Albert (trad. Bienstock)/Chapitre6

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 5p. 126-134).
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VI

Le lendemain était jour férié. Delessov, aussitôt levé, s’était assis dans son salon et, en buvant son café, lisait un livre. Dans la chambre voisine, Albert ne remuait pas encore.

Zakhar ouvrit prudemment la porte et regarda dans la salle à manger.

— Croyez-moi, Dmitri Ivanovitch, il dort sur le divan nu. Il n’a voulu rien mettre en dessous. Je vous le jure. Comme un petit enfant. Vraiment un artiste !

Vers midi, à travers la porte, on entendit du bruit et un toussotement.

Zakhar alla de nouveau dans la salle à manger, et le maître entendit la voix douce de Zakhar, et la voix faible, suppliante d’Albert.

— Eh bien, quoi ? demanda le maître à Zakhar, quand il entra.

— Il s’ennuie, Dmitri Ivanovitch ; il ne veut pas se laver ; il est si morne ; il ne fait que demander du vin.

— Non, je me le suis promis, il faut avoir du caractère, — se dit Delessov.

Et, défendant de donner du vin à l’artiste, il se remit à sa lecture, toutefois écoutant malgré lui ce qui se passait dans la salle à manger. Là-bas, rien ne remuait plus, seulement, de temps en temps, s’entendait une toux pénible de poitrine suivie d’expectoration. Deux heures s’écoulèrent. Delessov s’habilla et, avant de sortir, décida de voir ce que faisait son hôte. Albert, immobile, était assis près de la fenêtre, la tête appuyée sur les mains. Il se retourna. Son visage était jaune, ridé et non seulement triste, mais profondément malheureux. Il essaya un sourire en guise de salut, mais son visage prit une expression encore plus triste. On eût dit qu’il était près de pleurer. Il se leva avec peine et salua.

— S’il était possible d’avoir un petit verre d’eau de-vie, — dit-il d’une voix suppliante. — Je suis si faible ; s’il vous plait !

— Le café vous soutiendrait mieux, je vous le conseille.

Le visage d’Albert perdit tout à coup son expression enfantine ; il regarda la fenêtre d’un regard froid, terne et s’affaissa sur la chaise.

— Ou plutôt ne voulez-vous pas déjeuner ?

— Non, merci : je n ai pas faim.

— Si vous voulez jouer du violon, vous ne me gênerez pas du tout, — dit Delessov en posant le violon sur la table.

Albert regarda le violon avec un sourire de mépris. — Non, je suis faible et je ne peux pas jouer, — dit-il.

Et il repoussa l’instrument.

Après cela, à tout ce que lui proposait Delessov : de se promener, d’aller le soir au théâtre, il se contentait de saluer humblement et se taisait obstinément.

Delessov sortit, fit quelques visites, dîna chez des amis et avant d’aller au théâtre, passa à la maison pour s’habiller et pour savoir ce que faisait le musicien. Albert était assis dans l’antichambre obscure ; la tête appuyée sur les mains il regardait le poêle allumé. Il était vêtu proprement, lavé, peigné, mais ses yeux ternes, morts et toute sa personne exprimaient encore plus de fatigue et de faiblesse que le matin.

— Eh bien ! Avez-vous dîné, monsieur Albert ? — demanda Delessov.

Albert fit un signe affirmatif de la tête, et en regardant avec crainte le visage de Delessov, baissa les yeux.

Delessov se sentit gêné.

— Aujourd’hui j’ai parlé de vous au directeur, — dit-il en baissant aussi les yeux. — Il sera très heureux de vous recevoir, si vous permettez qu’il vous entende.

— Merci, je ne puis pas jouer, — prononça entre ses dents Albert, et il passa dans sa chambre en refermant doucement la porte derrière soi.

Quelques minutes, après la poignée tournait aussi doucement et il sortit de la chambre avec le violon. Il jeta un coup d’œil rapide et méchant sur Delessov, posa le violon sur la chaise et de nouveau disparut.

Delessov haussa les épaules et sourit.

— « Que dois-je faire encore ? De quoi suis-je coupable ? » — pensa-t-il.

— Eh bien ! Que fait le musicien ? — fut sa première question, en rentrant tard à la maison.

— Il va mal, répondit brièvement et d’une voix sonore Zakhar. — Il soupire tout le temps, tousse et ne dit mot, seulement, cinq fois de suite, il m’a demandé de l’eau-de-vie. Je lui en ai déjà donné un petit verre, autrement il est à craindre que nous ne le perdions, Dmitri Ivanovitch. C’est comme l’employé…

— Joue-t-il du violon ?

— Il ne l’a même pas touché. Deux fois je le lui ai apporté, alors il l’a pris doucement et l’a remporté, — répondit Zakhar avec un sourire. — Alors vous n’ordonnez pas de lui donner à boire ?

— Non, attendons encore un jour, nous verrons ce qu’il en sera. Et maintenant que fait-il ?

— Il s’est enfermé dans le salon.

Delessov passa dans son cabinet, choisit quelques livres français et les évangiles, en allemand.

— Demain, mets ces livres dans sa chambre et garde-toi de le laisser sortir, — dit-il à Zakhar.

Le lendemain matin, Zakhar informait son maître que le musicien n’avait pas dormi de toute la nuit, que tout le temps il avait marché dans la chambre et dans l’office, en essayant d’ouvrir le buffet et la porte, qui grâce à ses soins étaient fermés.

Zakhar racontait que, feignant de dormir, il avait entendu Albert marmonner quelque chose et agiter les mains.

