Antoine et Cléopâtre (Shakespeare, trad. Guizot)/Acte deuxième

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ACTE DEUXIÈME


Scène I

Messine. — Appartement de la maison de Pompée.
Entrent POMPÉE, MÉNÉCRATE et MÉNAS.


Pompée.

Si les grands dieux sont justes, ils seconderont les armes du parti le plus juste.


Ménécrate.

Vaillant Pompée, songez que les dieux ne refusent pas ce qu’ils diffèrent d’accorder.


Pompée.

Tandis qu’au pied de leur trône nous les implorons, la cause que nous les supplions de protéger dépérit.


Ménécrate.

Nous nous ignorons nous-mêmes, et nous demandons souvent notre ruine, leur sagesse nous refuse pour notre bien, et nous gagnons à ne pas obtenir l’objet de nos prières.


Pompée.

Je réussirai : le peuple m’aime, et la mer est à moi ; ma puissance est comme le croissant de la lune, et mon espérance me prédit qu’elle parviendra à son plein. Marc-Antoine est à table en Égypte ; il n’en sortira jamais pour faire la guerre. César, en amassant de l’argent, perd les cœurs ; Lépide les flatte tous deux, et tous deux flattent Lépide : mais il n’aime ni l’un ni l’autre, et ni l’un ni l’autre ne se soucie de lui.


Ménécrate.

César et Lépide sont en campagne, amenant avec eux des forces imposantes.


Pompée.

D’où tenez-vous cette nouvelle ? Elle est fausse.


Ménécrate.

De Silvius, seigneur.


Pompée.

Il rêve ; je sais qu’ils sont encore tous deux à Rome, où ils attendent Antoine. — Voluptueuse Cléopâtre, que tous les charmes de l’amour prêtent leur douceur à tes lèvres flétries ! Joins à la beauté les arts magiques et la volupté ; enchaîne le débauché dans un cercle de fêtes ; échauffe sans cesse son cerveau. Que les cuisiniers épicuriens aiguisent son appétit par des assaisonnements toujours renouvelés, afin que le sommeil et les banquets lui fassent oublier son honneur dans la langueur du Léthé. — Qu’y a-t-il, Varius ?

(Varius paraît.)

Varius.

Comptez sur la vérité de la nouvelle que je vous annonce. Marc-Antoine est d’heure en heure attendu à Rome : depuis qu’il est parti d’Égypte il aurait eu le temps de faire un plus long voyage.


Pompée.

J’aurais écouté plus volontiers une nouvelle moins sérieuse… Ménas, je n’aurais jamais pensé que cet homme insatiable de voluptés eût mis son casque pour une guerre aussi peu importante. C’est un guerrier qui vaut à lui seul plus que les deux autres ensemble… Mais concevons de nous-mêmes une plus haute opinion, puisque le bruit de notre marche peut arracher des genoux de la veuve d’Égypte cet Antoine qui n’est jamais las de débauches.


Ménas.

Je ne puis croire que César et Antoine puissent s’accorder ensemble. Sa femme, qui vient de mourir, a offensé César ; son frère lui a fait la guerre, quoiqu’il n’y fût pas, je crois, poussé par Antoine.


Pompée.

Je ne sais pas, Ménas, jusqu’à quel point de légères inimitiés peuvent céder devant de plus grandes. S’ils ne nous voyaient pas armés contre eux tous, ils ne tarderaient pas à se disputer ensemble : car ils ont assez de sujets de tirer l’épée les uns contre les autres : mais jusqu’à quel point la crainte que nous leur inspirons concilie-t-elle leurs divisions et enchaîne-t-elle leurs petites discordes, c’est ce que nous ne savons pas encore. Au reste, qu’il en arrive ce qu’il plaira aux dieux : il y va de notre vie de déployer toutes nos forces. Viens, Ménas.

(Ils sortent.)



Scène II

Rome. — Appartement dans la maison de Lépide.
LÉPIDE, ÉNOBARBUS.


Lépide.

Cher Énobarbus, tu feras une action louable et qui te siéra bien en engageant ton général à s’expliquer avec douceur et ménagement.


Énobarbus.

Je l’engagerai à répondre comme lui-même. Si César l’irrite, qu’Antoine regarde par-dessus la tête de César, et parle aussi fièrement que Mars. Par Jupiter, si je portais la barbe d’Antoine je ne me ferais pas raser aujourd’hui[1].


Lépide.

Ce n’est pas ici le temps des ressentiments particuliers.


Énobarbus.

Tout temps est bon pour les affaires qu’il fait naître.


Lépide.

Les moins importantes doivent céder aux plus graves.


Énobarbus.

Non, si les moins importantes viennent les premières.


Lépide.

Tu parles avec passion : mais de grâce ne remue pas les tisons. — Voici le noble Antoine.

(Entrent Antoine et Ventidius.)

Énobarbus.

Et voilà César là-bas.

(Entrent César, Mécène et Agrippa.)

Antoine.

Si nous pouvons nous entendre, marchons contre les Parthes. — Ventidius, écoute.


César.

Je ne sais pas, Mécène ; demande à Agrippa.


Lépide.

Nobles amis, il n’est point d’objet plus grand que celui qui nous a réunis ; que des causes plus légères ne nous séparent pas. Les torts peuvent être rappelés avec douceur ; en discutant avec violence des différends peu importants, nous rendons mortelles les blessures que nous voulons guérir : ainsi donc, nobles collègues (je vous en conjure avec instances), traitez les questions les plus aigres dans les termes les plus doux, et que la mauvaise humeur n’aggrave pas nos querelles.


Antoine.

C’est bien parlé ; si nous étions à la tête de nos armées et prêts à combattre, j’agirais ainsi.


César.

Soyez le bienvenu dans Rome.


Antoine.

Merci !


César.

Asseyez-vous.


Antoine.

Asseyez-vous, seigneur.


César.

Ainsi donc…


Antoine.

J’apprends que vous vous offensez de choses qui ne sont point blâmables, ou qui, si elles le sont, ne vous regardent pas.


César.

Je serais ridicule, si je me prétendais offensé pour rien ou pour peu de chose ; mais avec vous surtout : plus ridicule encore si je vous avais nommé avec des reproches, lorsque je n’avais point affaire de prononcer votre nom.


Antoine.

Que vous importait donc, César, mon séjour en Égypte ?


César.

Pas plus que mon séjour à Rome ne devait vous inquiéter en Égypte : cependant, si de là vous cherchiez à me nuire, votre séjour en Égypte pouvait m’occuper.


