redresse-moi. Quand j’allai consulter l’oracle de Delphes sur la manière de punir les meurtriers de mon père, Apollon me répondit ce que tu vas entendre : « C’est par toi-même, sans armes et sans soldats, par la ruse et par un coup secret, qu’il faut accomplir le juste châtiment. » Puisque telle est la réponse que nous avons reçue de l’oracle, toi, saisis le moment de pénétrer dans l’intérieur du palais, observe tout ce qui se passe, et viens ensuite nous en instruire. Ta vieillesse, ta longue absence, les empêcheront de te reconnaître, ainsi blanchi par l’âge, et même de te soupçonner. Dis-leur que tu es étranger, envoyé de la Phocide par Phanotée ; car c’est le plus cher de leurs amis. Annonce-leur, sous la loi du serment, qu’Oreste a péri de mort violente, qu’il est tombé de son char dans les jeux pythiques[7] : tel doit être ton langage. Pour nous, après avoir versé des libations et déposé notre chevelure[8] sur le tombeau de mon père, ainsi qu’Apollon l’a prescrit, nous reviendrons ici, portant dans nos mains l’urne d’airain que, tu le sais aussi, j’ai cachée dans les broussailles ; afin de les abuser par nos discours, en leur apportant l’agréable nouvelle que j’ai péri, et que mon corps est réduit en cendres. Que m’importe, en effet, de passer pour mort, pourvu qu’en réalité je vive, et que j’arrive à la gloire ? Aucune parole n’est de mauvais présage, si elle est utile. J’ai vu[9] bien des sages, ainsi morts en paroles, reparaître ensuite plus glorieux[10]. Ainsi je me flatte, après cette mort supposée, de reparaître bientôt aux yeux de mes ennemis, comme un astre étincelant. O terre de ma patrie, dieux tutélaires de mon pays, accueillez mon retour par d’heureux auspices ; et toi aussi, palais de mes pères, car je viens, envoyé par les dieux, te purifier, par une juste vengeance, des crimes dont tu fus le théâtre, ne permettez pas que je quitte cette terre avec déshonneur, faites que je recouvre notre ancienne puissance, et que je rétablisse ma famille. Voilà ce que j’avais à vous dire ; toi, vieillard, occupe-toi d’aller remplir ta mission ; et nous, retirons-nous ; car voici l’occasion, le plus puissant auxiliaire des entreprises humaines.


ÉLECTRE, encore dans le palais

Hélas ! malheureuse !


LE GOUVERNEUR.

Il m’a semblé, mon fils, entendre dans l’intérieur du palais les gémissements d’une esclave.


ORESTE.

Ne serait-ce point la malheureuse Électre ? Veux-tu que nous restions un moment ici, et que nous écoutions ses plaintes ?


LE GOUVERNEUR.

Nullement. Avant toutes choses, accomplissons les ordres d’Apollon[11] ; c’est par là qu’il nous faut commencer, en versant des libations sur les cendres de notre père ; l’accomplissement de ce devoir assurera notre victoire et la réussite de nos projets.

(Ils sortent.)




ÉLECTRE.

O lumière pure, air céleste également étendu sur la surface de la terre[12], combien de fois as-tu entendu mes plaintes lamentables et les coups dont je frappe mon sein ensanglanté, quand les ombres de la nuit sont dissipées ! Mais pendant la longue durée des nuits, ma triste couche, dans cette obscure demeure, sait combien de pleurs je verse sur l’infortune de mon père, déplorable victime, non des fureurs de Mars sur une terre étrangère , mais de ma mère et de l’adultère Égisthe, qui tous deux l’ont frappé d’une hache meurtrière, comme le chêne qui tombe sous les coups du bûcheron[13].

Et nul autre que moi, ô mon père, ne donne des larmes à ta mort si cruelle et si digne de pitié !

Mais jamais je ne cesserai de faire entendre mes gémissements et mes sanglots, tant que je verrai les brillantes étoiles de la nuit, tant que je verrai la lumière du jour ; jamais je ne cesserai, comme le rossignol qui a perdu ses petits, de faire retentir mes accents plaintifs aux portes du palais de mon père.

Sombre demeure de Pluton et de Proserpine, Mercure Souterrain, Imprécation révérée, et vous, filles des dieux, redoutables Érinnys, qui punissez le meurtre et l’adultère, venez, secourez-moi, vengez la mort de mon père, et envoyez-moi mon frère : car seule, je n’ai plus la force de supporter le poids intolérable de ma douleur[14].




LE CHŒUR.

{Strophe 1.) O fille de la plus coupable des mères, Électre, pourquoi te consumer ainsi dans des plaintes intarissables sur celui que la trahison d’une épouse impie livra jadis à une main criminelle, sur Agamemnon ? Ah ! s’il m’est permis de former ce souhait, périsse l’auteur

d’un tel attentat !

ÉLECTRE.

Nobles filles de Mycènes, vous venez en consolatrices de mes peines ; je le sais, et je connais votre tendresse ; mais je ne veux pas cesser de pleurer mon malheureux père. Ah ! je vous en conjure par cette amitié dont, vous me donnez tant de preuves, laissez-moi m’abandonner ainsi à ma douleur.


LE CHŒUR.

(Antistrophe 1.) Cependant ni les prières ni les larmes ne rappelleront ton père des sombres bords, commun asile des humains : mais en te livrant à une douleur éternelle et sans mesure, tu te consumes dans les larmes qui n’apportent aucun remède à ta souffrance. Pourquoi désirer des maux intolérables[15] ?


ÉLECTRE.

Insensé qui oublie ses parents frappés d’une mort digne de pitié ! Pour moi, mon cœur se complaît aux gémissements de l’oiseau plaintif, messager de Jupiter[16], qui pleure Itys[17], son cher Itys ! O Niobé, toi la plus malheureuse des femmes, je t’honore à l’égal d’une déesse, toi dont le marbre funèbre distille éternellement des pleurs[18] !


LE CHŒUR.

(Strophe 2.) Certes, tu n’es pas la seule entre les mortels, ma fille, qu’ait frappé le malheur, contre lequel tu te révoltes à l’excès, si tu te compares à ceux qui te sont lies par le sang et par une même origine, comme Chrysothémis, Iphianasse[19], et celui dont la jeunesse obscure se passe dans la souffrance, mais qui, un jour, glorieux et fier de sa naissance, rentrera dans l’illustre Mycènes, sous les auspices de Jupiter, Oreste enfin !


ÉLECTRE.

Oreste, je ne me lasse pas de l’attendre ; malheureuse, sans enfants, sans époux, j’erre sans relâche, baignée de larmes, en proie à ces misères interminables ; et lui, il oublie mes bienfaits et mes instances. Quels messages, en effet, n’ont pas trompé mon attente ! Toujours il désire revenir, et malgré ses désirs, il ne reparaît pas.


LE CHŒUR.

(Antistrophe 2.) Aie confiance, ma fille, aie confiance : Jupiter, qui règne au haut des cieux, voit et gouverne tout ; remets-lui ton ressentiment et tes douleurs, et ne montre à tes ennemis ni trop d’emportement, ni trop d’oubli. Le Temps, en effet, est un dieu qui rend tout facile. Ce fils d’Agamemnon, qui habite les rivages de Crisa[20], aux fertiles pâturages, ne restera jamais en arrière, non plus que le dieu qui règne sur les bords de l’Achéron[21].


ÉLECTRE.

Mais déjà la plus grande partie de mes jours s’est écoulée à nourrir de vaines espérances, et je n’y puis plus résister ; je languis, sans parents, sans l’appui d’aucun ami ; mais, comme une humble étrangère, je vis méprisée dans la maison de mon père, couverte de ces

vils habits, à peine nourrie de chétifs aliments[22] !

LE CHŒUR.

(Strophe 3.) Lamentable fut, au retour de ton père, lamentable fut la nouvelle du festin où il périt[23], frappé du coup de la hache d’airain dirigé contre lui ! La perfidie conseilla le meurtre, l’amour l’exécuta, horrible enfantement d’un complot horrible, soit qu’un dieu, soit qu’un mortel en fût l’auteur !


ÉLECTRE.

O jour, le plus affreux de tous ceux que j’ai vécu ! ô nuit funeste ! festin exécrable, où mon père se vit indignement frappé à mort par deux mains criminelles, qui m’ont arraché la vie, en me livrant à mes ennemis ! Que le puissant dieu de l’Olympe leur envoie un châtiment digne de leur forfait ! Puissent les auteurs d’un tel crime ne jamais connaître la joie !


LE CHŒUR.

{Antistrophe 3.) Prends garde d’en trop dire. Ne songes-tu pas de quel rang et dans quels malheurs attirés par toi-même tu tombes si indignement ? car tu as mis le comble à tes maux, en suscitant d’éternelles querelles par ton âme chagrine. Il ne faut pas se commettre avec les puissants dans de tels conflits.


ÉLECTRE.

L’excès de mes souffrances m’a poussée à ces extrémités ; je le sais, je connais mon caractère impétueux. Mais dans ces cruelles souffrances, je ne puis contenir mes plaintes, toutes périlleuses qu’elles sont, tant que je vivrai. Car, ô mes amies, de qui pourrais-je donc recevoir d’utiles conseils ? qui aurait assez la conscience de ce qu’il faut faire ? Cessez donc, cessez de me consoler. Mes lamentations n’auront point de terme ; jamais ma douleur ne mettra fin à ces pleurs intarissables.


LE CHŒUR.

(Épode.) Eh bien ! par affection pour toi, je t’avertis, comme une tendre mère, de ne pas enfanter peines sur

peines.

ÉLECTRE.

Et quelle mesure a-t-on gardée dans le crime ? Parlez, serait-il beau d’oublier les morts ? chez quel homme peut germer une telle pensée ? Puissé-je n’être jamais honorée d’eux[24], puissé-je, s’il m’arrive quelque chose d’heureux, n’en pas jouir avec sécurité, si, réprimant l’essor de mes gémissements, je manquais à honorer la mémoire des miens ! Car si la mort, poussière et néant, est oubliée dans sa tombe, si le sang des assassins ne coule pas en échange du sang répandu, alors toute pudeur et toute piété auront disparu chez les mortels !


LE CHŒUR.

Pour moi, ma fille, c’est à la fois par zèle pour toi, c’est aussi pour moi-même que je suis venue[25] ; si ce que je propose n’est pas bon, garde ton avis ; car nous te suivrons.


ÉLECTRE.

J’ai honte, ô femmes, si je vous parais, dans mes pleurs sans fin, m’abandonner à l’excès ; mais pardonnez, un sentiment invincible m’y contraint. Et quelle fille bien née ne pleurerait comme moi, en voyant les maux de sa famille, quand jour et nuit je les vois toujours croître et grandir[26] ? Et d’abord, c’est ma mère, celle qui m’a enfantée, qui s’est montrée ma plus cruelle ennemie ; ensuite, dans mon propre palais, j’habite avec les assassins de mon père, je suis dans leur dépendance, et leur caprice m’accorde ou me refuse le nécessaire. Quelle doit donc être ma triste vie, crois-tu, quand je vois Égisthe assis sur le trône de mon père, revêtu des mêmes ornements[27], verser ses libations sur le foyer domestique où il l’a égorgé, et quand je vois, pour dernier outrage, le meurtrier entrer dans le lit d’Agamemnon avec ma misérable mère ; si je dois encore appeler de ce nom celle qui partage sa couche ! Elle ose habiter avec l’assassin, sans redouter la vengeance divine[28] ; que dis-je ? triomphante de son forfait, quand elle retrouve le jour où mon père tomba sous ses coups perfides<refAu dire du scholiaste, les anciens historiens rapportaient la mort d’Agamemnon au treizième jour du mois Gamélion.></ref>, elle le célèbre par des danses, et chaque mois elle sacrifie aux dieux sauveurs ! Et moi, témoin de ces horreurs au sein du palais, je gémis, je me consume dans l’affliction, je maudis en secret le festin sanguinaire qu’ils osent appeler festin d’Agamemnon. Et encore ne m’est-il pas permis de donner, autant que le voudrait mon cœur, un libre cours à mes lamentations ; car aussitôt cette femme courageuse en paroles me crie injurieusement : « Juste objet de la haine des dieux, as-tu donc seule perdu un père ? nul autre mortel n’a-t-il connu le deuil ? Puisses-tu périr de douleur ! puissent les divinités infernales ne te délivrer jamais de tes gémissements ! » Tels sont ses outrages. Mais si elle entend parler du retour d’Oreste, alors éperdue, furieuse, elle s’écrie : « N’est-ce pas toi qui me causes tous ces maux ? N’est-ce pas là ton ouvrage ? n’est-ce pas toi qui, dérobant Oreste à mes mains, l’as fait échapper secrètement ? Mais sache-le, ton châtiment se prépare. » Ainsi s’exhale sa rage[29] ; et près d’elle se tient, pour l’animer encore, cet illustre époux, le dernier des lâches[30], cet être tout malfaisant[31], qui s’entoure de femmes pour combattre. Pour moi, attendant toujours le retour d’Oreste, qui doit mettre fin à ces maux, je me meurs, malheureuse ! car, à force de tramer toujours sans rien accomplir, il a ruiné toutes mes espérances, et celles que je tirais de moi-même, et celles qui reposaient sur mon frère absent[32]. O mes amies, dans de telles infortunes, il est bien difficile de conserver la modération ou le respect des dieux ; mais, dans le malheur, on est contraint de se livrer au mal.


LE CHŒUR.

Dis-moi, pendant que tu nous parles ainsi, Égisthe est-il dans le palais, ou est-il absent ?


ÉLECTRE.

Il est dehors ; ne crois pas que s’il était dans la maison j’eusse pu en sortir. Il est maintenant à la campagne.


LE CHŒUR.

J’aurai donc plus de confiance à te parler, puisqu’il en est ainsi.


ÉLECTRE.

