Œuvres complètes de Theophile (Jannet)/Elegie à une dame

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
ELEGIE, A UNE DAME.

Si vostre doux accueil n’eust consolé ma peine,
Mon ame languissoit, je n’avois plus de veine,
Ma fureur estoit morte, et mes esprits, couverts
D’une tristesse sombre, avoient quitté les vers.
Ce mestier est pénible, et nostre sainct estude
Ne cognoist que mespris, ne sent qu’ingratitude ;
Qui de nostre exercice ayme le doux soucy.
Il hayt sa renommée et sa fortune aussi.
Le sçavoir est honteux, depuis que l’ignorance

A versé son venin dans le sein de la France.
Aujourd’huy l’injustice a vaincu la raison.
Les bonnes qualitez ne sont plus de saison,
La vertu n’eust jamais un siècle plus barbare,
Et jamais le bon sens ne se trouva si rare.
Celuy qui dans les cœurs met le mal ou le bien
Laisse faire au destin sans se mesler de rien :
Non pas que ce grand Dieu qui donne l’ame au monde
Ne trouve à son plaisir la nature féconde,
Et que son influence encore à plaines mains
Ne verse ses faveurs dans les esprits humains :
Parmy tant de fuseaux la Parque en sçait retordre
Où la contagion du vice n’a sceu mordre,
Et le ciel en faict naistre encore infinité
Qui retiennent beaucoup de la divinité,
Des bons entendemens qui sans cesse travaillent
Contre l'erreur du peuple, et jamais ne défaillent,
Et qui, d’un sentiment hardy, grave et profond,
Vivent tout autrement que les autres ne font.
Mais leur divin génie est forcé de se feindre.
Et les rend malheureux s’il ne se peut contraindre ;
La coustume et le nombre authorise les sots :
Il faut aymer la cour, rire des mauvais mots ;
Acoster un brutal, luy plaire, en faire estime,
Lors que cela m’advient, je pense faire un crime.
J’en suis tout transporté, le cœur me bat au sein ;
Je ne croy plus avoir l’entendement bien sain.
Et, pour m’estre souillé de cest abord funeste.
Je croy long-temps après que mon ame a la peste.
Cependant il faut vivre en ce commun malheur,
Laisser à part esprit et franchise et valeur,
Rompre son naturel, emprisonner son ame
Et perdre tout plaisir pour acquérir du blasme.
L’ignorant qui me juge un fantasque resveur.
Me demandant des vers, croit me faire faveur ;

Blasme ce qu’il n’entend, et son ame, estourdie,
Pense que mon sçavoir me vient de maladie.
Mais vous, à qui le ciel de son plus doux flambeau
Inspira dans le sein tout ce qu’il a de beau,
Vous n’avez point l'erreur qui trouble ces infâmes,
Ny l’obscure fureur de ces brutalles ames :
Car l’esprit plus subtil, en ses plus rares vers,
N’a point de mouvements qui ne vous soient ouverts ;
Vous avez un génie à voir dans les courages,
Et qui cognoist assez mon ame et mes ouvrages.
Or, bien que la façon de mes nouveaux escrits
Diffère du travail des plus fameux esprits,
Et qu’ils ne suivent point la trace accoustumée
Par où nos escrivains cherchent la renommée,
J’ose pourtant prétendre à quelque peu de bruit,
Et croy que mon espoir ne sera point sans fruict.
Vous me l’avez promis, et, sur ceste promesse,
Je fausse ma promesse aux vierges de Permesse ;
Je ne veux reclamer ny Muse, ny Phœbus ;
Grâce à Dieu, bien guery de ce grossier abus,
Pour façonner un vers que tout le monde estime,
Vostre contentement est ma dernière lime ;
Vous entendez le poids, le sens, la liaison.
Et n’avez, en jugeant, pour but que la raison ;
Aussi mon sentiment à vostre adveu se range,
Et ne reçoit d’autruy ny blasme ny louange.
Imite qui voudra les merveilles d’autruy.
Malherbe a très bien faict, mais il a fait pour luy ;
Mille petits volleurs l’escorchent tout en vie.
Quand à moy, ces larcins ne me font point d’envie ;
J’approuve que chascun escrive à sa façon :
J’ayme sa renommée, et non pas sa leçon.
Ces esprits mendiants, d’une vaine infertile.
Prennent à tous propos ou sa rime ou son style,
Et de tant d’ornemens qu’on trouve en luy si beaux

