Art et progrès

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche


N° 2me.

ART ET PROGRÈS[1].

LES SOIRÉES D’ÉTUDE,
JOURNAL LITTÉRAIRE.

Le rédacteur,
Gve Flaubert.
6e soirée.       VOYAGE EN ENFER.
I

Et j’étais au haut du mont Atlas, et de là je contemplais le monde et son or et sa boue, et sa vertu et son orgueil.

II

Et Satan m’apparut, et Satan me dit : « Viens avec moi, regarde, vois ; et puis ensuite tu verras mon royaume, mon monde à moi. »

III
Et Satan m’emmena avec lui et me montra le monde.
IV

Et planant sur les airs, nous arrivâmes en Europe. Là il me montra des savants, des hommes de lettres, des femmes, des fats, des pédants, des rois et des sages ; ceux-là étaient les plus fous.

V

Et je vis un frère qui tuait son frère, une mère qui trompait sa fille, des écrivains qui par le prestige de leur plume abusaient du peuple, des prêtres qui trahissaient les fidèles, des pédants qui faisaient languir la jeunesse, et la guerre qui moissonne les hommes.

VI

Là, c’était un intrigant qui, rampant dans la boue, arrivait jusqu’aux pieds des grands, leur mordait le talon ; ils tombaient, et alors il tressaillait de la chute qu’avait faite cette tête en tombant dans la boue.

VII

Là un roi savourait, dans sa couche d’infamie où de père en fils ils reçoivent des leçons d’adultère[2], il savourait les grâces de la courtisane favorite qui gouvernait la France, et le peuple, lui, applaudissait ; c’est qu’il avait les yeux bandés.

VIII

Et je vis deux géants : le premier, vieux, courbé, ridé et maigre, s’appuyait sur un long bâton tortueux appelé pédantisme ; l’autre était jeune, fier, vigoureux, avait une taille d’hercule, une tête de poète et des bras d’or, il s’appuyait sur une énorme massue que le bâton tortueux avait pourtant abîmée ; la massue, c’était la raison.

IX

Et tous deux se battaient vigoureusement, et enfin le vieillard succomba. Je lui demandai son nom.

— Absolutisme, me dit-il.

— Et ton vainqueur ?

— Il a deux noms.

— Lesquels ?

— Les uns l’appellent : Civilisation, et les autres : Liberté.

X

Et puis Satan me mena dans un temple, mais un temple en ruines.

XI

Et le peuple fondait des cercueils pour en faire des boulets, et la poussière qui y était s’envolait de dépit ; c’est que ce siècle-là, c’était un siècle de sang.

XII

Et les ruines restèrent désertes. Et un homme, un pauvre homme en guenilles, à la tête blanche, un homme chargé de misère, d’infamie et d’opprobre, un de ceux dont le front, ridés de soucis renferme à vingt ans les maux d’un siècle, s’assit là au pied d’une colonne.

XIII

Et il paraissait comme la fourmi aux pieds de la pyramide.

XIV
Et il regarda les hommes longtemps, tous le regardèrent en dédain et en pitié, et il les maudit tous ; car ce vieillard, c’était la Vérité.
XV

— Montre-moi ton royaume ? dis-je à Satan.

— Le voilà !

— Comment donc ?

Et Satan me répondit :

— C’est que le monde, c’est l’enfer.


7e soirée.       UNE PENSÉE.

Des fous bondissent, s’élancent et se redressent, fiers et aigus, c’est la valse, c’est le galop.

Et parmi toutes ces fleurs, une s’est élevée plus grande, plus belle et plus odoriférante.

Parmi toutes ces robes, qui m’ont froissé en me faisant tressaillir d’envie, une m’a fait plus tressaillir que les autres.

Parmi toutes ces tailles qui tourbillonnent, ces seins qui se gonflent, ces beaux yeux bleus qui regardent, une a tourbillonné près de moi, un sein a palpité pour moi, des yeux bleus m’ont regardé.

Je l’invite, elle danse ; je presse sa taille, je lui souris à elle, elle, et encore à elle. Se penchant sur moi comme fatiguée, ses lèvres brûlantes me disent un soupir… et je comprends ce soupir. Je la regarde, elle est heureuse, et j’oublie la valse et le monde et toutes ces femmes qui tourbillonnent et ces glaces qui reluisent et ces lumières qui flamboient. Mais le matin arrive, adieu !

Mais la pensée s’est envolée comme la rose qui se flétrit.

Une pensée d’amour c’est une rose de printemps.

Gve Flaubert.

11e soirée.       NOUVELLES.

La nouvelle que nous avions annoncée dimanche dernier, sur le duel de M. de Saint-Léger avec M. Lireux, est fausse.

Le bal Lalanne a été magnifique, les toilettes étaient superbes et les costumes riches et frais.

Quant au cheval, qu’en dirons-nous ? On nous en dit du bien et du mal.

Il ne pouvait, dit-on, se tenir sur ses pieds de derrière.

Je vous apprendrai que tous les professeurs ont lu mon journal ; dans le prochain numéro, je vous donnerai des détails sur cette affaire.


12e soirée.       THÉÂTRES.

Le bruit court que Mlle Cœline, chargée de dettes, a décampé de Rouen sans tambour ni trompette.

Le fameux Martin a manqué d’être avalé par son ours Néron. Dans une représentation à Besançon, une lutte cruelle s’est engagée entre l’homme et l’animal, le public effrayé a exigé qu’on baissât le rideau. Pourtant Martin, par l’ascendant qu’il a sur les animaux, est parvenu à renverser son ours.
(Revue du théâtre.)

La Fille de l’avare a été traduite en anglais et a obtenu peu de succès.

Nous recommandons la lecture des poésies de Chevalier [3] rivalisant avec les Feuilles d’automne.

La Porte-Saint-Martin s’est un peu ressuscitée par la Nonne sanglante ; elle recommence à rentrer dans son tombeau.

À l’Ambigu, foule, foule et toujours foule.

Bocage fait sa tournée en province et y fait aussi sa petite récolte.

Herbin a fait un nouveau drame (l’Athée).

Nous perdons Mme Salard, Mme Lavry ! Pleurons !

G. Flaubert.

Conditions de la souscription de ce journal
paraissant tous les dimanches.
Pour un mois 
 3 f. de p.[4]
Pour trois 
 six.
Pour six 
 douze.
Pour un an 
 24
FIN DU JOURNAL.

  1. Flaubert, étant au collège, imagina un journal hebdomadaire, Art et Progrès, dont il était l’unique rédacteur. Il y semait en désordre des essais, des pensées et des réflexions, parlant de tout avec une verve et une espièglerie enfantines qui témoignent d’une imagination prodigieuse. Les feuillets que nous publions sont les seuls qui ont été retrouvés, sans date. Les strophes IV, V, VI du Voyage en Enfer ont été utilisées beaucoup plus tard dans Agonies, Pensées sceptiques (1838) [voir p. 412]. Les contes qui suivent ont éte écrits en 1835 ; le mot narration est écrit à côté du titre manuscrit de chacun d’eux et, le 14 août 1835, Flaubert écrivait à son ami Chevalier : « J’ai un autre drame dans la tête, Gourgant me donne des narrations à composer. » (Voir Correspondence, I.) Flaubert, né en 1821, entra au collège en 1832.
  2. Cette pensée est de Barthélemy, auteur des Douze Journées de la Révolution.
  3. Camarade de classe de Flaubert. (Voir Correspondance, 1re série.)
  4. Probablement feuilles de papier.)