Arsène Lupin (pièce de théâtre)/Acte IV

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
L’Illustration théâtrale (p. 32-40).
◄  Acte III
Avis  ►

Leblanc - Arsène Lupin, nouvelles aventures d'après les romans, 1909 (page 36 crop).jpg
Scène VII — Sonia : « Alors, vous vous êtes livré à cause de moi ? »

ACTE IV

La scène représente un fumoir très élégant. Table de travail sur laquelle se trouve un téléphone, divans, secrétaire, etc. Au lever du rideau, face au public, grande baie donnant sur une cage d’ascenseur. À gauche de cette cage, une bibliothèque. Au fond, à droite et en pan coupé, porte donnant sur le vestibule. Cette porte est grande ouverte. À gauche, deuxième plan, une fenêtre donnant sur la rue. À droite et à gauche, premier plan, une porte.


Scène I

VICTOIRE, CHAROLAIS PÈRE, CHAROLAIS FILS

Charolais père, à la fenêtre, se retournant. — Foutu ! on a sonné.

Charolais fils. — Non. C’est la pendule.

Victoire, accourant. — Six heures… six heures… mais où est-il ?… Le coup doit être fait depuis minuit… Où est-il ?

Charolais père, près de la fenêtre. — On doit le filer… Il n’ose pas rentrer.

Victoire. — J’ai envoyé l’ascenseur en bas, au cas où il arriverait par l’issue secrète.

Charolais père. — Mais alors, nom de nom ! baissez les volets, comment voulez-vous que l’ascenseur monte si la porte reste ouverte !

Victoire. — Oui… J’ai la tête perdue… (Elle appuie sur un bouton. Les volets tombent. La cage de l’ascenseur est masquée.) Si on téléphonait à Justin, à la maison de Passy.

Charolais père. — Justin n’en sait pas plus que nous.

Charolais fils. — On ferait mieux de grimper là-haut.

Victoire. — Non. Il va rentrer. J’espère encore.

Charolais père. — Mais si on sonne, nom de nom !… si on vient fouiller les papiers… il ne nous a rien dit… on n’est pas préparé… Qu’est-ce que nous allons faire ?

Victoire. — Et moi… est-ce que je me plains ?… si on vient m’arrêter ?

Charolais fils. — On l’a peut-être arrêté, lui.

Victoire. — Ah ! ne dites pas ça !… (Un temps.) Les deux agents sont toujours là ?

Charolais père. — Vous approchez pas de la fenêtre, on vous connaît… (Regardant à la fenêtre.) Oui… devant le café… en face… Tiens !…

Victoire. — Quoi ?

Charolais père. — Deux types qui courent.

Victoire. — Deux types qui courent ? Ils viennent par ici ?

Charolais père. — Non.

Victoire. — Ah !

Charolais père. — Ils s’approchent des flics, ils leur parlent ! Tonnerre ! Ils traversent tous la rue en courant !…

Victoire. — De ce côté ?… Ils viennent de ce côté ?

Charolais père. — Oui, ils viennent ! ils viennent ! ils viennent !

Victoire. — Et lui qui n’est pas là ! Pourvu qu’ils ne viennent pas… pourvu qu’il ne sonne pas… pourvu… (Coup de sonnette au vestibule. Ils restent tous pétrifiés. Mais les volets de l’ascenseur se lèvent. Parait Lupin, visage défait, méconnaissable, col arraché, etc. Les volets se rabaissent.) Tu es blessé ?

Lupin. — Non… (Second coup de sonnette. À Charolais père avec des gestes d’une énergie précise.) Ton gilet… va ouvrir… (À Charolais fils.) Ferme la bibliothèque… (À Victoire.) Cache-toi donc, toi, tu veux donc nous perdre !…

Il sort précipitamment à gauche, premier plan. Victoire et les deux Charolais sortent, premier plan à droite. Charolais fils a pressé un bouton. La bibliothèque glisse et vient masquer l’emplacement de l’ascenseur.


Scène II

CHAROLAIS, DIEUSY, BONAVENT, puis LUPIN

Charolais père, qui a passé son gilet de livrée, vient par la droite et se dirige vers le vestibule.

Charolais père. — Mais… M. le duc…

Bruit à la cantonade.

Dieusy. — Allons… en voilà assez.

Il entre en courant avec Bonavent.

Bonavent. — Par où est-il parti ? Il n’y a pas deux minutes, on était sur sa trace.

Dieusy. — Nous l’empêcherons toujours de rentrer chez lui.

Bonavent. — Mais tu es bien sûr que c’était lui ?

Dieusy. — Ah ! là là !… Je t’en réponds !…

Charolais père. — Mais, messieurs, je ne peux pas vous laisser ici, M. le duc n’est pas réveillé.

Dieusy. — Réveillé ! Il galope depuis minuit, votre duc. Et même qu’il court rudement bien.

Lupin, entrant. Il est en pantoufles de maroquin, chemise de nuit, pyjama foncé. — Vous dites ?

Dieusy et Bonavent. — Hein ?

Lupin. — C’est vous qui faites tout ce tapage ? (Dieusy et Bonavent se regardent interdits.) Ah çà ! mais, je vous connais. Vous êtes au service de Guerchard ?

Dieusy et Bonavent. — Oui.

Lupin. — Eh bien, vous désirez ?

Dieusy. — Plus… plus rien… On a dû se tromper.

Lupin. — Dans ce cas… Il fait un signe à Charolais père. Celui-ci ouvre la porte.

Dieusy, sortant, à Bonavent. — Quelle bourde ! Guerchard est capable d’en être révoqué !

Bonavent. — Je te l’avais dit : un duc ! c’est un duc !


Scène III

LUPIN, seul, puis VICTOIRE, puis CHAROLAIS PÈRE

Resté seul, Lupin qui déjà pendant la scène des agents chancelait de fatigue s’affaisse sur le canapé.


Victoire, rentrant de droite. — Mon petit ! Mon petit !… (Lupin ne répond pas. Lui prenant la main.) Mon petit, remets-toi… Voyons… (À Charolais père qui rentre de gauche.) Le déjeuner !… Il n’a rien pris ce matin !… (À Lupin.) Tu veux déjeuner ?

Lupin. — Oui.

Victoire, irritée. — Ah ! si c’est Dieu possible, cette vie que tu mènes… Tu ne changeras donc pas… (Alarmée.) T’es tout pâle… pourquoi ne parles-tu pas ?

Lupin, d’une voix brisée. — Ah ! Victoire ! Que j’ai eu peur !

Victoire. — Toi ! Tu as eu peur ?

Lupin. — Tais-toi, ne le dis pas aux autres… mais cette nuit… Ah ! j’ai fait une folie… vois-tu… j’étais fou !… Une fois le diadème changé par moi sous le nez même de Gournay-Martin, une fois Sonia et toi hors de leurs griffes, je n’avais qu’à me défiler, n’est-ce pas ? Non, je suis resté par bravade, pour me payer la tête de Guerchard. Et après moi… moi qui suis toujours de sang-froid… eh bien, j’ai fait la seule chose qu’il ne fallait pas faire : au lieu de m’en aller tranquillement, en duc de Charmerace… eh bien… j’ai fichu le camp… Oui, je me suis mis à courir… comme un voleur… Ah ! au bout d’une seconde j’ai compris la gaffe… ça n’a pas été long… Tous les hommes de Guerchard étaient à mes trousses… et le diadème pigé sur moi… j’étais cuit !…

Victoire. — Guerchard… alors ?