Antoine.

Qu’entendez-vous par chercher à vous nuire ?


César.

Vous pourriez bien saisir le sens de ce que je veux dire par ce qui m’est arrivé ici ; votre femme et votre frère ont pris les armes contre moi, leur attaque était pour vous un sujet de vous déclarer contre moi, votre nom était leur mot d’ordre.


Antoine.

Vous vous méprenez. Jamais mon frère ne m’a mis en avant dans cette guerre. Je m’en suis instruit, et ma certitude est fondée sur les rapports fidèles de ceux mêmes qui ont tiré l’épée pour vous ! N’attaquait-il pas plutôt mon autorité que la vôtre ? ne dirigeait-il pas également la guerre contre moi puisque votre cause est la mienne ? là-dessus mes lettres vous ont déjà satisfait. Si vous voulez trouver un prétexte de querelle, comme vous n’en avez pas de bonne raison, il ne faut pas compter sur celui-ci.


César.

Vous faites-là votre éloge, en m’accusant de défaut de jugement : mais vous déguisez mal vos torts.


Antoine.

Non, non ! Je sais, je suis certain que vous ne pouviez pas manquer de faire cette réflexion naturelle, que moi, votre associé dans la cause contre laquelle mon frère s’armait, je ne pouvais voir d’un œil satisfait une guerre qui troublait ma paix. Quant à ma femme, je voudrais que vous trouvassiez une autre femme douée du même caractère. — Le tiers de l’univers est sous vos lois ; vous pouvez, avec le plus faible frein, le gouverner à votre gré, mais non pas une pareille femme.


Énobarbus.

Plût au ciel que nous eussions tous de pareilles épouses ! les hommes pourraient aller à la guerre avec les femmes.


Antoine.

Les embarras qu’a suscités son impatience et son caractère intraitable qui ne manquait pas non plus des ruses de la politique, vous ont trop inquiété, César ; je vous l’accorde avec douleur ; mais vous êtes forcé d’avouer qu’il n’était pas en mon pouvoir de l’empêcher.


César.

Je vous ai écrit pendant que vous étiez plongé dans les débauches, à Alexandrie ; vous avez mis mes lettres dans votre poche, et vous avez renvoyé avec mépris mon député de votre présence.


Antoine.

César, il est entré brusquement, avant qu’on l’eût admis. Je venais de fêter trois rois, et je n’étais plus tout à fait l’homme du matin : mais le lendemain, j’en ai fait l’aveu moi-même à votre député ; ce qui équivalait à lui en demander pardon. Que cet homme n’entre pour rien dans notre différend. S’il faut que nous contestions ensemble, qu’il ne soit plus question de lui.


César.

Vous avez violé un article de vos serments, ce que vous n’aurez jamais à me reprocher.


Lépide.

Doucement, César.


Antoine.

Non, Lépide, laissez-le parler, l’honneur dont il parle maintenant est sacré, en supposant que j’en ai manqué ; voyons, César, l’article de mon serment…


César.

C’était de me prêter vos armes et votre secours à ma première réquisition ; vous m’avez refusé l’un et l’autre.


Antoine.

Dites plutôt négligé, et cela pendant ces heures empoisonnées qui m’avaient ôté la connaissance de moi-même. Je vous en témoignerai mon repentir autant que je le pourrai ; mais ma franchise n’avilira point ma grandeur, comme ma puissance ne fera rien sans ma franchise. La vérité est que Fulvie, pour m’attirer hors d’Égypte, vous a fait la guerre ici. Et moi, qui étais sans le savoir le motif de cette guerre, je vous en fais toutes les excuses où mon honneur peut descendre en pareille occasion.


Lépide.

C’est noblement parler.


Mécène.

S’il pouvait vous plaire de ne pas pousser plus loin vos griefs réciproques, de les oublier tout à fait, pour vous souvenir que le besoin présent vous invite à vous réconcilier ?


Lépide.

Sagement parlé, Mécène.


Énobarbus.

Ou bien empruntez-vous l’un à l’autre, pour le moment, votre affection ; et quand vous n’entendrez plus parler de Pompée, alors vous vous la rendrez : vous aurez tout le loisir de vous disputer, quand vous n’aurez pas autre chose à faire.


Antoine.

Tu n’es qu’un soldat : tais-toi.


Énobarbus.

J’avais presque oublié que la vérité devait se taire.


Antoine.

Tu manques de respect à cette assemblée ; ne dis plus rien.


Énobarbus.

Allons, poursuivez. Je suis muet comme une pierre.


César.

Je ne désapprouve point le fond, mais bien la forme de son discours. — Il n’est pas possible que nous restions amis, nos principes et nos actions différant si fort. Cependant, si je connaissais un lien assez fort pour nous tenir étroitement unis, je le chercherais dans le monde entier.


Agrippa.

Permettez-moi, César…


César.

Parle, Agrippa.


Agrippa.

Vous avez du côté maternel une sœur, la belle Octavie. Le grand Marc-Antoine est veuf maintenant.


César.

Ne parle pas ainsi, Agrippa ; si Cléopâtre t’entendait, elle te reprocherait, avec raison, ta témérité…


Antoine.

Je ne suis pas marié, César ; laissez-moi entendre Agrippa.


Agrippa.

Pour entretenir entre vous une éternelle amitié, pour faire de vous deux frères, et unir vos cœurs par un nœud indissoluble, il faut qu’Antoine épouse Octavie : sa beauté réclame pour époux le plus illustre des mortels ; ses vertus et ses grâces en tout genre disent ce qu’elles peuvent seules exprimer. Cet hymen dissipera toutes ces petites jalousies, qui maintenant vous paraissent si grandes ; et toutes les grandes craintes qui vous offrent maintenant des dangers sérieux s’évanouiront. Les vérités même ne vous paraîtront alors que des fables, tandis que la moitié d’une fable passe maintenant pour la vérité. Sa tendresse pour tous les deux vous enchaînerait l’un à l’autre et vous attirerait à tous deux tous les cœurs. Pardonnez ce que je viens de dire : ce n’est pas la pensée du moment, mais une idée étudiée et méditée par le devoir.


Antoine.

César veut-il parler ?


César.

Non, jusqu’à ce qu’il sache comment Antoine reçoit cette proposition.


Antoine.

Quels pouvoirs aurait Agrippa, pour accomplir ce qu’il propose, si je disais : Agrippa, j’y consens ?


César.

Le pouvoir de César, et celui qu’a César sur Octavie.


