Émile Zola : sa vie, son œuvre/VIII

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Mercure de France (p. 457-483).


VIII


DERNIÈRES ANNÉES D’ÉMILE ZOLA. — SA MORT. — LE PANTHÉON
(1902)


L’existence d’Émile Zola a été, en somme, douce et heureuse, sauf la déchirure de l’affaire Dreyfus, et les années de pauvreté du début. Notre auteur a supporté allègrement les privations et les inquiétudes de l’apprentissage littéraire ; au cours de l’affaire tourmentée, il s’est montré très calme, très maître de soi, il a même dû ressentir alors des émotions fortes, au charme âpre, quelque chose de la volonté de Napoléon impassible, au milieu du carnage d’Eylau.

Il n’a pas été écrasé par des deuils affreux et imprévus : la perte affligeante de sa bonne mère est survenue à une époque normale. Il n’a pas été secoué par de grandes crises de cœur. L’amour physique, qui le préoccupait surtout, lui a été favorable, même dans ses dernières années. L’argent, dès la trentième année, lui est venu. Il était, ce qui est le cas de nombre d’auteurs, toujours anxieux, douteur, et mécontent des œuvres qu’il avait patiemment préparées et laborieusement achevées, mais cela durait peu. Il a été de bonne heure reconnu chef de groupe, puis d’école, ce qui lui plaisait, bien qu’il n’en convînt pas. Les adulations l’ont, durant toute sa vie, escorté. Il a été aussi accueilli avec des huées et des injures, mais cela fait contraste, et constitue l’agréable symphonie de la célébrité. L’affaire Dreyfus lui a donné la sensation, inconnue jusqu’alors, de la popularité, de la foule, de la lutte sur la place publique, qu’il semblait, par ses œuvres, par sa vie de cénobite, par son défaut d’expérience de la tribune, par son éloignement des candidatures et des comités politiques, destiné à toujours ignorer. Enfin, il a été favorisé surtout parce qu’il a passionnément aimé le travail. L’homme n’est heureux que par la passion, même quand il en souffre. Comme la discipline, le jeûne et les pénitences, pour l’ascète fanatique, ce fut sa grande, peut-être son unique joie, ce travail, qu’il abordait avec une sorte de frisson religieux, et pendant lequel, comme un prêtre très croyant, à l’autel, il officiait, il communiait, il s’absorbait dans une béatitude infinie. Aussi, toujours comme l’homme de Dieu, qui ne manque en toute circonstance d’invoquer, de bénir et de glorifier la divinité qu’il sert, il a saisi toute occasion de célébrer les louanges du Travail. L’un de ces hymnes de reconnaissance les plus éclatants est contenu dans le discours qu’il prononça, le samedi 23 mai 1893, à l’Association des Étudiants de Paris, dont il présidait la fête. Après le compliment de rigueur à la Jeunesse, il salua la Science et la définit : La Science, dit-il fortement, aurait donc promis le bonheur, et aboutirait à la faillite ? (C’était à l’époque où Brunetière avait lancé son fameux blasphème de la banqueroute de la science). Non ! ripostait Zola avec conviction et avec justesse, la science a-t-elle promis le bonheur ? Je ne le crois pas. Elle a promis, la vérité !
Et comme on avait parlé du bonheur de se reposer dans la certitude d’une foi, avec l’impétuosité d’un apôtre convertissant, prêchant un évangile nouveau, il lança ce magnifique appel au Travail, comparable au divin appel de Renan à la Beauté, dans la prière sur l’Acropole : Et alors pourquoi ne serions-nous pas modestes, pourquoi n’accomplirions-nous pas la tâche individuelle que chacun de nous vient remplir, sans nous révolter, sans céder à l’orgueil du Moi, qui ne veut pas rentrer dans le rang ? Dès qu’on a accepté cette tâche, et qu’on s’en acquitte, il me semble que le calme doit se produire, même chez les plus torturés. C’est à ceux qui souffrent du mystère que je m’adresse fraternellement en leur conseillant d’occuper leur existence de quelque labeur énorme, dont il serait bon même qu’ils ne vissent pas le bout. Et le balancier qui leur permettra de marcher droit, c’est la distraction de toutes les heures, le grain jeté en terre, et, en face, le pain quotidien dans la satisfaction du devoir accompli. Sans doute cela ne résout aucun des problèmes métaphysiques. Il n’y a là qu’un moyen empirique de vivre la vie d’une façon honnête, et à peu près tranquille ; mais n’est-ce donc rien que de se donner une bonne santé morale et physique, et d’échapper aux dangers du rêve en résolvant le plus de travail possible sur cette terre ! Je me suis toujours méfié de la chimère, je l’avoue. Rien n’est moins sain pour les peuples que de rester dans la légende, et de croire qu’il suffit de rêver la force pour être fort. Nous avons bien vu à quoi cela mène, à quels affreux désastres. On dit au peuple de regarder en haut, de croire à une puissance supérieure, de s’exalter dans l’idéal. Non ! non ! C’est là un langage qui, pour moi, semble impie. Le seul peuple fort est le peuple qui travaille, car le travail donne le courage et la foi. Pour vaincre, il est nécessaire que les arsenaux soient pleins, que l’armée soit ensuite confiante en ses chefs, et en elle-même. Tout cela s’acquiert, il n’y faut que du vouloir et de la méthode.
