Œuvres complètes (Crémazie)/L’alouette

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Beauchemin & Valois (p. 139-141).

L’ALOUETTE


Voici le jour ; n’entends-tu pas le chant de l’alouette qui s’élève sur la rive ?
Shakespeare.


Alouette
Gentillette,
Ta voix jette
Chaque matin un chant si radieux,
Si sonore
Que l’aurore
Doute encore
S’il naît sur terre ou s’il descend des cieux.

Dans le bois solitaire,
D’un chant mélodieux
Le rossignol, ton frère,
Jette les sons joyeux.
Toi, sur la rive humide
Où s’arrêtent les flots,
Ta voix douce et rapide
Vient consoler nos maux.


C’est pour toi que l’aurore
Vient dissiper la nuit ;
Pour toi le soleil dore
Chaque fleur, chaque fruit ;
C’est pour toi que la rose,
Ouvrant ses yeux pourprés,
Répand, à peine éclose,
Ses parfums dans les prés.

Car ta voix matinale,
Saluant le soleil
Et la fleur virginale
À son premier réveil,
Répand dans la nature
Tous ses brillants accords,
Et se mêle au murmure
Des vagues sur nos bords.

Quand la nuit de son voile
Assombrit l’horizon,
À la première étoile
Te redis ta chanson ;
Ainsi, douce alouette,
Ta voix chante toujours,
Et la mort seule arrête
Tes chants et tes amours.

Au matin de nos jours, quand l’avenir en fleurs
Étale devant nous ses riantes couleurs,
Nous trouvons dans notre âme,
Pour saluer la vie, un chant pur et joyeux,
Car le bonheur alors brille devant nos yeux
Comme un rayon de flamme.


Mais, comme l’alouette, à l’approche du soir,
Brisés par la douleur, trompés dans leur espoir,
Nos cœurs pleins de tristesse
Ne trouvent plus, hélas ! leurs accents du matin,
Car ils ont vu se perdre, aux ronces du chemin,
Les chants et les vertus qui charmaient leur jeunesse.


Québec, 3 février 1858.