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Œuvres poétiques de Chénier/Moland, 1889/L’Aveugle (variante probable)

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Œuvres poétiques, Texte établi par Louis MolandGarnierVolume 1 (p. 38-40).

VARIANTE PROBABLE DE L’AVEUGLE[1]


Ulysse, rentré dans son palais après avoir tendu l’arc et fait passer une flèche au travers des douze piliers de fer troués, qui ont été alignés dans la cour, supporte d’abord les insultes de chacun des prétendants à la main de son épouse, puis se fait connaître.


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Se tait, baisse les yeux, et sous un front paisible,
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Lui garde dans son cœur sa réponse terrible.
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Sourit ; mais d’un sourire amer et meurtrier.

Il se dépouille alors, prêt à parler en maître,
De ses lambeaux trompeurs qui l’ont fait méconnaître ;
S’élance sur le seuil, l’arc en main ; à ses pieds
Verse au carquois fatal tous les traits confiés ;
Et là : « Nous achevons un jeu lent et pénible,
Princes : tentons un but plus neuf, plus accessible,
Et si les Dieux encor me gardent leur faveur… »
Et la flèche aussitôt, docile à l’arc vengeur,
Va sur Antinoüs se fixer d’elle-même.
Le fier Antinoüs dans cet instant suprême,
Tenait en main sa coupe, ouvrage précieux,
Où pétillait dans l’or un vin délicieux.
La crainte, le trépas sont loin de sa pensée,
Et qu’un seul homme, aux yeux d’une troupe empressée,
Plus que vingt bras armés quand son bras serait fort,
Pût oser l’attaquer et lui porter la mort.
Sur ses lèvres déjà la coupe reposée
Du nectar écumant lui versait la rosée,
Quand le fer, qu’à grand bruit fait voler l’arc nerveux,
Vient lui percer la gorge et sort dans ses cheveux.
Sa tête se renverse et l’entraîne et succombe.
La coupe de sa main fuit. Il expire. Il tombe.
Sa bouche, tous ses traits en longs et noirs torrents
Jaillissent. Sous ses pieds agités et mourants,
Tables, vases, banquet, tout tombe, tout s’écroule
Tout est souillé de sang. De leurs sièges en foule
Ils s’élancent soudain. Confus, tumultueux,
Ils errent. Leurs regards sur les murs somptueux
Cherchent, fouillent partout ; et rien à leur vengeance
Ne présente une épée ou le fer d’une lance.
Ils entourent Ulysse, et d’un œil de courroux :

Malheureux étranger si peu sûr de tes coups,
Tremble, tu paieras cher ton erreur homicide ;
Ta main ne sera plus imprudente et perfide ;
Du premier de nos Grecs elle tranche les jours ;
Mais, malheureux, ton corps va nourrir les vautours. »
Insensés ! d’une erreur ils le croyaient coupable ;
Ils ne présumaient pas que ce coup formidable,
Pour eux d’un même sort était l’avant-coureur.
Ulysse, sur eux tous roulant avec fureur
Un regard enflammé d’une sanglante joie :
« Vous ne m’attendiez plus des campagnes de Troie,
Lâches, qui, loin de moi, dévorant ma maison,
De tous mes serviteurs payant la trahison,
Osiez porter vos vœux au lit de mon épouse,
Sans redouter des Dieux la vengeance jalouse,
Ou qu’aucun bras mortel osât me secourir.
Tremblez, lâches, tremblez : vous allez tous mourir. »

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Et portent à mon lit une envie adultère.

  1. Édition Gabriel de Chénier. Ces vers sont la traduction des quarante-un premiers vers du XXIIe chant de l’Odyssée. M. Becq de Fouquières suppose qu’ils ont été faits pour occuper d’abord la place où l’on trouve le fragment : Enfin l’Ossa, l’Olympe, etc.