Annales (Tacite)/Livre I

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français Latina

Œuvres complètes
Traduction par Jean-Louis Burnouf.
Hachette, 1863 (pp. 1-48).
ANNALES




LIVRE PREMIER.
Ce livre renferme un espace de deux ans.
A. de R. de J. C. Consuls.
767 14

Sextus Pompéius.
Sextus Apuléius.

768 15

Drusus César.
C. Norbanus Flaccus.


I. Rome fut d’abord soumise à des rois. L. Brutus fonda la liberté et le consulat. Les dictatures étaient passagères ; le pouvoir décemviral ne dura pas au delà de deux années, et les tribuns militaires se maintinrent peu de temps à la place des consuls. La domination de Cinna, celle de Sylla, ne furent pas longues, et la puissance de Pompée et de Crassus passa bientôt dans les mains de César, les armes de Lépide et d’Antoine dans celles d’Auguste, qui reçut sous son obéissance le monde fatigué de discordes, et resta maître sons le nom de prince[1]. Les prospérités et les revers de l’ancienne république ont eu d’illustres historiens ; et les temps même d’Auguste n’en ont pas manqué, jusqu’au moment où les progrès de l’adulation gâtèrent les plus beaux génies. L’histoire de Tibère, de Caïus, de Claude et de Néron, falsifiée par la crainte aux jours de leur grandeur, fut écrite, après leur mort, sous l’influence de haines trop récentes. Je dirai donc peu de mots d’Auguste, et de sa fin seulement. Ensuite je raconterai le règne de Tibère et les trois suivants, sans colère comme sans faveur, sentiments dont les motifs sont loin de moi.

II. Lorsque, après la défaite de Brutus et de Cassius, la cause publique fut désarmée, que Pompée[2] eut succombé en Sicile, que l’abaissement de Lépide et la mort violente d’Antoine n’eurent laissé au parti même de César d’autre chef qu’Auguste, celui-ci abdiqua le nom de triumvir, s’annonçant comme simple consul, et content, disait-il, pour protéger le peuple, de la puissance tribunitienne. Quand il eut gagné les soldats par des largesses, la multitude par l’abondance des vivres, tous par les douceurs du repos, on le vit s’élever insensiblement et attirer à lui l’autorité du sénat, des magistrats, des lois. Nul ne lui résistait : les plus fiers républicains avaient péri par la guerre ou la proscription ; ce qui restait de nobles trouvaient, dans leur empressement à servir, honneurs et opulence, et, comme ils avaient gagné au changement des affaires, ils aimaient mieux le présent et sa sécurité que le passé avec ses périls. Le nouvel ordre des choses ne déplaisait pas non plus aux provinces, qui avaient en défiance le gouvernement du Sénat et du peuple, à cause des querelles des grands et de l’avarice des magistrats, et qui attendaient peu de secours des lois, impuissantes contre la force, la brigue et l’argent.

III. Auguste, pour donner des appuis à sa domination, éleva aux dignités d’édile curule et de pontife Claudius Marcellus[3], fils de sa sœur, à peine entré dans l’adolescence, et honora de deux consulats consécutifs M. Agrippa, d’une naissance obscure, mais grand homme de guerre et compagnon de sa victoire ; il le prit même pour gendre[4], après la mort de Marcellus, et il décora du titre d’Imperator les deux fils de sa femme, Tibérius Néro et Claudius Drusus[5], quoique sa propre maison fût encore florissante : car il avait fait entrer dans la famille des Césars Caïus et Lucius[6], fils d’Agrippa, qui, même avant d’avoir quitté la robe de l’enfance, furent nommés princes de la jeunesse[7] et désignés consuls ; ce qu’Auguste, tout en feignant de le refuser, avait ardemment désiré. Mais Agrippa cessa de vivre ; les deux Césars, Lucius en allant aux armées d’Espagne, Caius en revenant blessé d’Arménie, furent enlevés par une mort que hâtèrent les destins ou le crime de leur marâtre Livie ; depuis longtemps Drusus n’était plus, il ne restait à Auguste d’autre beau-fils que Tibère. Alors celui-ci fut le centre où tout vint aboutir : il est adopté, associé à l’autorité suprême et à la puissance tribunitienne, montré avec affectation à toutes les armées. Ce n’était plus par d’obscures intrigues, mais par de publiques sollicitations, que sa mère allait à son but. Elle avait tellement subjugué la vieillesse d’Auguste, qu’il jeta sans pitié dans l’île de Planasie[8] son unique petit-fils, Agrippa Postumus, jeune homme, il est vrai, d’une ignorance grossière et stupidement orgueilleux de la force de son corps, mais qui n’était convaincu d’aucune action condamnable. Toutefois il mit Germanicus, fils de Drusus, à la tête de huit légions sur le Rhin, et obligea Tibère de l’adopter, quoique celui-ci eût un fils déjà sorti de l’adolescence ; mais Auguste voulait multiplier les soutiens de sa maison. Il ne restait alors aucune guerre, si ce n’est celle contre les Germains ; et l’on combattait plutôt pour effacer la honte du désastre de Varus que pour l’agrandissement de l’empire ou les fruits de la victoire. Au-dedans tout était calme ; rien de changé dans le nom des magistratures ; tout ce qu’il y avait de jeune était né depuis la bataille d’Actium, la plupart des vieillards au milieu des guerres civiles : combien restait-il de Romains qui eussent vu la République ?

IV. La révolution était donc achevée ; un nouvel esprit avait partout remplacé l’ancien ; et chacun, renonçant à l’égalité, les yeux fixés sur le prince, attendait ses ordres. Le présent n’inspira pas de craintes, tant que la force de l’âge permit à Auguste de maintenir son autorité, sa maison, et la paix. Quand sa vieillesse, outre le poids des ans, fut encore affaissée par les maladies, et que sa fin prochaine éveilla de nouvelles espérances, quelques-uns formèrent pour la liberté des vœux impuissants ; beaucoup redoutant la guerre, d’autre la désiraient, le plus grand nombre épuisaient, sur les maîtres dont Rome était menacée, tous les traits de la censure. « Agrippa, d’une humeur farouche, irrité par l’ignominie, n’était ni d’un âge ni d’une expérience à porter le fardeau de l’empire. Tibère, mûri par les années, habile capitaine, avait en revanche puisé dans le sang des Clodius l’orgueil héréditaire de cette famille impérieuse ; et, quoi qu’il fît pour cacher sa cruauté, plus d’un indice le trahissait. Élevé, dès le berceau, parmi les maîtres du monde, chargé, tout jeune encore, de triomphes et de consulats, les années même de sa retraite ou plutôt de son exil à Rhodes n’avaient été qu’un perpétuel exercice de vengeance, tous les caprices d’un sexe dominateur. Il faudra donc ramper sous une femme et sous deux enfants[9], qui pèseront sur la République, en attendant qu’ils la déchirent. »

V. Pendant que ces pensées occupaient les esprits, Auguste s’affaiblissait de jour en jour. Quelques soupçons tombèrent sur son épouse. Un bruit avait couru que, peu de mois auparavant, le prince, après s’être ouvert à des confidents choisis, s’était rendu, accompagné du seul Fabius Maximus, dans l’île de Planasie, pour voir Agrippa. Beaucoup de larmes coulèrent de part et d’autre, et des signes d’une mutuelle tendresse firent espérer que le jeune homme reverrait le palais de son aïeul. Maximus révéla ce secret à sa femme Marcia, celle-ci à Livie. Auguste le sut ; et, bientôt après, Maximus ayant fini ses jours par une mort qui peut-être ne fut pas naturelle, on entendit à ses funérailles, Marcia s’accuser en gémissant d’avoir causé la perte de son époux. Quoi qu’il en soit, à peine entré dans l’Illyricum, Tibère est rappelé par une lettre pressante de sa mère. On ne saurait dire si Auguste respirait encore ou n’était déjà plus, lorsqu’il arriva à Nole ; car Livie avait entouré la maison de gardes qui en fermaient soigneusement les avenues. De temps en temps elle faisait publier des nouvelles rassurantes, et, lorsqu’elle eut bien concerté ses mesures, on apprit qu’Auguste était mort et Tibère empereur.

VI. Le coup d’essai du nouveau règne fut le meurtre de Postumus Agrippa : un centurion déterminé le surprit sans armes et cependant ne le tua qu’avec peine. Tibère ne parla point au sénat de cet événement. Il feignait qu’un ordre de son père avait enjoint au tribun qui veillait sur le jeune homme de lui donner la mort, aussitôt que lui-même aurait fini sa destinée ? Il est vrai qu’Auguste, après s’être plaint avec aigreur du caractère de Postumus, avait fait confirmer son exil par un sénatus-consulte. Mais sa rigueur n’alla jamais jusqu’à tuer aucun des siens ; et il n’est pas croyable qu’il ait immolé son petit-fils à la sécurité du fils de sa femme. Il est plus vraisemblable que Tibère et Livie, l’un par crainte, l’autre par haine de marâtre, se hâtèrent d’abattre une tête suspecte et odieuse. Quand le centurion, suivant l’usage militaire, vint annoncer que les ordres de César étaient exécutés, celui-ci répondit qu’il n’avait point donné d’ordres, et qu’on aurait à rendre compte au sénat de ce qui s’était fait. À cette nouvelle, Sallustius Crispus[10], confident du prince, et qui avait envoyé le billet au tribun, craignant de voir retomber sur lui-même une accusation également dangereuse, soit qu’il soutînt le mensonge ou déclarât la vérité, fit sentir à Livie « qu’il importait de ne point divulguer les mystères du palais, les conseils des amis de César, les services des gens de guerre ; que Tibère énerverait l’autorité, en renvoyant tout au sénat ; que la première condition du pouvoir, c’est qu’il n’y ait de comptes reconnus que ceux qui se rendent à un seul. »

VII. Cependant, à Rome, tout se précipite dans la servitude, consuls, sénateurs, chevaliers, plus faux et plus empressés à proportion de la splendeur des rangs. On se compose le visage pour ne paraître ni joyeux à la mort du prince, ni triste à l’avènement d’un autre, et chacun s’étudie à mêler les pleurs, l’allégresse, les plaintes, l’adulation. Les consuls Sext. Pompeius et Sext. Apuleius jurèrent les premiers obéissance à Tibère César ; et entre leurs mains firent serment Seius Strabo et C. Turranius, préfets, celui-ci des vivres et l’autre du prétoire, puis le sénat, les soldats et le peuple. Car Tibère laissait aux consuls l’initiative de tous les actes, à l’imitation de l’ancienne République, et comme s’il n’était pas sûr que l’empire fût à lui. L’édit même par lequel il appela les sénateurs au conseil, il ne le rendit qu’en vertu de la puissance tribunitienne qu’il avait reçue sous Auguste. Le texte en était court et le sens très modeste : « il voulait consulter le sénat sur les honneurs dus à son père, dont il ne quittait pas le corps ; ce serait son seul acte d’autorité publique. » Et cependant, Auguste à peine mort, il avait donné l’ordre comme empereur aux cohortes prétoriennes ; des veilles se faisaient à sa porte ; il avait des gardes, une cour ; des soldats l’escortaient au Forum, l’accompagnaient au sénat ; il écrivit aux armées comme un prince déjà reconnu ; il ne manquait d’hésitation que devant les sénateurs. La principale cause de ce contraste était la crainte que Germanicus, maître de tant de légions et d’un nombre immense d’auxiliaires, jouissant d’ailleurs d’une merveilleuse popularité, n’aimât mieux posséder l’empire que de l’attendre. Il tenait aussi, dans l’intérêt de sa renommée, à paraître avoir été appelé et choisi par la République, plutôt qu’imposé furtivement par les intrigues d’une femme et l’adoption d’un vieillard. On reconnut dans la suite que sa feinte irrésolution avait encore pour objet de lire dans la pensée des grands. Il tournait les paroles, les regards, en autant de crimes que sa haine mettait en réserve.

VIII. Tibère voulut que la première séance fût consacrée tout entière à Auguste. Le testament de ce prince, apporté par les Vestales[11], nommait Tibère et Livie ses héritiers ; Livie était adoptée dans la famille des Jules, et recevait le nom d’Augusta. Après eux il appelait ses petits-fils et arrière-petits-fils, et à leur défaut les premiers personnages de l’état, la plupart objets de sa haine ; mais il affectait la générosité au profit de sa mémoire. Ses legs n’excédaient pas ceux d’un particulier : seulement il donnait au peuple romain et aux tribus de la ville quarante-trois millions cinq cent mille sesterces[12], mille à chaque soldat prétorien et trois cents par tête aux légions et aux cohortes de citoyens romains. On délibéra ensuite sur les honneurs funèbres, dont les plus remarquables furent, « que le convoi passât par la porte triomphale » ; cet avis fut ouvert par Asinius Gallus : « que les titres des lois dont Auguste était l’auteur, et les noms de peuples qu’il avait vaincus, fussent portés en tête du cortège » ; ainsi opina L. Arruntius. Messala Valerius ajoutait à son vote celui de renouveler chaque année le serment de Tibère. Interrogé par le prince s’il l’avait chargé de faire cette proposition, il répondit "qu’il l’avait faite de son propre mouvement, et que, dans tout ce qui intéresserait le bien public, il ne prendrait conseil que de lui-même, dût-il déplaire." C’était le seul raffinement qui manquât à la flatterie. Les sénateurs proposèrent par acclamation de porter le corps au bûcher sur leurs épaules. Tibère se fit, avec une arrogante modestie, arracher son consentement. Il publia un édit pour avertir le peuple "de ne point troubler les funérailles d’Auguste, comme autrefois celles de César, par un excès de zèle, et de ne pas exiger que son corps fût brûlé dans le Forum plutôt que dans le Champ de Mars, où l’attendait son mausolée". Le jour de la cérémonie funèbre, les soldats furent sous les armes comme pour prêter main-forte : grand sujet de risée pour ceux qui avaient vu par eux-mêmes ou connu par les récits de leurs pères, cette journée d’une servitude encore toute récente et d’une délivrance vraiment essayée, où le meurtre de César paraissait à ceux-ci un crime détestable, à ceux-là une action héroïque. « Fallait-il donc maintenant tout l’appareil de la force militaire, pour protéger les obsèques d’un prince vieilli dans le pouvoir, et mort après avoir assuré contre la République la fortune de ses héritiers ? »

IX. Auguste lui-même devint le sujet de mille entretiens. Le peuple, frappé des plus futiles circonstances, remarquait "que le prince avait cessé de vivre le jour même où jadis il avait reçu l’empire ; qu’il était mort à Nole dans la même maison, dans la même chambre que son père Octavius." On comptait ses consulats, "égaux en nombre à ceux de Marius et de Valerius Corvus réunis[13], ses trente-sept années consécutives de puissance tribunitienne, le nom d’Imperator reçu vingt et une fois, et tant d’autres honneurs ou souvent réitérés ou entièrement nouveaux." Les gens éclairés s’entretenaient de sa vie, dont ils faisaient l’éloge ou la censure. Suivant les uns, "la piété filiale et les malheurs de la République livrée à l’anarchie l’avaient seuls entraîné dans les guerres civiles, qu’on ne peut ni entreprendre, ni soutenir par des voies légitimes. Il avait, pour venger son père, accordé beaucoup à Antoine, beaucoup à Lépide. Quand celui-ci se fut perdu par sa lâche indolence, l’autre par ses folles amours, il ne restait de remède aux divisions de la patrie que le gouvernement d’un seul. Toutefois le pacificateur de l’état, content du nom de prince, ne s’était fait ni roi ni dictateur. Il avait donné pour barrières à l’empire l’Océan ou des fleuves lointains, réuni par un lien commun les légions, les flottes, les provinces, respecté les droits des citoyens, ménagé les alliés, embelli Rome elle-même d’une magnificence inconnue. Quelques rigueurs en petit nombre n’avaient fait qu’assurer le repos général. »

X. On disait, d’un autre côté, « que sa tendresse pour son père et les désordres de la République ne lui avaient servi que de prétextes ; que c’était par ambition qu’il avait rassemblé les vétérans à force de largesses, levé une armée au sortir de l’enfance et sans titre public, corrompu les légions d’un consul, affecté pour le parti de Pompée un zèle hypocrite ; c’était par ambition qu’ayant usurpé, à la faveur d’un sénatus-consulte, les faisceaux et l’autorité de préteur, il s’était emparé des troupes d’Hirtius et de Pansa, tués par l’ennemi peut-être, mais peut-être aussi par les artifices de César, s’il est vrai que du poison fut versé dans la blessure de Pansa[14], et qu’Hirtius périt de la main de ses propres soldats. Que dire du consulat envahi malgré les sénateurs ? Des armes reçues contre Antoine et tournées contre la République ? De cette proscription de citoyens, de ces distributions de terres, qui n’avaient même pas l’approbation de leurs auteurs ? Que la mort de Cassius et des deux Brutus eût été vraiment offerte aux mânes paternels, on pouvait le croire ; et encore eût-il pu, sans impiété, immoler à l’intérêt public ses ressentiments domestiques. Mais Sextus, mais Lépide, il les avait trompés, l’un par un simulacre de paix, l’autre par une feinte amitié ; mais Antoine, il l’avait entraîné dans le piège par les traités de Tarente et de Brindes et l’hymen de sa sœur, alliance perfide que le malheureux Antoine avait payée de sa vie. La paix sans doute était venue ensuite, mais une paix sanglante : au dehors, les désordres de Lollius et de Varus ; à Rome, le meurtre des Varron, des Egnatius, des Iule. » On n’épargnait pas même sa vie privée : on lui reprochait « la femme de Tibérius enlevée au lit conjugal ; les pontifes interrogés par dérision si, enceinte d’un premier poux, il lui était permis de se marier à un autre ; et le luxe effréné de Q. Tedius et de Vedius Pollio ; et Livie, fatale, comme mère, à la République, plus fatale, comme marâtre, à la maison des Césars. Et les honneurs des dieux ravis par un homme qui avait voulu comme eux des temples, des images sacrées, des flamines, des prêtres. Même en appelant Tibère à lui succéder, il avait consulté ni son cœur ni le bien public ; mais il avait deviné cette âme hautaine et cruelle, et cherché de la gloire dans un odieux contraste. » En effet, peu d’années avant sa mort, Auguste, demandant une seconde fois pour Tibère la puissance tribunitienne, avait, dans un discours, d’ailleurs à sa louange, jeté sur son maintien, son extérieur et ses mœurs, quelques traits d’une censure déguisée en apologie. La solennité des funérailles terminée, on décerne au prince mort un temple et les honneurs divins.

XI. Puis toutes les prières s’adressent à Tibère. Celui-ci répond par des discours vagues sur la grandeur de l’empire et sa propre insuffisance. Selon lui, « le génie d’Auguste pouvait seul embrasser toutes les parties d’un aussi vaste corps ; appelé par ce prince à partager le fardeau des affaires, lui-même avait appris par expérience combien il est difficile et hasardeux de le porter tout entier ; dans un empire qui comptait tant d’illustres appuis, il ne fallait pas que tout reposât sur une seule tête. La tâche de gouverner l’État serait plus facile, si plusieurs y travaillaient de concert. » Il y avait dans ce langage plus de dignité que de franchise. Tibère, lors même qu’il ne dissimulait pas, s’exprimait toujours, soit par caractère soit par habitude, en termes obscurs et ambigus. Mais il cherchait ici à se rendre impénétrable, et des ténèbres plus épaisses que jamais enveloppaient sa pensée. Les sénateurs, qui n’avaient qu’une crainte, celle de paraître le deviner, se répandent en plaintes, en larmes, en vœux. Ils lèvent les mains vers les statues des dieux, vers l’image d’Auguste ; ils embrassent les genoux de Tibère. Alors il fait apporter un registre dont il ordonne la lecture ; c’était le tableau de la puissance publique : on y voyait combien de citoyens et d’alliés étaient en armes, le nombre des flottes, des royaumes, des provinces, l’état des tributs et des péages, l’aperçu des dépenses nécessaires et des gratifications. Auguste avait tout écrit de sa main, et il ajoutait le conseil de ne plus reculer les bornes de l’empire : on ignore si c’était prudence ou jalousie. Le sénat s’abaissant alors aux plus humiliantes supplications, il échappa à Tibère de dire que, s’il ne peut supporter tout entier le poids du gouvernement, il se chargera cependant de la partie qu’on voudra lui confier. « Apprends-nous donc, César, fit alors Asinius Gallus, quelle partie de la chose publique tu veux qu’on te confie. » Déconcerté par cette question inattendue, Tibère garde un instant le silence. Puis, remis de son trouble, il répond « que sa délicatesse ne lui permet ni choix ni exclusion parmi les devoirs dont il désirerait être tout à fait dispensé. » Gallus avait démêlé par son visage les signes du dépit : il répliqua « qu’il n’avait pas fait cette question pour que César divisât ce qui était indivisible, mais pour qu’il fût convaincu, par son propre aveu, que la République, formant un seul corps, devait être régie par une seule âme. » Ensuite il fit l’éloge d’Auguste, et pria Tibère de se rappeler ses propres victoires et tant d’années d’une glorieuse expérience dans les fonctions de la paix. Toutefois il ne put adoucir sa colère : Tibère le haïssait de longue main, prévenu de l’idée que son mariage avec Vispania, fille d’Agrippa, que lui-même avait eue pour femme, cachait des projets au-dessus de la condition privée, et qu’il avait hérité tout l’orgueil de son père Asinius Pollio.

XIII. Bientôt L. Arruntius, par un discours à peu près semblable à celui de Gallus, s’attira la même disgrâce. Ce n’est pas que Tibère eût contre lui d’anciens ressentiments ; mais Arruntius, riche, homme d’action, doué de qualités éminentes, honorées de l’estime publique, excitait sa défiance. Auguste en effet, parlant dans ses derniers entretiens de ceux qu’il croyait dignes du rang suprême, mais peu jaloux d’y monter ou ambitieux de l’obtenir sans en être dignes ou enfin ambitieux et capables tout à la fois avait dit « que M. Lépidus serait digne de l’empire, mais le dédaignait ; que Gallus le désirait sans le mériter ; que L. Arruntius ne manquait pas de capacité, et, dans l’occasion, ne manquerait pas d’audace. » On est d’accord sur les deux premiers ; quelques-uns nomment Cn. Piso au lieu d’Arruntius. Tous, excepté Lépidus, périrent depuis, victimes de différentes accusations que Tibère leur suscita. Q. Hatérius et Mamercus Scaurus blessèrent encore cet esprit soupçonneux ; le premier pour lui avoir dit : « Jusques à quand, César, laisseras-tu la République sans chef ? » L’autre pour avoir fait espérer « que César ne serait pas inexorable aux prières du sénat, puisqu’il n’avait point opposé sa puissance tribunitienne à la délibération que venaient d’ouvrir les consuls." Tibère éclata sur-le-champ contre Hatérius ; quant à Scaurus, objet d’une haine plus implacable, il n’eut point de réponse. Las enfin des clameurs de l’assemblée et des instances de chaque membre, Tibère céda peu à peu, sans avouer pourtant qu’il acceptait l’empire : mais au moins il cessa de refuser et de se faire prier. Hatérius se rendit au palais pour implorer son pardon. C’est un fait certain que, s’étant prosterné sur le passage de Tibère afin d’embrasser ses genoux, il pensa être tué par les gardes, parce que le hasard ou peut-être les mains du suppliant, firent tomber le prince. Toutefois le péril d’un homme si distingué n’adoucit pas Tibère : il fallut qu’Hatérius eût recours à Augusta, dont les instantes prières purent seules le sauver.

XIV. Les sénateurs prodiguèrent aussi les adulations à Augusta. Les uns voulaient qu’on lui donnât le titre de Mère, d’autres qu’on l’appelât Mère de la patrie, la plupart qu’au nom de César on ajoutât "Fils de Julie." Tibère répondit "que les honneurs de ce sexe devaient avoir des bornes ; que lui-même n’accepterait qu’avec discrétion ceux qui lui seraient offerts." La vérité est que son inquiète jalousie voyait dans l’élévation d’une femme son propre abaissement ; aussi ne souffrit-il pas même qu’on donnât un licteur à sa mère : on allait voter un autel de l’adoption et d’autres choses semblables ; il s’y opposa. Cependant il demanda pour Germanicus la puissance proconsulaire, et une députation fut envoyée à ce général pour lui porter le décret, et lui adresser des consolations au sujet de la mort d’Auguste. S’il ne fit point la même demande pour Drusus, c’est que Drusus était présent et désigné consul. Tibère nomma douze candidats pour la préture : c’était le nombre fixé par Auguste ; et, comme le sénat le pressait d’y ajouter, il fit serment au contraire de ne l’excéder jamais.

XV. Alors, pour la première fois, les comices passèrent du Champ de Mars au sénat : car, si jusqu’à ce jour le prince avait disposé des plus importantes élections, quelques-unes cependant étaient encore abandonnées aux suffrages des tribus. Le peuple, dépouillé de son droit, ne fit entendre que de vains murmures ; et le sénat se saisit volontiers d’une prérogative qui lui épargnait des largesses ruineuses et des prières humiliantes. Tibère d’ailleurs se bornait à recommander quatre candidats, dispensés il est vrai, des soins de la brigue et des chances d’un refus. Dans le même temps, les tribuns du peuple demandèrent à donner à leurs frais des jeux qui seraient ajoutés aux fastes, et, du nom d’Auguste, appelés Augustaux. Mais on assigna des dons sur le trésor, et l’on permit aux tribuns de paraître au cirque en robe triomphale : le char ne leur fut pas accordé. Bientôt la célébration annuelle de ces jeux fut transportée à celui des préteurs qui juge les contestations entre les citoyens et les étrangers.