Il est absent, fais-moi toutes les questions que tu voudras.


LE CHŒUR.

Pour première question, que dis-tu de ton frère ? Va-t-il venir, ou tarde-t-il encore ? je désire le savoir.


ÉLECTRE.

Il parle de son retour ; mais l’effet dément ses paroles.


LE CHŒUR.

Hésiter est naturel pour un homme qui tente une grande entreprise.


ÉLECTRE.

Mais moi, je n’ai point hésité quand je l’ai sauvé.


LE CHŒUR.

Prends courage ; il est brave, il secourra ses amis.


ÉLECTRE.

Je le crois, autrement je ne vivrais pas longtemps.


LE CHŒUR.

Ne dis plus rien ; car je vois sortir du palais ta sœur, Chrysothémis, née du même père et de la même mère, portent dans ses mains des offrandes funèbres, telles qu’on en fait aux morts.




CHRYSOTHÉMIS.

Quels sont encore, ma sœur, ces cris que tu fais retentir devant le vestibule de ce palais ? et le temps n’a-t-il pu t'apprendre à ne pas t’abandonner à ces inutiles transports ? Cependant, je sais aussi ce que je souffre moi-même, et, si j’avais assez de forces, je ferais voir quels sont mes sentiments pour eux[33]. Mais dans notre triste position, je crois à propos de naviguer les voiles repliées[34], et de ne pas me figurer que j’agis, quand je ne leur fais aucun mal. Je voudrais que tu suivisses mon exemple ; cependant la justice est bien plus dans ton opinion que dans la mienne ; mais si je veux vivre libre, il me faut obéir à ceux qui sont les maîtres.


ÉLECTRE.

Il est vraiment indigne qu’étant fille du père qui t’a donné le jour, tu l’oublies pour t’inquiéter de ta mère ! Car enfin, tous ces conseils que tu me donnes t’ont été suggérés par elle, et ce langage n’est pas de toi. Choisis donc de deux choses l’une, ou tu as perdu le sens, ou tu oublies volontairement tes amis : tu disais tout à l’heure que si tu avais assez de forces, tu montrerais la haine que tu as pour eux ; et quand je fais tout pour venger mon père, loin de seconder mes projets, tu m’en détournes. Cette conduite, outre qu’elle est coupable, ne prouve-t-elle pas de la lâcheté ? Dis-moi, ou plutôt écoute ce que je gagnerais à sécher mes pleurs. Ai-je cessé de vivre ? Je vis mal sans doute, mais assez pour moi ; je les importune, et par là j’honore l’ombre d’un père, s’il est encore quelque sensibilité chez les morts. Toi qui te vantes de haïr ces assassins, tu les hais de paroles, mais tu es en réalité d’intelligence avec eux. Pour moi, dût-on m’offrir tous les biens dans lesquels tu te délectes, jamais je ne me soumettrai à eux ; toi, jouis d’une table somptueuse et des délices de la vie ; il me suffit de ne pas me créer moi-même de tourment. Je suis peu jalouse de tes honneurs ; tu ne le serais plus si tu étais sage. Maintenant, renonce, si tu veux, à être appelée la fille du plus noble des pères, pour être nommée la fille de ta mère ; tu montreras ainsi que tu as trahi ton père mort et tes amis.


LE CHŒUR.

Au nom des dieux, ne t’emporte pas ; vos conseils mutuels peuvent profiter à l’une et à l’autre, si tu veux user des siens et elle des tiens.


CHRYSOTHÉMIS.

O femmes, je suis accoutumée à son langage ; je n’aurais pas même parlé, si je n’avais appris qu’elle est menacée d’un malheur horrible, qui mettra fin à ses plaintes éternelles.


ÉLECTRE.

Dis donc quel est ce malheur effrayant ? car si tu peux m’ annoncer rien de pis que ce que je vois, je ne te contredirai plus.


CHRYSOTHÉMIS.

Eh bien, je te dirai tout ce que je sais. Ils ont résolu, si tu ne modères tes regrets, de t’ envoyer en des lieux où tu ne verras plus la lumière du jour, et de t’ensevelir vivante dans une sombre caverne, loin de ce pays, et où tu pourras déplorer tes malheurs. Songes-y donc, ma sœur, et ne va pas ensuite m’imputer ton infortune. Il est temps de prendre une sage résolution.


ÉLECTRE.

C’est donc là ce qu’ils sont décidés à faire contre moi ?


CHRYSOTHÉMIS.

Sans doute, et ils le feront après le retour d’Égisthe.


ÉLECTRE.

Ah ! qu’il revienne donc au plus tôt pour le faire !


CHRYSOTHÉMIS.

Malheureuse, quel vœu formes-tu ?


ÉLECTRE.

Qu’il revienne, s’il a quelque dessein semblable.


CHRYSOTHÉMIS.

Que veux-tu souffrir ? Où as-tu donc l’esprit ?


ÉLECTRE.

Pour fuir loin de vous, le plus loin possible.


CHRYSOTHÉMIS.

As-tu donc perdu tout soin de ta vie ?


ÉLECTRE.

Elle est belle, en effet, ma vie, et bien digne d’admiration !


CHRYSOTHÉMIS.

Sans doute elle le serait, si du moins tu savais être sage.


ÉLECTRE.

Ne m’enseigne pas à trahir mes amis.


CHRYSOTHÉMIS.

Je ne te l’enseigne pas, mais à céder à ceux qui sont les maîtres.


ÉLECTRE.

Toi, humilie-toi ainsi, ce n’est pas là mon caractère.


CHRYSOTHÉMIS.

Cependant il est beau du moins de ne pas périr par sa faute.


ÉLECTRE.
Périssons, s’il le faut, en vengeant notre père !

CHRYSOTHÉMIS.

Notre père, je le sais, pardonne notre conduite[35].


ÉLECTRE.

Un pareil langage est fait pour plaire à des lâches.


CHRYSOTHÉMIS.

Ne veux-tu donc pas me croire et écouter mes avis ?


ÉLECTRE.

Non certes ; je ne suis pas encore si vide de sens.


CHRYSOTHÉMIS.

Je vais donc aller où l’on m’a envoyée.


ÉLECTRE.

Où vas-tu donc ? à qui portes-tu ces offrandes funèbres ?


CHRYSOTHÉMIS.

Ma mère m’envoie répandre des libations sur le tombeau de mon père.


ÉLECTRE.

Qu’as-tu dit ? Au mortel qu’elle hait le plus ?


CHRYSOTHÉMIS.

A celui qu’elle a tué elle-même, car c’est là ce que tu veux dire.


ÉLECTRE.

Quel ami l’y a engagée ? de qui vient cette pensée ?


CHRYSOTHÉMIS.

D’une terreur nocturne, autant que je puis le croire.


ÉLECTRE.

Dieux de mes pères ! maintenant, du moins, venez à mon aide !


CHRYSOTHÉMIS.

Cette frayeur éveille donc tes espérances ?


ÉLECTRE.

Si tu me racontais cette vision, je pourrais te le dire

alors.

CHRYSOTHÉMIS.

Mais je l’ignore, à part quelques mots que j’en puis dire.


ÉLECTRE.

Dis-les, du moins ; souvent quelques paroles suffisent pour abattre ou pour relever des mortels.


CHRYSOTHÉMIS.

On dit qu’on a vu ton père et le mien, animé d’une vie nouvelle, revenir à la lumière ; qu’ensuite, prenant le sceptre[36], que jadis il porta lui-même, et que porte aujourd’hui Égisthe, il l’a planté au milieu du palais, et qu’aussitôt il en sortit un rameau florissant, qui ombragea toute la terre de Mycènes. Ainsi l’ai-je appris d’un témoin qui a entendu Clytemnestre raconter son songe au Soleil[37]. Je ne sais rien de plus, si ce n’est que la frayeur l’a décidée à me donner ces ordres. Ainsi, au nom des dieux de notre famille[38], je te conjure de me croire, et de ne pas te perdre par ton imprudence ; car si tu me repousses à présent, plus tard, avec le malheur, tu me rappelleras.


ÉLECTRE.

Garde-toi, chère sœur, de déposer sur le tombeau rien de ce que tu portes dans tes mains ; car tu ne saurais, sans crime, ni sans profanation, présenter à mon père les offrandes et répandre les libations d’une épouse odieuse ; jette-les plutôt au vent ou enfouis-les profondément dans la terre, d’où jamais aucun de ces dons ne puisse approcher du lieu où repose mon père ; mais c’est un trésor qu’il faut réserver pour elle-même quand elle sera morte. Non, si elle n’était la plus audacieuse des femmes, jamais elle n’eût offert ces odieuses libations à celui qu’elle a égorgé. Considère, en effet, s’il te semble que le mort, au fond de son tombeau, accueille ces dons avec bienveillance pour celle qui l’a indignement massacré, qui mutila comme une ennemie l’extrémité de ses membres[39] et, croyant ainsi se purifier du crime, essuya le sang du glaive sur la tête de la victime[40] ? Crois-tu donc que par ces offrandes elle puisse expier son forfait ? Il n’en est rien. Laisse-les donc ; coupe plutôt les boucles de tes cheveux et les miens ; offre-lui cette triste chevelure, faible don, le seul qui me reste, et aussi ma ceinture que ne pare aucun luxe. Là, te prosternant sur sa tombe, conjure-le de venir du fond des enfers nous porter un secours propice contre ses ennemis, et d’envoyer son fils Oreste attaquer nos ennemis de sa main victorieuse, pour que vivant il les foule aux pieds, et que nous parions désormais son tombeau de plus riches offrandes. Je le crois donc, oui, je le crois, il médite quelque projet, lui qui a envoyé à Clytemnestre ce songe effrayant. Cependant, ma sœur, seconde ces auxiliaires de notre vengeance, et pour toi, et pour moi, et pour le plus chéri des mortels, plongé dans le séjour des ombres, ton père et le mien.


LE CHŒUR.

La piété a dicté les paroles de ta sœur, et toi, si tu es sage, ma chère, tu feras ce qu’elle demande.


CHRYSOTHÉMIS.

Je le ferai, car sur ce qui est juste, il n’y a pas de contestation possible, et il faut se hâter de l’accomplir. Mais pendant que je tente cette entreprise, au nom des dieux, gardez-moi le silence ; car si ma mère en est informée, ce n’est pas, je crois, sans péril pour moi que j’oserais encore le tenter.

(Elle sort pour aller au tombeau d’Agamemnon.)




LE CHOEUR.

(Strophe.) Si je ne suis mauvais prophète et si mon esprit n’a perdu le sens, elle s’avance, la Justice, qu’annonce ce songe prophétique[41], portant en ses mains la force au service de l’équité, et bientôt, ô ma fille, elle exercera sa vengeance. La confiance vient d’entrer dans mon cœur, au récit de cet heureux songe. Car jamais ni le roi des Grecs, ton père, ni l’antique hache d’airain, instrument de son indigne supplice, n’oublieront le forfait.

(Antistrophe.) Elle viendra avec ses cent pieds et ses cent bras, la déesse qui se cache sous des pièges terribles, l’infatigable Érinnys[42]. Car la mutuelle passion d’un hymen illégitime, adultère, souillé par le meurtre, s’est emparée de ceux dont la justice divine réprouve l’union. Tant d’horreurs me sont garants que jamais, non jamais le prodige qui nous est apparu ne laissera sans remords les auteurs du crime et leurs complices. Certes, il n’y a plus pour les morts de divination dans les songes effrayants ni les oracles, si cette vision nocturne ne doit avoir pour nous une issue propice.

(Épode.) O course antique et laborieuse de Pélops[43], combien tu as été funeste à cette contrée ! Car depuis le jour où Myrtilos, renversé de son char doré, périt précipité dans les flots par une indigne trahison, le malheur n’a cessé de poursuivre cette maison déplorable.




CLYTEMNESTRE.

Te voilà encore échappée et courant librement, à ce qu’il semble ; c’est qu’Égisthe est absent, lui qui t’empêche toujours de franchir les portes et de compromettre l’honneur de la famille[44] ; mais aujourd’hui qu’il est absent, tu perds tout respect pour moi. Ainsi, tu as dit et répété souvent, que j’exerce une autorité inique, impérieuse, me plaisant à t’outrager toi et les tiens. Cependant mon cœur n’est pas porté à l’outrage, et je ne fais que répondre aux attaques que tu lances contre moi. Ton père, dis-tu, car voilà l’unique prétexte de tes querelles, est mort de ma main ; de ma main, il est vrai, et je n’ai nulle raison de le nier. C’est la Justice qui l’a sacrifié et non pas moi seule ; et avec un esprit plus sage, tu aurais dû me prêter ton secours. Car enfin, ce père que tu pleures toujours a, seul de tous les Grecs, osé immoler aux dieux ta propre sœur[45] ; il ignorait ce que l’enfantement coûte à une mère[46]. En effet, dis-moi pour qui il l’a sacrifiée ? Pour les Grecs, diras-tu ? mais ils n’avaient pas le droit de répandre mon sang. Pour son frère Ménélas ? mais alors le meurtre des miens devait-il demeurer impuni ? Ménélas lui-même n’avait-il pas deux enfants[47] qui auraient dû plutôt mourir, étant nés du père et de la mère pour qui l’on avait entrepris cette expédition ? Pluton était-il donc plus avide[48] de mes enfants que des siens ? ou ce père dénaturé, indifférent pour les enfants issus de mon sein, n’avait-il d’amour que pour ceux de Ménélas ? N’est-ce pas là le fait d’un père insensé et cruel ? Je le pense, bien que tu sois d’un autre avis que moi ; ainsi parlerait celle qu’il a sacrifiée, si elle retrouvait la voix. Pour moi donc, je ne me repens pas de ce que j’ai fait ; mais si tu crois que j’ai tort, fais valoir de justes raisons, et accuse ta mère.


ÉLECTRE.

