Les Écrivains/Académiana

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E. Flammarion (première sériepp. 36-40).
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Académiana


ACADEMIANA


Dieu me garde de dire du mal de l’Académie Française qui, au fond, malgré ses partis pris et ses manies de vieille dame, est une fort respectable personne. Mais, enfin, il faut bien constater qu’elle a ouvert ses portes et donné un de ses fauteuils à M. Ludovic Halévy.

M. Ludovic Halévy est un homme d’esprit ; il a écrit de charmantes petites choses, d’un parisianisme assez vif et à la portée de toutes les intelligences. Il a collaboré, avec M. Henri Meilhac, à des opérettes gaies et à des comédies légères ; il conte gentiment, sans prétention, mais aussi sans éclat, presque banalement. Bref, ce littérateur aimable ne dépasse pas la moyenne, et l’on pourrait compter, de par le monde des lettres, infiniment d’écrivains qui ne sont ni meilleurs ni pires que M. Ludovic Halévy.

Mais M. Ludovic Halévy a une tenue correcte d’existence, il est rangé, bon camarade, indulgent et doux, complimenteur au besoin, accueillant, souriant, charmant. Il soigne sa réputation comme une plante, l’arrose, l’émonde, la garantit du soleil trop vif et de l’ombre trop noire, comme font les jardiniers habiles. Jamais il n’a froissé personne, et personne ne sait mieux que lui choisir ses relations au bon coin. On le voit aux soirées des femmes académiques, dans les loges du baron de Rothschild et, de plus, M. Albert Delpit, dont les opinions font loi, le protège depuis longtemps. Enfin, M. Ludovic Halévy, jugeant l’instant opportun, a publié un livre que les artistes et les gens de goût ne peuvent lui pardonner, mais que les dames ont trouvé admirable, et que l’Académie, je crois, a couronné, en attendant mieux. Ce livre, c’est L’Abbé Constantin. Ce fut de l’enthousiasme, si je me souviens bien, et Zola en demeura tout foudroyé.

Rien ne pousse dans la vie littéraire, comme un mauvais livre qui arrive à temps ; le talent est de le faire mauvais, juste ce qu’il faut, et au moment où il parut, il fallait que le livre fût le plus mauvais possible. M. Ludovic Halévy n’y manqua point. L’Abbé Constantin décida les immortels à recevoir M. Halévy parmi eux. De telle sorte que le collaborateur de M. Henry Meilhac est entré à l’Académie, non parce que M. Meilhac avait eu beaucoup d’esprit et beaucoup de succès, mais parce que lui-même était l’auteur d’un roman d’où l’on ne peut dégager ni une page de style, ni une observation curieuse, ni de l’esprit, ni de l’émotion, ni le plus léger grain d’art, ni rien de ce qui constitue de la littérature, un roman-néant, un livre qui, par sa fadeur, eût découragé Berquin lui-même, un livre enfin tel que la librairie Mame en imprime cent mille par an, pour la distribution des prix des frères de l’école chrétienne et des salles d’asile, et dont les auteurs n’entrent pas pour cela sous l’illustre coupole.

M. Albert Delpit, que j’ai déjà nommé, exprima un jour l’opinion qu’il y avait des gens académiques et d’autres qui ne l’étaient pas. On reconnaissait les académiques à un je ne quoi, comme dit Bossuet. M. Delpit voulait expliquer sans doute qu’on devient littérateur quand on a du talent, et qu’on naît académicien quand on en manque. Il établissait ainsi la distance qu’il y a souvent entre un artiste et un immortel. Il voulut bien citer, parmi les académiciens de naissance, M. Ludovic Halévy et, par modestie évidemment, M. Delpit lui-même. Cet écrivain ne se trompait pas. Ses prédictions se sont réalisées pour M. Ludovic Halévy ; encore un roman comme La Marquise, une pièce comme Les Maucroix, et les palmes iront d’elles-mêmes se broder sur les vestes de M. Delpit.

Cela ne serait rien, en vérité, si l’Académie n’avait pas, malgré les railleries, conservé un grand prestige, aux yeux de la foule bourgeoise. Il est bien certain que cette distinction, le plus souvent mal répartie, classe un homme et l’élève au-dessus des autres, et au-dessus de son propre mérite. Qui connaîtrait le nom de M. Legouvé, de M. Mézières, et de tant d’autres, si l’Académie n’était venue les prendre à leur obscurité et ne leur avait mis autour du front un peu de rayonnement que projette le soleil de la routine officielle ?

Nous avons un poète et un poète admirable, plus grand que Musset peut-être, et plus magnifique que Victor Hugo, un poète dont les vers retentiront à tous les âges, comme la plus éloquente et la plus éblouissante expression du génie français. Ce poète a vécu, toute sa vie, dans un rêve d’idéal, loin du bruit, loin de la réclame, loin des vaines jouissances que donne la popularité, loin du monde. Il s’est fait de son art un refuge sourd à toutes les petites passions, à tous les intérêts mesquins, aux luttes stériles dans lesquelles vont s’épuisant et s’écroulant la dignité et la force et la gloire d’un pays. On ne le voit jamais dans les salons influents, débitant des fadaises à de vieilles coquettes en bas bleus, intriguant de-ci, mendiant de-là, prodiguant des courbettes à des sots, des flatteries à des importants, laissant tomber sur des pages d’albums, des quatrains de mirliton et des pensées de couturière, qu’on se répète à l’oreille, et qui font se pâmer les dames de la littérature. Son nom n’est jamais cité parmi ceux qui ornent les théâtres, les soirs des premières, et les foules illustres, les jours des grands enterrements. Il ne connaît ni un banquier, ni un reporter, ni une cocotte. Ce poète, c’est Leconte de Lisle.

Pendant que, de toutes parts, on tresse des couronnes au front de François Coppée, on l’oublie, lui. Il fait paraître un livre, c’est-à-dire un chef-d’œuvre grandiose et sévère, on n’en parle jamais. Il se présente à l’Académie Française ; il obtient deux voix. Ce poète, qui sera la gloire de ce temps, dont les œuvres illumineront ce quart de siècle, si stérile en hommes, si pauvre en belles œuvres, on le méprise presque. Que voulez-vous que pense la foule ignorante, si ceux qui sont chargés de l’éclairer, et de lui apprendre à aimer et à respecter les grands hommes, les rejettent, comme insuffisants, et comme indignes ? Et n’est-ce point une honte que se donne l’Académie, en ajoutant à la liste de ses refusés, à Stendhal, à Balzac, à Gautier, à Baudelaire, à Flaubert, le nom de Leconte de Lisle ? On dirait que ce siècle épuisé et rachitique a horreur de ce qui est fort, et que le poids de tels génies est trop lourd pour ses faibles épaules.

Mais M. Halévy devient immortel. Il est le favori de la médiocrité, cette reine du monde. Après M. Halévy, un autre de même petite taille et ainsi de suite. Nous verrons successivement M. Claretie, M. Delpit, M. Ohnet, c’est-à-dire les éphémères, qui brillent un jour et qui le lendemain disparaissent sans laisser de traces.

Ô Victor Koning, tu es vraiment le Dieu d’aujourd’hui. Tu as donné ton esprit, ton âme à toutes choses, et ce siècle mérite d’être marqué aux épaules par tes initiales.

Octave Mirbeau, La France, 10 décembre 1884