XVI. Telle était à Rome la situation des affaires, quand l’esprit de révolte s’empara des légions de Pannonie ; révolte sans motif, si ce n’est le changement de prince, qui leur montrait la carrière ouverte au désordre et des récompenses à gagner dans une guerre civile. Trois légions étaient réunies dans les quartiers d’été, sous le commandement de Junius Blésus. En apprenant la fin d’Auguste et l’avènement de Tibère, ce général avait, en signe de deuil ou de réjouissance, interrompu les exercices accoutumés. De là naquirent, parmi les soldats, la licence, la discorde, l’empressement à écouter les mauvais conseils, enfin l’amour excessif des plaisirs et du repos, le dégoût du travail et de la discipline. Il y avait dans le camp un certain Percennius, autrefois chef d’entreprises théâtrales, depuis simple soldat, parleur audacieux, et instruit, parmi les cabales des histrions, à former des intrigues. Comme il voyait ces esprits simples en peine de ce que serait après Auguste la condition des gens de guerre, il les ébranlait peu à peu dans des entretiens nocturnes ; ou bien, sur le soir, lorsque les hommes tranquilles étaient retirés, il assemblait autour de lui tous les pervers

XVII. Enfin lorsqu’il se fut associé de nouveaux artisans de sédition, prenant le ton d’un général qui harangue, il demandait aux soldats "pourquoi ils obéissaient en esclaves à un petit nombre de centurions, à un petit nombre de tribuns. Quand donc oseraient-ils réclamer du soulagement, s’ils n’essayaient, avec un prince nouveau et chancelant encore, les prières ou les armes ? C’était une assez longue et assez honteuse lâcheté, de courber, trente ou quarante ans, sous le poids du service, des corps usés par l’âge ou mutilés par les blessures. Encore si le congé finissait leurs misères ! Mais après le congé il fallait rester au drapeau[15], et, sous un autre nom, subir les mêmes fatigues. Quelqu’un échappait-il vivant à de si rudes épreuves ? On l’entraînait en des régions lointaines, où il recevait comme fonds de terre, la fange des marais et des roches incultes. Le service en lui-même était pénible, infructueux : dix as par jour, voilà le prix qu’on estimait l’âme et le corps du soldat ; là-dessus, il devait se fournir d’armes, d’habits, de tentes, se racheter de la cruauté des centurions, payer les moindres dispenses. Mais les verges, mais les blessures, de rigoureux hivers, des étés laborieux, des guerres sanglantes, des paix stériles, à cela jamais de fin. Le seul remède était qu’on ne devînt soldat qu’à des conditions fixes : un denier[16] par jour ; le congé au bout de la seizième année ; passé ce terme, plus d’obligation de rester sous le drapeau, et, dans le camp même, la récompense argent comptant. Les cohortes prétoriennes, qui recevaient deux deniers par tête, qui après seize ans étaient rendues à leurs foyers, couraient-elles donc plus de hasards ? Il n’ôtait rien de leur mérite aux veilles qui se faisaient dans Rome ; mais lui, campé chez des peuples sauvages, de sa tente il voyait l’ennemi.


XVIII. Les soldats répondaient par des cris confus, et, s’animant à l’envi, l’un montrait les coups dont il fut déchiré, l’autre ses cheveux blancs, la plupart leurs vêtements en lambeaux et leurs corps demi-nus. Enfin, leur fureur s’allumant par degrés, ils parlèrent de réunir les trois légions en une seule. L’esprit de corps fit échouer ce dessein, parce que chacun voulait la préférence pour sa légion : ils prennent un autre parti, et placent ensemble les trois aigles et les enseignes des cohortes. En même temps ils amassent du gazon et dressent un tribunal, afin que le point de ralliement s’aperçoive de plus loin. Pendant qu’ils se hâtaient, Blésus accourt, menace, arrête tantôt l’un tantôt l’autre. « Soldats, s’écrie-t-il, trempez plutôt vos mains dans mon sang : ce sera un crime moins horrible de tuer votre général que de trahir votre empereur. Ou vivant, je maintiendrai mes légions dans le devoir ou, massacré par elles, ma mort avancera leur repentir. »

XIX. Le tertre de gazon ne s’en élevait pas moins ; déjà il avait atteint la hauteur de la poitrine, lorsque, vaincus par l’inébranlable fermeté du général, ils l’abandonnèrent. Blésus, avec une adroite éloquence, leur représente "que ce n’est point par la sédition et le désordre que les vœux des soldats doivent être portés à César ; que jamais armées sous les anciens généraux, jamais eux-mêmes sous Auguste, n’avaient formé des demandes si imprévues ; qu’il était peu convenable d’ajouter ce surcroît aux soucis d’un nouveau règne. S’ils voulaient cependant essayer, en pleine paix, des prétentions que n’élevèrent jamais dans les guerres civiles les vainqueurs les plus exigeants, pourquoi, au mépris de la subordination et des lois sacrées de la discipline, recourir à la force ? Ils pouvaient nommer une députation et lui donner des instructions en sa présence." Un cri universel désigna pour député le fils de Blésus, tribun des soldats, et lui enjoignit de demander congé au bout de seize ans ; "on s’expliquerait sur le reste, quand ce premier point serait accordé." Le départ du jeune homme ramena un peu de calme. Mais le soldat, fier de voir le fils de son général devenu l’orateur de la cause commune, sentit que la contrainte avait arraché ce que la soumission n’aurait pas obtenu.

XX. Cependant quelques manipules, envoyés à Nauport[17], avant la sédition, pour l’entretien des chemins et des ponts et les autres besoins de service, en apprenant que la révolte a éclaté dans le camp, partent avec les enseignes et pillent les villages voisins, sans excepter Nauport, qui était une espèce de ville. Les centurions qui les retiennent sont poursuivis de huées, d’outrages, à la fin même de coups. Le principal objet de leur colère était le préfet de camp[18] Aufidénius Rufus. Arraché de son chariot et chargé de bagages, ils le faisaient marcher devant eux, lui demandant par dérision "s’il aimait à porter de si lourds fardeaux, à faire de si longues routes." C’est que Rufus, longtemps simple soldat, puis centurion, ensuite préfet de camp, remettait en vigueur l’ancienne et austère discipline ; homme vieilli dans la peine et le travail, et dur à proportion de ce qu’il avait souffert.

XXI. A l’arrivée de ces mutins la sédition recommence, et une multitude de pillards se répand dans la campagne. Blésus en arrête quelques-uns, principalement ceux qui étaient chargés de butin ; et, pour effrayer les autres, il ordonne qu’on les batte de verges et qu’on les jette en prison : alors le général était encore obéi des centurions et de ce qu’il y avait de bon parmi les soldats. Les coupables entraînés résistent, embrassent les genoux de leurs camarades, les appellent par leurs noms ; ou bien, invoquant chacun sa centurie, sa cohorte, sa légion, ils s’écrient que tous sont menacés d’un sort pareil. En même temps ils chargeaient le lieutenant d’imprécations, attestaient le ciel et les dieux, n’omettaient rien pour exciter l’indignation, la pitié, la crainte, la fureur. Tout le monde accourt en foule ; la prison est forcée, les prisonniers dégagés de leurs fers ; et cette fois on s’associe les déserteurs et les criminels condamnés à mort.

XXII. Alors l’embrasement redouble de violence, et la sédition trouve de nouveaux chefs. Un certain Vibulénus, simple soldat, se fait élever sur les épaules de ses camarades, devant le tribunal de Blésus ; et, au milieu de cette multitude émue et attentive à ce qu’il allait faire : "Amis, s’écrie-t-il, vous venez de rendre la jouissance de la lumière et de l’air à ces innocentes et malheureuses victimes ; mais mon frère, qui lui rendra la vie ? Il était envoyé vers vous par l’armée de Germanie, pour traiter de nos intérêts communs ; et, la nuit dernière, ce tyran l’a fait égorger par les gladiateurs qu’il entretient et qu’il arme pour être les bourreaux des soldats. Réponds-moi, Blésus : où as-tu jeté le cadavre de mon frère ? À la guerre même on n’envie pas la sépulture à un ennemi. Laisse-moi rassasier ma douleur de baisers et de larmes, ensuite commande qu’on m’égorge à mon tour ; pourvu que ces braves amis rendent les derniers devoirs à deux infortunés, dont tout le crime est d’avoir défendu la cause des légions. »

XXIII. A ces paroles incendiaires, il ajouta des pleurs, et se frappait la poitrine et le visage. Bientôt il écarte ceux qui le soutenaient, se jette à terre, et, se roulant aux pieds de ses camarades, il excite un transport si universel de pitié et de vengeance, qu’une partie des soldats met aux fers les gladiateurs de Blésus, tandis que les autres enchaînent ses esclaves ou se répandent de tous côtés pour chercher le cadavre. Si l’on n’eût promptement acquis la certitude que nulle part on ne trouvait de corps, que les esclaves mis à la torture, niaient l’assassinat, enfin que Vibulénus n’avait jamais eu de frère, la vie du général courait de grands dangers. Cependant ils chassent les tribuns et le préfet de camp, pillent leurs bagages, et tuent le centurion Lucillius, que, dans leurs plaisanteries militaires, ils avaient surnommé Encore une, parce qu’après avoir rompu sur le dos d’un soldat sa verge de sarment[19], il criait d’une voix retentissante qu’on lui en donnât encore une, et après celle-là une troisième. Les autres centurions échappèrent en se cachant ; un seul fut retenu, Julius Clémens, qui, par facilité de son esprit, sembla propre à porter la parole au nom des soldats. Enfin les légions elles-mêmes se divisèrent, et la huitième allait en venir aux mains avec la quinzième pour un centurion nommé Sirpicus[20], que celle-ci défendait tandis que l’autre demandait sa mort, si la neuvième n’eût interposé ses prières, appuyées de menaces contre ceux qui les repousseraient.

XXIV. Instruit de ces mouvements, Tibère, quoique impénétrable et soigneux de cacher surtout les mauvaises nouvelles, se décide à faire partir son fils Drusus avec les premiers de Rome et deux cohortes prétoriennes. Drusus ne reçut pas d’instructions précises : il devait se régler sur les circonstances. Les cohortes furent renforcées de surnuméraires choisis. On y ajouta une grande partie de la cavalerie prétorienne, et l’élite des Germains que l’empereur avait alors dans sa garde. Le préfet de prétoire Elius Séjanus, donné pour collègue à son père Strabon, et tout-puissant auprès de Tibère, partit aussi, pour être le conseil du jeune homme et montrer de loin à chacun les faveurs et les disgrâces. À l’approche de Drusus, les légions, par une apparence de respect, allèrent au-devant de lui, non toutefois avec les signes ordinaires d’allégresse, ni parées de leurs décorations, mais dans la tenue la plus négligée, et avec des visages qui, en affectant la tristesse, laissaient percer la révolte.

XV. Lorsqu’il fut entré dans le camp, elles s’assurèrent des portes et distribuèrent à l’intérieur des pelotons armés : le reste environna le tribunal d’un immense concours. Drusus était debout, et de la main demandait le silence. Les soldats, enhardis par la vue de leur nombre, poussaient des cris menaçants ; puis tout à coup, en regardant César, ils s’intimidaient : c’était tour à tour un murmure confus, d’horribles clameurs, un calme soudain ; agités de passions contraires, ils tremblaient et faisaient trembler. Enfin, le tumulte cessant un moment, Drusus lit une lettre de son père. Elle portait « que ses premiers soins étaient pour ces vaillantes légions avec lesquelles il avait enduré les fatigues de tant de guerres ; que dès l’instant où le deuil lui laisserait quelque repos, il entretiendrait le sénat de leurs demandes ; qu’en attendant il leur avait envoyé son fils, qui accorderait sans retard ce qu’il était permis d’accorder sur-le-champ ; que le reste devait être réservé au sénat, auquel il était juste de laisser sa part dans la distribution ou le refus des grâces. »

XXVI. L’armée répondit que le centurion Clémens était chargé de s’expliquer pour tous. Celui-ci, prenant la parole, demande le congé après seize ans, les récompenses à la fin du service, un denier de paye par jour, enfin que les vétérans ne soient plus retenus sous le drapeau." Drusus parlait d’attendre une décision suprême du sénat et de son père ; des cris l’interrompent : "Qu’est-il venu faire, s’il ne peut augmenter la paye du soldat, ni soulager ses maux ? Il est donc sans pouvoir pour le bien ? Ah ! Les pouvoirs ne manquent à personne, quand il s’agit de frapper ou de tuer. Tibère jadis empruntait le nom d’Auguste pour refuser justice aux légions ; Drusus renouvelle les mêmes artifices : ne leur viendra-t-il donc jamais que des enfants en tutelle ? Chose étrange ! L’empereur ne renvoie au sénat que ce qui est en faveur des gens de guerre : il faut donc aussi consulter le sénat toutes les fois qu’on les mène au combat ou au supplice. Récompenser est-il le privilège de quelques-uns ; punir, le droit de tous ? »

XXVII. Ils quittent enfin le tribunal, et, à mesure qu’ils rencontrent des prétoriens ou des amis de Drusus, ils le menacent du geste, dans l’intention d’engager une querelle et de tirer l’épée. Ils en voulaient principalement à Cn. Lentulus, le plus distingué de tous par son âge et sa gloire militaire, et, à ce titre, soupçonné d’affermir l’esprit du jeune César, et de s’indigner plus qu’un autre de ces attentats contre la discipline. Peu de moments après, il se retirait avec Drusus, et retournait par prudence au camp d’hiver, lorsqu’on l’entoure en lui demandant « où il va ; si c’est vers le sénat ou vers l’empereur, afin d’y combattre aussi la cause des légions. » En même temps on fond sur lui avec une grêle de pierres ; et, déjà tout sanglant d’un coup qui l’atteignit, sa mort était certaine, si la troupe qui accompagnait Drusus ne fût accourue pour le sauver.

XXVIII. La nuit était menaçante et aurait enfanté des crimes, si le hasard n’eût tout calmé. On vit, dans un ciel serein, la lune pâlir tout à coup. Frappé de ce phénomène, dont il ignorait la cause, le soldat crut y lire l’annonce de sa destinée. Cet astre qui s’éteignait lui parut l’image de sa propre misère ; il conçut l’espoir que ses vœux seraient accomplis, si la déesse reprenait son majestueux éclat. Ils font donc retentir l’air du bruit de l’airain, du son des clairons et des trompettes[21] ; tour à tout joyeux ou affligés, suivant qu’elle apparaît plus brillante ou plus obscure. Enfin des nuées qui s’élèvent la dérobent à leurs regards, et ils la croient ensevelie pour jamais dans les ténèbres. C’est alors que, passant, par une pente naturelle, de la frayeur à la superstition, ils s’écrient en gémissant que le ciel leur annonce d’éternelles infortunes, et que les dieux ont horreur de leurs excès. Attentif à ce mouvement des esprits, et persuadé que la sagesse devait profiter de ce qu’offrait le hasard, Drusus ordonna qu’on parcourût les tentes. Il fait appeler le centurion Clemens, et avec lui tous ceux qui jouissaient d’une popularité honnêtement acquise. Ceux-ci se mêlent parmi les soldats chargés de veiller sur le camp ou de garder les portes ; ils invitent à l’espérance, ils font agir les craintes : "Jusques à quand assiégerons-nous le fils de notre empereur ? Quel sera le terme de nos dissensions ? Prêterons-nous serment à Percennius et à Vibulénus ? Sans doute Percennius et Vibulénus donneront au soldat sa paye, des terres aux vétérans ! Ils iront, à la place des Nérons et des Drusus, dicter des lois au peuple romain ! Ah ! Plutôt, si nous avons été les derniers à faillir, soyons les premiers à détester notre faute. Ce qu’on demande en commun se fait attendre ; une faveur personnelle est obtenue aussitôt que méritée." Après avoir ainsi ébranlé les esprits et semé de mutuelles défiances, ils détachent les jeunes soldats des vieux, une légion d’une autre. Alors l’amour du devoir rentre peu à peu dans les cœurs ; les veilles cessent aux portes ; les enseignes, réunies au commencement de la sédition, sont reportées chacune à sa place. Drusus, au lever du jour, convoque les soldats, et, avec une dignité naturelle qui lui tenait lieu d’éloquence, il condamne le passé, loue le présent ; déclare "qu’il est inaccessible à la terreur et aux menaces ; que, s’il les voit soumis, s’il entend de leur bouche des paroles suppliantes, il écrira à son père d’accueillir avec bonté les prières des légions." Sur leur demande, le fils de Blésus est envoyé une seconde fois vers Tibère avec L. Apronius, chevalier romain de la suite de Drusus, et Justus Catonius, centurion primipilaire[22]. Les avis furent ensuite partagés : les uns voulaient qu’on attendît le retour de ces députés, et que dans l’intervalle on achevât de ramener le soldat par la douceur. D’autres penchaient pour les remèdes violents, soutenant "que la multitude était toujours extrême ; terrible, si elle ne tremble, et une fois qu’elle a peur, se laissant impunément braver ; qu’il fallait ajouter aux terreurs de la superstition la crainte du pouvoir, en faisant justice des chefs de la révolte." Drusus était naturellement enclin à la rigueur : il mande Vibulénus et Percennius, et ordonne qu’on les tue. La plupart disent que leurs corps furent enfouis dans la tente du général, plusieurs qu’on les jeta hors du camp, en spectacle aux autres.

XXX. Ensuite on rechercha les principaux séditieux. Plusieurs, épars dans la campagne, furent tués par les centurions ou les prétoriens. Les manipules eux-mêmes, pour gage de leur fidélité, en livrèrent quelques-uns. Un hiver prématuré causait aux soldats de nouvelles alarmes : des pluies affreuses et continuelles les empêchaient de sortir des tentes et de se rassembler ; à peine pouvaient-ils préserver leurs enseignes des coups de vent et des torrents d’eau qui les emportaient. Ajoutons la colère céleste, dont la crainte durait encore : "Ce n’était pas en vain qu’ils voyaient les astres pâlir, et les tempêtes se déchaîner sur leurs têtes impies. Le seul remède à tant de maux était d’abandonner un camp dévoué au malheur et souillé par le crime, et de se soustraire à la vengeance des dieux en regagnant leurs quartiers d’hiver." La neuvième demandait à grands cris qu’on attendît la réponse de Tibère. Enfin, restée seule par le départ des autres, elle prévint d’elle-même une nécessité désormais inévitable ; et Drusus, voyant le calme entièrement rétabli, reprit le chemin de Rome sans attendre le retour de la députation.

XXXI. Presque dans le même temps et pour les mêmes raisons, les légions de Germanie s’agitèrent plus violemment encore, étant en plus grand nombre. Elles espéraient d’ailleurs que Germanicus ne pourrait souffrir un maître, et qu’il se donnerait à des légions assez fortes pour entraîner tout l’empire. Deux armées étaient sur le Rhin : l’une, appelée supérieure, avait pour chef C. Silius ; l’autre, inférieure, obéissait à A. Cécina. La direction suprême de toutes les deux appartenait à Germanicus, occupé alors à régler le cens des Gaules[23]. Les légions de Silius, encore irrésolues, observaient quel serait pour autrui le succès de la révolte. Celles de l’armée inférieure s’y jetèrent avec rage. Le mal commença par la vingt et unième et la cinquième, qui entraînèrent la vingtième et la première. Toutes quatre étaient réunies dans un camp d’été, sur les frontières des Ubiens, oisives ou faisant peu de service. Quand on apprit la fin d’Auguste, une foule de gens du peuple, enrôlés depuis peu dans Rome, et qui en avaient apporté l’habitude de la licence et de la haine du travail, remplirent ces esprits grossiers de l’idée "que le temps était venu, pour les vieux soldats, d’obtenir un congé moins tardif, pour les jeunes d’exiger une plus forte paye, pour tous de demander du soulagement à leurs maux et de punir la cruauté des centurions." Et ces discours, ce n’est point un seul homme qui les débite, comme Percennius en Pannonie, à des oreilles craintives, au milieu d’une armée qui en voit derrière elle de plus puissantes. Ici la sédition a mille bouches, mille voix qui répètent "que les légions germaniques font le destin de l’empire ; que leurs victoires en reculent les bornes ; que les généraux empruntent d’elles leur surnom."

XXXII. Le lieutenant n’essayait point de les contenir : ce délire universel lui avait ôté le courage. Soudain la fureur les emporte, et ils fondent l’épée à la main sur les centurions, éternels objets de la haine du soldat, et premières victimes de ses vengeances. Ils les terrassent et les chargent de coups, s’acharnant soixante sur un seul, comme les centurions étaient soixante par légion. Enfin ils les jettent déchirés, mutilés, la plupart morts, dans le Rhin ou devant les retranchements. Septimius s’était réfugié sur le tribunal et se tenait prosterné aux pieds de Cécina : ils le réclamèrent avec tant d’obstination qu’il fallut l’abandonner à leur rage. Cassius Chéréa, qui depuis s’est assuré un nom dans la postérité par le meurtre de Caius, et qui était alors jeune et intrépide, s’ouvrit un passage avec son épée à travers les armes de ces furieux. Dès lors ni tribun, ni préfet de camp, ne trouva d’obéissance : les soldats se partageaient entre eux les veilles, les gardes, les autres soins du moment. Ce qui parut, à quiconque avait étudié l’esprit des camps, le principal symptôme d’une grande et implacable rébellion, c’est qu’au lieu de s’agiter en désordre et à la voix de quelques factieux, tous éclataient, tous se taisaient à la fois, avec tant d’ensemble et de concert, qu’on aurait cru leurs mouvements commandés.

XXXIII. Cependant Germanicus, occupé, comme nous l’avons dit, à régler le cens des Gaules, reçut la nouvelle qu’Auguste n’était plus. Il avait épousé sa petite-fille Agrippine, dont il avait plusieurs enfants. Lui-même était fils de Drusus, neveu de Tibère, et petit-fils d’Augusta. Mais ces titres ne le rassuraient pas contre la haine secrète de son oncle et de son aïeule, haine dont les causes étaient d’autant plus actives, qu’elles étaient injustes. La mémoire de Drusus était grande auprès des Romains, et l’on croyait que, s’il fût parvenu à l’empire, il eût rétabli la liberté. De là leur affection pour Germanicus, à qui s’attachaient les mêmes espérances. En effet, l’esprit populaire et les manières affables du jeune César contrastaient merveilleusement avec l’air et le langage de Tibère, si hautain et si mystérieux. À cela se joignaient des animosités de femmes : Livie montrait pour Agrippine toute l’aigreur d’une marâtre ; Agrippine elle-même ne savait pas assez se contenir. Toutefois sa chasteté et sa tendresse conjugale faisaient tourner au profit de la vertu cette hauteur de caractère.

XXXIV. Mais plus Germanicus était près du rang suprême, plus il s’efforçait d’y affermir Tibère. Il le fit reconnaître par les cités les plus voisines, celles des Séquanes et des Belges. Bientôt instruit de la révolte de ses légions, il part à la hâte et les trouve hors du camp. Elles venaient à sa rencontre, les yeux baissés vers la terre, comme par repentir. Quand il fut entré dans l’enceinte, des murmures confus commencèrent à s’élever. Quelques soldats, prenant sa main sous prétexte de le baiser, glissèrent ses doigts dans leur bouche, afin qu’il touchât leurs gencives sans dents ; d’autres lui montraient leurs corps courbés par la vieillesse. Tout le monde était assemblé pêle-mêle : il leur ordonne de se ranger par manipules, afin de mieux entendre sa réponse ; de prendre leurs enseignes, afin qu’il pût au moins distinguer les cohortes. On obéit, mais lentement. Alors, commençant par rendre un pieux hommage à Auguste, il passe aux victoires et aux triomphes de Tibère, et célèbre avant tout ses glorieuses campagnes en Germanie, à la tête de ces mêmes légions. Il leur montre l’accord unanime de l’Italie, la fidélité des Gaules, enfin la paix et l’union régnant dans tout l’empire. Ces paroles furent écoutées en silence ou n’excitèrent que de légers murmures.

XXXV. Mais lorsque, arrivé à la sédition, il leur demanda ce qu’était devenue la subordination militaire, où était l’antique honneur de la discipline, ce qu’ils avaient fait des centurions, des tribuns, alors se dépouillant tous à la fois de leurs vêtements, ils lui demandent à leur tour s’il voit les cicatrices de leurs blessures, les traces de coups de verges. Bientôt des milliers de voix accusent en même temps le trafic des exemptions, l’insuffisance de la solde, la dureté des travaux, qu’ils énumèrent en détail : retranchements, fossés, transport de fourrage et de bois, enfin tout ce qu’on exige du soldat pour les besoins du service ou pour bannir l’oisiveté des camps. Les vétérans se distinguaient par la violence de leurs cris, nombrant les trente années et plus qu’ils portaient les armes, et implorant sa pitié pour des fatigues sans mesure. "Passeraient-ils donc immédiatement du travail à la mort ? Quand trouveraient-ils la fin d’une si laborieuse milice, et un repos qui ne fût pas la misère ? " Il y en eut aussi qui réclamèrent le legs d’Auguste, en ajoutant des vœux pour la grandeur de Germanicus, et l’offre de leurs bras s’il voulait l’empire. À ce mot, comme si un crime eût souillé son honneur, il s’élance de son tribunal et veut s’éloigner. Les soldats lui présentent la pointe de leurs armes et l’en menacent s’il ne remonte. Il s’écrie alors qu’il mourra plutôt que de trahir sa foi ; et, tirant son épée, il la levait déjà pour la plonger dans son sein, lorsque ceux qui l’entouraient lui saisirent le bras et le retinrent de force. Des séditieux qui se pressaient à l’extrémité de l’assemblée, et dont plusieurs, chose à peine croyable, s’avancèrent exprès hors de la foule, l’exhortaient à frapper ; et un soldat, nommé Calusidius, lui offrit son épée nue, en disant qu’elle était plus tranchante. Ce trait parut cruel et révoltant, même aux plus furieux ; et il y eut un moment de relâche dont les amis de César profitèrent pour l’entraîner dans la tente.