Antoine.

Loin de moi la pensée de mettre obstacle à ce bon dessein, qui offre tant de belles espérances ! (À César.) Donnez-moi votre main, accomplissez cette gracieuse ouverture, et qu’à compter de ce moment un cœur fraternel inspire notre tendresse mutuelle et préside à nos grands desseins.


César.

Voilà ma main. Je vous cède une sœur aimée comme jamais sœur aimée comme jamais sœur ne fut aimée de son frère. Qu’elle vive pour unir nos empires et nos cœurs, et que notre amitié ne s’évanouisse plus !


Lépide.

Heureuse réconciliation ! Ainsi soit-il.


Antoine.

Je ne songeais pas à tirer l’épée contre Pompée : il m’a tout récemment accablé des égards les plus grands et les plus rares ; il faut qu’au moins je lui en exprime ma reconnaissance, pour me dérober au reproche d’ingratitude : immédiatement après, je lui envoie un défi.


Lépide.

Le temps presse ; il nous faut chercher tout de suite Pompée, ou il va nous prévenir.


Antoine.

Et où est-il ?


César.

Près du mont Misène.


Antoine.

Quelles sont ses forces sur terre ?


César.

Elles sont grandes et augmentent tous les jours : sur mer, il est maître absolu.


Antoine.

C’est le bruit qui court. Je voudrais avoir eu une conférence avec lui : hâtons-nous de nous la procurer ; mais avant de nous mettre en campagne, dépêchons l’affaire dont nous avons parlé.


César.

Avec la plus grande joie, et je vous invite à venir voir ma sœur ; je vais de ce pas vous conduire chez elle.


Antoine.

Lépide, ne nous privez pas de votre compagnie.


Lépide.

Noble Antoine, les infirmités mêmes ne me retiendraient pas.

(Fanfares ; Antoine, César, Lépide sortent.)

Mécène.

Soyez le bienvenu d’Égypte, seigneur Énobarbus.


Énobarbus.

Seconde moitié du cœur de César, digne Mécène ! — Mon honorable ami Agrippa !


Agrippa.

Bon Énobarbus !


Mécène.

Nous devons être joyeux, en voyant tout si heureusement terminé. — Vous vous êtes bien trouvé en Égypte ?


Énobarbus.

Oui, Mécène. Nous dormions tant que le jour durait, et nous passions les nuits à boire jusqu’à la pointe du jour.


Mécène.

Huit sangliers rôtis pour un déjeuner[2] ! et douze convives seulement ! Le fait est-il vrai ?


Énobarbus.

Ce n’était là qu’une mouche pour un aigle ; nous avions, dans nos festins, bien d’autres plats monstrueux et dignes d’être remarqués.


Mécène.

C’est une reine bien magnifique, si la renommée dit vrai.


Énobarbus.

Dès sa première entrevue avec Marc-Antoine sur le fleuve Cydnus, elle a pris son cœur dans ses filets.


Agrippa.

En effet, c’est sur ce fleuve qu’elle s’est offerte à ses yeux, si celui qui m’en a fait le récit n’a pas inventé.


Énobarbus.

Je vais vous raconter cette entrevue :

La galère où elle était assise, ainsi qu’un trône éclatant, semblait brûler sur les eaux. La poupe était d’or massif, les voiles de pourpre, et si parfumées, que les vents venaient s’y jouer avec amour. Les rames d’argent frappaient l’onde en cadence au son des flûtes, et les flots amoureux se pressaient à l’envie à la suite du vaisseau. Pour Cléopâtre, il n’est point d’expression qui puisse la peindre. Couchée sous un pavillon de tissu d’or, elle effaçait cette Vénus fameuse où nous voyons l’imagination surpasser la nature ; à ses côtés étaient assis de jeunes et beaux enfants, comme un groupe de riants amours, qui agitaient des éventails de couleurs variées, dont le vent semblait colorer les joues délicates qu’ils rafraîchissaient comme s’ils eussent produit cette chaleur qu’ils diminuaient.


Agrippa.

Ô spectacle admirable pour Antoine !…


Énobarbus.

Ses femmes, comme autant de Néréides et de Sirènes, cherchaient à deviner ses ordres dans ses regards et s’inclinaient avec grâce. Une d’elles, telle qu’une vraie sirène, assise au gouvernail, dirige le vaisseau : les cordages de soie obéissent à ces mains douces comme les fleurs, qui manœuvrent avec dextérité. Du sein de la galère s’exhalent d’invisibles parfums qui frappent les sens, sur les quais adjacents. La ville envoie tous ses habitants au-devant d’elle : Antoine, assis sur un trône au milieu de la place publique, est resté seul, haranguant l’air, qui, sans son horreur pour le vide, eût aussi été contempler Cléopâtre et eût abandonné sa place dans la nature.


Agrippa.

Ô merveille de l’Égypte !


Énobarbus.

Aussitôt qu’elle fut débarquée, Antoine envoya vers elle et l’invita à souper. Elle répondit qu’il vaudrait mieux qu’il devînt son hôte, et qu’elle l’en conjurait. Notre galant Antoine, à qui jamais femme n’entendit prononcer le mot non, va au festin après s’être fait raser dix fois, et, selon sa coutume, il paye de son cœur ce que ses yeux seuls ont dévoré.


Agrippa.

Prostituée royale ! elle fit déposer au grand César son épée sur son lit ; il la cultiva, et elle porta un fruit.


Énobarbus.

Je l’ai vue une fois sauter à cloche-pied pendant quarante pas, dans les rues d’Alexandrie ; et bientôt, perdant haleine, elle parla, tout essoufflée ; elle se fit une nouvelle perfection de ce manque de forces, et de sa bouche sans haleine il s’exhalait un charme tout-puissant.


Mécène.

À présent, voilà Antoine obligé de la quitter pour toujours.


Énobarbus.

Jamais, il ne la quittera pas. L’âge ne peut la flétrir, ni l’habitude épuiser l’infinie variété de ses appas. Les autres femmes rassasient les désirs qu’elles satisfont ; mais elle, plus elle donne, plus elle affame ; car les choses les plus viles ont de la grâce chez elle : tellement, que les prêtres sacrés la bénissent au milieu de ses débauches.


Mécène.

Si la beauté, la sagesse et la modestie peuvent fixer le cœur d’Antoine, Octavie est pour lui un heureux lot.


Agrippa.

Allons-nous-en. Cher Énobarbus, deviens mon hôte pendant ton séjour ici.


Énobarbus.