Lupin. — Le premier affolement passé, Guerchard avait osé voir clair et regarder la vérité… l’esprit de l’escalier… de l’escalier que je descendais… que je dégringolais !… Alors quoi !… ça été la chasse. Il y en avait dix, quinze après moi. Je les sentais sur mes talons, essouflés, rauques, violents, une meute, quoi… une meute… Moi, la nuit d’avant je l’avais passée en auto… J’étais claqué… Enfin, j’étais battu d’avance… puis ils gagnaient du terrain, tu sais…

Victoire. — Il fallait te cacher.

Lupin. — Ils étaient trop près, je te dis, à trois mètres, puis ça été deux mètres, puis un mètre… Ah ! je n’en pouvais plus… Tiens, à ce moment, je me rappelle, c’était la Seine… je passais sur le pont… j’ai voulu… Ah ! oui… plutôt que d’être pris, j’ai voulu en finir, me jeter…

Victoire. — Ma Doué ! Et alors ?

Lupin. — Alors, j’ai eu une révolte, j’ai pensé…

Victoire. — À moi ?…

Lupin. — Oui, à toi aussi… Je suis reparti, je m’étais donné une minute, la dernière… J’avais mon revolver sur moi… Ah ! pendant cette minute, tout ce que j’avais d’énergie, je l’ai employé… J’ai regardé derrière moi… c’est moi maintenant qui gagnais du terrain… Ils s’échelonnaient… ils étaient crevés eux aussi… tiens !… ça m’a redonné du courage… J’ai regardé autour de moi, où j’étais… Machinalement, à travers tant de rues, par instinct, je crois, je m’étais dirigé vers chez moi… Un dernier effort, j’ai pu arriver jusqu’ici au coin de la rue, ils m’ont perdu de vue… l’issue secrète était là… personne ne la connaît… J’étais sauvé !… (Un temps, puis avec un sourire défait.) Ah ! ma pauvre Victoire, quel métier !

Charolais père, entrant avec un plateau. — V’là votre petit déjeuner, patron !


Lupin, se levant. — Ah ! ne m’appelle pas patron… C’est comme cela que les flics appellent Guerchard… ça me dégoûte !…

Charolais père. — Vous vous êtes rudement bien tiré d’affaire. Vous l’avez échappé belle.

Lupin. — Oui, jusqu’à présent, ça va bien, mais tout à l’heure, ça va barder… (Sort Charolais père. Pendant que Victoire le sert, il examine le diadème.) Il n’y a pas à dire, c’est une jolie pièce…

Victoire. — Je t’ai mis deux sucres. Veux-tu que je t’habille ?

Lupin. — Oui… (Il s’installe pour déjeuner. Sort Victoire.) Ces œufs sont délicieux, le jambon aussi… ça m’avait creusé… C’est très sain, au fond, cette vie-là…

Victoire, entrant et apportant les bottines. — Je vas te les mettre.

Elle s’agenouille pour les lui mettre.

Lupin, s’étirant. — Victoire, ça va beaucoup mieux !

Victoire. — Oh ! je sais bien… l’émotion… tu veux te tuer… puis t’es jeune… tu reprends le dessus… Et cette vie de menteries, de vols, les choses pas propres, ça recommence !

Lupin. — Victoire, la barbe !

Victoire. — Non, non ! ça finira mal. Être voleur, c’est pas une position. Ah ! quand je pense à ce que tu m’as fait faire cette nuit et la nuit d’avant.

Lupin. — Ah ! parlons-en ! T’as fait que des gaffes !

Victoire. — Qu’est-ce que tu veux ! moi, je suis honnête.

Lupin. — C’est vrai… Je me demande même comment tu peux rester avec moi.

Victoire. — Ah ! c’est ce que je me demande tous les jours, moi aussi, mais j’sais point… C’est peut-être parce que je t’aime trop…

Lupin. — Moi aussi, ma brave Victoire, je t’aime bien.

Victoire. — Puis, vois-tu, il y a des choses qui ne s’expliquent pas. J’en parlais souvent avec ta pauv’mère !… Ah ! ta pauvre mère ! Tiens, v’là ton gilet !

Lupin. — Merci.

Victoire. — Tout petit, tu nous étonnais… t’étais déjà d’une autre espèce, t’avais des mines délicates, des petites manières à toi, c’était aut’chose… Alors, tu pouvais pas cultiver la terre, n’est-ce pas, comme ton papa, qui avait les mains calleuses et qui vendait des betteraves.

Lupin. — Pauv’papa !… N’empêche que s’il me voyait, ce qu’il serait fier.

Victoire. — À sept ans, t’étais déjà mauvais garçon, faiseur de niches… et tu volais déjà !…

Lupin. — Oh ! du sucre !

Victoire. — Oui, ça a commencé par du sucre, puis ç’a été des confitures, puis des sous. Oh ! à c’t’époque, ça allait ! Un voleur tout petit, c’est mignon, mais maintenant, vingt-huit ans…

Lupin. — Tu es crevante, Victoire !

Victoire. — Je sais bien, t’es pas corrompu, tu ne voles que les riches, t’as toujours aimé les petites gens… Ah ! oui, pour ce qui est du cœur, t’es un brave garçon.

Lupin. — Eh bien, alors ?

Victoire. — Eh bien, tu devrais avoir d’autres idées en tête. Pourquoi voles-tu ?

Lupin. — Tu devrais essayer, Victoire.

Victoire. — Ah ! Jésus-Marie !

Lupin. — Je t’assure… Moi, j’ai tâté de tout. J’ai fait ma médecine, mon droit, j’ai été acteur, professeur du jiu-jitsu. J’ai fait, comme Guerchard, partie de la Sûreté. Ah ! quel sale monde !… Puis, je me suis lancé dans la société. J’ai été duc. Eh bien, pas un métier ne vaut celui-là, même pas celui de duc : Que d’imprévu, Victoire… Comme c’est varié, terrible, passionnant ! Et puis, comme c’est rigolo !

Victoire. — Rigolo !

Lupin. — Ah ! oui !… les richards, les bouffis, tu sais, dans leur luxe, quand on les allège d’un billet de banque, la gueule qu’ils font !… T’as bien vu le gros Gournay-Martin quand on l’a opéré de ses tapisseries… quelle agonie ! Il en râlait. Et le diadème ! Dans l’affolement déjà préparé à Charmerace, puis à Paris, dans l’affolement de Guerchard, le diadème, je n’ai eu qu’à le cueillir. Et la joie, la joie ineffable de faire enrager la police ! et l’œil bouilli que fait Guerchard quand je le roule !… Et enfin contemple… (Il montre l’appartement.) Duc de Charmerace, ça mène à tout, ce métier-là !… ça mène à tout à condition de n’en pas sortir… Ah ! vois-tu, quand on ne peut pas être un grand artiste ou un grand guerrier, il n’y a plus qu’à être un grand voleur.