36[modifier]

Là il fut délibéré sur le choix des remèdes : on annonçait que les mutins préparaient une députation pour attirer à leur parti l’armée du haut Rhin ; qu’ils avaient résolu de saccager la ville des Ubiens, et, que, les mains une fois souillées de cette proie, ils s’élanceraient sur les Gaules et y porteraient le ravage. Pour surcroît d’alarmes, l’ennemi connaissait nos discordes, et, si on abandonnait la rive, il ne manquerait pas de s’y jeter. Armer les auxiliaires et les alliés contre les légions rebelles, c’était allumer la guerre civile : la sécurité était dangereuse, la faiblesse humiliante ; tout refuser, tout accorder, mettait également la République en péril. Toutes les raisons mûrement examinées, on prit le parti de supposer des lettres de l’empereur ; elles promettaient "le congé après vingt ans, la vétérance après seize, à condition de rester sous le drapeau, sans autre devoir que de repousser l’ennemi ; quant au legs d’Auguste, il serait payé et porté au double."

36[modifier]

Le soldat comprit que c’était une ruse pour gagner du temps et voulut qu’on tînt parole sans délai. Les tribuns donnent aussitôt les congés ; pour les largesses, chaque légion devait les recevoir dans ses quartiers d’hiver. Mais la cinquième et la vingt et unième ne relâchèrent rien de leur obstination qu’on eût payé dans le camp même, avec l’argent que César et ses amis avaient apporté pour leurs besoins personnels. Cécina ramena dans la ville des Ubiens24 la première et la vingtième ; marche honteuse, où l’on voyait traîner entre les aigles et les enseignes un trésor conquis sur le général. Germanicus se rendit à l’armée supérieure pour recevoir son serment. La seconde, la treizième et la seizième légion le prêtèrent sans balancer. La quatorzième avait montré quelque hésitation : on y distribua, sans que personne l’eût demandé, les congés et l’argent.

24. Qui depuis fut Cologne, Colonia Agrippensis.

38[modifier]

Il y eut chez les Chauques un essai de révolte, tenté par les vexillaires25 des légions rebelles, qui gardaient ce pays, et réprimé un moment par un prompt supplice de deux soldats. Cet exemple que fit, avec moins de droit que d’utilité, le préfet de camp Memmius. Bientôt l’orage devient plus terrible et Memmius fugitif est découvert : la sûreté que ne lui offrait point sa retraite, il la trouve dans son audace. "Ce n’est pas à un préfet, s’écrie-t-il, que vous faites la guerre ; c’est à Germanicus, votre général ; c’est à Tibère votre empereur." Il intimide tout ce qui résiste, saisit le drapeau, tourne droit vers le fleuve, et, menaçant de traiter comme déserteur quiconque s’écartera des rangs, il les ramène au camp d’hiver, agités mais contenus.

25. Corps détachés d’un corps principal auquel ils appartiennent. L’enseigne de la cohorte s’appelait vexillum, celle de la légion était l’aigle.

Germanicus en danger[modifier]

39[modifier]

Cependant les envoyés du sénat arrivent auprès de Germanicus, déjà revenu à l’Autel des Ubiens26. . Deux légions, la première et la vingtième, y étaient en quartier d’hiver, avec les corps des vétérans nouvellement formés. Ces esprits, égarés par le délire de la peur et du remords, se persuadent qu’on vient, au nom du sénat, révoquer les faveurs que la sédition avait extorquées, et, comme il faut à la multitude un coupable, n’y eût-il pas de crime, ils accusent le consulaire Munatius Plancus, chef de la députation, d’être l’auteur du sénatus-consulte. Au milieu de la nuit, ils commencent à demander l’étendard placé dans la maison de Germanicus, courent en foule à sa demeure et en brisent les portes. Le général est arraché de son lit, et contraint, pour échapper à la mort, de livrer l’étendard. Les mutins, errant ensuite par la ville, rencontrent des députés qui, au premier bruit de ce tumulte, se rendaient chez Germanicus. Ils les chargent d’injures et s’apprêtent à les massacrer. Plancus surtout, qui avait cru la fuite indigne de son rang. Il n’eut, en ce péril, d’autre refuge que le camp de la première légion. Là, tenant embrassés l’aigle et les enseignes, il se couvrait en vain de leur protection sacrée, et, si l’aquilifère Calpurnius n’avait empêché les dernières violences, on aurait vu, dans un camp romain, un envoyé du peuple romain, victime d’un attentat rare même chez les ennemis, souiller de son sang les autels des dieux. Lorsque enfin le jour éclaira de sa lumière général et soldats et permit de distinguer les hommes et leurs actions, Germanicus entra dans le camp, se fit amener Plancus, et le plaça auprès de lui sur son tribunal. Alors, condamnant ces nouveaux transports, dont il accuse moins les soldats que la fatalité et la colère des dieux, il explique le sujet de la députation, déplore éloquemment l’outrage fait au caractère d’ambassadeur, le malheur si cruel et si peu mérité de Plancus, l’opprobre dont la légion vient de se couvrir, et, après avoir étonné plutôt que calmé les esprits, il renvoie les députés avec une escorte de cavalerie auxiliaire ?

26. Quelques-uns pensent que c’est Bonn, d’autres Cologne ou un lieu voisin.

40[modifier]

En ces moments critiques, tout le monde blâmait Germanicus de ne pas se rendre à l’armée supérieure, où il trouverait obéissance et secours contre les rebelles. "Les congés, les dons, la faiblesse, n’avaient, disait-on, que trop aggravé le mal. Si la vie n’était rien pour lui, pourquoi laisser un fils en bas âge, une épouse enceinte à la merci de forcenés, violateurs des droits les plus saints ? Qu’il les rendît au moins à un aïeul, à la République ! " Germanicus balança longtemps ; Agrippine repoussait l’idée de fuir, protestant qu’elle était fille d’Auguste et qu’elle ne dérogerait pas en face du danger. À la fin son époux, embrassant avec larmes leur jeune enfant et ce sein dépositaire d’un autre gage, la détermine à partir. On vit alors un départ déplorable, l’épouse d’un général fugitive et emportant son enfant dans ses bras, autour d’elle les femmes éplorées de leurs amis, qu’elle entraînait dans sa fuite, et, avec la douleur de ce triste cortège, la douleur non moins grande de ceux qui restaient.

41[modifier]

Ce tableau, qui annonçait plutôt une ville prise par l’ennemi que le camp et la fortune d’un César, ces pleurs, ces gémissements, attirèrent l’attention des soldats eux-mêmes. Ils sortirent de leurs tentes : "Quels sont ces cris lamentables ? Qu’est-il donc arrivé de sinistre ? Des femmes d’un si haut rang, et pas un centurion, pas un soldat pour les protéger ! L’épouse de César, sans suite, sans aucune des marques de sa grandeur ! Et c’est aux Trévires, c’est à une foi étrangère, qu’elle va confier sa tête ! " Alors la honte et la pitié, le souvenir d’Agrippa son père, d’Auguste son aïeul, de son beau-père Drusus, l’heureuse fécondité d’Agrippine elle-même et sa vertu irréprochable, cet enfant né sous la tente, élevé au milieu des légions, qui lui donnaient le surnom militaire de Caligula, parce que, afin de le rendre agréable aux soldats, on lui faisait souvent porter leu chaussure27, tout concourt à les émouvoir. Mais rien n’y contribua comme le dépit de se voir préférer les Trévires. Ils se jettent au-devant d’Agrippine, la supplient de revenir, de rester ; et, tandis qu’une partie essaye d’arrêter ses pas, le plus grand nombre retourne vers Germanicus. Lui, encore ému de douleur et de colère, s’adressant à la foule qui l’environne :

27. La chaussure des soldats s’appelait caliga.

Discours de Germanicus aux mutins[modifier]

42[modifier]

"Ne croyez pas, dit-il, que mon épouse et mon fils me soient plus chers que mon père et la République. Mais mon père a pour sauvegarde sa propre majesté ; l’empire a ses autres armées. Ma femme et mes enfants, que j’immolerais volontiers à votre gloire, je les dérobe maintenant à votre fureur, afin que, si le crime ensanglante ces lieux, je sois la seule victime, et que le meurtre de l’arrière-petit-fils d’Auguste et de la belle-fille de Tibère n’en comble pas la mesure. En effet, qu’y a-t-il eu pendant ces derniers jours que n’ait violé votre audace ? Quel nom donnerai-je à cette foule qui m’entoure ? Vous appellerai-je soldats ? Vous avez assiégé comme un ennemi le fils de votre empereur ; citoyens ? Vous foulez aux pieds l’autorité du sénat : les lois même de la guerre, le caractère sacré d’ambassadeur, le droit des gens, vous avez tout méconnu. Jules César apaisa d’un mot une sédition de son armée, en appelant Quirites des hommes qui trahissaient leurs serments28. Auguste, d’un seul de ses regards, fit trembler les légions d’Actium. Si nous n’égalons pas encore ces héros, nous sommes leurs rejetons ; et l’on verrait avec surprise et indignation le soldat d’Espagne ou de Syrie nous manquer de respect. Et c’est la première légion, tenant les enseignes de Tibère ; c’est vous, soldats de la vingtième, compagnons de ses victoires, riches de ses bienfaits, qui payez votre général d’une telle reconnaissance ! Voilà donc ce que j’annoncerai à mon père, qui de toutes les autres provinces ne reçoit que des nouvelles heureuses ! Je lui dirai que ses jeunes soldats, que ses vétérans, ne se rassasient ni de congés ni d’argent ; qu’ici seulement les centurions sont tués, les tribuns chassés, les députés prisonniers, qu’ici le sang inonde les camps, rougit les fleuves, qu’ici enfin ma vie est à la merci d’une multitude furieuse.

28. Ces soldats mutinés, qui ne respectaient plus la discipline, respectaient encore leur nom de soldats. L’appellation de Quirites leur parut la même injure que si l’on apostrophait un de nos bataillons du nom de bourgeois.

43[modifier]

" Pourquoi, le premier jour où j’élevai la voix, m’arrachiez-vous le fer que j’allais me plonger dans le cœur, trop aveugles amis ? Il me rendait un bien plus généreux office, celui qui m’offrait son glaive : j’aurais péri du moins avant d’avoir vu la honte de mon armée. Vous auriez choisi un autre chef, qui sans doute eût laissé ma mort impunie, mais qui eût vengé le massacre de Varus et des trois légions. Car nous préservent les dieux de voir passer aux Belges, malgré l’empressement de leur zèle, l’éclatant honneur d’avoir soutenu la puissance romaine et abaissé l’orgueil de la Germanie ! Âme du divin Auguste, reçue au séjour des Immortels, image de mon père Drusus29, mémoire sacrée d’un grand homme, venez, avec ces mêmes soldats, sur qui la gloire et la vertu reprennent leurs droits, venez effacer une tache humiliante, et tournez à la ruine de l’ennemi ces fureurs domestiques. Et vous, dont je vois les visages, dont je vois les cœurs heureusement changés, si vous rendez au sénat ses députés, à l’empereur votre obéissance, à moi ma femme et mon fils, rompez avec la sédition, séparez de vous les artisans de trouble. Ce sera la marque d’un repentir durable, et le gage de votre fidélité."

29. L’image de Drusus était parmi les étendards.

Fin de la révolte[modifier]

44[modifier]

Touchés par ce discours, ils lui demandent grâce, et, reconnaissant la vérité de ses reproches, ils le conjurent de punir le crime, de pardonner à l’erreur, et de les mener à l’ennemi : "Que César rappelle son épouse ; que le nourrisson des légions revienne, et ne soit pas livré en otage aux Gaulois." Germanicus répondit que l’hiver et une grossesse trop avancée s’opposaient au retour d’Agrippine ; que son fils reviendrait ; que c’était aux soldats de faire le reste. À ces mots, devenus d’autres hommes, ils courent arrêter les plus séditieux, et les traînent enchaînés devant C. Cétronius, lieutenant de la première légion, qui en fit justice de cette manière. Les légions se tenaient, l’épée nue, autour du tribunal. On y plaçait le prévenu, et un tribun le montrait à l’assemblée. Si le cri général le déclarait coupable, il était jeté en bas et mis à mort. Le soldat versait ce sang avec plaisir, croyant par là s’absoudre lui-même. Germanicus laissait faire : comme il n’avait donné aucun ordre, l’excès de ces cruautés retombait sur leurs auteurs. Les vétérans suivirent cet exemple, et furent bientôt envoyés en Rhétie, sous prétexte de défendre cette province, menacée par les Suèves ; on voulait, au fond, les arracher d’un camp où la violence du remède, autant que le souvenir du crime, entretenait de sinistres pensées. On fit ensuite la revue des centurions : chacun d’eux, appelé par le général, déclarait son nom, sa centurie, son pays, ses années de service, ses faits d’armes et les récompenses militaires qu’il pouvait avoir reçues. Ceux dont les tribuns et la légion attestaient le mérite et la probité conservaient leur grade. Tout centurion qu’une voix unanime accusait de cruauté ou d’avarice était renvoyé de l’armée.

Révolte de la 5ème et 21ème légions[modifier]

45[modifier]

Le calme rétabli de ce côté, restait un autre péril, aussi grand que le premier, dans l’obstination de la cinquième et de la vingt et unième légions, en quartier d’hiver à soixante milles de distance, au lieu nommé Vétéra. C’était par elles qu’avait commencé la révolte, par leurs mains qu’avaient été commis les plus coupables excès. Ni l’effrayante punition ni le mémorable repentir de leurs compagnons ne désarmaient leur colère. Germanicus se prépare donc à descendre le Rhin avec une flotte chargée d’armes et de troupes alliées, résolu, si l’on bravait son autorité, de recourir à la force.

Réactions à Rome : hésitations de Tibère[modifier]

46[modifier]

À Rome, on ne savait pas encore l’issue des troubles d’Illyrie, quand on en apprit le soulèvement des légions germaniques. La ville alarmée se plaint hautement de ce que "Tibère s’amuse à jouer par ses feintes irrésolutions un peuple sans armes et un sénat sans pouvoir, tandis que le soldat se révolte, et certes ne sera pas réduit à l’obéissance par la jeune autorité de deux enfants. Ne devait-il pas se montrer lui-même, et opposer la majesté impériale à des rebelles dont la fureur tomberait devant un prince fort de sa longue expérience et arbitre souverain des châtiments et des grâces ? Auguste, chargé d’années, avait tant de fois visité la Germanie, et Tibère, dans la vigueur de l’âge, ne savait que rester au sénat pour y tourner en crime les paroles des sénateurs ! On n’avait que trop pourvu à l’esclavage de Rome ; c’était l’esprit des soldats qu’il s’agissait de calmer, afin de leur apprendre à supporter la paix."

47[modifier]

Peu touché de ces murmures, Tibère fut inébranlable dans la résolution de ne point quitter la capitale de l’empire, et de ne pas mettre au hasard le sort de la République et le sien. Il était combattu de mille pensées diverses. "L’armée de Germanie était plus puissante, celle de Pannonie plus voisine ; la première s’appuyait sur toutes les forces de la Gaule, la seconde menaçait l’Italie. Laquelle visiter de préférence, sans faire à l’autre un affront dont elle s’indignerait ? Mais il pouvait par ses fils les visiter toutes les deux à la fois, sans commettre la majesté suprême, qui de loin impose plus de respect. On excuserait d’ailleurs les jeunes Césars de renvoyer quelque chose à la décision de leur père ; et, si les rebelles résistaient à Germanicus ou à Drusus, lui-même pourrait encore les apaiser ou les réduire ; mais quelle ressource, s’ils avaient une fois bravé l’empereur ? " Au reste, comme s’il eût dû partir à chaque instant, il nomma sa suite, fit rassembler des bagages, équiper des vaisseaux ; puis, prétextant un jour la saison, un autre les affaires, il tint dans l’erreur d’abord jusqu’aux plus clairvoyants, ensuite la multitude, et très longtemps les provinces.

Germanicus décide d’attaquer les rebelles[modifier]

48[modifier]

Cependant Germanicus avait déjà réuni son armée, et tout prêt pour le châtiment des rebelles. Voulant toutefois leur donner le temps d’imiter un exemple récent et de prendre eux-mêmes leur parti, il écrit à Cécina qu’il arrive en force, et que, si l’on ne prévient pas sa justice par la punition des coupables, le fer n’épargnera personne. Cécina lit secrètement cette lettre aux porte-enseigne des légions et des cohortes, et à la plus saine partie des soldats. Il les exhorte à sauver l’armée de l’infamie, à se sauver eux-mêmes de la mort : "car, en paix, chacun est traité selon son mérite et ses œuvres ; une foi la guerre allumée, l’innocent périt avec le criminel." Ceux-ci sondent adroitement les esprits, et, s’étant assurés de la fidélité du plus grand nombre, ils fixent un jour avec le lieutenant, pour tomber l’épée à la main, sur ce qu’il y avait de plus pervers et de plus séditieux. Au signal convenu, ils se jettent dans les tentes, égorgent sans qu’on ait le temps de se reconnaître, et sans que personne, excepté ceux qui étaient dans le secret, sache comment le massacre a commencé, ni quand il finira.

Carnage entre soldats romains[modifier]

49[modifier]

Ce fut un spectacle tel que nulle autre guerre civile n’en offrit de pareil. Les combattants ne s’avancent point, de deux camps opposés, sur un champ de bataille : c’est au sortir des mêmes lits, après avoir mangé la veille aux mêmes tables, goûté ensemble le repos de la nuit, qu’ils se divisent et s’attaquent. Les traits volent, on entend les cris, on voit le sang et les blessures ; la cause, on l’ignore. Le hasard conduisit le reste ; et quelques soldats fidèles périront comme les autres, quand les coupables, comprenant à qui l’on faisait la guerre, eurent pris aussi les armes. Ni lieutenant, ni tribuns n’intervinrent pour modérer le carnage : la vengeance fut laissée à la discrétion du soldat, et n’eut de mesure que la satiété. Peu de temps après, Germanicus entre dans le camp, et, les larmes aux yeux, comparant un si cruel remède à une bataille perdue, il ordonne qu’on brûle les morts. Bientôt ces courages encore frémissants sont saisis du désir de marcher à l’ennemi pour expier de si tristes fureurs, et ne voient d’autre moyen d’apaiser les mânes de leurs compagnons que d’offrir à de glorieuses blessures des cœurs sacrilèges. Germanicus répondit à leur ardeur : il jette un pont sur le Rhin, passe le fleuve avec douze milles légionnaires, vingt-six cohortes alliées, et huit ailes30 de cavalerie, qui, pendant la sédition, étaient restées soumises et irréprochables.

30. Les ailes de cavalerie étaient généralement composées de provinciaux et d’étrangers. Le nombre d’hommes variait de 500 à 1000. Elles étaient divisées en turmes de trente hommes, et chaque turme en trois décuries.

Lutte contre les Germains[modifier]

Passage du Rhin[modifier]

50[modifier]

Joyeux et rapprochés de nos frontières, les Germains triomphaient de l’inaction où nous avait retenus d’abord le deuil d’Auguste, ensuite la discorde. L’armée romaine, après une marche rapide, perce la forêt de Caesia31, ouvre le rempart construit par Tibère32, et campe sur ce rempart même, couverte en avant et en arrière par des retranchements, sur les deux flancs par des abatis d’arbres. Ensuite elle traverse des bois épais. On délibéra si, de deux chemins, on prendrait le plus court et le plus fréquenté ou l’autre plus difficile, non frayé, et que pour cette raison l’ennemi ne surveillait point. On choisit la route la plus longue, mais on redoubla de vitesse ; car nos éclaireurs avaient rapporté que la nuit suivante était une fête chez les Germains, et qu’ils la célébraient par des festins solennels. Cécina eut l’ordre de s’avancer le premier avec les cohortes sans bagages, et d’écarter les obstacles qu’il trouverait dans la forêt ; les légions suivaient à quelque distance. Une nuit éclairée par les astres favorisa la marche. On arrive au village des Marses, et on les investit. Les barbares étaient encore étendus sur leurs lits ou près des tables, sans la moindre inquiétude, sans gardes qui veillassent pour eux : tant leur négligence laissait tout à l’abandon. Ils ne songeaient point à la guerre, et leur sécurité même était moins celle de la paix que le désordre et l’affaissement de l’ivresse.

31. Celle qu’on appelle aujourd’hui Heserwald, dans le duché de Clèves.
32. Dans les pays où l’empire n’était point défendu par des fleuves ou des montagnes, les Romains élevaient entre eux et les barbares une barrière factice : c’était un rempart immense, garni de palissades, qui s’étendait d’un poste militaire à l’autre et régnait tout le long de la frontière.

Massacres[modifier]

51[modifier]

César, pour donner à ses légions impatientes plus de pays à ravager, les partage en quatre colonnes. Il porte le fer et la flamme sur un espace de cinquante milles. Ni l’âge ni le sexe ne trouvent de pitié ; le sacré n’est pas plus épargné que le profane, et le temple le plus célèbre de ces contrées, celui de Tanfana, est entièrement détruit. Nos soldats revinrent sans blessures ; ils n’avaient qu’à égorger des hommes à moitié endormis, désarmés ou épars. Ce massacre réveilla les Bructères, les Tubantes, les Usipiens ; ils se postèrent dans les bois par où l’armée devait faire sa retraite. Le général en fut instruit, et disposa tout pour la marche et le combat. Une partie de la cavalerie et les cohortes auxiliaires formaient l’avant-garde ; venait ensuite la première légion ; au centre étaient les bagages ; la vingt et unième légion occupait le flanc gauche, la cinquième le flanc droit ; la vingtième protégeait les derrières, suivie du reste des alliés. Les ennemis attendirent tranquillement que toute la longueur de la colonne fût engagée dans les défilés. Alors, faisant sur le front et les ailes de légères attaques, ils tombent de toute leur force sur l’arrière-garde. Les bataillons serrés des Germains commençaient à porter le désordre dans nos cohortes légèrement armées, lorsque César accourut vers la vingtième légion et lui cria d’une voix forte "que le temps était venu d’effacer la mémoire de la sédition ; qu’elle marchât donc, et qu’elle se hâtât de changer en gloire le blâme qu’elle avait mérité." Les courages s’enflamment : l’ennemi, enfoncé d’un choc, est rejeté dans la plaine et taillé en pièces. Au même moment la tête de l’armée, sortie du bois, se retranchait déjà. Le retour s’acheva paisiblement. Fier du présent, oubliant le passé, le soldat rentre dans ses quartiers d’hiver.

À Rome[modifier]

Joie et inquiétude[modifier]

52[modifier]

Ces nouvelles causèrent à l’empereur de la joie et de l’inquiétude. Il voyait avec plaisir la révolte étouffée ; mais la faveur des soldats, que Germanicus avait acquise en avançant les congés et en distribuant les gratifications, et aussi la gloire militaire de ce général, lui donnaient de l’ombrage. Cependant il rendit compte au sénat de ses services, et fit de son courage un grand éloge, mais en termes trop pompeux pour qu’on le crût sincère. Il loua Drusus et l’ordre rétabli dans l’Illyrie en moins de mots, mais avec plus de chaleur et de franchise. Il ratifia toutes les concessions de Germanicus, et les étendit aux armées de Pannonie.

Mort de Julie et de son amant Sempronius Gracchus[modifier]

53[modifier]

Cette même année mourut Julie, fille d’Auguste que son père avait confinée jadis, à cause de ses désordres, dans l’île de Pandatère33, ensuite à Rhégium, sur le détroit de Sicile. Mariée à Tibère dans le temps où florissaient les Césars Caius et Lucius, elle avait trouvé cette alliance inégale ; et, au fond, nulle cause n’influa autant que ses mépris sur la retraite de Tibère à Rhodes. Bannie, déshonorée, privée, par le meurtre d’Agrippa Postumus, de sa dernière espérance, elle survécut peu à l’avènement de ce prince : il la fit périr lentement de faim et de misère, persuadé qu’à la suite d’un si long exil34 sa mort passerait inaperçue. De semblables motifs armèrent sa cruauté contre Sempronius Gracchus. Cet homme, d’une haute naissance, d’un esprit délié, doué d’une éloquence dont il usait pour le mal, avait séduit cette même Julie, quand elle était femme de M. Agrippa. Et l’adultère ne cessa pas avec cette union. Son amour obstiné la suivit dans la maison de Tibère, et il aigrissait contre ce nouvel époux son orgueil et sa haine. Une lettre injurieuse pour Tibère, qu’elle écrivit à Auguste, fut même regardée comme l’ouvrage de Gracchus. Relégué en conséquence dans l’île de Cercine, sur les côtes d’Afrique, il y endurait depuis quatorze ans les rigueurs de l’exil. Les soldats envoyés pour le tuer le trouvèrent sur une pointe du rivage, n’attendant rien moins qu’une bonne nouvelle. À leur arrivée, il demanda quelques instants pour écrire ses dernières volontés à sa femme Alliaria. Ensuite il présenta sa tête aux meurtriers et reçut la mort avec un courage digne du nom de Sempronius, qu’il avait démenti par sa vie. Quelques-uns rapportent que ces soldats ne vinrent point de Rome, mais que le proconsul Asprénas les envoya d’Afrique, par ordre de Tibère, qui s’était flatté vainement de faire retomber sur Asprénas l’odieux de ce meurtre.

33. Voisine de la Campanie.
34. Il y avait quinze ans que Julie était reléguée, et le peuple, qui d’abord s’était fort intéressé à elle, avait eu le temps de l’oublier.

Création du collège des prêtres d’Auguste[modifier]

54[modifier]

On créa, la même année, une nouvelle institution religieuse, le collège des prêtres d’Auguste, comme jadis Titus Tatius, pour conserver le culte des Sabins, avait créé les prêtres Titiens. À vingt et un membres tirés au sort parmi les principaux de Rome, on ajouta Tibère, Drusus, Claude et Germanicus. Les jeux Augustaux furent troublés par le premier désordre auquel aient donné lieu les rivalités des histrions. Auguste avait toléré cette espèce d’acteurs afin de complaire Mécène ; qui était passionné pour Bathylle. Lui-même ne haïssait pas les amusements de ce genre, et il croyait se montrer ami du peuple en partageant ses plaisirs. Un autre esprit dirigeait Tibère : toutefois il n’osait pas encore imposer de privations à des hommes accoutumés depuis tant d’années à un régime plus doux.