Tu ne diras pas cette fois que tu ne fais que répondre à mes amères provocations ; mais si tu me le permets, je te parlerai comme il convient, au sujet de mon père et en même temps de ma sœur.


CLYTEMNESTRE.

Eh bien ! je te le permets ; si toutes les fois que tu me parles tu commençais ainsi, tu ne m’aurais pas donné tant de déplaisirs.


ÉLECTRE.

Je te parlerai donc. Tu avoues avoir tué mon père. Que ç’ait été justement ou non, peut-on rien dire de plus horrible ? Mais je le dis, tu l’as fait contre toute justice, et entraînée par les conseils de ce traître, qui est aujourd’hui ton époux. Demande à Diane chasseresse pour quelle vengeance elle enchaîna dans Aulis les vents qui y soufflent d’ordinaire[49] ; ou plutôt je te le dirai, car il n’est pas permis de l’interroger elle-même. Mon père, m’a-t-on dit, errant un jour dans un bois consacré à Diane, fit partir un cerf remarquable par sa ramure, et, l’ayant percé, il laissa échapper quelques paroles superbes[50]. Dès lors, la fille de Latone irritée retint les Grecs dans le port, jusqu’à ce que mon père eût immolé sa fille en échange de son cerf. Tel fut le sacrifice d’Iphigénie ; il n’y avait pas en effet d’autre moyen de rouvrir à l’armée le chemin de la Grèce ou d’Ilion. Pour obtenir le retour des vents, après avoir longtemps résisté, il céda à la contrainte, et l’immola enfin, non pour complaire à Ménélas. Si donc, pour dire ce que tu allègues toi-même, il a voulu par cette action servir son frère, devait-il pour cela périr de tes mains ? De quel droit ? Prends garde, en établissant une telle loi parmi les hommes, de prononcer toi-même ton arrêt et de te préparer un repentir. Si en effet le meurtre appelle un autre meurtre, tu seras la première victime, si tu as ce que tu mérites. Mais prends garde d’alléguer une excuse frivole. Car, dis-moi, je te prie, ce qui te force aujourd’hui à te couvrir de honte, toi qui partages ton lit avec l’infâme complice du meurtre de mon père, et qui as de lui des enfants[51], pour lesquels tu chasses les enfants légitimes de ton légitime hymen. Comment pourrais-je approuver une telle conduite ? Diras-tu aussi que par là tu venges la mort de ta fille ? Ce serait une honte, lors même que tu le dirais ; car il ne peut être honorable d’épouser un ennemi, même pour l’intérêt d’une fille. Mais pourquoi ces paroles ? car on ne peut même te donner un conseil, à toi qui cries de toutes tes forces que nous insultons notre mère. Cependant, je trouve en toi une maîtresse bien plutôt qu’une mère, moi qui passe ma malheureuse vie dans les souffrances dont vous m’accablez, toi et ton complice. Et cet autre enfant, à grand’peine sauvé de ta main furieuse, l’infortuné Oreste, traîne loin d’ici des jours déplorables ; tu m’as reproché souvent de l’élever pour être mon vengeur contre toi ; sois-en certaine, si j’avais assez de forces, j’aurais agi ainsi. Maintenant donc publie partout que je suis cruelle, insolente, ou pleine d’impudence : car si j’ai ces défauts en partage, je ne démens pas le sang que j’ai reçu de toi[52].


LE CHŒUR.

Je la vois exhaler sa colère ; mais a-t-elle pour s’y livrer de justes motifs ? je ne vois pas qu’on s’en inquiète.


CLYTEMNESTRE.

Et pourquoi m’inquiéterais-je de celle qui outrage ainsi sa mère, et cela à son âge ? Ne voyez-vous pas qu’elle en est venue à tout oser, sans rougir de rien ?


ÉLECTRE.

Sache-le bien pourtant, je rougis de ces emportements, quoique tu penses le contraire ; je l’ai fait pourtant, car je comprends qu’ils ne sont pas de mon âge et ne conviennent pas à mon âge, ni à ma personne. Mais ta haine et ta conduite me contraignent à agir ainsi malgré moi ; car les mauvais exemples enseignent les mauvaises actions.


CLYTEMNESTRE.

Impudente créature, c’est donc moi, ce sont mes paroles et mes actions qui produisent les excès de tes propos !


ÉLECTRE.

C’est toi qui les dis, et non moi ; car tu agis, et les actions engendrent les paroles.


CLYTEMNESTRE.

J’en jure par Diane, tu n’échapperas pas au châtiment que mérite ton audace, aussitôt qu’Égisthe sera de retour.


ÉLECTRE.

Tu le vois, tu t’emportes, après m’avoir permis de tout dire ; tu ne sais pas même m’écouter.


CLYTEMNESTRE.

Quoi ! parce que je t’ai permis de tout dire, tu troubleras mon sacrifice par tes clameurs funestes ?


ÉLECTRE.

Offre ce sacrifice, j’y consens, je le désire ; tu ne te plaindras plus de mes discours, car je ne dirai plus rien.


CLYTEMNESTRE[53].

Toi, apporte ces offrandes de fruits de toute espèce, afin qu’Apollon les reçoive avec mes vœux et dissipe les frayeurs qui m’agitent à présent. Toi, dieu tutélaire[54], écoute ma prière secrète ; car ici je ne suis pas entourée d’amis, et je ne puis te révéler tout, en présence de cette fille, qui irait, dans sa haine, semer par toute la ville ses mensonges et ses cris. Mais daigne entendre le sens caché de mes paroles. Si le songe obscur qui m’est apparu cette nuit est un heureux présage, Apollon Lycien[55], veuille l’accomplir ; mais, s’il est de mauvais augure, tourne-le contre mes ennemis. Si quelques pièges sont dressés contre ma puissance, empêches-en l’effet ; que toujours heureuse et tranquille, je possède en paix le sceptre des Atrides, et passe des jours prospères, entourée de ceux qui me sont chers, et des enfants qu’une haine amère n’anime pas contre moi[56] ! O Apollon Lycien ! sois-moi favorable, exauce nos vœux tels que nous te les adressons : quant aux autres[57], sur lesquels je me tais, tu es dieu, et tu peux les comprendre ; car il n’est rien de caché aux enfants de Jupiter.




LE GOUVERNEUR.

Étrangères, pourrais-je savoir avec certitude si c’est

là le palais du roi Égisthe ?

LE CHŒUR.

Le voici, étranger ; tu ne te trompes pas.


LE GOUVERNEUR.

N’est-ce pas aussi son épouse que je vois ? car elle se distingue par l’extérieur d’une reine.


LE CHŒUR.

Tu as raison, c’est elle-même que tu vois.


LE GOUVERNEUR.

Je te salue, ô reine ! Je viens de la part d’un ami, avec des nouvelles agréables pour toi et aussi pour Égisthe.


CLYTEMNESTRE.

J’accepte l’augure ; mais je désire savoir d’abord quel mortel t’envoie.


LE GOUVERNEUR.

Phanotée le Phocéen[58] ; il vous mande un événement important.


CLYTEMNESTRE.

Lequel, étranger ? parle. De la part d’un ami, je le sais, tout message doit être agréable.


LE GOUVERNEUR.

Oreste est mort. Ce peu de mots dit tout.


ÉLECTRE.

Ah ! malheureuse ! je suis perdue !


CLYTEMNESTRE.

Que dis-tu ? que dis-tu, étranger ? N’écoute pas ses cris.


LE GOUVERNEUR.

Je le répète, Oreste est mort.


ÉLECTRE.

Je suis perdue, c’est fait de moi !


CLYTEMNESTRE.

Mêle-toi de ce qui te regarde. Mais toi, étranger, dis-moi

la vérité sur la manière dont il a péri.

LE GOUVERNEUR.

C’est pour cela qu’on m’a envoyé vers toi, et je te dirai tout. Arrivé à la célèbre assemblée, gloire de la Grèce pour concourir aux jeux delphiques, lorsqu’il entendit la voix sonore du héraut annoncer la course, qui était le premier combat, il parut dans l’arène, éclatant de majesté, objet de l’admiration générale : après avoir d’un pas agile parcouru la carrière d’un bout à l’autre, il en sortit, remportant le prix glorieux de la victoire. Pour tout dire en peu de mots, jamais je ne vis un tel homme, ni tant de valeur et de force. Sache seulement que dans tous les combats[59], annoncés selon l’usage par les juges des jeux, course, double stade, pentathle, il fut proclamé vainqueur, au milieu des acclamations unanimes ; tous répétaient le nom d’Oreste, l’Argien, le fils d’Agamemnon, de ce roi qui jadis commanda l’illustre armée de la Grèce. Tel était son triomphe ; mais quand un dieu veut nous nuire, le plus puissant même des mortels ne saurait échapper. Le lendemain, en effet, lorsqu’au soleil levant, allait s’engager la course des chars rapides, Oreste s’avança au milieu de nombreux concurrents. L’un était de l’Achaïe, un autre de Sparte, deux de Libye[60], habiles à conduire des chars ; Oreste, traîné par des coursiers de Thessalie[61], venait le cinquième ; le sixième était un Étolien avec de brillantes cavales ; le septième de Magnésie ; le huitième, d’Ænie[62], avait des chevaux blancs ; le neuvième venait d’Athènes, fondée par les dieux ; un Béotien conduisait le dixième char. Lorsque les juges des jeux eurent tiré les sorts et assigné à chacun son rang, au signal d’une trompette d’airain, tous s’élancèrent ; ils animent leurs coursiers et de leurs mains agitent les rênes ; toute la carrière résonne du bruit des chars retentissants, et un nuage de poussière s’élève dans les airs ; les concurrents, confondus ensemble, n’épargnent point l’aiguillon pour devancer les roues de leurs adversaires et les chevaux frémissants ; ceux-ci, en effet, serrés les uns contre les autres, lançaient leur écume et leur haleine brûlante sur les chars et sur les conducteurs[63]. Oreste touchait à la dernière borne[64], qu’il effleurait de son essieu, il lâchait les rênes, à droite, au cheval de volée, tandis qu’il retenait l’autre à gauche[65]. Jusque-là tous les chars avaient couru en bon ordre ; mais bientôt les chevaux fougueux[66] du citoyen d’Ænie s’emportent, et en achevant le sixième ou le septième tour, par un brusque mouvement[67] en sens contraire, heurtent de front le char du Libyen ; de là vint le désordre, ils se renversent et se fracassent l’un sur l’autre, et toute la plaine de Crisa[68] est couverte de débris[69]. À cette vue, l’Athénien, en habile cocher, se détourne, retient ses coursiers[70], et laisse les autres se débattre au milieu de la tempête. Oreste venait le dernier, retenant ses chevaux en arrière et mettant toute sa confiance dans la fin de la course[71] ; mais dès qu’il voit qu’un seul adversaire lui reste, il fait retentir son fouet à l’oreille de ses coursiers rapides et se met à sa poursuite ; déjà tous deux marchent de front, tantôt l’un, tantôt l’autre devance son rival de la tête de ses chevaux : l’infortuné, debout sur son char intact, avait jusqu’alors parcouru heureusement la carrière ; mais en lâchant les rênes au cheval de gauche qui contournait la borne, il la heurte sans le voir ; l’essieu se rompt par le milieu, lui-même est renversé de son char et s’embarrasse dans les rênes, et, après sa chute, ses chevaux s’élancent en désordre à travers la carrière. L’assemblée, lorsqu’elle le voit tomber de son char, déplore à grands cris le sort du jeune héros, si cruellement frappé après tant de hauts faits, traîné dans la poussière, et soulevant ses pieds embarrassés, jusqu’à ce que les autres concurrents, arrêtant avec peine la fougue de ses coursiers, dégagent son corps sanglant, défiguré et méconnaissable à l’œil même de ses amis[72]. Bientôt on le brûle sur un bûcher, et dans une urne étroite les tristes cendres de ce héros[73] sont rapportées par des Phocéens désignés pour cette mission, afin qu’il obtienne un tombeau sur la terre de sa patrie. Tels sont les faits que j’avais à te dire, récit douloureux, sans doute ; niais, pour ceux qui en furent témoins comme nous, spectacle le plus triste que je vis jamais !


LE CHŒUR.

Hélas ! hélas ! toute la race antique de nos maîtres est donc, je le vois, détruite jusque dans sa racine !


CLYTEMNESTRE.

Ô Jupiter ! que penser de cette nouvelle ? Dois-je l’appeler heureuse, ou déplorable, mais utile ? Il est bien triste de ne conserver ma vie qu’au prix de mes propres malheurs !


LE GOUVERNEUR.

Ô femme, pourquoi te contrister ainsi de cette nouvelle ?



CLYTEMNESTRE.

La maternité est une chose étrange[74] ; car, quels que soient leurs torts, une mère ne peut haïr ses enfants.


LE GOUVERNEUR.

Nous avons donc fait, à ce qu’il semble, un voyage inutile.


CLYTEMNESTRE.

Non, il n’est pas inutile. Car comment pourrais-tu l’appeler ainsi, puisque tu m’apportes des preuves certaines de la mort de celui qui, oubliant les entrailles dont il était sorti, s’est dérobé à mes soins[75], pour vivre sur une terre étrangère, en exilé, et, une fois parti de ce pays, ne m’a plus revue, et qui, m’accusant du meurtre de son père, me faisait des menaces dont l’horreur, nuit et jour présente à mon esprit, chassait loin de moi le doux sommeil ; mais chaque instant son avis me semblait être celui de ma mort. Aujourd’hui enfin, car ce jour me délivre d’inquiétudes, et je n’ai plus rien à craindre ni de lui, ni d’Électre, cette ennemie domestique, plus cruelle encore, et toujours altérée de mon sang le plus pur ; aujourd’hui, ses menaces du moins ne troubleront plus mon repos.


ÉLECTRE.

Hélas ! malheur à moi ! c’est à présent, cher Oreste, qu’il me faut pleurer ta destinée, toi qui, même après ta mort, es encore outragé par une mère. Y a-t-il donc là de la justice ?