Victoire. — Ah ! tais-toi ! Ne parle pas comme ça. Tu te montes, tu te grises. Et tout ça, c’est pas catholique. Tiens ! tu devrais avoir une idée qui te fasse oublier toutes ces voleries… de l’amour… ça te changerait… j’en suis sûre… ça ferait de toi un autre homme. Tu devrais te marier.

Lupin, pensif. — Oui… peut-être… ça ferait de moi un autre homme, tu as raison.

Victoire, joyeuse. — C’est vrai, tu y penses ?

Lupin. — Oui.

Victoire. — Oui, mais plus de blagues ! plus de poulettes d’un soir, une vraie femme… une femme pour la vie…

Lupin. — Oui.

Victoire, toute contente. — C’est sérieux, mon petit, tu as de l’amour au cœur, du bon ?

Lupin. — Oui, du vrai amour.

Victoire. — Ah ! mon petit !… Et comment est-elle ?

Lupin. — Elle est jolie, Victoire.

Victoire. — Ah ! pour ça, je me fie à toi. Et elle est brune, blonde ?

Lupin. — Oui, blonde. Et mince, avec un teint à peine rose, l’air d’une petite princesse.

Victoire, sautant de joie. — Ah ! mon petit ! Et qu’est-ce qu’elle fait de son métier ?

Lupin. — Ah ! bien voilà. Elle est voleuse !

Victoire, éplorée. — Ah ! Jésus-Marie !

Charolais père, entrant. — Je peux enlever le petit déjeuner ?

Sonnerie au téléphone.

Lupin. — Chut !… (À Charolais père qui fait un mouvement.) Laisse… Allô !… Oui… Comment… C’est vous ?… (À Charolais père, bas.) La petite Gournay-Martin… Si j’ai passé une bonne nuit ? Excellente !… Vous voulez me parler tout de suite… vous m’attendez au Ritz…

Victoire. — N’y va pas !

Lupin. — Chut ! (Téléphonant.) Dans dix minutes ?…

Charolais père. — C’est un piège.

Lupin. — Sapristi !… C’est donc bien grave ?… Eh bien, je prends ma voiture et j’arrive… À tout à l’heure !…

Victoire. — Et puis, si elle sait tout !… si elle se venge… si elle t’attire là-bas pour te faire arrêter…

Charolais père. — Mais oui… le juge d’instruction doit être au Ritz avec Gournay-Martin… Ils doivent tous y être !

Lupin, après un instant de réflexion. — Vous êtes fous ! S’ils voulaient m’arrêter, s’ils avaient la preuve matérielle qu’ils n’ont pas encore, Guerchard serait déjà ici.

Charolais père. — Alors, pourquoi vous ont-ils poursuivi ?

Lupin, montrant le diadème. — Et ça, c’est donc pas une raison. Au lieu de cela, les flics arrivent et on me réveille… c’est même plus moi qu’on a suivi… Alors, les preuves… les preuves matérielles, où sont-elles ? il n’y en a pas, ou plutôt c’est moi qui les ai… (Ouvrant un des tiroirs de la bibliothèque et prenant un porte-feuille.) La liste de mes correspondants de province et de l’étranger… l’acte de décès du duc de Charmerace… il y a là tout ce qu’il faudrait à Guerchard pour décider le juge d’instruction à marcher… (À Charolais père.) Ma valise… (Il les met dans la valise.) Je mets ça là… Si nous avons à filer, c’est plus sûr… puis, si jamais on me pince, je ne veux pas que ce gredin de Guerchard m’accuse d’avoir tué le duc. Je n’ai encore assassiné personne !

Victoire, qui a été chercher le paletot et le chapeau de Lupin. — Ça, pour ce qui est du cœur…

Charolais père. — Pas même le duc de Charmerace, et, quand il était si malade c’était si facile, une petite potion…

Lupin, s’habillant pour sortir. — Tu me dégoûtes !

Charolais père. — Au lieu de ça, vous lui avez sauvé la vie.

Lupin, même jeu. — C’est vrai. Je l’aimais bien ce garçon-là. D’abord, il me ressemblait. Je crois même qu’il était mieux que moi.

Victoire. — Non. C’était pareil. On aurait dit deux frères jumeaux.

Lupin. — Ça m’a donné un coup la première fois que j’ai vu son portrait… tu te souviens, il y a trois ans, le jour du premier cambriolage chez Gournay-Martin…

Charolais père. — Si je me souviens !… C’est moi qui vous l’ai signalé. Je vous ai dit : « Patron, c’est vous tout craché ! » Et vous m’avez répondu : « Il y a quelque chose à faire avec ça… » C’est alors que vous êtes parti pour les neiges et les glaces, et que vous êtes devenu l’ami du duc, six mois avant sa mort.

Lupin. — Pauvre Charmerace ! C’était un grand seigneur ! Avec lui un beau nom allait s’éteindre… je n’ai pas hésité, je l’ai continué… (Consultant sa montre et d’une voix posée.) Sept heures et demie… J’ai le temps de passer rue Saint-Honoré prendre mon viatique.

Victoire. — Grand Dieu ! Toujours cette idée !

Lupin. — Ah ! je file !

Victoire, vivement. — Sans même un déguisement ? Sans même regarder au dehors si t’es pas épié ?

Lupin. — Non, je serais en retard. La petite Gournay-Martin pourra, un jour, me reprocher une certaine muflerie. Je n’y ajouterai pas une incorrection.

Charolais père. — Mais…

Lupin. — Je n’ai jamais fait attendre les femmes… Victoire, range le diadème… tiens, dans ce tabouret.

Il sort.

Victoire. — C’est un chevalier. Il y a quelques années, il aurait fait la croisade… au jour d’aujourd’hui, il barbote des diadèmes. Si c’est pas malheureux !

Elle se baisse, ouvre un petit tabouret et cache le diadème.

Charolais père. — Il est capable de tout avouer à la petite, par chic. On n’a que le temps de faire ses paquets, allez !

Victoire. — Oui. Il y a un bon Dieu ! Et ça finira mal. (Ils vont pour sortir. On sonne au vestibule. Avec effroi.) On a sonné.

Charolais père. — Filez ! J’ouvre.

Elle sort. Il passe dans le vestibule. La scène reste vide.


Scène IV

BOURSIN, CHAROLAIS PÈRE, DIEUSY, puis LUPIN

Charolais père, dans l’antichambre. — Vous ne pouviez pas monter par l’escalier de service ?

Boursin, apparaissant déguisé en chasseur de l’hôtel Ritz. — Je ne savais pas, moi.

Charolais père. — Donnez-moi la lettre.

Boursin. — Je dois la remettre en mains propres à M. le duc.