Le prochain siècle est au travail, et ne voit-on pas déjà dans le socialisme montant s’ébaucher la loi sociale du travail pour tous, du travail régulateur et pacificateur. Je vais finir en vous proposant, moi aussi, une loi, en vous suppliant d’avoir la foi au Travail. Travaillez, jeunes gens. Je sais tout ce qu’un tel conseil semble avoir de banal. Il n’est pas de distributions de prix où il ne tombe parmi l’indifférence des élèves, mais je vous demande d’y réfléchir, et je me permets, moi qui n’ai été qu’un travailleur, de vous dire tout le bienfait que j’ai retiré de la longue besogne dont l’effort remplit ma vie entière. J’ai eu de rudes débuts ; j’ai connu la misère et la désespérance. Plus tard j’ai vécu dans la lutte ; j’y vis encore, discuté, nié, abreuvé d’outrages. Eh bien ! je n’ai eu qu’une foi et qu’une force, le travail. Ce qui m’a soutenu, c’est l’immense labeur que je m’étais imposé. En face de moi, j’avais toujours le but vers lequel je marchais, et cela suffisait à me remettre debout, à me donner le courage de marcher quand même, lorsque la vie mauvaise m’avait abattu. Le travail dont je parle, c’est le travail réglé, la tâche quotidienne, et le devoir qu’on s’est fait d’avancer d’un pas chaque jour dans son œuvre. Que de fois, le matin, je me suis assis à ma table, la tête perdue, la bouche amère, torturé par quelques grandes douleurs physiques ou morales, et chaque fois, malgré les révoltes de ma souffrance, après les premières minutes d’agonie, ma tâche m’a été un soulagement et un réconfort. Toujours je suis sorti consolé de ma besogne quotidienne, le cœur brisé peut-être, mais debout encore. Le travail, Messieurs, mais songez donc qu’il est l’unique loi du monde, le grand régulateur ; la vie n’a pas d’autre sens, pas d’autre raison d’être. Nous n’apparaissons chacun que pour donner notre somme de labeur et disparaître ! On ne peut définir la vie autrement que par ce mouvement de communications qu’elle reçoit et qu’elle lègue. On remarquera la déclaration patriotique contenue dans ce passage du beau discours de Zola. À rapprocher de ce qui a été dit plus haut dans l’analyse de la Débâcle. À noter aussi que, dans les trois Évangiles même dans Vérité, dont le sujet est l’affaire Dreyfus transposée, il n’y a pas une phrase, pas un mot, qui puissent passer pour une négation du sentiment patriotique, même pas un dédain envers l’armée, pas une flatterie aux anti-militaristes. Zola a renouvelé son hommage au Travail à une fête de félibres, donnée à Sceaux, en invoquant la gaieté, qui est la force de la vie. La gaieté, c’est l’allègement de tout l’être, c’est l’esprit clair, la main prompte, le courage aisé, la besogne facile, les heures satisfaites, même lorsqu’elles sont mauvaises, c’est un flot qui monte du sol nourricier, qui est la sève de tous nos actes. C’est la santé, le don de nous-même, la vie acceptée dans l’unique joie d’être et d’agir. Vivre, et en être heureux, il n’est pas d’autre sagesse pour être. J’en parle, du reste, Messieurs, dans le grand regret d’un homme qui n’a guère la réputation d’être gai. J’en parle comme un souffrant parle de la guérison. Je voudrais ardemment que la jeunesse qui pousse fût gaie et bien portante. Je n’aurais même que l’excuse d’avoir beaucoup travaillé, avec la passion des forces de la vie. Oui, j’ai aimé la vie, si noire que je l’ai peinte. Et quelles montagnes ne soulèverait-on pas, si, avec la foi et le travail, on apportait la gaieté !… Cet appel à la gaieté, c’était aussi le souhait de Renan, lorsqu’il préconisait, aux dîners celtiques, la bonne humeur, cette bienfaisante disposition, parfois innée, mais qu’il est besoin souvent aussi d’acquérir, et qu’il est sage de développer, d’entretenir. Ces deux fragments de discours affirment le tempérament optimiste et confiant de ce Zola, dont on a voulu faire un misanthrope, toujours penché vers les désespérances, et sans cesse hanté par le spectacle du laid, par la représentation du mal. Malgré ses sentiments d’indépendance, et ses goûts d’isolement, son horreur des cohues, des cérémonies, des banquets, des réceptions et des milieux mondains, malgré son dédain, peut-être moins réel qu’il ne le prétendait, des présidences, des honneurs officiels et des dignités, Zola accepta parfaitement d’être, à un moment donné, nommé président de cette société des Gens de Lettres à l’écart de laquelle il s’était si longtemps tenu. Alphonse Daudet et Ludovic Halévy y furent ses parrains. Il s’acquitta avec sa ponctualité ordinaire de ses fonctions présidentielles. Il entrait même si bien dans la peau du personnage, chargé de veiller avaricieusement sur les intérêts de la société, qu’il lui arriva de prononcer, sans sourciller, des sentences qui devaient le blesser dans ses sentiments humanitaires, dans ses tendances vers un socialisme éducateur et généreux. Ainsi, je dus un jour comparaître devant lui, comme sociétaire, à la suite d’une infraction aux règlements. J’avais laissé reproduire, par le journal le Parti ouvrier, un de mes articles, et cet organe socialiste n’avait pas de traité avec les Gens de Lettres. Je refusais de donner mon pouvoir à l’avoué de la Société, et de laisser poursuivre ce journal en justice. Zola m’appliqua sans hésiter la pénalité au maximum, pour les infractions de ce genre, cinq cents francs d’amende, bien que je fusse un ami personnel de longue date, et qu’au fond il dût approuver le cadeau que j’avais fait à ce journal populaire, et peu millionnaire, de mes articles reproduits dans un but de propagande républicaine. Mais il défendait strictement les intérêts financiers de la Société qui l’avait mis à sa tête. Il accepta pareillement, avec grande satisfaction, la Croix de la Légion d’honneur (14 juillet 1888), puis la rosette d’officier.
