Agonies

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Œuvres de jeunesse, IConard (p. 401-418).


AGONIES [1].
PENSÉES SCEPTIQUES.
——
À MON AMI
ALFRED LE POITTEVIN
CES PAUVRES FEUILLES SONT DÉDIÉES
PAR L’AUTEUR.

BIZARRES COMME SES PENSÉES, INCORRECTES COMME L’ÂME,
ELLES SONT L’EXPRESSION
DE SON CŒUR ET DE SON CERVEAU.
——

Tu les a vues éclore, mon cher Alfred, les voilà réunies sur un tas de papier. Que le vent disperse les feuilles, que la mémoire les oublie, ce méchant cadeau te rappellera nos vieilles causeries de l’an passé.

Sans doute ton cœur se dilatera en te ressouvenant de ce suave parfum de jeunesse qui embaumait tant de pensées désespérantes, et si tu ne peux lire les caractères qu’aura tracés ma main tu verras couramment dans le cœur qui les a versés.

Maintenant je te les envoie comme un soupir, comme un signe de la main à un ami qu’on espère revoir.

Peut-être riras-tu plus tard, quand tu seras un homme marié, rangé et moral, en rejetant les yeux sur les pensées d’un pauvre enfant de seize ans qui t’aimait par-dessus toute chose et qui déjà avait l’âme tourmentée de tant de sottises.

20 avril 1838.
Gve Flaubert.

Titre singulier, n’est-ce pas ? et à voir ainsi cet arrangement de lettres insignifiant et banal, jamais on ne se serait douté qu’il pût renfermer une pensée sérieuse.

Agonies ! eh bien, c’est quelque roman bien hideux et bien noir, je présume ; vous vous trompez, c’est plus, c’est tout un immense résumé d’une vie morale bien hideuse et bien noire.

C’est quelque chose de vague, d’irrésolu, qui tient du cauchemar, du rire de dédain, des pleurs et d’une longue rêverie de poète. Poète ? puis-je donner ce nom à celui qui blasphème froidement avec un sarcasme cruel et ironique et qui, parlant de l’âme, se met à rire ? Non, c’est moins que de la poésie, c’est de la prose ; moins que de la prose, des cris ; mais il y en a de faux, d’aigus, de perçants, de sourds, toujours de vrais, rarement d’heureux. C’est une œuvre bizarre et indéfinissable comme ces masques grotesques qui vous font peur.

Il y aura bientôt un an que l’auteur en a écrit la première page, et depuis, ce pénible travail fut bien des fois rejeté, bien des fois repris. Il a écrit ces feuilles dans ses jours de doute, dans ses moments d’ennui, quelquefois dans des nuits fiévreuses, d’autres fois au milieu d’un bal, sous les lauriers d’un jardin ou sur les rochers de la mer.

Chaque fois qu’une mort s’opérait dans son âme, chaque fois qu’il tombait de quelque chose de haut, chaque fois qu’une illusion se défaisait et s’abattait comme un château de cartes, chaque fois enfin que quelque chose de pénible et d’agité se passait sous sa vie extérieure calme et tranquille, alors, dis-je, il jetait quelques cris et versait quelques larmes. Il a écrit sans prétention de style, sans désirs de gloire, comme on pleure sans apprêt, comme on souffre sans art.

Jamais il n’a fait ceci avec l’intention de le publier plus tard ; il a mis trop de vérité et trop de bonne foi dans sa croyance à rien, pour la dire aux hommes.

Il l’a fait pour le montrer à un, à deux tout au plus, qui lui serreront la main après l’avoir entendu et qui ne lui diront pas : c’est bien, mais qui diront : c’est vrai.

Enfin, si par hasard quelque main malheureuse venait à découvrir ces lignes, qu’elle se garde d’y toucher ! car elles brûlent et dessèchent la main qui les touche, usent les yeux qui les lisent, assassinent l’âme qui les comprend.

Non ! si quelqu’un vient à découvrir ceci, qu’il se garde de le lire ; ou bien, si son malheur l’y pousse, qu’il ne dise pas après : c’est l’œuvre d’un insensé, d’un fou, mais qu’il dise : il a souffert quoique son front fût calme, quoique le sourire fût sur ses lèvres et le bonheur dans ses yeux. Qu’il lui sache gré — c’est un de ses proches de lui avoir caché tout cela — de ne point s’être tué de désespoir avant d’écrire, et enfin d’avoir réuni dans quelques pages tout un abîme immense de scepticisme et de désespoir.