Charolais père. — Alors, attendez son retour… M. le due est parti chez vous, au Ritz. Ah ! non, pas là… Attendez dans l’antichambre.

Il le repousse dans l’antichambre, ferme la porte, traverse la scène et va rejoindre Victoire. Boursin passe la tête avec précaution, regarde, ressort, va ouvrir la porte d’entrée et appelle.

Boursin. — Dieusy !

Dieuzy, entrant. — Dis donc, Boursin, le téléphone de la petite a bien pris, hein ?… Il est parti au Ritz.

Boursin. — Dans son auto !… Il sera rentré dans cinq minutes. Reste-là ! Je vais couper le fil du téléphone.

Il le coupe.

Dieuzy, lui montrant la valise. — Eh ! Boursin ! La valise !… Il doit y avoir gras là dedans !…

Boursin, courant vers la valise. — Oui, peut-être… (Bruit à la porte de droite.) Trop tard ! Fais ce qui est convenu !

Ils sortent. Charolais père entre avec des journaux qu’il dépose sur la table. Coup de feu du côté de l’antichambre, mais en dehors.

Charolais père. — Hein ?… (Bondissant, il ouvre la porte, traverse l’antichambre où l’on aperçoit Boursin assis, et disparait laissant la porte ouverte. Boursin se lève en hâte, court vers la valise, prend le portefeuille et le glisse sous son dolman. Charolais rentrant.) Personne !… Qu’est-ce que ça veut dire ? (À Boursin.) Ta lettre, toi… tu nous embêtes !…

Il prend la lettre. Boursin va pour sortir. À ce moment, Lupin entre par la porte de droite. Il a une petite boite en carton sous le bras.

Lupin. — Qu’est-ce que c’est ?… (Il dépose la boite sur la table.) Ah ! du Ritz, un contre-ordre, probablement… On ne m’a pas reçu, là-bas !

Boursin. — J’ai remis la lettre… une lettre de M. Gournay-Martin.

Lupin. — Ah ! (Boursin va pour sortir.) Un instant… vous êtes bien pressé…

Boursin. — On m’a dit de revenir tout de suite.

Lupin, qui a décacheté la lettre. — Non… Il y a une réponse.

Boursin. — Bien, monsieur.

Lupin. — Attendez là… (À Charolais père.) C’est de la petite : « Monsieur… M. Guerchard m’a tout dit, à propos de Sonia, je vous ai jugé : un homme qui aime une voleuse ne peut être qu’un fripon… » Elle manque de tact… « À ce propos, j’ai deux nouvelles à vous annoncer : la mort du duc de Charmerace, mort d’ailleurs depuis trois ans ; mes projets de fiançailles avec son cousin et seul héritier, M. de Relzières, lequel relèvera le nom et les armes… Pour Mlle Gournay-Martin, sa femme de chambre, Irma. » Hum ! (À Boursin qui s’est avancé peu à peu vers la sortie.) Restez donc là, mon ami. (À Charolais père.) Écris, toi ! (Il lui dicte.) « Mademoiselle, j’ai une constitution extrêmement robuste, et mon malaise ne sera que passager. J’aurai l’honneur d’envoyer cet après-midi à la future Mme de Relzières mon humble cadeau de noces… Pour Jacques de Bartut, marquis de Relzières, prince de Virieux, duc de Charmerace, son maître d’hôtel, Arsène. »

Charolais père, stupéfait. — Faut écrire Arsène ?

Lupin, tout en dictant, il s’est approché de la valise et, constatant qu’elle n’est pas fermée, il inspecte Boursin. — Pourquoi pas ?… Ça y est ?… Donne !… (À Boursin.) Tenez, mon ami. (Il tend la lettre à Boursin qui la prend et qui fait un pas pour s’en aller. Lupin le saisit par le cou et le renverse.) Bouge pas, mon gros, ou t’as le bras cassé. (À Charolais père.) Nos papiers, ils sont sous son dolman. (À Boursin.) C’est du jiu-jitsu, mon vieux, tu apprendras ça à tes collègues. (L’aidant à se relever et le poussant vers la porte.) Mais tu diras à ton patron que s’il a besoin de chasseur pour me fusiller, il faudra qu’il épaule lui-même… T’es pas pour gros gibier !… T’as une balle qui ne porte pas !…

Boursin, menaçant. — Le patron sera ici dans dix minutes !

Il sort.

Lupin, le conduisant jusque dans l’antichambre. — Ah ! merci du renseignement !


Scène V

LUPIN, CHAROLAIS PÈRE, puis VICTOIRE

Lupin, revenant en courant. — Bougre d’idiot ! T’avais donc rien vu ?

Charolais père. — Sous le dolman ?

Lupin. — Mais non, imbécile, dans la valise. Et maintenant, on est bon, Guerchard sera ici dans dix minutes avec un mandat d’arrêt ! (Impérieux.) Fichez le camp, tous !

Charolais père. — Mais par où ?… Il y a des flics partout !… Ils ont reçu du renfort… Il y en a à la porte d’entrée et dans la rue parallèle.

Lupin. — Mais là, devant, dans l’avenue.

Charolais père, regardant. — Libre.

Lupin. — Filez par l’escalier de service. Je vous rejoins… Rendez-vous à la maison de Passy…

Ils sortent.

Victoire. — Et toi, tu viens aussi ?

Lupin, téléphonant. — Dans un instant, je passerai par là… Ils n’ont pas encore trouvé l’issue secrète.

Victoire. — Qu’en sais-tu ? Mais tu es fou, tu téléphones ?…

Lupin. — Oui. Si je ne téléphone pas, Sonia va venir, elle s’enferrerait dans Guerchard.

Victoire. — Sonia, mais…

Lupin, s’exaspérant. — On ne répond pas. Allô… elles sont sourdes.

Victoire, effarée. — Passons chez elle, mais fuyons d’ici…

Lupin, avec une agitation croissante. — Chez elle… est-ce que je connais son adresse ! Ah ! j’ai perdu la tête hier soir… Allô !… C’est un petit hôtel près de l’Étoile… mais il y a vingt hôtels près de l’Étoile !… Allô… (Hors de lui.) Ah ! ce téléphone… On lutte, on se bat contre un meuble… Allô… (Il soulève l’appareil. Avec un cri de rage.) Ah ! on m’a joué le tour du téléphone… c’est Guerchard… Ah ! la fripouille !…

Victoire. — Eh bien, alors… maintenant ?

Lupin. — Quoi, maintenant ?

Victoire. — Tu n’as plus rien à faire ici, puisque tu ne peux plus téléphoner.

Lupin, lui prenant le bras, tout tremblant de fièvre et d’anxiété. — Mais tu ne comprends donc pas que, puisque je n’ai pas téléphoné, elle vient ! Elle est en route, tu entends, elle va venir.

Victoire. — Mais toi !…

Lupin. — Mais elle !…

Victoire. — Mais à quoi ça avance, ma doué, c’est vous perdre tous les deux !

Lupin. — Ah ! j’aime mieux ça…

Victoire. — Mais ils vont te prendre…

Lupin. — Me prendre !… (Posant la main sur la boite qu’il a rapportée.) Ah ! pas vivant, je te le jure.