Joignent l’or et la soye à de vilains lambeaux,
Pour paroistre aujourd’huy d’aussi mauvaise grâce
Que parut autresfois la corneille d’Horace.
Ils travaillent un mois à chercher comme à fils
Pourra s’apparier la rime de Memphis ;
Ce Liban, ce turban et ces rivières mornes
Ont souvent de la peine à retrouver leurs bornes ;
Cet effort tient leurs sens dans la confusion,
Et n’ont jamais un rais de bonne vision.
J’en cognois qui ne font des vers qu’à la moderne,
Qui cherchent à midy Phœbus à la lanterne,
Grattent tant le françois qu’ils le déchirent tout,
Blasmant tout ce qui n’est facile qu’à leur goust ;
Sont un mois à cognoistre, en lastant la parole,
Lors que l’accent est rude ou que la rime est mole,
Veulent persuader que ce qu’ils font est beau
Et que leur renommée est franche du tombeau.
Sans autre fondement sinon que tout leur aage
S’est laissé consommer en un petit ouvrage.
Que leurs vers dureront au monde précieux,
Pource qu’en les faisant ils sont devenus vieux.
Ue mesmes l’areignée, en filant son ordure,
Use toute sa vie et ne faict rien qui dure.
Mais cet autre poëte est bien plein de ferveur :
Il est blesme, transi, solitaire, rêveur,
La barbe mal peignée, un œil branslant et cave,
Un front tout renfrongné, tout le visage hâve,
Ahane dans son lict et marmotte tout seul.
Comme un esprit qu’on oit parler dans un linceul ;
Grimasse par la rue, et, stupide, retarde
Ses yeux sur un object sans voir ce qu’il regarde.
Mais desjà ce discours m’a porté trop avant :
Je suis bien près du port, ma voile a trop de vent ;
D’une insensible ardeur peu à peu je m’esleve.
Commençant un discours que jamais je n’acheve.

Je ne veux point unir le fil de mon subject :
Diversement je laisse et reprens mon object.
Mon ame, imaginant, n’a point la patience
De bien polir les vers et ranger la science.
La reigle me desplaist, j’escris confusément :
Jamais un bon esprit ne fait rien qu’aisément.
Autresfois, quant mes vers ont animé la sceine,
L’ordre où j’estois contrainct m’a bien faict de la peine.
Ce travail importun m’a long-temps martyré,
Mais en fin, grâce aux Dieux, je m’en suis retiré.
Peu sans faire naufrage et sans perdre leur ourse
Se sont avanturez à ceste longue course :
Il y faut par miracle estre fol sagement,
Confondre la mémoire avec le jugement.
Imaginer beaucoup, et d’une source plaine
Puiser tousjours des vers dans une mesme veine.
Le dessein se dissipe, on change de propos
Quand le stile a gousté tant soit peu le repos.
Donnant à tels efforts ma première furie,
Jamais ma veine encor ne s’y trouva tarie.
Mais il me faut résoudre à ne la plus presser ;
Elle m’a bien servy : je la veux caresser,
Luy donner du relasche, entretenir la flame
Qui de sa jeune ardeur m’eschauffe encore l’ame.
’Je veux faire des vers qui ne soient pas contraints,
Promener mon esprit par des petits desseins,
Chercher des lieux secrets où rien ne me desplaise,
Méditer à loisir, resver tout à mon aise,
Employer toute une heure à me mirer dans l’eau,
Ouyr, comme en songeant, la course d’un ruisseau,
Escrire dans le bois, m’interrompre, me taire,
Composer un quatrain sans songer à le faire.
Après m’estre esgayé par ceste douce erreur.
Je veux qu’un grand dessein reschauffe ma fureur ;
Qu’un œuvre de dix ans me tienne à la contraincte

De quelque beau poëme où vous serez dépeinte.
Là, si mes volontez ne manquent de pouvoir,
J’auray bien de la peine en ce plaisant devoir.
En si haute entreprise où mon esprit s’engage,
Il faudroit inventer quelque nouveau langage,
Prendre un esprit nouveau, penser et dire mieux
Que n’ont jamais pensé les hommes et les Dieux.
Si je parviens au but où mon dessein m’appelle,
Mes vers se moqueront des ouvrages d’Apelle.
Qu’Heleine resuscite : elle aussi rougira,
Par tout où vostre nom dans mon ouvrage ira.
Tandis que je remets mon esprit à l’eschole,
Obligé dès long-temps à vous tenir parole,
Voicy de mes escrits ce que mon souvenir,
Desireux de vous plaire, en a peu retenir.