Arthur Rimbaud (The Chap Book)

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Chap Book (p. 8-17).


ARTHUR RIMBAUD


À Monsieur Harrison Rhodes.


J’imagine qu’une de ces soirées du Mardi, trop rares, où vous me fites l’honneur d’ouïr, chez moi, quelques amis converser, le nom soudainement d’Arthur Rimbaud se soit bercé à la fumée de plusieurs cigarettes, installant, pour votre curiosité, du vague.

Quel, le personnage, questionnez vous : du moins, avec des livres Une Soirée en Enfer, Illuminations et ses Poèmes, naguères publiés en l’ensemble, exerce-t-il sur les evènements poètiques recents une influence si particulière que, cette allusion à lui faite, par exemple, on se taise, enigmatiquement et réfléchisse, comme si beaucoup de silence, à la fois, et de rêverie s’imposait ou d’admiration inachevée.

Doutez, mon cher hôte, que les principaux innovateurs, maintenant, voire un seul, à l’exception, peut-être, mysterieusement, du magnifique ainé, qui leva l’archet, Verlaine, aient à quelque profondeur et par un trait direct, subi Arthur Rimbaud. Ni la liberté allouée au vers ou, mieux, jaillie telle par miracle, ne se réclamera de qui fut, à part le balbutiement de tous derniers poèmes ou quand il cessa, un strict observateur du jeu ancien. Estimez son plus magique effet produit par opposition d’un monde antérieur au Parnasse, même au Romantisme, au très classique, avec le désordre somptueux d’une passion on ne saurait dire rien que spirituellement exotique. Éclat, lui, d’un météore, apparu sans motif autre que sa présence ; issu seul et s’éteignant. Tout, certes, aurait existé, depuis, sans ce passant considérable, comme aucune circonstance littéraire vraiment n’y prépara : le cas personnel demeure, avec force.

Mes Souvenirs : plutot ma pensée, souvent, à ce Quelqu’un, voici : comme peut faire une causerie, en votre honneur immédiate. Mallarmé - Rimbaud Chap Book.djvu PORTRAIT OF ARTHUR RIMBAUD

BY F. VALLOTTON

Je ne l’ai pas connu, mais je l’ai vu, une fois, dans un des repas littéraires, en hâte, groupés à l’issue de la Guerre — le Dîner des Vilains Bonshommes, certes, par antiphrase, en raison du portrait, qu’au convive dédie Verlaine. “L’homme était grand, bien bâti, presque athèletique, un visage parfaitement ovale d’ange en exil, avec des cheveux châtain-clair mal en ordre et des yeux d’un bleu pâle inquiétant.” Avec je ne sais quoi fièrement poussé, ou mauvaisement, de fille du peuple, j’ajoute, de son état blanchisseuse, à cause de vastes mains, par les transitions du chaud au froid rougies d’engelures. Lesquelles eussent indiqué des métiers plus terribles, appartenant à un garçon. J’appris qu’elles avaient autographié de beaux vers, non publiés : la bouche, au pli boudeur et narquois n’en récita aucun.

Comme je descendais des Fleuves impassibles
Je ne me sentis plus guidé par les hâleurs :
Des Peaux-rouges criards les avaient pris pour cibles
Les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs.


et

Plus douce qu’aux enfants la chair des pommes sûres,
L’eau verte pénétra ma coque de sapin
Et des taches de vins bleus et de vomissures
Me lava, dispersant gouvernail et grappin.


et

J’ai rêvé la nuit verte aux neiges éblouies
Baisers montants aux yeux des mers avec lenteur,
La circulation des sèves inouies,
Et l’éveil jaune et bleu des phosphores chanteurs.


et

Parfois martyr lassé des pôles et des zônes
La mer dont le sanglot faisait mon roulis doux
Montait vers moi ses fleurs d’ombre aux ventouses jaunes
Et je restais ainsi qu’une femme à genoux.


et

J’ai vu des archipels sidéraux ! Et des îles
Dont les cieux délirants sont ouverts au vogueur :
Est-ce en mes nuits sans fond que tu dors et t’exiles
Million d’oiseaux d’or, ô future Vigueur ?