Victoire, terrifiée. — Tais-toi ! Tais-toi !… Ah ! la maudite chose que tu as là dedans… Je le sais bien, t’es capable de tout… et eux aussi, ils te donneront un mauvais coup… Non, vois-tu, il faut t’en aller… la petite, on ne lui fera rien… elle en sera quitte pour pas grand’chose. Tu vas t’en aller, n’est-ce pas ?

Lupin. — Non, Victoire !

Victoire, s’asseyant. — Alors, comme il plaît à Dieu…

Lupin. — Quoi ! tu ne vas pas rester, toi !

Victoire. — Ah ! fais-moi bouger d’ici si tu peux, je t’aime autant qu’elle, tu sais… (On sonne, ils se regardent. La voix sourde, avec une angoisse effrayante.) C’est elle ?

Lupin, bas, immobile. — Non.

Victoire, de même. — Alors ?

Lupin, de même. — Alors oui, c’est Guerchard !

Victoire, de même. — Ne bougeons pas… peut-être…

Lupin, après un silence. — Écoute, va lui ouvrir.

Victoire, épouvantée. — Quoi ! tu veux ?

Lupin, avec un sang-froid impressionnant et une autorité extrême, lentement, gravement, tout son être tendu. — Comprends-moi bien, tu attendras qu’il soit rentré, tu feras le tour, tu t’en iras par l’escalier de service, tu la guetteras pas loin de la maison… Oh ! tu la reconnaîtras… elle est si jolie… Et puis tu verras bien quand elle voudra franchir la porte… (La voix tremblante et impérieuse.) empêche-la d’entrer, Victoire… empêche-la.

Victoire. — Oui, mais si Guerchard m’arrête ?…

Lupin. — Non ! Il entre, tu te dissimules derrière la porte, et puis tu ne comptes pas pour lui…

Victoire. — Pourtant, s’il m’arrête ?… {{di|(Lupin ne répond pas. On entend un deuxième coup de sonnette. À voix basse.) S’il m’arrête…

Lupin, un temps, tout bas. — Vas-y tout de même, Victoire…

Victoire. — J’y vais, mon petit.

Elle sort par l’antichambre.


Scène VI

LUPIN, seul.

Lupin, seul, il tombe assis, défaillant. — Pourvu qu’elle arrive à temps… que Victoire l’empêche… Ah ! Sonia, ma petite Sonia… (Se dominant.) Hein ! mais je deviens gâteux, moi !… Guerchard est là et au lieu de… Ah ! mais non ! Ah !… mais non !… (Il se relève.) Ah ! mais non !… Il prend la boite et va la déposer sur un des rayons de la bibliothèque.


Scène VII

LUPIN, puis GUERCHARD, puis BOURSIN, puis SONIA KRITCHNOFF

Guerchard, entrant rapidement et s’arrêtant court sur le seuil. — Bonjour, Lupin.

Lupin. — Bonjour, ma vieille.

Guerchard. — Tu m’attendais ? je n’ai pas été, trop long ?

Lupin, maitrisant son émotion. — Non, le temps a passé très vite.

Guerchard. — C’est gentil chez toi.

Lupin. — C’est central… Seulement, excuse-moi, je ne peux pas te recevoir comme je voudrais. Tous mes domestiques sont partis.

Guerchard. — Ne t’inquiète pas de ça, je les rattraperai. (Un temps.) Et Victoire est toujours là…

Lupin, chancelant sous le coup, la voix altérée. — Elle est arrêtée ?

Guerchard. — Oui.

Lupin. — Ah ! (Un temps. À Guerchard, qui a gardé son chapeau sur la tête.) Reste donc couvert. (Ils s’assoient tous deux l’un en face de l’autre, lentement, sans se quitter des yeux.) D’où viens-tu ? (Avec gaminerie.) Tu as été faire signer ton petit mandat ?

Guerchard. — Oui.

Lupin, même jeu. — Tu l’as sur toi ?

Guerchard. — Oui.

Lupin. — Contre Lupin, dit Charmerace ?

Guerchard. — Contre Lupin, dit Charmerace.

Lupin. — Alors, qu’est-ce que t’attends pour m’arrêter ?

Guerchard. — Rien, mais ça me fait tellement plaisir que je veux savourer cette minute dans toute sa plénitude. Lupin !

Lupin. — Soi-même.

Guerchard. — Je n’ose pas y croire.

Lupin. — Comme tu as raison !

Guerchard. — Oui, je n’ose pas y croire. Toi, vivant ! là, à ma merci.

Lupin. — Oh ! pas encore !

Guerchard. — Si !… et bien plus encore que tu ne le crois… (Se penchant vers lui.) Sais-tu où est Sonia Kritchnoff, en ce moment ?

Lupin. — Hein ?

Guerchard. — Je te demande si tu sais où est Sonia Kritchnoff ?

Lupin, bouleversé. — Et toi ?

Guerchard. — Moi, je le sais.

Lupin. — Dis voir.

Guerchard. — Dans un petit hôtel, près de l’Étoile…

Lupin, de même. — Dans un petit hôtel près de l’Étoile…

Guerchard. — Qui a le téléphone.

Lupin. — Ah ! quel numéro ?

Guerchard. — 555.14… Veux-tu lui téléphoner ?

Lupin, se levant brusquement. — Eh bien, après ?

Guerchard. — Après… rien… voilà.

Lupin, avec dans la voix de l’émotion, de la violence contenue, parfois une sorte de supplication menaçante. — Évidemment, rien… car qu’est-ce que ça peut te faire, cette petite ? Ce n’est pas elle qui t’intéresse, n’est-ce pas ? C’est moi que tu cherches… que tu hais… C’est moi qu’il te faut… Je t’ai joué assez de tours pour ça, hein ! vieux brigand ? Alors, cette petite, tu vas la laisser tranquille… tu ne vas pas te venger sur elle… Tu as beau être policier, tu as beau me détester, il y a des choses qui ne se font pas… Tu ne vas pas faire ça, Guerchard… tu ne feras pas ça… Moi… tout ce que tu voudras… mais elle, faut pas y toucher, pauvre gosse ! Hein ? faut pas y toucher.

Guerchard, nettement. — Ça dépend de toi.

Lupin. — Ça dépend de moi ?

Guerchard. — J’ai à te proposer un petit marché.

Lupin. — Ah !…

Guerchard. — Oui.

Lupin. — Qu’est-ce que tu veux ?

Guerchard. — Je t’offre…

Lupin. — Tu m’offres ? Alors, c’est pas vrai… Tu me roules.

Guerchard. — Rassure-toi. À toi personnellement, je ne t’offre rien.

Lupin. — Rien ?

Guerchard. — Rien !

Lupin. — Alors, tu es sincère. Et à part ça ?

Guerchard. — Je t’offre la liberté.

Lupin. — Pour qui ? Pour mon concierge ?

Guerchard. — Ne fais pas l’idiot, une seule personne t’intéresse, je te tiens par elle : Sonia Kritchnoff !