Arminius[modifier]

Ségeste et Arminius[modifier]

55[modifier]

Sous le consulat de Drusus César et de C. Norbanus, le triomphe fut décerné à Germanicus, quoique la guerre durât encore. Il se disposait à la pousser vigoureusement pendant l’été ; ce qui n’empêcha pas que, dès les premiers jours du printemps, il ne fît par avance une soudaine incursion chez les Chattes. Il comptait sur les divisions de l’ennemi, partagé entre Ségeste et Arminius, qui avaient tous deux signalé envers nous, l’un sa fidélité, l’autre sa perfidie. Arminius soufflait la révolte parmi les Germains : Ségeste en avait plus d’une fois dénoncé les apprêts. Même au dernier festin, après lequel on courut aux armes, il avait conseillé à Varus de s’emparer de lui Ségeste, d’Arminius et des principaux nobles : "La multitude n’oserait rien, privée de ses chefs ; et le général pourrait à loisir discerner l’innocent du coupable." Mais Varus subit sa destinée, et tomba sous les coups d’Arminius. Ségeste, entraîné à la guerre par le soulèvement général du pays, n’en garda pas moins ses dissentiments, et des motifs personnels achevaient de l’aigrir. Sa fille, promise à un autre, avait été enlevée par Arminius, gendre odieux, qui avait son ennemi pour beau-père ; et ce qui resserre, quand on est d’intelligence, les nœuds de l’amitié, n’était pour ces cœurs divisés par la haine qu’un aiguillon de colère.

Cécina chez les Chattes[modifier]

56[modifier]

Germanicus donne à Cécina quatre légions, cinq mille auxiliaires et les milices levées à la hâte parmi les Germains qui habitent en deçà du Rhin. Il prend avec lui le même nombre de légions et le double de troupes alliées, relève sur le mont Taunus35 un fort que son père y avait jadis établi, et fond avec son armée sans bagages sur le pays des Chattes, laissant derrière lui L. Apronius, chargé d’entretenir les routes et les digues. Une sécheresse, rare dans ces climats, et le peu de hauteur des rivières, lui avaient permis d’avancer sans obstacles ; mais on craignait pour le retour les pluies et la crue des eaux. Son arrivée chez les Chattes fut si imprévue, que tout ce que l’âge et le sexe rendaient incapable de résistance fut pris ou tué dans un instant. Les guerriers avaient traversé l’Éder à la nage et voulaient empêcher les Romains d’y jeter un pont. Repoussés par nos machines et nos flèches, ayant essayé vainement d’entrer en négociation, quelques-uns passèrent du côté de Germanicus ; les autres, abandonnant leurs bourgades et leurs villages, se dispersèrent dans les forêts. César, après avoir brûlé Mattium, chef-lieu de cette nation, et ravagé le plat pays, tourna vers le Rhin. L’ennemi n’osa inquiéter la retraite, comme le font ces peuples lorsqu’ils ont cédé le terrain par ruse plutôt que par crainte. Les Chérusques avaient eu l’intention de secourir les Chattes ; mais Cécina leur fit peur en promenant ses armes par tout le pays. Les Marses eurent l’audace de combattre : une victoire les réprima.

35. Selon Malte-Brun, le mont Taunus est situé au nord de Francfort, et se nomme aujourd’hui die Hoehe (la hauteur).

Ségeste demande l’aide des Romains[modifier]

57[modifier]

Bientôt après, une députation de Ségeste vint implorer notre secours contre sa nation, qui le tenait assiégé. L’influence d’Arminius était alors la plus forte : il conseillait la guerre, et, chez les barbares, l’audace est un titre à la confiance ; son importance s’accroît des troubles qu’elle a suscités. Ségeste avait adjoint aux députés Ségimond son fils ; mais une conscience inquiète arrêtait le jeune homme : l’année où la Germanie se révolta, nommé prêtre à l’Autel des Ubiens, il arracha les bandelettes sacrées et s’enfuit aux rebelles. Rassuré toutefois par la clémence romaine, dont on flatta son espoir, il apporta le message de son père, reçut un bon accueil et fut envoyé avec une escorte sur la rive gauloise. L’occasion méritait que Germanicus retournât sur ses pas : on attaqua les assiégeants, et Ségeste fut enlevé de leurs mains avec une troupe nombreuse de ses clients et de ses proches. Dans ce nombre étaient de nobles femmes, parmi lesquelles l’épouse d’Arminius, fille de Ségeste, plus semblable par la fierté de son cœur à son mari qu’à son père, sans s’abaisser aux larmes, sans prononcer une parole suppliante, marchait les mains croisées sur sa poitrine, les yeux attachés sur le sein où elle portait un fils d’Arminius, Venaient ensuite les dépouilles de l’armée de Varus, échues dans le partage du butin à la plupart de ceux qui se remettaient alors en nos mains. Enfin Ségeste se reconnaissait à la hauteur de sa taille et à l’air assuré que lui donnait le souvenir d’une alliance fidèlement gardée. Voici comment il s’exprima :

58[modifier]

"Cette journée n’est pas la première qui ait signalé ma fidélité et mon dévouement pour le peuple romain. Depuis que la faveur d’Auguste m’a mis au nombre de vos citoyens, j’ai toujours consulté dans le choix de mes amis et de mes ennemis le bien de votre empire : et je ne l’ai pas fait en haine de ma patrie (les traîtres sont odieux à ceux mêmes qu’ils servent) ; mais Rome et la Germanie me semblaient avoir les mêmes intérêts, et j’ai pensé que la paix valait mieux que la guerre. Aussi ai-je dénoncé à Varus, alors chef de vos légions, le ravisseur de ma fille, l’infracteur de vos traités, le perfide Arminius. Réduit, par les lenteurs de votre général, à ne plus rien espérer des lois, je le conjurai de nous saisir tous, Arminius, ses complices et moi-même : j’en atteste cette nuit fatale ; eh ! que n’a-t-elle été la dernière de mes nuits ! Déplorer les faits qui suivirent est plus facile que de les justifier. Du reste, Arminius a porté mes fers ; vaincu par sa faction, j’ai porté les siens. Enfin il nous est donné de vous voir, et aussitôt je renonce aux nouveautés pour l’ordre ancien, au trouble pour le repos. Puisse ce retour, entièrement désintéressé, m’absoudre du reproche de perfidie, et donner aux Germains un utile médiateur, s’ils aiment mieux se repentir que de se perdre ! Je demande grâce pour la jeunesse et l’erreur de mon fils. Je conviens que ma fille est conduite en ces lieux par la nécessité ; c’est à vous de juger si vous verrez en elle l’épouse d’Arminius ou la fille de Ségeste." Germanicus lui répondit avec douceur, promettant sûreté à ses enfants et à ses proches, et à lui-même un établissement dans une de nos anciennes provinces. Il ramena son armée et reçut, de l’aveu de Tibère, le titre d’Imperator. La femme d Arminius mit au monde un fils qui fut élevé à Ravenne. Je dirai plus tard quelles vicissitudes tourmentèrent la destinée de cet enfant36.

36. La partie des Annales où Tacite parle du fils d’Arminius est perdue.

Réaction d’Arminius[modifier]

59[modifier]

La soumission de Ségeste et l’accueil fait à ce chef excitèrent chez les barbares l’espérance ou la douleur, selon que chacun redoutait ou désirait la guerre. Arminius, livré aux transports d’une violence que redoublaient encore son épouse enlevée et son enfant captif dès le sein maternel, parcourait le pays des Chérusques, demandant vengeance contre Ségeste, vengeance contre César. Sa fureur ne ménageait pas les invectives : " Quel tendre père ! Quel grand capitaine ! Quelle intrépide armée ! Tant de bras réunis pour emmener une femme ! Lui du moins, c’étaient trois légions, autant de généraux qu’il avait exterminés. Car ses ennemis n’étaient point des femmes enceintes, ni ses armes de lâches trahisons : il faisait une guerre ouverte à des hommes de guerre. Les enseignes romaines, consacrées par sa main aux dieux de la patrie, pendaient encore aux arbres des forêts germaniques. Ségeste pouvait habiter la rive des vaincus et rendre à son fils un vil sacerdoce : jamais de véritables Germains ne se croiraient absous d’avoir vu entre l’Elbe et le Rhin les verges, les haches et la toge. Heureuses les nations qui ne connaissaient point la domination romaine ! Elles n’avaient pas enduré les supplices, gémi sous les tributs. Puisque les Germains s’en étaient affranchis, et avaient renversé les projets de cet Auguste dont Rome a fait un dieu, de ce Tibère, dont elle a fait son maître, craindraient-ils un enfant dénué d’expérience et une armée de séditieux ? S’ils préféraient leur patrie, leurs parents à des tyrans, leur antique indépendance à ces colonies inconnues de leurs pères ; qu’ils suivissent Arminius dans le chemin de la gloire et de la liberté, plutôt que Ségeste, qui les menait à l’opprobre et à la servitude."

Sur les traces des légions de Varus[modifier]

60[modifier]

Il souleva par ces discours non seulement les Chérusques, mais encore les nations voisines, et entraîna dans la ligue son oncle Inguiomère, nom depuis longtemps estimé des Romains : César vit ce nouveau péril. Pour empêcher que tout le poids de la guerre ne pesât sur un seul point, et afin de diviser les forces de l’ennemi, il envoya Cécina vers l’Ems, par le pays des Bructères, avec quarante cohortes romaines. Le préfet Pédo conduisit la cavalerie par les confins de la Frise ; Germanicus lui-même s’embarqua sur les lacs37 avec quatre légions ; et bientôt l’infanterie, la cavalerie et la flotte, se trouvèrent réunies sur le fleuve marqué pour rendez-vous. Les Chauques offrirent des secours et furent admis sous nos drapeaux. Les Bructères mettaient en cendres leur propre pays. L. Stertinius, envoyé par César avec une troupe légèrement équipée, les battit ; et, en continuant de tuer et de piller, il retrouva l’aigle de la dix-neuvième légion, perdue avec Varus. Ensuite l’armée s’avança jusqu’aux dernières limites des Bructè res, et tout fut ravagé entre l’Ems et la Lippe, non loin de la forêt de Teutberg38, où, disait-on, gisaient sans sépulture les restes de Varus et de ses légions.

37. Les lacs de Batavie, dont la réunion, opérée par le temps et les invasions de la mer, a formé le Zuiderzee.
38. Dans le voisinage de la petite ville de Horn, en Westphalie.

Emotion[modifier]

61[modifier]

César éprouva le désir de rendre les derniers honneurs au chef et aux soldats ; et tous les guerriers présents furent saisis d’une émotion douloureuse en songeant à leurs proches, à leurs amis, aux chances de la guerre et à la destinée des humains. Cécina est envoyé en avant pour sonder les profondeurs de la forêt, et construire des ponts ou des chaussées sur les marécages et les terrains d’une solidité trompeuse ; puis l’on pénètre dans ces lieux pleins d’images sinistres et de lugubres souvenirs. Le premier camp de Parus, à sa vaste enceinte, aux dimensions de sa place d’armes, annonçait l’ouvrage de trois légions. Plus loin un retranchement à demi ruiné, un fossé peu profond, indiquaient l’endroit où s’étaient ralliés leurs faibles débris. Au milieu de la plaine, des ossements blanchis ; épars ou amoncelés, suivant qu’on avait fui ou combattu, jonchaient la terre pêle-mêle avec des membres de chevaux et des armes brisées. Des têtes humaines pendaient au tronc des arbres ; et l’on voyait, dans les bois voisins, les autels barbares où furent immolés les tribuns et les principaux centurions. Quelques soldats échappés à ce carnage ou qui depuis avaient brisé leurs fers, montraient la place où périrent les lieutenants, où les aigles furent enlevées. "Ici Varus reçut une première blessure ; là son bras malheureux, tourné contre lui-même, le délivra de la vie." Ils disaient "sur quel tribunal Arminius harangua son armée, combien il dressa de gibets, fit creuser de fosses pour les prisonniers ; par quelles insultes son orgueil outragea les enseignes et les aigles romaines."

Hommage aux morts[modifier]

62[modifier]

Ainsi les soldats présents sur le théâtre du désastre recueillaient, après six ans, les ossements de trois légions ; et, sans savoir s’ils couvraient de terre la dépouille d’un proche ou d’un étranger, animés contre l’ennemi d’une colère nouvelle, et la vengeance dans le cœur aussi bien que la tristesse, ils ensevelissaient tous ces restes comme ceux d’un parent ou d’un frère. On éleva un tombeau, dont César posa le premier gazon ; pieux devoir par lequel il honorait les morts et s’associait à la douleur des vivants. Toutes ces choses ne furent point approuvées de Tibère ; soit que Germanicus ne pût rien faire qu’il n’y trouvât du crime ; soit que l’image de tant de guerriers massacrés et privés de sépulture lui parût capable de refroidir l’armée pour les combats, et de lui inspirer la crainte de l’ennemi ; soit enfin qu’il pensât qu’un général, consacré par l’augurat et les rites les plus antiques, ne devait approcher ses mains d’aucun objet funèbre.

Sus à Arminius ![modifier]

63[modifier]

Cependant Arminius s’enfonçait dans des lieux impraticables. Germanicus l’y suivit, et, dès qu’il put le joindre, il détacha sa cavalerie avec ordre d’enlever aux barbares une plaine qu’ils occupaient. Arminius se replie d’abord et se rapproche des forêts ; puis il fait tout à coup volte-face, et ordonne à ceux qu’il avait cachés dans les bois de s’élancer en avant. Cette nouvelle armée jette le trouble parmi les cavaliers ; des cohortes envoyées pour les soutenir sont entraînées dans leur fuite et augmentent le désordre. Elles allaient être poussées dans un marais connu du vainqueur, dangereux pour des étrangers, si Germanicus n’eût fait avancer ses légions en bataille. Ce mouvement porta la terreur chez l’ennemi, la confiance chez les nôtres, et l’on se sépara sans avantage décidé. Bientôt Germanicus ramena son armée vers l’Ems, et fit embarquer les légions sur la flotte. Une partie de la cavalerie eut ordre de regagner le Rhin en côtoyant l’Océan. Cécina marchait séparément ; et, quoiqu’il revînt par des routes connues, Germanicus lui conseilla de passer au plus tôt les Longs Ponts. On appelle ainsi une chaussée étroite, construite autrefois dans de vastes marais par L. Domitius. Des deux côtés on ne trouve qu’un limon fangeux, une vase épaisse, entrecoupée de ruisseaux. Tout autour, des bois s’élèvent en pente douce. Arminius les remplit de troupes ; il avait, par des chemins plus courts et une marche rapide, devancé nos soldats chargés d’armes et de bagages. Cécina, incertain comment il pourrait à la fois rétablir les ponts, ruinés par le temps, et repousser l’ennemi, résolut de camper en ce lieu et d’employer une partie de son armée au travail et l’autre au combat.

Avantage aux barbares[modifier]

64[modifier]

Les barbares, essayant de forcer nos postes pour tomber sur les travailleurs, attaquent de front, en flanc, de tous les côtés ; les cris des ouvriers se mêlent aux cris des combattants. Tout se réunissait contre les Romains, une fange profonde et glissante, où le pied ne pouvait ni se tenir ni avancer, la pesanteur de leurs cuirasses, la difficulté de lancer les javelines au milieu des eaux. Les Chérusques avaient pour eux l’habitude de combattre dans les marais, une haute stature et la distance où atteignaient leurs longues piques. Nos légions commençaient à plier, quand la nuit vint les soustraire à un combat inégal. Le succès rendait les Germains infatigables : au lieu de prendre du repos, ils détournent toutes les eaux qui coulent des hauteurs environnantes, les versent dans la vallée, et, en noyant les ouvrages faits, doublent le travail du soldat. C’était la quarantième année que Cécina passait dans les camps, soit à obéir, soit à commander : l’expérience de la bonne et de la mauvaise fortune l’avait aguerri contre la crainte. Après avoir calculé toutes les chances, il ne trouva d’autre parti à prendre que de contenir l’ennemi dans les bois, tandis qu’il ferait passer d’abord les blessés et les bagages. Entre les collines et les marais s’allongeait une plaine étroite, où l’on pouvait ranger une armée sur peu de profondeur. Il choisit la cinquième légion pour former la droite ; il donne la gauche à la vingt et unième ; la première devait conduire la marche, et la vingtième la protéger par derrière.

L’horreur ![modifier]

65[modifier]

La nuit fut sans repos des deux côtés ; mais les festins joyeux des barbares, leurs chants d’allégresse, leurs cris effrayants répercutés par l’écho des vallées et des bois, et, chez les Romains, des feux languissants, des soldats couchés auprès des palissades ou errant le long des tentes, moins occupés de veiller qu’incapables de dormir, faisaient un étrange contraste. Un songe affreux épouvanta le général : Quintilius Varus, tout couvert de sang, lui parut se lever du fond de ces marais ; il crut entendre, sans toutefois y obéir, sa voix qui l’appelait, et repousser sa main étendue vers lui. Au retour de la lumière, les légions envoyées sur les ailes, soit crainte, soit esprit de révolte, quittèrent leur poste et gagnèrent à la hâte un champ situé au-delà du marais. Arminius pouvait charger sans obstacle : il ne le fit point. Mais quand il vit les bagages embarrassés dans la fange et dans les fossés, et, tout autour, les soldats en désordre, les enseignes confondues, il profita de ce moment où chaque homme, tout entier au soin de sa conservation, n’entend plus la voix des chefs, pour donner aux Germains le signal de l’attaque : "Voilà Varus, s’écrie-t-il, voilà ses légions que leur fatalité nous livre une seconde fois." Il dit ; et, avec l’élite de ses guerriers, il rompt notre ligne, et s’attache surtout à blesser les chevaux. Le pied manquait à ces animaux sur une terre glissante et mouillée de leur sang : ils renversent leurs cavaliers, dispersent tout devant eux, écrasent tout sur leurs pas. Les plus laborieux efforts se firent autour des aigles, qu’on ne pouvait ni porter à travers une grêle de traits, ni planter sur un sol fangeux. Cécina, en soutenant le courage des siens, eut son cheval tué sous lui. Il tomba et allait être enveloppé, sans la résistance de la première légion. L’avidité de l’ennemi, qui laissa le carnage pour courir au butin, permit aux légions d’atteindre, vers le soir, un terrain découvert et solide. Mais la fin de leurs maux n’était pas venue : il fallait élever des retranchements et en amasser les matériaux. Les instruments propres à remuer les terres et à couper le gazon étaient perdus en grande partie. On n’avait plus ni tentes pour les soldats, ni médicaments pour les blessés : pendant qu’on se partageait quelques vivres souillés de sang et de boue, l’horreur de cette nuit funeste, l’attente d’un lendemain qu’on croyait le dernier pour tant de milliers d’hommes, remplissaient le camp de lamentations.

66[modifier]

Le hasard voulut qu’un cheval, ayant rompu ses liens et fuyant épouvanté par le bruit, renversât quelques hommes sur son passage. L’effroi devint général : on crut que les Germains avaient pénétré dans le camp ; et chacun se précipita vers les portes, principalement vers la décumane39 qui étant du côté opposé à l’ennemi, paraissait la plus sûre pour la fuite. Cécina, qui avait reconnu que c’était une fausse alarme, essayait vainement d’arrêter les fuyards : ni ses ordres, ni ses prières, ni son bras, ne pouvaient les retenir. Enfin la pitié les retint : il se coucha en travers de la porte, et les soldats n’osèrent marcher sur le corps de leur général. En même temps les tribuns et les centurions les détrompèrent sur le sujet de leur frayeur.

39. Les camps romains étaient carrés et avaient une porte au milieu de chaque face. Celle qui était à la tête du camp, vis-à-vis de la tente du général, s’appelait la porte prétorienne : c’est par là que l’armée sortait pour la marche ou pour le combat. La décumane était du côté opposé : on la nommait ainsi, comme la plus voisine de la dixième cohorte de chaque légion.

67[modifier]

Alors il les rassemble sur la place d’armes, et, après leur avoir ordonné de l’écouter en silence, il les avertit de ce qu’exigent le temps et la nécessité. "Ils n’ont de salut que dans les armes ; mais la prudence doit en régler l’usage : il faut rester dans le camp jusqu’à ce que les barbares, espérant le forcer, soient au pied des remparts ; alors ils sortiront de tous les côtés à la fois, et cette sortie les mène au Rhin. En fuyant, ils trouveraient de plus vastes forêts, des marais plus profonds, un ennemi féroce ; vainqueurs, la gloire et les distinctions les attendent. " Il invoque tour à tour les souvenirs de la famille et l’honneur militaire ; les revers, il n’en parle pas. Ensuite il fait amener les chevaux des lieutenants et des tribuns, en commençant par les siens ; et, sans rien considérer que le mérite, il les donne aux plus braves. Ceux-ci devaient charger d’abord, ensuite l’infanterie.

Déroute d’Arminius[modifier]

68[modifier]

L’espoir, l’impatience, la lutte des opinions entre les chefs, ne tenaient pas les Germains dans une moindre agitation. Arminius voulait qu’on laissât partir les Romains, et que, pendant leur marche à travers des lieux difficiles et marécageux, on les enveloppât de nouveau. L’avis d’Inguiomère, plus violent et plus goûté des barbares, était de donner l’assaut. "La victoire serait prompte, les prisonniers plus nombreux, et l’on sauverait tout le butin." Au lever du jour ils remplissent les fossés, jettent des claies, gravissent au haut des retranchements, où quelques soldats clairsemés semblaient immobiles de frayeur. Dès que Cécina les vit attachés à la palissade, il donna le signal aux cohortes. Clairons, trompettes, tout sonne à la fois ; bientôt un cri part, on s’élance et l’on enveloppe les Germains par derrière, en leur demandant où sont à présent leurs marais et leurs bois : "Ici tout est égal, le terrain et les dieux." Les ennemis avaient cru trouver un pillage facile, une poignée d’hommes mal armés : le son des trompettes, l’éclat des armes, leur firent une impression de terreur d’autant plus profonde qu’elle était inattendue. Ils tombaient par milliers, aussi déconcertés dans la mauvaise fortune qu’impétueux dans la bonne. Les deux chefs abandonnèrent le combat, Arminius sain et sauf, Inguiomère grièvement blessé. On fit main basse sur la multitude, tant que dura la colère et le jour. La nuit ramena nos légions avec plus de blessures que la veille, et ne souffrant pas moins de la disette des vivres ; mais elles retrouvèrent tout dans la victoire, santé, vigueur, abondance.

Agrippine, "le général"[modifier]

69[modifier]

Cependant le bruit s’était répandu que l’armée avait été surprise, et que les Germains victorieux s’avançaient vers les Gaules ; et, si Agrippine n’eût empêché qu’on rompît le pont établi sur le Rhin, il se trouvait des lâches qui n’eussent pas reculé devant cette infamie. Mais cette femme courageuse remplit, pendant ces jours d’alarmes, les fonctions de général ; elle distribua des vêtements aux soldats pauvres, des secours aux blessés. Pline40, historien des guerres de Germanie, rapporte qu’elle se tint à la tête du pont, adressant aux légions, à mesure qu’elles passaient, des éloges et des remerciements. Ces actes furent profondément ressentis par Tibère. Selon lui, "tant de zèle n’était point désintéressé, et l’on enrôlait contre un autre ennemi que le barbare. Quel soin resterait donc aux empereurs, si une femme faisait la revue des cohortes, approchait des enseignes, essayait les largesses ? Comme si ce n’était pas assez se populariser que de promener en habit de soldat le fils d’un général, et de donner à un César le nom de Caligula ! Déjà le pouvoir d’Agrippine était plus grand sur les armées que celui des lieutenants, que celui des généraux : une femme avait étouffé une sédition contre laquelle le nom du prince avait été impuissant. " Séjan envenimait encore et aggravait ces reproches, semant, dans une âme qu’il connaissait à fond, des haines qui couveraient en silence, pour éclater quand l’orage serait assez grossi.

40. Pline l’Ancien.

Tempête sur les rivages : deux légions en danger[modifier]

70[modifier]

Cependant Germanicus, afin que sa flotte voguât plus légère parmi les bas-fonds ou s’échouât plus doucement à l’instant du reflux, débarqua la seconde et la quatorzième légions, et chargea Vitellius de les ramener par terre. Vitellius marcha d’abord sans obstacle sur une grève sèche ou à peine atteinte par la vague expirante. Bientôt, poussée par le vent du nord, une de ces marées d’équinoxe, où l’Océan s’élève à sa plus grande hauteur, vint assaillir et rompre nos bataillons. La terre se couvre au loin : mer, rivages, campagnes, tout présente un aspect uniforme. On ne distingue plus les fonds solides des sables mouvants, les gués des abîmes. Le soldat est renversé par la lame, noyé dans les gouffres, heurté par les chevaux, les bagages, les corps morts, qui flottent entre les rangs. Les manipules se confondent ; les hommes sont dans l’eau tantôt jusqu’à la poitrine, tantôt jusqu’au cou ; quelquefois, le sol manquant sous leurs pieds, ils sont engloutis ou dispersés. C’est en vain qu’ils s’encouragent de la voix et luttent contre les vagues. Le brave n’a aucun avantage sur le lâche, le sage sur l’imprudent, le conseil sur le hasard : tout est enveloppé dans l’inévitable tourmente. Enfin Vitellius parvint à gagner une éminence, où il rallia son armée. Ils y passèrent la nuit, sans provisions, sans feu, la plupart nus ou le corps tout meurtri, non moins à plaindre que des malheureux entourés par l’ennemi : ceux-là du moins ont la ressource d’un trépas honorable ; ici la mort était sans gloire. La terre repartit avec le jour, et l’on atteignit les bords de l’Hunsing41, où Germanicus avait conduit sa flotte. Il y fit rembarquer les deux légions. Le bruit courait qu’elles avaient été submergées, et l’on ne crut à leur conservation qu’en voyant César et l’armée de retour.