Enfin, et ceci peut paraître plus surprenant, il voulut être de l’Académie, et plusieurs fois il se présenta, sans succès, apportant à cette tentative l’opiniâtreté qu’il mettait dans toutes ses entreprises. Il a motivé sa résolution dans une lettre écrite au moment où les journaux ébruitèrent la nouvelle de sa décoration, décidée par le ministre Édouard Lockroy. Personne, dans son entourage, n’était averti ; quelques-uns de ses intimes s’étonnèrent, peut-être plus qu’il ne l’avait pensé, de cette soumission à une récompense gouvernementale. Auprès de l’un d’eux, il s’en excusa, en donnant ses raisons par la curieuse lettre suivante qui fait prévoir sa candidature, lors d’une prochaine vacance académique : Oui, mon cher ami, mandait-il en juillet 1888, j’ai accepté, après de longues réflexions, que j’écrirai sans doute un jour, car je les crois intéressantes pour le petit peuple des lettres, et cette acceptation va plus loin que la croix, elle va à toutes les récompenses, jusqu’à l’Académie. Si l’Académie s’offre jamais à moi comme la décoration s’est offerte, c’est-à-dire si un groupe d’académiciens veulent voter pour moi et me demandent de poser ma candidature, je la poserai, simplement, en dehors de tout métier de candidat. Je crois cela bon, et cela ne serait d’ailleurs que le résultat logique du premier pas que je viens de faire… Il n’allait pas tarder à faire le second, et même une suite de faux pas devait caractériser cette persistance à vouloir entrer à l’Institut, qui n’eut d’égale que celle des gardiens à lui en refuser la porte. Il précisa son désir dans une lettre adressée au rédacteur en chef du Figaro, lors d’une élection où il avait Paul Bourget pour concurrent. Il expliqua sa conduite, en même temps qu’il exprimait de nobles sentiments de confraternité :
Paris, le 4 février 1893. Mon cher Magnard, Je n’entends barrer la route à personne. Rassurez-vous donc sur le sort de Bourget, que j’aime beaucoup. Je le prie ici publiquement de poser sa candidature au prochain fauteuil, sans s’inquiéter de moi. Battu pour battu, il me sera doux de l’être par lui. Mais, en vérité, pour faire de la place aux autres, il m’est impossible de renoncer à toute une ligne de conduite que je crois digne, et que d’ailleurs les faits m’imposent. Ma situation est simple. Du moment qu’il y a une Académie en France, je dois en être. Je me suis présenté, et je ne puis pas reconnaître que j’ai tort de l’avoir fait. Tant que je me présente, je ne suis pas battu. C’est pourquoi je me présenterai toujours. Quant aux quelques amis littéraires, que je suis heureux et fier de posséder à l’Académie, et que je gêne, dites-vous, ils sauront garder toute la liberté de leur conscience, j’en suis convaincu. Je ne leur ai jamais rien demandé, et la première chose que je leur demanderai sera de voter pour Bourget, le jour où il se présentera. Cordialement à vous. Il apporta, dans cette poursuite d’un siège académique, un acharnement, qui suscita sans doute des résistances sérieuses, plus tenaces qu’on aurait dû s’y attendre. D’ordinaire, l’Académie, après un stage plus ou moins prolongé, finit par s’amadouer et accorde à la persévérance, qui est pour elle le plus flatteur des hommages, ce qu’elle avait cru tout d’abord devoir refuser à l’impatience, à la présomption, et même au talent trop sûr de lui-même. Ce fut comme un duel. Zola finit, son insistance étant devenue agressive, par décourager plusieurs des académiciens qui le soutenaient. Il perdait des voix à chaque candidature nouvelle. Un jour, il y avait trois fauteuils vacants. Zola hardiment se porta à tous. Il subit un échec triple. Il persista dans son intention de braver de nouveau l’hostilité de l’Illustre Compagnie. Voici la déclaration nette et franche qu’il publia après ce retentissant insuccès : Je savais que je ne serais pas élu. Que ferai-je maintenant ? La question ne se pose pas pour moi, ou plutôt elle est résolue d’avance. Tout à l’heure j’écrirai au secrétaire perpétuel de l’Académie française que je reste candidat au fauteuil d’Ernest Renan, et que je pose ma candidature au fauteuil de John Lemoinne. Je reste candidat, et je serai candidat toujours. De mon lit de mort, s’il y avait alors une vacance à l’Académie, j’enverrais encore une lettre de candidature. Vous savez, en effet, quelle est la position que j’ai prise. Je considère que puisqu’il y a une Académie je dois en être. C’est pour cela que je me suis présenté. Que l’on m’approuve ou que l’on me blâme, il n’en reste pas moins ce fait : j’ai engagé la lutte. L’ayant engagée, je ne puis pas être battu. Or, me retirer serait reconnaître ma défaite. Voilà pourquoi je ne me retirerai pas. L’Académie sera donc officiellement avisée de ma candidature toutes les fois qu’elle aura à remplacer un de ses membres. Zola avait contre lui des préventions et des coalitions. On lui reprochait d’abord la crudité de certains passages de ses livres, l’argot de l’Assommoir, la Mouquette montrait trop sa lune dans Germinal. Ce n’était pas toutefois une cause absolue d’exclusion. L’Académie avait eu dans son sein des auteurs qui ne reculaient pas devant le terme propre, lequel est d’ailleurs presque toujours le contraire. S’il eût vécu, Zola aurait triomphé certainement de cette répugnance. Est-ce que l’Académie ne vient pas de recevoir, et très justement, le poète puissant et le talentueux auteur qu’est Jean Richepin ? Cependant, la Chanson des Gueux contient des sonorités et des verdeurs dont Zola n’eut pas le monopole. La Débâcle et la fausse interprétation donnée à ce livre, où l’on a voulu voir un dénigrement de l’armée, et un mépris de la valeur française, qui n’étaient pas un instant en cause, valurent à l’auteur des animosités invincibles. Ses attaques littéraires, ses succès, l’ostentation avec laquelle il énumérait les tirages de ses livres lui avaient attiré des jalousies d’auteurs aux éditions moins multipliées. Son peu de respect religieux, le nom de Jésus-Christ donné assez maladroitement à son rustre venteux ne furent pas sans lui nuire. Enfin, parmi les causes de ses insuccès répétés, le perpétuel candidat, faisant son examen de conscience et se remémorant ses dédains d’antan, aurait pu comprendre cette phrase fâcheuse écrite dans les Romanciers naturalistes, étude sur Balzac : Pourtant la gloriole