I

Je reprends donc ce travail commencé il y a deux ans, travail triste et long, symbole de la vie : la tristesse et la longueur.

Pourquoi l’ai-je interrompu si longtemps ? pourquoi ai-je tant de dégoût à le faire ? qu’en sais-je ?

II

Pourquoi donc tout m’ennuie-t-il sur cette terre ? pourquoi le jour, la nuit, la pluie, le beau temps, tout cela me semble-t-il toujours un crépuscule triste, où un soleil rouge se couche derrière un océan sans limites ?

Oh ! la pensée, autre océan sans limites ; c’est le déluge d’Ovide, une mer sans bornes, où la tempête est la vie de l’existence.

III

Souvent je me suis demandé pourquoi je vivais, ce que j’étais venu faire au monde, et je n’ai trouvé là dedans qu’un abîme derrière moi, un abîme devant ; à droite, à gauche, en haut, en bas, partout des ténèbres.

IV

La vie de l’homme est comme une malédiction partie de la poitrine d’un géant, et qui va se briser de rochers en rochers en mourant à chaque vibration qui retentit dans les airs.

V

On a souvent parlé de la Providence et de la bonté céleste ; je ne vois guère de raisons d’y croire. Le Dieu qui s’amuserait à tenter les hommes pour voir jusqu’où ils peuvent souffrir, ne serait-il pas aussi cruellement stupide qu’un enfant qui, sachant que le hanneton va mourir, lui arrache d’abord les ailes, puis les pattes, puis la tête ?

VI

La vanité, selon moi, est le fond de toutes les actions des hommes. Quand j’avais parlé, agi, fait n’importe quel acte de ma vie, et que j’analysais mes paroles ou mes actions, je trouvais toujours cette vieille folle nichée dans mon cœur ou dans mon esprit. Bien des hommes sont comme moi, peu ont la même franchise.

Cette dernière réflexion peut être vraie, la vanité me l’a fait écrire, la vanité de ne pas paraître vain me la ferait peut-être ôter.

La gloire même, après qui je cours, n’est qu’un mensonge.

Sotte espèce que la nôtre ! je suis comme un homme qui, trouvant une femme laide, en serait amoureux.

VII

Quelle chose grandement niaise et cruellement bouffonne que ce mot qu’on appelle Dieu !

VIII

Pour moi, le dernier mot du sublime dans l’art sera la pensée, c’est-à-dire la manifestation de la pensée, aussi rapide et spirituelle que la pensée.

Quel est l’homme qui n’a pas senti son esprit accablé de sensations et d’idées incohérentes, terrifiantes et brûlantes ? L’analyse ne saurait les décrire, mais un livre ainsi fait serait la nature. Car qu’est-ce que la poésie, si ce n’est la nature exquise, le cœur et la pensée réunis ?

Oh ! si j’étais poète, comme je ferais des choses qui seraient belles !

Je me sens dans le cœur une force intime que personne ne peut voir. Serai-je condamné toute ma vie à être comme un muet qui veut parler et écume de rage ?

Il y a peu de positions aussi atroces.

IX

Je m’ennuie, je voudrais être crevé, être ivre, ou être Dieu pour faire des farces.

Et m....

ANGOISSES.


I

À quoi bon faire ceci ? à rien. Car à quoi bon apprendre la vérité quand elle est triste ? à quoi bon venir pleurer au milieu des rires, gémir dans un banquet joyeux, et jeter le suaire des morts sur la robe de la fiancée

II

Oh ! oui, pourtant, laissez-moi vous dire combien mon âme a de blessures saignantes ; laissez-moi vous dire combien mes larmes ont creusé mes joues.

III

— Eh quoi ? tu ne crois à rien ?

— Non.

— Pas à la Gloire ?

— Regarde l’envie.

— Pas à la générosité ?

— Et l’avarice ?

— Pas à la liberté ?

— Tu ne t’aperçois donc pas du despotisme qui fait courber le cou du peuple ?

— Pas à l’amour ?

— Et la prostitution ?

— Pas à l’immortalité ?

— En moins d’un an les vers déchirent un cadavre, puis c’est la poussière, puis le néant ; après le néant… le néant, et c’est tout ce qu’il en reste.