CLYTEMNESTRE.

Non pour toi... Mais il n’y a rien que de juste pour lui.


ÉLECTRE.

Entends-tu, Némésis, vengeresse de mon frère qui n’est plus ?


CLYTEMNESTRE.

Elle a entendu ceux qu’elle devait entendre, et elle a accompli leurs vœux.


ÉLECTRE.

Insulte-nous , car maintenant la fortune te sourit.


CLYTEMNESTRE.

Oreste et toi, vous ne détruirez pas ce bonheur.


ÉLECTRE.

Nous avons perdu le nôtre, loin de pouvoir détruire le tien.


CLYTEMNESTRE.

Je te devrais beaucoup, ô étranger, si tu avais mis fin à ces clameurs importunes.


LE GOUVERNEUR.

Je me retire donc, puisque tout va bien.


CLYTEMNESTRE.

Non pas, ce ne serait digne ni de moi, ni de l’hôte qui t’a envoyé. Mais entre dans ce palais, et laisse-la dehors exhaler ses cris sur ses malheurs et ceux de ses amis.




ÉLECTRE.

L’avez-vous vue, comme une mère affligée et désespérée, verser des larmes douloureuses et se lamenter sur la mort déplorable de son fils, la misérable ? au contraire, elle s’est retirée avec un rire insultant. O malheureuse Électre ! ô frère chéri ! que ta mort m’est fatale ! Elle a arraché de mon cœur le seul espoir que j’y gardais, de te voir un jour apparaître vivant, pour venger mon père et moi-même. Mais maintenant, où dois-je aller ? je suis seule, privée de mon père et de toi. Il me faudra encore être esclave au milieu de mes plus cruels ennemis, les meurtriers de mon père. N’est-ce pas là un sort bien heureux ? Mais non, je ne resterai plus avec eux sous le même toit ; sans amis, abandonnée de moi-même, je me consumerai de douleur[76] à la porte de ce palais. Si mes larmes importunent quelqu’un de ceux qui l’habitent, qu’il me tue ; mourir me sera doux, vivre, au contraire, m’est un supplice ; je n’ai nul regret de la vie.


LE CHŒUR.

(Strophe 1.) Où sont donc les foudres de Jupiter, où est le Soleil resplendissant, si, témoins de tant d’horreurs, ils les cachent avec indifférence ?


ÉLECTRE.

Hélas ! hélas !


LE CHŒUR.

O ma fille, pourquoi pleurer ?


ÉLECTRE.

O dieux !


LE CHŒUR.

Ne pousse pas de si grands cris.


ÉLECTRE.
Tu me fais mourir.

LE CHŒUR.

Comment ?


ÉLECTRE.

Si, pour ceux que nous savons descendus aux enfers, tu me suggères des espérances, tu ne feras qu’insulter davantage à la douleur qui me consume.


LE CHŒUR.

(Antistrophe 1.) Ne savons-nous pas que le roi Amphiaraos périt enlacé par la main d’une femme dans des tissus d’or[77] ? et maintenant sous la terre...


ÉLECTRE.

Hélas ! hélas !


LE CHŒUR.

Il commande avec toute la plénitude de sa connaissance[78].


ÉLECTRE.

Hélas !


LE CHŒUR.

Oui, hélas ! car cette femme perverse…


ÉLECTRE.

A été punie de son crime.


LE CHŒUR.

Il est vrai.


ÉLECTRE.

Je le sais, je le sais ; il parut un vengeur qui mit fin au deuil d’Amphiaraos[79] ; mais moi, je n’en ai plus, car celui qui me restait encore m’a été ravi.


LE CHŒUR.
(Strophe 2.) Tu es malheureuse entre toutes les malheureuses.

ÉLECTRE.

Moi aussi, je le sais, je ne le sais que trop, grâce aux souffrances terribles, accumulées, prolongées, qui ont rempli ma vie.


LE CHŒUR.

Nous comprenons tes plaintes.


ÉLECTRE.

N’essaie donc plus de vaines consolations là où....


LE CHŒUR.

Que dis-tu ?


ÉLECTRE.

Je n’ai plus de secours à espérer de mon frère.


LE CHŒUR.

(Antistrophe 2.) Mourir est la destinée de tous les hommes.


ÉLECTRE.

Est-ce aussi, comme pour cet infortuné, de périr embarrassés dans les rênes, traînés par des coursiers rapides ?


LE CHŒUR.

Désastre sans mesure !


ÉLECTRE.

Ne l’est-il pas, en effet ? quand, sur une terre étrangère, d’autres mains que les miennes....


LE CHŒUR.

Hélas !


ÉLECTRE.

Ont recueilli ses cendres, sans qu’il reçût ni un tombeau, ni le tribut de nos larmes ?




CHRYSOTHÉMIS.

La joie qui me transporte, chère Électre, me fait oublier la bienséance, pour accourir vers toi à la hâte. Je t’apporte le bonheur, et la fin des maux qui jusqu’ici te

coûtaient tant de larmes.

ÉLECTRE.

Comment aurais-tu trouvé un soulagement à mes douleurs, pour lesquelles je ne vois point de remède ?


CHRYSOTHÉMIS.

Oreste est ici, près de nous, sache-le de moi, sois-en aussi certaine que tu l’es de me voir.


ÉLECTRE.

Es-tu dans le délire, infortunée, et te ris-tu de tes maux et des miens ?


CHRYSOTHÉMIS.

J’en atteste nos dieux domestiques[80], ce n’est pas pour me jouer de toi ; mais, je le répète, il est ici.


ÉLECTRE.

Ah ! malheureuse que je suis ! et de quel homme as-tu appris cette nouvelle, pour y ajouter une foi si crédule ?


CHRYSOTHÉMIS.

Je n’en crois que moi-même et nul autre, j’en ai vu des preuves évidentes, et j’y ajoute foi.


ÉLECTRE.

Malheureuse, quelles sont ces preuves ? Qu’as-lu donc vu qui excite en toi cette ardeur de joie insensée ?


CHRYSOTHÉMIS.

Écoute donc, au nom des dieux, et ensuite tu décideras si je suis folle ou raisonnable.


ÉLECTRE.

Parle donc, si tel est ton plaisir.


CHRYSOTHÉMIS.

Oui, je te dirai tout ce que j’ai vu. Arrivée à l’antique tombeau de notre père, je vois des ruisseaux de lait récemment versé, et le sépulcre même paré à l’entour de toutes sortes de fleurs. Surprise à cette vue, je regarde de tous côtés si personne ne se présente à moi. Ayant reconnu que tout était calme et tranquille, je me rapproche alors du tombeau, et je vois des cheveux fraîchement coupés, déposés sur le tertre. Aussitôt, à ce spectacle, l’image bien connue du plus chéri des mortels frappe mon âme, et je crus voir une preuve de la présence d’Oreste ; je les prends dans mes mains, en m’abstenant de toute parole de mauvais augure, mais des pleurs de joie inondent mon visage. Et maintenant comme alors, j’en suis certaine, cette offrande ne peut venir que de lui. Car de qui serait-elle, si ce n’est de toi ou de moi ? Or, ce n’est pas de moi, je le sais, ni de toi non plus, puisque tu ne saurais impunément sortir de ce palais, pas même pour adorer les dieux[81]. Quant à ma mère, de telles pensées n’entrent point dans son cœur, et d’ailleurs elle n’aurait pu le faire sans être remarquée. Ces offrandes sont donc de la main d’Oreste. Ainsi, prends courage, chère Électre, la même fortune ne s’attache pas toujours aux mêmes mortels ; jusqu’ici elle nous était contraire ; mais ce jour sera peut-être l’œuvre de bien des prospérités.


ÉLECTRE.

Hélas ! que j’ai pitié de ta démence !


CHRYSOTHÉMIS.

Quoi donc ! ce que je dis ne te cause pas de joie ?


ÉLECTRE.

Tu ne sais ni en quels lieux tu es, ni où s’égare ton esprit.


CHRYSOTHÉMIS.

Comment ne saurais-je pas ce que j’ai vu de mes yeux ?


ÉLECTRE.

Il est mort, malheureuse, avec le salut que tu espérais

de lui ; n’attends plus rien d’Oreste.

CHRYSOTHÉMIS.

O malheur à moi ! Et de qui tiens-tu cette nouvelle ?


ÉLECTRE.

D’un homme qui fut témoin de son trépas.


CHRYSOTHÉMIS.

Où est cet homme ? quelle surprise est la mienne !


ÉLECTRE.

Il est dans ce palais, et Clytemnestre se plaît à l’entendre.


CHRYSOTHÉMIS.

Malheur à moi ! de qui donc étaient les nombreuses offrandes apportées au tombeau de mon père ?


ÉLECTRE.

Je crois plutôt qu’un inconnu aura déposé ces tristes souvenirs d'Oreste, après sa mort.


CHRYSOTHÉMIS.

Infortunée que je suis ! j’accourais avec joie te porter cette nouvelle, dans l’ignorance où j’étais de l’excès de notre malheur ; et maintenant, à peine arrivée, avec nos maux anciens j’en retrouve d’autres encore.


ÉLECTRE.

Il n’est que trop vrai ; mais si tu veux m’en croire, tu nous délivreras du fardeau de nos misères.


CHRYSOTHÉMIS.

Puis-je donc rappeler les morts du tombeau ?


ÉLECTRE.

Ce n’est pas là ce que j’ai dit ; je ne suis pas si insensée.


CHRYSOTHÉMIS.

Eh bien ! qu’ordonnes-tu que je sois capable d’accomplir ?


ÉLECTRE.

D’oser faire ce que je te conseillerai.


CHRYSOTHÉMIS.
Si c’est quelque chose d’utile, je ne m’y refuserai pas.

ÉLECTRE.

Prends garde, aucun bonheur ne s’achète sans peine[82].


CHRYSOTHÉMIS.

Je le sais ; je ferai tout ce que je puis.


ÉLECTRE.

Écoute donc à présent comment j’ai résolu d’accomplir mon projet. Tu sais toi-même que nous n’avons plus l’appui d’aucun ami ; Pluton nous les a ravis, et nous sommes restées seules. Pour moi, tant que j’entendais dire que mon frère était encore florissant de jeunesse et de vie, je conservais l’espoir qu’il reviendrait un jour venger le meurtre de mon père ; mais aujourd’hui qu’il n’est plus, je m’adresse à toi, pour qu’avec l’aide de ta sœur, tu n’hésites pas à immoler l’assassin de notre père, Égisthe ; car je ne dois rien te cacher. Jusqu’à quand resteras-tu oisive ? Quel espoir te soutient encore, toi dont le partage est de gémir, dépouillée des biens de la fortune paternelle, et de passer le reste de ta vie dans la douleur de vieillir sans époux ? En effet, n’espère plus d’hyménée ; car Égisthe n’est pas si inhabile, qu’il laisse, pour sa perte évidente, des enfants de ton sang ou du mien. Mais, si tu veux suivre mes conseils, d’abord tu t’honoreras par ta piété envers ton père et envers ton frère, et ensuite tu resteras libre comme tu l’es par ta naissance, et tu trouveras un hymen digne de toi ; car il n’est pas d’homme qui n’admire les nobles actions. Ne vois-tu pas quelle renommée tu feras rejaillir sur toi-même et sur moi, si tu suis mes conseils ? Quel citoyen, quel étranger à notre aspect ne s’écriera pas avec admiration : « Voyez, amis, ces deux sœurs qui ont sauvé le palais de leurs ancêtres, et qui, au péril de leurs jours, ont donné la mort à leurs ennemis dans toute leur puissance. Elles méritent l’amour, elles méritent le respect de tous ; il est juste d’honorer leur courage viril dans les fêtes et dans les assemblées solennelles ! » Voilà ce que tout homme dira de nous, et pendant notre vie comme après notre mort, la gloire ne nous manquera pas. Crois-moi donc, sœur chérie, venge ton père, viens en aide à ton frère, et délivre-moi, délivre-toi de tant de maux, sachant qu’une vie honteuse fait honte aux âmes bien nées.


LE CHŒUR.

Dans de telles entreprises, la prudence est une alliée nécessaire à celui qui conseille et à celui qui écoute.


CHRYSOTHÉMIS.

Ah ! sans doute, ô femmes, si son esprit n’était égaré par la douleur, elle eût, avant de parler, gardé cette circonspection dont elle s’est écartée. Sur quelle espérance, en effet, t’armes-tu de tant d’audace et m’appelles-tu à te seconder ? Ne le vois-tu pas ? tu n’es qu’une femme[83], et ton bras est plus faible que celui de tes ennemis ; leur fortune est chaque jour plus prospère, tandis que la nôtre se retire et s’anéantit. Qui donc pourrait attaquer un homme si puissant, sans s’exposer à un grand dommage ? Prends garde d’accroître encore les maux qui nous accablent, si de pareils discours étaient entendus. Car il n’y a ni délivrance, ni profit pour nous à illustrer notre nom, pour finir par une mort honteuse : et encore le plus grand des maux n’est pas de mourir, mais après avoir désiré la mort[84], de ne pouvoir pas même l’obtenir. Je t’en conjure donc, avant de nous perdre à jamais et de détruire toute notre race, réprime ta colère ; j’ensevelirai tes paroles dans le silence et l’oubli ; mais toi, apprends du moins avec le temps, puisque tu ne peux rien, à céder aux plus forts.


LE CHŒUR.

Suis ces conseils. Il n’est pas pour les hommes de bien plus précieux que la prudence et un esprit sage.


ÉLECTRE.

Ta réponse ne me surprend pas ; d’avance je m’attendais à ton refus. Mais seule, de ma propre main, il me faut accomplir cette œuvre ; car, certes, je ne la laisserai pas sans exécution.


CHRYSOTHÉMIS.

Ah ! que n’avais-tu ces sentiments lorsqu’on assassinait notre père ! tu aurais tout achevé.