Lupin. — C’est-à-dire que tu me fais chanter.

Guerchard. — Tu l’as dit.

Lupin. — Soit, pour l’instant tu es le plus fort, ça ne durera pas. Mais tu m’offres la liberté de la petite ?

Guerchard. — Oui.

Lupin. — Sa liberté entière ?… Ta parole d’honneur ?

Guerchard, vivement. — Oui.

Lupin, de même — Tu le peux ?

Guerchard. — Je m’en charge.

Lupin, vivement. — Comment feras-tu ?

Guerchard, de même. — Je mettrai les vols sur ton dos.

Lupin. — Oui, j’ai bon dos… Et en échange… qu’est-ce qu’il te faut ?

Guerchard. — Ah ! tout. Tu vas me rendre les tableaux, les tapisseries, le mobilier Louis XIV, le diadème et l’acte de décès de Charmerace.

Lupin. — Oui, foutu. Je serai foutu… Veux-tu aussi ma sœur ? Enfin, quoi ! tu veux ma peau ?

Guerchard. — Oui, je veux ta peau.

Lupin. — La peau !

Guerchard. — Tu ne veux pas ?

Lupin. — Je peux te donner un verre de porto, mais c’est tout ce que je peux faire pour toi.

Guerchard. — Soit !

On sonne. Il va à la porte.

Lupin, courant. — Attends ! Attends !

Guerchard, à Boursin qui entre. — Qu’est-ce que c’est ?

Lupin, fortement. — J’accepte, j’accepte tout.

Boursin — C’est un fournisseur.

Lupin. — Un fournisseur ? Je refuse.

Boursin se retire.

Guerchard. — Je vais coffrer la petite.

Lupin. — Pas pour longtemps.

Guerchard. — Tu connais ton code : minimum, cinq ans.

Lupin. — Tu mens ! tu ne peux pas !

Guerchard. — … Article 386.

Lupin, après un instant. — Au fait, si je te rends tout… j’en serai quitte pour tout reprendre un de ces jours…

Guerchard, ironique. — Parbleu ! quand tu sortiras de prison.

Lupin. — Il faudra d’abord que j’y entre.

Guerchard. — Ah ! mais pardon, si tu acceptes, je peux t’arrêter !

Lupin. — Évidemment, tu m’arrêtes si tu peux…

Guerchard. — Tu acceptes ?

Lupin. — Eh bien…

Guerchard. — Eh bien ?

Lupin, violemment. — Eh bien, non !

Guerchard. — Ah !

Lupin. — Non. Tu veux m’avoir… tu me la fais… tu te fiches de Sonia, au fond… Tu ne l’arrêteras pas… Et puis même… tu l’arrêtes… soit ! j’admets… C’est pas tout d’arrêter, il faut prouver. As-tu des preuves ? Oui, je sais, le pendentif, eh bien, prouve-le. Non, Guerchard, après dix ans que j’échappe à tes griffes, me faire piger pour sauver cette petite qui n’est même pas en danger. Je refuse.

Guerchard. — Soit. (On sonne.) Encore… On sonne beaucoup chez toi ce matin. (À Boursin qui entre.) Qu’est-ce que c’est ?

Boursin.Mlle Kritchnoff.

Guerchard. — Ah ! Empoigne-la… Voilà le mandat… Empoigne-la…

Lupin, sautant à la gorge de Boursin. — Non, jamais, pas ça ! Ne la touche pas, nom de Dieu !…

Guerchard. — Alors, tu acceptes ? (Un grand silence. Lupin pâle, défait, s’appuie contre la table sans répondre, Enfin il fait un signe de tête. À Boursin.) Fais attendre Mlle Kritchnoff… (Boursin sort. Revenant vers Lupin.) L’acte de décès de Charmerace.

Lupin, tirant un papier du portefeuille. — Voilà !

Guerchard déplie vivement le papier.

Guerchard. — Enfin ! mais les tableaux ?… les tapisseries ?

Lupin, tirant un bout de papier plié. — Voilà le reçu.

Guerchard. — Hein ?

Lupin. — J’ai tout mis au garde-meuble.

Guerchard, jetant un coup d’œil sur le papier que lui a remis Lupin. — Le diadème n’y est pas ?

Lupin. — T’as un pied dessus.

Guerchard. — Quoi ?

Il se baisse, ouvre le petit banc et en retire le diadème.

Lupin. — Veux-tu l’écrin ? (Guerchard examine le diadème avec méfiance.) T’as le souvenir !

Guerchard, après avoir soupesé le diadème, et rassuré. — Oui… celui-là est vrai.

Lupin. — Si tu le dis !… Et maintenant, as-tu fini de me saigner ?

Guerchard. — Tes armes ?

Lupin, jetant son revolver sur la table. — Voilà.

Guerchard. — C’est tout. Qu’est-ce que tu as là ?

Lupin. — Un canif.

Guerchard. — Il est gros ?

Lupin. — Moyen.

Guerchard. — Fais voir !… (Lupin sort un énorme ccutelas.) Fichtre ! Et c’est tout ?

Lupin, fouillant ses poches. — Un cure-dents… Alors, ça y est ! j’ai ta parole !

Guerchard, sortant les menottes. — Tes mains d’abord.

Lupin. — Ta parole !

Guerchard. — Tes mains. Ah ! veux-tu la liberté de la petite, oui ou non ?

Lupin. — As-tu de la veine que je sois aussi poire, aussi peu Charmerace, aussi peuple ! Hein ! pour être aussi amoureux, faut-il que je sois peu homme du monde !

Guerchard. — Allons, tes mains.

Lupin. — Je verrai la petite une dernière fois ?

Guerchard. — Oui.

Lupin. — Arsène Lupin, pigé, et par toi ! Es-tu assez veinard ! Tiens ! (Il tend les mains. Guerchard lui met les menottes.) Veinard ! C’est pas possible, t’es marié !

Guerchard, goguenard. — Oui… oui… Boursin !… (Entre Boursin.) Mlle Kritchnoff est libre, dis-le-lui, et laisse-la entrer !

Lupin, sursautant. — Avec ça aux mains… jamais !… et pourtant… (Boursin s’arrête.) pourtant… j’aurais bien voulu… car si elle part comme ça… je ne sais pas quand, moi… Eh bien, oui, oui, je veux la voir… (Boursin et Guerchard passent dans l’antichambre.) Non, non…

Guerchard, qui n’a pas entendu, revient avec Sonia. — Vous êtes libre, mademoiselle. Vous pouvez remercier le duc. C’est à lui que vous devez cela.

Sonia. — Libre ! et c’est à vous ! c’est à lui !

Guerchard. — Oui.