Seigneur, je vous remercie humblement.

(Ils sortent.)



Scène III

Rome. — Appartement de la maison de César.
CÉSAR, ANTOINE, OCTAVIE au milieu d’eux, suite et un devin.


Antoine.

Le monde et ma charge importante m’arracheront quelquefois de vos bras.


Octavie.

Tout le temps de votre absence j’irai fléchir les genoux devant les dieux et les prier pour vous.


Antoine.

Adieu, seigneur… — Mon Octavie, ne jugez point mes torts sur les récits du monde. J’ai quelquefois passé les bornes, je l’avoue ; mais, à l’avenir, ma conduite ne s’écartera plus de la règle. Adieu, chère épouse.


Octavie.

Adieu, seigneur.


César.

Adieu, Antoine.

(César et Octavie sortent.)

Antoine.

Eh bien ! maraud, voudrais-tu être encore en Égypte ?


Le devin.

Plût aux dieux que je n’en fusse jamais sorti, et que vous ne fussiez jamais venu ici !


Antoine.

La raison, si tu peux la dire ?


Le devin.

Je la devine par mon art ; mais ma langue ne peut l’exprimer : retournez au plus tôt en Égypte.


Antoine.

Dis-moi qui, de César ou de moi, élèvera le plus haut sa fortune. Ô Antoine, ne reste donc point à ses côtés. Ton démon, c’est-à-dire l’esprit qui te protège est noble, courageux, fier, sans égal partout où celui de César n’est pas ; mais près de lui ton ange se change en Terreur[3], comme s’il était dompté. Ainsi donc, mets toujours assez de distance entre lui et toi.


Antoine.

Ne me parle plus de cela.


Le devin.

Je n’en parle qu’à toi ; je n’en parlerai jamais qu’à toi seul. — Si tu joues avec lui à quelque jeu que ce soit, tu es sûr de perdre. Il a tant de bonheur, qu’il te battra malgré tous tes avantages. Dès qu’il brille près de toi, ton éclat s’éclipse. Je te le répète encore : ton génie ne te gouverne qu’avec terreur, quand il te voit près de lui. Loin de César, il reprend toute sa grandeur.


Antoine.

Va-t’en et dis à Ventidius que je veux lui parler. (Le devin sort.) — Il marchera contre les Parthes… Soit science ou hasard, cet homme a dit la vérité. Les dés même obéissent à César, et, dans nos jeux, il gagne ; ma plus grande adresse échoue contre son bonheur, si nous tirons au sort ; ses coqs sont toujours vainqueurs des miens, quand toutes les chances sont pour moi, et ses cailles battent toujours les miennes dans l’enceinte où nous les excitons entre elles. — Je veux retourner en Égypte. Si j’accepte ce mariage, c’est pour assurer ma paix ; mais tous mes plaisirs sont dans l’Orient. (Ventidius paraît.) Oh ! viens, Ventidius ; il faut marcher contre les Parthes : ta commission est prête ; suis-moi, et viens la recevoir.

(Ils sortent.)



Scène IV

Une rue de Rome.
LÉPIDE, MÉCÈNE, AGRIPPA.


Lépide.

Qu’aucun soin ne vous retienne plus longtemps : hâtez-vous de suivre vos généraux.


Agrippa.

Seigneur, Marc-Antoine ne demande que le temps d’embrasser Octavie, et nous partons.


Lépide.

Adieu donc, jusqu’à ce que je vous voie revêtus de votre armure guerrière, qui vous sied si bien à tous deux.


Mécène.

Si je ne me trompe sur ce voyage, Lépide, nous serons avant vous au mont de Misène.


Lépide.

Votre route est la plus courte : mes desseins m’obligent de prendre des détours, et vous gagnerez deux journées sur moi.


Agrippa et Mécène.

Bon succès, seigneur !


Lépide.

Adieu.



Scène V

Alexandrie. — Appartement du palais.
CLÉOPÂTRE, CHARMIANE, IRAS, ALEXAS.


Cléopâtre.

Faites-moi de la musique. La musique est l’aliment mélancolique de ceux qui ne vivent que d’amour.


Les suivantes.

La musique ! Eh !

(Mardian entre.)

Cléopâtre.

Non, point de musique ; allons plutôt jouer au billard. Viens, Charmiane.


Charmiane.

Mon bras me fait mal ; vous ferez mieux de jouer avec Mardian.


Cléopâtre.

Autant jouer avec un eunuque qu’avec une femme. Allons, Mardian, veux-tu faire ma partie ?


Mardian.
A

ussi bien que je pourrai, madame.


Cléopâtre.

Dès que l’acteur montre de la bonne volonté, quand il ne réussirait pas, il a droit à notre indulgence. — Mais je ne jouerai pas à présent. — Donnez-moi mes lignes ; nous irons à la rivière, et là, tandis que ma musique se fera entendre dans le lointain, je tendrai des pièges aux poissons dorés : mon hameçon courbé percera leurs molles ouïes… et à chaque poisson que je tirerai hors de l’eau, m’imaginant prendre un Antoine, je m’écrierai : Ah ! vous voilà pris.


Charmiane.

C’était un tour bien plaisant, lorsque vous fîtes une gageure avec Antoine sur votre pêche, et qu’il tira de l’eau avec transport un poisson salé que votre plongeur avait attaché à sa ligne[4].


Cléopâtre.

Ce temps-là ! Ô temps ! Je le plaisantai jusqu’à lui faire perdre patience ; la nuit suivante, ma gaieté lui rendit la patience, et le lendemain matin, avant la neuvième heure, je l’enivrai au point qu’il alla se mettre au lit : je le couvris de mes robes et de mes manteaux, et moi je ceignis son épée Philippine[5](Entre un messager.) Oh ! des nouvelles d’Italie ! Introduis tes fécondes nouvelles dans mes oreilles, qui ont été si longtemps à sec.


Le messager.

Madame… madame…


Cléopâtre.

Antoine est mort ? Si tu le dis, misérable, tu assassines ta maîtresse. Mais s’il est libre et bien portant, si c’est là ce que tu viens m’apprendre, voilà de l’or, et baise les veines azurées de cette main, de cette main que des rois ont pressée de leurs lèvres, et n’ont baisée qu’en tremblant.


Le messager.

D’abord, madame : il se porte bien.


Cléopâtre.

Tiens, voilà encore de l’or ; mais prends garde, coquin. Nous disons ordinairement que les morts vont bien. Si c’est là ce que tu veux dire, cet or que je te donne, je le ferai fondre et le verserai tout brûlant dans la gorge qui annonce des malheurs.


