Adonis (J.-B. Rousseau)

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CANTATE II.
ADONIS.


Le dieu Mars et Vénus, blessés des mêmes traits,
Goûtoient les biens les plus parfaits,
Qu’aux cœurs bien enflammés le tendre Amour apprête ;
Mais ce Dieu superbe et jaloux,
D’un œil de conquérant regardant sa conquête,
Fit bientôt aux plaisirs succéder les dégoûts.

Un cœur jaloux ne fait paroître
Que des feux qui le font haïr ;
Et, pour être toujours le maître,
L’amant doit toujours obéir.

L’Amour ne va point sans les Grâces ;
On n’arrache point ses faveurs:
L’emportement ni les menaces
Ne font point le lien des cœurs.

Un cœur jaloux ne fait paroître
Que des feux qui le font haïr ;
Et, pour être toujours le maître,
L’amant doit toujours obéir.

La Déesse déjà ne craint plus son absence ;
Et, cessant de l’aimer sans s’en apercevoir,

Fait atteler son char, pleine d’impatience,
Et vole vers les bords soumis à son pouvoir.[1]
Là, ses jours couloient sans alarmes,
Lorsqu’un jeune chasseur se présente à ses yeux:
Elle croit voir son fils ; il en a tous les charmes; [2]
Jamais rien de plus heau ne parut sous les cieux ; [3]
Et le vainqueur de l’Inde étoit moins gracieux,
Le jour que d’Ariane il vint sécher les larmes.

La froide Naïade
Sort pour l’admirer ;
La jeune Dryade

Cherche à l’attirer.
Faune, d’un sourire,
Approuve leur choix :
Le jaloux Satyre
Fuit au fond des bois ;
Et Pan, qui soupire,
Brise son hautbois.

Il aborde en tremblant la charmante Déesse :
Sa timide pudeur relève ses appas :
Les Grâces, les Ris, la Jeunesse,
Marchent au-devant de ses pas ;
Et du plus haut des airs, l’Amour, avec adresse,[4]
Fait partir, à l’instant, le trait dont il les blesse.
Que désormais Mars en fureur
Gronde, menace, tonne, éclate ;
Amants, profitez tous de sa jalouse erreur :
Des feux trop violents font souvent une ingrate :

On oublie aisément un amour qui fait peur,
En faveur d’un amour qui flatte.

Que le soin de charmer
Soit votre unique affaire ;
Songez que l’art d’aimer
N’est que celui de plaire.

Voulez-vous, dans vos feux,
Trouver des biens durables ?
Soyez moins amoureux ;
Devenez plus aimables.

Que le soin de charmer
Soit votre unique affaire ;
Songez que l’art d’aimer
N’est que celui de plaire.

  1. Dans l’Idalie ; c’est là que les poètes ont placé la scène des
    amours de Vénus et d’Adonis.
  2. Elle croit voir son fils. Aussi, nous dit La Fontaine, avec sa
    grâce et sa naïveté habituelles :
    Le cœur de Vénus ne sait où se sauver.
    (Poëme d’Adonis.)
  3. Jamais rien de plus beau, etc. Voici sous quels traits Ovide nous
    le présente à l’instant même de sa naissance ; Métam. x, v. SiS :
    Laudaret faciem Livor quoque : qualia namque
    Corpora nudorum tabula pinguntur Amorum,
    Talis erat. Sed ne faciat discrimina cultus,
    Aut huic adde leves, aut illis deme pharetras.

    Semblable à ces Amours, chefs-d’œuvre des pinceaux,
    Ils sont nus comme lui, xnais ne sont pas plus beaux.
    Veut-on que l’œil trompé se méprenne à leurs charmes ?
    Qu’on lui donne un carquois, ou qu’on l’ôte aux Amours.
    (Saint-Ange.)
    Ce dernier trait est charmant.
  4. Et du plus haut des airs, l’Amour, avec adresse, etc, La chose,
    suivant Ovide, se passa un peu différemment :
    Namque pharetratus dum dat puer oscula matri,
    Inscius exstanti destrinxit arundine pectus,
    Latsa manu natum Dea reppulit, etc.

    L’enfant ailé, qui flatte et qui blesse à la fois,
    D’un trait, à son insu sorti de son carquois,
    En jouant sur son sein, un jour blessa sa mère.
    La Déesse a senti sa piqûre légère,
    Le repousse ; et bientôt sourit à sa douleur.
    Mais la blessure est vive ; elle va jusqu’au cœur.
    (SAINT-ANGE. )