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Œuvres poétiques de Chénier/Moland, 1889/La Seine

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Œuvres poétiques, Texte établi par Louis MolandGarnierVolume 1 (p. 182-184).

IX[1]

LA SEINE


 
Ainsi, vainqueur de Troie et des vents et des flots,
D’un navire emprunté pressant les matelots,
Le fils du vieux Laërte arrive en sa patrie,
Baise, en pleurant, le sol de son île chérie ;
Il reconnaît le port couronné de rochers,
Où le vieillard des mers accueille les nochers,
Et que l’olive épaisse entoure de son ombre ;
il retrouve la source et l’antre humide et sombre
Où l’abeille murmure ; où, pour charmer les yeux,
Teints de pourpre et d’azur, des tissus précieux
Se forment sous les mains des naïades sacrées ;
Et dans ses premiers vœux ces nymphes adorées
(Que ses yeux n’osaient plus espérer de revoir)
De vivre, de régner lui permettent l’espoir.

Ô des fleuves français brillante souveraine,
Salut ! ma longue course à tes bords me ramène,
Moi que ta nymphe pure en son lit de roseaux
Fit errer tant de fois au doux bruit de ses eaux ;
Moi qui la vis couler plus lente et plus facile,
Quand ma bouche animait la flûte de Sicile ;
Moi, quand l’amour trahi me fit verser des pleurs,
Qui l’entendis gémir et pleurer mes douleurs.
Tout mon cortége antique, aux chansons langoureuses,
Revole comme moi vers tes rives heureuses.
Promptes dans tous mes pas à me suivre en tous lieux,
Le rire sur la bouche et les pleurs dans les yeux,
Partout autour de moi mes jeunes élégies
Promenaient les éclats de leurs folles orgies ;
Et les cheveux épars, se tenant-par la main
De leur danse élégante égayaient mon chemin.
Il est bien doux d’avoir dans sa vie innocente
Une Muse naïve et de haines exempte,
Dont l’honnête candeur ne garde aucun secret ;
Où l’on puisse au hasard, sans crainte, sans apprêt.
Sûr de ne point rougir en voyant la lumière,
Répandre, dévoiler son âme toute entière.

C’est ainsi, promené sur tout cet univers,
Que mon cœur vagabond laisse tomber des vers.
De ses pensers errants vive et rapide image,
Chaque chanson nouvelle a son nouveau langage,
Et des rêves nouveaux, un nouveau sentiment :
Tous sont divers, et tous furent vrais un moment.

Mais que les premiers pas ont d’alarmes craintives !

Nymphe de Seine, on dit que Paris sur tes rives
Fait asseoir vingt conseils de critiques nombreux,
Du Pinde partagé despotes soupçonneux
Affaiblis de leurs yeux la vigilance amère ;
Dis-leur que sans s’armer d’un front dur et sévère,
Ils peuvent négliger les pas et les douceurs
D’une Muse timide, et qui parmi ses sœurs,
Rivale de personne et sans demander grâce,
Vient, le regard baissé, solliciter sa place ;
Dont la main est sans tache, et n’a connu jamais
Le fiel dont la satire envenime ses traits.

  1. Édition 1819.