Adieu Paris (Béranger)

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ADIEU PARIS


Air :


Paris m’a crié : Reviens vite !
Sachons si ta voix a faibli.
Cesse au loin de vivre en ermite ;
Reviens chanter, ou crains l’oubli.
J’ai répondu : Dans ta mémoire,
Paris, laisse mon nom périr.
En vain ton soleil fait mûrir
Grandeur, plaisir, richesse et gloire ;
Ici l’écho me dit tout bas :
Ne t’en va pas. (Bis.)

Qu’en dites-vous dans ce feuillage,
Oiseaux qu’aux temps froids je nourris ?
— Nous disons : Vive le village !
Connaît-on l’aurore à Paris ?
Elle entr’ouvre ici tes paupières
Au chant des linots, des pinsons.
À nous tes dernières chansons,
À toi nos chansons printanières.
Et puis l’écho redit tout bas :
Ne t’en va pas.

Qu’en dites-vous, fleurs dont j’étanche
La soif au déclin des longs jours ?
— Que sagement ton front qui penche
A brisé le joug des amours.
Plein d’une tendre souvenance,
Cultive en paix nos doux présents,
Nous garderons à tes vieux ans
Pour chaque jour une espérance.
Et puis l’écho redit tout bas :
Ne t’en va pas.

Qu’en dites-vous, flots de la Loire,
Voisins du seuil cher à mes goûts ?
— Que dans leur cours fortune et gloire
Sont plus variables que nous.
Pour qu’en ton sein la peur redouble
Au moindre songe ambitieux,
Vois ce fleuve capricieux :
Plus il monte, plus il est trouble.
Et puis l’écho redit tout bas :
Ne t’en va pas.

Qu’en dites-vous, vous qu’à mon âge
J’ose planter, arbres naissants ?
— Que du soin mis à ce bocage
Tu nous verras reconnaissants.
Des maux d’autrui l’âme oppressée,
Quand tu rêveras dans ces lieux,
Grands alors, nous pourrons des cieux
Montrer la route à ta pensée.
Et puis l’écho redit tout bas :
Ne t’en va pas.

Arbres et flots, oiseaux et roses,
Oui, je vous crois ; adieu Paris.
Je m’amuse aux plus simples choses ;
Quand je pense à Dieu, je souris.
Que me faut-il ? Un peu d’ombrage,
Quelques pauvres pour me bénir,
Et, pour le long somme à venir,
Le cimetière du village.
Aussi l’écho redit tout bas :
Ne t’en va pas.