Le messager.

Grande reine, daignez m’écouter.


Cléopâtre.

Allons, j’y consens ; poursuis : mais il n’y a rien de bon dans ta figure. Si Antoine est libre et plein de santé, pourquoi cette physionomie si sombre, pour annoncer des nouvelles si heureuses ? S’il n’est pas bien, tu devrais te présenter devant moi comme une furie couronnée de serpents, et non sous la forme d’un homme.


Le messager.

Vous plaît-il de m’entendre ?


Cléopâtre.

J’ai envie de te frapper avant que tu parles. Cependant, si tu me dis qu’Antoine vit et se porte bien, ou qu’il est ami de César, et non pas son esclave, je verserai sur ta tête une pluie d’or et une grêle de perles.


Le messager.

Madame, il se porte bien.


Cléopâtre.

C’est bien parlé.


Le messager.

Et il est ami de César.


Cléopâtre.

Tu es un brave homme.


Le messager.

César et lui sont plus amis que jamais.


Cléopâtre.

Tu feras ta fortune avec moi.


Le messager.

Mais cependant, madame…


Cléopâtre.
Je n’aime point ce mais cependant, il gâte les bonnes nouvelles ; j’abhorre ce mais qui précède cependant. Mais cependant est comme un geôlier qui va traîner après lui quelque monstrueux malfaiteur. De grâce, ami, verse tout ce que tu portes dans mon oreille, le bien et le mal à la fois… Il est ami de César, il est en pleine santé, dis-tu ? il est libre, dis-tu encore ?

Le messager.

Libre, madame, non ; je ne vous ai rien dit de semblable. Il est lié à Octavie.


Cléopâtre.

Pour quel service ?


Le messager.

Pour le meilleur service, celui du lit.


Cléopâtre.

Je pâlis, Charmiane.


Le messager.

Madame, il est marié à Octavie.


Cléopâtre.

Que la peste la plus contagieuse t’atteigne !


Le messager.

Madame, de la patience.


Cléopâtre.

Que dis-tu ? Sors d’ici, horrible scélérat ! (Elle le frappe) ou avec mon pied je repousserai tes yeux comme des billes ; j’arracherai tous les cheveux de ta tête. (Elle le maltraite.) Tu seras fouetté avec des verges de fer trempées dans de l’eau salée ; tes plaies, imprégnées de saumure, seront cuisantes.


Le messager.

Gracieuse reine, je vous apporte ces nouvelles, mais je n’ai pas fait le mariage.


Cléopâtre.

Dis que ce n’est pas vrai, et je te donnerai une province ; tu parviendras à la fortune la plus brillante. Le coup que tu as reçu te fera pardonner de m’avoir mise en fureur, et je t’accorderai, en outre, tout ce que tu jugeras à propos de demander.


Le messager.

Il est marié, madame.


Cléopâtre.

Scélérat, tu as trop vécu.

(Elle tire un poignard.)

Le messager.

Ah ! alors, je me sauve. Madame, que prétendez-vous ? Je ne suis coupable d’aucune faute.


Charmiane.

Madame, contenez-vous ; cet homme est innocent.


Cléopâtre.

Il est des innocents qui n’échappent pas à la foudre !… Que l’Égypte s’ensevelisse dans le Nil, et que toutes les créatures bienfaisantes se transforment en serpents !… Rappelez cet esclave : malgré ma rage, je ne le mordrai point ; rappelez-le.


Charmiane.

Il a peur de revenir.


Cléopâtre.

Je ne le maltraiterai point : ces mains s’avilissent en frappant un malheureux au-dessous de moi, sans autre sujet que celui que je me suis donné moi-même. Approche, mon ami. (Le messager revient.) Il n’y a pas de crime ; mais il y a toujours du danger à être porteur de mauvaises nouvelles. Emprunte cent voix pour un message agréable, mais laisse les nouvelles fâcheuses s’annoncer elles-mêmes en se faisant sentir.


Le messager.

J’ai rempli mon devoir.


Cléopâtre.

Il est marié ? Il ne m’est pas possible de te haïr plus que je ne fais, si tu dis encore oui.


Le messager.

Il est marié, madame.


Cléopâtre.

Que les dieux te confondent ! tu oses donc persister ?


Le messager.

Dois-je mentir, madame ?


Cléopâtre.

Oh ! je voudrais que tu m’eusses menti ; dût la moitié de mon Égypte être submergée et changée en citerne pour les serpents écailleux ! Va, va-t’en. Eusses-tu la beauté de Narcisse, tu me paraîtrais hideux… Il est marié ?…


Le messager.

Je demande pardon à Votre Majesté.


Cléopâtre.

Il est marié ?


Le messager.

Ne soyez point offensée de ce que je ne voulais pas vous déplaire. Me punir, pour obéir à vos ordres, ne me paraît pas juste. Il est marié à Octavie.


Cléopâtre.

Oh ! pourquoi son crime fait-il de toi, à mes yeux, un scélérat que tu n’es pas ! Quoi ! es-tu bien sûr de ce que tu dis ?… Va-t’en, la marchandise que tu as apportée de Rome est trop chère pour moi. Qu’elle repose sur ta tête, et qu’elle cause ta perte.

(Le messager sort.)

Charmiane.

Noble reine, de la patience.


Cléopâtre.

En louant Antoine, j’ai déprécié César.


Charmiane.

Bien, bien des fois, madame.


Cléopâtre.

J’en suis punie aujourd’hui. Qu’on m’emmène de ce lieu. Je succombe. Oh ! Iras, Charmiane. — N’importe. — Cher Alexas, va trouver cet homme, dis-lui de te rendre compte des traits d’Octavie, de son âge, de ses inclinations ; qu’il n’oublie pas de dire la couleur de ses cheveux. Reviens promptement m’en instruire. (Alexas sort.) Qu’il m’abandonne à jamais ! — Mais non. — Charmiane, quoique sous une face il m’offre les traits de Gorgone, sous les autres il me paraît un dieu Mars. — Recommande à Alexas de me rapporter de quelle taille elle est. — Aie pitié de moi, Charmiane ; mais ne me parle pas, conduis-moi à ma chambre.

(Elles sortent.)



Scène VI

Les côtes d’Italie, près de Misène.
POMPÉE ET MÉNAS entrent d’un côté au son du tambour et des trompettes ; de l’autre, CÉSAR, ANTOINE, LÉPIDE, ÉNOBARBUS, MÉCÈNE et AGRIPPA paraissent avec leurs soldats.


