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À l’heure des mains jointes (1906)/Ainsi je parlerai

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AINSI JE PARLERAI…


Si le Seigneur penchait son front sur mon trépas,
Je lui dirais : « Ô Christ, je ne te connais pas.

« Seigneur, ta stricte loi ne fut jamais la mienne,
Et je vécus ainsi qu’une simple païenne.

« Vois l’ingénuité de mon cœur pauvre et nu.
Je ne te connais point. Je ne t’ai point connu.

« J’ai passé comme l’eau, j’ai fui comme le sable.
Si j’ai péché, jamais je ne fus responsable.


« Le monde était autour de moi, tel un jardin.
Je buvais l’aube claire et le soir cristallin.

« Le soleil me ceignit de ses plus vives flammes,
Et l’amour m’inclina vers la beauté des femmes.

« Le ciel, d’un bleu velours, s’étalait comme un dais…
Une vierge parut sur mon seuil. J’attendais.

« La nuit tomba… Puis le matin nous a surprises
Maussadement, de ses maussades lueurs grises.

« Et dans mes bras qui la pressaient, elle a dormi
Ainsi que dort l’amante aux bras de son ami.

« Depuis lors, j’ai vécu dans le trouble d’un rêve,
Toute une éternité dans la minute brève.

« Elle était belle, avec des yeux glauques et froids,
Et j’aimai cette femme, au mépris de tes lois.

« Comme je ne cherchais que l’amour, obsédée
Par un regard, les gens de bien m’ont lapidée.


« Ceux-là qui s’indignaient de voir mon front serein
Espéraient me courber sous leur pesant dédain.

« Mais, comme je naquis douloureusement fière,
J’ai méprisé ceux-là qui me jetaient la pierre.

« Et je n’écoutai plus que la voix que j’aimais,
Ayant compris que nul ne comprendrait jamais…

« Déjà la nuit approche, et mon nom périssable
S’efface, tel un mot qu’on écrit sur le sable.

« Le couchant a jailli comme un vin du pressoir…
Nul ne murmurera mes strophes, vers le soir.

« Et maintenant, Seigneur, juge-moi. Car nous sommes
Face à face, devant le silence des hommes.

« Autant que doux, l’amour me fut jadis amer,
Et je n’ai mérité ni le ciel ni l’enfer.

« J’écouterais très mal les cantiques des anges,
Pour avoir entendu jadis des chants étranges,


« Les chants de ce Lesbos dont les cœurs se sont tus…
Et je ne saurais point célébrer tes vertus.

« Je n’ai jamais tenté de révolte farouche :
Le baiser fut le seul blasphème de ma bouche.

« Laisse-moi, me hâtant vers le soir bienvenu,
Rejoindre celles-là qui ne t’ont point connu…

« J’irai, loin du troupeau de tes chastes fidèles,
Me souvenir, parmi les chemins d’asphodèles,

« Et là, parlant d’amour à celle que je vis
Si blonde, et qui charma longtemps mes yeux ravis,

« J’apprendrai que les lys sont plus beaux que les roses,
Et que le chant a moins d’infini que les pauses…

« Les yeux emplis encor du soleil trépassé,
Nous considérerons notre brûlant passé.

« Psappha, les doigts errants sur la lyre endormie,
S’étonnera de la beauté de mon amie,


« Et la vierge de mon désir, pareille aux lys,
Lui semblera plus blanche et plus souple qu’Atthis.

« Psappha nous jettera, de sa fervente haleine,
Les odes dont les sons charmèrent Mytilène.

« Et nous préparerons les fleurs et le flambeau,
Nous qui l’avons aimée en un siècle moins beau.

« Psappha nous versera, parmi l’or et les soies
Des couches molles, le nektar mêlé de joies.

« Elle nous montrera, dans un sourire clair,
Le verger lesbien qui s’ouvre sur la mer,

« Le doux verger plein de cigales, d’où s’échappe.
Vibrant comme une voix, le parfum de la grappe.

« Nos robes ondoieront parmi les blancs péplos…
Dika, Timas, Atthis, Éranna de Télos…

« Nous verrons les seins nus d’une prêtresse brune
Qui mènera les chœurs dansants au clair de lune…


« Ô Christ que l’on redoute à l’heure du trépas,
Je ne t’ai point connu. Je ne te connais pas.

« Je te l’ai dit : je fus une simple païenne.
Laisse-moi me hâter vers la douceur ancienne,

« Et, puisque enfin l’instant de ma mort est venu,
Retrouver celles-là qui ne t’ont point connu. »