pousse encore nos écrivains à se parer d’elle (l’Académie) comme on se pare d’un ruban. Elle n’est plus qu’une vanité. Elle croulera le jour où tous les esprits virils refuseront d’entrer dans une compagnie dont Molière et Balzac n’ont pas fait partie… Un sage dicton veut qu’on ne crie jamais, à portée d’une source : « Fontaine, je ne boirai pas de ton eau ! » car la soif peut venir, et c’est un engagement téméraire et regrettable quand on ne veut pas le tenir par la suite, surtout quand c’est la fontaine elle-même qui dispose de son eau, ne laissant se désaltérer que ceux qui lui conviennent. Zola eut aussi un instant l’idée d’être candidat aux élections législatives. On lui offrit un siège dans le cinquième arrondissement de Paris, circonscription de M. de Lanessan, devenue vacante par sa nomination en Indochine, et il fut sur le point d’accepter. Il hésita cependant. On chercha à l’entraîner. Il finit par décliner l’offre, en ajoutant qu’il avait beaucoup de besogne en cours, et qu’il ne se sentait point alors de taille à faire un député. Il réservait toutefois l’avenir, en disant que plus tard, si on lui offrait un siège de Sénateur, il serait probablement disposé à l’accepter. A défaut de l’Académie, aujourd’hui la Chambre et le Sénat lui fussent devenus d’un accès facile. Mais la mort n’a pas permis que ces ambitions avouables et justifiées fussent satisfaites. Les goûts, les plaisirs, les manies de Zola ne prêtent guère à l’anecdote et à la curiosité. On sait qu’il fuyait le monde, qu’il n’allait au théâtre que professionnellement, et qu’en somme il a toute sa vie eu les habitudes et le train de vie d’un bourgeois. Il était assez gros mangeur. Il se mit cependant au régime sec, très rude à soutenir, lorsque, avec sa force de volonté coutumière, il entreprit de combattre l’obésité. Il n’eut aucune aventure galante intéressante. On ne lui connut que sa liaison rappelant les amours des patriarches. Il était casanier en tout. Il aimait beaucoup les animaux. Durant son séjour à Londres, il visita avec émotion, et ce fut le monument qui peut-être l’intéressa la plus, le cimetière des chiens aménagé et entretenu par la duchesse d’York. Il aimait beaucoup les chiens. Il écrivait à Henry Céard, de Médan, le 5 juin 1889 : … J’ai toutes les peines du monde à avoir l’âme calme. Mon pauvre petit Fanfan est mort, dimanche, à la suite d’une crise affreuse. Depuis six mois, je le faisais manger et boire, et je le soignais comme un enfant. Ce n’était qu’un chien, et sa mort m’a bouleversé. J’en suis resté tout frissonnant… Il éprouva une douleur vive, quand il perdit, étant en exil, un petit chien qu’il aimait, Perlinpinpin, mort du désespoir de ne plus revoir son maître.
Il écrivit, à ce propos, à Mlle Adrienne Neyrat, directrice du journal l’Ami des Bêtes, la touchante lettre suivante : Mademoiselle, Je vous envoie toute ma sympathie pour l’œuvre de tendresse que vous avez entreprise, en faveur de nos petites sœurs, les bêtes. Et puisque vous désirez quelques lignes de moi, je veux vous dire qu’une des heures les plus cruelles, au milieu des heures abominables que je viens de passer, a été celle où j’ai appris la mort brusque, loin de moi, du petit compagnon fidèle qui, pendant neuf ans, ne m’avait pas quitté. Le soir où je dus partir pour l’exil, je ne rentrai pas chez moi, et je ne puis même pas me souvenir si, le matin, en sortant, j’avais pris mon petit chien dans mes bras, pour le baiser comme à l’habitude. Lui ai-je dit adieu ? Cela n’est pas certain. J’en avais gardé la tristesse. Ma femme m’écrivait qu’il me cherchait partout, qu’il perdait de sa joie, qu’il la suivait pas à pas, d’un air de détresse infinie. Et il est mort en coup de foudre. Il m’a semblé que mon départ l’avait tué ; j’en ai pleuré comme un enfant, j’en suis resté frissonnant d’angoisse, à ce point qu’il m’est impossible encore de songer à lui, sans en être ému aux larmes. Quand je suis revenu, tout un coin de la maison m’a paru vide. Et, de mes sacrifices, la mort de mon chien, en mon absence, a été un des plus durs. Ces choses sont ridicules, je le sais, et si je vous conte cette histoire, Mademoiselle, c’est que je suis sûr de trouver en vous une âme tendre aux bêtes, qui ne rira pas trop. Fraternellement, ÉMILE ZOLA. Zola était très fier de sa qualité de membre de la Société protectrice des animaux. Il écrivait à ce sujet, en 1899, de Londres : Un des moments les plus heureux de ma vie a été celui-ci : en ma qualité de délégué du gouvernement à une assemblée générale de la Société protectrice des Animaux, j’ai accroché une médaille d’or à la poitrine d’une rougissante bergère, une petite Bourguignonne de seize ans, qui s’appelait Mlle Camelin, et qui, au péril de sa vie, avait tué en combat singulier un loup affamé, sauvant ainsi son troupeau… Zola a de tout temps pratiqué l’amitié. Il se plaisait à diriger, à commander ses amis, mais il leur vouait une affection solide et sincère. Il a été le centre de plusieurs réunions d’intimes, comme nous l’avons dit : Baille, Cézanne, Marius Roux. Voilà le premier groupe, celui des Provençaux, des condisciples de sa jeunesse, des premiers confidents de ses rêves, de ses essais. Puis, vinrent les peintres impressionnistes et coloristes, Manet, Guillemet, Pissarro, parmi lesquels se trouvait Cézanne, l’ami de l’adolescence. Ensuite ce fut le groupe de Médan : Guy de Maupassant, Hennique, Huysmans, Céard et le fidèle Paul Alexis, les co-auteurs des Soirées de Médan. Le développement pris par cette étude m’a empêché de décrire ce cénacle, sur lequel je possède de nombreux documents, ayant été l’ami de plusieurs d’entre eux, de Maupassant et de Paul Alexis entre autres, pour ne citer que les morts. Si la brièveté de l’existence me le permet, je consacrerai un nouveau volume au « groupe de Médan » . Vinrent ensuite les compagnons de l’époque combative, les défenseurs de Dreyfus. Il convient de mentionner également le petit groupe des intimes, des amis personnels, comme Georges Charpentier, Desmoulins, Alfred Bruneau, et le groupe des jeunes gens de la dernière heure, Saint-Georges de Bouhélier, Maurice Leblond, Paul Brulat, etc., etc., tous pieux gardiens de la gloire du maître. M. Maurice Leblond, dont le mariage vient d’être célébré (14 octobre 1908), devait épouser sa fille Denise.