Pompée.

J’ai reçu vos otages, vous avez les miens, et nous causerons avant de nous battre.


César.

Il convient que nous commencions par conférer ensemble, et c’est pourquoi nous vous avons envoyé nos propositions par écrit. Si vous les avez examinées, faites-nous savoir si elles enchaîneront votre épée mécontente, et renverront en Sicile une foule de belle jeunesse, qui autrement doit périr ici.


Pompée.

C’est à vous trois que je parle, vous les seuls sénateurs de ce vaste univers et les illustres agents des dieux. — Je ne vois pas pourquoi mon père manquerait de vengeurs, puisqu’il laisse un fils et des amis ; tandis que Jules César, dont le fantôme apparut à Philippes au vertueux Brutus, vous vit alors travailler pour lui. Quel motif engagea le pâle Cassius à conspirer ? Et ce Romain vénéré de tous les hommes, le vertueux Brutus, quel motif le porta, avec les autres guerriers de son parti, amants de la belle liberté, à ensanglanter le Capitole ? Ils ne voulaient voir qu’un homme dans un homme, et rien de plus. C’est le même motif qui m’a porté à équiper ma flotte, dont le poids fait écumer l’Océan indigné ; avec elle, je veux châtier l’ingratitude que l’injuste Rome a montrée à mon illustre père.


César.

Prenez votre temps.


Antoine.

Pompée, tu ne peux nous intimider avec tes vaisseaux. Nous te répondrons sur mer. Sur terre, tu sais combien nos forces dépassent les tiennes.


Pompée.

Sur terre, en effet, tes biens dépassent les miens, tu as la maison de mon père ; mais puisque le coucou prend le nid des autres oiseaux, reste-s-y tant que tu pourras.


Lépide.

Ayez la bonté de nous dire, car tout ceci s’éloigne de la question présente, ce que vous décidez sur les offres que nous vous avons envoyées ?


César.

Oui, voilà le point.


Antoine.

On ne te prie pas de consentir. C’est à toi de peser les choses, et de voir quel parti tu dois embrasser.


César.

Et quelles suites peut avoir l’envie de tenter une plus grande fortune.


Pompée.

Vous m’offrez la Sicile et la Sardaigne, sous la condition que je purgerai la mer des pirates, et que j’enverrai du froment à Rome ; ceci convenu, nous nous séparerons avec nos épées sans brèche et nos boucliers sans traces de combat ?


César, Antoine et Lépide.

C’est ce que nous offrons.


Pompée.

Sachez donc que je suis ici devant vous, en homme disposé à accepter vos offres. Mais Marc-Antoine m’a un peu impatienté. Quand je devrais perdre le prix du bienfait en le rappelant, vous devez vous souvenir, Antoine, que, lorsque César et votre frère étaient en guerre, votre mère se réfugia en Sicile, et qu’elle y trouva un accueil amical.


Antoine.

J’en suis instruit, Pompée, et je me préparais à vous exprimer toute la reconnaissance que je vous dois.


Pompée.

Donnez-moi votre main. — Je ne m’attendais pas, seigneur, à vous rencontrer en ces lieux.


Antoine.

Les lits d’Orient sont bien doux ! et je vous dois des remerciements, car c’est vous qui m’avez fait revenir ici plus tôt que je ne comptais, et j’y ai beaucoup gagné.


César.

Vous me paraissez changé depuis la dernière fois que je vous ai vu.


Pompée.

Peut-être ; je ne sais pas quelles marques la fortune trace sur mon visage ; mais elle ne pénétrera jamais dans mon sein pour asservir mon cœur.


Lépide.

Je suis bien satisfait de vous voir ici.


Pompée.

Je l’espère, Lépide. — Ainsi, nous voilà d’accord. Je désire que notre traité soit mis par écrit et scellé par nous.


César.

C’est ce qu’il faut faire tout de suite.


Pompée.

Il faut nous fêter mutuellement avant de nous séparer. Tirons au sort à qui commencera.


Antoine.

Moi, Pompée.


Pompée.

Non, Antoine, il faut que le sort en décide. Mais, que vous soyez le premier ou le dernier, votre fameuse cuisine égyptienne aura toujours la supériorité. J’ai ouï dire que Jules César acquit de l’embonpoint dans les banquets de cette contrée.


Antoine.

Vous avez ouï dire bien des choses.


Pompée.

Mon intention est innocente.


Antoine.

Et vos paroles aussi.


Pompée.

Voilà ce que j’ai ouï dire, et aussi qu’Appollodore porta…


Énobarbus.

N’en parlons plus. Le fait est vrai.


Pompée.

Quoi, s’il vous plaît ?


Énobarbus.

Une certaine reine à César dans un matelas.


Pompée.

Je te reconnais à présent. Comment te portes-tu, guerrier ?


Énobarbus.

Fort bien ; et il y a apparence que je continuerai, car j’aperçois à l’horizon quatre festins.


Pompée.

Donne-moi une poignée de main : je ne t’ai jamais haï ; je t’ai vu combattre, et tu m’as rendu jaloux de ta valeur.


Énobarbus.

Moi, seigneur, je ne vous ai jamais beaucoup aimé ; mais j’ai fait votre éloge, quand vous méritiez dix fois plus de louanges que je ne le disais.


Pompée.

Conserve ta franchise, elle te sied bien. — Je vous invite tous à bord de ma galère. Voulez-vous me précéder, seigneurs ?


Tous.

Montrez-nous le chemin.


Pompée.

Allons, venez.

(Pompée, César, Antoine, Lépide, les soldats et la suite sortent.)


Ménas, à part.

Ton père, Pompée, n’eût jamais fait ce traité. (À Énobarbus.) Nous nous sommes connus, seigneur ?


Énobarbus.

Sur mer, je crois.


Ménas.

Oui, seigneur.


Énobarbus.

Vous avez fait des prouesses sur mer.


Ménas.
Et vous sur terre.

Énobarbus.

Je louerai toujours qui me louera. Mais on ne peut nier mes exploits sur terre.


Ménas.

Ni mes exploits de mer non plus.


Énobarbus.

Oui, mais il y a quelque chose que vous pouvez nier, pour votre sûreté. — Vous avez été un grand voleur sur mer.


Ménas.

Et vous sur terre.


Énobarbus.

À ce titre, je nie mes services de terre. — Mais donnez-moi votre main, Ménas : si nos yeux avaient quelque autorité, ils pourraient surprendre deux voleurs qui s’embrassent.