IV

L’autre jour, on exhumait un cadavre, on transportait les morceaux d’un homme illustre dans un autre coin de la terre ; c’était une cérémonie comme une autre, aussi belle, aussi pompeuse, aussi fardée qu’un enterrement à l’exception près que dans un enterrement la viande est fraîche, dans la seconde elle est pourrie. Tout le monde attendait le fossoyeur, lorsque, enfin, au bout de dix minutes, il arriva en chantant. C’était un bien brave homme que cet homme, indifférent pour le présent, insoucieux pour l’avenir ; il avait un chapeau de cuir ciré, et une pipe à la bouche.

L’opération commença. Après quelques pelletées de terre, nous vîmes le cercueil ; Le bois en était de chêne et à demi consumé, car un seul coup le rompit maladroitement. Alors nous vîmes l’homme, l’homme dans toute son affreuse horreur. Pourtant une vapeur épaisse qui s’éleva aussitôt nous empêcha pendant quelque temps de bien distinguer : son ventre était rongé, sa poitrine et ses cuisses étaient d’une blancheur mate ; en s’approchant de plus près, il était facile de reconnaître que cette blancheur était une infinité de vers qui rongeaient avec avidité.

Ce spectacle nous fit mal, un jeune homme s’évanouit.

Le fossoyeur n’hésita pas ; il prit cette chair infecte entre ses bras et l’alla porter dans le char qui était à quelques pas plus loin. Comme il allait vite, la cuisse gauche tomba par terre ; il la releva avec force et la mit sur son dos, puis il vint recouvrir le trou. Alors il s’aperçut qu’il avait oublié quelque chose, c’était la tête. Il la tira par les cheveux. C’était quelque chose de hideux à voir que ces yeux ternes et à moitié fermés, ce visage gluant, froid, dont on voyait les pommettes et dont les mouches lui dévoraient les yeux.

Où était donc alors cet homme illustre ? où était sa gloire, ses vertus, son nom ?

L’homme illustre, c’était quelque chose d’infect, d’indécis, de hideux, quelque chose qui répandait une odeur fétide, quelque chose dont la vue faisait mal.

Sa gloire ? vous voyez, on le traite comme un chien de basse qualité, car tous ces hommes étaient venus là par curiosité — oui, par curiosité — poussés par ce sentiment qui fait rire l’homme à la vue des tortures de l’homme, poussés par ce sentiment qui excite les femmes à montrer leurs belles têtes blondes aux fenêtres, un jour d’exécution. C’est ce même sentiment naturel qui porte l’homme à se passionner pour ce qu’il y a de hideux et d’amèrement grotesque.

Quant à ses vertus ? on ne s’en souvenait plus, car il avait laissé des dettes après sa mort, et ses héritiers avaient été obligés de payer pour lui.

Son nom ? il était éteint, car il n’avait point laissé d’enfants, mais beaucoup de neveux qui soupiraient depuis longtemps après sa mort.

Dire qu’il y a un an, cet homme-là était riche, heureux, puissant, qu’on l’appelait monseigneur, qu’il habitait dans un palais, et que maintenant il n’est rien, qu’on l’appelle un cadavre et qu’il pourrit dans un cercueil ! ah ! l’horrible idée ! Et dire que nous serons comme cela, nous autres qui vivons maintenant, qui respirons la brise du soir, qui sentons le parfum des fleurs ! ah ! c’est à en devenir fou. Dire qu’après ce moment il n’y a rien ! rien ! et toujours le néant ! toujours ! Voilà encore qui passe l’esprit de l’homme. Oh ! vraiment, est-ce qu’après la vie tout est fini et fini pour l’éternité ? dites, est-ce qu’il ne subsiste rien ?

Imbécile regarde une tête de mort !

V

Mais l’âme ?

Ah ! oui, l’âme ! Si tu avais vu l’autre jour le fossoyeur avec un chapeau de cuir ciré sur le coin de l’oreille, avec son brûle-gueule bien culotté ; si tu avais vu comment il a ramassé cette cuisse en pourriture, et comme tout cela ne l’empêchait pas de siffler en ricanant : jeunes filles, voulez-vous danser ? tu aurais ri de pitié, et tu aurais dit : L’âme, c’est peut-être cette exhalaison fétide qui sort d’un cadavre.

Il ne faut pas être philosophe pour deviner cela.

