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Œuvres poétiques de Chénier/Moland, 1889/À Lebrun (2)

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Œuvres poétiques, Texte établi par Louis MolandGarnierVolume 1 (p. 238-242).

XXXII[1]

À LE BRUN


Qu’un autre soit jaloux d’illustrer sa mémoire ;
Moi, j’ai besoin d’aimer ; qu’ai-je besoin de gloire,
S’il faut, pour obtenir ses regards complaisants,
À l’ennui de l’étude immoler mes beaux ans ;
S’il faut toujours errant, sans lien., sans maîtresse,

Étouffer dans mon cœur la voix de la jeunesse,
Et sur un lit oisif, consumé de langueur.
D’une nuit solitaire accuser la longueur ?
Aux sommets où Phébus a choisi sa retraite,
Enfant, je n’allai point me réveiller poète ;
Mon cœur, loin du Permesse, a connu dans un jour
Les feux de Calliope et les feux de l’amour.
L’amour seul dans mon âme a créé le génie ;
L’amour est seul arbitre et seul dieu de ma vie ;
En faveur de l’amour quelquefois Apollon
Jusqu’à moi volera de son double vallon.
Mais que tous deux alors ils donnent à ma bouche
Cette voix qui séduit, qui pénètre, qui touche ;
Cette voix qui dispose à ne refuser rien,
Cette voix, des amants le plus tendre lien.
Puisse un coup d’œil flatteur, provoquant mon hommage,
À ma langue incertaine inspirer du courage !
Sans dédain, sans courroux, puissé-je être écouté !
puisse un vers caressant séduire la beauté !
Et si je puis encore, amoureux de sa chaîne,
Célébrer mon bonheur ou soupirer ma peine ;
Si je puis par mes sons touchants et gracieux
Aller grossir un jour ce peuple harmonieux
De cygnes dont Vénus embellit ses rivages
Et se plait d’égayer les eaux de ses bocages,
Sans regret, sans envie, aux vastes champs de l’air
Mes yeux verront planer l’oiseau de Jupiter.

Sans doute heureux celui qu’une palme certaine
Attend victorieux dans l’une et l’autre arène ;
Qui tour à tour convive et de Gnide et des cieux,

Des bras d’une maîtresse enlevé chez les dieux,
Ivre de voluptés, s’enivre encor de gloire,
Et qui, cher à Vénus et cher à la victoire,
Ceint des lauriers du Pinde et des fleurs de Paphos,
Soupire l’Élégie et chante les héros.
Mais qui sut à ce point, sous un astre propice,
Vaincre du ciel jaloux l’inflexible avarice ?
Qui put voir en naissant, par un accord nouveau,
Tous les dieux à la fois sourire à son berceau ?
Un seul a pu franchir cette double carrière :
C’est lui qui va bientôt, loin des yeux du vulgaire,
Inscrire sa mémoire aux fastes d’Hélicon,
Digne de la nature et digne de Buffon.
Fortunée Agrigente, et toi reine orgueilleuse,
Rome, à tous les combats toujours victorieuse,
Du poids de vos grands noms nous ne gémirons plus
Par l’ombre d’Empédocle étions-nous donc vaincus ?
Lucrèce aurait pu seule, aux flambeaux d’Épicure,
Dans ses temples secrets surprendre la nature ?
La nature aujourd’hui de ses propres crayons
Vient d’armer une main qu’éclairent ses rayons.
C’est toi qu’elle a choisi ; toi, par qui l’Hippocrène
Mêle encore son onde à l’onde de la Seine ;
Toi, par qui la Tamise et le Tibre en courroux
Lui porteront encor des hommages jaloux ;
Toi, qui la vis couler plus lente et plus facile
Quand ta bouche animait la flûte de Sicile ;
Toi, quand l’amour trahi te fit verser des pleurs,
Qui l’entendis gémir et pleurer tes douleurs[2].

Malherbe tressaillit au-delà du Ténare
À te voir agiter les rênes de Pindare ;
Aux accents de Tyrtée enflammant nos guerriers,
Ta voix fit dans nos camps renaître les lauriers.
Les tyrans ont pâli, quand ta main courroucée
Écrasa leur Thémis sous les foudres d’Alcée[3].
D’autres tyrans encor, les méchants et les sots,
Ont fui devant Horace armé de tes bons mots[4] ;
Et maintenant, assis dans le centre du monde,
Le front environné d’une clarté profonde,
Tu perces les remparts que t’opposent les cieux,
Et l’univers entier tourne devant tes yeux.
Les fleuves et les mers, les vents et le tonnerre,
Tout ce qui peuple l’air, et Thétis et la terre,
À ta voix accouru, s’offrant de toutes parts,
Rend compte de soi-même et s’ouvre à tes regards.
De l’erreur vainement les antiques prestiges
Voudraient de la nature étouffer les vestiges ;
Ta main les suit partout, et sur le diamant
Ils vivront, de ta gloire éternel monument.
Mais toi-même, Le Brun, que l’amour d’Uranie
Guide à tous les sentiers d’où la mort est bannie ;
Qui, roi sur l’Hélicon, de tous ses conquérants
Réunis dans ta main les sceptres différents ;
Toi-même, quel succès, dis-moi, quelle victoire
Chatouille mieux ton cœur du plaisir de la gloire ?
Est-ce lorsque Buffon et sa savante cour
Admirent tes regards qui fixent l’œil du jour ?

Qu’aux rayons dont l’éclat ceint ta tête brillante,
Ils suivent dans les airs ta route étincelante,
Animent de leurs cris ton vol audacieux,
Et d’un œil étonné te perdent dans les cieux ;
Ou lorsque de l’amour, interprète fidèle,
Ta naïve Érato fait sourire une belle ;
Que son âme se peint dans ses regards touchants,
Et vole sur sa bouche au-devant de tes chants ;
Qu’elle interrompt ta voix, et d’une voix timide
S’informe de Fanny, d’Églé, d’Adélaïde,
Et vantant les honneurs qui suivent tes chansons,
Leur envie un amant qui fait vivre leurs noms ?

  1. Édition 1819. Le titre a été ajouté par les éditeurs. On trouvera l’épître de Le Brun à laquelle André Chénier répond, dans l’Appendice, à la fin du tome second des poésies.
  2. Voir Le Brun, l. III, od. ix.
  3. Voir Le Brun, l. V, od. xv.
  4. Voir Le Brun, l. I, épit. i.