41. Rivière qui passe à Groningue.

Reddition de Ségimère[modifier]

71[modifier]

Déjà Stertinius, envoyé pour recevoir à discrétion Ségimére, frère de Ségeste, l’avait amené lui et son fils dans la cité des Ubiens. Tous deux obtinrent leur pardon, Ségimére facilement, son fils avec plus de peine : il avait, disait-on, insulté le cadavre de Varus. Au reste les Gaules, l’Espagne, l’Italie, rivalisèrent de zèle pour réparer les pertes de l’armée : chaque peuple offrit ce qu’il avait, des armes, des chevaux, de l’or. Germanicus loua leur empressement, et n’accepta que des hommes et des chevaux pour la guerre. Il secourut les soldats de sa bourse ; et, afin d’adoucir encore par ses manières affables le souvenir de leurs maux, il visitait les blessés, relevait leurs belles actions. En examinant les blessures, il encourageait celui-ci par l’espérance, celui-là par la gloire, tous par des paroles et des soins qui lui gagnaient les cœurs et les affermissaient pour l’heure des combats.

À Rome[modifier]

Lois de lèse-majesté[modifier]

72[modifier]

On décerna cette année les ornements du triomphe42 à Cécina, à L. Apronius et à C. Silius, pour la part qu’ils avaient eue aux succès de Germanicus. Tibère refusa le nom de Père de la patrie, dont le peuple s’obstinait à le saluer ; et, malgré l’avis du sénat, il ne permit pas qu’on jurât sur ses actes43, affectant de répéter "que rien n’est stable dans la vie, et que, plus on l’aurait placé haut, plus le poste serait glissant." Et cependant cette fausse popularité n’en imposait à personne. Il avait remis en vigueur la loi de majesté ; loi qui chez les anciens, avec le même nom, embrassait des objets tout différents, trahisons à l’armée, séditions à Rome, atteinte portée par un magistrat prévaricateur à la majesté du peuple romain. On condamnait les actions, les paroles restaient impunies : Auguste le premier étendit cette loi aux libelles scandaleux, indigné de l’audace de Cassius Sévérus, dont les écrits insolents avaient diffamé des hommes et des femmes d’un rang illustre. Dans la suite Tibère, consulté, par le préteur Pompéius Macer, s’il fallait recevoir les accusations de lèse-majesté, répondit que les lois devaient être exécutées. Lui aussi avait été aigri par des vers anonymes qui coururent alors sur sa cruauté, son orgueil, et son aversion pour sa mère.

42. Le général honoré de cette distinction avait le droit de porter la robe triomphale à certains jours et dans certaines cérémonies ; et on lui érigeait une statue qui le représentait avec ce costume et couronné de laurier.
43. Les triumvirs imaginèrent les premiers de jurer eux-mêmes et de faire jurer par les autres qu’ils regarderaient comme inviolables et sacrés les actes de Jules César. Ce serment eut lieu le 1er janvier 712. Le même jour de l’an 730, le sénat ratifia, par un serment pareil, tout ce qu’avait fait Auguste ; et l’usage s’établit de jurer ainsi, au renouvellement de l’année sur les actes de l’empereur régnant et de ses prédécesseurs.

73[modifier]

Il ne sera pas inutile de rapporter ici quel essai fut tenté sur Falanius et Rubrius, simples chevaliers romains, de ces sortes d’accusations : on verra avec quelle adresse Tibère jeta au sein de la République les premiers germes d’un mal si funeste, et comment l’incendie, étouffé un instant, finit par éclater et par tout dévorer. L’accusateur reprochait à Falanius d’avoir reçu dans une de ces confréries que chaque maison réunissait alors pour le culte d’Auguste, un pantomime de mœurs infâmes, nommé Cassius, et d’avoir, en vendant ses jardins, livré en même temps la statue d’Auguste. Le crime imputé à Rubrius était d’avoir profané par un faux serment le nom de ce prince. Informé de ces accusations, Tibère écrivit aux consuls "que son père n’avait pas reçu l’apothéose pour la perte des citoyens ; que l’histrion Cassius avait coutume d’assister, avec d’autres hommes de sa profession, aux jeux que Livie célébrait en mémoire de son époux : qu’on pouvait, sans outrager la religion, comprendre la statue d’Auguste, comme celles des autres divinités, dans la vente des maisons et des jardins ; qu’à l’égard du parjure, il fallait le considérer comme si l’offense était faite à Jupiter, et laisser aux dieux le soin de venger les dieux."

74[modifier]

Peu de temps après, Granius Marcellus, gouverneur de Bithynie, fut accusé de lèse-majesté par son propre questeur, Cépio Crispinus, auquel se joignit Romanus Hispo. Crispinus fut l’inventeur d’une industrie que le malheur des temps et l’effronterie des hommes mirent depuis fort en vogue. Pauvre, obscur, intrigant, il s’adressa d’abord, par des voies obliques et à l’aide de mémoires secrets, à la cruauté du prince. Bientôt il attaqua les plus grands noms ; et, puissant auprès d’un seul, abhorré de tous, il donna un exemple dont les imitateurs, devenus riches et redoutables d’indigents et méprisés qu’ils étaient, firent la perte d’autrui, et à la fin se perdirent eux-mêmes. Cépion reprochait à Marcellus d’avoir tenu sur Tibère des discours injurieux ; délation d’un succès infaillible : l’accusateur choisissait les traits les plus hideux de la vie du prince, et les mettait dans la bouche de l’accusé ; comme les faits étaient vrais, on croyait facilement aux paroles. Hispon ajouta "que la statue de Marcellus était placée plus haut que celles des Césars, et que, d’une autre statue, on avait ôté la tête d’Auguste pour y substituer celle de Tibère." À ces mots Tibère éclate, et, sortant brusquement de son silence, il s’écrie "que, lui aussi, il donnera sa voix dans cette cause, et qu’il la donnera tout haut et avec serment." C’était obliger les autres à en faire autant. Quelques accents restaient encore à la liberté mourante : "Apprends-nous, César, lui dit Cn. Piso, dans quel rang tu opineras. Si tu parles le premier, j’aurai sur qui me régler. Si tu ne parles qu’après nous, je crains d’être, sans le savoir, d’un autre avis que le tien." Déconcerté par cette question, Tibère comprit qu’il s’était emporté trop loin, et, patient par repentir, il souffrit que Marcellus fût absous du crime de lèse-majesté. Restait celui de concussion, pour lequel on alla devant des récupérateurs44.

44. Commissaires donnés aux parties par le préteur ou, comme ici, par le sénat, pour estimer en argent une réparation d’injure ou une restitution de deniers.

75[modifier]

Ce n’était pas assez pour Tibère des procédures sénatoriales : il assistait encore aux jugements ordinaires, assis dans un coin du tribunal, afin de ne pas déplacer le préteur de sa chaise curule ; et sa présence fit échouer, dans plus d’une affaire, les brigues et les sollicitations des grands ; mais, si cette influence profitait à la justice, c’était aux dépens de la liberté. Vers ce temps-là, le sénateur Pius Aurélius se plaignit que la construction d’un chemin et d’un aqueduc avait mis sa maison en danger de ruine, et recourut à la protection du sénat. Les préteurs de l’épargne45 combattant sa demande, Tibère y pourvut et lui paya le prix de ses bâtiments. Ce prince aimait à faire un noble usage de ses trésors ; c’est une vertu qu’il conserva longtemps après avoir abjuré toutes les autres. Propertius Celer, ancien préteur, qui demandait à se retirer du sénat à cause de son indigence, reçut de sa générosité un million de sesterces46 ; c’était un fait connu que son père l’avait laissé sans fortune. D’autres aspirèrent aux mêmes faveurs : il leur enjoignit de faire approuver leurs motifs par le sénat ; tant l’esprit de sévérité rendait amer jusqu’au bien qu’il faisait ! Tous préférèrent la pauvreté et le silence à des bienfaits achetés par un pénible aveu.

45. Auguste, en 726, chargea deux préteurs de l’administration du trésor public.
46. Cette somme, à la fin d’Auguste et au commencement de Tibère, équivalait à 198 798 F de notre monnaie.

Inondations - Combats de gladiateurs[modifier]

76[modifier]

Cette même année le Tibre, grossi par des pluies continuelles, avait inondé les parties basses de Rome, et entraîné, en se retirant, une grande quantité de ruines et de cadavres. Asinius Gallus voulait que l’on consultât les livres sibyllins : Tibère s’y opposa, aussi mystérieux en religion qu’en politique. Mais il fut décidé que L. Arruntius et Atéius Capito chercheraient les moyens de contenir le fleuve. L’Achaïe et la Macédoine imploraient une diminution des charges : on les délivra pour le moment du gouvernement proconsulaire, et on les remit aux mains de César. Drusus avait offert, au nom de Germanicus, son frère, et au sien, un combat de gladiateurs, il y présida et vit couler un sang, vil d’ailleurs, avec une joie trop marquée. Le peuple s’en alarma, et son père, dit-on, lui en fit des reproches. Celui-ci ne parut point à ce spectacle, et l’on interpréta diversement son absence. C’était, selon les uns, dégoût de réunions ; selon d’autres, tristesse d’humeur et crainte d’un fâcheux parallèle ; car Auguste se montrait à ces jeux de l’air le plus affable. Je ne puis croire qu’il eût voulu ménager à son fils l’occasion de mettre sa cruauté au grand jour et de s’aliéner les cœurs : toutefois cela fut dit aussi.

Mesures contre les désordres au théâtre[modifier]

77[modifier]

Les désordres du théâtre, qui avaient commencé l’année précédente, éclatèrent avec une nouvelle fureur. Des hommes furent tués parmi le peuple ; des soldats même et un centurion périrent, et un tribun prétorien fut blessé, en voulant apaiser le tumulte et faire respecter les magistrats. Un rapport fut fait au sénat sur cette sédition ; et l’on proposait de donner aux préteurs le droit de frapper de verges les histrions. Hatérius, tribun du peuple, s’y opposa et fut vivement combattu par Asinius Gallus, sans qu’il échappât un seul mot à Tibère : il aimait à laisser au sénat ces simulacres de liberté. Cependant l’opposition prévalut, parce qu’une ancienne décision d’Auguste mettait les histrions à l’abri des verges, et que les paroles d’Auguste étaient pour Tibère des lois inviolables. On fit plusieurs règlements pour borner le salaire des pantomimes et réprimer la licence de leurs partisans : les plus remarquables détendaient aux sénateurs d’entrer dans les maisons des pantomimes, aux chevaliers de leur faire cortège en public ; à eux-mêmes de donner des représentations ailleurs qu’au théâtre. Les préteurs furent autorisés à punir de l’exil tout spectateur qui troublerait l’ordre.

Constructions de temples pour Auguste - Refus de baisser les impôts[modifier]

78[modifier]

La permission d’élever un temple à Auguste dans la colonie de Tarragone fut accordée aux Espagnols, et ce fut un exemple pour toutes les provinces. Le peuple demandait la suppression du centième imposé sur les ventes depuis les guerres civiles. Tibère déclara par un édit que ce revenu était la seule ressource du trésor militaire, et que même il ne suffirait pas, si la vétérance n’était reculée jusqu’à la vingtième année de service. Ainsi les concessions onéreuses arrachées par la dernière sédition, et qui fixaient le congé à seize ans, furent révoquées pour l’avenir.

Problème du débordement du Tibre[modifier]

79[modifier]

Le sénat examina ensuite, sur le rapport d’Arruntius et d’Atéius, si, afin de prévenir les débordements du Tibre, on donnerait un autre écoulement aux lacs et aux rivières qui le grossissent. On entendit les députations des municipes et des colonies. Les Florentins demandaient en grâce que le Clanis ne fût pas détourné de son lit pour être rejeté dans l’Arno, ce qui causerait leur ruine. Ceux d’Intéramne47 parlèrent dans le même sens : "On allait, disaient-ils, abîmer sous les eaux et changer en des marais stagnants les plus fertiles campagnes de l’Italie, si l’on ne renonçait pas au projet de diviser le Nar en petits ruisseaux." Réate48 ne se taisait pas sur le danger de fermer l’issue par où le lac Vélin se décharge dans le Nar : "Bientôt ce lac inonderait les plaines environnantes. La nature avait sagement pourvu aux intérêts des mortels, en marquant aux rivières leurs routes et leurs embouchures, le commencement et la fin de leur cours. Quelque respect aussi était dû à la religion des alliés, chez qui les fleuves de la patrie avaient un culte, des bois sacrés, des autels ; le Tibre lui-même, déshérité du tribut des ondes voisines, s’indignerait de couler moins glorieux." Les prières des villes ou la difficulté des travaux ou enfin la superstition, firent prévaloir l’avis de Pison, qui conseillait de ne rien changer.

47. Terni, dans l’Ombrie, sur le Nar, aujourd’hui la Néra.
48. Maintenant Riétin au pays des Sabins, près du lac Velinus.

Nomination des gouverneurs de province[modifier]

80[modifier]

Poppéus Sabinus fut continué dans le gouvernement de Mésie auquel on joignit l’Achaïe et la Macédoine. Ce fut une des maximes de Tibère de laisser longtemps l’autorité dans les mêmes mains ; et, sous lui, plus d’un gouverneur garda jusqu’à la mort son armée ou sa juridiction. On en donne différents motifs : les uns disent que, pour s’épargner l’ennui de nouveaux choix, il maintenait irrévocablement les premiers ; d’autres, que sa jalousie craignait de satisfaire trop d’ambitions. Quelques-uns pensent que la finesse de son esprit n’empêchait pas les perplexités de son jugement. Il ne recherchait point les vertus éminentes, et d’un autre côté il haïssait les vices ; il avait peur des gens de bien pour lui-même, des méchants pour l’honneur public. Cette irrésolution l’entraîna jusqu’à donner des provinces à des gouverneurs qu’il ne devait pas laisser sortir de Rome.

Les comices consulaires : une énigme[modifier]

81[modifier]

Il tint alors pour la première fois les comices consulaires. Je n’oserais rien affirmer sur cette élection ni sur celles qui la suivirent, tant je trouve de contradictions dans les historiens et dans les discours même du prince. Tantôt, sans dire le nom des candidats, il parlait de leur origine, de leur vie, de leurs campagnes, de manière à les faire reconnaître ; tantôt, supprimant jusqu’à cette désignation, il les exhortait à ne point troubler les comices par des brigues, et leur promettait de solliciter pour eux. Souvent il dit que les seuls qui eussent déclaré devant lui leurs prétentions étaient ceux dont il avait remis les noms aux consuls, que d’autres pouvaient encore se présenter, s’ils comptaient sur leur crédit ou sur leurs titres : paroles spécieuses, mais vaines ou perfides ; dehors trompeurs de liberté, dont se couvrait la tyrannie, pour éclater un jour avec plus de violence.


Fin du Livre I
  1. Le titre de prince ne conférait aucune autorité ni civile ni militaire. Du temps de la République, il se donnait au citoyen que les censeurs avaient inscrit le premier sur le tableau des sénateurs, et qui pour cela était appelé princeps senatus. Quand Auguste eut réuni dans ses mains les pouvoirs de toutes les magistratures, il préféra ce nom de prince à tout autre, comme moins propre à exciter l’envie.
  2. Sextus Pompée
  3. C’est ce jeune Marcellus, tant célébré dans les beaux vers de Virgile, Énéide, VI, 860 et suiv. Il était fils d’Octavie, et il avait épousé Julie, fille d’Auguste. Il mourut à vingt ans, l’an de Rome 731.
  4. Agrippa eut de la fille d’Auguste Agrippine, femme de Germanicus, la seconde Julie, les Césars Caïus et Lucius, et enfin Postumus, qui naquit après la mort de son père. D’une première femme, Attica, fille de Pomponius Atticus, il avait déjà eu Vipsania Agrippina, épouse de Tibère et mère du jeune Drusus, qui fut depuis empoisonné par Séjan.
  5. Tibérius Néro (l’empereur Tibère) et Claudius Drusus étaient fils de Tibérius Claudius et de Livia Drusilla, que Tibérius céda pour femme à Auguste, pendant qu’elle était enceinte de Drusus.
  6. Par adoption.
  7. Le chevalier romain que les censeurs avaient inscrit le premier sur le tableau de son ordre s’appelait princeps equestris ordinis. Le titre de princeps juventutis paraît analogue à celui-là.
  8. Voisine de l’île d’Elbe ; on la nomme aujourd’hui Planosa.
  9. Drusus, fils de Tibère, et Germanicus, son neveu.
  10. Neveu et fils adoptif de l’historien Salluste.
  11. C’était l’usage de déposer les testaments et les traités dans les temples, et particulièrement dans celui de Vesta.
  12. Ou 7 951 910 fr. Le sesterce, à l’époque d’Auguste, valait 20 cent.
  13. Valérius Corvus fut consul six fois, Marius sept.
  14. Il se livra, près de Modène, deux batailles sanglantes, dont la première eut lieu le 15 avril 711, et qui coûtèrent la vie aux deux consuls.
  15. Quand les années de service légionnaire étaient finies, les soldats n’étaient pas encore renvoyés chez eux. Il leur était dû une récompense en argent ou en fonds de terres ; et, en attendant qu’ils la reçussent, on les retenait sous un drapeau nommé vexillum, où ils servaient en qualité de vétérans.
  16. Le denier valait 16 as, et l’as environ 5 centimes.
  17. Cellarius croit que c’est Oberlaybach, dans la Carniole, à quelques lieues de Laybach.
  18. Le préfet de camp était, dans les armées romaines, tout à la fois l’officier de génie et l’administrateur militaire. Il s’occupait de tout ce qui concernait les campements, les transports, les machines de guerre, les malades et les médecins, etc.
  19. Le cep de vigne était la marque distinctive des centurions. C’est avec cette verge qu’ils châtiaient les soldats coupables ou indociles.
  20. Sirpicus paraît venir de sirpus ou scirpus, jonc. Peut-être le centurion dont il s’agit se servait-il de jonc, au lieu de vigne, pour frapper le soldat.
  21. Les éclipses de la lune étaient imputées à des maléfices, et les peuples s’efforçaient de la secourir par des bruits confus et tumultueux. Ils s’imaginaient que les cris des hommes, le son retentissant de l’airain et des trompettes, empêcheraient la déesse d’entendre les enchantements de la magicienne qui essayait de la faire descendre sur la terre.
  22. Le centurion primipilaire (le premier de tous) avait rang immédiatement après les tribuns.
  23. Jules César avait imposé à la Gaule un tribut annuel ; mais il ne paraît pas qu’il eût soumis les habitants à une assiette régulière d’impôts : il laissait probablement aux cités le soin d’acquitter collectivement cette dette des vaincus. Ce fut seulement en 727 que le cens fut institué : c’était un dénombrement des personnes et des biens, d’après lequel on réglait la contribution de chacun.


Hic est indiculum libri I.

I - II - III - IV - V - VI - VII - VIII - IX - X - XI - XII - XIII - XIV - XV - XVI - XVII - XVIII - XIX - XX - XXI - XXII - XXIII - XXIV - XXV - XXVI - XXVII - XXVIII - XXIX - XXX - XXXI - XXXII - XXXIII - XXXIV - XXXV - XXXVI - XXXVII - XXXVIII - XXXIX - XL - XLI - XLII - XLIII - XLIV - XLV - XLVI - LVII - LVIII - XLIX - L - LI - LII - LIII - LIV - LV - LVI - LVII - LVIII - LIX - LX - LXI - LXII - LXIII - LXIV - LXV - LXVI - LXVII - LXVIII - LXIX - LXX - LXXI - LXXII - LXXIII - LXXIV - LXXV - LXXVI - LXXVII - LXXVIII - LXXIX - LXXX - LXXXI

I

Urbem Romam a principio reges habuere; libertatem et consulatum L. Brutus instituit. dictaturae ad tempus sumebantur; neque decemviralis potestas ultra biennium, neque tribunorum militum consulare ius diu valuit. non Cinnae, non Sullae longa dominatio; et Pompei Crassique potentia cito in Caesarem, Lepidi atque Antonii arma in Augustum cessere, qui cuncta discordiis civilibus fessa nomine principis sub imperium accepit. sed veteris populi Romani prospera vel adversa claris scriptoribus memorata sunt; temporibusque Augusti dicendis non defuere decora ingenia, donec gliscente adulatione deterrerentur. Tiberii Gaique et Claudii ac Neronis res florentibus ipsis ob metum falsae, postquam occiderant, recentibus odiis compositae sunt. inde consilium mihi pauca de Augusto et extrema tradere, mox Tiberii principatum et cetera, sine ira et studio, quorum causas procul habeo.

II

Postquam Bruto et Cassio caesis nulla iam publica arma, Pompeius apud Siciliam oppressus exutoque Lepido, interfecto Antonio ne Iulianis quidem partibus nisi Caesar dux reliquus, posito triumviri nomine consulem se ferens et ad tuendam plebem tribunicio iure contentum, ubi militem donis, populum annona, cunctos dulcedine otii pellexit, insurgere paulatim, munia senatus magistratuum legum in se trahere, nullo adversante, cum ferocissimi per acies aut proscriptione cecidissent, ceteri nobilium, quanto quis servitio promptior, opibus et honoribus extollerentur ac novis ex rebus aucti tuta et praesentia quam vetera et periculosa mallent. neque provinciae illum rerum statum abnuebant, suspecto senatus populique imperio ob certamina potentium et avaritiam magistratuum, invalido legum auxilio quae vi ambitu postremo pecunia turbabantur.

III

Ceterum Augustus subsidia dominationi Claudium Marcellum sororis filium admodum adulescentem pontificatu et curuli aedilitate, M. Agrippam ignobilem loco, bonum militia et victoriae socium, geminatis consulatibus extulit, mox defuncto Marcello generum sumpsit; Tiberium Neronem et Claudium Drusum privignos imperatoriis nominibus auxit, integra etiam tum domo sua. nam genitos Agrippa Gaium ac Lucium in familiam Caesarum induxerat, necdum posita puerili praetexta principes iuventutis appellari, destinari consules specie recusantis flagrantissime cupiverat. ut Agrippa vita concessit, Lucium Caesarem euntem ad Hispaniensis exercitus, Gaium remeantem Armenia et vulnere invalidum mors fato propera vel novercae Liviae dolus abstulit, Drusoque pridem extincto Nero solus e privignis erat, illuc cuncta vergere: filius, collega imperii, consors tribuniciae potestatis adsumitur omnisque per exercitus ostentatur, non obscuris, ut antea, matris artibus, sed palam hortatu. nam senem Augustum devinxerat adeo, uti nepotem unicum Agrippam Postumum, in insulam Planasiam proiecerit, rudem sane bonarum artium et robore corporis stolide ferocem, nullius tamen flagitii conpertum. at hercule Germanicum Druso ortum octo apud Rhenum legionibus inposuit adscirique per adoptionem a Tiberio iussit, quamquam esset in domo Tiberii filius iuvenis, sed quo pluribus munimentis insisteret. bellum ea tempestate nullum nisi adversus Germanos supererat, abolendae magis infamiae ob amissum cum Quintilio Varo exercitum quam cupidine proferendi imperii aut dignum ob praemium. domi res tranquillae, eadem magistratuum vocabula; iuniores post Actiacam victoriam, etiam senes plerique inter bella civium nati: quotus quisque reliquus qui rem publicam vidisset?

IV

Igitur verso civitatis statu nihil usquam prisci et integri moris: omnes exuta aequalitate iussa principis aspectare, nulla in praesens formidine, dum Augustus aetate validus seque et domum et pacem sustentavit. postquam provecta iam senectus aegro et corpore fatigabatur, aderatque finis et spes novae, pauci bona libertatis in cassum disserere, plures bellum pavescere, alii cupere. pars multo maxima inminentis dominos variis rumoribus differebant: trucem Agrippam et ignominia accensum non aetate neque rerum experientia tantae moli parem, Tiberium Neronem maturum annis, spectatum bello, set vetere atque insita Claudiae familiae superbia, multaque indicia saevitiae, quamquam premantur, erumpere. hunc et prima ab infantia eductum in domo regnatrice; congestos iuveni consulatus, triumphos; ne iis quidem annis, quibus Rhodi specie secessus exul egerit aliud quam iram et simulationem et secretas lubidines meditatum. accedere matrem muliebri inpotentia: serviendum feminae duobusque insuper adulescentibus, qui rem publicam interim premant, quandoque distrahant.

V

Haec atque talia agitantibus gravescere valetudo Augusti, et quidam scelus uxoris suspectabant. quippe rumor incesserat, paucos ante menses Augustum, electis consciis et comite uno Fabio Maximo, Planasiam vectum ad visendum Agrippam; multas illic utrimque lacrimas et signa caritatis spemque ex eo fore ut iuvenis penatibus avi redderetur: quod Maximum uxori Marciae aperuisse, illam Liviae. gnarum id Caesari; neque multo post extincto Maximo, dubium an quaesita morte, auditos in funere eius Marciae gemitus semet incusantis, quod causa exitii marito fuisset. utcumque se ea res habuit, vixdum ingressus Illyricum Tiberius properis matris litteris accitur; neque satis conpertum est, spirantem adhuc Augustum apud urbem Nolam an exanimem reppererit. acribus namque custodiis domum et vias saepserat Livia, laetique interdum nuntii vulgabantur, donec provisis quae tempus monebat simul excessisse Augustum et rerum potiri Neronem fama eadem tulit.

VI

Primum facinus novi principatus fuit Postumi Agrippae caedes, quem ignarum inermumque quamvis firmatus animo centurio aegre confecit. nihil de ea re Tiberius apud senatum disseruit: patris iussa simulabat, quibus praescripsisset tribuno custodiae adposito, ne cunctaretur Agrippam morte adficere, quandoque ipse supremum diem explevisset. multa sine dubio saevaque Augustus de moribus adulescentis questus, ut exilium eius senatus consulto sanciretur perfecerat: ceterum in nullius umquam suorum necem duravit, neque mortem nepoti pro securitate privigni inlatam credibile erat. propius vero Tiberium ac Liviam, illum metu, hanc novercalibus odiis, suspecti et invisi iuvenis caedem festinavisse. nuntianti centurioni, ut mos militiae, factum esse quod imperasset, neque imperasse sese et rationem facti reddendam apud senatum respondit. quod postquam Sallustius Crispus particeps secretorum (is ad tribunum miserat codicillos) comperit, metuens ne reus subderetur, iuxta periculoso ficta seu vera promeret, monuit Liviam ne arcana domus, ne consilia amicorum, ministeria militum vulgarentur, neve Tiberius vim principatus resolveret cuncta ad senatum vocando: eam condicionem esse imperandi, ut non aliter ratio constet quam si uni reddatur.