Parmi les amis et admirateurs de toute la vie de Zola, il est bon de citer au premier rang, surtout parce que, poète lyrique, auteur dramatique et critique, ayant vécu, travaillé, grandi, en dehors du naturalisme, il semblait devoir être plutôt éloigné de l’auteur de Germinal, mon vieux camarade du Parnasse, Catulle Mendès. Au banquet donné au Chalet des Îles, au Bois de Boulogne, le 20 janvier 1893, à l’occasion de la publication du Docteur Pascal, qui terminait la série des Rougon-Macquart, après le toast d’Émile Zola, remerciant la presse et son éditeur Charpentier, disant : « Cette fête est celle de notre amitié, qui dure depuis un quart de siècle, et qu’aucun nuage n’assombrit jamais, sans qu’aucun traité nous ait liés, l’amitié seule nous a unis et l’amitié est le meilleur des contrats… » Catulle Mendès se leva et salua en ces termes le héros de la cordiale cérémonie : Je lève mon verre, cher et illustre maître, pour fêter le jour où s’achève votre œuvre énorme, bientôt suivie certainement de tant d’œuvres encore, universelle et juste gloire. Réjouissez-vous, cher et illustre ami, car, plein de force géniale pour de nouvelles réalisations, vous avez édifié déjà un monument colossal qui, après avoir stupéfié d’abord, puis courbé à l’admiration les hommes de notre âge, sera l’étonnement encore, mais surtout l’enthousiasme des hommes de tout temps. Et, tout en réservant, —vous m’y autorisez, —mon intime prédilection pour la Poésie, émerveillement suprême, tout en gardant la plus haute ferveur de mon culte pour celui qui n’est plus et ne mourra jamais, je salue en vous l’une des plus solides, des plus magnifiques, des plus rayonnantes gloires de la France moderne ! Cet hommage d’un artiste et d’un journaliste comme Catulle Mendès compense et efface bien d’absurdes et haineuses diatribes.
Un petit incident a terminé cette fête de la littérature moderne. Un militaire, le général Jung, s’est levé, après plusieurs orateurs, et a dit simplement, en buvant à Zola : — « Je souhaite de toute mon âme que mon illustre ami, après la Débâcle, nous donne le Triomphe. » Zola a répondu en souriant : — « Général, cela dépend de vous ! » Ni Zola, ni personne de ceux qui lui survivent ne devaient voir se réaliser ce double vœu littéraire et patriotique. Le 28 septembre 1902, un dimanche soir, Zola et sa femme étaient revenus de Médan pour s’installer à Paris, dans leur appartement de la rue de Bruxelles, n° 2 bis. C’était la rentrée hivernale d’usage. M. et Mme Zola se couchèrent de bonne heure. Ils faisaient chambre commune. Des travaux de réparation étaient urgents dans l’appartement. Il convenait, notamment, de remettre en état un tuyau de chute du cabinet de toilette. Des ouvriers avaient été commandés. Les plombiers devaient venir, le lendemain, commencer le travail. Ils se présentèrent, comme il avait été convenu, le lundi matin, à huit heures. Il fallait passer par la chambre à coucher pour pénétrer dans le cabinet de toilette. On frappa à la porte. Personne ne répondit. Alarmés, les domestiques enfoncèrent la porte. On trouva Émile Zola, à terre, au pied du lit, sans connaissance, au milieu de déjections et de vomissements. Mme Zola gisait, inanimée, sur le lit. On ouvrit les fenêtres, on courut à la recherche d’un médecin. Il en vint deux. Ils pratiquèrent la traction rythmique de la langue et essayèrent d’obtenir la respiration artificielle. Le pouls de Mme Zola était perceptible. Zola, lui, demeurait inerte. On ne put, malgré ces soins, que constater la mort du grand romancier. Après trois heures de secours, Mme Zola reprit connaissance. On la transporta dans une maison de santé, à Neuilly, chez le docteur Defant. Elle se rétablit assez promptement. L’enquête à laquelle il fut procédé par le commissaire de police du quartier Saint-Georges, puis par le docteur Vibert, médecin légiste, et l’analyse du sang, faite par M. Girard, expert-chimiste du Laboratoire municipal, permirent d’attribuer la mort à un empoisonnement par l’oxyde de carbone. On apprit bientôt, de la bouche même de Mme Zola, quelques particularités sur la nuit au cours de laquelle s’était produite la catastrophe. Zola, se sentant indisposé, sous l’oppression de l’asphyxie, s’était levé vers trois heures du matin, cherchant de l’air, voulant probablement ouvrir la fenêtre. Il était déjà étourdi par les gaz délétères. Il a dû glisser, vacillant, sans forces, puis il est tombé sur le tapis, au pied du lit. L’oxyde de carbone était accumulé dans les parties basses de la pièce. Zola ne put se relever, sa femme, restée sur le lit, au-dessus de la couche d’air vicié, a échappé à l’asphyxie totale. Dans le premier moment de la stupeur générale, on crut à un drame intime, à un suicide. Il pouvait s’être produit des querelles domestiques, ayant exaspéré ou désespéré les deux époux. Peut-être avaient-ils pris, disait-on, la sinistre résolution de périr ensemble ? D’autres prétendaient que Zola était découragé, annihilé par les batailles subies, et par les suites, désastreuses pour lui, de l’affaire Dreyfus. Enfin, on insinuait qu’il était inquiet pour l’avenir, qu’il voyait diminuer la vente de ses ouvrages, et qu’il se trouvait sur le point de connaître la gêne. Il était dans la nécessité de restreindre son train de vie, de chercher de nouveaux travaux productifs, et le dégoût d’une existence tiraillée et amoindrie l’aurait poussé à envisager, comme une délivrance, la mort volontaire. Aucune de ces hypothèses ne se trouva vérifiée. Le rapport du commissaire de police Cornette avait donné quelque créance aux bruits de suicide : ce magistrat, mal renseigné, en procédant aux premières constatations, avait dit, dans son procès-verbal : Il n’y a pas de calorifère allumé, pas d’odeur de gaz. On croit à un empoisonnement accidentel par médicaments. Deux petits chiens, qui étaient dans la chambre, ne sont pas morts. L’enquête médico-légale et l’autopsie firent tomber ces suppositions, et la mort d’Émile Zola fut reconnue purement accidentelle, due à des émanations d’oxyde de carbone provenant, par suite de vices de construction, de la cheminée, où, dans la journée, pour combattre l’humidité de la chambre, le domestique avait fait du feu avec des « boulets » . La combustion lente de ces boulets sous la cendre a dû dégager, dans une cheminée en mauvais état, des gaz qui se sont accumulés et répandus par la chambre, la nuit venue, les fenêtres, comme les portes, étant closes. La mort absurde ayant fait son œuvre détestable, l’enquête close, les suppositions malveillantes arrêtées, on s’occupa des obsèques du grand écrivain. Elles furent civiles, imposantes et sans qu’aucun incident les troublât. Une compagnie du 28e de ligne, sous les ordres d’un capitaine, rendit les honneurs funèbres militaires, le défunt étant officier de la Légion d’honneur.