ÉLECTRE.

Je les avais dans mon âme, mais ma résolution était alors trop faible.


CHRYSOTHÉMIS.

Tâche de conserver toute ta vie les mêmes dispositions.


ÉLECTRE.

C’est pour ne pas m'aider que tu me donnes ces conseils.


CHRYSOTHÉMIS.

Celui qui veut faire le mal doit subir le mal à son tour.


ÉLECTRE.

Je loue ta prudence, mais je déteste ta faiblesse.


CHRYSOTHÉMIS.

J’aurai aussi un jour à entendre tes éloges.


ÉLECTRE.

C’est ce que tu n’obtiendras jamais de moi.


CHRYSOTHÉMIS.

Il reste un temps assez long pour en décider.


ÉLECTRE.
Va-t’en ; on ne peut attendre de toi aucun secours.

CHRYSOTHÉMIS.

Tu le pourrais, mais il te manque la docilité.


ÉLECTRE.

Va redire tout ceci à ta mère.


CHRYSOTHÉMIS.

Je n’ai pas pour toi tant de haine.


ÉLECTRE.

Mais considère du moins à quel degré d’infamie tu veux me conduire.


CHRYSOTHÉMIS.

D’infamie, non, mais de prévoyance pour toi-même.


ÉLECTRE.

Dois-je exécuter tout ce qui te semble juste ?


CHRYSOTHÉMIS.

Quand tu auras ta raison, alors tu seras notre guide.


ÉLECTRE.

Certes, il est étrange de bien parler et de mal agir.


CHRYSOTHÉMIS.

C’est précisément la faute dans laquelle tu tombes toi-même.


ÉLECTRE.

Eh quoi ! mon projet ne te semble pas juste ?


CHRYSOTHÉMIS.

Mais il est des cas où la justice est nuisible.


ÉLECTRE.

Ce sont là des lois auxquelles je ne veux pas soumettre ma vie.


CHRYSOTHÉMIS.

Mais si tu persistes dans tes desseins, plus tard tu m’approuveras.


ÉLECTRE.

Oui, j’y persiste, sans que tu puisses m’effrayer.


CHRYSOTHÉMIS.

Est-il vrai ? ne changeras-tu pas de résolution ?


ÉLECTRE.

C’est qu’il n’est rien de plus odieux que les lâches

conseils.

CHRYSOTHÉMIS.

Tu sembles ne tenir nul compte de ce que je dis.


ÉLECTRE.

Ma résolution est prise , et ce n’est pas d’aujourd’hui.


CHRYSOTHÉMIS.

Je me retire donc, puisque tu ne saurais approuver mon langage, ni moi ta conduite.


ÉLECTRE.

Eh bien ! rentre. Je n’aurai plus de commerce avec toi, quelles que puissent être tes instances ; car c’est une grande folie de poursuivre ce qui n’existe pas.


CHRYSOTHÉMIS.

Si tu crois avoir la raison pour toi, persiste dans tes idées ; mais quand tu seras tombée dans le malheur, tu approuveras mes paroles.

(Elle sort.)




LE CHŒUR.

(Strophe 1.) Quoi ! nous voyons dans les airs les oiseaux les plus sages[85] s’empresser de nourrir ceux dont ils ont reçu la vie et les conseils paternels ; pourquoi n’imitons-nous pas leur exemple ? Mais j’en atteste les foudres de Jupiter et la céleste Justice, les ingrats ne seront pas longtemps impunis. O Renommée ! toi qui pénètres dans les entrailles de la terre, fais entendre une voix lamentable aux malheureux Atrides qui habitent les enfers, et raconte-leur de tristes opprobres.

(Antistrophe 1.) Dis-leur que leur maison est en proie à l’affliction[86] et que leurs filles, divisées par des passions contraires, ne vivent plus dans l’union fraternelle. Seule et délaissée, Électre, battue par la tempête[87], gémit sans cesse sur son père, comme le rossignol plaintif, insouciante de la vie, prête même à mourir, pourvu qu’elle écrase deux furies[88]. Est-il au monde une fille plus digne de son noble sang ?

(Strophe 2.) Nul cœur généreux, atteint par le malheur, ne veut souiller sa gloire et perdre l’honneur de son nom. Toi aussi, ô ma fille, tu préfères, au sein des larmes, l’existence la plus chétive[89] en t’armant contre le crime, pour obtenir à la fois la double gloire d’être appelée sage et fille dévouée.

(Antistrophe 2.) Puisses-tu vivre triomphante de tes ennemis[90] par ta puissance et ta fortune, autant que tu es aujourd’hui assujettie à leur puissance ! car je te trouve en proie à un sort déplorable, mais donnant l’exemple de la soumission aux lois les plus saintes, par ta piété envers Jupiter.




ORESTE.

Femmes, dites-moi, avons-nous été bien informés, et sommes-nous en effet au lieu où nous voulons arriver ?


LE CHŒUR.

Que désires-tu, et que viens-tu chercher ici ?


ORESTE.

Égisthe et le lieu qu’il habite, voilà ce que je cherche depuis longtemps.


LE CHŒUR.

Tu es arrivé juste, et l’on ne t’a pas trompé.


ORESTE.

Qui de vous pourrait donc annoncer aux habitants de

ce palais notre arrivée désirée ?

LE CHŒUR.

Celle-ci[91], du moins, si le message doit être porté par un des proches.


ORESTE.

Entre donc, ô femme, et annonce que des hommes arrivés de Phocide demandent Égisthe.


ÉLECTRE.

Ah ! malheur à moi ! venez- vous donc confirmer la triste nouvelle que nous avons reçue ?


ORESTE.

J’ignore le fait dont tu parles ; mais le vieillard Strophios[92] m’envoie apporter des nouvelles d’Oreste.


ÉLECTRE.

Eh bien ! qu’y a-t-il, étranger ? la frayeur me glace.


ORESTE.

Nous apportons, comme tu le vois, ses tristes restes dans cette urne légère.


ÉLECTRE.

Ah ! malheureuse que je suis ! le fait n’est que trop manifeste ! Je vois, je touche l’objet de ma douleur !


ORESTE.

Si tu pleures sur le malheur d’Oreste, sache que cette urne contient son corps.


ÉLECTRE.

O étranger, au nom des dieux, permets-moi, puisque ce vase le renferme, de le prendre entre mes mains, afin que je pleure sur cette cendre mes infortunes et celles de toute ma race.


ORESTE.

Approchez, donnez-lui cette urne ; car quelle qu’elle soit, elle ne la demande pas dans un esprit de haine, mais elle lui était sans doute unie par l’amitié ou par les

liens du sang.

ÉLECTRE[93].

O monument du plus chéri des hommes, uniques restes de mon frère, combien me voilà loin des espérances que je fondais sur toi, quand je t’envoyai loin de ce palais ! Aujourd’hui, je ne tiens que tes cendres ; alors, ô enfant, je t’envoyai loin de ces lieux, plein de vie. Ah ! que n’ai-je perdu la vie avant de t’envoyer sur une terre étrangère, et de te dérober de mes mains pour te sauver du carnage ! En mourant ici, ce même jour, tu aurais partagé le tombeau de ton père. Mais aujourd’hui tu es mort tristement, hors de ta patrie, sur une terre d’exil, loin de ta sœur ; et mes mains soigneuses n’ont pu ni laver ton cadavre, ni enlever du bûcher, comme je l’aurais dû, ce triste fardeau ; infortunée ! des mains étrangères t’ont rendu ce pieux devoir, et tu me reviens, poids léger dans une urne légère. Hélas ! soins inutiles que jadis je prodiguai à ton enfance avec des peines si douces[94] ! car jamais tu ne fus plus cher à ta mère qu’à moi-même ; je ne m’en reposais pas sur d’autres, seule j’étais ta nourrice, et le nom de ta sœur était sans cesse invoqué par toi. Maintenant tout s’est évanoui avec le jour qui t’a vu périr ; car, en mourant, tu nous as tout ravi, comme une tempête. J’ai perdu mon père, je meurs de ta mort, toi-même tu n’es plus. Cependant nos ennemis se rient de nous, elle s’enivre d’allégresse, cette mère dénaturée, dont tu me promis tant de fois par de secrets messages de venir punir les forfaits. Mais le cruel génie qui présidait à tes jours et aux miens a détruit ces projets, et ne m’a rendu, au lieu d’un être chéri, qu’un peu de poussière et une ombre vaine[95]. Hélas ! hélas ! tristes dépouilles ! ô fatal voyage ! ô frère bien-aimé ! tête si chère ! tu m’as perdue ; oui, c’est fait de moi. Reçois-moi donc dans ce sombre asile, car je ne suis aussi qu’un fantôme, j’habiterai avec toi les enfers. Tant que tu fus sur la terre, je partageai ta destinée ; maintenant je désire partager ta tombe, et mourir ; car je ne vois pas que les morts aient encore à souffrir.


LE CHŒUR.

Songe, Électre[96], que tu es née d’un père mortel, et Oreste l’était aussi ; modère donc tes regrets. En effet, Je même sort attend tous les humains.


ORESTE.

Hélas ! hélas ! que dire ? comment exprimer ce que je veux faire entendre ? car je ne puis plus retenir mes paroles.


ÉLECTRE.

Quelle douleur te saisit ? que signifie ce langage ?


ORESTE.

Serais-tu donc cette glorieuse Électre ?


ÉLECTRE.

C’est elle-même, mais en quel état déplorable !


ORESTE.

Hélas ! à quelle cruelle infortune tu es réduite !


ÉLECTRE.

Quelle cause, étranger, te fait ainsi gémir sur moi ?


ORESTE.

O beauté indignement flétrie, et par l’abandon des dieux[97] !


ÉLECTRE.

Oui, c’est bien sur moi-même que s’exhalent tes regrets,

ô étranger !

ORESTE.

Hélas ! quelle est ton existence, sans époux et en proie à la détresse !


ÉLECTRE.

Pourquoi donc jettes-tu sur moi ces regards de tristesse ?


ORESTE.

Ah ! je ne connaissais encore rien de mes malheurs.


ÉLECTRE.

En quoi les as-tu connus par mes paroles ?


ORESTE.

En te voyant parée[98] de tes souffrances.


ÉLECTRE.

Et pourtant tu ne vois que la moindre partie de mes maux.


ORESTE.

Et comment serait-il possible d’en voir de plus cruels ?


ÉLECTRE.

C’est que je suis forcée de vivre avec des meurtriers.


ORESTE.

De qui ? Quel est ce meurtre de qui tu parles.


ÉLECTRE.

Ceux de mon père ; et, de plus, je suis contrainte d’être leur esclave.


ORESTE.

Quel mortel te réduit donc à cette extrémité ?


ÉLECTRE.

On l’appelle ma mère, mais elle n’a rien d’une mère.


ORESTE.

Que fait-elle ? emploie-t-elle la violence ou la faim ?


ÉLECTRE.

La violence et la faim, et toutes les cruautés.


ORESTE.

Et tu n’as personne qui te défende, qui arrête sa

fureur ?

ÉLECTRE.

Non, personne ; car mon unique défenseur n’est plus, tu m’apportes ses cendres.


ORESTE.

O infortunée ! que ton aspect excite ma pitié !


ÉLECTRE.

Tu es le seul mortel, sache-le, dont j’aie jamais connu la pitié.


ORESTE.

C’est que je suis le seul qui souffre de tes maux.


ÉLECTRE.

Serais-tu donc quelqu’un de mes proches ?


ORESTE.

Je m’expliquerai, si tes compagnes te sont dévouées.


ÉLECTRE.

Oui, elles sont dévouées ; tu peux compter sur leur fidélité.


ORESTE.

Laisse d’abord cette urne, si tu veux tout savoir.


ÉLECTRE.

Au nom des dieux, étranger, ne me l’arrache pas.


ORESTE.

Fais ce que je te dis, tu ne t’en repentiras jamais.


ÉLECTRE.

Par ce visage que je touche[99], ne m’enlève pas un dépôt si cher.


ORESTE.

Je ne souffrirai pas que tu le gardes.


ÉLECTRE.
Ah ! quelle est ma misère, cher Oreste, si je suis privée de tes cendres ?

ORESTE.

Parle mieux ; car c’est à tort que tu t’affliges.


ÉLECTRE.

Quoi ! je m’afflige à tort de la mort d’un frère ?


ORESTE.

Il ne te convient pas de dire de telles paroles.


ÉLECTRE.

Suis-je donc si indigne de celui qui n’est plus ?


ORESTE.

Non, tu n’es indigne de personne, mais cette urne n’est rien pour toi.


ÉLECTRE.

Eh quoi ! n’est-ce pas les cendres d’Oreste que je tiens ?


ORESTE.

Non, les cendres d’Oreste ne sont là qu’en paroles.


ÉLECTRE.

Où est donc le tombeau de cet infortuné ?


ORESTE.

Nulle part, car il n’est point de tombeau pour ceux qui sont pleins de vie.


ÉLECTRE.

Que dis-tu, cher enfant ?


ORESTE.

Rien qui ne soit véritable.


ÉLECTRE.

Il est donc vivant ?


ORESTE.

Oui, puisque je respire.


ÉLECTRE.

C’est donc toi ?


ORESTE.
Vois ce sceau de mon père[100], et reconnais si je dis vrai.

ÉLECTRE.

O jour de bonheur !


ORESTE.

De bonheur, j’en suis garant.


ÉLECTRE.

O douce voix ! te voilà donc enfin !


ORESTE.

Oui, c’est bien moi[101].


ÉLECTRE.

Je te serre dans mes bras[102] !


ORESTE.

Que ce soit pour jamais.


ÉLECTRE.

O chères compagnes, femmes de ce pays, voyez cet Oreste, qu’une feinte mort m’avait enlevé, et qu’elle me rend aujourd’hui !


LE CHŒUR.

Nous le voyons, ô ma fille, et cet heureux événement fait couler de nos yeux des larmes de joie[103].