VII

At Romae ruere in servitium consules, patres, eques. quanto quis inlustrior, tanto magis falsi ac festinantes, vultuque composito, ne laeti excessu principis neu tristiores primordio, lacrimas gaudium, questus, adulationem miscebant. Sex. Pompeius et Sex. Appuleius consules primi in verba Tiberii Caesaris iuravere, apudque eos Seius Strabo et C. Turranius, ille praetoriarum cohortium praefectus, hic annonae; mox senatus milesque et populus. Nam Tiberius cuncta per consules incipiebat, tamquam vetere re publica et ambiguus imperandi: ne edictum quidem, quo patres in curiam vocabat, nisi tribuniciae potestatis praescriptione posuit sub Augusto acceptae. verba edicti fuere pauca et sensu permodesto: de honoribus parentis consulturum, neque abscedere a corpore, idque unum ex publicis muneribus usurpare. sed defuncto Augusto signum praetoriis cohortibus ut imperator dederat; excubiae, arma, cetera aulae; miles in forum, miles in curiam comitabatur. litteras ad exercitus tamquam adepto principatu misit, nusquam cunctabundus nisi cum in senatu loqueretur. causa praecipua ex formidine, ne Germanicus, in cuius manu tot legiones, immensa sociorum auxilia, mirus apud populum favor, habere imperium quam exspectare mallet. dabat et famae, ut vocatus electusque potius a re publica videretur quam per uxorium ambitum et senili adoptione inrepsisse. postea cognitum est ad introspiciendas etiam procerum voluntates indutam dubitationem: nam verba vultus in crimen detorquens recondebat.

VIII

Nihil primo senatus die agi passus [est] nisi de supremis Augusti, cuius testamentum inlatum per virgines Vestae Tiberium et Liviam heredes habuit. Livia in familiam Iuliam nomenque Augustum adsumebatur; in spem secundam nepotes pronepotesque, tertio gradu primores civitatis scripserat, plerosque invisos sibi, sed iactantia gloriaque ad posteros. legata non ultra civilem modum, nisi quod populo et plebi quadringentiens triciens quinquiens, praetoriarum cohortium militibus singula nummum milia, [urbanis quingenos], legionariis aut cohortibus civium Romanorum trecenos nummos viritim dedit. tum consultatum de honoribus; ex quis [qui] maxime insignes visi, ut porta triumphali duceretur funus, Gallus Asinius, ut legum latarum tituli, victarum ab eo gentium vocabula anteferrentur, L. Arruntius censuere. addebat Messalla Valerius renovandum per annos sacramentum in nomen Tiberii; interrogatusque a Tiberio num se mandante eam sententiam prompsisset, sponte dixisse respondit, neque in iis quae ad rem publicam pertinerent consilio nisi suo usurum, vel cum periculo offensionis: ea sola species adulandi supererat. conclamant patres corpus ad rogum umeris senatorum ferendum. remisit Caesar adroganti moderatione, populumque edicto monuit ne, ut quondam nimiis studiis funus divi Iulii turbassent, ita Augustum in foro potius quam in campo Martis, sede destinata, cremari vellent. die funeris milites velut praesidio stetere, multum inridentibus qui ipsi viderant quique a parentibus acceperant diem illum crudi adhuc servitii et libertatis inprospere repetitae, cum occisus dictator Caesar aliis pessimum, aliis pulcherrimum facinus videretur: nunc senem principem, longa potentia, provisis etiam heredum in rem publicam opibus, auxilio scilicet militari tuendum, ut sepultura eius quieta foret.

IX

Multus hinc ipso de Augusto sermo, plerisque vana mirantibus, quod idem dies accepti quondam imperii princeps et vitae supremus, quod Nolae in domo et cubiculo in quo pater eius Octavius vitam finivisset. numerus etiam consulatuum celebrabatur, quo Valerium Corvum et C. Marium simul aequaverat, continuata per septem et triginta annos tribunicia potestas, nomen imperatoris semel atque viciens partum aliaque honorum multiplicata aut nova. at apud prudentes vita eius varie extollebatur arguebaturve. hi pietate erga parentem et necessitudine rei publicae, in qua nullus tunc legibus locus, ad arma civilia actum, quae neque parari possent neque haberi per bonas artes. multa Antonio, dum interfectores patris ulcisceretur, multa Lepido concessisse. postquam hic socordia senuerit, ille per libidines pessum datus sit, non aliud discordantis patriae remedium fuisse quam [ut] ab uno regeretur. non regno tamen neque dictatura, sed principis nomine constitutam rem publicam; mari Oceano aut amnibus longinquis saeptum imperium; legiones, provincias, classes, cuncta inter se conexa; ius apud cives, modestiam apud socios; urbem ipsam magnifico ornatu; pauca admodum vi tractata quo ceteris quies esset.

X

Dicebatur contra: pietatem erga parentem et tempora rei publicae obtentui sumpta: ceterum cupidine dominandi concitos per largitionem veteranos, paratum ab adulescente privato exercitum, corruptas consulis legiones, simulatam Pompeianarum gratiam partium; mox ubi decreto patrum fasces et ius praetoris invaserit, caesis Hirtio et Pansa, sive hostis illos, seu Pansam venenum vulneri adfusum, sui milites Hirtium et machinator doli Caesar abstulerat, utriusque copias occupavisse; extortum invito senatu consulatum, armaque quae in Antonium acceperit contra rem publicam versa; proscriptionem civium, divisiones agrorum ne ipsis quidem qui fecere laudatas. sane Cassii et Brutorum exitus paternis inimicitiis datos, quamquam fas sit privata odia publicis utilitatibus remittere: sed Pompeium imagine pacis, sed Lepidum specie amicitiae deceptos; post Antonium, Tarentino Brundisinoque foedere et nuptiis sororis inlectum, subdolae adfinitatis poenas morte exsolvisse. pacem sine dubio post haec, verum cruentam: Lollianas Varianasque clades, interfectos Romae Varrones, Egnatios, Iullos. nec domesticis abstinebatur: abducta Neroni uxor et consulti per ludibrium pontifices an concepto necdum edito partu rite nuberet; +que Tedii+ et Vedii Pollionis luxus; postremo Livia gravis in rem publicam mater, gravis domui Caesarum noverca. nihil deorum honoribus relictum, cum se templis et effigie numinum per flamines et sacerdotes coli vellet. ne Tiberium quidem caritate aut rei publicae cura successorem adscitum, sed quoniam adrogantiam saevitiamque eius introspexerit, comparatione deterrima sibi gloriam quaesivisse. etenim Augustus paucis ante annis, cum Tiberio tribuniciam potestatem a patribus rursum postularet, quamquam honora oratione quaedam de habitu cultuque et institutis eius iecerat, quae velut excusando exprobraret. ceterum sepultura more perfecta templum et caelestes religiones decernuntur.

XI

Versae inde ad Tiberium preces. et ille varie disserebat de magnitudine imperii sua modestia. solam divi Augusti mentem tantae molis capacem: se in partem curarum ab illo vocatum experiendo didicisse quam arduum, quam subiectum fortunae regendi cuncta onus. proinde in civitate tot inlustribus viris subnixa non ad unum omnia deferrent: plures facilius munia rei publicae sociatis laboribus exsecuturos. plus in oratione tali dignitatis quam fidei erat; Tiberioque etiam in rebus quas non occuleret, seu natura sive adsuetudine, suspensa semper et obscura verba: tunc vero nitenti ut sensus suos penitus abderet, in incertum et ambiguum magis implicabantur. at patres, quibus unus metus si intellegere viderentur, in questus lacrimas vota effundi; ad deos, ad effigiem Augusti, ad genua ipsius manus tendere, cum proferri libellum recitarique iussit. opes publicae continebantur, quantum civium sociorumque in armis, quot classes, regna, provinciae, tributa aut vectigalia, et necessitates ac largitiones. quae cuncta sua manu perscripserat Augustus addideratque consilium coercendi intra terminos imperii, incertum metu an per invidiam.

XII

Inter quae senatu ad infimas obtestationes procumbente, dixit forte Tiberius se ut non toti rei publicae parem, ita quaecumque pars sibi mandaretur eius tutelam suscepturum. tum Asinius Gallus "interrogo" inquit, "Caesar, quam partem rei publicae mandari tibi velis." perculsus inprovisa interrogatione paulum reticuit: dein collecto animo respondit nequaquam decorum pudori suo legere aliquid aut evitare ex eo cui in universum excusari mallet. rursum Gallus (etenim vultu offensionem coniectaverat) non idcirco interrogatum ait, ut divideret quae separari nequirent sed ut sua confessione argueretur unum esse rei publicae corpus atque unius animo regendum. addidit laudem de Augusto Tiberiumque ipsum victoriarum suarum quaeque in toga per tot annos egregie fecisset admonuit. nec ideo iram eius lenivit, pridem invisus, tamquam ducta in matrimonium Vipsania M. Agrippae filia, quae quondam Tiberii uxor fuerat, plus quam civilia agitaret Pollionisque Asinii patris ferociam retineret.

XIII

Post quae L. Arruntius haud multum discrepans a Galli oratione perinde offendit, quamquam Tiberio nulla vetus in Arruntium ira: sed divitem, promptum, artibus egregiis et pari fama publice, suspectabat. quippe Augustus supremis sermonibus cum tractaret quinam adipisci principem locum suffecturi abnuerent aut impares vellent vel* idem possent cuperentque, M.* Lepidum dixerat capacem sed aspernantem, Gallum Asinium avidum et minorem, L. Arruntium non indignum et si casus daretur ausurum. de prioribus consentitur, pro Arruntio quidam Cn. Pisonem tradidere; omnesque praeter Lepidum variis mox criminibus struente Tiberio circumventi sunt. etiam Q. Haterius et Mamercus Scaurus suspicacem animum perstrinxere, Haterius cum dixisset "quo usque patieris, Caesar, non adesse caput rei publicae?"*, Scaurus quia dixerat spem esse ex eo non inritas fore senatus preces quod relationi consulum iure tribuniciae potestatis non intercessisset. in Haterium statim invectus est; Scaurum, cui implacabilius irascebatur, silentio tramisit. fessusque clamore omnium, expostulatione singulorum flexit paulatim, non ut fateretur suscipi a se imperium, sed ut negare et rogari desineret. constat Haterium, cum deprecandi causa Palatium introisset ambulantisque Tiberii genua advolveretur, prope a militibus interfectum quia Tiberius casu an manibus eius impeditus prociderat. neque tamen periculo talis viri mitigatus est, donec Haterius Augustam oraret eiusque curatissimis precibus protegeretur.

XIV

Multa patrum et in Augustam adulatio: alii parentem, alii matrem patriae appellandam, plerique ut nomini Caesaris adscriberetur "Iuliae filius" censebant. ille moderandos feminarum honores dictitans eademque se temperantia usurum in iis quae sibi tribuerentur, ceterum anxius invidia et muliebre fastigium in deminutionem sui accipiens ne lictorem quidem ei decerni passus est aramque adoptionis et alia huiusce modi prohibuit. at Germanico Caesari proconsulare imperium petivit, missique legati qui deferrent, simul maestitiam eius ob excessum Augusti solarentur. quo minus idem pro Druso postularetur, ea causa quod designatus consul Drusus praesensque erat. candidatos praeturae duodecim nominavit, numerum ab Augusto traditum; et hortante senatu ut augeret, iure iurando obstrinxit se non excessurum.

XV

Tum primum e campo comitia ad patres translata sunt: nam ad eam diem, etsi potissima arbitrio principis, quaedam tamen studiis tribuum fiebant. neque populus ademptum ius questus est nisi inani rumore, et senatus largitionibus ac precibus sordidis exsolutus libens tenuit, moderante Tiberio ne plures quam quattuor candidatos commendaret sine repulsa et ambitu designandos. inter quae tribuni plebei petivere ut proprio sumptu ederent ludos qui de nomine Augusti fastis additi Augustales vocarentur. sed decreta pecunia ex aerario, utque per circum triumphali veste uterentur: curru vehi haud permissum. mox celebratio annua ad praetorem translata cui inter civis et peregrinos iurisdictio evenisset.

XVI

Hic rerum urbanarum status erat, cum Pannonicas legiones seditio incessit, nullis novis causis nisi quod mutatus princeps licentiam turbarum et ex civili bello spem praemiorum ostendebat. castris aestivis tres simul legiones habebantur, praesidente Iunio Blaeso, qui fine Augusti et initiis Tiberii auditis ob iustitium aut gaudium intermiserat solita munia. eo principio lascivire miles, discordare, pessimi cuiusque sermonibus praebere auris, denique luxum et otium cupere, disciplinam et laborem aspernari. erat in castris Percennius quidam, dux olim theatralium operarum, dein gregarius miles, procax lingua et miscere coetus histrionali studio doctus. is imperitos animos et quaenam post Augustum militiae condicio ambigentis inpellere paulatim nocturnis conloquiis aut flexo in vesperam die et dilapsis melioribus deterrimum quemque congregare.

XVII

Postremo promptis iam et aliis seditionis ministris velut contionabundus interrogabat cur paucis centurionibus paucioribus tribunis in modum servorum oboedirent. quando ausuros exposcere remedia, nisi novum et nutantem adhuc principem precibus vel armis adirent? satis per tot annos ignavia peccatum, quod tricena aut quadragena stipendia senes et plerique truncato ex vulneribus corpore tolerent. ne dimissis quidem finem esse militiae, sed apud vexillum tendentis alio vocabulo eosdem labores perferre. ac si quis tot casus vita superaverit, trahi adhuc diversas in terras ubi per nomen agrorum uligines paludum vel inculta montium accipiant. enimvero militiam ipsam gravem, infructuosam: denis in diem assibus animam et corpus aestimari: hinc vestem arma tentoria, hinc saevitiam centurionum et vacationes munerum redimi. at hercule verbera et vulnera, duram hiemem, exercitas aestates, bellum atrox: aut sterilem pacem sempiterna. nec aliud levamentum quam si certis sub legibus militia iniretur, ut singulos denarios mererent, sextus decumus stipendii annus finem adferret, ne ultra sub vexillis tenerentur, sed isdem in castris praemium pecunia solveretur. an praetorias cohortis, quae binos denarios acceperint, quae post sedecim annos penatibus suis reddantur, plus periculorum suscipere? non obtrectari a se urbanas excubias: sibi tamen apud horridas gentis e contuberniis hostem aspici.

XVIII

Adstrepebat vulgus, diversis incitamentis, hi verberum notas, illi canitiem, plurimi detrita tegmina et nudum corpus exprobrantes. postremo eo furoris venere ut tres legiones miscere in unam agitaverint. depulsi aemulatione, quia suae quisque legioni eum honorem quaerebant, alio vertunt atque una tres aquilas et signa cohortium locant; simul congerunt caespites, exstruunt tribunal, quo magis conspicua sedes foret. properantibus Blaesus advenit, increpabatque ac retinebat singulos, clamitans 'mea potius caede imbuite manus: leviore flagitio legatum interficietis quam ab imperatore desciscitis. aut incolumis fidem legionum retinebo aut iugulatus paenitentiam adcelerabo.'

XIX

Aggerabatur nihilo minus caespes iamque pectori usque adcreverat, cum tandem pervicacia victi inceptum omisere. Blaesus multa dicendi arte non per seditionem et turbas desideria militum ad Caesarem ferenda ait, neque veteres ab imperatoribus priscis neque ipsos a divo Augusto tam nova petivisse; et parum in tempore incipientis principis curas onerari. si tamen tenderent in pace temptare quae ne civilium quidem bellorum victores expostulaverint cur contra morem obsequii, contra fas disciplinae vim meditentur? decernerent legatos seque coram mandata darent. adclamavere ut filius Blaesi tribunus legatione ea fungeretur peteretque militibus missionem ab sedecim annis: cetera mandaturos ubi prima provenissent. profecto iuvene modicum otium: sed superbire miles quod filius legati orator publicae causae satis ostenderet necessitate expressa quae per modestiam non obtinuissent.

XX

Interea manipuli ante coeptam seditionem Nauportum missi ob itinera et pontes et alios usus, postquam turbatum in castris accepere, vexilla convellunt direptisque proximis vicis ipsoque Nauporto, quod municipii instar erat, retinentis centuriones inrisu et contumeliis, postremo verberibus insectantur, praecipua in Aufidienum Rufum praefectum castrorum ira, quem dereptum vehiculo sarcinis gravant aguntque primo in agmine per ludibrium rogitantes an tam immensa onera, tam longa itinera libenter ferret. quippe Rufus diu manipularis, dein centurio, mox castris praefectus, antiquam duramque militiam revocabat, vetus operis ac laboris et eo inmitior quia toleraverat.

XXI

Horum adventu redintegratur seditio et vagi circumiecta populabantur. Blaesus paucos, maxime praeda onustos, ad terrorem ceterorum adfici verberibus, claudi carcere iubet; nam etiam tum legato a centurionibus et optimo quoque manipularium parebatur. illi obniti trahentibus, prensare circumstantium genua, ciere modo nomina singulorum, modo centuriam quisque cuius manipularis erat, cohortem, legionem, eadem omnibus inminere clamitantes. simul probra in legatum cumulant, caelum ac deos obtestantur, nihil reliqui faciunt quominus invidiam misericordiam metum et iras permoverent. adcurritur ab universis, et carcere effracto solvunt vincula desertoresque ac rerum capitalium damnatos sibi iam miscent.

XXII

Flagrantior inde vis, plures seditioni duces. et Vibulenus quidam gregarius miles, ante tribunal Blaesi adlevatus circumstantium umeris, apud turbatos et quid pararet intentos 'vos quidem' inquit 'his innocentibus et miserrimis lucem et spiritum reddidistis: sed quis fratri meo vitam, quis fratrem mihi reddit? quem missum ad vos a Germanico exercitu de communibus commodis nocte proxima iugulavit per gladiatores suos, quos in exitium militum habet atque armat. responde, Blaese, ubi cadaver abieceris: ne hostes quidem sepultura invident. cum osculis, cum lacrimis dolorem meum implevero, me quoque trucidari iube, dum interfectos nullum ob scelus sed quia utilitati legionum consulebamus hi sepeliant.'

XXIII

Incendebat haec fletu et pectus atque os manibus verberans. mox disiectis quorum per umeros sustinebatur, praeceps et singulorum pedibus advolutus tantum consternationis invidiaeque concivit, ut pars militum gladiatores, qui e servitio Blaesi erant, pars ceteram eiusdem familiam vincirent, alii ad quaerendum corpus effunderentur. ac ni propere neque corpus ullum reperiri, et servos adhibitis cruciatibus abnuere caedem, neque illi fuisse umquam fratrem pernotuisset, haud multum ab exitio legati aberant. tribunos tamen ac praefectum castrorum extrusere, sarcinae fugientium direptae, et centurio Lucilius interficitur cui militaribus facetiis vocabulum 'cedo alteram' indiderant, quia fracta vite in tergo militis alteram clara voce ac rursus aliam poscebat. ceteros latebrae texere, uno retento Clemente Iulio qui perferendis militum mandatis habebatur idoneus ob promptum ingenium. quin ipsae inter se legiones octava et quinta decuma ferrum parabant, dum centurionem cognomento Sirpicum illa morti deposcit, quintadecumani tuentur, ni miles nonanus preces et adversum aspernantis minas interiecisset.

XXIV

Haec audita quamquam abstrusum et tristissima quaeque maxime occultantem Tiberium perpulere, ut Drusum filium cum primoribus civitatis duabusque praetoriis cohortibus mitteret, nullis satis certis mandatis, ex re consulturum. et cohortes delecto milite supra solitum firmatae. additur magna pars praetoriani equitis et robora Germanorum, qui tum custodes imperatori aderant; simul praetorii praefectus Aelius Seianus, collega Straboni patri suo datus, magna apud Tiberium auctoritate, rector iuveni et ceteris periculorum praemiorumque ostentator. Druso propinquanti quasi per officium obviae fuere legiones, non laetae, ut adsolet, neque insignibus fulgentes, sed inluvie deformi et vultu, quamquam maestitiam imitarentur contumaciae propiores.

XXV

Postquam vallum introiit, portas stationibus firmant, globos armatorum certis castrorum locis opperiri iubent: ceteri tribunal ingenti agmine circumveniunt. stabat Drusus silentium manu poscens. illi quoties oculos ad multitudinem rettulerant, vocibus truculentis strepere, rursum viso Caesare trepidare; murmur incertum, atrox clamor et repente quies; diversis animorum motibus pavebant terrebantque. tandem interrupto tumultu litteras patris recitat, in quis perscriptum erat, praecipuam ipsi fortissimarum legionum curam, quibuscum plurima bella toleravisset; ubi primum a luctu requiesset animus, acturum apud patres de postulatis eorum; misisse interim filium ut sine cunctatione concederet quae statim tribui possent; cetera senatui servanda quem neque gratiae neque severitatis expertem haberi par esset.

XXVI

Responsum est a contione mandata Clementi centurioni quae perferret. is orditur de missione a sedecim annis, de praemiis finitae militiae, ut denarius diurnum stipendium foret, ne veterani sub vexillo haberentur. ad ea Drusus cum arbitrium senatus et patris obtenderet, clamore turbatur. cur venisset neque augendis militum stipendiis neque adlevandis laboribus, denique nulla bene faciendi licentia? at hercule verbera et necem cunctis permitti. Tiberium olim nomine Augusti desideria legionum frustrari solitum: easdem artis Drusum rettulisse. numquamne ad se nisi filios familiarum venturos? novum id plane quod imperator sola militis commoda ad senatum reiciat. eundem ergo senatum consulendum quotiens supplicia aut proelia indicantur: an praemia sub dominis, poenas sine arbitro esse?

XXVII

Postremo deserunt tribunal, ut quis praetorianorum militum amicorumve Caesaris occurreret, manus intentantes, causam discordiae et initium armorum, maxime infensi Cn. Lentulo, quod is ante alios aetate et gloria belli firmare Drusum credebatur et illa militiae flagitia primus aspernari. nec multo post digredientem cum Caesare ac provisu periculi hiberna castra repetentem circumsistunt, rogitantes quo pergeret, ad imperatorem an ad patres, ut illic quoque commodis legionum adversaretur; simul ingruunt, saxa iaciunt. iamque lapidis ictu cruentus et exitii certus adcursu multitudinis quae cum Druso advenerat protectus est.

XXVIII

Noctem minacem et in scelus erupturam fors lenivit: nam luna claro repente caelo visa languescere. id miles rationis ignarus omen praesentium accepit, suis laboribus defectionem sideris adsimulans, prospereque cessura qua pergerent si fulgor et claritudo deae redderetur. igitur aeris sono, tubarum cornuumque concentu strepere; prout splendidior obscuriorve laetari aut maerere; et postquam ortae nubes offecere visui creditumque conditam tenebris, ut sunt mobiles ad superstitionem perculsae semel mentes, sibi aeternum laborem portendi, sua facinora aversari deos lamentantur. utendum inclinatione ea Caesar et quae casus obtulerat in sapientiam vertenda ratus circumiri tentoria iubet; accitur centurio Clemens et si alii bonis artibus grati in vulgus. hi vigiliis, stationibus, custodiis portarum se inserunt, spem offerunt, metum intendunt. 'quo usque filium imperatoris obsidebimus? quis certaminum finis? Percennione et Vibuleno sacramentum dicturi sumus? Percennius et Vibulenus stipendia militibus, agros emeritis largientur? denique pro Neronibus et Drusis imperium populi Romani capessent? quin potius, ut novissimi in culpam, ita primi ad paenitentiam sumus? tarda sunt quae in commune expostulantur: privatam gratiam statim mereare, statim recipias.' commotis per haec mentibus et inter se suspectis, tironem a veterano. legionem a legione dissociant. tum redire paulatim amor obsequii: omittunt portas, signa unum in locum principio seditionis congregata suas in sedes referunt.

XXIX

Drusus orto die et vocata contione, quamquam rudis dicendi, nobilitate ingenita incusat priora, probat praesentia; negat se terrore et minis vinci: flexos ad modestiam si videat, si supplices audiat, scripturum patri ut placatus legionum preces exciperet. orantibus rursum idem Blaesus et L. Aponius, eques Romanus e cohorte Drusi, Iustusque Catonius, primi ordinis centurio, ad Tiberium mittuntur. certatum inde sententiis, cum alii opperiendos legatos atque interim comitate permulcendum militem censerent, alii fortioribus remediis agendum: nihil in vulgo modicum; terrere ni paveant, ubi pertimuerint inpune contemni: dum superstitio urgeat, adiciendos ex duce metus sublatis seditionis auctoribus. promptum ad asperiora ingenium Druso erat: vocatos Vibulenum et Percennium interfici iubet. tradunt plerique intra tabernaculum ducis obrutos, alii corpora extra vallum abiecta ostentui.

XXX

Tum ut quisque praecipuus turbator conquisiti, et pars, extra castra palantes, a centurionibus aut praetoriarum cohortium militibus caesi: quosdam ipsi manipuli documentum fidei tradidere. auxerat militum curas praematura hiems imbribus continuis adeoque saevis, ut non egredi tentoria, congregari inter se, vix tutari signa possent, quae turbine atque unda raptabantur. durabat et formido caelestis irae, nec frustra adversus impios hebescere sidera, ruere tempestates: non aliud malorum levamentum, quam si linquerent castra infausta temerataque et soluti piaculo suis quisque hibernis redderentur. primum octava, dein quinta decuma legio rediere: nonanus opperiendas Tiberii epistulas clamitaverat, mox desolatus aliorum discessione imminentem necessitatem sponte praevenit. et Drusus non exspectato legatorum regressu, quia praesentia satis consederant, in urbem rediit.