Les funérailles eurent lieu le dimanche 5 octobre, à une heure précise. Le cortège partit de la maison mortuaire, rue de Bruxelles. Le corbillard de deuxième classe était couvert de fleurs, de couronnes, avec inscriptions. Les cordons du poêle étaient tenus par MM. Abel Hermant, président de la Société des Gens de Lettres, Ludovic Halévy, président de la Société des Auteurs dramatiques, Georges Charpentier et Alfred Bruneau. Le deuil était conduit par les amis personnels de Zola, parmi lesquels figurait, inaperçu d’ailleurs, l’ex-capitaine Alfred Dreyfus. Puis venait le ministre de l’Instruction publique, M. Chaumié, et le directeur des Beaux-Arts, M. Henry Roujon. L’inhumation eut lieu au cimetière du Nord (Montmartre). Des discours furent prononcés par MM. le ministre Chaumié, Abel Hermant et Anatole France. Le parcours étant très court de la rue de Bruxelles au cimetière Montmartre, le cortège ne put que difficilement se développer. Il y eut, à la sortie du cimetière, quelques bousculades sans importance. Je ne saurais mieux terminer cette étude impartiale et consciencieuse sur Émile Zola qu’en reproduisant trois intéressantes appréciations sur l’Homme et sur l’œuvre, méritant d’être conservées, dans un travail documentaire comme celui-ci. La première émane d’un jeune chef d’école, poète, philosophe, romancier et dont les œuvres dramatiques, la Victoire, le Roi sans Couronne, la Tragédie Royale, dénotent une haute préoccupation artistique, en même temps qu’elles manifestent des tendances esthétiques qui paraissent opposées à celles de Zola, mais ce n’est là qu’une apparence. Ceux qui se refusent à voir et à sentir la grande idéalité de Zola admettront-ils le témoignage spontané et enthousiaste d’un écrivain de vingt ans ? Voici ce qu’écrivait, le 1er octobre 1896, Saint-Georges de Bouhélier, et l’on comprendra pourquoi je me borne à cette simple citation, sans plus amples épithètes louangeuses, en sa dédicace de lHiver en Méditation ou les Passe-temps de Clarisse, ouvrage précieux et intensif, publié à la Librairie du « Mercure de France » : À Émile Zola. Maître, Bien que votre harmonieux génie ait conquis l’attention du monde, il n’est sans doute point chimérique de le supposer méconnu, car vos labeurs sollicitaient des gloires diverses. Vous êtes le plus illustre auteur contemporain, mais il ne semble pas qu’un seul homme vous lise. Les suffrages de tant de nations ne vous en attirent pas l’estime, et l’admiration populaire contribue encore à votre isolement. Nul n’a subi autant d’attaques. Les noires calomnies de la haine et les basses diatribes de l’envie vous ont tour à tour accablé, en sorte que, malgré vos travaux d’une solidité admirable, le public se refuse encore à vous en reconnaître les dons. Cependant de quelle force n’êtes-vous pas anobli ! Quelle beauté dans vos ouvrages ! la Terre, Germinal, les colossales fresques ! Cela se déroule comme de vives contrées, avec le sol et le site mêmes, villages, végétations, héros. Les campagnes de houilles et les blanches prairies, voilà des lieux que vous sûtes embellir. Vous les avez dotés d’un rythme et vos paysans resplendissent, semblablement à Œdipe, Télémaque. Sur les étendues de vos paysages on dirait que roulent des herbages réels, des orges et des roses en torrents. Vos fleuves, vos précipices, vos usines et la nuée du ciel, tout cela demeure pathétique. Je connais des régions plus belles, sans en pressentir que pare cette pureté. Des pires scènes dont vous désirâtes que nous fussions les spectateurs, j’aime le sage et noble équilibre. Ce qui distingue votre univers, c’est la paix de son innocence et sa puissante vitalité. Magnifiquement, l’antique Pan y palpite. L’insufflation des sèves soulève sa poitrine large.