et tout ! qu’il faudrait dérouler comme primitivement s’étire un éveil génial, en ce chef-d’œuvre, car Le Bateau Ivre était fait, à l’époque, déjà : tout ce qui, à peu de là, parerait les mémoires et qui en surgira tant qu’on dira des vers, se taisait parmi le Nouveau-venu ainsi que Les Assis, Les Chercheuses de Poux, Premiéres Communiantes, du même temps ou celui d’une puberté perverse et superbe. Notre curiosité, entre familiers, sauvés des maux publics, omit un peu cet éphèbe au sujet de qui courait, cependant, que c’était, à 17 ans son quatrième voyage, en 1872, effectué, ici, comme les précedènts, à pied : non, le premier ayant eu lieu, de l’endroit natal, Charleville dans les Ardennes, vers Paris, fastueusement, par la vente de tous les prix de la classe, celle de rhètorique, à cet effet, par le collégien. Rappels de là-bas, or hèsitation entre la famille, une mère d’origine campagnarde, dont était séparé le père, officier en retraite, et des camarades les frères Cros, Forain futur, le caricaturiste Gill, d’abord et toujours et irrésistiblement Verlaine. Un va-et-vient résultait ; au risque de coucher, en partant sur les bateaux à charbon du canal ; en revenant, de tomber dans un avant poste de fédérés ou combattants de la Commune. Le grand gars, adroitement, se fit passer pour un franc-tireur du parti, en détresse et inspira le bon mouvement d’une collecte à son bénéfice. Menus-faits, quelconques et, du reste, propres à un ravagé violemment par la littérature, le pire désarroi, après les lentes heures studieuses aux bibliothèques, aux bancs, cette fois maître d’une expression certaine prematurée, intense, l’excitant à des sujets inouis, — en quête aussitôt de “sensations neuves” insistait-il “pas connues” et il se flattait de les rencontrer en le bazar d’illusion des cités, vite vulgaire ; mais, qui livre au demon adolescent, un soir, comme éclair nuptial, quelque vision grandiose et fictive continuée, en suite, par la seule ivrognerie.

L’anecdote, à bon marché, ne manque pas, le fil contradictorement, mille fois, rompu d’une existence telle, en laissa choir dans les journaux : à quoi bon faire, centième, miroiter ces détails jusqu’à les enfiler en sauvages verroteries et composer le collier du roi nègre, que ce fut la plaisanterie plus tard de représenter dans quelque peuplade inconnue, le poête.

Vous ne me demandez pas autre chose que suivre, comme je les percois et pour y infuser le plus de belle probabilité les grandes lignes d’un destin significatif ; lequel doit garder dans ses écarts d’apparence, le rythme, étant d’un poëte et quelque étrange simplicité. Toute fois en remerciant de m’aider, par votre question à évoquer pour moi-mème, la première fois dans l’ensemble, cette personnalité qui vous séduit, mon cher ami, je veux comme exception remémorer une historiette qu’avec des sourires me contait délicieusement Théodore de Banville. La bonté de ce Maître était secourable. On le vint trouver. À l’intention d’un des nôtres ; et précisait-on en quelque jargon, de permettre qu’il fit du grand art. Banville opina que pour ce résultat, d’abord, le talent devenant secondaire, une chambre importait, où gîter, la loua dans les combles de sa maison rue de Bucy ; une table, l’encre et les plumes comme accessoires, du papier, un lit blanc aussi pour les moments où l’on ne rêve debout, ni sur la chaise. Le jeune homme errant y fut installé : mais quelle, la stupefaction du donateur methodique, à l’heure où la cour interne unit, par leur l’arôme, les dîners, d’entendre des cris poussés à chaque étage, et, aussitôt, de considerer, nu, dans le cadre de mansarde là-haut, quelqu’un agitant eperdument et lancant par dessus les tuiles du toît, peut-être pourqu’ils disparussent avec les derniers rayons du soleil, des lambeaux de vêtements : et comme il s’inquietait, près du dieu, de cette tenue enfin mythologique, “C’est,” repondit Arthur Rimbaud à l’auteur des Exilés, qui dut convenir de la justesse impliquée, certainement, par cette observation et accuser sa propre imprévoyance “que je ne puis fréquenter une chambre si propre, virginale, avec mes vieux habits criblés de poux.” Le hôte ne se trouva correct qu’après avoir adressé des effets à lui de rechange et une invitation à partager le repas du soir, car “l’habillement, outre le logis ne suffit pas, si l’on veut produire des poèmes remarquables, il importe également de manger.”