XXXI

Isdem ferme diebus isdem causis Germanicae legiones turbatae, quanto plures tanto violentius, et magna spe fore ut Germanicus Caesar imperium alterius pati nequiret daretque se legionibus vi sua cuncta tracturis. duo apud ripam Rheni exercitus erant: cui nomen superiori sub C. Silio legato, inferiorem A. Caecina curabat. regimen summae rei penes Germanicum agendo Galliarum censui tum intentum. sed quibus Silius moderabatur, mente ambigua fortunam seditionis alienae speculabantur: inferioris exercitus miles in rabiem prolapsus est, orto ab unetvicesimanis quintanisque initio, et tractis prima quoque ac vicesima legionibus: nam isdem aestivis in finibus Vbiorum habebantur per otium aut levia munia. igitur audito fine Augusti vernacula multitudo, nuper acto in urbe dilectu, lasciviae sueta, laborum intolerans, implere ceterorum rudes animos: venisse tempus quo veterani maturam missionem, iuvenes largiora stipendia, cuncti modum miseriarum exposcerent saevitiamque centurionum ulciscerentur. non unus haec, ut Pannonicas inter legiones Percennius, nec apud trepidas militum auris, alios validiores exercitus respicientium, sed multa seditionis ora vocesque: sua in manu sitam rem Romanam, suis victoriis augeri rem publicam, in suum cognomentum adscisci imperatores.

XXXII

Nec legatus obviam ibat: quippe plurium vaecordia constantiam exemerat. repente lymphati destrictis gladiis in centuriones invadunt: ea vetustissima militaribus odiis materies et saeviendi principium. prostratos verberibus mulcant, sexageni singulos, ut numerum centurionum adaequarent: tum convulsos laniatosque et partim exanimos ante vallum aut in amnem Rhenum proiciunt. Septimius cum perfugisset ad tribunal pedibusque Caecinae advolveretur, eo usque flagitatus est donec ad exitium dederetur. Cassius Chaerea, mox caede Gai Caesaris memoriam apud posteros adeptus, tum adulescens et animi ferox, inter obstantis et armatos ferro viam patefecit. non tribunus ultra, non castrorum praefectus ius obtinuit: vigilias, stationes, et si qua alia praesens usus indixerat, ipsi partiebantur. id militaris animos altius coniectantibus praecipuum indicium magni atque inplacabilis motus, quod neque disiecti nec paucorum instinctu, set pariter ardescerent, pariter silerent, tanta aequalitate et constantia ut regi crederes.

XXXIII

Interea Germanico per Gallias, ut diximus, census accipienti excessisse Augustum adfertur. neptem eius Agrippinam in matrimonio pluresque ex ea liberos habebat, ipse Druso fratre Tiberii genitus, Augustae nepos, set anxius occultis in se patrui aviaeque odiis quorum causae acriores quia iniquae. quippe Drusi magna apud populum Romanum memoria, credebaturque, si rerum potitus foret, libertatem redditurus; unde in Germanicum favor et spes eadem. nam iuveni civile ingenium, mira comitas et diversa ab Tiberii sermone vultu, adrogantibus et obscuris. accedebant muliebres offensiones novercalibus Liviae in Agrippinam stimulis, atque ipsa Agrippina paulo commotior, nisi quod castitate et mariti amore quamvis indomitum animum in bonum vertebat.

XXXIV

Sed Germanicus quanto summae spei propior, tanto impensius pro Tiberio niti ; seque et proximos et Belgarum civitates in verba eius adigit. dehinc audito legionum tumultu raptim profectus obvias extra castra habuit, deiectis in terram oculis velut paenitentia. postquam vallum iniit dissoni questus audiri coepere. et quidam prensa manu eius per speciem exosculandi inseruerunt digitos ut vacua dentibus ora contingeret; alii curvata senio membra ostendebant. adsistentem contionem, quia permixta videbatur, discedere in manipulos iubet: sic melius audituros responsum; vexilla praeferri ut id saltem discerneret cohortis: tarde obtemperavere. tunc a veneratione Augusti orsus flexit ad victorias triumphosque Tiberii, praecipuis laudibus celebrans quae apud Germanias illis cum legionibus pulcherrima fecisset. Italiae inde consensum, Galliarum fidem extollit; nil usquam turbidum aut discors. silentio haec vel murmure modico audita sunt.

XXXV

Vt seditionem attigit, ubi modestia militaris, ubi veteris disciplinae decus, quonam tribunos, quo centuriones exegissent, rogitans, nudant universi corpora, cicatrices ex vulneribus, verberum notas exprobrant; mox indiscretis vocibus pretia vacationum, angustias stipendii, duritiam operum ac propriis nominibus incusant vallum, fossas, pabuli materiae lignorum adgestus, et si qua alia ex necessitate aut adversus otium castrorum quaeruntur. atrocissimus veteranorum clamor oriebatur, qui tricena aut supra stipendia numerantes, mederetur fessis, neu mortem in isdem laboribus, sed finem tam exercitae militiae neque inopem requiem orabant. fuere etiam qui legatam a divo Augusto pecuniam reposcerent, faustis in Germanicum ominibus; et si vellet imperium promptos ostentavere. tum vero, quasi scelere contaminaretur, praeceps tribunali desiluit. opposuerunt abeunti arma, minitantes, ni regrederetur; at ille moriturum potius quam fidem exueret clamitans, ferrum a latere diripuit elatumque deferebat in pectus, ni proximi prensam dextram vi attinuissent. extrema et conglobata inter se pars contionis ac, vix credibile dictu, quidam singuli propius incedentes feriret hortabantur; et miles nomine Calusidius strictum obtulit gladium, addito acutiorem esse. saevum id malique moris etiam furentibus visum, ac spatium fuit quo Caesar ab amicis in tabernaculum raperetur.

XXXVI

Consultatum ibi de remedio; etenim nuntiabatur parari legatos qui superiorem exercitum ad causam eandem traherent; destinatum excidio Vbiorum oppidum, imbutasque praeda manus in direptionem Galliarum erupturas. augebat metum gnarus Romanae seditionis et, si omitteretur ripa, invasurus hostis: at si auxilia et socii adversum abscedentis legiones armarentur, civile bellum suscipi. periculosa severitas, flagitiosa largitio: seu nihil militi sive omnia concedentur in ancipiti res publica. igitur volutatis inter se rationibus placitum ut epistulae nomine principis scriberentur: missionem dari vicena stipendia meritis, exauctorari qui sena dena fecissent ac retineri sub vexillo ceterorum inmunes nisi propulsandi hostis, legata quae petiverant exsolvi duplicarique.

XXXVII

Sensit miles in tempus conficta statimque flagitavit. missio per tribunos maturatur, largitio differebatur in hiberna cuiusque. non abscessere quintani unetvicesimanique donec isdem in aestivis contracta ex viatico amicorum ipsiusque Caesaris pecunia persolveretur. primam ac vicesimam legiones Caecina legatus in civitatem Vbiorum reduxit turpi agmine cum fisci de imperatore rapti inter signa interque aquilas veherentur. Germanicus superiorem ad exercitum profectus secundam et tertiam decumam et sextam decumam legiones nihil cunctatas sacramento adigit. quartadecumani paulum dubitaverant: pecunia et missio quamvis non flagitantibus oblata est.

XXXVIII

At in Chaucis coeptavere seditionem praesidium agitantes vexillarii discordium legionum et praesenti duorum militum supplicio paulum repressi sunt. iusserat id M'. Ennius castrorum praefectus, bono magis exemplo quam concesso iure. deinde intumescente motu profugus repertusque, postquam intutae latebrae, praesidium ab audacia mutuatur: non praefectum ab iis, sed Germanicum ducem, sed Tiberium imperatorem violari. simul exterritis qui obstiterant, raptum vexillum ad ripam vertit, et si quis agmine decessisset, pro desertore fore clamitans, reduxit in hiberna turbidos et nihil ausos.

XXXIX

Interea legati ab senatu regressum iam apud aram Vbiorum Germanicum adeunt. duae ibi legiones, prima atque vicesima, veteranique nuper missi sub vexillo hiemabant. pavidos et conscientia vaecordes intrat metus venisse patrum iussu qui inrita facerent quae per seditionem expresserant. utque mos vulgo quamvis falsis reum subdere, Munatium Plancum consulatu functum, principem legationis, auctorem senatus consulti incusant; et nocte concubia vexillum in domo Germanici situm flagitare occipiunt, concursuque ad ianuam facto moliuntur foris, extractum cubili Caesarem tradere vexillum intento mortis metu subigunt. mox vagi per vias obvios habuere legatos, audita consternatione ad Germanicum tendentis. ingerunt contumelias, caedem parant, Planco maxime, quem dignitas fuga impediverat; neque aliud periclitanti subsidium quam castra primae legionis. illic signa et aquilam amplexus religione sese tutabatur, ac ni aquilifer Calpurnius vim extremam arcuisset, rarum etiam inter hostis, legatus populi Romani Romanis in castris sanguine suo altaria deum commaculavisset. luce demum, postquam dux et miles et facta noscebantur, ingressus castra Germanicus perduci ad se Plancum imperat recepitque in tribunal. tum fatalem increpans rabiem, neque militum sed deum ira resurgere, cur venerint legati aperit; ius legationis atque ipsius Planci gravem et immeritum casum, simul quantum dedecoris adierit legio, facunde miseratur, attonitaque magis quam quieta contione legatos praesidio auxiliarium equitum dimittit.

XL

Eo in metu arguere Germanicum omnes quod non ad superiorem exercitum pergeret, ubi obsequia et contra rebellis auxilium: satis superque missione et pecunia et mollibus consultis peccatum vel si vilis ipsi salus, cur filium parvulum, cur gravidam coniugem inter furentis et omnis humani iuris violatores haberet? illos saltem avo et rei publicae redderet. diu cunctatus aspernantem uxorem, cum se divo Augusto ortam neque degenerem ad pericula testaretur, postremo uterum eius et communem filium multo cum fletu complexus, ut abiret perpulit. incedebat muliebre et miserabile agmen, profuga ducis uxor, parvulum sinu filium gerens, lamentantes circum amicorum coniuges quae simul trahebantur nec minus tristes qui manebant.

XLI

Non florentis Caesaris neque suis in castris, sed velut in urbe victa facies gemitusque ac planctus etiam militum auris oraque advertere: progrediuntur contuberniis. quis ille flebilis sonus? quod tam triste? feminas inlustris, non centurionem ad tutelam, non militem, nihil imperatoriae uxoris aut comitatus soliti: pergere ad Treviros [et] externae fidei. pudor inde et miseratio et patris Agrippae, Augusti avi memoria, socer Drusus, ipsa insigni fecunditate, praeclara pudicitia; iam infans in castris genitus, in contubernio legionum eductus, quem militari vocabulo Caligulam appellabant, quia plerumque ad concilianda vulgi studia eo tegmine pedum induebatur. sed nihil aeque flexit quam invidia in Treviros: orant obsistunt, rediret maneret, pars Agrippinae occursantes, plurimi ad Germanicum regressi. isque ut erat recens dolore et ira apud circumfusos ita coepit.

XLII

'Non mihi uxor aut filius patre et re publica cariores sunt, sed illum quidem sua maiestas, imperium Romanum ceteri exercitus defendent. coniugem et liberos meos, quos pro gloria vestra libens ad exitium offerrem, nunc procul a furentibus summoveo, ut quidquid istud sceleris imminet, meo tantum sanguine pietur, neve occisus Augusti pronepos, interfecta Tiberii nurus nocentiores vos faciant. quid enim per hos dies inausum intemeratumve vobis? quod nomen huic coetui dabo? militesne appellem, qui filium imperatoris vestri vallo et armis circumsedistis? an civis, quibus tam proiecta senatus auctoritas? hostium quoque ius et sacra legationis et fas gentium rupistis. divus Iulius seditionem exercitus verbo uno compescuit, Quirites vocando qui sacramentum eius detrectabant: divus Augustus vultu et aspectu Actiacas legiones exterruit: nos ut nondum eosdem, ita ex illis ortos si Hispaniae Syriaeve miles aspernaretur, tamen mirum et indignum erat. primane et vicesima legiones, illa signis a Tiberio acceptis, tu tot proeliorum socia, tot praemiis aucta, egregiam duci vestro gratiam refertis? hunc ego nuntium patri laeta omnia aliis e provinciis audienti feram? ipsius tirones, ipsius veteranos non missione, non pecunia satiatos: hic tantum interfici centuriones, eici tribunos, includi legatos, infecta sanguine castra, flumina, meque precariam animam inter infensos trahere.

XLIII

'Cur enim primo contionis die ferrum illud, quod pectori meo infigere parabam, detraxistis, o inprovidi amici? melius et amantius ille qui gladium offerebat. cecidissem certe nondum tot flagitiorum exercitui meo conscius; legissetis ducem, qui meam quidem mortem inpunitam sineret, Vari tamen et trium legionum ulcisceretur. neque enim di sinant ut Belgarum quamquam offerentium decus istud et claritudo sit subvenisse Romano nomini, compressisse Germaniae populos. tua, dive Auguste, caelo recepta mens, tua, pater Druse, imago, tui memoria isdem istis cum militibus, quos iam pudor et gloria intrat, eluant hanc maculam irasque civilis in exitium hostibus vertant. vos quoque, quorum alia nunc ora, alia pectora contueor, si legatos senatui, obsequium imperatori, si mihi coniugem et filium redditis, discedite a contactu ac dividite turbidos: id stabile ad paenitentiam, id fidei vinculum erit.'

XLIV

Supplices ad haec et vera exprobrari fatentes orabant puniret noxios, ignosceret lapsis et duceret in hostem: revocaretur coniunx, rediret legionum alumnus neve obses Gallis traderetur. reditum Agrippinae excusavit ob inminentem partum et hiemem: venturum filium: cetera ipsi exsequerentur. discurrunt mutati et seditiosissimum quemque vinctos trahunt ad legatum legionis primae C. Caetronium, qui iudicium et poenas de singulis in hunc modum exercuit. stabant pro contione legiones destrictis gladiis: reus in suggestu per tribunum ostendebatur: si nocentem adclamaverant, praeceps datus trucidabatur. et gaudebat caedibus miles tamquam semet absolveret; nec Caesar arcebat, quando nullo ipsius iussu penes eosdem saevitia facti et invidia erat. secuti exemplum veterani haud multo post in Raetiam mittuntur, specie defendendae provinciae ob imminentis Suebos ceterum ut avellerentur castris trucibus adhuc non minus asperitate remedii quam sceleris memoria. centurionatum inde egit. citatus ab imperatore nomen, ordinem, patriam, numerum stipendiorum, quae strenue in proeliis fecisset, et cui erant, dona militaria edebat. si tribuni, si legio industriam innocentiamque adprobaverant, retinebat ordinem: ubi avaritiam aut crudelitatem consensu obiectavissent, solvebatur militia.

XLV

Sic compositis praesentibus haud minor moles supererat ob ferociam quintae et unetvicesimae legionum, sexagesimum apud lapidem (loco Vetera nomen est) hibernantium. nam primi seditionem coeptaverant: atrocissimum quodque facinus horum manibus patratum; nec poena commilitonum exterriti nec paenitentia conversi iras retinebant. igitur Caesar arma classem socios demittere Rheno parat, si imperium detrectetur, bello certaturus.

XLVI

At Romae nondum cognito qui fuisset exitus in Illyrico, et legionum Germanicarum motu audito, trepida civitas incusare Tiberium quod, dum patres et plebem, invalida et inermia, cunctatione ficta ludificetur, dissideat interim miles neque duorum adulescentium nondum adulta auctoritate comprimi queat. ire ipsum et opponere maiestatem imperatoriam debuisse cessuris ubi principem longa experientia eundemque severitatis et munificentiae summum vidissent. an Augustum fessa aetate totiens in Germanias commeare potuisse: Tiberium vigentem annis sedere in senatu, verba patrum cavillantem? satis prospectum urbanae servituti: militaribus animis adhibenda fomenta ut ferre pacem velint.

XLVII

Immotum adversus eos sermones fixumque Tiberio fuit non omittere caput rerum neque se remque publicam in casum dare. multa quippe et diversa angebant: validior per Germaniam exercitus, propior apud Pannoniam; ille Galliarum opibus subnixus, hic Italiae inminens: quos igitur anteferret? ac ne postpositi contumelia incenderentur. at per filios pariter adiri maiestate salva, cui maior e longinquo reverentia. simul adulescentibus excusatum quaedam ad patrem reicere, resistentisque Germanico aut Druso posse a se mitigari vel infringi: quod aliud subsidium si imperatorem sprevissent? ceterum ut iam iamque iturus legit comites, conquisivit impedimenta, adornavit navis: mox hiemem aut negotia varie causatus primo prudentis, dein vulgum, diutissime provincias fefellit.

XLVIII

At Germanicus, quamquam contracto exercitu et parata in defectores ultione, dandum adhuc spatium ratus, si recenti exemplo sibi ipsi consulerent, praemittit litteras ad Caecinam, venire se valida manu ac, ni supplicium in malos praesumant, usurum promisca caede. eas Caecina aquiliferis signiferisque et quod maxime castrorum sincerum erat occulte recitat, utque cunctos infamiae, se ipsos morti eximant hortatur: nam in pace causas et merita spectari, ubi bellum ingruat innocentis ac noxios iuxta cadere. illi temptatis quos idoneos rebantur, postquam maiorem legionum partem in officio vident, de sententia legati statuunt tempus, quo foedissimum quemque et seditioni promptum ferro invadant. tunc signo inter se dato inrumpunt contubernia, trucidant ignaros, nullo nisi consciis noscente quod caedis initium, quis finis.

XLIX

Diversa omnium, quae umquam accidere, civilium armorum facies. non proelio, non adversis e castris, sed isdem e cubilibus, quos simul vescentis dies, simul quietos nox habuerat, discedunt in partis, ingerunt tela clamor vulnera sanguis palam, causa in occulto; cetera fors regit. et quidam bonorum caesi, postquam intellecto in quos saeviretur pessimi quoque arma rapuerant. neque legatus aut tribunus moderator adfuit: permissa vulgo licentia atque ultio et satietas. mox ingressus castra Germanicus, non medicinam illud plurimis cum lacrimis sed cladem appellans, cremari corpora iubet. Truces etiam tum animos cupido involat eundi in hostem, piaculum furoris; nec aliter posse placari commilitonum manis quam si pectoribus impiis honesta vulnera accepissent. sequitur ardorem militum Caesar iunctoque ponte tramittit duodecim milia e legionibus, sex et viginti socias cohortis, octo equitum alas, quarum ea seditione intemerata modestia fuit.

L

Laeti neque procul Germani agitabant, dum iustitio ob amissum Augustum, post discordiis attinemur. at Romanus agmine propero silvam Caesiam limitemque a Tiberio coeptum scindit, castra in limite locat, frontem ac tergum vallo, latera concaedibus munitus. inde saltus obscuros permeat consultatque ex duobus itineribus breve et solitum sequatur an inpeditius et intemptatum eoque hostibus incautum. delecta longiore via cetera adcelerantur: etenim attulerant exploratores festam eam Germanis noctem ac sollemnibus epulis ludicram. Caecina cum expeditis cohortibus praeire et obstantia silvarum amoliri iubetur: legiones modico intervallo sequuntur. iuvit nox sideribus inlustris, ventumque ad vicos Marsorum et circumdatae stationes stratis etiam tum per cubilia propterque mensas, nullo metu, non antepositis vigiliis: adeo cuncta incuria disiecta erant neque belli timor, ac ne pax quidem nisi languida et soluta inter temulentos.

LI

Caesar avidas legiones quo latior populatio foret quattuor in cuneos dispertit; quinquaginta milium spatium ferro flammisque pervastat. non sexus, non aetas miserationem attulit: profana simul et sacra et celeberrimum illis gentibus templum quod Tanfanae vocabant solo aequantur. sine vulnere milites, qui semisomnos, inermos aut palantis ceciderant. excivit ea caedes Bructeros, Tubantes, Vsipetes, saltusque, per quos exercitui regressus, insedere. quod gnarum duci incessitque itineri et proelio. pars equitum et auxiliariae cohortes ducebant, mox prima legio, et mediis impedimentis sinistrum latus unetvicesimani, dextrum quintani clausere, vicesima legio terga firmavit, post ceteri sociorum. sed hostes, donec agmen per saltus porrigeretur, immoti, dein latera et frontem modice adsultantes, tota vi novissimos incurrere. turbabanturque densis Germanorum catervis leves cohortes, cum Caesar advectus ad vicesimanos voce magna hoc illud tempus obliterandae seditionis clamitabat: pergerent, properarent culpam in decus vertere. exarsere animis unoque impetu perruptum hostem redigunt in aperta caeduntque: simul primi agminis copiae evasere silvas castraque communivere. quietum inde iter, fidensque recentibus ac priorum oblitus miles in hibernis locatur.

LII

Nuntiata ea Tiberium laetitia curaque adfecere: gaudebat oppressam seditionem, sed quod largiendis pecuniis et missione festinata favorem militum quaesivisset, bellica quoque Germanici gloria angebatur. rettulit tamen ad senatum de rebus gestis multaque de virtute eius memoravit, magis in speciem verbis adornata quam ut penitus sentire crederetur. paucioribus Drusum et finem Illyrici motus laudavit, sed intentior et fida oratione. cunctaque quae Germanicus indulserat servavit etiam apud Pannonicos exercitus.

LIII

Eodem anno Iulia supremum diem obiit, ob impudicitiam olim a patre Augusto Pandateria insula, mox oppido Reginorum, qui Siculum fretum accolunt, clausa. fuerat in matrimonio Tiberii florentibus Gaio et Lucio Caesaribus spreveratque ut inparem; nec alia tam intima Tiberio causa cur Rhodum abscederet. imperium adeptus extorrem, infamem et post interfectum Postumum Agrippam omnis spei egenam inopia ac tabe longa peremit, obscuram fore necem longinquitate exilii ratus. par causa saevitiae in Sempronium Gracchum, qui familia nobili, sollers ingenio et prave facundus, eandem Iuliam in matrimonio Marci Agrippae temeraverat. nec is libidini finis: traditam Tiberio pervicax adulter contumacia et odiis in maritum accendebat; litteraeque quas Iulia patri Augusto cum insectatione Tiberii scripsit a Graccho compositae credebantur. igitur amotus Cercinam, Africi maris insulam, quattuordecim annis exilium toleravit. tunc milites ad caedem missi invenere in prominenti litoris nihil laetum opperientem. quorum adventu breve tempus petivit ut suprema mandata uxori Alliariae per litteras daret, cervicemque percussoribus obtulit; constantia mortis haud indignus Sempronio nomine vita degeneraverat. quidam non Roma eos milites, sed ab L. Asprenate pro consule Africae missos tradidere auctore Tiberio, qui famam caedis posse in Asprenatem verti frustra speraverat.

LIV

Idem annus novas caerimonias accepit addito sodalium Augustalium sacerdotio, ut quondam Titus Tatius retinendis Sabinorum sacris sodalis Titios instituerat. sorte ducti e primoribus civitatis unus et viginti: Tiberius Drususque et Claudius et Germanicus adiciuntur. ludos Augustalis tunc primum coeptos turbavit discordia ex certamine histrionum. indulserat ei ludicro Augustus, dum Maecenati obtemperat effuso in amorem Bathylli; neque ipse abhorrebat talibus studiis, et civile rebatur misceri voluptatibus vulgi. alia Tiberio morum via: sed populum per tot annos molliter habitum nondum audebat ad duriora vertere.

LV

Druso Caesare C. Norbano consulibus decernitur Germanico triumphus manente bello; quod quamquam in aestatem summa ope parabat, initio veris et repentino in Chattos excursu praecepit. nam spes incesserat dissidere hostem in Arminium ac Segestem, insignem utrumque perfidia in nos aut fide. Arminius turbator Germaniae, Segestes parari rebellionem saepe alias et supremo convivio, post quod in arma itum, aperuit suasitque Varo ut se et Arminium et ceteros proceres vinciret: nihil ausuram plebem principibus amotis; atque ipsi tempus fore quo crimina et innoxios discerneret. sed Varus fato et vi Armini cecidit; Segestes quamquam consensu gentis in bellum tractus discors manebat, auctis privatim odiis, quod Arminius filiam eius alii pactam rapuerat: gener invisus inimici soceri; quaeque apud concordes vincula caritatis, incitamenta irarum apud infensos erant.

LVI

Igitur Germanicus quattuor legiones, quinque auxiliarium milia et tumultuarias catervas Germanorum cis Rhenum colentium Caecinae tradit; totidem legiones, duplicem sociorum numerum ipse ducit, positoque castello super vestigia paterni praesidii in monte Tauno expeditum exercitum in Chattos rapit, L. Apronio ad munitiones viarum et fluminum relicto. nam (rarum illi caelo) siccitate et amnibus modicis inoffensum iter properaverat, imbresque et fluminum auctus regredienti metuebantur. sed Chattis adeo inprovisus advenit, ut quod imbecillum aetate ac sexu statim captum aut trucidatum sit. iuventus flumen Adranam nando tramiserat, Romanosque pontem coeptantis arcebant. dein tormentis sagittisque pulsi, temptatis frustra condicionibus pacis, cum quidam ad Germanicum perfugissent, reliqui omissis pagis vicisque in silvas disperguntur. Caesar incenso Mattio (id genti caput) aperta populatus vertit ad Rhenum, non auso hoste terga abeuntium lacessere, quod illi moris, quotiens astu magis quam per formidinem cessit. fuerat animus Cheruscis iuvare Chattos, sed exterruit Caecina huc illuc ferens arma; et Marsos congredi ausos prospero proelio cohibuit.