Ainsi, j’ai éprouvé la pudeur de votre œuvre, quand l’épaisseur du crépuscule fatiguait ma maison d’hiver. Mélancoliquement à l’abri, je me recueillis avec amertume, et quoique mes méditations ne soient peut-être pas sans vertus, je leur en croirai davantage encore si l’offrande que je vous en fais, vous assure, Monsieur, de l’admiration en laquelle vous tient un jeune homme. SAINT-GEORGES DE BOUHÉLIER. 1er octobre 1896. La seconde opinion est d’Anatole France, revenu sur d’anciennes préventions, et effaçant des critiques dont on a beaucoup usé, pour le mettre en contradiction avec lui-même, et pour accabler la mémoire de Zola. C’est un extrait du discours juste et élevé, oraison funèbre laïque et simple, prononcé devant le cercueil de l’illustre écrivain : Messieurs, … L’œuvre littéraire de Zola est immense. Vous venez d’entendre le président de la Société des gens de lettres la rappeler, dans un langage excellent, à votre admiration. Vous avez entendu le ministre de l’Instruction publique en développer éloquemment le sens intellectuel et moral. Permettez qu’à mon tour je la considère un moment devant vous. Messieurs, lorsqu’on la voyait s’élever pierre par pierre, cette œuvre, on en mesurait la grandeur avec surprise. On admirait, on s’étonnait, on louait, on blâmait. Louanges et blâmes étaient poussés avec une égale véhémence. On fit parfois au puissant écrivain (je le sais par moi-même) des reproches sincères, et pourtant injustes. Les invectives et les apologies s’entremêlaient. Et l’œuvre allait grandissant toujours. Aujourd’hui qu’on en découvre dans son entier la forme colossale, on reconnaît aussi l’esprit dont elle est pleine. C’est un esprit de bonté. Zola était bon. Il avait la candeur et la simplicité des grandes âmes. Il était profondément moral. Il a peint le vice d’une main rude et vertueuse. Son pessimisme apparent, une sombre humeur répandue sur plus d’une de ses pages cachent mal un optimisme réel, une foi obstinée au progrès de l’intelligence et de la justice. Dans ses romans, qui sont des études sociales, il poursuivit d’une haine vigoureuse une société oisive, frivole, une aristocratie basse et nuisible ; il combattit le mal du temps : la puissance de l’argent. Démocrate, il ne flatta jamais le peuple, et il s’efforça de lui montrer les servitudes de l’ignorance, les dangers de l’alcool qui le livre, imbécile et sans défense, à toutes les oppressions, à toutes les misères, à toutes les hontes. Il combattit le mal social partout où il le rencontra. Telles furent ses haines. Dans ses derniers livres, il montra tout entier son amour fervent de l’humanité. Il s’efforça de deviner et de prévoir une société meilleure. Il voulait que, sur la terre, sans cesse un plus grand nombre d’hommes fussent appelés au bonheur. Il espérait en la pensée, en la science. Il attendait, de la force nouvelle de la machine, l’affranchissement progressif de l’humanité laborieuse. Ce réaliste sincère était un ardent idéaliste. Son œuvre n’est comparable en grandeur qu’à celle de Tolstoï. Ce sont deux vastes cités idéales élevées par la lyre aux deux extrémités de la pensée européenne. Elles sont toutes deux généreuses et pacifiques. Mais celle de Tolstoï est la cité de la résignation. Celle de Zola est la cité du travail. L’autre est un éloge, écrit au lendemain même de la mort de celui à qui l’on reprochait la Débâcle, comme livre anti-patriote, presque comme un crime de lèse-patrie. Le nom des signataires de ces lignes est intéressant à retenir : ce sont les frères Paul et Victor Margueritte, les fils pieux du général de la charge héroïque, frappé à mort en criant à ses cavaliers décimés : « En avant ! pour la France et pour le Drapeau ! » Ces deux fils de soldat ne sauraient être accusés de mépriser l’armée et d’approuver un insulteur de la Patrie. À cette injuste attaque, à cette calomnieuse dénonciation, qui ne devrait trouver créance qu’auprès de ceux qui n’ont pas lu la Débâcle, venant après la déclaration de l’écrivain militaire et patriote Alfred Duquet, le témoignage des frères Margueritte n’est-il pas décisif, et ne doit-il pas anéantir enfin cette légende absurde de la Débâcle, livre anti-français : … Certes, Émile Zola se passe d’une caution comme la nôtre. Nous tenons à honneur, pourtant, de l’apporter au maître disparu. Se rappelle-t-on quelles clameurs indignées ont accueilli la Débâcle ? Zola, à entendre des patriotes d’excellents sentiments, mais qui sans doute n’avaient pas lu, ou pas réfléchi, ou pas remonté aux sources, Zola souillait l’uniforme français, calomniait l’armée, vilipendait la France. Hélas ! Nous aussi, après lui, nous avons voulu repasser par ce sanglant chemin de 1870, jalonné de nos morts. Nous aussi, après lui, nous avons retourné cette triste terre rouge, pèleriné à ces champs de bataille qui virent l’écroulement d’un empire et le chancellement d’une nation. Et nous pûmes nous convaincre, en contrôlant historiens, faits, détails, souvenirs, témoins, de quelle scrupuleuse vérité, de quelle exacte et sévère documentation témoignait, pour le romancier méconnu, ce livre douloureux, mais probe : la Débâcle. La postérité appréciera plus justement, plus loyalement que beaucoup d’entre nos contemporains, admirateurs et contempteurs, l’œuvre littéraire de Zola. Elle s’occupera un peu moins de l’auteur de J’accuse et un peu plus du romancier historien de la Fortune des Rougon, du psychologue et du paysagiste de la Page d’Amour, du robuste peintre de la vie ouvrière dans Germinal et Travail. Nous pouvons, cependant, porter déjà un jugement, moins partial, moins passionné, dégagé des mesquines préoccupations de l’actualité et de la polémique, sur cet écrivain génial qui, avec Victor Hugo, Balzac et Renan, personnifiera les lettres françaises au XIXe siècle. Un tri se fera dans le nombre considérable des écrits de Zola. C’est forcé, et la postérité ne recueille jamais tout ce que laisse après lui un grand producteur. Déjà on n’accepte que sous bénéfice d’inventaire l’héritage de Balzac et d’Hugo. Une sélection se fera dans l’ensemble des Rougon-Macquart. L’Assommoir, Germinal, Nana, la Terre, dont la vogue, à leur apparition, fut considérable, conserveront leur retentissante notoriété. Ce sont des livres qu’il faudra avoir lus. Par contre, Son Excellence Eugène Rougon, la Conquête de Plassans, l’Argent, Pot-Bouille, le Ventre de Paris, le