ÉLECTRE[104].

(Strophe.) O rejeton d’un père chéri, te voilà enfin venu ! tu retrouves, tu revois ceux que tu désirais !


ORESTE.
Je suis prêt de toi ; mais garde le silence, et attends.

ÉLECTRE.

Qu’y a-t-il donc ?


ORESTE.

Il vaut mieux se taire, de peur d’être entendu de ce palais.


ÉLECTRE.

Non, j’en atteste la chaste Diane, je ne croirai jamais avoir à craindre ce troupeau de femmes, inutile fardeau de la terre.


ORESTE.

Prends garde cependant, l’esprit de Mars anime quelquefois les femmes ; tu le sais trop par ton expérience.


ÉLECTRE.

Hélas ! hélas ! tu me rappelles un malheur dont le souvenir trop présent ne peut jamais ni s’effacer, ni s’oublier.


ORESTE.

Je le sais aussi ; mais quand le moment sera venu[105], alors il faudra s’en souvenir.


ÉLECTRE.

(Antistrophe.) Tout temps est bon pour faire entendre nies justes plaintes ; car c’est à peine de ce moment si ma bouche est libre.


ORESTE.

J’en suis d’accord avec toi. Fais donc en sorte de conserver cette liberté.


ÉLECTRE.

Pour cela que faut-il faire ?


ORESTE.

Veuille ne pas trop parler mal à propos.


ÉLECTRE.

Qui donc pourrait trouver juste, quand tu reparais, de me condamner ainsi au silence, après t’avoir revu d’une

manière si inattendue, si inespérée ?

ORESTE.

Tu m’as vu quand les dieux m’ont donné l’ordre de revenir.


ÉLECTRE.

Cette parole augmente encore ma joie de ta présence, si c’est un dieu qui t’a ramené vers nous ; et je regarde ton retour comme une chose divine.


ORESTE.

C’est à regret que je réprime tes transports, mais je crains fort que tu ne cèdes trop à l’excès de ta joie.


ÉLECTRE.

O toi qui, après une si longue attente, as entrepris ce voyage qui t’a rendu à mes vœux, ne va pas, quand tu me retrouves ainsi accablée par le malheur....


ORESTE.

Que veux-tu de moi ?


ÉLECTRE.

Ne va pas m’interdire la joie de ta présence.


ORESTE.

Non certes ; je m’indignerais que d’autres voulussent t’en priver.


ÉLECTRE.

Tu y consens donc ?


ORESTE.

Pourrais-je m’en défendre ?


ÉLECTRE.

O mes amies, j’ai entendu cette voix que je n’espérais plus entendre. À la fatale nouvelle[106], je restai sans voix, et les cris même, je ne les entendais pas (malheureuse !).

Mais enfin, cher Oreste, je te possède ; tu m’es apparu avec un heureux aspect, que les plus grands malheurs ne pourraient me faire oublier.

ORESTE.

Laisse les discours superflus, et ne me parle point de la cruauté de ma mère, ni des prodigalités par lesquelles Égisthe ruine la maison de notre père et dissipe ses biens ; l’occasion se perdrait durant ces vains propos. Mais fais-moi connaître les faits qui me seront utiles en cette conjoncture, en quels lieux nous devons apparaître ou nous cacher, pour mettre fin, par notre arrivée, aux rires de nos ennemis. Prends garde que ta mère ne devine quelque chose à la gaieté de ton visage, quand nous serons entrés dans le palais ; aie plutôt l’air de pleurer ma mort prétendue ; car après le succès, nous pourrons librement rire et nous livrer à la joie.


ÉLECTRE.

O mon frère, ta volonté sera aussi la mienne ; c’est de toi seul que je reçois mon bonheur[107] ; je ne voudrais pas non plus te causer le moindre chagrin, quelque avantage qu’il dût m’en revenir ; car ce serait mal servir le dieu qui nous protège. Tu sais ce qui se passe dans ce palais ; comment ne le saurais-tu pas ? tu as entendu qu’Égisthe en est absent, il n’y reste que ma mère ; et ne crains pas qu’elle surprenne jamais sur mes lèvres un sourire de gaieté ; ma haine est trop profondément enracinée ; et, d’ailleurs, depuis que je t’ai revu, je ne cesse de verser des larmes de joie. Comment pourrais-je les retenir, quand, en un même jour, je t’ai vu passer de la mort à la vie ? Tu as réalisé pour moi des faits inespérés ; tellement que, si mon père revenait à la vie, je n’y verrais plus un prodige pour moi, et j’en croirais mes yeux. Puis donc que tu as accompli cet heureux retour, dirige toi-même l’entreprise à ton gré, car, pour moi, si j’avais été seule, j’aurais pris l’un de ces deux partis, ou de me

délivrer avec honneur, ou de périr avec gloire[108].

ORESTE.

Silence ; j’entends quelqu’un sortir du palais.


ÉLECTRE[109].

Entrez, ô étrangers ! surtout quand ce que vous apportez ne saurait être ni repoussé, ni reçu avec joie.




LE GOUVERNEUR.

O insensés ! quelle est votre imprudence ! êtes-vous si insouciants de votre vie, ou assez dépourvus de raison naturelle, pour ne pas reconnaître que vous êtes, je ne dis pas près du péril, mais dans le péril même, et le plus imminent ? Et certes, si je n’avais depuis longtemps veillé à cette porte, vos projets auraient, dans l’intérieur du palais, pénétré avant votre personne ; mais à présent j’y ai heureusement pourvu. Laissez donc ces longs entretiens et ces témoignages éternels d’une joie intarissable, et entrez ; car en de telles circonstances tout délai est funeste ; voici le moment d’agir.


ORESTE.

En quel état trouverai-je donc les choses, à mon entrée dans le palais ?


LE GOUVERNEUR.

Tout va bien ; car il se trouve que personne ne te connaît.


ORESTE.

Tu leur as sans doute annoncé ma mort ?


LE GOUVERNEUR.

Ils te comptent parmi les habitants du séjour de Pluton.


ORESTE.
Cette nouvelle les a-t-elle réjouis ? ou que disent-ils !

LE GOUVERNEUR.

Quand tout sera fini, je te le dirai ; mais jusqu’ici tout va bien, même ce qu’ils font de mal[110].


ÉLECTRE.

Quel est cet homme, mon frère ? au nom des dieux, dis-le-moi.


ORESTE.

Ne le reconnais-tu pas ?


ÉLECTRE.

Je n’en ai même pas l’idée.


ORESTE.

Ne sais-tu pas en quelles mains tu me remis autrefois ?


ÉLECTRE.

À qui ? Que veux-tu dire ?


ORESTE.

Celui qui, par tes soins, me porta secrètement dans le pays des Phocéens.


ÉLECTRE.

Est-ce donc cet homme que, seul entre tous, je trouvai fidèle, quand on égorgeait mon père ?


ORESTE.

C’est lui-même ; ne me fais pas de plus longues questions.


ÉLECTRE.

O jour de bonheur ! ô unique sauveur de la race d’Agamemnon, te voilà de retour ! Tu es donc celui qui nous a l’un et l’autre sauvés de tant de maux ? O mains chéries, ô toi dont les pieds nous ont prêté un si heureux ministère[111], pourquoi m’as-tu si longtemps caché ta présence ? pourquoi, au lieu de te révéler à moi, me donnais-tu la mort par tes paroles, quand tu pouvais me combler de joie ? Salut, ô mon père ; car je crois voir le mien ; salut : apprends que tu es l’homme du monde que j’ai le plus haï et le plus aimé dans un même jour.


LE GOUVERNEUR.

C’en est assez. Bien des nuits et autant de jours s’écouleront à te raconter, Électre, tout ce qui s’est passé dans cet intervalle. Vous, Oreste et Pylade, je vous avertis que voici le moment d’agir ; maintenant Clytemnestre est seule, maintenait il n’y a point d’hommes dans le palais ; mais si vous différez, songez que vous aurez en outre à combattre une foule plus habile et plus redoutable.


ORESTE.

Ce ne sont plus de longs discours qu’il nous faut, Pylade ; mais entrons au plus tôt, après avoir salué les statues des dieux de notre famille, qui veillent au vestibule de ce palais.


ÉLECTRE.

Puissant Apollon, sois favorable à leurs vœux, ainsi qu’à moi, qui t’ai souvent adressé de mes mains suppliantes les offrandes dont je pouvais disposer ! Maintenant, Apollon Lycien[112], je t’offre ce qui est en mon pouvoir, de simples prières ; je t’en supplie, je t’en conjure, assiste-nous dans cette entreprise, et montre aux mortels quel prix les dieux réservent à l’impiété[113].




LE CHŒUR.

(Strophe.) Voyez comme le dieu Mars s’élance altéré du sang que lui a préparé la Discorde. Déjà entrent dans le palais, vengeresses d’horribles attentats, les Furies inévitables[114] ; il ne tardera donc plus longtemps à se réaliser, le rêve de mon cœur, encore en suspens. (Antistrophe.) En effet, vengeur des morts, Oreste s’avance d’un pied furtif dans le palais antique, demeure de ses pères, tenant à la main un glaive récemment aiguisé. Le fils de Maïa, Mercure, couvrant son piège de ténèbres, le conduit au but même, et ne tarde plus.



(Électre, qui avait suivi son frère dans le palais, revient sur la scène.)


ÉLECTRE.

O mes amies, à l’instant même ils exécutent leur dessein ; ainsi, attendez en silence.


LE CHŒUR.

Comment donc ? que font-ils maintenant ?


ÉLECTRE.

Elle prépare l’urne[115] pour le festin des funérailles[116] ; ils se tiennent auprès d’elle.


LE CHŒUR.

Et toi, pourquoi es-tu sortie du palais ?


ÉLECTRE.

Pour empêcher qu’Égisthe ne nous surprenne par un retour imprévu.


CLYTEMNESTRE, dans l’intérieur du palais

Hélas ! hélas ! ô palais vide d’amis, et rempli d’assassins !


ÉLECTRE.

On crie là dedans ; n’entendez-vous pas, mes amies ?


LE CHŒUR.

Malheureuse, j’ai entendu des choses horribles à entendre, et j’en frissonne.


CLYTEMNESTRE.

Ah ! malheur à moi ! Égisthe, où es-tu donc ?


ÉLECTRE.
Voilà que l’on crie de nouveau.

CLYTEMNESTRE.

Mon fils ! ô mon fils ! aie pitié de ta mère !


ÉLECTRE.

Ah ! tu n’as eu pitié ni de lui, ni de son père !


LE CHŒUR.

O ville ! ô race déplorable ! aujourd’hui le destin achève ta ruine.


CLYTEMNESTRE.

O dieux ! je suis frappée !


ÉLECTRE.

Frappe, redouble les coups.


CLYTEMNESTRE.

O ciel ! encore une fois[117] !


ÉLECTRE.

Ah ! si le même coup pouvait frapper Égisthe !


LE CHŒUR.

Les imprécations s’accomplissent ; ceux que couvrait la terre renaissent à la vie ; en effet, les anciens morts répandent à leur tour le sang de leurs meurtriers. Mais les voici qui paraissent ; leurs mains dégouttent encore du sang de la victime immolée au dieu Mars. Je ne sais que dire....




ÉLECTRE.

Oreste, où en sont les choses ?


ORESTE.

Dans le palais tout va bien, si Apollon a bien rendu son oracle. La malheureuse est morte ; tu n’as plus à redouter les affronts et les outrages de ta mère.


LE CHŒUR.
Faites silence, car je vois clairement paraître Égisthe.

ÉLECTRE.

Ah ! mes amis, ne rentrerez-vous pas ?


ORESTE.

Le voyez-vous s’avancer vers nous ?


ÉLECTRE.

Le voici qui revient du faubourg, plein de joie[118]...


LE CHŒUR.

Retirez-vous promptement sous le vestibule ; un premier effort vous a réussi, qu’il en soit de même du second.


ORESTE.

Aie confiance ; nous réussirons comme tu le désires.


ÉLECTRE.

Hâte-toi donc.


ORESTE.

Voici que je me retire.


ÉLECTRE.

Ici je veillerai à tout.


LE CHŒUR.

Il serait bon de lui insinuer quelques douces paroles, pour le faire tomber par mégarde dans le piège dressé par la vengeance.




ÉGISTHE.

Qui de vous sait où sont ces étrangers de Phocide qui, dit-on, nous apportent la nouvelle de la mort d’Oreste, écrasé dans un combat de chars[119] ? C’est toi surtout que j’interroge, toi, toi-même qui jusqu’à ce jour montrais tant d’audace ; car cet événement t’intéresse trop, je pense, pour que tu n’en sois pas bien instruite.


ÉLECTRE.

Je le sais, car comment en peut-il être autrement ? j’ignorerais le sort[120] des miens, pour moi ce qu’il y a de plus cher.


ÉGISTHE.

Où sont donc ces étrangers ?


ÉLECTRE.

Ils sont dans le palais. Ils y ont trouvé une hôtesse bien chère[121].


ÉGISTHE.

Ont-ils annoncé sa mort comme bien certaine ?


ÉLECTRE.

Ils l’ont bien prouvée, et non pas seulement par des paroles.


ÉGISTHE.

En avons-nous donc des preuves évidentes ?


ÉLECTRE.

Nous en avons certes, et le spectacle en est assez déplorable.


ÉGISTHE.

Tes paroles me comblent de joie, et ce n’est pas ton habitude.


ÉLECTRE.

Va goûter ce plaisir, s’il te paraît si doux.


ÉGISTHE.

Qu’on fasse silence, et qu’on ouvre les portes à tout le peuple de Mycènes et d’Argos, pour qu’il puisse voir, et que, si quelqu’un avait jadis fondé de vaines espérances sur le retour d’Oreste, il apprenne, en voyant aujourd’hui son cadavre[122], à subir mon joug et à revenir de luimême à de plus sages pensées, sans y être contraint par la force ou par mes châtiments.


