Œuvres complètes de Theophile (Jannet)/Élégie (Dans ce climat barbare où le Destin me range)

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ELEGIE.

Dans ce climat barbare où le destin me range.
Me rendant mon pays comme un pays estrange,
Desloges[1], je ne sçay quel estourdissement
Assoupit les aigreurs de mon bannissement.
Je n’ay point souspiré depuis l’heure funeste
Que je receus ce traict de la fureur céleste ;
Ton ame en fut touchée et gémit sous l’effort
Que me fit la rigueur de mon injuste sort.
Mon maistre en eut aussi de bien vives atteintes,
Et vos ressentimens n’attendoient pas mes plaintes.
Moy, voyant mon desastre avec vostre amitié,
J’eus un peu de douleur et beaucoup de pitié ;
Je sentis mon mal-heur, mais le soucy visible
De vostre affection me fut bien plus sensible ;
Mon cœur, pressé du mal, comme en deux se fendit.
Et sur luy tout mon fiel alors se respandit ;
Mon courage esblouy laissa tomber les armes.
Et mon œil fut honteux de n’avoir point de larmes.
Mais, depuis le moment que je te dis adieu.
Soudain que mes regards eurent changé de lieu,
Mon esprit rasseuré revint à sa coustume,
Et, soudain que mon cœur perdit son amertume,
Je vis tous mes soucis en l’air s’évanouir
Et trouvay dans moy-mesme en quoy me resjouyr.
L’object de ce chagrin m’eschappa comme un songe,
Et ce vray desplaisir me parut un mensonge.
Comme dans nos cerveaux l’image d’un penser
Quelquefois se dissipe et ne fait que passer,
L’imagination ne le sçait plus refeindre,

Et la mémoire aussi ne le peut pas atteindre,
L’ombre de cet ennuy s’esvanouit si bien,
Que je m’en trouve quitte et n’y cognois plus rien.
Desloges, rien de tel jamais ne t’importune.
Jamais rien de pareil n’arrive à ta fortune,
Jamais tel accident n’esprouve ta raison.
Jamais un tel oiseau ne voile en ta maison.
Je sçay bien que ton ame, et sage et courageuse,
T’a fait voir la mer calme et la mer orageuse,
Et que ton front, esgal au changement des flots,
Vit mille fois changer le front des matelots ;
Quand ces desseins hardis te firent prendre envie
D’aller de là la Ligne abandonner ta vie ;
Je sçay dans quel danger la fortune t’a mis.
Et combien ta valeur a choqué d’ennemis ;
Que tu ris du malheur dont les mortels souspirent
Et des traits les plus forts que les destins nous tirent.
Mais tousjours vaut-il mieux vivre paisiblement,
D’autant que le repos vaut mieux que le tourment.
L’effort de la raison, et ce combat farouche
Contre nos sentimens quand la douleur nous touche,
Importune la vie, et son fascheux secours
Nuit plus que si le mal prenoit son juste cours.
Qui retient un souspir s’attriste d’avantage ;
Un torrent qu’on estouffe estourdit le courage ;
Et, si jamais l’objet de quelque desplaisir,
De ses tristes appas t’estoit venu saisir,
Plains-toy, ne force rien, fay que ton ame esclate,
Et sçache qu’en pleurant une douleur se flate.
Mais ces remèdes là ne te font pas besoin :
Les matières de pleurs te touchent de trop loin ;
L’astre qu’on veid reluire au poinct de ta naissance
D’une meilleure forme a basty ton essence ;
Le Ciel te voit tousjours le visage serain.
Comme si le Destin t’eust fait lame d’airain.

Toute sorte de maux, ton esprit les deffie,
Sans besoin du secours de la philosophie.
Mais moy, qui vois mon astre en si mauvais sentier,
Qui ne goustay jamais un seul plaisir entier,
Qui sens que tout me choque et qui ne vois personne
M’assister aux assauts que fortune me donne,
Suis —je pas bien-heureux qu’au fort de mon malheur
Je n’aye ressenty tant soit peu de douleur !
Bien que je sois banny, peu s’en faut, du royaume,
Qu’icy je ne voy plus ny dez, ny jeu de paume,
Je ne voy rien que champs, que rivières, que prez ;
Où le plus doux rozier me peust comme cyprez,
Où je n’ay plus l’aspect de la place Royale,
Où je ne puis aller boire frais en ta salle,
Où mon maistre n’est pas, où ne vient point la cour.
Où je ne sçaurois voir ny toy, ny Liancour,
Je ne sçay comme quoy ma sauvage nature
Peut sans estonnement souffrir ceste avanture.
Mon œil n’a point regret au lieu que j ay laissé,
Mon ame ne plaint point le temps qu’elle a passé.
Au lieu de tant de pompe où la cour vous amuse,
Icy je n’entretiens que Bacchus et la Muse,
Qui tous deux libéraux, avec leurs doux presens,
A leur dévotion tiennent mes jeunes ans.
Innocent que je suis, plein de repos dans l’ame.
Qui tiens indiffèrent qu’on me loue ou me blasme,
Qui fais ce qui me plaist, qui vis comme je veux.
Qui plaindrois au destin le moindre de mes vœux,
Qui ris de la fortune, et, couché dans la boue,
Me mocque des captifs qu’elle attache à sa roue,
Icy comme à la cour j’ay le sort tout pareil,
Et voy couler mes jours sous un mesme soleil.
Que si nostre Silvandre a l’esprit prophétique.
Si les evenemens suivent sa prognostique,
Et que, cet an finy, quelqu’un ait le crédit

De faire réussir le bien qu’il m’a prédit,
On verra que Paris n’a point changé de place,
Et que mes sentimens n ont point changé de face.
Or, comme dans la cour j’estois peu courtisan,
Sçache que dans les champs je ne suis point paysan,
Et que mes passions aucunement ne cèdent
A la contagion des lieux qui me possèdent.
Mon sens en toutes parts suivant un mesme cours,
Tu me verras tout tel que tu m’as veu tousjours.
Que si mon long exil doit borner ma demeure.
Quelque part où ce soit, si faut-il que je meure,
Et, quoy que face Ilax et les plus favoris.
Le Ciel n’est pas plus loin d’icy que de Paris.

  1. Sans doute, M. des Loges, gentilhomme de la chambre. Sa femme fut célèbre par son esprit (V. Tallemant.)