VI

Pourtant il est si triste de penser qu’après la mort tout s’en va ! Oh ! non ! vite un prêtre ! un prêtre qui me dise, qui me prouve, qui me persuade que l’âme existe dans le corps de l’homme.

Un prêtre ! mais lequel ira-t-on chercher ? celui-là dîne chez l’archevêque ; un autre fait le catéchisme ; un troisième n’a pas le temps.

Eh quoi donc ? ils me laisseront mourir ! moi qui me tords les bras de désespoir, qui appelle la haine ou l’amour, Dieu ou Satan ? Ah ! Satan va venir, je le sens.

Au secours ! Hélas ! personne ne me répond.

Cherchons encore.

J’ai cherché, et je n’ai pas trouvé ; j’ai frappé à la porte, personne ne m’a ouvert et on m’y a fait languir de froid et de misère, si bien que j’ai failli en mourir.

En passant dans une rue sombre, tortueuse et étroite, j’ai entendu des paroles mielleuses et lascives, j’ai entendu des mots de volupté et j’ai vu un prêtre et une prostituée qui blasphémaient Dieu et qui dansaient des danses impudiques ; j’ai détourné la vue et j’ai pleuré. Mon pied heurte quelque chose, c’était un christ en bronze, un christ dans la boue !

VII

Il appartenait probablement au prêtre, qui l’avait jeté avant d’entrer, comme un masque de théâtre ou un habit d’arlequin.

Dites-moi maintenant que la vie n’est pas une ignoble farce, puisque le prêtre jette son Dieu pour entrer chez la fille de joie ! Bravo ! Satan rit, vous voyez bien ; bravo ! il triomphe. Allons j’ai raison ; la vertu c’est le masque, le vice c’est la vérité. Voilà pourquoi peu de gens la disent, c’est qu’elle est trop hideuse à dire. Bravo ! la maison de l’honnête homme c’est le masque, le lupanar c’est la vérité, la couche nuptiale c’est le masque, l’adultère qui s’y consomme c’est la vérité ; la vie c’est le masque, la mort c’est la vérité ; la religieuse c’est le masque, la fille de joie c’est la vérité ; le bien c’est faux, la mort c’est vrai.

VIII

Ah ! criez bien fort, faiseurs de vertu aux gants jaunes ; criez bien fort, vous qui parlez de morale et entretenez des danseuses ; criez fort, vous qui faites plus pour votre chien que pour votre laquais ; criez fort, vous qui condamnez à mort l’homme qui tue par besoin, vous qui tuez par mépris ; criez fort, juges dont la robe est rouge de sang ; criez fort, vous qui montez chaque jour à votre tribunal sur les têtes que vous y avez abattues ; criez fort, ministres aux mains crochues, vous qui vous vantez des places accordées à l’époux et payées par sa femme par sa pauvre femme qui vous demande pardon, grâce, pitié, merci, qui embrassait vos genoux, qui se cramponnait au drap bleu de votre bureau aux pieds d’or, qui se cachait les yeux dans les draps rouges de vos fenêtres, vous qui avez brisé son honneur, vous dont la noire bouche a dit : cet homme sera directeur des postes, et qui en même temps avez craché sur le visage de sa femme !

IX

Enfin on m’indiqua un prêtre.

J’allai chez lui, je l’attendis quelques instants et je m’assis dans sa cuisine devant un grand feu ; sur ce feu pétillait dans une large poêle une énorme quantité de pommes de terre.

Mon homme arriva bientôt ; c’était un vieillard à cheveux blancs, au maintien plein de douceur et de bonté. « Mon père, lui dis-je en l’abordant, je désirerais avoir un moment d’entretien avec vous. »

Il m’introduisit dans une salle voisine ; mais à peine avais-je commencé, qu’entendant du bruit dans la cuisine : « Rose, s’écria-t-il, prenez donc garde aux pommes de terre. »

Et en me détournant, je vis, grâce à la clarté de la chandelle, que l’amateur de pommes de terre avait le nez de travers et tout bourgeonné.

Je partis d’un éclat de rire, et la porte se referma aussitôt sur mes pas.

Dites maintenant, à qui la faute ? Je suis venu là pour m’éclairer dans mes doutes, eh bien, l’homme qui devait m’instruire, je l’ai trouvé ridicule. Est-ce ma faute, à moi, si cet homme a le nez crochu et couvert de boutons ? est-ce ma faute si sa voix avide m’a semblé d’un timbre glouton et bestial ? Non certes, car j’étais entré là avec des sentiments pieux.