ÉLECTRE.

À présent, tout ce qui dépendait de moi est accompli ; le temps m’a appris à être sage, et à m'accorder avec les plus forts[123].


ÉGISTHE.

O Jupiter ! si je puis le dire sans offenser les dieux, je vois le plus heureux spectacle ; mais si Némésis s’y oppose[124], je rétracte ces paroles. Écartez tous les voiles qui le couvrent à nos yeux, pour que la parenté qui nous unissait obtienne aussi le tribut de mes larmes.


ORESTE.

Lève toi-même ce voile ; ce n’est pas à moi, mais à toi, qu’il appartient de contempler ce corps, et de lui adresser des paroles d’amitié.


ÉGISTHE.

Ton avis est raisonnable, et je le suivrai ; pour vous, appelez Clytemnestre, si elle est dans le palais.


ORESTE.

La voici près de toi, ne cherche plus ailleurs.


ÉGISTHE.

Malheur à moi ! Que vois-je ?


ORESTE.

Qui crains-tu ? ne reconnais-tu pas ?


ÉGISTHE.

Quels sont donc les hommes dans les filets desquels je suis tombé, malheureux ?


ORESTE.

Ne vois-tu pas que depuis longtemps, plein de vie, tu parles avec des morts ?


ÉGISTHE.

Hélas ! j’ai trop compris tes paroles ; car il n’est pas

possible que celui qui me parle ne soit Oreste.

ORESTE.

Tout bon devin que tu sois, tu t’abusais depuis longtemps.


ÉGISTHE.

Ah ! misérable, je suis perdu ! mais permets-moi de te dire au moins quelques mots.


ÉLECTRE.

Au nom des dieux, mon frère, ne lui permets point de parler encore, ni de prolonger l’entretien ; car qu’importe à un homme tombé dans le malheur, et sur le point de mourir, le délai de quelques moments ? Mais frappe-le sur-le-champ, et abandonne loin de nos yeux son cadavre aux sépulcres[125] qui lui conviennent ; car c’est là l’unique soulagement de mes longues douleurs.


ORESTE.

Entre au plus tôt ; il n’est plus question de discourir, mais il s’agit de ta vie.


ÉGISTHE.

Pourquoi me conduire dans l’intérieur du palais ? Si ton action est belle, qu’as-tu besoin des ténèbres ? Que ne frappes-tu à l’instant ?


ORESTE.

Ne parle plus en maître ; mais viens là où tu as tué mon père, c’est dans le même lieu que tu dois mourir.


ÉGISTHE.

Est-il donc de toute nécessité que ce palais soit témoin des maux présents des Pélopides, et de ceux qui les attendent dans l’avenir[126] ?


ORESTE.

Toi, du moins ; voilà ce que je te prédis à coup sûr.


ÉGISTHE.

Au moins, ce n’est pas de ton père que tu tiens cet art

dont tu te vantes[127] !

ORESTE.

Voilà bien des paroles, c’est trop de retards ; marche donc.


ÉGISTHE.

Conduis-moi.


ORESTE.

C’est à toi de marcher devant.


ÉGISTHE.

Crains-tu que je ne t’échappe ?


ORESTE.

Non, mais je veux t’enlever toute consolation dans ta mort, et t’en laisser toute l’amertume. Il faudrait que ce châtiment fût appliqué sur-le-champ à tous ceux qui osent violer les lois, la mort : la perversité ne ferait pas alors tant de progrès.


LE CHŒUR.

O race d’Atrée ! que de maux tu as soufferts, avant que ce coup hardi t’ait rendu enfin la liberté !