Ménas.

Le visage des hommes est sincère, quoi que fassent leurs mains.


Énobarbus.

Mais il n’y eut jamais une belle femme dont le visage fût sincère.


Ménas.

Ce n’est pas une calomnie : elles volent les cœurs.


Énobarbus.

Nous sommes venus ici pour vous combattre.


Ménas.

Quant à moi, je suis fâché que cela soit changé en débauche. Pompée, aujourd’hui, perd sa fortune en riant.


Énobarbus.

Si cela est, il est sûr que ses larmes ne la rappelleront pas.


Ménas.

Vous l’avez dit, seigneur. — Nous ne nous attendions pas à trouver Marc-Antoine ici. Mais, je vous prie, est-il marié à Cléopâtre ?


Énobarbus.

La sœur de César se nomme Octavie.


Ménas.

Oui ; elle était femme de Caïus Marcellus.


Énobarbus.

Mais elle est maintenant la femme de Marc-Antoine.


Ménas.

Plaît-il, seigneur ?


Énobarbus.

Rien de plus vrai.


Ménas.

Les voilà donc, César et lui, liés ensemble pour jamais.


Énobarbus.

Si j’étais obligé de deviner le sort de cette union, je ne prédirais pas ainsi.


Ménas.

Je présume que la politique a eu plus de part que l’amour à cette alliance ?


Énobarbus.

Je le crois comme vous. Vous verrez que le nœud qui semble aujourd’hui resserrer leur amitié étranglera l’affection. Octavie est d’une humeur chaste, froide et tranquille.


Ménas.

Qui ne voudrait que sa femme fût ainsi ?


Énobarbus.

Celui qui n’a lui-même aucune de ces qualités ; c’est-à-dire Marc-Antoine. Il retournera à son plat égyptien. Alors les soupirs d’Octavie enflammeront la colère de César ; et, comme je viens de le dire, ce qui paraît faire la force de leur amitié, sera précisément la cause de leur rupture. Antoine laissera toujours son cœur où il l’a placé ; il n’a épousé ici que les circonstances.


Ménas.

Cela pourrait bien être. Allons, seigneur, voulez-vous venir à bord ? j’ai une santé à vous faire boire.


Énobarbus.

Je l’accepterai. Nous avons utilisé nos gosiers en Égypte.


Ménas.

Allons, venez.

(Ils sortent.)



Scène VII

À bord de la galère de Pompée, près de Messine.
Symphonie. Entrent deux ou trois serviteurs avec un dessert.

Premier serviteur.

C’est ici qu’ils se placeront, camarade. La plante[6] des pieds de quelques-uns ne tient plus guère à la terre, le plus faible vent du monde les renversera.


Second serviteur.

Lépide est haut en couleur.


Premier serviteur.

Ils lui ont fait boire les coups de charité[7].


Second serviteur.

Quand ils se disent leurs vérités, il leur crie : Allons, laissez cela, les réconcilie par ses prières, et puis se réconcilie avec la liqueur.


Premier serviteur.

Ce qui élève une guerre violente entre lui et sa tempérance.


Second serviteur.

Et voilà ce que c’est de mettre son nom dans la compagnie des hommes supérieurs. J’aimerais autant avoir dans mes mains un inutile roseau, qu’une pertuisane que je ne pourrais soulever.


Premier serviteur.

Être élevé dans une vaste sphère pour s’y mouvoir sans y être vu, c’est n’avoir que les cavités où les yeux devraient être ; ce qui déforme cruellement le visage.

(Les trompettes sonnent : arrivent Octave, Antoine, Pompée, Lépide, Agrippa, Mécène, Énobarbus, Ménas et autres capitaines.)

Antoine, à César.

Voilà comme ils font, seigneur ; ils mesurent la crue du Nil par certains degrés marqués sur les pyramides : ils connaissent, par la hauteur plus ou moins grande des eaux, si la disette ou l’abondance suivront. Plus les eaux du Nil montent, plus il promet ; quand il se retire, le laboureur sème son grain sur le limon et la vase, et bientôt les champs sont couverts d’épis.


Lépide.

Vous avez là de prodigieux serpents.


Antoine.

Oui, Lépide.


Lépide.

Vos serpents d’Égypte naissent du limon par l’opération de votre soleil : il en est de même de vos crocodiles ?


Antoine.

Tout comme vous le dites.


Pompée.

Asseyons-nous, et qu’on apporte du vin. Une santé à Lépide.


Lépide.

Je ne suis pas aussi bien que je devrais être, mais jamais je ne reculerai.


Énobarbus, à part.

Non, jusqu’à ce que vous ayez dormi. Jusque-là, je crains bien que vous n’avanciez.


Lépide.

Oui, j’ai entendu dire que les pyramides de Ptolémée étaient bien belles. En vérité, je l’ai entendu dire.


Ménas, à part, à Pompée.

Pompée, un mot…


Pompée.

Parle-moi à l’oreille. Que veux-tu ?


Ménas, à part, à Pompée.

Levez-vous, mon général, je vous en conjure, et daignez m’entendre.


Pompée.

Laisse-moi ; tout à l’heure… — Cette coupe pour Lépide.


Lépide.

Quelle espèce d’animal est-ce que votre crocodile ?


Antoine.

Il a la forme d’un crocodile ; il est large de toute sa largeur et haut de toute sa hauteur. Il se meut avec ses propres organes ; il vit de ce qui le nourrit ; et quand ses éléments se décomposent, la transmigration s’opère.


Lépide.

De quelle couleur est-il ?


Antoine.

De sa couleur naturelle.


Lépide.

C’est un étrange serpent !


Antoine.

Oui ! et les pleurs qu’il verse sont humides.


César.

Sera-t-il satisfait de cette description ?


Antoine.

Il le sera de la santé que Pompée lui propose, ou sinon c’est un véritable Épicure.


Pompée, à Ménas.

Allons, va te faire pendre. Tu viens me parler de cela ? Va-t’en ; fais ce que je te dis. — Où est la coupe que j’ai demandée ?


Ménas, à part.

Si, au nom de mes services, vous daignez m’entendre, levez-vous de votre siége.


Pompée. (Il se lève, et se retire à l’écart.)

Je crois que tu es fou. Qu’y a-t-il ?


Ménas.

Pompée, j’ai toujours servi, chapeau bas, ta fortune.


Pompée.

Tu m’as servi avec une grande fidélité. Qu’as-tu encore à me dire ? — Allons, seigneurs, de la gaieté.