Ce n’est pourtant point non plus la faute de ce pauvre homme si son nez est mal fait et s’il aime les pommes ; du tout, la faute est à celui qui fait les nez crochus et les pommes de terre.

X

Du nord au sud, de l’est à l’ouest, partout où vous irez, vous ne pouvez faire un pas sans que la tyrannie, l’injustice, l’avarice, la cupidité ne vous repoussent avec égoïsme ; partout, vous dis-je, vous trouverez des hommes qui vous diront : Retire-toi de devant mon soleil ; retire-toi, tu marches sur le sable que j’ai étalé sur la terre ; retire-toi, tu marches sur mon bien ; retire-toi, tu aspires l’air qui m’appartient. Oh ! oui, l’homme est un voyageur qui a soif ; il demande de l’eau pour boire, on la lui refuse, et il meurt.

XI

Oui, la tyrannie pèse sur les peuples et je sens qu’il est beau de les en affranchir ; je sens mon cœur se soulever d’aise au mot liberté comme celui d’un enfant bat de terreur au mot fantôme, et ni l’un ni l’autre ne sont vrais. Encore une illusion détruite, encore une fleur fanée.

XII

Bien des gens sans doute essaieront de la conquérir, cette belle liberté, fille de leurs rêves, idole des peuples ; beaucoup tenteront, et ils succomberont sous le poids de leur fardeau.

XIII

Jadis il y avait un voyageur qui marchait dans les grands déserts d’Afrique ; il osa s’avancer par un chemin qui abrégeait sa route de quinze milles, mais qui était dangereux, rempli de serpents, de bêtes féroces et de rochers difficiles à franchir.

Et il se faisait tard, il avait faim, il était fatigué, malade, et il pressait le pas pour arriver plus tôt ; mais à chaque pas il rencontrait des obstacles ; pourtant il était courageux et marchait la tête haute.

Et au milieu de son chemin, voilà que se présente tout à coup à ses yeux une énorme pierre. Or c’était dans un sentier escarpé, couvert de ronces et d’épines.

Il fallait donc ou rouler cette pierre jusqu’au haut de la montagne, ou tâcher d’escalader cette roche, ou bien encore attendre jusqu’au matin pour voir s’il n’arriverait pas d’autres voyageurs qui voulussent l’aider.

Mais il avait tellement faim, la soif le tourmentait si cruellement qu’il résolut de faire tous ses efforts pour faire en sorte d’arriver à la hutte la plus voisine, qui était encore à quatre milles de là ; il se mit donc à s’aider des pieds et des mains pour monter en haut de la roche.

Il suait à grosses gouttes, ses bras se contractaient avec vigueur et ses mains saisissaient convulsivement chaque brin d’herbe qui s’offrait à lui ; mais l’herbe manquait et il retombait découragé. Plusieurs fois il renouvela ses efforts, ce fut en vain.

Et toujours il retombait plus faible, plus harassé, plus désespéré ; il maudissait Dieu et blasphémait ; enfin il tenta une dernière fois. Cette fois il réunit toutes les forces dont il était capable ; après une prière à Dieu, il monta.

Oh ! quelle était humble, sublime, tendre, cette courte prière ! N’allez pas croire qu’il récita quelque chose qu’une nourrice lui ait apprise dans son enfance ; du tout, ses paroles, c’était des larmes, et ses signes de croix ses soupirs. Il monta donc, bien résolu à se laisser mourir de faim s’il ne réussissait pas.

Le voilà en route, il monte, il avance, il lui semble qu’une main protectrice l’attire vers le sommet, il lui semble voir sourire la face de quelque ange qui l’appelle à lui, puis tout à coup tout change ; c’est comme une vision effroyable qui s’empare de ses sens, il entend le sifflement d’un serpent qui glisse sur la pierre et qui va l’atteindre, ses genoux plient sous lui, ses ongles qui s’accrochaient aux sinuosités de la roche se retournèrent en dehors… Il tomba à la renverse. Que faire maintenant ?

Il a faim, il a froid, il a soif, le vent siffle dans l’immense désert rouge, et la lune s’obscurcit dans les nuages.

