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Œuvres poétiques de Chénier/Moland, 1889/Aux frères de Pange

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Œuvres poétiques, Texte établi par Louis MolandGarnierVolume 1 (p. 174-176).

VI[1]

AUX FRÈRES DE PANGE

 
Vous restez, mes amis, dans ces murs où la Seine
Voit sans cesse embellir les bords dont elle est reine,
Et près d’elle partout voit changer tous les jours
Les fêtes, les nivaux, les belles, les amours.
Moi, l’espoir du repos et du bonheur peut-être,
Cette fureur d’errer, de voir et de connaître,
La santé que j’appelle et qui fuit mes douleurs
(Bien sans qui tous les biens n’ont aucunes douceurs),
À mes pas inquiets tout me livre et m’engage.
C’est au milieu des soins compagnons du voyage,
Que m’attend une sainte et studieuse paix
Que les flèches d’amour ne troubleront jamais.
Je suivrai des amis[2] ; mais mon âme d’avance ;
Vous, mes autres amis, pleure de votre absence,
Et voudrait, partagée en des penchants si doux,
Et partir avec eux et rester près de vous.
Ce couple fraternel, ces âmes que j’embrasse
D’un lien qui du temps craignant peu les menaces,
Se perd dans notre enfance, unit nos premiers jours
Sont mes guides encore ; ils le furent toujours.
Toujours leur amitié, généreuse, empressée,
À porté mes ennuis et ne s’est point lassée.

Quand Phébus, que l’hiver chasse de vos remparts,
Va de loin vous jeter quelques faibles regards,
Nous allons, sur ses pas, visiter d’autres rives,
Et poursuivre au Midi ses chaleurs fugitives.
Nous verrons tous ces lieux dont les brillants destins
Occupent la mémoire ou les yeux des humains :
Marseille où l’Orient amène la fortune ;
Et Venise élevée à l’hymen de Neptune ;
Le Tibre fleuve-roi ; Rome fille de Mars,
Qui régna par le glaive et règne par les arts ;
Athènes qui n’est plus, et Byzance ma mère ;
Smyrne qu’habite encor le souvenir d’Homère.
Croyez, car en tous lieux mon cœur m’aura suivi,
Que partout où je suis vous avez un ami.
Mais le sort est secret ! Quel mortel peut connaître
Ce que lui porte l’heure et l’instant qui va naître ?
Souvent ce souffle pur dont l’homme est animé,
Esclave d’un climat, d’un ciel accoutumé,
Redoute un autre ciel, et ne veut plus nous suivre
Loin des lieux où le temps l’habitua de vivre.
Peut-être errant au loin, sous de nouveaux climats,
Je vais chercher la mort qui ne me cherchait pas.
Alors, ayant sur moi versé des pleurs fidèles,
Mes amis reviendront, non sans larmes nouvelles,
Vous conter mon destin, nos projets, nos plaisirs
Et mes derniers discours et mes derniers soupirs.

Vivez heureux ! gardez ma mémoire aussi chère,
Soit que je vive encor, soit qu’en vain je l’espère.
Si je vis, le soleil aura passé deux fois
Dans les douze palais où résident les mois,

D’une double moisson la grange sera pleine,
Avant que dans vos bras la voile nous ramène.
Si long-temps autrefois nous n’étions point perdus !
Aux plaisirs citadins tout l’hiver assidus,
Quand les jours repoussaient leurs bornes circonscrites,
Et des nuits à leur tour usurpaient les limites,
Comme oiseaux du printemps, loin du nid paresseux,
Nous visitons les bois et les coteaux vineux,
Les peuples, les cités, les brillantes naïades ;
Et l’humide départ des sinistres pléiades
Nous renvoyait chercher la ville et ses plaisirs,
On souvent rassemblés, livrés à nos loisirs,
Honteux d’avoir trouvé nos amours infidèles,
Disputer des beaux-arts, de la gloire et des belles.
Ah ! nous ressemblions, arrêtés ou flottants,
Aux fleuves comme nous voyageurs inconstants.
Ils courent à grand bruit ; ils volent, ils bondissent ;
Dans les vallons riants leurs flots se ralentissent.
Quand l’hiver accourant du blanc sommet des monts,
Vient mettre un frein de glace à leurs pas vagabonds,
Ils luttent vainement, leurs ondes sont esclaves :
Mais le printemps revient amollir leurs entraves,
Leur frein s’use et se brise au souffle du zéphyr
Et l’onde en liberté recommence à courir.

  1. Édition 1819.
  2. Les deux frères Trudaine. André composa cette élégie au printemps de 1784, en partant pour la Suisse et l’Italie.