100%.png

Œuvres poétiques de Chénier/Moland, 1889/Pourquoi de mes loisirs

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Œuvres poétiques, Texte établi par Louis MolandGarnierVolume 1 (p. 179-182).
◄  Aux mêmes
La Seine  ►

VIII[1]


Pourquoi de mes loisirs accuser la langueur ?
Pourquoi vers des lauriers aiguillonner mon cœur
Abel, que me veux-tu ? je suis heureux, tranquille.
Tu veux m’ôter mon bien, mon amour, ma Camille,
Mes rêves nonchalants, l’oisiveté, la paix,
À l’ombre, au bord des eaux, le sommeil pur et frais.
Ai-je connu jamais ces noms brillants de gloire
Sur qui tu viens sans cesse arrêter ma mémoire ?
pourquoi me rappeler, dans tes cris assidus,
Je ne sais quels projets que je ne connais plus ?
Que d’Achille outragé, l’inexorable absence,

Livre à des feux troyens les vaisseaux sans défense ;
Qu’a Colomb pour le nord révélant son amour,
L’aimant nous ait conduits où va finir le jour…
Jadis, il m’en souvient, quand les bois du Permesse
Recevaient ma première et bouillante jeunesse,
Plein de ces grands objets, ivre de chants guerriers,
Respirant la mêlée et les cruels lauriers,
Je me couvrais de fer, et d’une main sanglante
J’animais aux combats ma lyre turbulente ;
Des arrêts du destin, prophète audacieux,
J’abandonnais la terre et volais chez les dieux.
Au flambeau de l’amour j’ai vu fondre mes ailes.
Les forêts d’Idalie ont des routes si belles !
Là, Vénus me dictant de faciles chansons
M’a nommé son poète entre ses nourrissons :
Si quelquefois encore, à tes conseils docile,
Ou jouet d’un esprit vagabond et mobile,
Je veux, de nos héros admirant les exploits,
À des sons généreux solliciter ma voix ;
Aux sens voluptueux ma voix accoutumée,
Fuit, se refuse et lutte, incertaine, alarmée ;
Et ma main, dans mes vers de travail tourmentés,
Poursuit avec effort de pénibles beautés.
Mais si, bientôt lassé de ces poursuites folles,
Je retourne à mes riens que tu nommes frivoles,
Si je chante Camille, alors écoute, voi :
Les vers pour la chanter naissent autour de moi.
Tout pour elle a des vers ! Ils renaissent en foule ;
Ils brillent dans les flots du ruisseau qui s’écoule ;
Ils prennent des oiseaux la voix et les couleurs ;
Je les trouve cachés dans les replis des fleurs.

Son sein a le duvet de ce fruit que je touche ;
Cette rose au matin sourit comme sa bouche ;
Le miel qu’ici l’abeille eut soin de déposer,
Ne vaut pas à mon cœur le miel de son baiser.
Tout pour elle a des vers ! Ils me viennent sans peine
Doux comme son parler, doux comme son haleine.
Quoi qu’elle fasse ou dise, un mot, un geste heureux
Demande un gros volume à mes vers amoureux.
D’un souris caressant si son regard m’attire,
Mon vers plus caressant va bientôt lui sourire.
Si la gaze la couvre, et le lin pur et fin
Mollement, sans apprêt ; et la gaze et le lin
D’une molle chanson attend une couronne.
D’un luxe étudié si l’éclat l’environne,
Dans mes vers éclatants sa superbe beauté
Vient ravir à Junon toute sa majesté.
Tantôt, c’est sa blancheur, sa chevelure noire ;
De ses bras, de ses mains le transparent ivoire.
Mais si jamais sans voile, et les cheveux épars,
Elle a rassasié ma flamme et mes regards,
Elle me fait chanter amoureuse Ménade,
Des combats de Paphos une longue Iliade ;
Et si de mes projets le vol s’est abaissé,
À la lyre d’Homère ils n’ont point renoncé.
Mais en la dépouillant de ses cordes guerrières,
Ma main n’a su garder que les cordes moins fières
Qui chantèrent Hélène et les joyeux larcins,
Et l’heureuse Corcyre amante des festins.
Mes chansons à Camille ont été séduisantes.
Heureux qui peut trouver des Muses complaisantes,
Dont la voix sollicite et mène à ses désirs

Une jeune beauté qu’appelaient ses soupirs.
Hier, entre ses bras, sur sa lèvre fidèle,
J’ai surpris quelques vers que j’avais faits pour elle.
Et sa bouche, au moment que je l’allais quitter,
M’a dit : « Tes vers sont doux, j’aime à les répéter. »
Si cette voix eût dit même chose à Virgile,
Abel, dans ses hameaux il eût chanté Camille ;
N’eût point cherché la palme au sommet d’Hélicon,
Et le glaive d’Enée eût épargné Didon.[2]

  1. Édition 1819.
  2. Didon se tua avec le glaive d’Énée. Én. iv, 507.