Il se mit à pleurer et à avoir peur comme un enfant ; il pleura sur ses parents qui mourront de douleur, et il eut peur des bêtes féroces.

« Car, se disait-il, il fait nuit, je suis malade, les tigres vont venir me déchirer. »

Il attendit longtemps quelqu’un qui voulût le secourir, mais les tigres vinrent, le déchirèrent et burent son sang.

Eh bien, je vous le dis, il en est de même de vous autres qui voulez conquérir la liberté ; découragés de vos efforts, vous attendrez quelqu’un pour vous aider.

Mais quelqu’un ne viendra pas… oh ! non.

Et les tigres viendront, vous déchireront et boiront votre sang comme celui du pauvre voyageur.

XIV

Oh ! oui, la misère et le malheur règnent sur l’homme !

Oh ! la misère ! la misère ! vous ne l’avez peut-être jamais ressentie, vous qui parlez sur les vices des pauvres. C’est quelque chose qui vous prend un homme, vous l’amaigrit, vous l’égorge, l’étrangle, le dissèque et puis après elle jette ses os à la voirie ; quelque chose de hideux, de jaune, de fétide, qui se cache dans un taudis, dans un bouge, sous l’habit d’un poète, sous les haillons du mendiant. La misère ? c’est l’homme aux longues dents blanches, qui vient vous dire avec sa voix sépulcrale, le soir, dans l’hiver, au coin d’une rue : « Monsieur, du pain » ! et qui vous montre un pistolet ; la misère ? c’est l’espion qui se glisse derrière votre paravent, écoute vos paroles et va dire au ministre : « Ici, il y a une conspiration ; là, on fait de la poudre ». La misère ? c’est la femme qui siffle sur les boulevards entre les arbres ; vous vous approchez d’elle, et cette femme a un vieux manteau usé ; elle ouvre son manteau, elle a une robe blanche, mais cette robe blanche a des trous ; elle ouvre sa robe et vous voyez sa poitrine, mais sa poitrine est amaigrie, et dans cette poitrine il y a la faim. Ah ! la faim ! la faim ! oui, partout la faim, jusque dans son manteau dont elle a vendu les agrafes d’argent, jusque dans sa robe dont elle a vendu la garniture de dentelles, jusque dans les mots dits avec souffrance : « viens ! viens » ! Oui, la faim jusque dans ses seins où elle a vendu des baisers !

Ah ! la faim ! la faim ! ce mot-là, ou plutôt cette chose-là a fait les révolutions ; elle en fera bien d’autres !

XV

Le malheur, lui, avec sa figure aux yeux caves, va plus loin ; il pose sa griffe de fer jusque sur la tête du roi, et pour percer son crâne brise sa couronne. Le malheur ? il assomme un ministre, il siège au chevet d’un grand, il va chez l’enfant, le brûle, le dévore, blanchit ses cheveux, creuse ses joues et le tue ; il se tord, il rampe comme un serpent, et il tord les autres et les fait ramper aussi. Oh ! oui, le malheur est impitoyable, insatiable ; sa soif est continuelle, c’est comme le tonneau des Danaïdes qui était sans fond ; lui, son avidité est sans fin. Aucun homme ne peut se vanter d’avoir échappé à ses coups, il s’attache aux jeunes, il les embrasse, les caresse, mais ses caresses sont comme celles du lion, elles laissent des marques saignantes ; il vient tout à coup au milieu de la fête, des rires, de la joie et du vin.

Il aime surtout à frapper les têtes couronnées. Jadis il y avait dans une salle basse du Louvre un homme, non, je me trompe, un fou, et ce fou montrait sa figure livide à travers les barreaux de ses fenêtres dont les vitres étaient brisées et par lesquelles entraient les oiseaux de nuit, il étaient couvert de haillons dorés. De l’or sur des haillons ! songez à cela et vous rirez. Ses mains se crispaient avec rage, sa bouche écumait, ses pieds tout nus frappaient les dalles humides. Oh ! c’est que, voyez-vous, lui, lui l’homme aux haillons dorés, il entendait au-dessus de sa tête le bruit du bal, le retentissement des verres, le bourdonnement de l’orgue. Et il mourut ensuite, le pauvre fou ; on l’enterra sans honneurs, sans discours, sans larmes, sans pompes, sans fanfares ; rien de tout cela. Et c’était le roi Charles VI.