Antoine.

Lépide, garde-toi de ces sables mouvants, car tu t’enfonces.


Ménas, à Pompée.

Veux-tu être le seul maître de l’univers ?


Pompée.

Que veux-tu dire ?


Ménas.

Encore une fois, veux-tu être le seul maître de l’univers ?


Pompée.

Comment cela se pourrait-il ?


Ménas.

Consens-y seulement ; et, quelque faible que tu puisses me croire, je suis l’homme qui te fera don de l’univers.


Pompée.

As-tu bien bu ?


Ménas.

Non, Pompée ; je me suis abstenu de boire. — Tu es, si tu oses l’être, le Jupiter de la terre : tout ce que l’Océan embrasse, tout ce que la voûte du ciel enferme est à toi, si tu veux le saisir.


Pompée.

Montre-moi par quel moyen ?


Ménas.

Ces trois maîtres du monde, ces rivaux sont dans ton vaisseau : laisse-moi couper le câble, et, quand nous serons en mer, leur trancher la tête, et tout est à toi.


Pompée.

Ah ! tu aurais dû le faire et non pas me le dire. Ce serait en moi une trahison ; de ta part, c’était un bon service. Tu dois savoir que ce n’est pas mon intérêt qui conduit mon honneur, mais mon honneur mon intérêt. Repens-toi de ce que ta langue ait ainsi trahi ton projet. Si tu l’avais exécuté à mon insu, j’aurais approuvé ensuite l’action ; mais à présent, je dois la condamner : renonce à ton idée et va boire.


Ménas, à part.

Eh bien ! moi, je ne veux plus suivre ta fortune sur son déclin. Quiconque cherche l’occasion et ne la saisit pas, lorsqu’elle s’offre une fois, ne la retrouvera jamais.


Pompée.

À la santé de Lépide !


Antoine.

Qu’on le porte sur le rivage ; je vous ferai raison pour lui, Pompée.


Énobarbus, tenant une coupe.

À ta santé, Ménas.


Ménas.

Bien volontiers, Énobarbus.


Pompée, à l’esclave.

Remplis, jusqu’à cacher les bords.


Énobarbus, montrant l’esclave qui emporte Lépide.

Voilà un homme robuste, Ménas.


Ménas.

Pourquoi ?


Énobarbus.

Il porte la troisième partie du monde, ne vois-tu pas ?


Ménas.

En ce cas, la troisième partie du monde est ivre : je voudrais qu’il le fût tout entier, pour qu’il pût aller sur des roulettes.


Énobarbus.

Allons, bois, et augmente les tours de roues.


Ménas.

Allons.


Pompée, à Antoine.

Ce n’est pas encore là une fête d’Alexandrie.


Antoine.

Elle en approche bien. — Heurtons les coupes, holà ! à la santé de César.


César.

Je voudrais bien refuser. C’est un terrible travail pour moi que de laver mon cerveau, et il n’en devient que plus trouble.


Antoine.

Soyez l’enfant de la circonstance.


César.

Buvez, je vous en rendrai raison ; mais j’aimerais mieux jeûner de tout pendant quatre jours que de tant boire en un seul.


Énobarbus, à Antoine.

Eh bien ! mon brave empereur, danserons-nous à présent les bacchanales égyptiennes, et célébrerons-nous notre orgie ?


Pompée.

Volontiers, brave soldat.


Antoine.

Allons, entrelaçons nos mains jusqu’à ce que le vin victorieux plonge nos sens dans le doux et voluptueux Léthé.


Énobarbus.

Prenons-nous tous par la main. Faites retentir à nos oreilles la plus bruyante musique. Moi, je vais vous placer : ce jeune homme va chanter, chacun répétera le refrain de toute la force de ses poumons.

(Musique. Énobarbus place les convives.)
AIR.

            Viens, monarque du vin,
            Joufflu Bacchus à l’œil enflammé :
            Noyons nos soucis dans tes cuves,
            Couronnons nos cheveux de tes grappes.
Verse-nous, jusqu’à ce que le monde tourne autour de nous :
Verse-nous jusqu’à ce que le monde tourne autour de nous.


César.

Que voulez-vous de plus ? Bonsoir, Pompée. Mon bon frère, laissez-moi vous prier de partir. Nos affaires sérieuses s’indignent de cette légèreté. Aimables seigneurs, séparons-nous. Vous voyez comme nos joues sont enflammées. Le vin a triomphé du robuste Énobarbus, et ma langue entrecoupe tout ce qu’elle dit. Cette folle débauche nous a tous vieillis, en quelque sorte. Qu’est-il besoin de plus de paroles ? Bonne nuit. Cher Antoine, ta main.


Pompée.

Je vous mettrai à l’épreuve sur le rivage.


Antoine.

Vous nous y verrez, seigneur. Donnez-moi votre main.


Pompée.

Oh ! Antoine, tu possèdes la maison de mon père ! — Mais, n’importe : nous sommes amis. Allons, descendez dans la chaloupe.

(Sortent Pompée, César, Antoine et leur suite.)

Énobarbus.

Prenez garde de tomber. — Ménas, je n’irai point à terre.


Ménas.

Non, venez à ma cabine. — Ces tambours, ces trompettes, ces flûtes ! — comment donc ! Que Neptune entende le bruyant adieu que nous disons à ces grands personnages ; sonnez et soyez pendus, sonnez comme il faut.

(Fanfares et tambours. Lépide et Octave s’embarquent.)

Énobarbus.

Holà ! voilà mon chapeau.


Ménas.

Ah ! noble capitaine, venez.

(Ils sortent.)


FIN DU DEUXIÈME ACTE.
  1. Je paraîtrais en négligé devant lui, sans aucune marque de respect.
  2. On peut voir dans Plutarque quel était le luxe des repas d’Antoine.
  3. A fear. La Peur était un personnage dans les anciennes Moralités ; quelques commentateurs ont voulu lire a feard, effrayé, le sens est le même, mais l’allusion n’existe plus.
  4. La fameuse Nelly Gwyn amusa Charles II par une espièglerie semblable.
  5. Shakspeare donne ce nom à l’épée d’Antoine en mémoire de ses exploits à Philippes.
  6. Some of their plants are ill rooted already.
  7. Coup de charité, alms-drink. La boisson d’aumône, terme usité parmi les buveurs, pour signifier la portion du verre que boit un convive, pour soulager son compagnon. C’est ainsi que Lépide se charge volontiers de ce qui répugne à ses collègues.