Sonia, à Lupin. — C’est à vous ? Je vous devrai donc tout ! Ah ! merci, merci ! (Pour qu’elle ne voie pas ses menottes, Lupin se détourne. Sonia désespérée.) Ah ! j’ai eu tort, j’ai eu tort de venir ici, j’avais cru hier… je me suis trompée… pardon, je m’en vais…

Lupin, douloureux. — Sonia…

Sonia. — Non, non, je comprends, c’était impossible. Et si vous saviez pourtant, si vous saviez avec quelle âme transformée j’étais venue ici !… Ah ! je vous le jure maintenant, je vous le jure, tout mon passé, je le renie, et la seule présence d’un voleur me soulèverait de dégoût.

Lupin. — Sonia, taisez-vous !

Sonia. — Oui, vous avez raison. Peut-on effacer ce qui a été ! Je restituerais tout ce que j’ai pris, je passerais des années de remords, de repentir… à vos yeux, j’aurais beau faire, Sonia Kritchnoff, monsieur le duc, qu’est-ce que c’est ? C’est une voleuse.

Lupin. — Sonia !

Sonia. — Et pourtant, si j’avais été une voleuse comme tant d’autres… mais vous savez pourquoi j’ai volé. Je ne cherche pas à m’excuser, mais enfin, tout de même, c’était pour me garder intacte, et quand je vous aimais, ce n’était plus le cœur d’une voleuse qui battait, c’était le cœur d’une pauvre fille qui aimait… voilà tout… qui aimait…

Lupin, bouleversé. — Vous ne pouvez pas savoir, comme vous me torturez, taisez-vous !

Sonia. — Enfin, je pars : nous ne nous reverrons jamais. Alors, voulez-vous au moins me donner la main ?

Lupin, torturé. — Non.

Sonia. — Vous ne voulez pas ?

Lupin, très bas. — Non.

Sonia. — Ah !

Lupin. — Je ne peux pas.

Sonia. — Ah ! vous n’auriez pas dû… vous ne devriez pas me quitter ainsi, vous avez eu tort hier.

Elle va pour sortir.

Lupin, à voix basse, balbutiant. — Sonia ! (Sonia s’arrête.) Sonia !… vous avez dit quelque chose… vous avez dit que la présence d’un voleur vous soulèverait de dégoût… est-ce vrai ?

Sonia. — Oui, je vous le jure.

Lupin. — Et si je n’étais pas celui que vous croyez ?

Sonia. — Quoi ?

Lupin. — Si je n’étais pas le duc de Charmerace.

Sonia. — Quoi ?

Lupin. — Si je n’étais pas un honnête homme.

Sonia. — Vous ?

Lupin. — Si j’étais un voleur… Si j’étais…

Guerchard, goguenard. — Arsène Lupin.

Sonia, balbutiant. — Arsène Lupin… (Elle aperçoit ses menottes et pousse un cri.) C’est vrai ?… mais alors, vous vous êtes livré à cause de moi ?… et c’est à cause de moi que vous allez être mis en prison ? Ah ! mon Dieu, que je suis heureuse !

Elle se jette sur lui et l’embrasse.

Guerchard, avec un grand geste. — Et voilà ce que les femmes appellent le repentir.

Tout en surveillant Lupin, il passe dans l’antichambre donner des ordres.

Lupin, à Sonia, transporté de joie comme un enfant. — Ah ! vois-tu, laisse-le dire, c’est inoubliable, ça… malgré tout, et sachant que tu m’aimes assez pour m’aimer encore… je ne sais pas si je suis touché de la grâce, je ne sais pas si j’ai des remords, je ne sais pas si c’est ça qu’on peut appeler du repentir, mais je dois être changé, je dois être meilleur, je dois être devenu honnête… Ah ! je suis trop heureux !

Guerchard, revenant. — En voilà assez.

Lupin. — Ah ! Guerchard, je te dois, après tant d’autres, la meilleure minute de ma vie.

Boursin, entrant, essoufflé. — Patron !

Guerchard, à part. — Quoi ?

Boursin. — L’issue secrète… on l’a trouvée… c’est par les caves…

Guerchard. — Ah ! cette fois, ça y est, nous le tenons.

Boursin sort.

Sonia, à part. — Mais alors il va t’emmener, nous allons être séparés.

Lupin. — Ah ! maintenant, moi, ça m’est égal.

Sonia. — Oui, mais moi pas.

Lupin, nettement. — Va-t’en, sois tranquille, je n’irai pas en prison.

Guerchard. — Allons, la petite, il faut filer.

Lupin. — Va-t’en, Sonia ! va-t’en. (Elle s’éloigne. Lupin bondit. Guerchard se précipite, mais Lupin se baisse.) Elle avait laissé tomber son mouchoir.

Il le lui rend. Elle sort. Alors, tranquillement, Lupin va s’étendre sur le canapé.

Guerchard. — Allons, lève-toi. Voilà qui va te faire retomber de ton rêve, la voiture cellulaire est en bas.

Lupin. — Tu as des mots vraiment malheureux.

Guerchard. — Tu ne veux pas sortir avec moi ! tu ne veux pas sortir !

Lupin. — Si.

Guerchard. — Alors, viens.

Lupin. — Ah ! non, c’est trop tôt. (Il se recouche.) Je déjeune à l’ambassade d’Angleterre.

vGuerchard. — Ah ! Prends garde… les rôles sont changés, c’est moi qui me fous de toi, maintenant. Tu te raccroches à une dernière branche, c’est pas la peine. Tous tes trucs, je les connais, tu entends, voyou, je les connais.

Lupin. — Tu les connais ? (Il se lève.) Fatalité ! (Il fait deux ou trois gestes, dépasse les menottes et les jette à terre.) Et celui-là, est-ce que tu le connais. Je te l’apprendrai un jour que tu m’inviteras à déjeuner.

Guerchard, furieux. — Allons, en voilà assez… Boursin ! Dieusy !

Lupin, l’arrête, et d’un ton saccadé. — Guerchard, écoute, et je ne blague plus. Si Sonia, tout à l’heure, avait eu un geste, une parole de mépris pour moi, eh bien, j’aurais cédé… à moitié seulement, car, plutôt que de tomber entre tes pattes triomphantes, je me faisais sauter le caisson ! J’ai maintenant à choisir entre le bonheur, la vie avec Sonia ou la prison. Eh bien, j’ai choisi : je vivrai heureux avec elle, ou bien, mon petit Guerchard, je mourrai avec toi. Maintenant, fais entrer tes hommes, je les attends !

Guerchard. — Allons-y !

Il court vers l’antichambre.

Lupin. — Je crois que ça va barder !

Guerchard. — Tu parles !

Lupin. — Charles…

Tandis que Guerchard est dans l’antichambre, il saute vers la boite et en sort une bombe. En même temps, il a pressé le bouton. La bibliothèque glisse, les volets se lèvent et l’ascenseur apparait.

Guerchard, rentrant avec ses hommes. — Ligotez-le !

Lupin, terrible. — Arrière vous autres ! (Tous reculent. Tumulte.) Les mains en l’air !… Vous connaissez ça, les enfants ?… Une bombe ! C’est mon passage à tabac, moi. Eh bien, venez donc me ligoter, maintenant !… (À Guerchard.) Toi aussi les mains en l’air !

Guerchard. — Poules mouillées ! Vous croyez donc qu’il oserait…

Lupin. — Viens-y voir !