Le prestige de Paris usé vite ; aussi, Verlaine entre de naissantes contrariétés de ménage et quelque apprehension de poursuite comme fonctionnaire humble de la Commune, certes decidérent Rimbaud à visiter Londres. Ce couple y mena une argiaque misère, humant la libre fumée de charbon, ivre de réciprocité. Une lettre de France bientôt pardonnait, appellant l’un des transfuges, pourvu qu’il abandonnât son compagnon. La jeune épouse, au rendez-vous, attendait une réconciliation avec mère et belle-mère. Je crois au recit superieurement tracé par M. Paterne Berrichon [1] et indique selon lui une scène, poignante au monde, attendu qu’elle compta pour héros, l’un blessé comme l’autre délirant, deux poëtes dans leur farouche mal. Prié par les trois femmes ensemble, Verlaine renoncait à l’ami, mais le vit à la porte de la chambre d’hôtel fortuitement, vola dans ses bras le suivre et n’écouta l’objurgation par celui-ci, refroidi, de n’en rien faire “jurant que leur liaison devait être à jamais rompue” — “même sans le sou” quoique à Bruxelles en vue seulement d’un subside pécuniaire pour regagner le pays “il partirait.” Le geste repoussait Verlaine qui tira, égaré, d’un pistolet, sur l’indifferent et tomba, en larmes au devant. Il était dit que les choses ne resteraient pas, j’allais énoncer, en famille. Rimbaud revenait, pansé, de l’hospice et dans la rue, obstiné à partir, reçut une nouvelle balle, publique maintenant ; que son si fidèle expia, deux ans, dans la prison de Mons. Solitaire, après cette circonstance tragique, on peut dire que rien ne permet de le déchiffrer, en sa crise definitive, certes, interessante puisqu’il cesse toute littérature : camarade ni écrit. Des faits ? il devait selon 1875, et qu’importe ; puis gagna l’Allemagne, avec des situations pédagogiques, et un don pour les langues, qu’il collectionnait, ayant objuré toute exaltation dans la sienne propre ; atteignit l’Italie, en chemin-de-fer jusqu’au Saint-Gothard, en suite à pied, franchissant les Alpes : séjourne quelques mois, pousse aux Cyclades et, malade d’une insolation, se trouve rapatrié officiellement. Pas sans que l’effleurât une avant-brise du Levant.

Voici la date mysterieuse, pourtant naturelle, Si l’on convient que celui, qui rejette des rêves, par sa faute ou la leur, et s’opère, vivant, de la poèsie, ultérieurement, ne sait trouver que loin, très loin, un état nouveau. L’oubli comprend l’espace du désert ou de la mer. Ainsi les fuites tropicales moins, peut-être, quant au merveilleux et au décor : puisque c’est en soldat racollé, 1876, sur le marché Hollandais, pour Sumatra, deserteur dès quelques semaines, rembarqu au coût de sa prime, par un vaisseau anglais, avant de se faire, audacieusement, marchand d’hommes, à son tour, y amassant un pécule perdu en Danemark et en Suède, d’où rapatriement ; — en chef des Carrières de Marbre, dans l’île de Chypre, 1879, après une pointe vers l’Égypte, à Alexandrie et — on verra, le reste des jours, en traitant. L’adieu total à l’Europe, aux climat et usages insupportables, également est ce voyage au Arar, près de l’Abyssinnie (théâtre d’évènements militaires actuels) où, comme les sables, s’étend le silence rélativement à tout geste exterieur de l’exilé. Il trafiqua, sur la côte et l’autre bord, à Aden, le rencontra-on toutefois à ce point extreme ! féeriquement d’objets precieux encore, comme quelqu’un dont les mains ont caressé jadis les pages ; ivoire, poudre d’or, ou encens. Sensible à la qualité rare de sa pacotille, peut-être pas, comme entachée d’orientalisme Mille et Une Nuits ou de couleur locale : mais aux paysages bus avec la soif de vastitude et d’indépendance ! et si, l’instinct des vers par quelqu’un renoncé, tout devient inférieur en s’en passant, même vivre, au moins que ce soit brutalement, sauvagement, la civilisation ne survivant, chez l’individu, à un signe suprême.