FIN DE L’ÉLECTRE..
  1. On confond souvent Argos et Mycènes : ces deux villes étaient voisines. Selon Strabon(VIII, 6), la distance qui les séparait était moindre de cinquante stades, c’est-à-dire environ un myriamètre ou deux lieues et demie. Oreste et son gouverneur aperçoivent la première, d’un lieu élevé où ils se trouvent.
  2. Io, changée en génisse. Le texte ajoute : « piquée par un taon. » (Voy. le Prométhée d’Eschyle, v. 762.)
  3. Dans le premier chœur d’Œdipe-Roi, v. 203, Apollon est appelé aussi Λύκει´ ἄναξ. Il reçut ce nom pour avoir délivré des loups le territoire de Sicyone. La monnaie d’Argos portait l’empreinte d’un loup.
  4. «Sævam Pelopis domum. » (Horace, Od. I, 6.)
  5. Oreste devait avoir alors près de vingt ans ; car il était né avant le départ d’Agamemnon pour la guerre de Troie, qui dura dix ans ; et sept ans s’étaient passés depuis le meurtre d’Agamemnon, lorsque Oreste tua Égisthe. (Voir Odyss., III, 306.)
  6. Ennius cité par Cicéron, de Senectute, c. 5, a imité ce passage :
    Sicut fortis equus, spatio qui sæpe supremo
    Vicit Olympia, nunc senio confectus quiescit
  7. Le scholiaste relève ici un anachronisme de Sophocle au sujet des jeux pythiques, qui ne furent institués que cinq siècles après Oreste, c’est-à-dire dans la quarante-huitième olympiade, ou 585 avant notre ère. Des savants justifient cependant Sophocle, en rapportant l’institution de ces jeux à Apollon lui-même, après qu’il eut tué le serpent Python. (Voir la note de M. Boissonade.)
  8. Coutume dont les tragédies grecques font une mention fréquente. On la retrouve dans les Choéphores d’Eschyle, dans Ajax, où Teucer engage Tecmesse à déposer sa chevelure et celle de son fils sur le tombeau de son époux, et il donne lui-même l’exemple. Voir encore Oreste, v. 128 ; Hélène, v. 1207 ; Iphigénie en Tauride, v. 158 ; les Troyennes, 469, 1227 et suivants.
  9. Allusion à un trait de la vie d’Ulysse, qui répandit lui-même le bruit de sa mort, pour mieux tromper ses ennemis. Cependant l’opinion du scholiaste est qu’il s’agit plutôt ici de Pythagore.
  10. Sénèque a reproduit la même pensée dans les Troyennes, v. 490 :
    Hæc causa multos una ab interitu arcuit.
    Credi periisse.
  11. Λόξίον « de Loxias, » nom d’Apollon, lorsqu’il rendait ses oracles. Il revient très-fréquemment dans les tragiques.
  12. Phérécrate, poète de la comédie ancienne, avait parodié ce passage. Plaute, dans le prologue de son Mercator, v. 3-5 :
    Non ego idem facio, ut alios in comœdiis
    Vidi facere amatores, qui aut nocti, aut die,
    Aut soli, aut lunæ : miserias narrant suas.
  13. Σχίζουσι κάρα᾽ « ont fendu sa tête en deux, comme des bûcherons fendent un chêne.» Cette image est empruntée de l’Iliade, XIV, v. 389, et XVII, v. 482. Horace l’a reproduite, Satir. I, 1, v. 100 :
    Divisit medium fortissima Tyndaridarum.
  14. Λύπης ἀντίῤῤοπον ἄχθος « le poids de ma douleur placé dans l’autre plateau de la balance. »
    C’est ainsi qu’Eschyle a dit dans les Perses, v. 345-6 : « C’est un Dieu qui a détruit notre armée, en faisant pencher la balance par un coup prépondérant de la fortune. »
    Τάλαντα βρίσας οὐκ ἰσοῤῤόπῳ τύχῃ
  15. J’adopte la ponctuation d’Hermann et de Bothe, qui mettent une simple virgule après διόλλυσαι, et un point après κακῶν. Elle été aussi adoptée dans l’édition de F. Didot.
  16. Parce qu’il annonce le printemps.
  17. Procné fit à Térée un festin de son propre fils. Elle fut métamorphosée en oiseau. Sophocle, qui a déjà employé la même comparaison au vers 107, et qui y reviendra plus loin, v. 1077, désigne ici le rossignol, ainsi qu’Eschyle, qui, dans son Agamemnon, v. 1 151, emploie la même image. On sait que chez d’autres poètes, Procné est l’hirondelle. Voir aussi Ajax, v. 629 ; et le» Trachiniennes, v. 105 et 963.
  18. Niobé vit périr ses enfants sous les flèches d’Apollon. Elle fut changée eu statue. On peut voir dans les plaintes d’Antigone, v. 823-831, un admirable passage de ce morceau lyrique, où elle se compare à Niobé. On a indiqué dans la note les endroits des anciens qui se rapportent à cette tradition.
  19. Une des filles d’Agamemnon, autre que l’Iphigénie qui fut sacrifiée : ou du moins, Homère qui la nomme, Iliad., IX, 145, ne dit nullement qu’elle ait été sacrifiée à Aulis.
  20. Ville de Phocide, habitée par Strophios, chez qui Oreste avait trouvé un asile. Cette ville avait été originairement le sanctuaire du culte d’Apollon.
  21. C’est-à-dire que Pluton lui-même punira les meurtriers.
  22. Littéralement : « et je prends place à des tables vides. »
  23. ῾Εν κοίταις, « sur les lits du festin. »
  24. De ceux qui oublient leurs parents, dit le scholiaste.
  25. Τὸ σὸν pour te consoler ; τοὐμὸν pour m’acquitter d’un devoir. (Note de M. Berger.)
  26. Le texte ajoute : « plutôt que s’atténuer. »
  27. Les vêtements royaux.
  28. « Aucune Erinnys. »
  29. Littéralement : « Elle aboie. »
  30. ῎Αναλκις. C’est déjà l’épithéte d’Égisthe dans l’Odyssée, III, v. 310 :
    Μητρός τε στυγερῆς καὶ ἀνάλκιδος Αἰγίσθοιο.
  31. Πᾶσα βλάβη, expression qui se retrouve dans Philoctète, v. 622, parlant d’Ulysse.
  32. Il a fallu développer ainsi le sens des mots :
    τὰς οὔσας τέ μου, καὶ τὰς ἀπούσας ἐλπίδας.
    Ce passage a été imité par Euripide, dans son Electre, v. 564.
  33. Égisthe et Clytemnestre. Expression de mépris. Ainsi, Didon, parlant d’Énée, Énéide, IV, v. 590 :
    Proh Jupiter ! ibit
    Hic, ait, et nostris illuserit advena regnis !
  34. Dans Antigone, v. 715-7, Hémon emprunte à la navigation une comparaison tout entière. M. Boissonade cite des exemples d’une métaphore analogue, qui a passé dans notre langue, mais seulement dans le style familier. Dans l’Étourdi de Molière, acte 1er :
    J'ai conçu, digéré, un stratagème,
    Devant qui tous les tiens, dont tu fais tant de cas,
    Doivent, sans contredit, mettre pavillon bas.
    Et Boileau, Satire Xe :
    Devant elle Rolet mettrait pavillon bas.
  35. Ismène tient à peu près le même langage dans Antigone, v. 65 et suivants.
  36. ἐφέστιον. Ce sceptre était celui dont il est parlé dans l’Iliade, ch. II, v. 100. Ouvrage de Vulcain, il avait été porté par Jupiter et par Mercure, avant d’être donné à Pélops.
  37. Coutume antique. On croyait par là écarter les malheurs dont on était menacé. V. Euripide, Iphigénie en Tauride, v. 12. Valérius Flaccus, Argonautic. V, v. 320-1 :
    Senserat ut pulsas tandem Medea tenebras,
    Rapta toris, primi jubar ad placabile Phœbi
    Ibat.
  38. Ce sont les mêmes qu’Électre, un peu plus haut (v. 411), appelait « Dieux de mes pères. » Voir aussi Antigone, v. 199.
  39. ᾿Εμασχαλίσθη. Voyez, dans la note suivante, l’explication du scholiaste.
  40. Ancienne superstition des assassins, qui s’imaginaient échapper ainsi à la vengeance du mort. Apollonius de Rhodes, Argonauti, IV, v. 477-9, a imité ce passage, dans le meurtre d’Absyrtos, frère de Médée, par Jason.
    Mais déjà Eschyle, dans les Choéphores, v. 439, ἐμασχαλίσθη (le même mot qu’emploie ici Sophocle), avait rappelé cette mutilation d’Agamemnon.
  41. Πρόμαντις Δίκα
  42. La Vengeance divine.
  43. Œnoniaos, père d’Hippodamie, devait donner sa fille en mariage à celui qui le devancerait dans une course de chars. Pélops gagna par ses promesses Myrtilos, cocher de ce prince ; puis, après la victoire, il le jeta lui-même dans les flots. Mercure, père de Myrtilos, vengea la mort de son fils sur les descendants de Pélops.
  44. C’est dans ce sens qu’Euripide dit (Oreste, v. 108) : « Il n’est pas décent qu’une jeune fille se mêle à la foule. » Dans les Phéniciennes, v. 89, Antigone dit aussi : « Jeune fille, je n’ose pas me montrer en public. » La clôture des femmes est attestée par bien d’autres passages des anciens.
  45. Iphigénie.
  46. Littéralement : « Il n’éprouva point, lorsqu’il l’engendra, les mêmes douleurs que moi lorsque je l’enfantai. »
  47. Le scholiaste cite deux vers d’Hésiode, où il donne à Ménélas une fille, Hermione, et un fils, Nicostratos.
  48. Le texte dit : « de dévorer mes enfants....»
  49. L’Euripe est souvent bouleversé par les vents ; c’est ce que dit Tite-Live, liv. XXVIII, c. 6.
  50. Selon le scholiaste d’Euripide, sur Oreste, v. 647, Agamemnon avait dit : « Diane elle-même n’aurait pas mieux visé. » Ce récit offre quelques différences dans l’Agamemnon d’Eschyle, v. 104-159 ; dans Iphigénie en Tauride, d’Euripide, v. 14-24, et dans Callimaque, hymne à Diane, v. 263.
  51. Pausanias, II, 18,5, fait mention d’Érigone, fille d’Égisthe, à laquelle Tzetzès, sur Lycophron, y. 1374, donne Clytemnestre pour mère. Euripide, dans Électre, 62-3, donne aussi à Clytemnestre des enfants d’Égisthe.
  52. C’est le mot de Clytemnestre à Agamemnon, dans l’Iphigénie de Racine, acte IV, sc. 4 :
    Vous ne démentez point une race funeste
  53. Elle s’adresse d’abord à une des femmes de sa suite.
  54. C’est en sa qualité de dieu tutélaire, que l’on plaçait la statue d’Apollon à l’entrée des maisons. (Voir R. Rochette, Antiquités du Bosphore, p. 197.)
  55. Voir plus haut la note 3 sur les vers 6 et 7.
  56. Elle parle sans doute ici des enfants qu’elle a eus d’Égisthe, comme on l’a vu au v. 589.
  57. Ces autres vœux, qu’elle laisse deviner, sont la mort d’Oreste.
  58. Il a été nommé déjà, au vers 45.
  59. Le pentathle comprenait cinq exercices, la course, la lutte, le pugilat, le saut et le disque. Du reste, le texte de ce vers qui présente beaucoup d’obscurités est supprimé par plusieurs éditeurs, entre autres Dindorf et F. Didot. Avant Sophocle, la course des chars avait été décrite dans l’Iliade, XXIII, v. 262 et suivants. Il a été lui-même imité par Virgile, Géorg. III, v. 103 et suivants.
  60. Ces Lybiens sont appelés plus bas, v. 727, Βαρκαῖοι, de Barca.
  61. La Thessalie était célèbre par ses coursiers. Varron, De re rustica, lib. XI, cap. 7, et Lucain, Pharsale, VI, v. 396-9 :
    Primus, ab æquorea percussis cuspide saxis,
    Thessalicus sonipes, bellis feralibus omen,
    Exsiluit : primus chalyhem frænosque momordit,
    Spumavitque novis Lapithæ domitoris habenis.
  62. Ænie, ville des Perrhèbes en Thessalie. Homère en fait mention dans le catalogue des vaisseaux, Iliade, II, v. 744.
  63. Virgile, Géorgiq. III, v. III :
    Humescunt spumis flatuque sequentum.
  64. Il y avait trois pierres de forme cubique, une à chacune des extrémités du stade, et une au milieu. Les chars arrivés au bout de la carrière devaient doubler la dernière borne, et revenir à leur point de départ.
  65. Il s’agit de quadrige : deux chevaux sont attelés aux deux côtés du timon, ce sont les ύποζύγιοι ; deux autres à droite et à gauche des premiers sont les σετραῖοι.
  66. ῎Αστομοι, « qui n’avaient point de bouche, » comme dit Fénelon, dans le Télémaque, ch. II.
  67. Il fallait faire douze fois le tour du stade ou de l’hippodrome. Pour les mots ἐξ ὑποστροφῆς, j’adopte l’explication d’Hermann, la seule qui paraisse satisfaisante.
  68. Crisa, nom de Delphes.
  69. Littéralement : « De naufrages équestres. » Giacomelli l’a mis dans sa traduction italienne. Démosthène, discours, dit : ἁγῶσιν ήδέστην θέαν παρέχεται τὰ ναυαγοῦντα.
  70. Littéralement : « Reste en panne. »
  71. Cicéron, Académic. liv. II, ch. 29, § 94 : « Ego enim, ut agitator callidus, priusquam ad finem veniam, equos sustinebo. »
  72. Triste objet où des dieux triomphe la colère,
    Et que méconnaîtrait l’œil même de son père.
    On peut comparer un récit analogue dans l’Hippolyte d’Euripide, v. 1226- 1234. Tout le monde se rappelle les vers de Racine.
  73. Mot à mot : « De ce grand corps. » Hérodote, I, c. 68, rapporte qu'on découvrit à Tégée le corps d’Oreste dans un cercueil de sept coudées.
  74. Euripide dit de même, dans Iphigénie à Aulis, v. 9 17 :
    Δεινόν τὸ τίκτειν ;
    et dans les Phéniciennes, v. 358-9 :
    Δεινὸν γυναιξὶν αἱ δι᾽ ὠδίνων γοναί.
  75. Le texte ajoute : « à mes mamelles. » Mais en admettant qu’Oreste fût encore à la mamelle lors du meurtre d’Agamemnon, comme il ne s’était passé que sept ans depuis cette époque, il n’aurait pas été capable d’entreprendre la vengeance de son père.
  76. La même expression se retrouve dans Philoctète, v. 954.
  77. Allusion au collier d’or pour lequel Ériphyle trahit Amphiaraos son époux. Alcméon, son fils, le vengea en tuant Eriphyle.
  78. Πάμψυχος ; que le scholiaste explique ainsi : ό διασώσας πᾶσαν τὴν έαυτοῡ ψυχήν. Il rendait encore des oracles. Cicéron, de Divinat., I, 40 : « Amphiaraum autem sic honoravit fama Græciæ, deus ut haberetur, atque ut ab ejus solo, in quo est humatus, oracula peterentur. »
  79. Les âmes de ceux qui périssaient de mort violente passaient pour rester en peine, tant qu’elles n’étaient pas vengées.
  80. Πατρώαν έστίαν signifie ici ce que les Latins appelaient Lar familiaris. Dans Plaute, prologue de l’Aulularia, le Lar familiaris se donne lui-même pour un des ancêtres de la famille. Peut-être Chrysothémis atteste-t-elle ici l’âme de son père.
  81. On peut comparer à tout ce passage les Choéphores d’Eschyle, v. 168-204, et l’Électre d’Euripide, v. 509-527.
  82. Cette pensée, souvent exprimée par les anciens, l’a été d’abord par Épicharme, cité par Xénophon, Mém. II, c. 1 :
    Τῶν πόνων πωλοῦσιν ἡμῖν πάντα τἀγάθ᾿ οἱ θεοί.
    « Les dieux nous vendent tous les biens au prix des peines » Horace, I, Satir. 9 :
    Nil sine magno
    Vita labore dedit mortalibus.
    La Fontaine :
    La fortune nous vend ce qu'on croit qu'elle donne.
  83. Le texte ajoute : « et tu n’es pas homme. »
  84. Dans toute cette réponse de Chrysothémis à Électre, beaucoup de passages rappellent les paroles d’Ismène à Antigone. (Voy. la première scène d’Antigone.)
  85. Tradition populaire sur la piété filiale des cigognes. Voir les Oiseaux d’Aristophane, v. 1 353 et suivants ; Aristote, Hist. des animaux, IX, ch. 13 ; Élien , Hist. nat., III, ch. 23 : X, ch. 16. Euripide a dit la même chose des cygnes, dans les Bacchantes, v. 1 364, et dans Électre, v. 151.
  86. Causée par la nouvelle de la mort d’Oreste.
  87. Σαλεύει, expression employée par Sophocle aussi, dans Œdipe roi, v. 23.
  88. Égisthe et Clytemnestre.
  89. Ahrens, dans l’édition de F. Didot, entend par πάγκλαυτον αἰῶνα κοινὸν, le sort déplorable commun à tous, c’est-à-dire la mort.
  90. Καθύπερθεν ἐχθρῶν. Cette expression se trouve déjà dans Hérodote, liv. VIII, ch. 60.
  91. Électre
  92. Sur Strophios, voir la note du v. 45.
  93. Ce morceau était célèbre dans l’antiquité. On connaît le récit d’Aulu-Gelle, VII, c. 3, racontant que le comédien Polos, chargé du rôle d’Electre, se servit, pour jouer cette scène, de l’urne qui contenait les cendres de son propre fils.
  94. Πόνῳ γλυκεῖ, expression pleine de tendresse. — Ce passage semble imité des Choéphores d’Eschyle, v. 748-752.
  95. Sénèque, dans Octavie, v. 169 :
    Britannice, heu me ! nunc tantum levis cinis,
    Et tristis umbra.
  96. Ce n’est pas sans dessein que le nom d’Électre est ici prononcé par le Chœur, qui veut éveiller l’attention d’Oreste.
  97. ᾿Ατίμως κἀθέως ἐφθαρμένον. C’est ainsi qu’Œdipe roi, v. 254, parle de la terre de Thèbes, frappée de stérilité et de la colère céleste, ἀκάρπως κἀθέως ἐφθαρμένης. Le mot ἄθεος est encore employé dans le même sens, par le Chœur, dans Œdipe roi, v. 661 : « abandonné des dieux. »
  98. ᾿Εμπρέπουσαν. Dans les Choéphores d’Eschyle, Oreste dit d’Électre : πένθει λυγρῷ πρέπουσα, et v. 12, le Chœur des Choéphores, φάρεσιν μελαγχίμοις πρέπουσα.
  99. Πρὸς γενείου. Manière de supplier, en prenant la barbe et le menton. Les exemples en sont assez nombreux chez les auteurs anciens. (Voir Iliade, I, 501) ; Thétis suppliant Jupiter le prend par le menton. Euripide, Héraclid., v. 227 ; Hécube, passim ; Iphigénie à Aulis, etc. Callimaque, Hymne à Diane, v. 26.
  100. Σφραγῖδα Le cachet gravé sur son anneau. Ce moyen de reconnaissance n’est pas à l’abri de la critique. Aussi M. Boissonade pense-t-il qu’il s’agit plutôt d’un signe physique sur quelque partie du corps. Dans l’Électre d’Euripide, v. 573, Électre reconnaît son frère à une cicatrice au front, par suite d’une chute qu’il avait faite dans son enfance, en poursuivant un daim. Dans les Choéphores d’Eschyle, elle le reconnaît à la chevelure qu’il a déposée sur le tombeau d’Agamemnon, et à la bandelette brodée qu’il portait lorsqu’il fut enlevé d’Argos. Le scholiaste entend par σφραγῖδα .Sa une marque naturelle, l’os d’ivoire, qu’avaient à l’épaule tous les descendants de Pélops, comme les descendants de Cadmus avaient une lance, et les Séleucides une ancre sur la cuisse.
  101. Littéralement : « Ne me cherche plus ailleurs. »
  102. Ce que Térence a rendu dans l’Heautontimoroumenos, a. II, sc. 4, v. 27, par ces mots :
    Teneo te ne, mea Antiphila ?
  103. Plaute, Stichus, a. V, sc. 2, v. 2 :
    Ut præ lætitia lacrumæ prosiliunt mihi !
  104. Ce chant lyrique d’Électre est entrecoupé par le dialogue d’Oreste avec sa sœur.
  105. φράζῃ, aura parlé.
  106. De sa mort supposée. Le texte parait ici très-altéré : ce passage a donné lieu aux interprétations les plus diverses. Hermann et Dindorf font des corrections hasardées. Wunder donne la leçon des manuscrits en la déclarant inintelligible.
  107. Le texte ajoute : « et il ne m’appartient pas en propre. »
  108. Voir l’Oreste, v. 1143, où Euripide parait avoir imité ce vers de Sophocle.
  109. Au premier bruit qu’elle entend à la porte du palais, Électre, pour éviter d’être surprise, parle à Oreste comme à un étranger. Eu même temps, ses paroles conservent un double sens ; artifice que les tragiques grecs emploient volontiers dans les situations analogues. Dans toute la dernière scène, les réponses d’Électre à Égisthe en offriront des exemples.
  110. C’est-à-dire, même la joie coupable de Clytemnestre, causée par la mort de son fils, et la sécurité qu’elle en conçoit.
  111. Pindare, Olympiq. XI, v. 25, a suivi une autre tradition. Selon lui, ce fut Arsinoé, nourrice d’Oreste, qui, pendant le meurtre de son père, le déroba par ruse aux mains de Clytemnestre.
  112. Voir les notes sur les vers 6 et 645.
  113. Oreste et Pylade entrent dans le palais.
  114. Le texte dit : « Les chiennes inévitables. » Eschyle a le premier employé cette expression dans les Choéphores, v. 911 ; les Euménides, v. 246. Voyez aussi les Bacchantes, v. 853 ; l’Électre d’Euripide, v. 1349.
  115. L’urne qui est censée contenir les cendres d’Oreste.
  116. Repas funéraire en l’honneur du mort.
  117. Il est à remarquer que les deux exclamations de Clytemnestre, ῶμοι πέπληγμαι, puis ῶμοι μάλ᾽ αὖθις, sont l’une et l’autre les premiers mots dus plaintes d’Agamcmnon frappé par Clytemnestre, dans l’Agamemnon d’Eschyle, v. 1 343 et 1345. Bœckh, Grœc. trag. princip. XX, voit dans ce rapprochement l’intention du poète, de montrer la seconde catastrophe comme l’expiation nécessaire et fatale de la première.
  118. Il y a ici une lacune dans le texte.
  119. Littéralement : « Dans un naufrage équestre. » Voir plus haut la note sur le v. 730.
  120. Συμφορᾶς peut à la fois signifier malheur, et c’est ainsi que l’entend Égisthe, ou succès, et tel est le sens qu’y attache le spectateur. Le double sens est encore dans φιλτάτης, qu’Égisthe applique à la mort de son frère chéri, tandis qu’Électre pense à son retour si désiré.
  121. Le mot κατήνυσαν est aussi à double entente. Hermann l’explique ainsi : Égisthe comprend : Confecerunt (iter) ad amicam hospitam, tandis qu’Électre veut dire : Confecerunt (rem) contra amicam hospitam.
  122. Égisthe s’imagine, d’après les discours ambigus d’Électre, que le cadavre d’Oreste est dans le palais.
  123. Ce dernier mot est encore à double entente.
  124. C’est-à-dire, si les dieux s’en irritent. Némésis était la déesse qui exécutait les arrêts divins.
  125. Les oiseaux de proie et les chiens.
  126. Égisthe cherche à l’arrêter par de sinistres prédictions.
  127. Allusion amère au meurtre d’Agamemnon, tombé lui-même dans un piège.