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Œuvres complètes de Theophile (Jannet)/Je pensois au repos, et le celeste feu

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ELEGIE.


Je pensois au repos, et le celeste feu
Qui me fournit des vers s’allantissoit un peu,
Lors que le messager qui m’a rendu ta lettre
Dans ma premiere ardeur m’est venu tout remettre.
J’ay d’abord à peu près deviné ton dessein,
Et dès lors que mes yeux ont recogneu ton seing,
Mon sang s’est réchauffé, tes vers m’ont picqué l’ame,
Et de leur propre esclat m’ont jetté de la flame.
Clairac en est esmeu, son fleuve en a grossi,
Et, dans ce peu de temps que je t’escris cecy,
D’autant qu’à ta faveur il sent flatter son onde,
Lot s’est rendu plus fier que riviere du monde.
Le desbord insolent de ses rapides eaux,
Couvrant avec orgueil le faiste des roseaux,
Fait taire nos moulins, et sa grandeur farouche
Ne sçauroit plus souffrir qu’un aviron le touche.
Dans l’excez de la joye où tu le viens ravir,

Ce torrent glorieux ne daigne plus servir.
Je l’ayme de l’honneur qu’il rend à ta caresse,
Et luy veux faire part aux autels que je dresse.
Resvant sur son rivage après tes beaux escrits,
Tout à coup, dans l’object d’un penser qui m’a pris,
Je disois, en voyant comme son flot se pousse :
Ainsi va la fureur d’un roy qui se courrouce ;
Ainsi mes ennemis, contre moy furieux,
M’ont rendu sans subject le sort injurieux,
Et si loing estendu leur orgueilleux ravage,
Qu’à peine sur les monts ay-je veu du rivage.
Mon exil ne sçauroit où trouver seureté :
Par tout mille accidens choquent ma liberté.
Quelques deserts affreux, où des forests suantes
Rendent de tant d’humeur les campagnes puantes,
Ont esté le séjour où le plus doucement
J’ay passé quelques jours de mon bannissement.
Là, vrayment, l’amitié d’un marquis favorable,
Qui n’eust jamais horreur de mon sort déplorable,
Divertit mes soucis, et dans son entretien
Je trouvay du bon sens qui consola le mien.
Autrement, dans l’ennuy d’un lieu si solitaire,
Où l’esprit ny le corps ne trouvent rien à faire,
Où le plus philosophe, avecques son discours,
Ne sçauroit sans languir avoir passé deux jours,
Le chagrin m’eust saisi, sans une grande chere
Qui deux fois chaque jour enchantoit ma misere :
Car je n’ay sceu trouver, de l’humeur dont je suis,
Un plus present remede à chasser mes ennuys.
Et si, comme tu dis, vous avez tous envie
De me faire passer un jour de douce vie,
Appreste des bons vins, mais n’en prends point d’autruy,
Car je sçay que ton pere en a de bon chez luy.
Il m’a bien obligé du salut qu’il m’envoye.
Dis-luy que cest honneur m’a tout comblé de joye,

Et qu’un pauvre banny ne croyoit pas avoir
Ceste prosperité que tu m’as faict sçavoir.
Ainsi t’ayme le Ciel, et jamais la disgrace
Ne frappe ton destin ny celuy de ta race !
Si mon mal-heur s’appaise, et qu’il me soit permis
De refaire ma vie avecques mes amis,
Je verray de quel œil tu verras mon passage ;
Et, que ces vers t’en soient un asseuré message,
Possible, avant qu’un mois ayt achevé son cours,
Le soleil me rendra ces agreables jours.
Je croy que ce printemps doit chasser mon orage ;
Mon mauvais sort vaincu flattera mon courage,
Et, perdant tout espoir de m’abatre jamais,
Tout confus il viendra me demander la paix ;
Et quand mon juste roy n’aura plus de cholere,
Qui m’a persecuté taschera de me plaire ;
Lors, pour toute vengeance, et quoy qu’ils ayent tasché,
Je diray, sans mentir, qu’ils ne m’ont point fasché,
Et qu’un exil si plein de danger et de blasme
Ne m’a point faict changer le visage ny l’ame.
Ceux avec qui je vis sont estonnez souvent
De me voir en mon mal aussi gay que devant,
Et le mal-heur, fasché de ne me voir point triste,
Ignore d’où me vient l’humeur qui luy résiste.
C’est l’arme dont le Ciel a voulu me munir
Contre tant d’accidens qui me dévoient venir ;
Autrement un tissu de tant de longues peines
M’eust gelé mille fois le sang dedans les veines.
Mon esprit dès long-temps fust réduit en vapeur
S’il eust pu concevoir une vulgaire peur.
Mon ame de frayeur fust-elle point faillie
Lors que Panat me fit sa brutalle saillie,
Que les armes au poing, accompagné de deux,
Il me fit voir la mort en son teint plus hideux ?
Je croyois bien mourir, il le croyoit de mesme ;

Mais pour cela le front ne me devint point blesme,
Ma voix ne changea point, et son fer inhumain
À me voir si constant luy trembloit à la main.
Encore un accident aussi mauvais ou pire
Me plongea dans le sein du poissonneux empire
Au milieu de la nuict, où le front du croissant,
D’un petit bout de corne à peine apparoissant,
Sembloit se retirer et chasser les tenebres
Pour jetter plus d’effroy dans des lieux si funebres.
Lune, romps ton silence, et, pour me dementir,
Reproche-moy la peur que tu me vis sentir.
Que deus-je devenir un jour que le tonnerre
Presque dessoubs mes pieds vint ballier la terre !
Il brusla mes voisins, il me couvrit de feu,
Et si pour tout cela je le craignis bien peu.
Mais vrayment ce discours te doit sembler estrange.
Et tu vois que ces vers sentent trop ma louange.
Tu m’as mis sur ce train : je te veux imiter.
Et, comme tu l’as faict, j’escris pour me flatter.
Adieu, ne reviens plus soliciter ma veine ;
J’ay faict à ce matin ces vers tout d’une haleine,
Et, pour me divertir du desir de la cour,
Depuis peu j’en escris plus d’autant chasque jour ;
Je finis un travail que ton esprit, qui gouste
Les doctes sentimens, trouvera bon sans doute :
Ce sont les saincts discours d’un favory du Ciel
Qui trouva le poison aussi doux que le miel,
Et qui, dans la prison de la cité d’Athenes,
Vit lascher sans regret et sa vie et ses chaines.
Ainsi, quand il faudra nous en aller à Dieu,
Puissions-nous sans regret abandonner ce lieu,
Et voir en attendant que la fortune m’ouvre
L’ame de la faveur et le portail du Louvre !