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Œuvres poétiques de Chénier/Moland, 1889/Au marquis de Brazais

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Œuvres poétiques, Texte établi par Louis MolandGarnierVolume 1 (p. 201-203).

XVIII[1]

AU MARQUIS DE BRAZAIS[2]


 
Qui ? moi ? moi de Phébus te dicter les leçons ?
Moi, dans l’ombre ignoré, moi, que ses nourrissons
Pour émule aujourd’hui désavoueraient peut-être,
Dans ce bel art des vers je n’ai point eu de maître ;
Il n’en est point, ami. Les poètes vantés,
Sans cesse avec transport lus, relus, médités ;
Les dieux, l’homme, le ciel, la nature sacrée
Sans cesse étudiée, admirée, adorée :
Voilà nos maîtres saints, nos guides éclatants.
À peine avais-je vu luire seize printemps,

Aimant déjà la paix d’un studieux asile,
Ne connaissant personne, inconnu, seul, tranquille,
Ma voix humble à l’écart essayait des concerts ;
Ma jeune lyre osait balbutier des vers.
Déjà même Sapho des champs de Mitylène
Avait daigné me suivre aux rives de la Seine.
Déjà dans les hameaux, silencieux, rêveur,
Une source inquiète, un ombrage, une fleur,
Des filets d’Arachné l’ingénieuse trame,
De doux ravissements venaient saisir mon âme.
Des voyageurs lointains auditeur empressé,
Sur nos tableaux savants où le monde est tracé,
Je courais avec eux du couchant à l’aurore.
Fertile en songes vains que je chéris encore,
J’allais partout, partout bientôt accoutumé ;
Aimant tous les humains, de tout le monde aimé.
Les pilotes bretons me portaient à Surate,
Les marchands de Damas me guidaient vers l’Euphrate.
Que dis-je ? dès ce temps mon cœur, mon jeune cœur
Commençait dans l’amour à sentir un vainqueur ;
Il se troublait dès lors au souris d’une belle.
Qu’à sa pente première il est resté fidèle !
C’est là, c’est en aimant, que pour louer ton choix
Les muses d’elles-même adouciront ta voix.
Du sein de notre amie, ô combien notre lyre
Abonde à publier sa beauté, son empire,
Ses grâces, son amour de tant d’amour payé !
Mais quoi ! pour être heureux faut-il être envié ?
Quand même auprès de toi les yeux de ta maîtresse
N’attireraient jamais les ondes du Permesse,
Qu’importe ? Penses-tu qu’il ait perdu ses jours


Celui qui se livrant à ses chères amours,
Recueilli dans sa joie, eut pour toute science
De jouir en secret, fut heureux en silence ?


Qu’il est doux, au retour de la froide saison,
Jusqu’au printemps nouveau regagnant la maison,
De la voir devant vous accourir au passage ;
Ses cheveux en désordre épars sur son visage !
Son oreille de loin a reconnu vos pas ;
Elle vole et s’écrie et tombe dans vos bras :
Et sur vous appuyée et respirant à peine,
À son foyer secret loin des yeux vous entraîne.
Là, mille questions qui vous coupent la voix,
Doux reproches, baisers, se pressent à la fois.
La table entre vous deux à la hâte est servie ;
L’œil humide de joie, au banquet elle oublie
Et les mets et la table, et se nourrit en paix
Du plaisir de vous voir, de contempler vos traits.
Sa bouche ne dit rien, mais ses yeux, mais son âme
Vous parlent. Et bientôt des caresses de flamme
Vous mènent à ce lit qui se plaignait de vous.
C’est là qu’elle s’informe avec un soin jaloux
Si beaucoup de plaisirs, surtout si quelque belle
Habitait la contrée où vous étiez loin d’elle.

  1. Édition 1819.
  2. Ce titre n’existe pas dans le manuscrit.