LVII

Neque multo post legati a Segeste venerunt auxilium orantes adversus vim popularium a quis circumsedebatur, validiore apud eos Arminio quoniam bellum suadebat: nam barbaris, quanto quis audacia promptus, tanto magis fidus rebusque motis potior habetur. addiderat Segestes legatis filium, nomine Segimundum: sed iuvenis conscientia cunctabatur. quippe anno quo Germaniae descivere sacerdos apud aram Vbiorum creatus ruperat vittas, profugus ad rebellis. adductus tamen in spem clementiae Romanae pertulit patris mandata benigneque exceptus cum praesidio Gallicam in ripam missus est. Germanico pretium fuit convertere agmen, pugnatumque in obsidentis, et ereptus Segestes magna cum propinquorum et clientium manu. inerant feminae nobiles, inter quas uxor Arminii eademque filia Segestis, mariti magis quam parentis animo, neque victa in lacrimas neque voce supplex; compressis intra sinum manibus gravidum uterum intuens. ferebantur et spolia Varianae cladis, plerisque eorum qui tum in deditionem veniebant praedae data: simul Segestes ipse, ingens visu et memoria bonae societatis inpavidus.

LVIII

Verba eius in hunc modum fuere: 'non hic mihi primus erga populum Romanum fidei et constantiae dies. ex quo a divo Augusto civitate donatus sum, amicos inimicosque ex vestris utilitatibus delegi, neque odio patriae (quippe proditores etiam iis quos anteponunt invisi sunt), verum quia Romanis Germanisque idem conducere et pacem quam bellum probabam. ergo raptorem filiae meae, violatorem foederis vestri, Arminium apud Varum, qui tum exercitui praesidebat, reum feci. dilatus segnitia ducis, quia parum praesidii in legibus erat, ut me et Arminium et conscios vinciret flagitavi: testis illa nox, mihi utinam potius novissima! quae secuta sunt defleri magis quam defendi possunt: ceterum et inieci catenas Arminio et a factione eius iniectas perpessus sum. atque ubi primum tui copia, vetera novis et quieta turbidis antehabeo, neque ob praemium, sed ut me perfidia exsolvam, simul genti Germanorum idoneus conciliator, si paenitentiam quam perniciem maluerit. pro iuventa et errore filii veniam precor: filiam necessitate huc adductam fateor. tuum erit consultare utrum praevaleat quod ex Arminio concepit an quod ex me genita est.' Caesar clementi responso liberis propinquisque eius incolumitatem, ipsi sedem vetere in provincia pollicetur. exercitum reduxit nomenque imperatoris auctore Tiberio accepit. Arminii uxor virilis sexus stirpem edidit: educatus Ravennae puer quo mox ludibrio conflictatus sit in tempore memorabo.

LIX

Fama dediti benigneque excepti Segestis vulgata, ut quibusque bellum invitis aut cupientibus erat, spe vel dolore accipitur. Arminium super insitam violentiam rapta uxor, subiectus servitio uxoris uterus vaecordem agebant, volitabatque per Cheruscos, arma in Segestem, arma in Caesarem poscens. neque probris temperabat: egregium patrem, magnum imperatorem, fortem exercitum, quorum tot manus unam mulierculam avexerint. sibi tres legiones, totidem legatos procubuisse; non enim se proditione neque adversus feminas gravidas, sed palam adversus armatos bellum tractare. cerni adhuc Germanorum in lucis signa Romana, quae dis patriis suspenderit. coleret Segestes victam ripam, redderet filio sacerdotium hominum: Germanos numquam satis excusaturos quod inter Albim et Rhenum virgas et securis et togam viderint. aliis gentibus ignorantia imperi Romani inexperta esse supplicia, nescia tributa: quae quoniam exuerint inritusque discesserit ille inter numina dicatus Augustus, ille delectus Tiberius, ne inperitum adulescentulum, ne seditiosum exercitum pavescerent. si patriam parentes antiqua mallent quam dominos et colonias novas, Arminium potius gloriae ac libertatis quam Segestem flagitiosae servitutis ducem sequerentur.

LX

Conciti per haec non modo Cherusci, sed conterminae gentes, tractusque in partis Inguiomerus Arminii patruus, vetere apud Romanos auctoritate; unde maior Caesari metus. et ne bellum mole una ingrueret Caecinam cum quadraginta cohortibus Romanis distrahendo hosti per Bructeros ad flumen Amisiam mittit, equitem Pedo praefectus finibus Frisiorum ducit. ipse inpositas navibus quattuor legiones per lacus vexit; simulque pedes eques classis apud praedictum amnem convenere. Chauci cum auxilia pollicerentur, in commilitium adsciti sunt. Bructeros sua urentis expedita cum manu L Stertinius missu Germanici fudit; interque caedem et praedam repperit undevicesimae legionis aquilam cum Varo amissam. ductum inde agmen ad ultimos Bructerorum, quantumque Amisiam et Lupiam amnis inter vastatum, haud procul Teutoburgiensi saltu in quo reliquiae Vari legionumque insepultae dicebantur.

LXI

Igitur cupido Caesarem invadit solvendi suprema militibus ducique, permoto ad miserationem omni qui aderat exercitu ob propinquos, amicos, denique ob casus bellorum et sortem hominum. praemisso Caecina ut occulta saltuum scrutaretur pontesque et aggeres umido paludum et fallacibus campis inponeret, incedunt maestos locos visuque ac memoria deformis. prima Vari castra lato ambitu et dimensis principiis trium legionum manus ostentabant; dein semiruto vallo, humili fossa accisae iam reliquiae consedisse intellegebantur: medio campi albentia ossa, ut fugerant, ut restiterant, disiecta vel aggerata. adiacebant fragmina telorum equorumque artus, simul truncis arborum antefixa ora. lucis propinquis barbarae arae, apud quas tribunos ac primorum ordinum centuriones mactaverant. et cladis eius superstites, pugnam aut vincula elapsi, referebant hic cecidisse legatos, illic raptas aquilas; primum ubi vulnus Varo adactum, ubi infelici dextera et suo ictu mortem invenerit; quo tribunali contionatus Arminius, quot patibula captivis, quae scrobes, utque signis et aquilis per superbiam inluserit.

LXII

Igitur Romanus qui aderat exercitus sextum post cladis annum trium legionum ossa, nullo noscente alienas reliquias an suorum humo tegeret, omnis ut coniunctos, ut consanguineos, aucta in hostem ira, maesti simul et infensi condebant. primum extruendo tumulo caespitem Caesar posuit, gratissimo munere in defunctos et praesentibus doloris socius. quod Tiberio haud probatum, seu cuncta Germanici in deterius trahenti, sive exercitum imagine caesorum insepultorumque tardatum ad proelia et formidolosiorem hostium credebat; neque imperatorem auguratu et vetustissimis caerimoniis praeditum adtrectare feralia debuisse.

LXIII

Sed Germanicus cedentem in avia Arminium secutus, ubi primum copia fuit, evehi equites campumque quem hostis insederat eripi iubet. Arminius colligi suos et propinquare silvis monitos vertit repente: mox signum prorumpendi dedit iis quos per saltus occultaverat. tunc nova acie turbatus eques, missaeque subsidiariae cohortes et fugientium agmine impulsae auxerant consternationem; trudebanturque in paludem gnaram vincentibus, iniquam nesciis, ni Caesar productas legiones instruxisset: inde hostibus terror, fiducia militi; et manibus aequis abscessum. ,mox reducto ad Amisiam exercitu legiones classe, ut advexerat, reportat; pars equitum litore Oceani petere Rhenum iussa; Caecina, qui suum militem ducebat, monitus, quamquam notis itineribus regrederetur, pontes longos quam maturrime superare. angustus is trames vastas inter paludes et quondam a L. Domitio aggeratus, cetera limosa, tenacia gravi caeno aut rivis incerta erant; circum silvae paulatim adclives, quas tum Arminius inplevit, compendiis viarum et cito agmine onustum sarcinis armisque militem cum antevenisset. Caecinae dubitanti quonam modo ruptos vetustate pontes reponeret simulque propulsaret hostem, castra metari in loco placuit, ut opus et alii proelium inciperent.

LXIV

Barbari perfringere stationes seque inferre munitoribus nisi lacessunt, circumgrediuntur, occursant: miscetur operantium bellantiumque clamor. et cuncta pariter Romanis adversa, locus uligine profunda, idem ad gradum instabilis, procedentibus lubricus, corpora gravia loricis; neque librare pila inter undas poterant. contra Cheruscis sueta apud paludes proelia, procera membra, hastae ingentes ad vulnera facienda quamvis procul. nox demum inclinantis iam legiones adversae pugnae exemit. Germani ob prospera indefessi, ne tum quidem sumpta quiete, quantum aquarum circum surgentibus iugis oritur vertere in subiecta, mersaque humo et obruto quod effectum operis duplicatus militi labor. quadragesimum id stipendium Caecina parendi aut imperitandi habebat, secundarum ambiguarumque rerum sciens eoque interritus. igitur futura volvens non aliud repperit quam ut hostem silvis coerceret, donec saucii quantumque gravioris agminis anteirent; nam medio montium et paludum porrigebatur planities, quae tenuem aciem pateretur. deliguntur legiones quinta dextro lateri, unetvicesima in laevum, primani ducendum ad agmen, vicesimanus adversum secuturos.

LXV

Nox per diversa inquies, cum barbari festis epulis, laeto cantu aut truci sonore subiecta vallium ac resultantis saltus complerent, apud Romanos invalidi ignes, interruptae voces, atque ipsi passim adiacerent vallo, oberrarent tentoriis, insomnes magis quam pervigiles. ducemque terruit dira quies: nam Quintilium Varum sanguine oblitum et paludibus emersum cernere et audire visus est velut vocantem, non tamen obsecutus et manum intendentis reppulisse coepta luce missae in latera legiones, metu an contumacia, locum deseruere, capto propere campo umentia ultra. neque tamen Arminius quamquam libero incursu statim prorupit: sed ut haesere caeno fossisque impedimenta, turbati circum milites, incertus signorum ordo, utque tali in tempore sibi quisque properus et lentae adversum imperia aures, inrumpere Germanos iubet, clamitans 'en Varus eodemque iterum fato vinctae legiones!' simul haec et cum delectis scindit agmen equisque maxime vulnera ingerit. illi sanguine suo et lubrico paludum lapsantes excussis rectoribus disicere obvios, proterere iacentis. plurimus circa aquilas labor, quae neque ferri adversum ingruentia tela neque figi limosa humo poterant. Caecina dum sustentat aciem, suffosso equo delapsus circumveniebatur, ni prima legio sese opposuisset. iuvit hostium aviditas, omissa caede praedam sectantium, enisaeque legiones vesperascente die in aperta et solida. neque is miseriarum finis. struendum vallum, petendus agger, amissa magna ex parte per quae egeritur humus aut exciditur caespes; non tentoria manipulis, non fomenta sauciis; infectos caeno aut cruore cibos dividentes funestas tenebras et tot hominum milibus unum iam reliquum diem lamentabantur.

LXVI

Forte equus abruptis vinculis vagus et clamore territus quosdam occurrentium obturbavit. tanta inde consternatio inrupisse Germanos credentium ut cuncti ruerent ad portas, quarum decumana maxime petebatur, aversa hosti et fugientibus tutior. Caecina comperto vanam esse formidinem, cum tamen neque auctoritate neque precibus, ne manu quidem obsistere aut retinere militem quiret, proiectus in limine portae miseratione demum, quia per corpus legati eundum erat, clausit viam: simul tribuni et centuriones falsum pavorem esse docuerunt.

LXVII

Tunc contractos in principia iussosque dicta cum silentio accipere temporis ac necessitatis monet. unam in armis salutem, sed ea consilio temperanda manendumque intra vallum, donec expugnandi hostis spe propius succederent; mox undique erumpendum: illa eruptione ad Rhenum perveniri. quod si fugerent, pluris silvas, profundas magis paludes, saevitiam hostium superesse; at victoribus decus gloriam. quae domi cara, quae in castris honesta, memorat; reticuit de adversis. equos dehinc, orsus a suis, legatorum tribunorumque nulla ambitione fortissimo cuique bellatori tradit, ut hi, mox pedes in hostem invaderent.

LXVIII

Haud minus inquies Germanus spe, cupidine et diversis ducum sententiis agebat, Arminio sinerent egredi egressosque rursum per umida et inpedita circumvenirent suadente, atrociora Inguiomero et laeta barbaris, ut vallum armis ambirent: promptam expugnationem, plures captivos, incorruptam praedam fore. igitur orta die proruunt fossas, iniciunt cratis, summa valli prensant, raro super milite et quasi ob metum defixo. postquam haesere munimentis, datur cohortibus signum cornuaque ac tubae concinuere. exim clamore et impetu tergis Germanorum circumfunduntur, exprobrantes non hic silvas nec paludes, sed aequis locis aequos deos. hosti facile excidium et paucos ac semermos cogitanti sonus tubarum, fulgor armorum, quanto inopina tanto maiora offunduntur, cadebantque, ut rebus secundis avidi, ita adversis incauti. Arminius integer, Inguiomerus post grave vulnus pugnam deseruere: vulgus trucidatum est, donec ira et dies permansit. nocte demum reversae legiones, quamvis plus vulnerum, eadem ciborum egestas fatigaret, vim sanitatem copias, cuncta in victoria habuere.

LXIX

Pervaserat interim circumventi exercitus fama et infesto Germanorum agmine Gallias peti, ac ni Agrippina inpositum Rheno pontem solvi prohibuisset, erant qui id flagitium formidine auderent. sed femina ingens animi munia ducis per eos dies induit, militibusque, ut quis inops aut saucius, vestem et fomenta dilargita est. tradit C. Plinius Germanicorum bellorum scriptor, stetisse apud principium pontis laudes et grates reversis legionibus habentem. id Tiberii animum altius penetravit: non enim simplicis eas curas, nec adversus externos [studia] militum quaeri. nihil relictum imperatoribus, ubi femina manipulos intervisat, signa adeat, largitionem temptet, tamquam parum ambitiose filium ducis gregali habitu circumferat Caesaremque Caligulam appellari velit. potiorem iam apud exercitus Agrippinam quam legatos, quam duces; conpressam a muliere seditionem, cui nomen principis obsistere non quiverit. accendebat haec onerabatque Seianus, peritia morum Tiberii odia in longum iaciens, quae reconderet auctaque promeret.

LXX

At Germanicus legionum, quas navibus vexerat, secundam et quartam decimam itinere terrestri P. Vitellio ducendas tradit, quo levior classis vadoso mari innaret vel reciproco sideret. Vitellius primum iter sicca humo aut modice adlabente aestu quietum habuit: mox inpulsu aquilonis, simul sidere aequinoctii, quo maxime tumescit Oceanus, rapi agique agmen. et opplebantur terrae: eadem freto litori campis facies, neque discerni poterant incerta ab solidis, brevia a profundis. sternuntur fluctibus, hauriuntur gurgitibus; iumenta, sarcinae, corpora exanima interfluunt, occursant. permiscentur inter se manipuli, modo pectore, modo ore tenus extantes, aliquando subtracto solo disiecti aut obruti. non vox et mutui hortatus iuvabant adversante unda; nihil strenuus ab ignavo, sapiens ab inprudenti, consilia a casu differre: cuncta pari violentia involvebantur. tandem Vitellius in editiora enisus eodem agmen subduxit. pernoctavere sine utensilibus, sine igni, magna pars nudo aut mulcato corpore, haud minus miserabiles quam quos hostis circumsidet: quippe illic etiam honestae mortis usus, his inglorium exitium. lux reddidit terram, penetratumque ad amnem [Visurgin], quo Caesar classe contenderat. inpositae dein legiones, vagante fama submersas; nec fides salutis, antequam Caesarem exercitumque reducem videre.

LXXI

Iam Stertinius, ad accipiendum in deditionem Segimerum fratrem Segestis praemissus, ipsum et filium eius in civitatem Vbiorum perduxerat. data utrique venia, facile Segimero, cunctantius filio, quia Quintilii Vari corpus inlusisse dicebatur. ceterum ad supplenda exercitus damna certavere Galliae Hispaniae Italia, quod cuique promptum, arma equos aurum offerentes. quorum laudato studio Germanicus, armis modo et equis ad bellum sumptis, propria pecunia militem iuvit. utque cladis memoriam etiam comitate leniret, circumire saucios, facta singulorum extollere; vulnera intuens alium spe, alium gloria, cunctos adloquio et cura sibique et proelio firmabat.

LXXII

Decreta eo anno triumphalia insignia A. Caecinae, L. Apronio, C. Silio ob res cum Germanico gestas. nomen patris patriae Tiberius, a populo saepius ingestum, repudiavit; neque in acta sua iurari quamquam censente senatu permisit, cuncta mortalium incerta, quantoque plus adeptus foret, tanto se magis in lubrico dictitans. non tamen ideo faciebat fidem civilis animi; nam legem maiestatis reduxerat, cui nomen apud veteres idem, sed alia in iudicium veniebant, si quis proditione exercitum aut plebem seditionibus, denique male gesta re publica maiestatem populi Romani minuisset: facta arguebantur, dicta inpune erant. primus Augustus cognitionem de famosis libellis specie legis eius tractavit, commotus Cassii Severi libidine, qua viros feminasque inlustris procacibus scriptis diffamaverat; mox Tiberius, consultante Pompeio Macro praetore an iudicia maiestatis redderentur, exercendas leges esse respondit. hunc quoque asperavere carmina incertis auctoribus vulgata in saevitiam superbiamque eius et discordem cum matre animum.

LXXIII

Haud pigebit referre in Falanio et Rubrio, modicis equitibus Romanis, praetemptata crimina, ut quibus initiis, quanta Tiberii arte gravissimum exitium inrepserit, dein repressum sit, postremo arserit cunctaque corripuerit, noscatur. Falanio obiciebat accusator, quod inter cultores Augusti, qui per omnis domos in modum collegiorum habebantur, Cassium quendam mimum corpore infamem adscivisset, quodque venditis hortis statuam Augusti simul mancipasset. Rubrio crimini dabatur violatum periurio numen Augusti. quae ubi Tiberio notuere, scripsit consulibus non ideo decretum patri suo caelum, ut in perniciem civium is honor verteretur. Cassium histrionem solitum inter alios eiusdem artis interesse ludis, quos mater sua in memoriam Augusti sacrasset; nec contra religiones fieri quod effigies eius, ut alia numinum simulacra, venditionibus hortorum et domuum accedant. ius iurandum perinde aestimandum quam si Iovem fefellisset: deorum iniurias dis curae.

LXXIV

Nec multo post Granium Marcellum praetorem Bithyniae quaestor ipsius Caepio Crispinus maiestatis postulavit, subscribente Romano Hispone: qui formam vitae iniit, quam postea celebrem miseriae temporum et audaciae hominum fecerunt. nam egens, ignotus, inquies, dum occultis libellis saevitiae principis adrepit, mox clarissimo cuique periculum facessit, potentiam apud unum, odium apud omnis adeptus dedit exemplum, quod secuti ex pauperibus divites, ex contemptis metuendi perniciem aliis ac postremum sibi invenere. sed Marcellum insimulabat sinistros de Tiberio sermones habuisse, inevitabile crimen, cum ex moribus principis foedissima quaeque deligeret accusator obiectaretque reo. nam quia vera erant, etiam dicta credebantur. addidit Hispo statuam Marcelli altius quam Caesarum sitam, et alia in statua amputato capite Augusti effigiem Tiberii inditam. ad quod exarsit adeo, ut rupta taciturnitate proclamaret se quoque in ea causa laturum sententiam palam et iuratum, quo ceteris eadem necessitas fieret. manebant etiam tum vestigia morientis libertatis. igitur Cn. Piso 'quo' inquit 'loco censebis, Caesar? si primus, habebo quod sequar: si post omnis, vereor ne inprudens dissentiam.' permotus his, quantoque incautius efferverat, paenitentia patiens tulit absolvi reum criminibus maiestatis: de pecuniis repetundis ad reciperatores itum est.

LXXV

Nec patrum cognitionibus satiatus iudiciis adsidebat in cornu tribunalis, ne praetorem curuli depelleret; multaque eo coram adversus ambitum et potentium preces constituta. sed dum veritati consulitur, libertas corrumpebatur. inter quae Pius Aurelius senator questus mole publicae viae ductuque aquarum labefactas aedis suas, auxilium patrum invocabat. resistentibus aerarii praetoribus subvenit Caesar pretiumque aedium Aurelio tribuit, erogandae per honesta pecuniae cupiens, quam virtutem diu retinuit, cum ceteras exueret. Propertio Celeri praetorio, veniam ordinis ob paupertatem petenti, decies sestertium largitus est, satis conperto paternas ei angustias esse. temptantis eadem alios probare causam senatui iussit, cupidine severitatis in iis etiam quae rite faceret acerbus. unde ceteri silentium et paupertatem confessioni et beneficio praeposuere.

LXXVI

Eodem anno continuis imbribus auctus Tiberis plana urbis stagnaverat; relabentem secuta est aedificiorum et hominum strages. igitur censuit Asinius Gallus ut libri Sibyllini adirentur. renuit Tiberius, perinde divina humanaque obtegens; sed remedium coercendi fluminis Ateio Capitoni et L. Arruntio mandatum. Achaiam ac Macedoniam onera deprecantis levari in praesens proconsulari imperio tradique Caesari placuit. edendis gladiatoribus, quos Germanici fratris ac suo nomine obtulerat, Drusus praesedit, quamquam vili sanguine nimis gaudens; quod [in] vulgus formidolosum et pater arguisse dicebatur. cur abstinuerit spectaculo ipse, varie trahebant; alii taedio coetus, quidam tristitia ingenii et metu conparationis, quia Augustus comiter interfuisset. non crediderim ad ostentandam saevitiam movendasque populi offensiones concessam filio materiem, quamquam id quoque dictum est.

LXXVII

At theatri licentia, proximo priore anno coepta, gravius tum erupit, occisis non modo e plebe set militibus et centurione, vulnerato tribuno praetoriae cohortis, dum probra in magistratus et dissensionem vulgi prohibent. actum de ea seditione apud patres dicebanturque sententiae, ut praetoribus ius virgarum in histriones esset. intercessit Haterius Agrippa tribunus plebei increpitusque est Asinii Galli oratione, silente Tiberio, qui ea simulacra libertatis senatui praebebat. valuit tamen intercessio, quia divus Augustus immunis verberum histriones quondam responderat, neque fas Tiberio infringere dicta eius. de modo lucaris et adversus lasciviam fautorum multa decernuntur; ex quis maxime insignia, ne domos pantomimorum senator introiret, ne egredientis in publicum equites Romani cingerent aut alibi quam in theatro spectarentur, et spectantium immodestiam exilio multandi potestas praetoribus fieret.

LXXVIII

Templum ut in colonia Tarraconensi strueretur Augusto petentibus Hispanis permissum, datumque in omnis provincias exemplum. centesimam rerum venalium post bella civilia institutam deprecante populo edixit Tiberius militare aerarium eo subsidio niti; simul imparem oneri rem publicam, nisi vicesimo militiae anno veterani dimitterentur. ita proximae seditionis male consulta, quibus sedecim stipendiorum finem expresserant, abolita in posterum.

LXXIX

Actum deinde in senatu ab Arruntio et Ateio an ob moderandas Tiberis exundationes verterentur flumina et lacus, per quos augescit; auditaeque municipiorum et coloniarum legationes, orantibus Florentinis ne Clanis solito alveo demotus in amnem Arnum transferretur idque ipsis perniciem adferret. congruentia his Interamnates disseruere: pessum ituros fecundissimos Italiae campos, si amnis Nar (id enim parabatur) in rivos diductus superstagnavisset. nec Reatini silebant, Velinum lacum, qua in Narem effunditur, obstrui recusantes, quippe in adiacentia erupturum; optume rebus mortalium consuluisse naturam, quae sua ora fluminibus, suos cursus utque originem, ita finis dederit; spectandas etiam religiones sociorum, qui sacra et lucos et aras patriis amnibus dicaverint: quin ipsum Tiberim nolle prorsus accolis fluviis orbatum minore gloria fluere. seu preces coloniarum seu difficultas operum sive superstitio valuit, ut in sententiam Pisonis concederetur, qui nil mutandum censuerat.

LXXX

Prorogatur Poppaeo Sabino provincia Moesia, additis Achaia ac Macedonia. id quoque morum Tiberii fuit, continuare imperia ac plerosque ad finem vitae in isdem exercitibus aut iurisdictionibus habere. causae variae traduntur: alii taedio novae curae semel placita pro aeternis servavisse, quidam invidia, ne plures fruerentur; sunt qui existiment, ut callidum eius ingenium, ita anxium iudicium; neque enim eminentis virtutes sectabatur, et rursum vitia oderat: ex optimis periculum sibi, a pessimis dedecus publicum metuebat. qua haesitatione postremo eo provectus est ut mandaverit quibusdam provincias, quos egredi urbe non erat passurus.

LXXXI

De comitiis consularibus, quae tum primum illo principe ac deinceps fuere, vix quicquam firmare ausim: adeo diversa non modo apud auctores, sed in ipsius orationibus reperiuntur. modo subtractis candidatorum nominibus originem cuiusque et vitam et stipendia descripsit ut qui forent intellegeretur; aliquando ea quoque significatione subtracta candidatos hortatus ne ambitu comitia turbarent, suam ad id curam pollicitus est. plerumque eos tantum apud se professos disseruit, quorum nomina consulibus edidisset; posse et alios profiteri, si gratiae aut meritis confiderent: speciosa verbis, re inania aut subdola, quantoque maiore libertatis imagine tegebantur, tanto eruptura ad infensius servitium.

Annotationes

* aut..., vel... pro aut..., aut...: vide Tacitus, Annales: I-VI, comm. F.R.D. Goodyear, Cambridge, 1972, pp. 185 - 187.
* Marcus (M.) pro conversione in Manium (M'.): vide Tacitus, Annales: I-VI, comm. F.R.D. Goodyear, Cambridge, 1972, p. 187.