Plus tard il y en eut un autre qui éprouva encore un sort plus affreux et plus cruel. Qui eût dit, à ses beaux jours de jeunesse, qui eût dit que cette belle tête de jeune homme tomberait avant l’âge, et par la main du bourreau ? Un jour il y avait dans une salle du Temple une famille qui se désolait et qui pleurait à chaudes larmes, parce qu’un de ses membres allait périr ; et c’était un père de famille qui embrassait ses enfants et sa femme, et lorsqu’ils eurent bien pleuré, après que le cachot eut retenti des cris de leur désespoir, la porte s’ouvrit, un homme entra ; c’était le geôlier. Après le geôlier, ce fut le bourreau, qui d’un coup de guillotine décapita toute la vieille monarchie ; et le peuple hurlait de joie autour de la sanglante estrade et vengeait sur cette tête tous ces supplices passés. Cet homme, c’était Louis XVI.

Non loin de là, un autre roi tomba encore ; mais, comme celle d’un colosse, sa chute fit trembler la terre. Pauvre grand homme, tué à coup d’épingles comme un lion par les mouches ! Ah ! que cette haute figure était belle, quoique posée sur ses genoux ! Ah ! que ce géant était grand à son lit de mort ! qu’il était grand sur son trône ! qu’il est grand chez le peuple !

Et qu’est-ce que tout cela, un lit de mort, une tombe, un trône, un peuple ? Quelque chose qui fait rire Satan. Rien ! Rien ! toujours le néant ! Et pourtant c’était Napoléon, le plus malheureux des rois, le plus grand des hommes. Eh bien oui, c’est cela, que l’habit aille à la taille de chacun : la misère aux peuples, le malheur aux rois.

XVI

Ah ! le malheur ! le malheur ! voilà un mot qui règne sur l’homme, comme la fatalité sur les siècles et les révolutions sur la civilisation.

XVII

Et qu’est-ce que c’est qu’une révolution ? un souffle d’air qui ride l’océan, s’en va et laisse la mer agitée.

XVIII

Et qu’est-ce que c’est qu’un siècle ? une minute dans la nuit.

XIX

Et qu’est-ce que le malheur ? la vie.

XX

Qu’est-ce qu’un mot ? rien ; c’est comme la réalité, une durée.

XXI

Qu’est-ce que l’homme ? ah ! qu’est-ce que l’homme ? qu’en sais-je, moi ? Allez demander à un fantôme ce qu’il est ; il vous répondra, s’il vous répond : je suis l’ombre d’un tel. Eh bien, l’homme c’est l’image du Dieu. Duquel ? c’est de celui qui gouverne. Est-il fils du Bien, du Mal ou du Néant ? choisissez des trois, c’est une trinité.

XXII

Et dans le temps que j’étais jeune et pur, que je croyais à Dieu, à l’amour, au bonheur, à l’avenir, à la patrie ; dans le temps que mon cœur bondissait au mot : liberté ! alors — oh ! que Dieu soit maudit par ses créatures ! — alors Satan m’apparut et me dit : viens, viens à moi ; tu as de l’ambition au cœur et de la poésie dans l’âme, viens, je te montrerai mon monde, mon royaume à moi.

Et il m’emmena avec lui et je planais dans les airs comme l’aigle qui se berce dans les nuages.

Et voilà que nous arrivâmes en Europe.

Là, il me montra des savants, des hommes de lettres, des femmes, des fats, des bourreaux, des rois, des prêtres, des peuples et des sages ; ceux-là étaient les plus fous.

Et je vis un frère qui tuait son frère, une mère qui prostituait sa fille, des écrivains qui trompaient le peuple, des prêtres qui trahissaient les fidèles, la peste qui mange les nations, et la guerre qui moissonne les hommes ; là, c’était un intrigant qui rampait dans la boue, arrivait jusqu’aux pieds des grands, leur mordait le talon ; ils tombaient, et alors il tressaillait de joie de la chute qu’avait faite cette tête en tombant dans la boue.

Là, un roi savourait ses sales débauches dans la couche d’infamie où de père en fils ils reçoivent des leçons d’adultère.
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Ce manuscrit est inachevé.

Cette dernière page est presque littéralement le conte littéraire paru dans le journal du lycée de Rouen, Art et Progrès, et intitulé : Voyage en Enfer. (Voir p. 3.)



  1. Avril 1838.