Œuvres complètes de Theophile (Jannet)/Elégie (J’ay faict ce que j’ay peu pour m’arracher de l’ame)

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ELEGIE.


J’ay faict ce que j’ay peu pour m’arracher de l’ame
L’importune fureur de ma naissante flame ;
J’ay leu toute la nuit, j’ay joué tout le jour,
J’ay fait ce que j’ay peu pour me guérir d’amour ;
J’ay leu deux ou trois fois tous les secrets d’Ovide,

Et, d’un cruel dessein à mes amours perfide,
Goustant tous les plaisirs que peut donner Paris,
J’ay tasché d’estouffer l’amitié de Cloris ;
J’ay veu cent fois le bal, cent fois la comédie.
J’ay des luths les plus doux gousté la mélodie,
Mais, malgré ma raison, encore, Dieu mercy,
Ces divertissemens ne m’ont point réussi :
L’image de Cloris tous mes desseins dissipe,
Et, si peu qu’autre part mon ame s’esmancipe,
Un sacré souvenir de ses beaux yeux absens
A leur premier object faict revenir mes sens.
Lorsque plus un désir de liberté me presse,
Amour, ce confident rusé de ma maistresse,
Luy qui n’a point de foy, me fait ressouvenir
Que j’ay donné la mienne et qu’il la faut tenir ?
Il me fait un serment qu’il a mis mon idée
Dans le cœur de ma dame, et qu’elle l’a gardée.
Me fait imaginer, mais bien douteusement,
Qu’elle aura souspiré de mon esloignement.
Et que bien tost, si l’art peut suivre la nature,
Sa beauté me doit faire un don de sa peinture.
Cela me perce l’ame avec un traict si cher
Qu’il me fait recevoir le feu sans me fascher ;
Cela remet mon cœur sur ses premières traces,
Me fait revoir Cloris avecques tant de grâces,
Me rengage si bien, que je me sens heureux,
Quoyqu’avec tant de mal, d’estre encore amoureux.
Je sçay bien qu’elle m’aime, et cet amour fidelle
Demande avec raison que je despende d’elle,
Et, si nostre destin, par de si fermes loix,
Prescrit aux plus heureux de mourir une fois,
Qu’un autre ambitieux se consume à la guerre,
Et meure dans le soin de conquérir la terre ;
Pour moy, quand il faudra prendre congé du jour,
Puisque Cloris le veut, je veux mourir d’amour.

Qu’on ne me parle point de son humeur légère :
Je veux que ses deffauts me la rendent plus chère.
Ce que fait la raison pour erapescher d’aimer
Ne peut que mes désirs davantage allumer.
Quoy que dans le travail mon esprit diminue,
Que ma vie en devienne une mort continue,
Que mon sens estourdi relasche sa vigueur
Et desjà sur mon front imprime sa langueur
(Cependant que Cloris est la vive peinture
Du plus riche en bon poinct que peut donner nature),
Que son cœur nonchalant, ou peut-estre inhumain,
A mon dernier malheur doive prester la main ;
Que souvent d’un baiser elle me soit avare,
C’est tout un, il me plaist qu’elle me soit barbare ;
Je veux pour mon plaisir aymer sa cruauté ;
En faveur de ses yeux je hay ma liberté,
Je hay mon jugement, et veux qu’on me reproche
Que j’ayme sans sujet un naturel de roche,
Je me console assez puisque je voy les Dieux
Endurer comme moy l’empire de ses yeux ;
Que le soleil, jaloux de la voir luire au monde,
Pasle ou rouge, tousjours se va cacher sous l’onde.
Je ne sçaurois penser que la fierté des ans,
Que ce vieillard cruel qui mange ses enfans,
Voyant tant de beautez, puisse avoir le courage,
Tout impiteux qu’il est, de leur faire un outrage,
Et, quoyqu’un siècle entier la conduise au trépas,
Pour moy tousjours ses yeux auront assez d’appas.
Mon inclination est assez pure et forte
Contre le changement que la vieillesse apporte,
Quand le ciel par despit renverseroit le cours
Et l’ordre naturel qu’il a prescrit aux jours,
Et que demain, pour voir si mes désirs perfides
Se pourroient démentir, il lui donnast des rides.
Ma flame dans mon sang en ses plus chauds bouillons

Adoreroit son front tout coupé de sillons ;
Ny son taint sans esclat, ny ses yeux sans lumière,
Ne pourroient rien changer de mon humeur première.
Que son ame et son corps soient tous couverts d’horreur,
Je veux suivre par tout mon amoureuse erreur.
Toy, quelque changement dont la Fortune essaye
De voir en m’affligeant si ta constance est vraye,
Cloris, rend la pareille à ma ferme amitié
Et ne me manque point de foy ny de pitié.
Je sçay bien qu’aisément tu te pourrois desdire
Sans qu’il arrive en moy quelque chose de pire,
Pource que mes défauts sont des occasions
Pour destourner de moy tes inclinations,
Mais, pour diminuer ceste amitié sacrée
Et pour rompre la foy que tu m’as tant jurée,
Mes imperfections sont un foible subjet,
Car ton amour n’a point ma vertu pour objet.
On dit que les meschans, qui d’une aveugle rage
Pressent ceux qui jamais ne leur ont fait d’outrage,
Suivans un naturel malin qui les espoint,
Persecutans plus fort et ne pardonnans point,
Ne démordent jamais de leur fausse vengeance
Quand leur courroux n’a point pour objet une offense.
Ainsi ton amitié, qui n’a pour fondement
Que de suivre envers moy sa bonté seulement,
Qui ne sçauroit trouver par où je suis capable
De la moindre faveur, ny d’où je suis aimable,
Ne peut trouver aussi par où se destourner,
Ne peut trouver ainsi de quoy m’abandonner,
Et, sur ceste espérance où mon amour se fonde,
Je croy vivre et mourir le plus heureux du monde.