Guerchard. — Oui donc !

Il s’avance.

Tous, se jetant sur lui, terrifiés. — Patron ! vous êtes fou ! Regardez ses yeux… il est enragé !

Lupin, tout en gardant la bombe à la main. — Nom de nom que vous êtes laids ! Vous avez des gueules de forçats ! (Mouvement de Guerchard.) Hep ! (Il lève le bras. Tous reculent.) Dommage qu’il y ait pas un photographe. Et maintenant, voleur, rends-moi mes papiers.

Guerchard. — Jamais !

Boursin. — Patron, prenez garde.

Lupin. — Tu veux donc les faire crever tous ?… Regardez, les enfants, si j’ai l’air de blaguer.

Dieusy. — Faut céder, patron.

Boursin. — Faut céder.

Ils entourent tous Guerchard.

Guerchard. — Jamais !

Boursin. — Allons ! patron, allons, donnez-les moi.

Il lui arrache le portefeuille.

Lupin. — Sur la table… Bien. Et maintenant, gare la bombe !…

Mouvement de panique. Il saute dans l’ascenseur.

Boursin, à Guerchard. — Il va filer !

Guerchard. — L’issue est gardée !

Les volets descendent. Tous se précipitent. Trop tard. Ils se heurtent aux volets. Affolement. Ils courent de tous côtés.

Guerchard, essayant d’enfoncer les volets. — La porte ! il faut l’ouvrir ! (À Dieusy et aux autres hommes.) Vous autres, dans la rue… à l’issue secrète ! (Les hommes sortent précipitamment par la porte de droite.) La porte, c’est une question de minutes. Il doit lutter avec nos hommes dans la rue !

À ce moment, les volets remontent d’eux-mêmes. Guerchard et Boursin se précipitent dans l’ascenseur. Guerchard pousse un bouton, l’ascenseur s’élève. Affolement de Guerchard.

Guerchard. — Mais nous montons, nom de nom ! nous montons ! Nom de nom ! Le bouton d’arrêt ! Le bouton d’arrêt, nom de nom !

L’ascenseur monte lentement. On entend les cris de Guerchard. Lupin apparait dans un second compartiment inférieur, identique à l’autre. Il est assis devant une table de toilette. Au moment où la plate-forme est de plain-pied, il pousse un déclic : « Bloqués ! » et il continue à s’arranger devant la glace, met un pardessus et un chapeau pareils à ceux de Guerchard, un large foulard blanc. Il apparait c’est Guerchard à s’y tromper.


Scène VIII

LUPIN, SONIA

Lupin. — Ah ! voir la gueule de Guerchard !… Oui, faites du boucan, là-haut… l’immeuble est à moi… ça n’attire personne !… Ah ! sapristi ! qu’est-ce que j’ai fait de ma bombe ?… (Il rentre dans l’ascenseur, prend la bombe et, l’élevant au bout de son bras.) Tragédiante ! (Il laisse tomber la bombe qui rebondit. Il la met sur la table.) Comédiante !… Ah ! maintenant… bien que j’aie cinq bonnes minutes… célérité ! (Il se précipite vers la porte de l’antichambre et regarde par la serrure.) Un agent et Victoire… Pauvre Victoire !… (Il pousse le verrou, puis il va à droite et entend du bruit.) Hein !… des agents !… il en pousse donc !

Il reprend la bombe et élève le bras. Parait Sonia.

Sonia. — Ah ! mon Dieu !… Monsieur Guerchard !

Lupin, vivement. — Non, c’est moi.

Sonia. — Vous ! oh !

Lupin. — Regardez comme je lui ressemble ! Hein ? Suis-je assez moche ?

Sonia. — Oh !

Lupin. — Cette fois, le duc de Charmerace est mort.

Sonia. — Non, mon ami, c’est Lupin.

Lupin. — Lupin ?

Sonia. — Oui, ça vaut mieux.

Lupin. — Ce serait une perte, vous savez.. une perte pour la France !

Sonia. — Non.

Lupin. — Faut-il que je vous aime !…

Sonia. — Vous ne volerez plus ?

Lupin. — Est-ce que j’y pense encore. Vous êtes là… Guerchard est dans l’ascenseur… Je ne désire plus rien… Toi là, j’ai l’âme d’un amoureux, et c’est encore l’âme d’un voleur, j’ai envie de voler tes baisers, tes pensées, de voler tout ton cœur. Ah ! Sonia, si tu ne veux pas que je vole autre chose, il n’y a qu’à plus me quitter…

Sonia. — Tu ne voleras plus… (Ils s’embrassent.) Du bruit !

Lupin, se précipite vers la cage de l’ascenseur. — Non. Ce n’est rien. C’est Guerchard qui tape du pied.

Sonia. — Comment ?

Lupin. — Je t’expliquerai… c’est rigolo. Ah ! je suis heureux… non… je ne volerai plus… je… Tiens… (Tirant un objet de sa poche.) le chronomètre à Guerchard. Je le lui ai pris. C’est pratique. Tu le veux ?

Sonia, avec reproche. — Déjà !…

Lupin. — Oui, c’est vrai… pardon, mais comme c’est difficile ! On le lui laisse, n’est-ce pas ?

Sonia. — Dépêche-toi… il faut nous sauver…

Lupin. — Nous sauver ! jamais ! chut ! (Il ouvre la porte.) Agent ?

L’Agent. — Patron.

Lupin, changeant de voix et tournant le dos à l’agent. — Agent !… Lupin est dans l’ascenseur, arrêté par Boursin : il va descendre.

L’Agent. — Lupin ?

Lupin. — Oui, et ne vous laissez pas rouler par ses déguisements. Il ne peut y avoir dans l’ascenseur que Boursin et Lupin. Guettez-le et sautez dessus.

L’Agent. — Bien, patron.

Lupin. — Et vous porterez cette bombe au laboratoire municipal. (Il fait jouer le bouton de l’ascenseur. Puis entraînant Sonia et Victoire chacune par une main) Allons, vous deux, au Dépôt. Et vous pouvez considérer qu’Arsène Lupin est mort… mais c’est l’amour qui l’a tué.

Ils disparaissent. Guerchard descend de l’ascenseur et se précipite à la suite de Lupin.

L’Agent, braquant son revolver. — Halte ! ou je fais feu !

Guerchard. — Hein ?

L’Agent. — Ah ! vous vous faites la tête du patron…

Guerchard se dégage et court vers la porte.

Boursin. — Idiot ! crétin ! mais c’est celui-ci le patron, l’autre c’était Lupin.

L’Agent. — Quoi ?

Guerchard. — Fermée ! trop tard ! Hein ? Il entend la corne d’une automobile. Guerchard s’élance à la fenêtre. Avec un grand cri.) Et il fout le camp dans mon automobile !…

rideau

Leblanc - Arsène Lupin, nouvelles aventures d'après les romans, 1909 (page 44 crop).jpg
Scène VII. Lupin : « Vous connaissez ça, les enfants ?… Une bombe ! »