Une nouvelle inopinée, en 1892, circula par les journaux : que celui, qui avait été et demeure, pour nous, un poête, voyageur, malade, à Marseille, revenu avec une fortune et opéré, arthritique, après le débarquement, venait d’y mourir. Sa bière prix le chemin de Charleville, accueillie dans ce refuge, jadis, de toutes agitations, par la pièté d’une sœur.

Je sais à tout le moins la gratuité de se substituer, aisément, à une conscience : laquelle dût, à l’occasion, parler haut, pour son compte, dans les solitudes. Ordonner, en fragments intelligibles et probables, pour la traduire, la vie d’autrui, est, tout juste, impertinent : il ne me reste qu’à pousser à ses limites ce genre de méfait. Seulement je me renseigne — Une fois, entre des migrations, vers 1875, le compatriote de Rimbaud et son camarade au collège, M. Delahaye, à une reminiscence de qui ceci puise, discrètement l’interrogea sur ses vieilles visées, en quelques mots, que j’entends, comme — “et ! bièn, la littérature ?” l’autre fit la sourde oreille, enfin répliqua avec simplicité que “non, il n’en faisait plus,” sans accentuer le regret ni l’orgueil. “Verlaine” ? à propos duquel la causerie le pressa : rien, sinon qu’il évitait, plutôt comme déplaisante, la mémoire de procédés, à son avis, excessifs.

L’imagination de plusieurs, dans la presse participant au sens, habituel chez la foule, des trésors à l’abandon ou fabuleux, s’enflamma de la merveille que des poèmes restassent, inédits, peut-être, composés là-bas. Leur largeur d’inspiration et l’accent vierge ! on y songe comme à quelque chose qui eût pu être ; avec raison, parce qu’il ne faut jamais négliger, en idée, aucune des possibilités qui volent autour d’une figure, elles appartiennent à l’original, même contre la vraisemblance, y plaçant un fond legendaire momentané, avant que cela se dissipe tout-à-fait. J’estime, néanmoins, que prolonger l’espoir d’une œuvre de maturité nuit, ici, à l’interprétation exacte d’une aventure unique dans l’histoire de l’esprit. Celle d’un enfant trop précocement touché et impétueusement par l’aile littéraire, qui avant le temps presque d’exister, épuisa d’orageuses et magistrales fatalités : sans recours à du futur.

Une supposition, autrement forte, comme intérêt, que d’un manuscrit démenté par le regard perspicace sur cette destinée, hante, relative à l’état du vagabond s’il avait, de retour, après le laisser volontaire des splendeurs des la jeunesse, appris leur épanouissement, parmi la génération, en fruits féeriques non moins et plus en rapport avec le goût jadis, ou de gloire, que ceux quittés aux oasis : les aurait-il reniés au cueillis ? Le Sort, avertissement à l’homme de son rôle accompli, sans doute afin qu’il ne vaccille pas en trop de perplexité, trancha ce pied qui venait se poser sur le sol natal étranger : ou, tout-de-suite et par surcroit, la fin arrivant, établit, entre le moribond et diverses voix qui, souvent, l’applèrent notamment une du grand Verlaine, le mutisme que sont un mur ou le rideau d’hôpital. Interdiction que, pour aspirer la surprise de sa renommée et sitôt l’écarter ou, à l’opposé, s’en défendre et jeter un regard d’envie sur ce passé grandi pendant l’absence. Lui se retournât à la signification, neuve, proférée en le parler natal, des quelques syllabes Arthur Rimbaud : l’épreuve, alternative, gardait la même dureté et mieux la valut-il, effectivement, omise. Cependant, on doit, approfondissant d’hypothèse pour la doter de la beauté éventuelle, cette carrière hautaine, après tout, et sans compromission, présumer que l’intéressé en eût accueilli, avec une fiere incurie, cet aboutissement en célébrité comme concernant, certes, quelqu’un qui avait été lui, mais ne l’était plus, d’aucune façon : à moins que ce fantôme impersonnel ne poussât la désinvolture jusqu’à réclamer traversant Paris, pour les joindre à l’argent rapporté, simplement, des droits d’auteur.

Stéphane Mallarmé.
  1. La Revue Blanche, 15 Février 1896.