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Œuvres poétiques de Chénier/Moland, 1889/Imité d’une idylle de Bion

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Œuvres poétiques, Texte établi par Louis MolandGarnierVolume 1 (p. 166-167).

II[1]

IMITÉ D’UNE IDYLLE DE BION[2]

 
Loin des bords trop fleuris de Gnide et de Paphos,
Effrayé d’un bonheur ennemi du repos,
J’allais, nouveau pasteur, aux champs de Syracuse
Invoquer dans mes vers la nymphe d’Aréthuse ;
Lorsque Vénus, du haut des célestes lambris,
Sans armes, sans carquois, vint m’amener son fils.
Tous deux ils souriaient : « Tiens, berger, me dit-elle,
Je te laisse mon fils, sois son guide fidèle ;
Des champêtres douceurs instruis ses jeunes ans ;
Montre-lui la sagesse, elle habite les champs. »
Elle fuit. Moi, crédule à cette voix perfide,
J’appelle près de moi l’enfant doux et timide.
Je lui dis nos plaisirs et la paix des hameaux ;
Un dieu même au Pénée abreuvant des troupeaux[3] ;
Bacchus et les moissons ; quel dieu, sur le Ménale,
Forma de neuf roseaux une flûte inégale.

Mais lui, sans écouter mes rustiques leçons,
M’apprenait à son tour d’amoureuses chansons :
La douceur d’un baiser et l’empire des belles ;
Tout l’Olympe soumis à des beautés mortelles ;
Des flammes de Vénus Pluton même animé ;
Et le plaisir divin d’aimer et d’être aimé.
Que ses chants étaient doux ! je m’y laissai surprendre.
Mon âme ne pouvait se lasser de l’entendre.
Tous mes préceptes vains, bannis de mon esprit,
Pour jamais firent place à tout ce qu’il m’apprit.
Il connaît sa victoire, et sa bouche embaumée
Verse un miel amoureux sur ma bouche pâmée.
Il coula dans mon cœur ; et, de cet heureux jour,
Et ma bouche et mon cœur n’ont respiré qu’amour.

  1. Édition 1819.
  2. Idyl. III. — Comparez l’imitation de Ronsard, Œuvres choisies de P. de Ronsard, avec notice, notes et commentaires par Sainte-Beuve, nouvelle édition revue et augmentée par M. Louis Moland. Paris, Garnier frères, 1 vol. in-8. Page 204.
  3. Apollon chez Adméte.