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Œuvres poétiques de Chénier/Moland, 1889/La lampe

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Œuvres poétiques, Texte établi par Louis MolandGarnierVolume 1 (p. 248-251).

XXXVI[1]

LA LAMPE


 
Ô nuit ! j’avais juré d’aimer cette infidèle ;
Sa bouche me jurait une amour éternelle ;
Et c’est toi qu’attestait notre commun serment.
L’ingrate s’est livrée aux bras d’un autre amant,
Lui promet de l’aimer, le lui dit, le lui jure,
Et c’est encore toi qu’atteste la parjure !

Et toi lampe nocturne, astre cher à l’amour,
Sur le marbre posée, ô toi ! qui, jusqu’au jour,
De ta prison de verre éclairais nos tendresses,
C’est toi qui fus témoin de ses douces promesses ;
Mais, hélas ! avec toi son amour incertain
Allait se consumant, et s’éteignit enfin ;
Avec toi les serments de cette bouche aimée
S’envolèrent bientôt en légère fumée.
Près de son lit, c’est moi qui fis veiller tes feux
Pour garder mes amours, pour éclairer nos jeux ;
Et tu ne t’éteins pas à l’aspect de son crime !
Et tu sers aux plaisirs d’un rival qui m’opprime !
Tu peux, fausse comme elle et comme elle sans foi,
Être encor pour autrui ce que tu fus pour moi,
Montrant à d’autres yeux, que tu guides sur elle,
Combien elle est perfide et combien elle est belle !

— Poète malheureux, de quoi m’accuses-tu ?
Pour te la conserver j’ai fait ce que j’ai pu.
Mes yeux, dans ses forfaits même ont su la poursuivre,
Tant que ses soins jaloux me permirent de vivre.
Hier, elle semblait en efforts languissants
Avoir peine à traîner ses pas et ses accents.
Le jour venait de fuir, je commençais à luire ;
Sa couche la reçut, et je l’ouïs te dire
Que de son corps souffrant les débiles langueurs
D’un sommeil long et chaste imploraient les douceurs.
Tu l’embrasses, tu pars, tu la vois endormie.
À peine tu sortais, que cette porte amie
S’ouvre : un front jeune et blond se présente, et je vois
Un amant aperçu pour la première fois.

Elle alors d’une voix tremblante et favorable
Lui disait : « Non, partez ; non, je suis trop coupable. »
Elle parlait ainsi, mais lui tendait les bras.
Le jeune homme près d’elle arrivait pas à pas.
Alors je vis s’unir ces deux bouches perfides.
En des baisers liés par leurs langues humides ;
l’en entendais le bruit. Le traître, d’une main
Pressait avidement les globes de son sein ;
L’autre… les plis du lin qui cachait ses ravages
M’empêchaient de la suivre et de voir tes outrages.
Malgré quelques combats, bientôt après je vis.
Loin jetés à l’écart et voiles et tapis.
Tout jusqu’au lin flottant, sa défense dernière.
Aux regards, aux fureurs la livrant tout entière,
Étaler de ses flancs l’albâtre ardent et pur,
Lis, ébène, corail, roses, veines d’azur,
Telle enfin qu’autrefois tu me l’avais montrée,
De sa nudité seule embellie et parée,
Quand vos nuits s’envolaient, quand le mol oreiller
La vit sous tes baisers dormir et s’éveiller,
Et quand tes cris joyeux vantaient ma complaisance,
Et qu’elle, en souriant, maudissait ma présence.
En vain au dieu d’amour, que je crus ton appui,
Je demandai la voix qu’il me donne aujourd’hui.
Je voulais reprocher tes pleurs à l’infidèle ;
Je l’aurais appelée ingrate, criminelle.
Du moins, pour réveiller dans leur profane sein
Le remords, la terreur, je m’agitai soudain,
Et je fis à grand bruit de la mèche brûlante
Jaillir en mille éclairs la flamme pétillante.
Elle pâlit, trembla, tourna sur moi les yeux,

Et d’une voix mourante, elle dit : « Ah ! grands dieux !
Faut-il, quand tes désirs font taire mes murmures,
Voir encor ce témoin qui compte mes parjures ! »
Elle s’élance ; et lui, la serrant dans ses bras,
La retenait, disant : « Non, non, ne l’éteins pas. »

Elle lutte et s’échappe, et ma clarté rebelle
Sous sa lèvre entr’ouverte en vain plie et chancelle ;
Elle me suit, redouble, et son souffle envieux
Me ravit la lumière et me ferme les yeux.
Je cessai de brûler. Suis mon exemple, cesse.
Ou aime un autre amant. Aime une autre maîtresse :
Souffle sur ton amour, ami, si tu me croi,
Ainsi que pour m’éteindre elle a soufflé sur moi.

  1. Édition de 1819. Le titre a été ajouté par les éditeurs. Nous le conservons parce que cette pièce est connue sous ce titre.

    La 25e épigramme d’Asclépiade a fourni le sujet de cette élégie, développée par des emprunts à une épigraninie de Méléagre. (Anath. V, 8).