Bonheur des Dames, et œuvres analogues, perdront de l’intérêt, au moins aux yeux du grand public. Les descriptions et les longueurs feront négliger les belles qualités de couleur et de style de ces ouvrages, au caractère technique et presque didactique. Mais, comme cela est arrivé pour Balzac, dont Eugénie Grandet, la Cousine Bette et d’autres études d’une humanité profonde et d’une psychologie éternelle ont gardé toute leur fraîcheur, toute leur vigueur native, ce sont les œuvres de demi-teinte et de facture douce, comme Une Page d’amour, l’œuvre, et la Joie de vivre, qui seront, tant qu’il y aura une langue française, lus, relus et admirés. Enfin, la Débâcle, tableau d’histoire, épopée douloureuse et véridique, mieux comprise, plus justement jugée, demeurera l’œuvre maîtresse du génial et puissant écrivain. Le gouvernement de la République vient de donner à la dé pouille de Zola, non sans quelque résistance, la sépulture glorieuse du Panthéon. On peut répéter, à propos de cet hommage national, ce que Zola disait de l’Académie française, et déclarer que, « puisque la France reconnaissante a un temple où elle reçoit les ossements des grands hommes », la place de ce grand ouvrier de lettres, qui fut aussi un grand artiste, s’y trouvait indiquée. Du moment qu’il existe un Panthéon, Zola devait y être. Sa place est dans la glorieuse nécropole où reposent les célèbres citoyens, hommes d’action ou hommes de pensée, qui ont illustré la nation. Sans doute, l’intention de la plupart de ceux qui ont réclamé et obtenu ce posthume triomphe visait moins l’homme de lettres, le romancier des Rougon-Macquart, que l’homme départi, l’auteur de la lettre J’accuse, le défenseur de Dreyfus. On peut regretter cette interprétation. Mais qu’importe cette satisfaction d’un instant, et cette équivoque destinée à s’effacer dans l’apaisement du temps ? Qui donc, dans les rangs, encore invisibles, inconnaissables, des admirateurs qui nous suivront, se préoccupera de l’intervention de Zola dans un procès d’espionnage, autrement que comme d’un épisode de sa vie, d’une anecdote ? Est-ce qu’on se souvient aujourd’hui que Balzac s’est fait l’avocat officieux d’un assassin, nommé Peytel, réputé, lui aussi, innocent ? La postérité pourra-t-elle s’intéresser au procès oublié, confus, inexplicable presque, de ce militaire, condamné et innocenté sans grandes preuves décisives, dans les deux cas, qui fut le client de Zola ? Le public, qui acclame aujourd’hui l’entrée solennelle d’Émile Zola dans les caveaux majestueux du Panthéon, ne constitue pas, dans sa majorité du moins, sa vraie clientèle, celle pour laquelle il a écrit ses magnifiques poèmes en prose. Heureusement pour la gloire et pour la sécurité des restes de l’immortel écrivain. Il est bon, pour la vraie et durable gloire de Zola, que ce ne soit pas seulement au défenseur de Dreyfus que les honneurs du Panthéon soient attribués. Assurément, il sera impossible que l’on oublie complètement la participation de l’auteur des Rougon-Macquart à la réhabilitation de ce condamné. Libre à ceux de nos descendants que l’Affaire intéressera encore, et ils seront de plus en plus clairsemés, des érudits, des curieux d’histoire, des fanatiques israélites et des militaires cléricaux, de continuer à glorifier ou à maudire Zola de son intervention et de son apostolat. La postérité se désintéressera de ces querelles, déjà moins enflammées, alors éteintes. Actuellement, ceux qui ont été les adversaires de Zola dans la bataille pour et contre l’innocence du capitaine, ceux qui n’ont été ni persuadés par les écrits de Zola, ni convaincus par les arrêts de la Cour de cassation, mais qui se sont inclinés devant les décisions de la justice, devant le doute même, résultant de tous ces longs débats, doute qui doit, juridiquement et humainement, profiter à l’accusé, peuvent, sans palinodie, comme sans faiblesse, rendre hommage au grand écrivain et approuver la translation de ses restes au Panthéon. Victor Hugo devient son voisin de sépulture glorieuse. Est-ce qu’il n’y a pas, dans ce voisinage, ce rapprochement des deux grands noms de l’histoire littéraire contemporaine, un enseignement et une éclatante affirmation ? Victor Hugo a-t-il récolté l’unanimité des acclamations, et, pour la totalité de son œuvre, ne saurait-on trouver des réserves ? N’y a-t-il pas des gens, logiques et sincères, qui, tout en admirant le poète, l’auteur dramatique, l’homme de lettres, blâment et maudissent le tribun, l’exilé, le pamphlétaire et l’homme d’action ? Tout ce qui est sorti de la plume de l’auteur des Feuilles d’automne et des Contemplations semble-t-il louable et excellent à tout le monde ? Est-ce que les serviteurs du régime impérial et leurs descendants peuvent se pâmer devant les Châtiments et honorer celui qui a écrit Napoléon-le-Petit ? L’Expiation, qui nous a fait détester et combattre l’empire, sur les bancs du collège, à nous les premiers pionniers de la République de 1870, fut à l’œuvre de Victor Hugo ce que J’accuse ! est pour Zola. La violence avec laquelle l’empire fut attaqué, dans ces ouvrages politiques de l’auteur de Notre-Dame-de-Paris, a-t-il empêché les partisans du régime aboli d’admettre, comme un honneur légitime, l’entrée de la dépouille du Juvénal des Châtiments au Panthéon ? Il doit en être de même pour Zola. Quant à ceux qui, à l’heure présente, ont été surtout disposés à honorer l’auteur de J’accuse ! ils doivent, pour maintenir et confirmer la gloire de ce grand esprit, ne pas isoler cet ouvrage des autres écrits de l’auteur. Admirer Émile Zola et le glorifier uniquement parce qu’il a défendu Dreyfus est une sottise, mais contester son génie et mépriser son magnifique labeur, parce qu’il a écrit un regrettable plaidoyer, serait une absurdité pire et une monstrueuse négation. Si l’on prenait, une à une, dans un examen à part, les œuvres des grands morts devant qui, déjà, se sont ouverts les caveaux nationaux, trouverait-on tout également irréprochable, tout pareillement admirable ? Il est bien des pages, dans Voltaire et dans Rousseau, dont la citation serait sévère aussi pour ces illustres défunts. Comme Clemenceau l’a fortement dit pour les hommes de la Révolution, rien n’étant parfait ni absolu dans l’histoire des sociétés comme dans la vie des individus, la Patrie reconnaissante doit accepter et honorer ses grands hommes, en bloc. Paris, 1908.