Albert devenait chaque jour plus sombre et plus silencieux. Il semblait avoir peur de Delessov et quand leurs yeux se rencontraient, son visage exprimait l’effroi maladif. Il ne touchait ni les livres, ni le violon et ne répondait pas aux questions qu’on lui posait.

Trois jours après l’installation chez lui du musicien, Delessov arriva à la maison, tard, le soir, fatigué et contrarié. Pendant toute la journée il avait fait des démarches pour une affaire qui lui semblait très simple et très facile et, comme il arrive souvent, malgré tous ses soins, il n’avait rien obtenu. De plus, au club, il avait perdu au whist. Il était de mauvaise humeur.

— Eh bien ! Dieu soit avec lui ! — répondit-il à Zakhar qui lui expliquait la situation triste d’Albert.

— Demain je lui demanderai définitivement s’il veut ou non rester chez moi et suivre mes conseils ? Si non, alors tant pis. Il me semble que j’ai fait tout ce que je pouvais.

— « Voilà, faites le bien aux hommes ! » — pensa-t-il — « Pour lui je me gêne, je garde dans ma maison cet être malpropre, si bien que le matin je ne puis recevoir un visiteur inconnu ; je fais des démarches, je cours pour lui et il me regarde comme un malfaiteur qui, pour son plaisir, l’a enfermé dans une cage. Et surtout lui-même ne ferait pas un pas. Ils sont tous comme ça ! »

Ce « tous » se rapportait aux hommes en général et en particulier à ceux avec qui il avait eu affaire aujourd’hui.

« Et que devient-il maintenant ? À quoi pense-t-il, qu’est-ce qui l’attriste ? Il regrette la débauche d’où je l’ai tiré, l’humiliation où il vivait, la mendicité dont je l’ai sauvé ? Évidemment il est tombé déjà si bas qu’il lui est difficile de se faire à une vie honnête… »

« Non, c’était un acte enfantin, — décida Delessov. — Pourquoi me mettrais-je à corriger les autres ? Que Dieu me donne seulement de me tirer d’affaire moi-même. »

Il voulait le laisser partir tout de suite. Mais réfléchissant un moment, il remit cela au lendemain.

Pendant la nuit Delessov était éveillé par le bruit d’une table renversée dans l’antichambre, par des voix et des pas. Il alluma sa bougie et écouta avec étonnement…

— Attendez, je préviendrai Dmitri Ivanovitch, — disait Zakhar.

La voix d’Albert murmurait des mots violents et sans suite. Delessov bondit et, prenant la bougie, accourut dans l’antichambre. Zakhar, en costume de nuit, était debout en face de la porte. Albert, avec le chapeau et l’almaviva, le repoussait de la porte et lui criait d’une voix geignarde :

— Vous ne pouvez pas m’empêcher de partir, j’ai mon passeport ; et je ne vous emporte rien. Vous pouvez me fouiller, j’irai chez le chef de police.

— Permettez, Dmitri Ivanovitch ? — dit Zakhar à son maître, en continuant à défendre la porte avec son dos. — Il s’est levé la nuit, a trouvé la clef dans mon pardessus, a bu une bouteille entière d’eau-de-vie sucrée. Est-ce bien ? Et maintenant il veut s’en aller. Vous ne me l’avez pas ordonné, c’est pourquoi je ne puis le laisser partir.

Albert, en apercevant Delessov, se mit à repousser Zakhar encore plus énergiquement.

— Personne ne peut me retenir ! On n’a pas ce droit, — criait-il, élevant de plus en plus la voix. — Ôte-toi, Zakhar, — dit Delessov, et s’adressant à Albert : — Je ne veux pas et ne peux pas vous retenir, mais je vous conseille de rester jusqu’à demain.

— Personne ne peut me retenir, j’irai chez le chef de police, — criait de plus en plus fort, Albert en s’adressant seulement à Zakhar et sans regarder Delessov. — Au voleur ! — cria-t-il tout à coup d’une voix effrayante.

— Mais pourquoi criez-vous ainsi ? Personne ne vous retient — dit Zakhar en ouvrant la porte. Albert cessa de crier. « Pas réussi ! Ont voulu me tuer ? Non ! » murmura-t-il en prenant ses caoutchoucs. Sans dire adieu et en continuant de murmurer quelque chose d’incompréhensible, il sortit. Zakhar l’éclaira jusqu’à la porte et revint.

— Grâce à Dieu, Dmitri Ivanovitch ! Autrement ça finirait mal — dit-il à son maître. — Il faut maintenant vérifier l’argenterie.

Delessov hocha la tête et ne répondit rien. Maintenant il se rappelait vivement les deux premières soirées passées avec le musicien, les derniers jours tristes, par sa faute, qu’Albert avait vécus ici, et principalement il se rappelait ce sentiment, mélangé de douceur, d’étonnement, d’amour et de pitié qu’avait excité en lui, du premier coup, cet homme étrange.

Il commençait à le plaindre. « Que va-t-il devenir, sans argent, sans vêtements chauds, seul au milieu de la nuit ?… » pensa-t-il. Il voulait même envoyer Zakhar à sa recherche, mais il était trop tard.

— Fait-il froid dehors ? demanda Delessov.

— Une forte gelée, Dmitri Ivanovitch — répondit Zakhar. — J’ai oublié de vous dire que jusqu’au printemps il faudra encore acheter du bois.

— Comment donc ? tu avais dit qu’il en resterait…